Réflexions sur le trottoir.

S’il y a sujet de nature philosophique, c’est bien celui débattu cette fin de semaine à l’Assemblée Nationale : je veux parler de la prostitution. Mais ne peut-on considérer que tout sujet est saisissable, avec quelque intérêt, par la philosophie. Nos députés vont donc devoir s’exprimer sur une proposition de loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel » et qui prévoit notamment d’en pénaliser les clients. Il s’agirait donc, si l’on comprend bien la démarche du gouvernement, de combattre indirectement le proxénétisme et de protéger les prostituées ; et comment ne pas souscrire à l’objectif : combattre le crime, en protéger les victimes. Mais pénaliser le client est-il efficace ? Personnellement, j’en doute. Faut-il interdire la prostitution ? Je défends la position inverse. Et comment comprendre la logique de tout cela ? Je la cherche et ne la trouve pas. Je ne me retrouve donc en rien dans les gesticulations d’un gouvernement aux abois. Mais avant d’en débattre, au moins d’exposer une opinion, et retenant les leçons nietzschéennes, j’avoue ne pas douter, qu’une fois de plus, ce soient les forces réactives qui l’emportent – celles qui combattent la prostitution – et qu’une forme de médiocrité, ce que Nietzsche appelait l’esprit des esclaves, s’impose et se rende maître de notre idéologie.

Bien que dénonçant le proxénétisme comme expression extrême et caricaturale de l’exploitation commerciale de l’homme par le système marchant, je me refuse à condamner la prostitution comme travail humain, ou l’usage que ses clients en font comme jouissance d’un produit de consommation. Mais prenons les choses dans l’ordre et tentons d’argumenter.

Je condamne la société du spectacle[1], une société de consommation qui exploite l’homme en l’obligeant à vendre son corps et à réaliser un travail forcé, mécanisé, pour produire des biens qui seront vendus sur le marché, et qui permettront à d’autres de générer un profit dont le producteur de base n’aura que la portion congrue. Je condamne donc ce système qui nous vole nos vies en nous condamnant à la survie, à une vie séparée de soi, cette castration de la vie qui fait l’homme étranger à lui-même. Mais, épousant ici les thèses de Raoul Vaneigem, sans doute est-il plus simple de le citer, parlant de l’exploitation de l’homme et de la nature : « L’exploitation de l’homme par l’homme et l’exploitation inhumaine de la nature sont une seule et même pratique. Le système marchand traite la nature comme un esclave, taillable et corvéable, dès l’instant qu’il réduit la richesse de l’homme vivant à la pauvreté du producteur au travail ».

Pour survivre dans ce système qu’il n’a ni construit ni choisi, l’homme et la femme sont contraints d’aliéner leur corps pour produire des biens commercialisables et générer des profits d’échange. Ils sont donc condamnés aux travaux forcés, forcés par la nécessité de survivre dans un système où tout est marchandisé. Et si l’on peut distinguer la vente de sa force de travail, de son intelligence, de son corps, de ses organes, on peut se demander ce qui fonde ces différences, du point de vue de l’exploitant, du producteur et du consommateur ; et voyant bien qu’il s’agit toujours de vendre sa vie (pour survivre), un peu, beaucoup, à la folie, ce qui pourrait rendre l’exploitation du travail humain inacceptable. Considérant l’exploitant, je reconnais que le passage du troc à l’exploitation, c’est-à-dire l’émergence du capitalisme qui correspond à l’intervention d’un tiers exploitant « médiatant » la relation directe entre producteur et consommateur, et plus tard l’intervention d’un quatrième, le banquier, est une mutation fondamentale, structurante, qui a permis des gains de productivité considérables, donc une production massive de biens entrainant une amélioration relative mais objective du confort des hommes. Mais cette modernité, mi progrès mi regrès, s’est payée sur le registre de l’éthique par une aliénation grandissante des hommes et un massacre de notre environnement. Et il me semble très souhaitable que l’on limite l’exploitation de l’homme, c’est-à-dire son aliénation, en interdisant le proxénétisme, la vente d’organes, le travail des enfants, etc., ou en limitant le temps de travail.

