Théologie et ontologie

Il m’arrive, et je m’en plains rarement, de rêver ; quoi de plus banal ? D’ailleurs, qui n’a pas déjà observé un chat dormir, tressaillir ou se précipiter dans son sommeil sur une proie imaginaire. Les animaux rêvent donc aussi, du moins ceux doués d’une certaine forme d’intelligence ou de mémoire.

Notre cerveau a donc cette capacité à créer, sans notre volonté – à moins qu’il y ait volonté inconsciente ; mais qu’est-ce alors que la volonté ? –, des mondes singuliers et cohérents dans lesquels nous vivons – mais qu’appelle-t-on ici vivre ? –, des moments qui durent subjectivement, dont on garde le souvenir, et qui peuvent imprimer notre psychisme de manière significative. Je serais par exemple capable de raconter des rêves faits il y a plusieurs décennies et qui ont marqué mon esprit de cicatrices encore sensibles, car je les ai « vécus » intensément, émotionnellement et physiquement, et cette émotion s’est prolongée au réveil. Et quel amateur de science-fiction n’a pas fantasmé « une vie de rêve », une vie entière dans une situation « végétative », un environnement adapté et protégé, une vie sans conscience ni volonté, passée à rêver, c’est-à-dire à vivre en rêve ? D’ailleurs, je me suis déjà demandé si les personnes dans le coma rêvaient, s’ils rêvaient une quantité de rêves différents, où s’ils vivaient, pendant des semaines, des mois, parfois des années dans un monde façonné par leur cerveau, en quelque sorte fabriqué en leur absence.

Mais peut-on questionner la nature des rêves et de ces mondes sensibles qui s’y créent ? Peut-on questionner « l’existence » de cette « réalité » dont on ne peut douter qu’a posteriori, en état de veille, et les notions mêmes d’existence et de réalité ? Peut-on interroger l’ontologie des rêves, quitte à débuter par un peu de métaontologie, c’est-à-dire à questionner la nature même de l’ontologie ? Et force est de constater que, tournant la chose dans tous les sens pour trouver un angle, ou la faille ou loger le coin, j’en reviens aux mêmes questionnements et aux limites des mots pour les formuler. À penser que l’ontologie n’est qu’un jeu de questions et de réponses qui n’épuisent jamais les questions, et n’a d’autres buts que de questionner notre ignorance des « choses qui sont », et de la nature de l’existence de ces choses, c’est-à-dire de leur statut ontologique. L’ontologie ne serait donc qu’une impasse, une aporie, et la métaontologie un exercice purement intellectuel, ludique, mais vain.

 

On peut porter un regard philosophique sur le foot ou ses à-côtés ; on peut cultiver une passion pour la chose politique ou les débats d’idées. On peut aussi s’intéresser à d’autres choses qui de prime abord peuvent paraître moins populaires, plus consistantes, plus abstruses. L’ontologie par exemple, qui fait partie de la métaphysique, mais qu’on pourrait tout autant rattacher à la logique, comme nous le montre ce philosophe américain, Willard Van Orman Quine. Et si un lecteur, meilleur connaisseur du foot que de métaphysique, s’interroge sur la notion d’ontologie et qu’il consulte son dictionnaire, il verra qu’il s’agit de l’étude de l’Être en tant qu’Être. Voilà la chose dite …

Autrement dit, c’est, comme Quine l’écrit, la réponse à la question : « Qu’y a-t-il ? » ; et personnellement, me hissant sans complexe au niveau de Quine, je dirais que l’ontologie est un « questionnement sur la nature de la réalité », ou, si je veux jouer un peu, « sur la réalité de la réalité », car après tout, certains philosophes ne se sont-ils pas posés la question de savoir si nous ne rêvions pas, et si le rêve n’était pas comme dans ce film hollywoodien  « Inception » un rêve emboité dans un autre rêve ?

