Deux actualités

Je m’étais promis de ne plus parler de politique, ou d’en parler moins, de m’en extraire ; aussi, parallèlement à l’écriture d’un roman qui progresse trop lentement – une façon de m’échapper de l’actualité en faisant un retour à 1984, l’année –, je préparais un court texte sur le « Socrate de Platon », comme on pourrait dire le « Jésus de Paul de Tarse », celui du chemin de Damas. Mais l’agacement étant trop grand, je veux évoquer deux actualités, sans rapport ; encore que… L’affaire Abad et la tuerie de ce jour, au Texas, et porter sur ces actualités un regard proprement « philosophique ». Socrate attendra.

Oui, la philosophie est d’abord un regard, une « optique », et je rajouterai, quitte à paraphraser un peu Levinas, « une optique spirituelle » – il écrit en effet dans « Totalité et infini » que « L’éthique, déjà par elle-même, est une « optique » ; et ailleurs que « L’éthique est l’optique spirituelle ».

Évidemment, je n’ai rien à dire sur les accusations de viol portées contre Damien Abad, du moins rien d’original. Mais j’entendais Sandrine Rousseau exiger la démission du nouveau ministre des Solidarités, en déclarant sur RTL, hier 24 mai : « Il doit être démis par principe de précaution ».https://www.youtube.com/watch?v=T7wSod9Jni8

Et je veux m’arrêter sur cette phrase qui montre, non pas au fond, mais sur la forme ce qu’est le wokisme : une escroquerie intellectuelle grossière qui consiste à mésuser des mots et des concepts, dans une pure démarche de propagande moraliste. Faut-il rappeler qu’une militante écologiste ne devrait pas abuser les auditeurs avec un principe de précaution – aujourd’hui entré dans notre constitution – qui a été défini et entériné lors du sommet de Rio de 1992, et qui expose que « malgré l’absence de certitudes, à un moment donné, due à un manque de connaissances techniques, scientifiques ou économiques, il convient de prendre des mesures anticipatives de gestion de risques eu égard aux dommages potentiels immédiats et futurs sur l’environnement et la santé ». Transposons le cas à M. Abad, puisque la militante écolo-féministe woke nous y invite en nous proposant de faire ce pas idéologique de la vessie à la lanterne : nous n’avons effectivement aucune certitude sur l’existence, chez lui, de pulsions sexuelles irrépressibles de nature à le pousser au viol. Mais où est le « risque eu égard aux dommages potentiels immédiats et futurs … » ? Risque qu’il agresse Mme Borne ou une autre ministre en Conseil ? Si risque il y a, la solution n’est pas de lui interdire l’accès à Matignon ou aux bureaux de son ministère, car ce ne serait que déplacer le problème ; la seule façon de réduire le risque à zéro serait de l’enfermer. On voit donc, sujet politique sans doute, mais débat philosophique surtout, que s’opposent ici deux principes, la présomption d’innocence et le principe de précaution. Et là où Sandrine Rousseau se montre être une « escroque », c’est quand elle confond présomption d’innocence et d’innocuité, pour pervertir, façon woke, un principe de précaution environnementale que tout le monde accepte, en un prétendu principe de précaution morale tout à fait contestable, car nauséeux. Et elle utilise alors toute la triste mécanique woke : torsion des concepts, injonction morale, dialectique sophistique et foireuse, pensée totalitaire. Pourquoi totalitaire ? Car considérer que l’on peut disqualifier, écarter, ostraciser une personne dont on ne peut encore contester l’innocence, c’est une démarche totalitaire récurrente des régimes les plus détestables, car elle permet d’enfermer tous les suspects, toutes les personnes dénoncées, dans une démarche trop connue. Et on comprend alors pourquoi on lit parfois, s’agissant d’un certain écologisme, cette formule de Khmers verts.

Autre sujet, encore plus dramatique – et si l’on peut faire peut-être un lien, entre les deux, c’est par la violence des images de notre société que les médias nous renvoient : une nouvelle tuerie dans une école aux États-Unis. Comme si la guerre en Ukraine ne suffisait pas… J’entends déjà que certains plaident ici et là-bas sur la nécessité d’interdire la vente d’armes. Et je suis étonné que comme pour le dérèglement climatique – oui, j’ai bien l’intention de mélanger un peu les choses –, on ne souhaite jamais aller au fond des choses, orientant puis focalisant les problèmes loin de leurs causes, comme si on ne voulait surtout pas y aller vraiment voir. Nos vrais problèmes, et ils sont liés, sont, non pas le dérèglement climatique, mais la destruction de l’environnement qui a bien d’autres conséquences, aussi graves que la dérive climatique ; non pas la circulation des armes, mais la violence de la société américaine, c’est-à-dire, pour une grande part des médias. Et je pense à cette formule de Régis Debray, peut-être entendue à la radio – je ne sais plus – qui disait que les états européens étaient devenus des pays américains comme les autres. Il le redit d’ailleurs dans un de ses dernières parutions, « le siècle vert », l’an passé, en nous traitant de « gallo-ricains ».