Considérons le client. C’est un acteur passif, pris en otage par le système marchand qui exacerbe ses désirs de jouir, et dont l’acte d’achat est conditionné par la publicité. On ne peut lui reprocher d’acheter des biens qui lui sont proposés par le marché quand, dans le même temps, les banques le poussent à s’endetter et que le politique lui explique que consommer, c’est-à-dire nourrir le Léviathan, est un devoir républicain, à l’heure où il faut absolument sauver le système en faillite. On ne peut donc le condamner comme consommateur, sauf à avoir, en toute connaissance de cause, acheté des biens mis sur le marché de manière illicite : biens de contrebande, ou de contrefaçons, produits interdits à la production ou à la vente. Et je m’étonne de cette bizarrerie du droit, qui sans interdire la prostitution, la pénaliserait. Il me semble que c’est une construction juridique totalement inédite. La commercialisation d’un service serait légale, mais sa consommation prohibée ! C’est sans précédent, et si l’on ne peut faire le rapprochement comme je l’ai entendu avec l’alcool ou le tabac au prétexte qu’ils sont fortement taxés, c’est qu’on ne peut confondre une taxe et une amende.

Quant est-il du producteur ? Chacun essaie de gagner sa vie pour nourrir, chausser et habiller ses enfants : le plombier comme l’instituteur, le tueur à gage comme la prostituée. Chacun doit être autorisé à se « mettre à son compte » pour produire ce qui peut le faire vivre. A condition que le produit soit licite, et que son mode de production le soit aussi : une voiture, un film, une bombe, une passe dans le bois de Boulogne. Défendant les libertés individuelles, donc la liberté de produire, je m’interroge sur les raisons justifiant l’interdiction de certains produits, ou l’encadrement stricte de leur production. Et je vois bien quelques interdits défendables : bousiller la planète (extraire par exemple du pétrole en antarctique),  nuire à la santé d’innocents par des produits nocifs et dangereux (produits amiantés, armes de guerre). Si je considère la prostitution comme produit de consommation, et après avoir considéré que limiter l’exploitation de l’homme – en l’occurrence le proxénétisme – me paraissait souhaitable sur le plan éthique, je ne vois pas, en quoi le produit serait dangereux. Et s’il l’était, étant tarifé, cesserait-il de l’être, échangé gratuitement, et faut-il alors renoncer à l’acte sexuel domestique ?

Terminons en regardant de près les arguments mis sur la table par les promoteurs de l’interdiction de la prostitution. J’en ai compté cinq, ou les ai regroupés en autant de problématiques.

–          La prostitution peut être assimilée à l’esclavage et se réduit souvent à la traite des êtres humains ;

–          La prostitution finance le crime, et le terrorisme (comme la drogue) ;

–          Les prostitués (homme et femmes) ont des conditions de travail inadmissibles ;

–          Le corps n’est pas marchandisable ;

–          La prostitution n’est pas morale : c’est une atteinte à l’intégrité des femmes et des hommes, à leur dignité. Ils et elles sont traités comme des animaux.

Premier argument, l’esclavage : C’est un crime. Mais même si certaines prostituées sont des esclaves au sens juridique du terme, il me semble que les deux notions ne se recouvrent pas. Je ne défends pas l’esclavage et je m’interroge sur la volonté de nos gouvernements à agir dans ce domaine. Mais faut-il interdire le travail, au prétexte que certains travailleurs sont des esclaves ?

Second argument, le financement du crime : c’est bien le proxénétisme qui est ici mise en question, et non la ménagère qui se vend pour boucler ses fins de mois, ou l’étudiante pour financer ses études ; c’est-à-dire l’exploitation « industrielle » du corps des prostitués. Le proxénétisme est interdit et soumis à de très lourdes peines. Mais il n’existe en France aucune volonté de s’attaquer au proxénétisme, et cette loi ne changera rien.

Troisième argument, la précarité : c’est le problème très général des conditions de travail. A-t-on déjà interdit une profession, au prétexte de conditions de travail déplorables. Ce sujet pourrait être évoqué par les syndicats dans le cadre des réflexions sur la pénibilité du travail, et sans doute faut-il mettre plus de moyens à suivre et à aider les prostituées.

Quatrième argument, la vente des corps : il ne s’agit évidemment pas de vendre son corps. Il s’agit de monnayer une relation, une attention, des gestes, et ce qui choque ici, ce serait le coté épidermique de la chose. Et l’on voit bien que l’on touche là à un tabou et que ce tabou est chrétien.