Mais ce n’est évidemment pas si simple que cela, car, s’il s’agit d’une science de l’Être en tant qu’Être, cette science interroge, non seulement la possibilité et la nature de l’Être (existence et mode), mais aussi ses fondements. C’est dire que cette démarche ne peut se réduire à un simple exercice de logique, ou à un travail de classification sémantique, ou encore à un traité de linguistique sur les relations signifiant-signifié. Et si l’ontologie ne peut se limiter à une « logique », c’est qu’on ne peut poser la question de ce qui est « vraiment », sans s’interroger sur les causalités et le devenir, sans en questionner l’axiologie et, partant, bousculer la théologie.

La question « qu’y a-t-il ? » peut donc être posée autrement, dès lors que l’on pose la nécessité comme sui generis de Dieu : « qu’elle est la nature de Dieu ? » Et cette nouvelle question pose la question première en termes de substance, de structures, de modes, de formes, d’accidents, de contingences et de nécessités. Car la question première reste celle de la génération des formes et des structures. Autant de portes que je laisserai ouvertes, mais sans en franchir le seuil.

 

Car il ne s’agit pas ici de produire un essai d’ontologie ou un texte d’anthologie (on me passera cette facilité bien dans ma manière), mais d’entretenir une réflexion et de donner à penser à mes abonnés, dans l’espoir que chacun y trouve intérêt et plaisir. La philosophie, dans une schématisation occidentale traditionnelle, c’est d’abord l’éthique, le questionnement moral ; en second lieu, et sans soucis de hiérarchiser ces trois axes, la logique, c’est-à-dire l’art du discours juste et la formulation dialectique des questionnements, plus que la simple rhétorique ; enfin, la métaphysique, qu’on appelait physique avant que les sciences, prenant un autre chemin, celui de la formulation mathématique confrontée à l’empirisme, ne s’approprient ce terme et se perdent dans une obsession normative : décrire le conatus de l’univers dans une simple formule relativiste et quantique. Et la métaphysique peut encore se décliner, notamment en ontologie et théologie, deux concepts que je ne saurais distinguer, du moins en philosophie, m’en tenant à la définition de Spinoza qui appelle Dieu le Tout : « Deus sive natura », faisant de la métaphysique une théologie à dimension ontologique.

 

Le métaphysicien, s’il se prend au jeu essentialiste de l’ontologie, doit déshabiller ses questionnements de leurs présupposés culturels pour les considérer sans artifices, dans leur nudité la plus crue, une forme de neutralité épistémique ; et, poussons le trope encore plus loin, doit être capable de les décharner pour arriver jusqu’à l’os. À l’os, c’est à ce point du questionnement qui n’a plus de sens – je parlais d’aporie – et qu’on pourrait essayer de formuler ainsi : « Peut-on être sûr qu’il y a quelque chose plutôt que rien ? »

Et, sans passer par le cogito cartésien, on est en droit de considérer, en toute logique, que la question n’a pas de sens, s’étant elle-même épuisée, puisque la question posée induit, d’une part « que cette question n’est pas rien », et d’autre part « qu’il a bien fallu qu’un être la pose ». La question ontologique première n’est donc pas la question de l’existence de quelque chose, car cette question ne se pose pas. Et s’il y a quelque chose, c’est bien alors qu’il y a un monde ou des mondes, quitte à considérer que le monde se réduise à cette question insensée et à l’« être » qui la pose, et au langage qu’elle suppose, et à toute l’épistémè sous-jacente.

 

La seconde question qui n’en est pas plus une, est celle de l’existence. Et nous pourrions la poser ainsi : « qu’est-ce qu’exister ? », ou de bien d’autres façons : « Quelle est la nature de l’existence, et quels sont ses modes ? » ; « Qu’est-ce que la réalité ? » ; « Où est la différence ontologique entre rêve et réalité, entre vie vécue et vie rêvée, et comment « percevoir fort clairement et distinctement », comme l’écrit Descartes dans ses méditations philosophiques, si je me pince ou si je rêve que je me pince ? » ; « Existe-t-il des choses qui n’existent pas, des fantômes romanesques, spirituels, ou idéologiques ? » Et cette dernière formulation montre bien le manque de pertinence de cette seconde question. En philosophie, préférant parfois obscurcir plutôt qu’éclairer, on distingue être et exister, considérant qu’une chose pourrait être sans exister, ou qu’exister est une façon particulière d’être, ou le mode d’être d’une certaine classe d’Êtres. Cela m’échappe un peu. Je propose deux réponses à cette question de l’existence et de la possibilité d’être.

