Le clash des civilisations

Tant une certaine droite qu’une certaine gauche, et pas seulement islamophobes, se sont inquiétées d’une possible guerre de civilisations, reprenant, sans toujours bien les connaître, les thèses contestées de Samuel Huntington. Un « clash » de cette nature – et il faudrait s’entendre sur ce dont on parle – pourrait avoir lieu, à moins qu’il ne soit déjà à l’œuvre ; mais si guerre il devait y avoir, elle ne serait pas de type clausewitzien. Encore que … Et serait plutôt à imaginer entre l’Occident et l’Orient. Car presque tout oppose ces deux ensembles qui dérivent culturellement l’un et l’autre ; comme des plaques tectoniques qui glissent sur un magma mouvant viennent se heurter, se frotter ou se chevaucher, créant des tensions titanesques à peine consommées par des éruptions volcaniques. Et je ne suis pas sûr que l’économie de marché puisse suffire à les accorder, les pacifier, et à réduire durablement les tensions. Cinquantenaire oblige, je pense à cette formule de l’époque qui enchanta mon adolescence : « faites l’amour pas la guerre ! ». L’injonction pourrait être embourgeoisée, comme le discours de Dany le rouge, en : « faites du commerce, pas la guerre ! ». Et l’économie est bien devenue, au moins en Occident, la fin du politique – et qu’on m’accorde ici le choix du mot fin et de son ambiguïté sémantique – et la guerre n’étant selon Clausewitz « qu’une continuation du commerce politique par le recours d’autres moyens. Recours à d’autres moyens, disons-nous afin de souligner que ce commerce politique ne cesse pas avec la guerre ».

Chacun sait que la Chine a signé la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont elle assura la vice-présidence du comité de rédaction sous la présidence de l’épouse du président américain d’alors – tout un symbole. Chacun sait que son adhésion à l’OMC est de 2001, qu’elle siège depuis sa création au Conseil de sécurité de l’ONU, et qu’elle date son histoire d’après le calendrier du pape Grégoire VIII. Mais la chine, comme l’Inde ou l’Indonésie, – plus de 40% de la population mondiale, à elles trois – ne sont pas des nations judéo-chrétiennes, n’adhèrent pas à notre idée de démocratie parlementaire, même si l’Inde reste durablement marquée par la culture politique britannique – mais remarquons néanmoins que Modi est membre d’un parti nationaliste qui se réfère à une indianité, l’Hindutva, qui cherche à protéger la culture et la nation hindoue des idéologies politico-religieuses étrangères : l’islam, le christianisme, mais aussi le capitalisme ou le communisme. Quant à la chine, cet immense pays dirigé par un second Mao, la question démocratique ne s’y pose pas, ou ne s’y posera pas de sitôt, malgré ce que les médias voudraient absolument voir en germe.

La différence entre ces blocs est d’abord culturelle, c’est-à-dire psychologique – le psychologique étant à l’individu ce que le culturel est à la nation –, fruit d’une phylogénie millénaire. Et cette différence psychologique est aussi une antinomie, révélée par exemple dans le concept de méditation.

En Occident, la méditation est un discours, à l’image des Méditations métaphysiques de Descartes. Et c’est le discours d’un « je » discourant sur le Tout, d’un cogito, dans une pensée d’ailleurs dualiste qui considère séparément la substance matérielle, étendue, pour reprendre une formule de l’époque, et pensante.

En Orient, la méditation est, non pas un simple silence, un vide de pensée comme on le résume trop souvent, mais une écoute, celle du Tout, en cherchant à abolir la barrière illusoire entre le je et le Tout, en diluant le cogito et en effaçant l’égo. Et je pense aux formules de Krishnamurti, qui n’était pas hindouiste, encore moins bouddhiste – un peu comme Comte Sponville n’est pas chrétien, et l’un et l’autre doivent être crus quand ils l’affirment, mais le premier est, culturellement, tout aussi bouddhiste que le second chrétien. Krishnamurti qui déclare « La vie commence là où finit la pensée ».