Et c’est pourquoi, je ne veux débattre ni du dérèglement climatique ni de l’interdiction de la vente des armes, me réservant pour des débats qui n’auront pas lieu, du moins tant que les médias ne sortiront pas de leur médiocrité et donneront à entendre sans la dénoncer la pensée woke. Et d’ici là, je vais revenir à Socrate.

1er mai

La fête du travail

1er mai

C’était dimanche. On peut s’étonner de cette idée de fêter le travail, donc les travailleurs. Et comme toutes les fêtes nationales, voire en l’occurrence, internationale, cette fête a plusieurs sens, même si son sens premier est de rendre hommage aux militants ouvriers : La Journée internationale des travailleurs (IWD, International Workers’ Day) fut une journée internationale de grève instaurée par la Seconde Internationale en mémoire du massacre de Haymarket Square à Chicago en 1886.

Cette fête m’inspire cette réflexion : il y a toujours eu une aristocratie d’en haut et une autre d’en bas, et entre les deux, une populace et une bourgeoisie. Mais il semble bien que notre modernité ait tué l’aristocratie, celle du haut comme celle du bas.

Et cette autre réflexion : le goût de la liberté, après l’honneur, caractérise l’aristocratie. Comme je l’ai déjà rappelé, notamment dans mon premier essai sur la Démocratie, c’est la loi qui crée la liberté. Sans lois, il n’y a que licence. Mais trop de lois tuent les libertés ; toute loi non absolument nécessaire est liberticide. C’est aussi le problème de la sécurité. Comment pourrions-nous parler de liberté, si nous ne sommes pas en sécurité et si l’on doit craindre en permanence de nos voisins. Mais quand cette sécurité est globalement assurée, toute perte de liberté, au prétexte d’améliorer la sécurité, doit être radicalement refusée ; surtout quand cette sécurité est celle de l’État qui la fait payer cher aux gens. Et l’aristocrate choisira toujours la responsabilité, le risque, sur le registre de « la liberté avant tout ».

Je défends, selon les principes de l’antique République romaine, une démocratie d’aristocrates, une aristocratie qui ne soit pas celle que Platon, par la bouche de Socrate qu’il met en scène dans sa « République », défend. Et pour y arriver, une désobéissance civile responsable et citoyenne.

Blasphème

Hier après-midi, le beau temps m’a tiré de mon quotidien et je suis allé visiter une chapelle à Tréhorenteuc (l’église Sainte-Onenne, dite du Graal), près de Paimpont en Brocéliande. La campagne était belle, toute dorée d’ajoncs et de genêts, radieuse en cet avril chaud et odorant ; la petite chapelle fraiche, sereine, attirante comme un tombeau paradoxal où la vie semblerait gésir endormie sous ses dalles de pierre. Malheureusement, il y avait des touristes, et même un bus du Calvados. Les observant, eux et d’autres, je n’ai pu m’empêcher de penser à une remarque d’Orwell – c’est dans le quai de Wigan – et les mots qui suivent sont écrits dans les années trente par un socialiste « populaire » qui se plaint d’un certain socialisme bourgeois ; oui, d’une certaine forme de « bourgeoisie populaire » qui a ruiné le socialisme et m’agace aussi un peu. Il évoque avec autant d’outrance que d’humour les « buveurs de jus de fruits, nudistes, porteurs de sandales, obsédés sexuels, quakers, adeptes de la « vie saine « , pacifistes et féministes que compte l’Angleterre » et raconte son expérience d’alors comme j’aimerais vous conter la mienne de cette après-midi ; si, évidemment, j’avais son talent : « Cet été, alors que je me déplaçais dans la région de Letchworth, je vis monter dans mon autocar deux vieillards à l’air épouvantable. Ils avaient tous deux la soixantaine, tout petits, roses, grassouillets, et allaient têtes nues. L’un arborait une calvitie obscène, l’autre avait de longs cheveux gris coiffés à la Lloyd Georges. Ils portaient tous deux une chemise de couleur pistache et un short kaki moulant si étroitement leurs énormes fesses qu’on discernait chaque repli de la peau. Leur apparition dans l’autocar provoqua une sorte de malaise horrifié parmi les passagers. Mon voisin immédiat, le type même du voyageur de commerce, coula un regard vers moi et murmura : « des socialistes «  ».

