Le problème intégriste

Même en vacances, il est bien difficile d’échapper à l’actualité, et si je ne souhaite pas réagir, toujours, et à chaud, ne pas évoquer le terrorisme islamiste laisserait penser que je suis indifférent à certains drames qui pourtant me touchent et m’effrayent.

Comment ne pas s’interroger sur les raisons qui conduisent un jeune Français – et qu’importe qu’il s’agisse, dans une autre occasion,  d’un Tunisien – à égorger un homme inoffensif, âgé, qui professe, quoi qu’on en pense, l’amour du prochain ? Nous allons vaincre DAESH, évidemment, même si cela nous prend du temps et coûte un certain prix, mais je vois bien que ce ne sera pas la fin de ces tueries sordides. Car notre société continuera à fabriquer des meurtriers suicidaires qui n’aspirent qu’au carnage, si possible médiatisé. Et nous sommes, par le cinéma et la télévision, si gavés de violence, que seule une surenchère macabre peut répondre à ce besoin d’exister dans l’espace public médiatisé. La fin de DAESH ne marquera pas la fin d’une idéologie mortifère – je veux parler du salafisme – et ne règlera donc pas grand-chose, quoi qu’en disent nos hommes politiques qui s’agitent. Mais le pouvoir politique, incapable d’endiguer le phénomène, et qui surtout ne souhaite rien remettre en cause, n’a de son point de vue aucun intérêt à organiser un débat public sur ce phénomène. En premier lieu, parce que l’Arabie Saoudite, qui dépense ses pétrodollars à promouvoir le salafisme, est un allié des États-Unis et de la France. En second lieu, parce que les tenants du Système ont tout à perdre à sa remise en question. Et, au prétexte de défendre notre modèle et nos valeurs, notre système politique cherche donc à  se conserver, donc à se maintenir en l’état. Rappeler nos valeurs, c’est clore un débat, avant même qu’il n’ait pu s’engager.

S’agissant de ces jeunes terroristes, on pourrait pourtant s’interroger sur ce sentiment de relégation, à dimension existentielle qui, faute de la moindre perspective matérielle ou spirituelle, ne peut trouver aucun apaisement dans un monde qui n’est fait ni par eux ni pour eux, et qui ne leur offre pas d’autre perspective que de rester en marge, ou de s’engager dans des causes folles ; un monde gouverné, et par une classe politique et par des religions au service du marché, et toutes deux disqualifiées. Comme disaient les punks dans les années soixante-dix « No futur » ; mais remarquons une chose : la musique, et plus largement la culture, fut leur exutoire, et la société de consommation a réussi à les récupérer, « la culture se nourrissant de ses fèces ».

Et ce sentiment de relégation, cette désespérance, est instrumentalisé à des fins politiques, par des groupes dont le seul but est de prendre le pouvoir. Et de cette désespérance à l’exaltation criminelle, il n’y a qu’un pas, le saut dans la radicalité.

Évidemment, ces terroristes sont des gens fragilisés, plus sensibles que d’autres à une certaine rhétorique, et parfois ce sont déjà des délinquants, voire des individus au profil psychologique particulier. Sans doute, mais cela ne change rien à l’analyse que je peux en faire. En d’autres temps, des chrétiens s’offraient aux lions, béatement. Gloser sur leur profil psychologique, considérer que tout anachorète est un déséquilibré, que Paul de Tarse était un psychopathe, nous éloigneraient des questions de fond.

Face à une telle situation, que peut-on faire ?

Il serait prétentieux de le dire sur le registre du « Y-a-qu’à », mais chaque citoyen a néanmoins le devoir de donner son point de vue, d’apporter sa contribution à cette réflexion.

Pour ma part, je pense qu’il nous faut reconstruire un système politique, c’est-à-dire un mode de fonctionnement collectif et refonder notre communauté nationale.

Refonder un mode de fonctionnement, c’est refonder, non pas « la » politique, mais « le » politique. Il s’agit d’inverser les perspectives. Si l’on veut que ce mode de fonctionnement soit inclusif, il faut que l’homme ne soit plus l’instrument du marché, mais que le marché soit celui de l’homme. Le business ne peut pas tout justifier, et la morale ne peut céder devant le marché, quoi qu’en pensent les néolibéraux.

Pour ce qui est de la refondation de notre communauté nationale…

Le refus d’intégration britannique

Passée l’insupportable propagande médiatique, puis la sidération du Brexit qu’elle n’a pu éviter, puis-je, au moment où la presse annonce qu’un ancien président de la commission européenne doit être recruté par une grande banque d’affaires, évoquer et la situation nouvelle créée en Europe et mon euroscepticisme ?

