Magie de Noël

Noël reste pour moi une fête problématique, non parce que sa dimension symbolique serait oubliée, même si le Marché l’a effectivement réduite à une occasion rituelle, quelque part entre Halloween et les Rois, de consommer, c’est-à-dire de faire tourner la grande roue du commerce, le grand pressoir à consommateurs. Tant qu’on peut en extraire du jus… Non pas…. Mais Noël reste problématique si l’on s’en tient justement au folklore, à ces symboles qui restent confus, et dont l’abus les rend peu lisibles.

 

Le christianisme est une religion de signes et de mystères, une religion qui garde aussi de son origine sectaire une dimension ésotérique. Mais elle est si chargée de signes cachés, ses textes sont si obscurs, qu’il est toujours possible d’en saisir un – signe ou texte –, de le tordre un peu, et de lui faire dire n’importe quoi ; et sans que ce n’importe quoi cesse, dans le même temps, d’être passionnant. Car la religion de Rome est d’origine judaïque, et les religions du livre sont bien celles du discours, en fait du bavardage, osons dire une religion logorrhéique. Et si je l’aime tant, cette religion dans laquelle je suis né, moi qui milite pour une laïcité radicale, c’est bien parce qu’elle toujours délirante. Lisez Paul, relisez Augustin, allez habiter le temps d’un livre chez Malebranche, l’atmosphère est démente et toujours magnifique ; et d’autant plus que leurs constructions intellectuelles défient la logique comme la cathédrale de Gaudi les lois de la gravité. C’est aussi pourquoi j‘aime tant écouter les clercs, surtout les plus « allumés du bocal » comme aurait dit Céline. C’est beau, j’en pleurerais, et cela me renvoie à ma jeunesse et à mes extases d’enfant de chœur. J’avais alors une douzaine d’années et j’attendais déjà une Épiphanie qui n’est pas advenue. Au début du siècle dernier (1902), Alfred Loisy remarquait que « Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Église qui est venue ». Pour ma part, j’attendais une transformation de mon être par la foi, et c’est la puberté qui est venue, avec ses élévations plus matérielles que spirituelles.

 

Revenons aux symboles et à Noël qui reste la grande fête de la résurrection. Et on peut regretter que la Passion ne soit pas intervenue plus tard au calendrier, en rappelant que si « La religion est le rapport que l’homme entretient avec sa propre essence », toute symbolique religieuse fait écho, en tentant de la transcender, c’est-dire de s’en affranchir, à une anthropologie, et plus largement à des conditions naturelles, ou de nature. Noël est d’abord le recyclage de « sol invictus », la fête du retour du soleil, du solstice d’hiver. À cette date, le combat cosmologique du bien et du mal, du jour et de la nuit, bascule. Alors que jusqu’à cette date le jour diminuait quotidiennement, le bien perdait du terrain, ses lignes de défense enfoncées régulièrement ; dès lors le bien relève la tête, le jour repart à l’assaut de la nuit pour reprendre progressivement le terrain perdu. Et c’est à ce moment où chacun pouvait craindre la défaite définitive de la vie, qu’elle repart au combat. Noël est pour moi cette fête du relèvement après la chute, de la résurrection du crucifié, plus encore que celle de sa naissance ; et on voit bien dans cette incohérence rituelle tout l’artifice liturgique : pour effacer une fête païenne de la résurrection, on lui substitue une fête de la nativité. Pourtant, cette image de l’homme humilié, martyrisé, assassiné, crucifié qui renait pour rentrer dans sa gloire est d’une force extraordinaire et aurait mieux trouvé sa place en concordance astronomique. Et c’est bien le mythe de sol invictus que l’on joue, l’universalisation d’une histoire « humaine trop humaine », pour reprendre la formule nietzschéenne.

Évidemment, Pâques ne viendra qu’en avril pour que la victoire du soleil, de la vie, du dieu des hommes s’impose à tous. Cette histoire est terriblement humaine : érection, chute et résurrection, et l’homme ne peut s’affranchir de la nature. Et c’est pourquoi toutes les religions sont paradoxales. Elles prétendent nous parler de Dieu, elles ne nous parlent que de nous. Feuerbach que je viens de citer supra le dit ainsi : « Le mystère de la théologie n’est autre que l’anthropologie ».

 

Je termine ce propos d’un jour particulier en distinguant ce que je nomme la dimension tragique du paganisme et l’illusion religieuse. Les esprits tragiques, les mécréants, ceux qui confessent la gravité du monde avec les frères de Sisyphe savent qu’après la montée au sommet, les choses retombent nécessairement, qu’après la jeunesse vient fatalement la vieillesse puis la mort ; les religieux, ceux qui font fi de la gravité et lévitent spirituellement, les croyants, s’accrochent à cette idée magique, belle comme un mensonge, qu’après la chute, il reste toujours possible de s’en relever, de se racheter, et qu’existait quelque part un être, en l’occurrence humain, venu pour nous ; et que par lui nous serions sauvés, c’est-à-dire ressuscités, comme lui le fut. Cet espoir d’être un jour relevé, de pouvoir défier les lois de la gravité, je veux dire pouvoir sortir de notre crasse pour revêtir la tunique immaculée et être appelé à renaitre glorieux me fait toujours pleurer. Précisément à Noël.

Décadence

Dans un recueil de textes déjà anciens : « Un candide à sa fenêtre », Régis Debray nous dit que « L’obscurantisme, aujourd’hui, a deux versants : le juridisme et l’économisme. Il fait bon marché de tout ce qui résiste à la mise à plat uniformisante du marché et du règlement. Soit les deux superstitions dont l’Europe a fait sa religion officielle ». Comment ne pas souscrire à cette analyse et contester ce vaste mouvement d’uniformisation, d’appauvrissement et de déshumanisation du monde ? Comment nier la prégnance de cette idéologie de l’uniforme, ou ne pas être effrayé de cette construction d’un monde « totalisant » – pour reprendre cette formule d’Edgar Morin qui parlait dans la même logique de la technobureaucratie contemporaine ? Idéologie que moi, outrancier décomplexé et prompt au raccourci, je nomme totalitaire. Car il s’agit bien, d’une manière insidieuse, subreptice, de nous empêcher d’être ce que l’on est, de vivre suivant notre choix ou notre goût. Et cette façon de nous empêcher de penser – par nous-mêmes – de décider – pour nous-mêmes –, d’inventer nos vies, parfois simplement de faire vivre des traditions auxquelles nous restons attachés ; cette façon de refuser toute hétérodoxie, cette stratégie d’installer partout une police de la morale, un gardien du politiquement correct, est bien d’essence totalitaire et nous renvoie aux pires cauchemars orwelliens. Et je ne parlerai pas aujourd’hui de l’écriture inclusive, autre folie du temps…

 

L’occident a raté son rendez-vous avec l’histoire, le rendez-vous de la libération des peuples, et la démocratie qu’elle a promue est non seulement peu démocratique, mais chaque jour l’est moins. Nous sommes empreints d’idéologies d’essence totalitaire, c’est-à-dire, liberticides, pour ne pas dire religieuses, et, en élargissant un peu le propos de Debray, je voulais dénoncer – quitte à m’y prendre en plusieurs fois – ces trois idéologies qui peuvent constituer un autre tripalium civilisationnel : l’humanisme, le juridisme et l’économisme.