Peut-être m’excusera-t-on d’une citation un peu longue, mais je crois qu’elle en vaut la peine.

J’ai donc visité cette chapelle, bouleversé comme souvent par la magie d’un tel site, par la profondeur de la foi populaire de ses bâtisseurs en quête d’une forme d’absolu, de vérité qu’on ne peut malheureusement trouver ou, peut-être, simplement toucher du doigt, du cœur, ou de l’âme que dans l’extrême joie ou l’extrême douleur. La vérité de l’homme, celle du monde, n’est accessible que dans l’ivresse ou le plus profond des malheurs.

Sortant du lieu, je lisais cette formule peinte sur la voute, non pas « La porte est en dedans » qui est celle de l’abbé Gillard – paix à son âme –, formule qui en a fait réagir plus d’un, mais cette autre : « Enfant, souviens-toi, si ce monde est à toi, l’autre monde est à Dieu ». Ces formules m’agacent, c’est vrai : on y sent trop une forme d’intellectualisme, de rhétorique séminariste trop éloigné de cet esprit païen qui est le vrai socle, indépassable, de la foi populaire, celle des petits enfants que Jésus, à juste titre, appelait près de lui. Et on ne devrait pas peindre sur les murs de telles bêtises à l’attention des enfants. Non, ce monde n’est pas le leur, c’est celui de Macron, de Poutine et de leurs collègues ; un peu aussi celui d’Elon Musk et de Carlos Tavares. Quant à l’autre monde, savoir qu’il appartient à Dieu, s’il existe, c’est un peu dur. La liberté alors ! un monde à nous, pour nous, c’est pour quand ?

C’est fait

Ainsi donc c’est fait, il est réélu pour cinq ans ; et ce n’est pas une surprise, tout cela était annoncé depuis de nombreux mois. Mais je voudrais réagir à un sondage qui montre qu’une large majorité de Français souhaiterait un gouvernement de cohabitation – je lis en effet que selon un sondage Opinionway pour Cnews et Europe 1, « 63 % des personnes interrogées souhaitent qu’Emmanuel Macron ne dispose pas d’une majorité et soit contraint à une cohabitation, contre 35 % qui veulent qu’il dispose d’une majorité ». Évidemment ce sondage ne fera pas l’élection de juin.

Mais on voit donc, comme j’ai déjà pu le chroniquer, que l’élection présidentielle répond en partie à une logique de casting dans un monde fortement médiatisé. Un certain nombre de nos compatriotes – ils ne sont pas les seuls – voient le monde par les médias télévisés, comme un film. Et c’est encore plus vrai dans une séquence comme celle de la guerre en Ukraine. Et l’idée que l’on se fait d’un Président est influencée, à la fois par notre histoire monarchique et à la fois par nos références cinématographiques et notamment hollywoodiennes. Macron a donc été élu, car, pour une proportion sensible des votants, il était celui qui collait le mieux au rôle. Mais ceux-là mêmes qui l’ont poussé sur le devant de la scène, n’adhèrent pas nécessairement à sa politique et préfèreraient qu’il ne gouverne pas. 

Pour analyser une situation de cet ordre, dans une médiacratie, une société du spectacle, sans doute faut-il chercher aussi, aux situations des ressorts non politiques.   

S’abstenir

Il y aura donc un second tour cette fin de semaine. Je n’y participerai pas. J’ai en effet plusieurs raisons de m’abstenir, quitte à consacrer cette journée politique à défendre la démocratie, à faire de la politique, autrement.

La première raison est que voter, en l’occurrence, ne sert à rien : les jeux sont faits, les médias nous en ont rebattu les oreilles jusqu’à nous en convaincre ; et les résultats du premier tout montrent que, pour l’essentiel, ils ne se trompent pas.

Et puis (seconde raison), cette façon honteuse dont les médias, entre les deux tours, ont appelé à voter pour Emmanuel Macron … Trop, c’est trop !