Dernier argument, moral : J’entends bien que la prostitution ne serait pas morale, mais si j’avais plus de temps ici, je développerais l’idée que c’est le travail qui ne l’est pas ; c’est-à-dire l’obligation de prostituer sa vie pour gagner son pain, ou pour mettre de l’essence dans la Mercedes, et je conteste qu’il soit plus vil de vendre son cul que de vendre son esprit, mais chacun juge de la valeur des choses à l’aune de sa sensibilité.

Tout cela pour dire quoi ?

Que le fond du problème est notre difficulté ou simplement notre choix de ne pas sortir d’une moraline chrétienne. Pour l’église de Rome, comme pour l’Islam, le corps de la femme est le temple du diable et la relation sexuelle est entachée par le péché, car je ne vois, en la matière, que deux visions faussées. Et les deux consistant à surfaire ou la beauté ou la laideur de l’amour physique. Dans la première option, on considèrerait que l’amour est sacré et doit échapper au commerce ; et je peux comprendre que l’amour soit du domaine du don, et ne puisse faire l’objet d’un troc. Mais il ne s’agit pas là d’amour mais de relations sexuelles. Agapè n’est nulle part dans cet acte, pas plus que Filia ; de l’Eros sans doute, mais surtout Porneia. Marc Aurèle n’y voyait que le « frottement de deux épidermes » et je ne sais plus si c’est Epicure qui ne voyait dans la jouissance masculine qu’un « épanchement de morve ». Le corps serait-il sacré ? Il ne l’est que pour les chrétiens qui considèrent comme Paul que « Le corps n’est pas fait pour la fornication, mais pour le seigneur » car il est « le temple du Saint Esprit ».[2]Mais tout cela n’est qu’un dogme, et l’église de Paul n’a jamais respecter les corps qu’elle a su tordre, écarteler, briser, supplicier sans mesure, mais toujours avec raffinement. L’amour physique serait-il alors peccamineux par essence, et le corps prostitué, offert ou consommé, méprisable ? Je ne souscris pas à ce dogme chrétien. En conclusion, s’il faut respecter l’homme, il faut le faire dans toutes ses dimensions et je dis qu’user de ses facultés à être, faire, sentir, jouir est respectable en soi, et discutable quant aux buts que l’on se donne. S’il faut hiérarchiser les choses, chercher l’Homme dans l’homme, sans doute faut-il s’attacher à autre chose. Et pour le reste, je continuerai à défendre cette idée simple que chacun est libre de disposer de son corps et d’en jouir paisiblement tant qu’il ne porte pas préjudice à autrui, et c’est d’ailleurs ma seule morale – « jouir et faire jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne » comme disait Chamfort –, mais que personne ne devrait pouvoir disposer d’autrui, aliéner sa liberté, porter atteinte à son intégrité, et c’est pourquoi je condamne cette exploitation des corps et des âmes que je nomme avec d’autres[3]travail. Mais, à peu d’exceptions près, nous sommes tous obligés, peu ou prou de nous prostituer par nécessité de survivre. Je termine en rendant hommage à Elisabeth Badinter, qui déclarant que « l’état n’a pas à légiférer sur l’activité sexualité des français » a mis en forme mieux que je ne l’aurai fait, le fond de ma pensée.



[1]. Tel que Guy Debord la définissait.

[2]. Première épitre aux corinthiens.

[3]. Je pense ici à Hannah Arendt.

Bonnets rouges et képis bleus

Comment, prétendant à la « philosophique-attitude », ne pas réagir à l’actualité quand elle devient si présente et si prégnante, et quand le peuple en colère, ou du moins une partie de ce peuple coiffée d’un bonnet rouge, est dans la rue, brise des symboles de l’Etat-percepteur, chahute le Président, conteste la loi, défit le « monopole de la violence légalisée », et installe dans le pays un climat que certains qualifient trop vite d’insurrectionnel. Quand l’impôt est contesté, et avec une telle force, même localement, c’est l’Etat qui est contesté. Et face à cette situation explosive, on n’entrevoit que trois réponses politiques possibles : la violence institutionnelle, la discussion, et le pourrissement. Et l’Etat va donc jouer de tous ces leviers, en jouer comme on fait la cuisine gouvernementale, une cuisine sans grands talents : un peu de violence, mais pas trop pour ne pas envenimer la situation et ne pas obérer définitivement les chances du P.S. aux prochaines élections, municipale et européenne ; un rappel des principes républicains et du droit en démocratie ; l’agitation de l’épouvantail frontiste ; des concessions qui doivent désamorcer la crise, même si l’Etat n’a pas pour habitude de tenir ses promesses, et reste maître dans l’art de proposer des marchés de dupe. Considérons-donc, que le pouvoir étant maître à gouverner, et l’humeur du peuple changeante, les choses devaient rentrer dans l’ordre républicain, et la probabilité d’un véritable embrasement qui consumerait la sixième république reste faible. J’évoque la sixième, car nous avons déjà changé de régime en 2000 avec la réduction à cinq ans du mandat présidentiel et la modification du calendrier électoral (concomitance avec les législatives).