Mais préalablement, car la chose, comme Brel le chanta jadis, « me gonfle un peu mes vieilles roubignoles » je veux dénoncer aussi le jeunisme, autre idéologie du Marché à laquelle nous devrions nous plier pour ressembler à cette image que la pub nous renvoi du parfait consommateur : un post adolescent urbain à l’allure rebelle, mais au fond docile comme un caniche, habillé de couleurs vives, et qui saute comme un cabri en criant « Houpi ! Houpi ! Elle est pas belle la vie ? » ; et bankable ; évidemment ! Et ce jeunisme sociétal se décline de plusieurs façons également mortifères. Citons la religion de la vitesse, le goût du gaspillage, le culte du puéril inconsistant et irresponsable. On a le choix…

Notre civilisation est sénile, nos idées sont vieilles comme le monde ; tout cela se meurt. Onfray ose parler de décadence, mais Nietzsche, visionnaire et prophète, avait bien senti la chose dès la toute fin du XIXe. Et dans sa folie lumineuse, il avait daté ce que j’appelle moi l’équinoxe du progrès au mois de septembre 1888 – on peut relire l’Antéchrist. Mais le Marché continue dans sa com à nous mettre en scène comme des gamins qui n’ont d’autre ambition que de consommer leur argent de poche, et que l’on peut faire rire ou pleurer par quelques artifices de communication : « Que d’émotion, que d’émotion ! ». Et les politiques sont ravis d’en rajouter, ravis de nous transformer en enfants pour pouvoir nous traiter comme tels : nous moucher, nous torcher et nous taper sur les doigts : « c’est pas bien de faire du vélo sans casque ! tu pourrais te faire bobo ! ». En fait, ils laissent l’administration le faire, acceptant d’être tenu en tenaille entre le Marché et la Bureaucratie, deux matrices qui ne savent que réifier le monde, le mettre en chiffres, en catégories. Où l’on voit qu’il faudrait revenir à cette distinction des registres. Le Marché fait du business, quelle qu’en soit l’exorbitance des coûts environnementaux ; la Bureaucratie produit de la norme et ignore, par nature, l’humain, ce que Debray appelle ici « ce qui résiste à la mise à plat uniformisante du règlement » et ce qu’il nomme ailleurs « les fonds de cuve » ; et c’est pourquoi nous avons besoin de Politiques qui s’intéressent peu à l‘administratif, la gestion domestique, pour s’occuper de l’humain, son présent et son avenir. C’est dire que nous avons besoin de dirigeants qui n’ont surtout pas fait l’ENA ou Sciences Po.

 

Remarquons que dans certaines sociétés où les valeurs ne sont pas forcément celles du Marché, c’est-à-dire indexées sur le dollar, la maturité, voire le grand âge, associé à la sagesse, est une valeur en soi. Et l’on respecte les vieux. Ici, c’est l’inverse ; ce fut la jeunesse qui a eu de la valeur, aujourd’hui c’est la puérilité. Nous sommes invités à faire station à l’âge de 13 ans, surtout mentalement ; à zapper notre vie, à faire n’importe quoi, surtout n’importe quoi ; puis à accepter d’être punis et renvoyés dans notre chambre à jouer avec les gadgets que le Marché nous offre – pardon, nous vend. Il faut rester jeune, toujours, et dans ce même temps éternellement court, sans qu’il y ait le moindre paradoxe à vivre vite, il faut non seulement rester dans le mouvement et le bruit, mais nous précipiter toujours devant, vers le mur et la mort. Il faut tout consommer, dans l’urgence, jouir dans un spasme, et courir, toujours courir. L’image qui s’impose est celle de James Dean dans « la fureur de vivre ». Je trouve d’ailleurs le titre original plus intéressant, plus juste : « Rebel without a cause » ; adolescent travaillé par ses problèmes existentiels, pour ne pas dire hormonaux, et qui devient un rebelle de pellicule ou de magazine, un personnage conceptuel, un produit qui peut être utilisé pour vendre d’autres produits : des tee-shirts, des placements bancaires pour les djeunes, ou bien l’american way of life. Et ce goût du gaspillage, cette nécessité de se goinfrer, d’adorer aujourd’hui ce que l’on détestera demain, de gober, gober encore, puis vomir, pour pouvoir à nouveau, jusqu’au dégout, bâfrer encore, se goinfrer, se vautrer, consommer est bien dans l’air du temps. Mais de quoi s’agit-il, si ce n’est d’une impérieuse nécessité de tuer le désir ? Un désir qui se dissout dans la jouissance. Du moins une forme de jouissance, mais n’est-ce pas ce que l’on appelle être décadent ?

Humeur

Je ne suis pas toujours aussi assidu que je le devrais à ce blog, mais mon travail d’écriture, ininterrompu, peut parfois, et sur des périodes assez longues, me retenir ailleurs ; me tenir à autre chose, un livre par exemple qui paraitra sans doute un jour. Mais je continue à vivre sous la même discipline simple et salutaire, une exigence spirituelle qui me permet d’être ce que je suis et de répondre à ma conformation psychologique : lire et écrire. Et ces deux disciplines participent de la même éthique et d’un reste de plaisir d’être encore. Et je voudrais pouvoir tout céder à ce penchant, sans autre morale, car je sais qu’il s’y joue aussi quelque chose d’essentiel – et d’aussi simple qu’un équilibre qu’il me faut à tout prix tenir, au risque de tomber et de ne pas me relever.

Nécessité autant que plaisir, et qui me conduisent à me ressourcer dans la nature et les idées, au risque de m’y enfermer et de me couper du bourdonnement de la vie. Car il faut bien vivre aussi, assumer des responsabilités professionnelles, « être dans la vie », participer au grand bordel, consentir aux exigences sociétales, et s’y perdre, s’y abimer, s’y laisser engluer et salir comme un oiseau de mer dans le goudron qui surnage à la surface des eaux ; et puis fuir pour se retrouver enfin, un peu, dans une forme de solitude habitée par quelques visages. Nietzsche décrit bien ce processus « Dans la foule, je vis comme la foule et ne pense pas selon mon être ; au bout d’un certain temps, j’ai toujours l’impression que l’on veut m’exiler de moi et me ravir mon âme – et je deviens méchant avec tout le monde, et je redoute tout le monde. Le désert m’est alors nécessaire pour redevenir bon ». Et sans doute aussi pour penser à nouveau.

Je ne vis pas en ville, c’est un choix. Je ne suis ni branché ni vraiment connecté. Je regarde la mode comme on regarde passer les trains, parfois amusé, toujours consterné, et si j’aime la communication, je déteste la « com » et ses prêtres sans âme, sans cerveau, sans autre éthique que de nous vendre ce dont nous n’avons nul besoin, quitte à mentir sur tout. Nos parents appelaient cela de la réclame. C’est devenu une simple escroquerie. Aujourd’hui, elle est partout, formellement puérile et débilitante, et fondamentalement mensongère : dans ma boite aux lettres, dans mon poste, sur les murs de ma ville, dans les discours politiques, dans celui de mon banquier. Elle est devenue pour beaucoup un mode de vie, une culture, celle du mensonge : croire et faire croire que des vessies sont des lanternes, qu’un regrès est un progrès, une politique liberticide du libéralisme, un ajustement une réforme, un conformisme bourgeois un progressisme, des vieilles lunes des idées neuves. Macron, ce nouveau Giscard, est de ce point de vue l’image la plus moderne dont on pouvait rêver : tout est vieux chez lui, sauf l‘usage toujours plus abouti de la com.