 

Exister, c’est pouvoir être l’objet d’un discours. Plus précisément, être l’objet ou le produit du discours ; j’y reviendrai, comme je reviendrai sur les deux types de discours que je considère ici, car si l’on veut aller jusqu’à l’os, il faut tout discuter, tout nettoyer, surtout les mots qui, comme les chairs, vivent, portent des stigmates étymologiques, pourrissent, meurent, peuvent nous inspirer un désir excessif ou un dégout insurmontable. J’aime donc cette définition que je revendique, même si elle est d’inspiration pyrrhonienne, donc sceptique ; et j’en assume les limites et la relative ambiguïté. Le discours est donc le révélateur de l’existence des choses qu’il embrasse, des choses dont il fait son objet – l’objet du discours –, c’est-à-dire qu’il tente, littéralement, d’objectiver : révélateur et non créateur – c’est dire qu’une chose non révélée existe déjà virtuellement. Et peut-il être aussi révélateur et créateur. Car le discours peut décharner (ontologique) ou faire chair (discours philosophique, idéologique, ou religieux).

Et si je tiens tant à cette approche, développée il y a quelques années dans un essai « Réflexions sur l’impensable » que je n’ai pas encore publié, c’est d’abord qu’elle confirme la nature performative du discours, révélée symboliquement par le Genèse biblique et rappelée avec tant de force par Jean de Patmos au début de son évangile. Est-ce à dire que le jour où l’humanité ayant enfin disparu, nul n’étant plus en capacité de produire un discours, les choses cesseront d’exister ? Ceci n’implique pas cela, car toute vie peut potentiellement produire un discours sur les choses, car le premier niveau du discours est celui des sens.

 

Une seconde définition, assez équivalente, pourrait être proposée. Et je précise bien que ce n’est qu’une autre façon de dire exactement la même chose. « Exister, c’est produire des effets sensibles ». Et j’imagine que dire la chose ainsi est plus aisément compréhensible.

Et si je tente de répondre à cette seconde question, celle de l’existence, en disant dans le même temps qu’elle n’en est pas une, c’est que poser la question de l’existence d’une chose implique de la nommer, donc de produire un discours sur elle, la faisant exister et oblitérant la question. J’évoquais supra la symbolique testamentaire qui m’a toujours fasciné. Oui, je suis bien un esprit antireligieux, mais désespérément judéo-chrétien. Assumons ! L’homme, qui probablement s’ennuyait quand il avait fini de se reposer à l’ombre quiète de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, ne pouvant encore profiter du repos du guerrier et des jeux qui le justifiaient – sa compagne n’était pas encore née –, s’amusait à nommer les animaux de la création : « Et l’homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs » Genèse 2.20. De fait, les nommant, il les faisait exister, et peuplait le paradis, dont la réalité ne peut être mise en doute, puisque le texte biblique le fait exister depuis si longtemps, et jusqu’à la fin des temps de l’homme.

 

Si renvoyer la question de l’existence à la possibilité de tenir un discours sur les choses, et le réel à ce discours, est méthodologiquement opérant, c’est déjà qu’on peut distinguer, au moins théoriquement – en pratique c’est plus dur –, deux formes d’existants selon que l’existence dépend du discours qui la crée – une chose – ou est révélée par le discours – une chose en soi. En effet, notre système solaire existe différemment d’un sentiment, un concept, une fiction cinématographique. Il y a donc des réalités existantes, mais qui ne tiennent leur existence que du discours qui les fabrique, et des réalités dont on peut penser qu’elles transcendent le discours, ou préexistent au discours. Mais certains logiciens considèrent que les choses qui ne tiennent qu’au discours n’existent pas, et que par exemple, les fantômes ou le père Noël n’existent pas. Ce n’est pas mon avis : les fantômes existent bien, car j’en ai vu plusieurs à la télé. Mais je veux bien admettre que, jusqu’à preuve du contraire, ils existent autrement que sur le mode d’existence de notre soleil. Mais si l’on s’en tient à la seconde définition proposée, les fantômes produisent bien des effets : la difficulté, par exemple, à vendre une maison réputée hantée, sauf évidemment à croire au père Noël.