On peut quand même s’inquiéter de l’absence d’autorité politique en France. Et cela n’est pas le fait de tel ou tel président, mais bien celui, causal, d’une classe politique. D’ailleurs, aucun leader politique crédible ne donne de la voix, ne propose un projet de société alternatif, n’exprime une vision, ne montre le moindre chemin. On voit bien que c’est le Marché qui décide, relayé par les institutions de Bruxelles qui imposent leurs intérêts à nos sociales démocraties de droite ou de gauche, et qui ne sont en fait que des régimes sociaux-libéraux. Et tout observateur honnête doit convenir que c’est le résultat d’une prise de pouvoir des fonctionnaires. Notre république est une république de fonctionnaires, dirigée par des fonctionnaires pour des fonctionnaires ; et dès lors, il ne faut pas s’étonner de la médiocrité de son fonctionnement.

Le second point que je relève, après ce constat de l’absence d’autorité des représentants de l’Etat, c’est cette vanité du rappel à l’ordre. Je veux bien reconnaitre, puisque c’est ma propre opinion, que la « liberté civile est consentement à la loi ». Mais cela ne vaut que pour la démocratie ; et on ne peut, comme Stirner le rappelle[1], avoir une approche religieuse du droit, en considérant que la loi serait sacrée. La liberté est donc consentement à la loi, si  cette loi est votée démocratiquement. Or, ce n’est pas le cas en France, pays qui a cessé d’être une démocratie depuis que les partis politiques ont pris le pouvoir. Si les syndicats de salariés représentent environ 7 % des travailleurs, les partis représentés à l’Assemblée représentent 1 % d’affiliés. Et les parlementaires n’étant plus les représentants de leurs électeurs (environ 44,5 Million), mais les mandataires de leur partie (moins d’un demi-million de personnes encartées), nous sommes bien gouvernés par des structures politiques qui sont animées par moins de un pour cent de la population, qui profitent de la passivité du corps électoral, et qui ont substitué au principe de la représentation nationale, celui d’une représentation partisane, par ce que l’on appelait au XVIIe siècle des ligues. Et Rousseau dans le Contrat Social nous met en garde contre ces ligues. Notre gouvernement est monarchique : tous les pouvoirs étant concentrés entre les mains d’un seul élu sans programme clair, et qui fait ce qu’il veut. Chacun devrait pouvoir en convenir. Dès lors, quelle valeur à la loi, si ce n‘est celle de la force des corps armés de la république (gendarmes, etc.).

Concernant ma remarque sur l’agitation de l’épouvantail frontiste, je constate avec un vrai désarroi – ne roulant pas pour Marine – que les partis dits « de gouvernement » sont incapables d’endiguer sa progression, et ne savent comment réagir au-delà de l’incantation républicaine creuse. Mais en quoi le FN, que je combats, ne serait-il pas un parti républicain, ou pourquoi le serait-il moins que l’autre front, son voisin de palier, à gauche ? M. Copé réaffirmait récemment que son parti ne pactiserait pas avec le FN et ne signerait aucun accord. Est-ce la réponse adaptée ? Le P.S. n’avait-il pas détruit le P.C. en s’alliant avec lui au sein de l’Union de la Gauche ? Le F.N. ne progresse pas en s’alliant ici ou là. Il gagne des parts de marché en opposant sa virginité gouvernementale à l’impéritie  de la classe politique, et si l’on veut combattre les partis national-populistes, ne faut-il pas refaire de la politique, ce que nos politiques formés à l’E.N.A. ne font plus depuis trop longtemps. Ne nous manque-t-il pas une loi sur la gestion (humaine) des flux migratoires – et non une fermeture des frontières –, ne faut-il pas une loi sur l’immigration qui permette l’assimilation de populations ethniquement, religieusement, ou culturellement différentes, une grande loi sur la laïcité, concept qui n’est pas défini dans notre constitution, une loi cadre qui abordait les vrais questions dont les réponses feront l’avenir collectif de notre société : surpopulation, surconsommation, surrentabilité.