Et puis encore, M. Mélenchon l’a dit assez justement, c’est bien le troisième tour qui compte ;

Mais surtout, et qui me lit le sait, je défends, comme ultime arme politique, comme ultime réponse démocratique face à ce que Michel Onfray nomme le parti unique, cette désobéissance civile que je pratique comme désobéissance citoyenne.

On peut aimer son travail, son usine, s’être battu pour obtenir cet emploi auquel on tient et néanmoins faire grève, ou ne pas vouloir se compter parmi les jaunes. Certains devoirs parfois s’imposent, une exigence de responsabilité ne plus nous laisser d’autres choix.

Une élection pour quoi ?

On pourra se passer de lire la présente chronique. Car je n’ai rien à dire de cette nouvelle élection présidentielle tant elle m’inspire peu. Je m’interroge simplement sur le sens de tout cela. On nous a expliqué depuis des mois qu’à l’issue du premier tour, on retrouverait les deux mêmes que la fois dernière : des heures de discours sur toutes les chaînes pour nous l’expliquer. C’est fait. Ce vote, couteux à organiser, n’a donc servi à rien ; il suffisait de qualifier les sondeurs et de s’en tenir à leurs dires. Ceux qui se sont déplacés l’ont donc fait inutilement. Avec ou sans eux, c’était pareil.  On nous annonce qu’Emmanuel Macron va gagner dans une semaine, bien qu’il n’ait annoncé aucun programme, mais des promesses contradictoires. Nous n’avons aucune raison d’en douter. Reste à savoir si l’écart sera plus ou moins grand. Mais ça changera quoi ? Reste le troisième tour. Mais on nous annonce une énorme abstention, c’est-à-dire une non-représentativité de la future Assemblée nationale. Tout ça pour ça … Il y aurait donc un devoir national à se mobiliser pour participer à un processus parfaitement stérile qui doit nécessairement aboutir à la reconduction d’un monarque, sans réelles valeurs, sans idées personnelles, sans étoffe, mais qui, à l’évidence est dans l’air du temps et donne une assez bonne image, mais triste, de ce que les Français sont devenus : des consommateurs embourgeoisés et dociles. Car sur les valeurs, c’aurait pu être l’occasion d’en parler, d’une manière très concrète ; mais qui en parle. La décence, par exemple, ce qu’Orwell nommait « décence ordinaire ». On apprend que le Directeur Général d’AXA, Thomas Buberl, pourrait gagner (salaire fixe, plus primes et actions gratuites) 6 900 000 €, soit 359 fois le SMIC. Cette personne « vaudrait » donc près de 360 fois un ouvrier de base. Est-ce décent ? Quant à M. Tavares, patron de STELLANTIS, sa valeur serait de 3 430 quidams payés au SMIC, soit 66 000 000 €. Qu’on imagine, un salarié payé 66 millions. Son salaire étant presque équivalent à la masse salariale de son usine d’Aulnay-sous-Bois (3 500 salariés). C’est un problème de valeur, de décence. Quel candidat en parle ?

Massacre à Boutcha

J’ai vu comme chacun les images des massacres de Boutcha. Si je n’avais pas peur d’être mal compris, compris à l’envers, je dirai que ce type d’horreur n’appelle aucun commentaire tant la chose et les sentiments qu’elle provoque sont indicibles. Il n’y a pas de mots, de formules pour rendre compte d’une telle horreur. La guerre est évidemment toujours une saloperie, et de tels crimes ont été commis de tout temps par toutes les armées du monde. Mais on croyait que le monde avait changé que le souvenir des temps de barbarie pourrait s’effacer. Non, décidément, je ne trouve pas mes mots. Reste à espérer que la justice passe et juge les armées ayant commis délibérément de tels massacres de civils, au moins depuis les cinquante dernières années afin de faire comparaitre les commandements militaires russe, américain, israélien, etc. (la liste est tristement longue).   

Une élection à trois tours

Si les commentateurs conviennent que le premier tour est déjà plié, comme si l’actualité en imposait le résultat, à savoir que l’électeur devrait s’y plier, ils se focalisent surtout sur le second, mais en oubliant le troisième, le seul décisif.