J’aime lire, car lire c’est converser. Et je puise beaucoup dans cette conversation solitaire, ininterrompue ; par exemple pour penser la vie, ou la politique. Non pas que j’ai besoin que l’on m’apporte mes idées, mais j’ai besoin de confronter ces idées, ces opinions, ces sentiments qui m’habitent, à plus intelligent que moi. Si elles tiennent le choc, c’est sans doute qu’elles ont quelque épaisseur.

Et je vois bien que deux choses me passionnent, les questions morales et la politique ; et tout ce que j’écris tiendrait dans trois sommes titrées simplement par ces formules : Tome 1 : Des corps ; Tome 2 : De la morale ; Tome 3 : De la politique ; une façon de poursuivre un dialogue avec Spinoza, Nietzsche et Machiavel, et de parler toujours de la même chose : la liberté. Car je suis un libéral, c’est-à-dire que je m’inscris en faux contre ce que l’on appelle, au plan économique, libéralisme. Et qui n’est pas plus du libéralisme que la com est de la communication, puisqu’il s’agit en l’occurrence de donner toute liberté au Marché d’asservir les gens, alors que je défends, moi, la liberté des gens, pas celle du Marché qui les broie.

Parlons donc un peu politique, même si c’est pour redire toujours un peu la même chose. Le peuple (et j’en suis) n’est ni prêt à accepter une véritable monarchie ni prêt à assumer la démocratie. En fait, je crois qu’il est écartelé entre deux aspirations contraires, entre son affect et sa raison. Côté affectif, il reste très marqué par son enfance, et ne peut faire son deuil d’une époque de sa vie quand il vivait sous la tutelle bienveillante de ses parents. Il reste nostalgique de cet état puéril, déresponsabilisé, mais très agréable aussi. Et il peut s’attacher à un monarque, un empereur ou un président de la république, poussé par ce sentiment inconscient : comme les enfants s’attachent à leurs parents, les chiens à leur maître, les moutons au berger qui les vendra, ou en fera son ordinaire. Et je fais l’hypothèse que, si les continentaux restent attachés à un père, un roi ; dans les iles, on serait plus enclin à cultiver un attachement à la mère (sans aller sur le terrain de Lacan) et donc à préférer une reine.

Et puis la raison qui, venant au secours du besoin de liberté, nous pousse vers la démocratie. Raisonnablement qui peut défendre la monarchie et douter que la démocratie soit le meilleur des systèmes ? Et qui peut accepter sans fortes réticences l’aristocratie quand on voit comment elle contient tous les ferments qui la feront tourner en oligarchie, voire en ploutocratie, voire, comme c’est le cas en occident, en médiocratie bureaucratique.

On peut regretter que le peuple ne soit jamais assez vertueux – et par ailleurs personne ne l’y aide – pour se gouverner démocratiquement, et c’est pourquoi nous continuerons longtemps à vivre dans des systèmes, ou les trois régimes (monarchie, aristocratie, démocratie) coexistent en un, c’est ce que l’on appelle le parlementarisme. Mais c’était déjà un peu le cas dans la France de l’ancien régime – sa dimension démocratique était réelle. C’est aujourd’hui encore le cas dans notre monarchie présidentielle. Tout ne serait alors qu’une question de dosage ? Peut-être ! Et de séparation des ordres, d’une part, et des pouvoirs, d’autre part. Travailler à séparer le laïc et le sacré, ce qui conduit à désacraliser la République, ses institutions et ses hommes ; mais aussi le Peuple. Travailler à mieux comprendre de quelle nature sont les pouvoirs qui se disputent le gouvernement des hommes. Et parmi les pouvoirs proprement politiques, séparer les fonctions : législative, exécutive, judiciaire. Et tout articuler en fonction d’une fin qui serait le développement des libertés individuelles. Ce qui ne pourra se faire que si on redonne du pouvoir aux gens, beaucoup de pouvoir, pour rééquilibrer un peu les choses.

Sur la séparation des ordres, je plaide pour une laïcité la plus pure possible, radicale, et c’est sans doute ce qui me distingue tant, par exemple, de Régis Debray que j’admire par ailleurs. Je milite pour une laïcité quasi religieuse, je veux dire pour une sacralisation de la laïcité, et accepte volontiers que l’on me traite d’intégriste de la laïcité.

Sur la démocratie, j’en suis venu à penser qu’il conviendrait de distinguer citoyenneté et nationalité. Car on ne peut imaginer de démocratie digne de ce nom qu’entre des hommes et des femmes vertueux, pourvus d’une conscience politique et mus par un idéal de liberté. C’est pourquoi la liberté ne peut se concevoir qu’entre égaux – idée chère à Arendt –, entre citoyens prêts à assumer leurs devoirs politiques. La démocratie suppose donc de distinguer des nationaux qui sont protégés par des droits, et des citoyens qui s’engagent activement dans le gouvernement de la nation et en assument les devoirs. Je vois donc mal, en l’état perverti de nos sociétés, l’avènement d’une démocratie populaire conforme à mes vœux et dont les gens ne veulent pas. Car, dans leur grande majorité, les gens ne veulent pas assumer de devoirs. Ils sont prêts, sans honte particulière, à se soumettre, et le font : complaisance, soumission et conformisme. Pourvu qu’ils puissent se vautrer dans une société de consommation et conserver des droits qui ne leur ont rien couté et pour lesquels ils ne se sont jamais battus. Pour la minorité qui le souhaite, on pourrait imaginer une démocratie qui n’aurait évidemment rien à voir avec une aristocratie réservant à une forme de noblesse les rênes du pouvoir, et au peuple une situation de quasi-servilité. Et ce système serait évidemment ouvert, libre, car toute personne souhaitant s’engager, assumer ses devoirs de citoyen serait accueillie fraternellement (et donc sororitalement)

Écriture inclusive

Parce que le débat sur l’usage de l’écriture inclusive est à la fois clivant et fondamental, on ne devrait pas rester indifférent à cette nouvelle tentative de notre bienpensante républicaine, de nous imposer son idéologie normative et prétendument féministe. Laissons d’ailleurs de côté les vrais débats sur l’égalité des droits de chaque sexe, sur les places des hommes et des femmes dans la société, ou encore sur cette façon dont certains mâles se conduisent en prédateur avec les femmes. Il s’agit là d’autres débats, tout aussi fondamentaux.

Mais rappelons au moins deux choses. Tout d’abord, la façon dont une langue évolue. C’est l’usage, parlé et écrit, qui détermine sa lente évolution ; et c’est naturellement, c’est-à-dire à la fois dans la rue, mais aussi dans les journaux et les productions culturelles, que cette évolution s’opère. Et je suis très attaché à cette construction proprement démocratique d’une langue qui n’est pas strictement vernaculaire ; une production, autant élitiste que populaire, et qui tient donc autant à l’ethnos qu’à l’échange interculturel. La langue est sans doute le meilleur lieu de rencontre entre le prolo et l’intellectuel, l’argot de l’un et les préciosités de l’autre. Ce sont donc les gens qui font évoluer la langue, leur langue, et l’académie doit parallèlement adapter la norme, et l’école l’enseigner. Ce n’est donc pas à l’école d’inventer la norme et à la société de s’y faire, comme je l’ai entendu ce jour dans une radio.