[1]. Dans L’Unique et sa propriété.

Méfions nous des idées.

Méfions-nous des idées ; et précisément lorsqu’elles prennent la forme d’idéaux. Et soyons vigilant sur notre propension à croire à ces idéaux et à vivre à travers eux. Car, comme le thématise justement Stirner dans L’Unique et sa propriété, cette disposition psychologique naturelle est celle d’un esprit religieux. Et, défendant personnellement une approche radicale de la laïcité dans l’espace public, je suis sensible à sa démonstration. En effet, La laïcité n’est pas pour moi le simple refus de considérer l’objet des religions, c’est-à-dire Dieu dans la polis, mais de manière plus ambitieuse le projet de construire une politique qui installe une relation différente à l’idée, une approche non religieuse des concepts.

On peut par exemple interroger, avec Stirner, cette substitution républicaine du droit humain au droit divin, et sa sacralisation sous la forme des Droits de l’Homme. Car c’est bien remplacer une religion, celle de Moïse, par une autre, celle de la croyance en l’Humanité ; et cette nouvelle religion, tout comme la précédente, a ses prêtres, ses dogmes (l’égalité), son orthodoxie (la sociale démocratie), son inquisition. Et elle constitue, comme l’autre, une morale. Et elles sont toutes deux spirituelles, je veux dire que leur déité est un concept, le dieu des théistes, ou l’Homme, et également totalitaires, car comme l’écrit Vaneigem « Toute religion est fondamentaliste dès l’instant qu’elle a le pouvoir ».[1] Et toute religion ignore l’individu pour ne considérer que le concept, le méprise pour ce qu’il est, trop éloigné de l’idée que l’on se fait de ce qu’il devrait être, ne voit en lui, et plus précisément à travers lui – car il en devient transparent – que son créateur (Paul considère que « le corps est le temple du Saint Esprit »[2]) ou un Humain, conception immatérielle de l’homme, figure conceptuelle et archétypale – l’homme n’étant ici qu’un « fantôme » pour reprendre la terminologie de Stirner. Et c’est pourquoi je confesse qu’il n’y a de vraie démocratie que laïque, désacralisée, et que même une religion de l’Homme ne saurait me convenir, si ce n’est une religion de l’individu, c’est-à-dire le contraire d’une religion. Symbolisons mon propos : Pour que, sur le souvenir et la parole de Jésus, il soit possible à Paul d’inventer une religion nouvelle, il lui faut substituer à la figure historique du prêcheur juif, la figure purement conceptuelle du Christ, c’est-à-dire désincarner Jésus.

Mais revenons à la politique et prolongeons ce propos dans l’espoir de clarifier une position qui ne peut que choquer les tenants de la pensée unique, des fausses certitudes, des grandes et belles idées, quelques fois fausses, souvent dangereuses.

Le peuple ça n’existe pas, pas plus que la nation ou la justice, Dieu ou l’Homme, ou encore l’amour ou la conscience. Et c’est bien ce que Nietzsche qui n’était pas dupe, reprochait à Rousseau quand il le traitait d’esprit romantique[3]« Le romantisme à la Rousseau : la passion (« le droit souverain de la passion »),… ; c’est-à-dire contestait sa surfacture des idées (la volonté générale, l’intérêt général, le droit naturel, …), autrement dit d’avoir une approche religieuse, et plus spécifiquement chrétienne. Et je pense qu’il a raison en considérant le romantisme comme une forme de religiosité. Je veux dire ici que tous ces termes qui ne sont pas le moins du monde insignifiants ne désignent que des concepts qui sont par définition et construction, sans définition indiscutable et sans limites bien définies. Alors que si je parle de la foule ou des gens, de l’humanité ou de l’individu, de la famille biologique, j’embrasse des réalités plus claires, mais pas nécessairement plus opérantes que celles du concept. Car ce qui fait l’Histoire, ce qui dirige le monde – et globalement il le dirige plutôt dans le mur – ce sont bien les concepts, ce que Stirner appelait les « idées fixes » ou les « fantômes », et que l’on peut qualifier de manière plus commune de puissances spirituelles.