Tout d’abord, je ne cesse de répéter que le Royaume-Uni ne quitte pas l’Europe, faute de pouvoir rompre des attaches physiques et rejeter vers le grand large des terres si proches du continent. Jersey est à 30 km de la côte française et Londres à 2H30 de Paris. Et puis, les Britanniques ne vont pas perdre l’Euro, qu’ils n’utilisent pas, ne sortiront pas de Schengen, dont ils ne sont pas. Et puis, on peut imaginer qu’ils négocient de rester dans le Marché Unique. Ainsi, s’ils y arrivent, ils conserveront tous les avantages de l’UE en cultivant leur indépendance et préservant un peu de leur liberté. Alors quoi ? So what ?

A quoi nos amis britanniques auront-ils renoncé ? A participer au « projet européen », c’est-à-dire à la construction politique d’une entité supranationale européenne intégrée. Mais ce projet d’intégration fait-il encore sens ?

Je ne le pense pas, ou du moins, je n’y crois plus. Cette idée ne verra pas le jour, et est dorénavant morte. Et le dire aussi carrément, c’est aussi s’en libérer ; et s’en libérer, c’est débarrasser son esprit d’une idée « encombrante », obscurcissante et mieux voir ce qu’elle pouvait avoir d’irréaliste.

L’Europe a de nombreuses dimensions : géographique, économique, politique, culturelle, sociale, ethnique…

Géographiquement, son identité est une donnée naturelle et, sauf à combler le Channel ou à décoller les terres britanniques de leur socle minéral, les choses resteront en l’État, les iles britanniques amarrées au continent par un tunnel, comme un grand bateau tenu à quai par un « bout ».  L’Europe économique, elle, est faite, et c’est une réussite, au moins pour les plus riches[1] : Marché Commun depuis 1957, puis Marché Unique. Rien ne dit que la Grande-Bretagne quittera nécessairement ce grand Marché. Et l’Europe politique ? J’y reviendrai en conclusion. L’Europe culturelle existe, ancrée dans une longue histoire « européenne » que l’Angleterre, comme l’Irlande, L’Écosse ou le Pays de galle, ou d’autres nations ont faite. Et c’est une dimension structurante de notre occident. Nos modes de consommation sont de plus en plus américanisés ; nous parlons anglais, aimons la pop anglaise, passons nos vacances dans le Kent ou le Sussex et quand nous traversons la Manche, nous croisons les Britanniques qui descendent sur Quiberon ou vers le Périgord ou la Provence. Et la création de l’UE n’y a rien fait, et le Brexit n’y changera rien. Quant à l’Europe des imaginaires, comment imaginer que les Corses, Bretons, Catalans, Écossais, abandonnent leurs esprits nationaux pour se fonder dans une Union européenne qui n’est qu’un État bruxellois technobureaucratique, sans âme et dénué de toute consistance ?

Reste donc l’Europe politique ? Elle n’existe pas et n’existera pas, car toutes ses nations ne partagent pas les mêmes valeurs ; et ce point est rédhibitoire. Et je trouve symbolique que ce soit la nation qui inventa la démocratie occidentale qui quitte maintenant ce projet si mal engagé. Je pourrai trouver cent raisons pour montrer l’incohérence du projet d’intégration européenne. Je n’en prendrais qu’un, peut-être deux. Je note, par exemple, que le Premier ministre slovaque déclarait il y a quelques semaines que la Slovaquie n’accepterait que des migrants chrétiens et refuserait l’entrée de tout migrant musulman sur son territoire – partie du territoire d’une UE dont l’une des règles est la libre circulation sur son territoire de ses ressortissants. Dans le même temps, le processus d’entrée dans l’UE de la Turquie – qui compte 70 millions de musulmans – se poursuit. Tout cela n’a aucun sens. Ne parlons donc pas de l’absence de démocratie dans les structures politiques de l’UE. L’UE, avec ce que l’on appelait au XVIIIe la Nouvelle Europe est la pointe avancée d’un occident qui prétend défendre deux valeurs premières : les droits humains et la démocratie. Si les Anglais tiennent à leur démocratie, il est cohérent qu’ils quittent l’UE, quitte à en payer un prix que personne aujourd’hui n’est encore capable d’appréhender. Reste l’affolement des marchés qui doutent et que ces questions de liberté, d’indépendance, de valeurs humaines, de transcendante n’effleurent pas. Le Marché n’a pas d’âme, donc pas d’état d’âme.

[1]. Les pauvres, on s’en fout. Ils sont invités à rester dans les marges, à se taire et à se faire oublier. On les sortira les jours de fête, ou d’élection, pour qu’ils agitent leurs petits drapeaux en regardant passer la caravane bruyante et chamarrée, et on leur jettera des gadgets et des confettis.