Évidemment, on pourra me chicaner quand je compare ainsi, un Occident culturellement homogène et un Orient où peuvent aussi être opposés tout aussi radicalement l’hindouisme et le confucianisme. Mais cette dernière remarque enlève peu à mon propos. Tant on voit, à l’Ouest, une philosophie discourante, scientiste, sur un Tout méprisé, réifié, une philosophe active, empreinte de jugements ; et de l’autre, des approches singulièrement différentes. Évidemment les sciences sont aussi pratiquées à l’Est, et la Chine s’y convertit progressivement ; mais si l’on compare le nombre de prix Nobel … (invention d’ailleurs occidentale). Mais, pour revenir sur le cogito cartésien, ce que Fromm appelait le sentiment d’individuation est proprement occidental, et il soutient bien la philosophie droit-de-l’hommiste, une philosophie proprement occidentale, donc chrétienne.

Mais la terre est ronde, et elle tourne ! Je veux dire que l’Est est aussi un Ouest, et inversement, et que le lointain orient n’est, pour un chinois ou un japonais, ni à l’Est ni éloigné de son quotidien. L’un est donc toujours au bout de l’autre et la philosophie occidentale diffuse quand l’orientale infuse. Et l’Occident chrétien a bien fait ce chemin fatal – je veux dire possiblement fatal pour lui – d’avoir été cherché l’un sans l’Être au-delà de l’Être qui est. Et c’est, par Fromm, à Eckhart que je pense, m’appuyant sur une réflexion que le premier avait menée sur Eckhart et Marx, et publiée après sa mort. Fromm y traite le mystique rhénan de « panthéiste » et parle de son christianisme comme d’une « religiosité athée, non théiste », car Maître Eckhart distingue Dieu (celui de la bible) et la déité qui est « l’Un sans l’Être », donc qui est « néant », dans une conception proche du bouddhisme. Et le théologien en arrive à penser qu’on ne peut toucher ce néant que par la mort. L’expérience religieuse mystique, il la voulait « silencieuse » et « in-pensable ». Sa théologie est apophatique, mais au sens le plus négatif du concept. La déité, toujours selon lui, est inactive (le néant). Elle n’a donc pas créé le monde, mais est le « silence du désert ». Dieu est donc « être » ou « néant ». A commenter…

La pensée de Maître Eckhart peut-elle nous protéger d’un clash des civilisations ? Rappelons simplement que c’est sa mort prématurée qui, très probablement, lui évitera l’excommunication ou le bûcher.

Le citoyen, une espèce en voie de disparation

La seule question politique qui mérite d’être posée est celle de la démocratie, donc, d’une manière corolaire, de la laïcité.

Si la démocratie, c’est bien le gouvernement du peuple par le peuple, alors force est de constater que, non seulement nous n’en sommes pas là, mais nous n’en prenons pas le chemin. Et on ne peut l’expliquer sans dénoncer la collusion entre la classe politique, la bureaucratie étatique et le Marché, collusion pour éloigner les gens du pouvoir et ruiner la citoyenneté.

Ce que nous appelons faussement démocratie est devenu une fabrique à consommateurs de biens, de services, de soins et de sécurité, et, disons-le, de droits.

Société de consommation ou démocratie, il faut choisir ; car on ne peut à la fois être consommateur addict et citoyen engagé. Il faut choisir entre droits et devoirs, soumission et responsabilité, avachissement et vertu.

Le Marché a un besoin vital de consommateurs solvables et n’a que faire des citoyens. Et le Marché – confusion des intérêts – s’est attelé à une administration dont la fin est de transformer le citoyen en assujetti contribuable docile, et dont le tropisme est totalitaire. Le Marché a donc chevauché le Léviathan. Quant à la classe politique, parce qu’elle a une forte conscience de classe, elle a toujours préféré l’aristocratie à la démocratie, privilégié ses intérêts propres à ceux des gens ; et elle n’a jamais fait le deuil de l’Ancien Régime. Et cet attelage funeste du Marché qui conduit, de l’administration qui met en œuvre un projet de nature totalisant, et de politiques complices et veules, sera fatale à la démocratie et détruira la planète. J’ai lu quelque part que nous faisons disparaitre tous les ans environ 25 000 espèces vivantes. Le citoyen doit sans doute être compté au nom de ces espèces condamnées.