Mon lecteur peut évidemment considérer ce propos comme une vaine ratiocination. Il aurait tort… Quand je dis que l’Homme n’existe pas, et je repense précisément à cette anecdote d’un Diogène répondant à Platon qui définissait l’Homme comme « animal bipède sans cornes et sans plumes », en lui jetant dans les jambes un poulet plumé (donc déplumé), j’affirme que seuls les individus existent, des individus de chair et de sang qui sont les spécimens d’une espèce, et qui forment à un instant donné une humanité dont la réalité n’est ni éternelle ni immuable. Et ces individus sont essentiellement mus par ce que l’on appelle égoïsme et qui ne représente que l’ensemble de leurs nécessités physiologiques et psychologiques et de leurs désirs ; ou peut-être par l’égoïsme et l’amour, sachant qu’Éros procède clairement de l’égoïsme, et non pas de l’amour. Mais j’avoue que personnellement je n’ai pas rencontré l’Amour autrement que comme un concept poétique et magnifié, romantique, et je continue à le chercher comme Diogène cherchait l’Homme de Platon dans les rues d’Athènes, en plein jour, une lanterne à la main.

Le sentiment de compassion, l’altruisme, la charité procèdent toujours de l’égoïsme et je continue à m’interroger sur le sentiment de dignité qui, lui, procède de l’égo, du moi. Ce sentiment est affaire d’individus. Procède-t-il de l’égoïsme ou est-ce l’embryon, le ressort caché, ou la source de ce que j’appelle l’amour, et dont Krishnamurti disait que « L’amour n’a pas d’objet » ?



[1]. Le mouvement du libre-esprit.

[2]. Première Épitre aux Corinthiens.

[3]. Dans Le Nihilisme européen, où il oppose Rousseau « La maladie mentale » et Voltaire « la rancune du malade ».

Arts plastiques et poésie.

L’actualité de l’art contemporain, à l’heure où la FIAC vient de fermer ses portes et où Sotheby’s et Christie’s préparent une grande manifestation à New York mi-novembre, me ramène à ces questions bateau que la philosophie a largement traitées sans néanmoins les épuiser : Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? A quoi cela sert-il ? Qui peut se prétendre artiste ? Comment distinguer le travail de l’artiste de celui de l’artisan ?

Pour ma modeste part, continuant à penser que c’est l’œuvre qui fait l’artiste – même si certains pensent, au contraire, qu’une œuvre d’art n’est « qu’une » œuvre d’artiste – je crois que la question déterminante est bien celle de la production artistique comme objet et non comme processus. Qu’est-ce donc qu’une œuvre d’art ? – et aussi parce que le processus est un Mystère, au sens religieux du terme.

Il me semble que c’est déjà une œuvre, c’est-à-dire une création, originale par nature, et en second lieu, particulière, puisqu’elle possède une dimension « artistique ».

Nous voilà bien avancés… Rappelons la distinction qu’Hannah Arendt fait, et c’est l’un des thèmes centraux de son essai Condition de l’homme moderne, entre le travail et l’œuvre (et l’action). Le travail y est défini comme le produit du corps qui répond à des besoins, en général élémentaires, mais aussi un produit destiné au Marché qui le valorise comme bien d’échange. Et Raoul Vaneigem, qui parle de travail mécanisé, inscrit son propos radical dans cette filiation (comme plus généralement les situationnistes) : « il y a travail dès qu’une partie de la vie est mise au service de l’économie, tandis que l’autre est niée et refoulée »[1].

A contrario – peut-on écrire a distinguo sans froisser les puristes de notre langue ? –, l’œuvre est ce par quoi l’homme s’accomplit, et s’accomplit en créant. D’ailleurs, la philosophe américaine distingue bien dans l’essai cité, l’homme « aristocratique », immortel par ses œuvres, et l’humain « animal » qui travaille mais vit et meurt comme une bête. Où je retrouve d’une part l’opposition chère à Vaneigem « vivre ou survivre » – que je traduis ici par œuvrer ou travailler –, et la proposition nietzschéenne du surhumain – l’humain n’étant qu’une corde tendue entre l’animal et le dieu[2].  Mais reconnaissons que le marché de l’art brouille les cartes conceptuelles, car, alors que l’œuvre devrait échapper à la dialectique mercantile de la valeur d’usage et de la valeur d’échange, le Marché, c’est-à-dire l’économie globalisée, économie de masse, d’exploitation, ou de gaspillage – c’est comme on veut bien la définir –, et qui ne reconnait que le travail marchandisable a aboli la frontière entre œuvre et travail, comme elle a aboli toutes les frontières qui étaient autant d’obstacles à son appétit, sans limites, de profits ; et les œuvres d’art contemporain – au moins s’agissant des arts plastiques – sont aujourd’hui valorisés, par le jeu des galeries, et de quelques collectionneurs pour leur valeur d’échange. Pour le dire simplement, ce sont devenus des placements, et les artistes sont aujourd’hui cotés sur le Marché. La sculpture de Ai Weiwei,  « L’Arbre de fer », vient d’être vendue plus d’un million d’euros à la FIAC, et si j’ai personnellement renoncé à l’acheter, c’est qu’elle mesure plus de sept mètres de haut et que j’aurais eu quelque mal à la mettre dans mon salon.