Peut-il y avoir des choses que le discours ne peut appréhender ? Si ces choses sont, sous une forme ou un mode, alors nous parlerons d’une possible vérité de ces choses qui « sont sans exister ». L’être serait donc, s’il est, et par simple convention, soit quelque chose qui préexiste, sous une forme singulière, et appréhendable par le discours comme tel, soit un être dont l’étance, est par essence indiscernable, inconcevable, ineffable, indicible. L’être serait donc discret ou réel, pour peu que l’on retienne cette hypothèse qu’existent des Êtres qui « sont sans exister », et dont l’« existence » ne pourrait être révélée que par l’intuition prophétique. Dieu serait ainsi, soit le Tout des Êtres, soit le prima des Êtres, soit l’Être unique.

 

Concluons ici, pour ne pas prendre le risque de sortir du cadre un peu étroit de ces chroniques ; mais je condense un propos où tout mériterait d’être non seulement expliqué, mais justifié. Tout ce que le discours formule existe, par définition : un arbre, un homme, un mythe, une symphonie, un sentiment de joie ou de peur. Tout est donc réel, mais cette réalité, compte tenu de la nature des objets considérés, se déploie sur des registres différents, pouvant justifier l’élaboration d’une taxinomie ontologique, car les choses peuvent exister sous plusieurs formes, de multiples façons ; exister comme tel, sans exister autrement. Une fiction étant réelle comme fiction et ne l’étant plus dans une autre dimension, à un autre degré, et le Jésus historique, pour peu qu’il ait vécu et souffert sur la croix, ne doit jamais être confondu avec ce personnage conceptuel que l’on nomme Christ ; même chose avec Abûl Qâcim et le prophète Muhammad.

La réalité est donc l’objet du discours – ce que les grecs appelaient le Logos –, son objet et sa chair. Cette réalité est une représentation, puisqu’elle est produite par un discours de médiation. Exister réellement, c’est produire des effets. « Existe-t-il une vérité indépendante du discours, et parler d’un discours de vérité fait-il sens ?

Tout discours de vérité, par définition, et parce que c’est un discours, n’est qu’une représentation. D’ailleurs, ce que l’on peut objecter à Schopenhauer – qui fait partie avec Leibniz et Spinoza, de mes métaphysiciens préférés ­– quand il distingue « le monde comme volonté » et « le monde comme représentation », c’est bien que le monde comme volonté ne soit qu’une représentation.

On peut admettre, dans certaines limites, et avec Épicure et Lucrèce que « ex nihilo nihil ». Dans certaines limites, car je penche pour l’hypothèse d’une nécessité première, d’une essence qui précèderait l’existence du Tout, ou du moins serait indissociable du Tout, d’une anima mundi, si l’on veut. Néanmoins si l’on admet que chaque chose est fondée « en vérité », alors le discours, lui-même ne peut se suffire comme justification, et ce qu’il révèle doit bien « être » vraiment, à moins que l’on considère que le discours n’est qu’un délire, sans prise sur rien, gratuit. Si le discours donne corps à la réalité des choses, il médiate la vérité de ses objets, cette vérité inaccessible constituant le Logos du monde. C’est une idée pyrrhonienne que la réalité est produite, autant par notre sensibilité au monde, qui doit tout à l’anthropologie, que par la logicisation du monde par le discours. Le langage, plus encore qu’un simple outil de communication entre les êtres, est un outil structurant dont la fin est de se protéger de l’ironie du monde. De ce fait, le discours a pour but de redresser le monde, de le logiciser, de le moraliser. Relisons Marcel Conche : « Le monde « commun » étant le monde du langage, cela seul est vraiment « réel » qui est exempt de contradiction, ou en quoi la contradiction est surmontée. La réification est une logicisation … le monde logique est un monde logicisé pour être parlé, parlé pour permettre à la communauté de se parler elle-même ».