De fait, la classe médiatique en est restée au temps des partis, cette époque défunte où la politique était faite par des partis politiques qui se distribuaient ou s’échangeaient postes et pouvoir. Mais ce temps n’est plus, je l’ai assez dit ici. Après la fin sans retour possible du PS, avec l’agonie de LR, il nous faut bien convenir que nous avons changé d’époque. Dans l’ancien monde, on savait que le Président élu n’aurait aucun mal à trouver sa majorité. Ce fut d’ailleurs l’une des raisons de la modification constitutionnelle de 2000 : éviter l’alternance. Et cette réforme, qui correspondit à une présidentialisation du régime, répondait surtout à une logique imparable. Si les électeurs choisissent pour les gouverner un parti politique, alors, s’ils le font dans le même temps pour l’Élysée et le Palais Bourbon, ces choix doivent permettre d’obtenir à coup sûr, et un Président et une Assemblée congruents à leurs vœux et cohérents. Mais l’électorat étant changeant comme le temps en Bretagne, encore fallait-il que ce choix fût fait pour ces deux lieux différents, dans le même temps.

Mais aujourd’hui, le choix ne se fait plus pour des partis, à tel point que des candidats qui ne sont pas des produits partisans (Macron, Zemmour) peuvent espérer l’emporter. Et les logiques qui président à l’élection d’un Président ou d’un Député sont donc différentes, avec le risque que le locataire de l’Élysée n’ait pas de majorité, donc qu’il ne puisse gouverner, donc qu’il ne soit pas vraiment Président – en exercice. Car, dans une logique présidentialiste, un président de cohabitation n’est pas plus président que Medvedev ne l’était en 2012 en Russie, ou du moins ne l’est qu’en titre.

La présente élection présidentielle s’appréhende donc comme une élection à trois tours et il faudra attendre le 20 juin pour savoir qui gouvernera la France et quel programme sera appliqué (libéralisme mou, ou dur). Et si nos commentateurs politiques faisaient bien leur job, ils envisageraient 3, peut-être 4 pour rester polis, scénarios :

L’élection d’Emmanuel Macron après qu’il ait reçu le soutien et accepté le renfort de Valérie Pécresse, et un second quinquennat proche du premier en plus dur, des deux côtés de la barricade ;

L’élection de Marine Le Pen, sans aucune majorité et obligée de tenter une alliance impossible avec Éric Zemmour, conduisant à une situation de cohabitation totalement inédite, lui laissant beaucoup de temps pour s’occuper de ses chats ;

L’élection d’Éric Zemmour avec quasiment les mêmes difficultés que Marine Le Pen – je ne sais s’il aime les chats, mais je crois que sa compagne va lui donner bientôt un petit à s’occuper ;

L’élection de Jean-Luc Mélenchon, sans majorité, et conduisant à une cohabitation très difficile avec des forces de droite radicalement opposées à FI. Sera-ce son dernier combat tribunitien ?

Dans tous les cas, ce peut être inédit, donc intéressant, sauf à ce que d’ici là, Poutine nous ait obligés à vivre dans nos caves sans télé, où à porter à nouveau un masque pour se rassurer, comme si une guerre chimique ou bactériologique à l’est de l’Europe, n’aurait pas d’effets ici. Faut-il craindre alors qu’un gouvernement doive quitter notre capitale pour se réfugier à Vannes, plus qu’à Vichy ? Non, car pour se protéger des effluves létaux des armes russes, le mieux serait Brest, au bout du bout.  

Zemmour ne peut gagner !

Nous serions, paraît-il, en période d’élection présidentielle ; un moment précieux et institutionnalisé pour débattre. Mais chacun, considérant cette élection déjà « pliée », préfère s’investir ailleurs. Tans pis pour les candidats condamnés à faire banquette pendant que le roi s’agite. Il serait nu si les médias ne lui taillaient pas quotidiennement le costume repassé de la fonction. Et si je pensais plus précisément à Éric Zemmour, c’est en retrouvant au plus haut de ma bibliothèque – on sait que les plus hautes étagères sont les moins visitées – un recueil de « Chants Populaires pour les Écoles », une édition de 1899 et qui porte à l’encre violette le sceau carré de « l’École annexe de l’École Normale d’Instituteurs de La Roche-sur-Yon ». Par quel hasard ?

J’ouvre, parcours et, à défaut de chantonner les partitions, lis la poésie de Maurice Bouchor – un Bouchor dont Wikipedia me confirme l’existence posthume. J’imagine donc que les vers qui suivent furent bien écrits il y a un peu plus d’un siècle pour être enseignés aux maîtres d’école afin qu’ils les fassent chanter par les gamins de la communale. Éric Zemmour en rêverait peut-être. Ce qui suit doit donc être lu à haute voix, si possible sur un air « provençal » – on peut s’isoler pour cela :

Gardons bien la mémoire

Des Celtes nos aïeux,

Qui dans les jours de gloire

Savaient mourir joyeux.