Ces œuvres ont donc par ailleurs – et c’est le second point, le plus essentiel – une spécificité, une dimension « artistique ». Elles se caractérisent par leur esthétique, et leur puissance émotionnelle. Mais justifier l’œuvre d’art par son caractère esthétique, n’est-ce pas un simple glissement sémantique ? Sans doute, mais cela me rapproche néanmoins d’une réponse possible. Car l’esthétique est une perspective, une approche sensible, une optique, un type particulier de regard que l’on porte sur l’œuvre, et donne lieu à un jugement critique singulier qui s’élabore sur le registre émotionnel, et plus particulièrement de la sympathie – dont je rappelle l’étymologie grecque : sun (avec) et patheim (ressentir). Et cette dimension particulière du regard est un acquis culturel et correspond à une sensibilité à dimension morale, où le beau rejoint le bien – ce qui nous renvoie à toute une philosophie antique, platonicienne et néoplatonicienne (La triade des valeurs que l’on trouve dans les dialogues de Platon correspond au bien, au beau, et au juste ; et Plotin, par exemple, le dit de manière simple « Il faut poser d‘abord que la beauté est aussi le bien », mais on pourrait aussi inverser la proposition du cynique Antisthène : Ce qui est bien est beau, ce qui est mal est laid. Mais néanmoins, nul n’est obligé de penser selon l’école platonicienne que le beau existe en soi, indépendamment de l’objet qui l’incarne.

Et si le beau se confond avec le bien, c’est-à-dire si l’on considère l’esthétique comme une morale, alors, l’art rejoint la philosophie, ce que Schopenhauer défend dans sa « Métaphysique du beau » (Voir Science et philosophie). Et, évoquant l’esthétique comme un regard singulier porté sur l’objet,  je pense aussi à une formule de Levinas, que j’apprécie peu, mais qui apporte ici de l’eau à mon moulin. Il écrit dans Totalité et infinie que « L’éthique, déjà par elle-même, est une « optique » et que « c’est l’optique spirituelle ». Parce que l’esthétique est une optique, elle revendique implicitement ou explicitement une éthique qui induit une morale (Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud).  

Et si l’art est une esthétique qui doit tout au regard de l’amateur d’art – et cela vaut, évidemment, en premier lieu, pour les arts plastiques, mais aussi pour la poésie, car le poème est une plastique des mots, ou pour la musique, même si cela fait appel à un autre langage – cet esthétisme qui se construit sur le registre de l’émotion, qui élabore et utilise un langage, doit tout à la culture de l’amateur, et des conventions sociales d’autant plus riches qu’elles sont implicites, d’autant plus réelles qu’elles sont transgressives. C’est pourquoi, il n’y a d’art qu’institutionnel, et de culture qu’artistique.

Car une œuvre d’art ne peut être considérée comme telle, que dès lors qu’existe une institution (Musée, Galerie, Collection, Amateurs, Marché, FIAC) disposant d’une autorité suffisante pour conférer à l’œuvre d’art son statut (le chèque, ou l’ordre de virement réglant le coût d’acquisition de « l’Arbre de fer », vaut attestation de la qualité de l’œuvre et emporte celle de la reconnaissance du statut singulier de l’artiste). Il n’y a  donc pas d’œuvre d’art dans l’absolu, déconnectée d’une esthétique toujours datée et ancrée dans une société. Et l’on pourrait se demander si l’œuvre d’art conserve son statut pour peu qu’on la déplace dans un contexte historique et social différent. Les œuvres exposées Quai Branly sont-elles encore des œuvres d’art, et le resteraient-elle sur Mars, proposées à la critique d’une population de petits hommes verts ?  Elles le restent sans doute, tant que notre culture, grâce à notre intérêt pour l’histoire de l’art, pour les civilisations du passé et ce qu’elles ont produit, grâce au mode même de construction de notre culture (par stratification et concrétion), nous permet de comprendre, d’apprécier, de regarder ces œuvres, dans une perspective historico-artistique.