En second lieu, il faut rappeler, ce qu’Orwell avait fait remarquer en son temps, que tout projet politique de transformer la langue, d’interdire ou d’imposer l’usage de certains mots, les mots pour dire la réalité du monde, tout projet de modifier l’orthographe à des fins idéologiques, est de nature totalitaire.

Aujourd’hui, et s’agissant d’écriture inclusive, nous en sommes là ; et il convient de s’y opposer « par principe » ; quelle que soit la nature des intentions, probablement bonnes, à l’origine de la chose. Et de rappeler à l’école ses devoirs : enseigner la norme.

D’Eusèbe de Césarée à Fukuyama

Il y a quelques semaines, j’écrivais ici : « la décadence c’est le renoncement au progrès, le conservatisme promu comme idéologie de la fin de l’histoire » ; mais je souhaite y revenir.

 

Il me semble que toute démarche politique doit pouvoir être évaluée entre progressisme et conservatisme, même si une certaine politique est surtout l’art de tordre les concepts et d’abuser des mots. Mais j’imagine que chaque personne s’engage, soit parce qu’elle juge la situation bonne, donc désirable, et se bat alors pour maintenir les choses en l’état, soit au contraire parce qu’elle s’accommode mal de la situation présente et souhaite la faire évoluer vers un mieux toujours subjectif, mais que les idéologies formatent en vue de les objectiver. Chacun peut donc être interpellé, à défaut d’être « sans opinion », comme conservateur ou progressiste ; et la question des traditions n’a pas ici sa place.

On pourrait donc considérer que le progressiste est un adepte du progrès, mais si le mouvement n’est pas le changement, tout changement n’est pas forcément un progrès ; ce peut même être un regrès. Il y a donc des prétendus progressistes qui ne sont en fait que des regressistes, et la modernité n’est parfois qu’une régression, habillée de neuf ; l’évolution technologie ou la libéralisation « toute relative » des mœurs pouvant n’amener rien de bon au plan moral : la mise au point de l’arme nucléaire, l’adoption d’enfants par des couples homosexuels, pour ne prendre que ces exemples, quand bien même la bombe garantirait la paix mondiale, ou la normalisation de couples homo constituerait un droit nouveau.

La notion de progrès, surtout quand il devient justification en soi – « c’est le progrès ! » –, est problématique, chacun pouvant considérer que l’amélioration de sa situation personnelle est toujours un progrès, même si cela se paye cher par ailleurs, par exemple sur le plan écologique, ou en creusant la dette d’un état providence. La paupérisation d’un nombre toujours plus important de gens modestes peut-il être décemment considéré comme un progrès par le pourcent de la population qui, corrélativement, s’enrichit toujours plus ? En politique, on ne peut évidemment parler de progrès que relativement à la situation de la communauté humaine considérée, et en y intégrant une dimension morale. C’est pourquoi, je considère, sans chercher à jouer sur les mots, qu’il n’y a pas de progrès technologique, et que les seuls vrais progrès se mesurent sur l’échelle des valeurs : plus de droits et de respect de la dignité humaine, plus grand respect de l’environnement et particulièrement des animaux, moins d’égoïsme, plus de démocratie, meilleure répartition des richesses et du pouvoir. La simple possibilité d’existence aux États-Unis d’un mouvement comme celui des 99% – apparu dans le cadre de ONY – étant un progrès.[1]

 

Il y aurait donc nécessité, et c’est bien la première ambition d’un philosophe, de redéfinir les concepts : progrès vs regrès ; progressiste vs conservateur ; respect vs domination ; démocratie vs parlementarisme[2] ; valeurs, liberté, décadence, etc.

 

La décadence tient plus du désenchantement que de la désintégration. C’est pourquoi, comme l’écrit René Grousset, c’est une forme de suicide[3]. Notre occident est décadent, pourtant, quand on y regarde d’un peu plus près, il représente au plan économique entre 60 et 70 % du PIB mondial, en investissement militaire plus de 75 % du total. Pourtant, malgré les coups de menton de D. Trump, l’Occident est entré en décadence, car il n’a plus foi en lui. La décadence c’est une perte de foi, un phénomène religieux, c’est-à-dire psychologique. L’Occident est dépressif. Ce n’est pas seulement un colosse aux pieds d’argiles, c’est un colosse qui n’y croit plus ; il est déprimé. Il ne croit plus en ses forces, mises en échec dans des guerres asymétriques, plus en sa culture qu’il ne défend pas. Il ne croit plus en ses valeurs, préférant pour les uns un nihilisme mortifère, pour les autres une moraline creuse, pas plus en son avenir, incapable de proposer aux occidentaux un autre futur que celui, consumériste et avilissant, que le Marché leur prépare : l’avenir totalitaire de l’animal de rente dans son troupeau, gardé par une police toujours mieux armée. L’homme ne peut vivre sans y croire ; sans croire à son avenir, sur terre comme au ciel. Il ne peut vivre sans espérer, même vaguement, retrouver le paradis perdu, sur cette terre ou au-delà. Et c’est bien la promesse et le projet profondément occidental. L’occident judéo-chrétien considéré comme projet : un projet qui fut celui de la Rome impériale, et dont le christianisme a donné une nouvelle dimension, à Constantinople, en Europe, puis en nouvelle Europe, puis à nouveau, de manière implicite ou inconsciente dans la construction européenne – qu’on se souvienne, lors de la rédaction du traité européen, du débat nullement anecdotique, sur le rappel, dans son préambule, de nos racines judéo-chrétiennes. La décadence de notre civilisation, c’est la fin, peut-être provisoire, d’un projet religieux – idéologique si l’on préfère –, et nécessairement universaliste. Ce projet, tel que l’Empire romain l’a mené, tel que le christianisme l’a reformulé en son sein, et tel qu’il apparait aussi sous une certaine forme dans la philosophie des lumières (Nietzsche parlait dédaigneusement du « romantisme de Rousseau ») – est celui d’un « retour en grâce » de l’humanité. Car il s’agissait bien d’effacer le péché original, de faire retour, avant le temps de l’érection de la tour de Babel, à l’éden où toute l’humanité vécut en harmonie – rappelons qu’« Adam » veut dire dans plusieurs langues sémitiques « humanité ». En préfiguration du retour à la Jérusalem céleste qui l’accueillera à la fin des temps, le peuple de dieu au complet devait se retrouver sous un seul régime politique, tous ses enfants unis dans une même foi – chrétienne –, gouvernés par un homme qui accepterait la charge d’être le vicaire du Christ. Et ce projet « impérialiste » est toujours présent dans les consciences, en occident, évidemment, sous la forme de l’idéologie droit-de-l’hommiste, mais aussi en islam, dans ce rêve prosélyte de convertir l’humanité et d’éradiquer la mécréance pour rassembler l’oumma dans un nouveau califat. Et si l’occident chrétien n’a pas réalisé son projet d’effacer le péché original, c’est peut-être que le ver est resté dans le fruit : je veux parler du capitalisme.

