Transvaluation

Il y a une continuité idéologique, par Paul et Rousseau, entre le judaïsme, le christianisme et l’humanisme. C’est pourquoi j’ai tant de mal avec un humanisme qui n’est en fait que la laïcisation du judéo-christianisme et qui n’est qu’un spécisme gonflé d’orgueil. Valeur ou contrevaleur ? C’est un peu comme pour le travail. Évidemment comme l’écrit Van Der Meersch dans « Invasion 14 », je vois bien, pour le vivre tous les jours, que « le travail absorbe et distrait, qu’il est la source miraculeuse d’oubli et de joie, le remède unique à toutes les misères morales » ; et que les addictions les plus problématiques sont le fruit de l’inactivité et de la vacuité de l’âme. Mais quand travail rime avec subordination et exploitation, est-ce encore une valeur ?

Valeur ou contrevaleur ? On se souvient du détournement de cette formule d’Heinrich Beta que les nazis avaient inscrite au portail d’entrée du camp d’Auschwitz : « Le travail rend libre ». C’est bien le travail consenti, responsable, qui rend libre en permettant à l’homme de se réaliser. Pas le « travail irresponsable », pour reprendre ce concept fort du philosophe américain Matthew B. Crawford.

Des résolutions qui tiendront

Si les hommes de bonne volonté se doivent d’entrer en résistance, cette résistance doit être autant passive (sur la forme) qu’à active, fondamentalement active, une discipline quotidienne. Contraint par des conditions de vie inacceptables, dans leur confort matériel, et imposées à tous par un système liberticide, paternaliste et injuste, chacun doit l’accepter ou le refuser.

Si, sur un plan psychologique ou affectif, c’est toute autre chose, sur le plan politique, le choix est bien d’accepter notre condition ou de la refuser ; et il n’y a de citoyenneté que dans ce devoir de choisir, car être citoyen n’est pas un privilège ou un droit commun, c’est un engagement pour la République, pour la Démocratie. La citoyenneté, non seulement ne se réduit pas au droit de vote, mais son essence n’est pas dans l’exercice de ce droit de choisir entre quelques hauts fonctionnaires formés à l’idéologie énarquienne. Et si l’homme peut se prévaloir d’une quelconque valeur, elle est déjà à chercher dans sa capacité à faire des choix, par exemple de renoncer à un peu de confort au nom de ses principes. L’hygiène de vie primant sur le plaisir de consommer des produits inutiles et nocifs.

Il n’y a de contrat social qui tienne que par cette capacité des générations qui n’ont pas souscrit à celui légué par leurs pères, de le redéfinir, l’améliorer, en corriger les dérives, les errances, les égarements. Et de refuser l’inacceptable.

Refuser, c’est simplement se saisir de sa vie, refuser de s’abandonner à la technobureaucratie. Et j’entends bien qu’il faudrait s’indigner. Mais s’indigner, c’est à peine plus que de se plaindre, une posture frileuse qui participe de ce paternaliste monarchique qui prétend faire le bien des gens malgré eux, c’est-à-dire sans eux, contre eux. Les larmes et les cris des oppressés sont de peu de poids, face à un pouvoir qui vit dans des palais bien gardés, insonorisés, étanches aux bruits de la rue, de la vie, et qui sert des intérêts de classe.

Le temps des bonnes résolutions

Il n’y a de vertu qu’ignorante de sa nature. Sinon, ce n’est qu’orgueil ou calcul. Car, quand on considère l‘amour comme un investissement dont on attend Les fruits ici ou dans l’au-delà, on est encore bien loin de l’amour.

 

Je me souviens des propos de Sartre, philosophe que je n’ai jamais beaucoup aimé, faute peut-être de l’avoir suffisamment compris, et de sa façon de nommer certains en parlant de « salauds ». Comte-Sponville en donne une définition plus précise et plus accessible quand il dit que « Le salaud, c’est l’égoïste sans frein, sans scrupule, sans compassion ».

