Appel à la désobéissance civile

Peu avant sa mort, Hessel écrivait dans un court texte à l’adresse des jeunes : « Indignez-vous ! » Testament salutaire qu’une jeune fille comme Greta Thunberg semble avoir entendu ; figure emblématique d’une jeunesse qui semble se réveiller et garde encore l’espoir de changer le cours des choses. Mais si cela est encourageant, c’est évidemment un peu court et ne pourra servir à quelque chose que si cela peut être prolongé. Je veux dire, politiquement… L’émotion est nécessaire, souvent salutaire, car sans émotion pas de mobilisation ; mais il faut aussi donner une forme politique à ces émotions : désir, refus, action …

Dans des sociétés démocratiques, il n’y a pas lieu de réinventer la politique, le système étant le garant d’un dialogue citoyen productif d’idées nouvelles, de consensus opérants, un dialogue prometteur des changements et des ajustements nécessaires. Mais dans une société où le pouvoir n’appartient pas aux gens, mais à une élite plus ou moins corrompue, alors je ne vois comme forme d’action politique que l’affrontement direct avec les forces de l’ordre en place ou la désobéissance civique.

Civique, parce qu’il y a un devoir de désobéissance, c’est-à-dire d’objection de conscience, quand un système qui rogne quotidiennement les libertés individuelles, qui bafoue des valeurs essentielles, dont la bureaucratie méprise une grande partie de la population, est à point bloqué, incapable de se réformer et de répondre aux aspirations du plus grand nombre. Il y a devoir de désobéissance, et cette désobéissance civique devient alors la forme la plus rationnelle et la plus responsable de l’expression de la citoyenneté face à un pouvoir qui, pour être légalement élu, n’en est pas moins illégitime, car non démocratique. Et je distingue bien, un pouvoir légal, comme celui d’un monarque héréditaire, ou élu par un parti unique, et un pouvoir légitime, c’est-à-dire accepté, voire choisi par une large majorité de la population.

 

Il me semble que ces notions de consentement ou de refus, d’obéissance ou de désobéissance sont essentielles, non seulement en politique, mais aussi plus largement parce qu’elles disent quelque chose de la nature humaine. Et, sans peur de pousser trop loin mon propos, je dirais que si l’expression des droits de l’homme le ramène au rang de l’animal, c’est dans ses devoirs qu’il s’élève au-dessus de lui ; car l’intelligence humaine est une intelligence qui a conscience d’elle-même et de son environnement. L’homme n’est grand que dans ses refus de consentir à ce qu’il réprouve, et aussi dans sa capacité à assumer et à revendiquer ses devoirs d’homme. Aujourd’hui, malheureusement gâté par une forme d’humanisme, c’est-à-dire d’idéologie droit-de-l’hommiste qui doit tout au christianisme et aux Lumières, face à un système technobureaucratique légal, mais illégitime, en but à un pouvoir totalisant et paternaliste qui l’enferme dans des dispositifs censés régler sa vie par le menu et le transformer en animal de rente, dispositifs qui le pourrissent en usager gâté, il ne lui reste qu’à consentir quitte à collaborer et en jouir, ou à entrer en désobéissance. Nous en sommes à ce point de devoir choisir, je ne dirais pas à être un salaud ou pas, mais à être un collaborateur ou un résistant. Et plutôt que de poser des bombes ou de joindre les blacks blocks, j’en reste à cette idée de désobéissance civique et pacifiste. Il est inutile de casser, il suffit de ne plus consentir ou de trainer partout et toujours les pieds. Revenons au précepte de La Boétie : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libre ». Écoutons les leçons de Thoreau : « Je crois que nous devrions être hommes d’abord et sujets ensuite. Il n’est pas souhaitable de cultiver le même respect pour la loi et pour le bien. La seule obligation que je dois assumer est de faire à tout moment ce que j’estime juste ». Suivons les exemples de Gandhi ou de Luther King qui déclarait « La non-violence est une arme puissante et juste, qui tranche sans blesser et ennoblit l’homme qui la manie ». Il a fallu combien de décennies aux populations de l’empire russe pour faire tomber le régime soviétique rongé par une sape laborieuse et quotidienne. Mais ici, maintenant, on voit bien que ce sera plus difficile, car nous avons la liberté de la presse, une presse aux mains du système ; nous pouvons élire qui nous voulons, pourvu que ce soit quelqu’un du système ; nous pouvons dire ce que nous voulons, pourvu que ce soit politiquement correct ; nous pouvons décider de plusieurs petites choses, pourvu que l’on respecte un cadre tracé hier à Paris, aujourd’hui à Bruxelles. Comme me le disait un ami « Si la dictature, c’est ferme ta gueule, la démocratie c’est cause toujours ». Oui, nous sommes ici confrontés à une douce dictature qui a le gout de la démocratie, la couleur de la démocratie, et qui pour cette raison est dure à combattre. Nous sommes gouvernés par une élite corrompue par le Marché, non pas par son argent, mais par son idéologie.

J’invite chacun, par de petits gestes à apprendre le refus quotidien : refuser de répondre aux sondages, ou, plus ludique, faire des réponses extravagantes, mentir de manière éhontée quand on vous pose la moindre question pour vous donner une carte de fidélité qui vous obligera à acheter chez un commerçant, donner de faux noms et en inventer chaque fois de plus originaux, de fausses adresses, de faux numéros de téléphone ; prendre le temps de répondre aimablement à quelqu’un qui se moque de vous qu’il se moque de vous ; expliquer que votre religion vous interdit de complaire ici au Marché, de rentrer là dans cette case ; ne plus voter ou voter pour les extrêmes chaque fois que cela peut troubler le jeu sans vrai risque. C’est dans cette infinité de petits refus que l’on peut encore exprimer son désaccord, mettre les collabos devant leur devoir de conscience, gripper le système. C’est ce que j’appelle la force des faibles, cette force dont on fait les stalagmites (je précise : celles qui montent, érection lente, mais durable).

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