Prolongeant cette exploration, un peu ludique – mais la période estivale se prête aux jeux de l’esprit – qui me permet de dénouer un peu la pelote et d’y montrer les fils politiques et religieux, il me parait édifiant de revenir sur cette question de la fin des temps, qui correspond à l’achèvement d’un processus de construction et de réconciliation, Dieu jugeant les siens et les accueillant dans la cité céleste. Car Fukuyama comme Eusèbe de Césarée ont développé cette idée eschatologique.

 

A partir de 1989, date de la chute du mur, dans des articles et un livre paru en 1992, Fukuyama a défendu l’idée de l’existence d’un « sens de l’histoire », une axiologie, mais surtout que nous serions arrivés à la « fin de l’histoire » et à l’ère du « dernier homme » – un nouvel Adam, si je puis rajouter ce commentaire. Il reprenait une idée d’Hegel qui avait prédit l’avènement inéluctable d’un état moderne garant des libertés ; idée reprise d’ailleurs par Marx, même si ce dernier conteste que cette fin soit l’État libéral, donc bourgeois, mais plutôt la société communiste, prolétaire, ayant préalablement aboli l’État. Hegel avait décrété la fin de l’histoire plutôt vers 1806 – Napoléon achevant l’Histoire, toujours dans le cadre d’un projet impérial, ou impérialiste. L’idée, pour faire simple au terme d’une chronique déjà trop longue, est qu’existerait un cadre politico-idéologique « naturel » qui gagnerait à la fin des temps-politiques contre toutes les erreurs doctrinaires, et viendrait enfin et pour toujours résoudre les contradictions dialectiques et assurer le bonheur de l’homme, dans le meilleur des mondes possibles, préfiguration de la cité céleste. Pour Fukuyama, le combat ultime avait été celui contre le communisme, et le système naturel vainqueur de toutes les hérésies la « démocratie représentative » – dont il dit très clairement que ce n’est pas une vraie démocratie –, et l’économie de marché.

Eusèbe de Césarée, au quatrième siècle de notre ère dit à peu près la même chose, et ce parallèle est édifiant. En 335, Eusèbe, évêque très influent à la cour de l’empereur romain – il fait partie du premier cercle –  est désigné pour rédigé l’éloge de Constantin[4], à l’occasion des « Tricennalia » – une sorte du jubilé qui se déroule 30 ans après son intronisation[5] et qui correspond en cette occurrence à l’apogée du règne de l’empereur. L’évêque de Césarée présente l’Empire romain – réunifié par Constantin sous le symbole du Chrisme (après la victoire du pont Milvius contre Maxence, en 312) – comme cette préfiguration de la cité céleste que j’évoquais. Et il décrit cette réunification par Constantin, l’adoption du christianisme comme religion de l’empire, et la victoire contre le paganisme comme un achèvement de l’histoire à dimension eschatologique. Et me paraphrasant moi-même, je pourrais dire pareillement que Fukuyama, évoquant la réunification de l’Allemagne, l’adoption de l’économie de marché comme religion de l’occident, et la victoire contre le paganisme, pardon, le communisme, décrète l’achèvement d’une histoire des hommes arrivée là où, de toute éternité, elle devait aller. Pour l’un comme pour l’autre, le « jugement de Dieu », établissant la supériorité d’un système idéel idéal, ou idéologique, peut-être sous la forme d’une nécessité, s’est imposé à tous.

Et l’on sait que l’Empire romain allait connaître sa chute, un siècle plus tard, sous les coups de boutoir de plus en plus violents des barbares ; un effondrement progressif qui marquera la remise en marche de l’histoire, s’orientant à d’autres vents comme une vulgaire girouette. Quant à notre occident contemporain… L’histoire s’est chargée de contredire Fukuyama, le 11 septembre 2001.

[1]. 1% de la population détient collectivement plus que les autres 99 %. https://fr.wikipedia.org/wiki/Nous_sommes_les_99_%25

[2]. Selon la formule de Lincoln, « la démocratie c’est le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple », et le parlementarisme, c’est le gouvernement du peuple par une classe dirigeante, de nature aristocratique – de fait – voire oligarchique.

[3]. « Aucune civilisation n’est détruite du dehors sans s’être tout d’abord ruinée elle-même, aucun empire n’est conquis de l’extérieur, qu’il ne se soit préalablement suicidé ». René Grousset – « Bilan de l’Histoire ».

 

 

[4]. Voir « Louanges de Constantin » par Eusèbe de Césarée.

[5]. Il est proclamé empereur en 306 par les légions de Bretagne (la grande).

.

Du respect, et de la liberté…

L’État, ce mal nécessaire, ne peut prétendre respecter la dignité des citoyens ; à moins que l’État, ce qui n’est jamais vraiment le cas, ne soit assujetti au Politique et le Politique au Citoyen. Mais nous ne vivons pas dans un monde idéal, je veux dire dans une démocratie digne de ce nom. Si c’était le cas, notre société favoriserait le sentiment de responsabilité et promouvrait la liberté ; et force est de constater que notre système occidental, totalisant[1], défend des valeurs inverses qui sont des contre-valeurs : obéissance à la norme, déresponsabilité, nivèlement pas le bas, abrutissement consumériste, paneme et circenses…

Exiger de l’État, en matière de respect, celui de nos libertés individuelles, c’est donc trop demander, et elles passent à la trappe au nom d’un prétendu « intérêt général » – autre formule ambigüe. Et dans cette formule se joue – contre nous – quelque chose d’essentiel. L’intérêt général est bien celui du groupe, pas des individus qui le composent, et c’est pourquoi je m’en défie. Trop souvent l’intérêt de la société, du pays, de la patrie s’oppose totalement aux intérêts des gens ; de ces gens que l’État qui, par nature, méconnait les individus pour s’intéresser aux catégories, ne peut évidemment connaître dans leur singularité. C’est pourquoi, nous ne pouvons demander à l’État de respecter notre dignité, mais seulement qu’il préserve nos libertés individuelles, ce qui serait la meilleure façon de respecter notre dignité.

Mais prenons une image simple, au risque d’être accuser de céder à la facilité rhétorique. Les prétendus citoyens occidentaux sont des animaux de rente ; et ils sont domestiqués, exploités par une oligarchie et gardés par sa police qui a donc pour missions : en premier lieu de garder le troupeau et de dresser ses individus, en second lieu de protéger le système, enfin de participer très directement à l’exploitation de ce troupeau – par exemple, par la perception des taxes et amendes. Qu’en est-il alors de l’intérêt du troupeau et de celui de chaque animal qui le compose ? Le troupeau peut être en bonne santé, prospère et docile, correctement nourri. Il n’empêche que toutes les bêtes sont destinées à finir à l’étal du boucher.

 

La question des libertés est pour moi la seule qui vaille, avec, évidemment, la question d’une  répartition équitable du pouvoir et de la richesse ; et, tirant ma réflexion sur le concept de « dignité humaine », sur la valeur « respect », sur le rôle de cette bête noire que je qualifie de « mal nécessaire », je veux prolonger ce court propos estival par une incise sur la notion de liberté.