La réalité est donc produite par un discours de réification et de logicisation sensé nous rassurer, et nous rendre intelligible le monde, en nous racontant une vérité ineffable. Ce discours a donc aussi une dimension d’intermédiation. Ce discours est un logos (en minuscule). La possibilité de la vérité est celle de l’existence du Logos (en majuscule) qui serait un discours vrai, descriptif de la vérité, supposé pouvoir être tenu symboliquement, par une métaconscience discourante, et produisant un discours performatif, créateur de formes et de réalités. « Au début était le Logos, et le Logos était auprès de Dieu et le Logos était Dieu ».

Suspension

Août est à peine grignoté que les jours se font déjà plus courts, et j’ai dû ce matin déjeuner dans une relative obscurité, face au jardin ensommeillé derrière la baie. La pluie avait cessé de disperser dans les massifs ravagés par la canicule ses grosses gouttes chaudes aussitôt bues par la végétation. Il faisait doux, plus frais que la veille ; et le vent qui m’avait réveillé tôt en faisant battre la pluie au rideau était tombé.

La campagne que l’on devinait au-delàs du jardin sous un ciel encore chargé de gros nuages à peine essorés par la nuit, hier encore si bruissant à cette heure matinale, gisait immobile et silencieuse. Pas un cri d’oiseau, pas une voiture ; la nationale, si présente quand le vent était à l’ouest, ne ronronnait pas ; les moutons du voisin, peut-être réfugiés dans leur cabane de planches, avaient déserté la prairie rase. Tout était suspendu dans cet instant semblant pouvoir s’étirer à l’infini. Et cette suspension m’a troublé.

 

Le monde est impermanent, truisme dont certains ont fait une métaphysique ; et c’est bien sa loi première – une loi que les bouddhistes nomment « loi de causalité » et qui enchaine à l’infini des causes et des effets –, mais cette impermanence est plus encore la nature même de notre espace dont le temps est l’une des quatre dimensions. Et si, comme l’écrit Hume dans son « Enquête sur l’entendement humain » « un miracle est une violation des lois de la nature », alors, cette suspension du temps était bien une forme de miracle, un miracle naturel que nulle providence n’expliquait.

 

À défaut d’avoir une conscience intellectualisée du temps, de ce flux héraclitéen ininterrompu depuis son début – le début des temps –, l’homme en a toujours fait l’expérience quotidienne, non seulement dans le cycle immuable des saisons qui l’a amené à concevoir la palingénésie, dans la métaphysique stoïcienne sous une forme très élaborée, mais aussi dans le polythéisme égyptien, mais plus encore dans des expériences sensibles quotidiennes, en observant par exemple la croissance des plantes, ou la façon dont le vent secoue les arbres ou caresse leurs feuilles. Si le temps modifie en permanence les choses, sans d’ailleurs altérer l’ordre de ces choses, c’est le vent, qu’il souffle dans les bois ou sur la mer, l’ondulant à l’infini, qui fait vibrer le monde à notre entendement. Montaigne écrivait avec les mots de son temps « Le monde est une branloire pérenne ». Oui ! le monde, en permanence, branle, bruisse, frémit, vibre. Et ce matin, en cet instant de grâce où la providence semblait en retard de l’histoire, où le repos s’était glissé dans un pli du temps qui passe, où la nature se recueillait en silence aux aiguilles roussies des grands pins dégingandés, comme au faîte des immenses chênes du jardin, j’ai cru sentir ce que pourrait être une éternité comme immuabilité des choses, autre chose que la vie, mais néanmoins rien qui puisse ressembler à la mort. Car ce silence était, paradoxalement, aussi plein, comme un désir retenu, ou naissant, que l’on peut imaginer la mort, être vide.