Pour qu’une œuvre d’art le devienne, il faut donc qu’elle soit reconnue comme telle, que l’esthétique qu’elle propose ou défende soit acceptée par son public, ce qui donne à penser que le Chef d’œuvre est une proposition que l’on peut qualifier de Manifeste, et qui ouvre une ère nouvelle : Guernica, le Manifeste du surréalisme, Gravity  (il parait qu’il y a un cinéma d’avant Gravity et un d’après). Et l’artiste fait toujours écho au monde qui l’accepte et le reçoit. Il croit changer le monde mais il est toujours le produit d’un monde qui le produit ou qui l’attend, car le processus qui qualifie l’œuvre est affaire de reconnaissance, d’adoption, de communion, d’identification, de sympathie. Et de ce point de vue, on peut citer Andy Warhol (produit d’une époque à laquelle il consent) et Friedrich Nietzsche (produit d’une époque – l’après-guerre de 1870 – qu’il rejette). Sur le phénomène Warhol, on a tant dit que je ne vois pas quoi rajouter de vaguement pertinent, si ce n’est pour constater que la frontière est ténue entre un tableau digne d’échouer dans un musée et une icône publicitaire, ou entre une sculpture et un aménagement urbain (les anneaux de Buren à Nantes). Pour Nietzsche, qui est un artiste contemporain – on peut encore le dire, même s’il est mort en 1900 – majeur, je veux insister et sur sa démarche et sur son importante, infiniment plus déterminante que celle de Warhol. Tout le travail du philosophe allemand a consisté à chercher une nouvelle esthétique, construite au-delà du bien et du mal, donc à retrouver de nouvelles valeurs, une nouvelle morale. Et ce travail de déconstruction – il se disait « démolisseur », « à la dynamite » –,  et de reconstruction – il parlait de « transvaluation » – porte aujourd’hui, quoi qu’on en dise, ses fruits. Nietzsche est un prophète qui se revendique d’abord comme un artiste, et je pense qu’il est l’archétype même de l’artiste radical. Dans Par-delà bien et mal, il revendique « le sens aristocratique[3], la volonté de ne dépendre que de soi, le pouvoir d’être différent, seul et réduit à soi-même,… ». Il aspire à l’idéal philosophique d’être « le plus solitaire, le plus impénétrable, le plus à l’écart, l’homme par-delà bien et mal, l’homme maître de ses vertus, en qui surabonde l’énergie du vouloir ». Y-a-t-il une meilleure définition de l’artiste ?

Je m’interroge aussi, et conclurais sur ce point, sur la notion de performance, qui me pose problème, mais qui, sans doute – restons cohérent avec ce qui vient d’être dit –, peut être artistique, si l’intention – puisque l’œuvre ici se réduit souvent à une intention, un projet performantiel éphémère – répond à une esthétique particulière et reconnue comme telle. André Breton, qui avec Aragon ou Soupault, et d’autres, a porté l’esthétique surréaliste, écrivait que « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule »[4]. Et cet acte serait donc artistique… la révolution peut-elle être vécu comme un engagement artistique ? Voilà qui ouvre d’autres perspectives, qui ne se traitent évidemment pas dans un blog.

Concluons donc la conclusion, vite, avant d’avoir le désir de rebondir, de prolonger encore, par une citation de Vaneigem, extraite d’un petit livre qui n’est jamais loin de moi[5] : « La création est une jouissance, elle se donne et ne s’échange pas. Même emprisonnée dans la forme marchande dont la revêtait l’art, l’artisanat ou la recherche scientifique, elle a su se garder vivante ; à l’endroit même où nous émeut la beauté nous décèlerons quelque jour quelle humanité y a, dans sa puissance, déjoué l’inhumanité dominante ».



[1]. Le mouvement du libre–esprit.

[2]. Et il rajoute « une corde tendue au-dessus d’un abime ».

[3]. On peut rapprocher cette forme de celle d’Arendt citée plus haut. D’ailleurs, Arendt philosophe de culture allemande était une grande lectrice de Nietzsche.

[4]. Formule écrite par Breton en 1929, mais qu’il faudrait remettre dans son contexte.

[5]. Nous qui désirons sans fin.