Je m’en tiens ici comme ailleurs, et « modestement » à la liberté « négative », plutôt que « positive » ; en reprenant cette distinction que l’on doit à Isaiah Berlin, qui définissait – je simplifie énormément – la liberté négative, comme « de ne pas avoir de maître » et la positive comme « être maître de soi, contrôler ses désirs ».

Sans vouloir trop diverger, et attentif à ne pas quitter cette réflexion sur l’insupportable caractère moralisateur de l’État, il est important de clarifier et de distinguer, lorsque l’on parle de liberté, au moins quatre registres : ontologique, politique, physique et psychologique – c’est du moins mon approche. Car je tiens à cette distinction des champs dans lesquels ce concept-valeur peut recouvrir une réalité et une consistance méthodologique particulière. D’un point de vue ontologique, et ce n’est pas ici la question, la liberté est notre capacité à jouir pleinement de nos capacités physiques, de nos facultés naturelles – d’autres rajouteront : des dons que Dieu nous a donnés. Et je n’oublie pas nos capacités intellectuelles qui ne sont que des capacités physiques particulières, car seul le corps existe. Au plan politique, la liberté est un espace limité par la loi, à l’intérieur duquel il n’y a ni obligation ni interdiction. Et si, suivant la formule de Condorcet, « le mot « révolutionnaire » ne peut s’appliquer qu’aux révolutions dont la liberté est le but », le progrès ne peut être que progrès de la liberté, donc agrandissement de cet espace « hors la loi », bien que défini et protégé par la loi. Mais force est de constater que cet espace diminue comme peau de chagrin – autre preuve, s’il en faut, de notre décadence.

Reste la liberté physique qui consiste à ne pas être empêché d’agir. Tant que le corps de l’oiseau lui permet de voler, il est libre ontologiquement ; si l’oiseleur le met en cage, il cesse de l’être physiquement.

Et une liberté psychologique, sur laquelle je reviendrais, et qui n’est sans doute pas si loin de cette liberté positive que Berlin défendait.

[1]. J’emprunte ce qualificatif à Edgar Morin.

Du respect, déjà…

Si je déteste tant le « politiquement correct », c’est que j’y entends trop d’hypocrisie : cette façon de ne pas dire les choses, ce choix de couvrir ces choses-qu’on-ne-saurait-dire par des masques euphémiques… Et pas seulement parce que cet escamotage de la réalité sous un voile policé revient à la draper de honte ; pas seulement parce que je préfère les crudités à certains plats en sauce recuits. Parce qu’elle se prétend morale et que cette moraline pue.

De toute façon, de celle-ci et de bien d’autres, le système nous ment, toujours. Et quand je parle de système, sans toujours suffisamment le définir, je pointe tout à la fois l’État, seule structure organisée et disposant d’une telle bureaucratie ; et plus largement une connivence dont l’âme est le marché, les médias la voix, l’État le bras armé. Et cette connivence se présente sous la forme d’une prétendue morale, mais une morale qui aurait oublié l’essentiel : le respect dû à chacun. Refuser d’appeler un instituteur « instituteur », une femme de ménage « femme de ménage », c’est leur faire honte au prétexte de leur métier, leur manquer de respect.

 

Dans le même temps, les discours sur les valeurs n’ont jamais été aussi présents, assénés par les uns et les autres, ad nauseam – je le dis en latin pour faire chic, mais j’aurais pu pareillement dire « à gerber » –, chacun y allant de son couplet sur leurs dimensions universelles – entendons occidentales –, françaises ou républicaines ; et sans que personne ne cherche d’ailleurs, ni à les nommer précisément ni à les promouvoir ou les défendre. Mais il semble bien que la mode du moment soit au « respect de la dignité humaine », formule aussi belle qu’inconsistante et quelque peu tautologique. À quand le respect de la dignité animale ? On nous parle d’une nouvelle extinction massive des espèces. La question ne se posera bientôt plus.

Qu’est-ce que la dignité humaine ? À mon âge, moi qui suis de culture chrétienne – ancien enfant de chœur, aujourd’hui apostat –, philosophe de comptoir assumé, je ne suis pas sûr de le savoir, mais je ne demande qu’à être affranchi. Sentiment et valeur morale, valeur donnée à ce sentiment si particulier : le respect de l’autre, de l’homme en lui.

Est-ce alors la valeur constituante de l’humanisme, l’humanisme qui est, je le rappelle à nouveau, l’autre nom du christianisme ? Ou peut-être la troisième valeur, si ce n’est la première des vertus théologales de l’église de Rome : foi, espérance et charité ? [1]

Mais s’agit-il bien là d’agapè que l’on traduit parfois par amour, parfois par charité, et, dans un registre plus séculier, de respect ? Dans la bouche de Paul, de respect de l’autre, un respect dû au créateur et qui s’exprime, en religion, par, dans, et au travers sa créature. Mais l’humanisme chrétien, tel que le pape qui pourtant a choisi d’assumer son magistère sous le nom de François[2] l’explique assez clairement dans sa seconde encyclique « Laudato si », est cette idéologie de la prétendue supériorité « morale » de l’homme sur la bête. Et je ne peux y adhérer.

Ou est-ce le sentiment d’un devoir de l’homme vis-à-vis des autres, sans doute, mais aussi vis-à-vis d’une nature dont il est une des composantes ?

En fait de valeurs, il n’y en a qu’une que je reconnaisse comme telle et sans réserve : le respect ; et la seule religion en laquelle je pourrais confesser est celle qui affirmerait « Rien n’est sacré, mais tout est a priori respectable ». Et à défaut d’humaniste, je me préfère naturaliste, même si, en philosophie, ce terme désigne une doctrine à laquelle je ne fais pas ici précisément référence. L’amour évangélique peut constituer un horizon ; je me contenterais bien du respect, ici et maintenant… du respect, déjà…

 

La dignité humaine, c’est l’homme reconnu et assumé dans l’homme, l’idée du devoir de respect. L’homme n’est homme que s’il assume ses devoirs : ce qu’il estime être ses devoirs. Et c’est bien tout le contraire de l’humanisme « chrétien » qui est construit sur l’idée de droits, sur l’enseignement testamentaire : « Dieu leur dit: Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre ». Et j’ai toujours été plus proche des philosophies des devoirs que des philosophies des droits. Et je veux défendre une forme de naturalisme versus humanisme chrétien ; opposer devoirs et droits, et une forme d’humilité à une certaine arrogance. L’idée de dominer sur les poissons de la mer, ou les oiseaux du ciel est mortifère, c’est un spécisme problématique. Je préfère le François d’Assise qui, traduit en justice pour avoir donné ses biens et ceux de son père aux pauvres, se dévêt devant ses juges et quitte nu le tribunal, au François de Buenos Aires vécu d’or et de soie et pavoisant dans sa papamobile.

 

En guise de philosophie morale, je m’en tiens donc au respect, et quant à la dignité humaine, c’est bien ainsi que je la conçois : le sentiment d’être un homme, et cette idée simple que l’essence de l’homme, c’est ce sentiment du devoir de respect, en quelque sorte le double sentiment assez paradoxal, et d’humilité et d’extrême responsabilité. Et je ne pense pas être très loin de l’idée d’Alain quand il écrivait dans une lettre à l’écrivain Sergio Solmi : « Il n’y a rien d’autre dans la morale que le sentiment de la dignité ». Et respecter la dignité humaine, c’est bien respecter l’homme dans l’autre, respecter son sentiment de responsabilité, son autonomie. Le respect de la dignité d’autrui ne peut donc s’exprimer que comme non-domination d’autrui, et sur le plan politique cette valeur première nous renvoie à une exigence de promotion d’une autre valeur, la liberté.