Ils ont fait trembler la terre

En poussant leur cri de guerre

Gloire aux vaillants du temps jadis.

Frères, soyons leurs dignes fils !

On peut alors reprendre sa respiration pour le couplet suivant – il y en a trois, mais je vous fais grâce du second – qui n’est pourtant pas des moindres.

Pour Jeanne la Lorraine

Ayons un cœur pieux ;

Bayard, Crillon, Turenne,

Soyez devant nos yeux !

Que la grande République

Nous inspire une âme antique !

Gloire aux vaillants du temps jadis !

Frères, soyons leurs dignes fils !

Que d’eaux sont passées sous les ponts de la République depuis lors ! On n’oserait plus dans nos écoles… Et pourtant, qu’y a-t-il de si choquant dans les six ou huit derniers vers ? Peut-être le refrain faisant peu de places aux sœurs et aux filles de Jeanne, la pieuse Lorraine. Mais tout cela est révolu et c’est moins, sous ma plume, jugement de valeur que simple constat. À l’époque où Bouchor versifiat, nos valeurs restaient « Travail, Famille, Patrie ». Les jeunes n’adhèrent plus à cela. Ils ont, selon la formule de Debray, cessé d’être des Gallo-Romains pour devenir des Gallo-Ricains et sont devenus sensibles au wokisme d’outre-Atlantique qui veut détruire la famille « traditionnelle ». Pour ce qu’il en est du travail, un sondage récent montre qu’à la question « le travail est-il important dans votre vie ? », les Français répondaient il y a 20 ans par l’affirmative à 70 % ; aujourd’hui ils ne sont plus que 19% à répondre de même. Quant au patriotisme, il faut être Ukrainien pour savoir encore ce que cela veut dire.

Tout ça pour dire que les électeurs d’Éric Zemmour sont probablement en voie de disparition ; les jeunes, formatés par le Marché et la Bureaucratie, sont d’une autre « race », comme on disait jadis.  

Le racialisme de Lilian Thuram

Prolongeons les deux précédentes chroniques. Essuyant ce matin d’un regard léger les étals de l’espace-livre de mon supermarché, je tombe sur l’ouvrage de Lilian Thuram « La pensée blanche » https://livre.fnac.com/a13662289/Lilian-Thuram-La-pensee-blanche un livre que je ne souhaite pas commenter, car je ne l’ai pas lu, privilégiant d’autres urgences. Mais ce titre me fait néanmoins réagir : il n’y a pas pensée blanche.

Par contre, il existe bien une pensée occidentale (une idéologie) dont on peut penser qu’elle pose problème, étant factrice épistémologique de dominations. Mais parler de pensée blanche, c’est comme, s’agissant du confucianisme, de parler de pensée jaune. Et si l’on devait qualifier cette « pensée blanche » plus justement, il faudrait évoquer une pensée judéo-chrétienne ; ou, pourquoi pas, humaniste, et en pointer alors d’un doigt accusateur le spécisme, l’universalisme, le machisme, un rationalisme étroit, une propension au racisme et à l’antisémitisme (qu’il s’agisse ici des enfants d’Ismaël ou de Jacob). Car dénoncer le machisme et le racisme fait sens, comme pour l’universalisme dont Huntington disait que « L’universalisme est l’idéologie utilisée par l’Occident dans ses confrontations avec les cultures non occidentales ».  Mais réduire cette pensée occidentale à une pensée blanche, c’est réduire un sujet de fond, à ce qui n’est pas son essence, à savoir la « blanchitude ». C’est donc compromettre l’analyse, condamner tout d’un bloc, non pas la pensée occidentale, mais les blancs parce qu’ils sont nés blancs. C’est déplacer le problème là où on ne pourra pas le régler autrement qu’en combattant pour les éliminer tous les blancs – quitte à laisser le dieu de Lilian Thuram reconnaître les siens. C’est aussi réduire les pensées de Sébastien Castillon, de René Descartes, de Baruch Spinoza, de Montesquieu, d’Anatole France ou d’Élysée Reclus, à des pensées d’hommes blancs.  C’est donc essentialiser la race, ce qu’il est convenu d’appeler du racialisme ; et qui n’est qu’un racisme à l’envers, mais qu’il soit à l’envers ou à l’endroit…