Les choses ont changé depuis l’écriture de La Nausée ; la dernière grande tuerie mondiale est lointaine et passablement oubliée malgré les rites mémoriels. Mais le monde, plus que de changer de nature, s’est raffiné, précisé, caricaturé. Car il en est des sociétés comme des gens : avec le temps long qui permet la parfaite expression des gènes et la compréhension des cosmogonies, chaque être devient la caricature de ce qu’il est vraiment. Et le monde est de moins en moins « monde », pour être de plus en plus « système », l’artifice effaçant la nature et la réalité se réduisant au spectacle dans un univers où le mal-être devient la condition naturelle de l’homme, le symptôme d’une aliénation insurmontable. Nous sommes tous formatés, abimés par le Système ; et assignés, non pas à nous comporter, ou pas, comme un salaud, mais de manière plus complexe, moins claire, à chercher notre confort entre différentes postures que l’on adopte selon les circonstances, nos possibilités ou notre nature intime. Et sans voir de véritables salauds, je vois bien ces exploiteurs dont les visages changent au cours stérile des siècles, et, en regard, ces éternels esclaves d’un maître ou d’une terre, aujourd’hui d’un travail irresponsable et pénible, et puis tous ces collabos qui font tourner la machine, ceux qu’on pourrait appeler les chiens du système, cerbères ou caniches censés garder le troupeau. Oui, c’est l’éternelle partition du maître, de l’esclave et du soldat, ou du prêtre, que Dumezil voyait dans l’organisation des sociétés indo-européennes, celle qu’Orwell décrit se reconstituant inexorablement dans La ferme des animaux et que l’on retrouve sous tous les visages qu’elle présente selon les époques : le maître étant noble ou grand bourgeois, idéologue ou tyran ; le dominé, esclave, paysan ou ouvrier ; le collabo, prêtre, soldat, enseignant ou fonctionnaire. Mais c’est toujours ce même système qui œuvre et exploite la masse au profit d’une élite qui possède d’autant plus que les autres ont peu.

Mais, pour tenter d’être complet, ou moins incomplet, il faut sans doute rajouter deux figures historiques, en fait assez rares : le sage, dans sa bulle spirituelle, hors du monde, un illuminé qui vit de rien et ne craint rien : c’est Diogène ou Epictète qui, nous dit la légende, accepta de perdre le bon usage de sa jambe sous les coups de son maître, sans se plaindre. Et puis le résistant, posture que je voulais ici exalter, me retrouvant dans cette attitude plus qu’en tout autre, sans forcément jeter la pierre aux exploiteurs, sans dénoncer les collabos, ou moquer les plus soumis. Tout cela n’est souvent qu’affaire de circonstances, de naissance, de chance, de talent. Et si personnellement j’ai toujours eu le ventre un peu mou, le menton assez volontaire, le front bas du rebelle, et l’esprit obtus de l’âne, j’ai beaucoup subi, me suis trop prostitué. Et, trop courbatu aujourd’hui d’avoir tant pris les positions que l’on attendait de moi, j’en suis venu, non seulement à refuser de collaborer, mais à résister, chemin que certains Français firent entre 1940, moment où, selon le Général, les Français se laissèrent mener à l‘abattoir comme des veaux, et la fin de la guerre. Car je crois que la situation, si différente de celle de l’occupation nazie, appelle encore à un mouvement de résistance et de sabotage. Et j’en viens à penser, moi dont les questions morales sont sans doute les seules qui me passionnent vraiment en philosophie, que résister, refuser de consentir, pour reprendre cette formule de La Boétie, est la seule éthique qui convienne à un homme qui chemine vers le terme de sa vie, ce moment si redouté, quand il faudra bien rendre quelques comptes. Refuser de se soumettre ou de collaborer, se cabrer comme un vieux cheval devant l’obstacle de trop, le dernier fossé à franchir…

 

Depuis de nombreuses années, je ne vote plus ; ou si je le fais, par exception, et toujours aux extrêmes, ce sera dans une volonté de saboter le vote. Et quotidiennement, fourmi industrieuse à la sape, je travaille stérilement à la ruine du Système dans l’espoir vain et un peu puéril que le peuple sorte de sa léthargie, secoue son joug et renverse ce système liberticide, méprisant de la vie et qui nous cuit à petit feu, hommes, bêtes et toute la nature dans le même chaudron diabolique. Je résiste, petit avorton ridicule et têtu, pratiquant quotidiennement, soit cette désobéissance que l’on nomme civile, mais que je dis « civique », soit sabotant tout ce qui peut l’être, sans jamais attenter ni aux personnes ni aux biens. Non, je ne pose pas de bombes, ne mets la vie de personne en péril, pratique autant la non-violence que l’humour, préférant entartrer le Système plutôt que le dynamiter. Mais nous avons tous mille occasions de nous attaquer avec détachement et humour au système et à son attelage de tête : le Marché et la Bureaucratie, en rêvant qu’un jour peut-être, des maquis de résistance pourront s’organiser en un Conseil National de la Résistance au Système.

Je résiste avec constance et application, cultivant une posture qui se veut pacifiste et essayant de ne porter aucun jugement moral sur les uns ou les autres. Les exploiteurs exploitent le Système comme les situations et les hommes. Je les combats sans haine, presque nu face à leurs grosses machines. Les soumis ne sont pour moi que des victimes et je me reconnais en eux, parfois fatigué, écœuré, découragé ou brisé.  Et le collabo n‘est souvent qu’un individu qui a peur, peur de l’avenir et du changement, qui pense à sa famille et à son confort, fait ses petites affaires dans un mode d’affairistes. Et je vois trop que si je résiste, c’est plus par « conformation physiologique » que par « courage » ou « grandeur d’âme », et qu’il n’y a pas lieu d’en tirer la moindre fierté.