À suivre…

[1]. Paul – Première épître aux Corinthiens « Maintenant donc, ces trois-là demeurent, la foi (pistis), l’espérance (helpis) et l’amour (ou : charité, agapè) mais l’amour est le plus grand. »

[2]. François d’Assise, l’auteur du « Cantique du frère soleil », amis des animaux et écolo avant l’heure.

Modernité et conformiste, l’équation macronienne


Oui, ces élections terminées, il va devenir à nouveau possible de parler politique – je veux dire de philosophie politique ; comme, une fois la pub terminée, on revient au programme. César gouverne et va donc entreprendre toutes les réformes qui permettront au système de perdurer, en l’état – et en l’État. Comme dit Tancrède au vieux prince Salina dans « Le Guépard »[1] : « il faut que tout change afin que rien ne change ».  Aujourd’hui, on le dirait avec d’autres mots, d’autres images : il faut réinitialiser le système d’exploitation de l’homme par l’homme, réinitialiser ce système qui bugge trop souvent… Beaucoup de choses vont donc devoir changer, et nous allons bien vite nous habituer à d’autres visages, d’autres noms, d’autres concepts pour dire de vieilles choses et justifier une vieille politique.

J’entends ici et là qu’il faut s’en réjouir et choisir son camp, celui du progrès ou des conservatismes, c’est-à-dire choisir la forme de modernité que nous souhaitons collectivement fabriquer. Personnellement, tout en gardant un attachement critique aux traditions, il me semble que j’ai toujours été du côté du progrès, comme une évidence, et que je n’ai jamais eu d’autre horizon politique. Mais l’injonction présidentielle, « progressisme ou conservatisme… », m’interpelle quand même un peu. Comme dit l’autre, c’est un peu fort de café.

 

Macron a raison – comme ont raison, toujours, ceux qui gagnent ; et on peut au moins lui savoir gré d’avoir contesté la prétendue opposition gauche-droite, pour nous ramener à la vraie question : progrès vs conservatisme ? Il l’a fait brillamment en ruinant le vieux clivage, cette escroquerie qui maintenait ce que Michéa appelait « l’alternance unique ».  En-Marche n’est pas, comme j’ai pu le croire faute de recul suffisant, le NPS[2] ; c’est bien l’UMPS que Marine Le Pen dénonçait, et nous devons remercier le Président de cette clarification.

Le vrai clivage se situe donc bien entre progressistes et conservateurs, et on doit donc soutenir ou dénoncer le président sur ce registre. Soit !

C’est donc sur ce registre que je combattrai avec mes petits moyens ce président qui est devenu, par le fait de nos institutions républicaines, monarque et premier représentant français du conservatisme occidental.

 

Qu’est-ce qu’être conservateur ? C’est tout simplement défendre l’ordre naturel et ancestral, fait d’inégalités et d’absence de libertés. A contrario, le progressisme se mesure à l’aune du progrès revendiqué, proposé comme horizon de tout choix politique, défendu bec et ongles : c’est-à-dire, sur le plan social, toujours plus d’égalité de situation, et sur le plan des mœurs, plus de libertés individuelles. C’est une vieille leçon d’Arendt, et, plus récemment, Ruwen Ogien nous le rappelle dans ce livre indispensable qu’est « L’État nous rend-il meilleurs ? ».

Et la philosophie d’Emmanuel Macron, jeune bourgeois et ancien banquier, n’est ni égalitaire au plan social, ce qui ne peut que satisfaire une certaine droite, ni, par ailleurs, libertaire, mais jacobine et liberticide, ce qui ne peut que satisfaire une certaine gauche, celle de Hamon comme celle de Mélenchon.

 

Mais Macron a été élu (considérons le premier tour des présidentielles, car le second n’a pas été celui du choix, mais du rejet) par 18,19 % des inscrits – ce que les médias nous présentent après coup comme un triomphe – le triomphe de la démocratie contre le populisme. C’est donc la France conservatrice qui a gagné, mais pas triomphé.

Mais avant de conclure sur ce tropisme conservateur de nos sociétés, revenons sur la question de la liberté, question si fondamentale pour un esprit nietzschéen.

Les philosophes se partagent entre deux définitions de la liberté ; une liberté négative, c’est-à-dire définie négativement et une autre positive. Je reste, parce qu’elle est plus simple et surtout plus facile à utiliser et à défendre en politique, personnellement attaché à une liberté définie négativement, en quelque sorte selon Voltaire qui déclarait dans « Le philosophe ignorant » : « Je suis libre quand je peux faire ce que je veux ». Je ne saurais mieux dire, ou faire plus court. À défaut, je dirai que je suis libre si je ne suis dominé ni par une personne ou une organisation  ni par une situation particulière et insurmontable qui m’oblige ou m’empêche, donc me contraint ; et que je ne consens ni à l’un  ni à l’autre. Cette définition est effectivement plus lourde, moins élégante que celle de Voltaire, et je laisse chacun la décliner sur le plan politique. Mais cette idée de consentement me semble importante et me permet de revenir à La Boétie que j’évoquai dans la chronique qui précède. Dans son discours sur la servitude volontaire il a cette formule indépassable : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libre ». Il nous invite à ne plus consentir à l’esclavage pour recouvrer notre liberté. Et si je devais inviter mon lecteur à la méditation, ce pourrait être aujourd’hui sur ce point. Il y a sans doute deux façons d’être libre, c’est-à-dire de vaincre la domination : soit cesser de consentir « Soyez résolus à ne plus servir » soit consentir, afin de vouloir ce qu’on me veut. « Amor fati » comme disait Nietzsche, ou « Que ta volonté soit faite » comme le propose la catéchèse en guise de programme religieux de libération[3]. Deux façons d’être libre et deux figures archétypales « le rebelle » et « le religieux ». Qui me connait un peu sait où je me trouve ; mais tout cela n’est qu’affaire de conformation psychologique.

 

Concluons donc sur cette idée de progrès. Le progrès n’est pas le mouvement et ne s’oppose pas à la tradition. C’est une élévation, une progression vers un horizon désiré, parce que désirable. Et en politique, il ne peut s’agir que d’aller vers plus d’égalité de condition – faire diminuer l’écart entre les plus pauvres et les plus riches, c’est-à-dire mieux répartir le pouvoir et les richesses – et vers plus de liberté pour chacun. Tout le contraire du conservatisme qui s’arrange bien, comme le macronisme, de la situation présente. Or la France, comme plus largement l’Occident, est de plus en plus conservatrice, ce qui ne veut pas dire qu’il faille en désespérer, comme Michel Onfray semble le faire. J’ai terminé il y a peu son volumineux essai « Décadence » dans lequel il dresse un diagnostic définitif et désespéré de l’occident chrétien : grosse fatigue, fausses valeurs, submersion démographique. Si je devais – manie bien philosophique des caractérisations –, définir la décadence, j’avancerais probablement cette idée que la décadence c’est le renoncement au progrès, le conservatisme promu comme idéologie de la fin de l’histoire.

 

Or le macronisme est un conservatisme qui participe d’une décadence qui, je reste optimiste, ne me parait si inéluctable que cela.

[1]. Ce film qui est surtout un libre de Giuseppe Tomasi di Lampedusa est une belle allégorie de la séquence macronienne que nous vivons.

[2]. Le Nouveau Parti Socialiste.

[3]. Hegel ne dit-il la même chose en affirmant que « l’obéissance à la loi est liberté ».

Trop longue absence

Je reviens à mon blog après une trop longue absence que je pourrais justifier par des soucis techniques qui tiennent autant à l’outil – un changement de nom, donc d’adresse, laborieux – et à l’homme qui se cache, mais si peu, derrière cette étiquette de mescréant qu’il va falloir abandonner pour ne pas entretenir plus longtemps une forme de malentendu. Et puis la mise en retrait, cette fausse vacance m’a permis aussi d’écrire sur d’autres sujets et en d’autres formes ; et de ressasser gentiment mes obsessions idéelles. Enfin, il était sans doute trop tentant, dans cette période spectaculaire, de parler politique. D’ailleurs, relire dans un an les commentaires journalistiques de ce printemps sera édifiant, et on se demandera comment on a bien pu se laisser ainsi embarquer dans ce délire médiatique.

 

Mais, en attendant de m’étonner ici, plus longuement, de cette hystérie collective qui a porté au pouvoir un jeune césar, prouvant par là le peu de goût des Français pour la démocratie, la laïcité, ou les libertés individuelles, je voulais, pour parler de notre système politique, porter mon regard outre-Atlantique.

James Comey ancien patron du FBI a rendu public hier la déposition qu’il doit faire ce jour au Sénat étatsunien. Il y confirme que le Président – maladresse ou malhonnêteté de l’homme à la mèche – lui aurait demandé de clore une enquête sur un de ses anciens conseillés[1]. Cette obstruction au travail de la police fédérale pourrait conduire à sa destitution.

Où l’on voit l’écart abyssal, celui d’un océan, entre une démocratie américaine qui a aussi ses limites, mais qui fonctionne, et la monarchie élective française qui concentre tous les pouvoirs politiques entre les mains d’un homme qui peut utiliser la police et la justice à des fins qui ne tiennent en aucune manière à l’intérêt général. Ce fut ici toujours le cas ; ce le sera demain encore plus, et s’il y a réforme, c’est bien à cela qu’elle vise, s’affranchir de plus en plus, sous prétexte d’efficacité, des principes démocratiques.

Comment ne pas revenir en ces temps critiques au « Discours de la servitude volontaire » Discours de la servitude volontaire ?

[1]. Michael Flynn

 

Je ne voulais pas en parler

En politique, le principe ne fait pas la loi mais l’inspire ; et beaucoup de lois nécessaires et subjectivement « justes » contredisent partiellement les principes constitutionnels, sans d’ailleurs les ruiner. La loi s’inspire donc du principe, lui donne corps, le tempère, le met en balance avec d’autres principes plus ou moins contradictoires dans les faits. Et puis, il y a les valeurs et l’idée qu’on s’en fait, et la morale…

Le droit est donc une science molle, « humaine trop humaine », une Science Humaine et Sociale, ou politique si l’on préfère. Elle est donc interprétative et hautement subjective. Quant à la morale…

Les affaires d’Aulnay-Sous-Bois, et Fillon en sont des exemples à méditer : Viol ou pas viol de Théo ? Primat de la loi ou de la morale chez un leader politique ?

Il y aurait beaucoup à dire, et principalement sur le traitement médiatique de ces affaires. On ne connait de Théo que son prénom, mais s’il s’agissait d’un terroriste, on ne connaitrait que son patronyme. Pourquoi ces choix médiatiques stigmatisants ? L’usage privilégié de « Théo » qui donne de lui l’image d’un gamin – car, enfin, ce jeune homme doit bien avoir un nom de famille ! –, et je trouve ici remarquable que ce prénom renvoie à une identité judéo-chrétienne –, est compassionnel, et condamne a priori les flics[1]. Par contre, les médias, dans le cas de terrorisme, ne manqueraient pas de mettre en avant un patronyme maghrébin, ou du moins arabe.

Le cas Fillon n’a aucun rapport, si ce n’est que tout finit par se percuter dans le ressacement des nouvelles. Tout a été dit, ad nauseam, et les électeurs pourront bientôt trancher en connaissance de cause. Mais encore faudrait-il que le candidat puisse exposer son programme, car il y a l’homme, sa moralité, aujourd’hui dévoilée crûment, et son programme. Mais les médias qui s’acharnent veulent l’abattre, ayant, non seulement jugé, mais condamné. Par contre, Marine, qui a aussi triché, qui a été condamnée par le parlement européen et ne veut pas payer, est laissée tranquille, quiète, et elle pourra continuer à condamner le système dont elle fait partie et qu’elle ne propose pas de réformer, dénoncer les magouilles en oubliant les siennes, jouer du « tous pourris » ; avec la complicité des médias.

 

S’agissant de l’instruction des emplois présumés fictifs de Pénélope, je note encore deux points qui mériteraient de longs développements. L’Europe du Nord se moque de notre pratique de la politique. J’en suis aussi choqué, mais la pratique de l’emploi fictif est, en France, institutionnalisée. Deux exemples : Les fonctionnaires de l’État, s’ils font de la politique, et ne travaillent jamais pour l’État, peuvent toucher leur retraite de fonctionnaire, comme s’ils avaient travaillé. Ils cotisent donc sans bourse déliée, et perçoivent donc un salaire « différé » sans travailler ? C’est un emploi fictif. Second exemple : l’État subventionne le dialogue social en permettant que des syndicalistes soient salariés par de grands groupes, sans jamais travailler pour eux. C’est encore un emploi fictif. Et l’on pourrait trouver d’autres exemples (tous ces gens qui émargent au Conseil Economique Social et Environnemental, n’y viennent jamais et n’y fond strictement rien, etc.)

Mon second point sera ma conclusion du jour. À propos de l’instruction du dossier Fillon par le PNF, on a posé, très logiquement, la question de la séparation des pouvoirs. Je donne ici, à nouveau, ma vision de la « Théorie des cinq pouvoirs ». Cinq pouvoirs (trois actifs et deux réactifs) sont à l’œuvre dans nos sociétés. Les trois actifs, par ordre de prégnance sont le Marché, la Bureaucratie et l’Opinion Publique. Les deux, réactifs, sont les médias et la classe politique. Dans le dossier qui sature tant les chaînes et les ondes, le Marché qui tire les ficelles  (on parle ici d’AXA) reste très au-dessus de l’histoire. La Bureaucratie, sous la forme du PNF, est à la manœuvre. L’Opinion tranchera, in fine. Les médias réagissent comme une chambre d’écho, et par un comportement de meute, instrumentalisent, déforment, orientent, manipulent, mais tourneront avec le vent, car, si le Marché est toujours cohérent, les médias sont inconsistants. La classe politique, comme les médias, est essentiellement réactive.

[1]. Je ne défends pas la force publique, dont j’ai peur et que je n’aime pas, mais je me refuse à la condamner « a priori ».