Prolongeons un peu le propos sur deux points

Insistant sur les dynamiques de convergence, j’évoquais la mondialisation de l’économie qui doit beaucoup à la puissance historique de l’Occident et à l’adoption de l’économie de marché par la Chine, l’Inde ou la Turquie notamment. Mais sans doute n’ai-je pas assez souligné un autre aspect ; cette mondialisation a semblé signer la fin de la politique, ou la fin de l’histoire de la politique, mais a produit, en fait, et en réaction, l’émergence politique de ce que la démagogie institutionnelle appelle populisme, et qui est donc aussi, une conséquence de cette mondialisation et de ces phénomènes de convergence. Le schéma est « globalement » simple : la croissance naturelle du marché a pour conséquence un phénomène de convergence, de normalisation et de nivellement qui induit une bureaucratisation d’un monde devenu plat avec de moins en moins d’aspérités, et à laquelle répondent certaines radicalités, notamment populistes. À ce rabotage des singularités culturelles et de dilution des identités, se sont rajoutés sur notre continent, la création de l’U.E. et son choix de substituer aux nationalités construites depuis la partition de l’empire de Charlemagne au traité de Verdun, un nationalisme européen inconsistant. Il suffisait alors, griotte sur le gâteau, de rajouter deux grosses erreurs stratégiques, le refus en 2005 de reconnaitre les origines chrétiennes de l’Europe – alors que c’est bien le pape Léon qui fait de Charles, roi des Francs et des Lombards, l’empereur romain d’occident (Imperator et Basileus) –, et le projet jamais dénoncé de faire entrer la Turquie dans l’U.E., rendant illusoire l’idée de construire une identité européenne.

 

Autre point, autre sujet. Il fut un temps quand, en France, existait un Commissariat général du Plan. Il fut créé en 1946, et ce type de planification de notre avenir national perdurera un demi-siècle. Aujourd’hui, cela n’est plus de mise, car, considérant que notre avenir ne dépend plus de nous dans un système mondialisé, acceptant l’impuissance des gouvernements face à un développement historique dont la caractéristique principale semble être son inéluctabilité et son absence d’alternatives, les politiques ont donc jeté l’éponge ; et cette démission a fait le lit des hauts fonctionnaires qui, à l’heure où il convenait d’abandonner toute idéologie pour s’en tenir à la gestion des catastrophes provoquées par la Marché, ont pu légitiment considérer qu’ils étaient les seuls à avoir l’expertise et l’autorité pour gouverner, et corriger ce qui devait l’être.

Mais cette idée de la prévalence de l’efficacité gestionnaire sur l’action politique (prégnante depuis la chute du mur), cette revendication à abandonner toute idéologie (de droite ou de gauche) pour s’en tenir aux lois économiques, à ce qui marcherait, et qui, à l’évidence, ne marche pas, est évidemment hautement idéologique. Oui, prétendre que l’économie pourrait se substituer à la politique, et que l’aspiration au gouvernement du peuple est risible, est une escroquerie intellectuelle de plus : choses démagogiques, trop démagogiques… Et le populisme est aujourd’hui, malheureusement, la seule réaction opérante face à cette dérive.

Après le foot, retour à la politique

Parler de mondialisation, comme je l’entends quotidiennement, c’est qualifier de la manière la plus commune ce phénomène dont Fukuyama qui en a bien senti l’importance et le caractère structurant, a rendu compte, mais de manière très imparfaite, et en faisant quelques erreurs de perspective, dans ses articles puis son essai sur « La fin de l’histoire et le dernier homme ». Fausse téléologie ! Nous n’en sommes évidemment pas à la fin de l’histoire ni, je l’espère, à son crépuscule, car cette fin sera celle de l’humanité ; et elle sera dramatique et probablement accidentelle. Dramatique, sauf pour la planète bleue qui sera enfin débarrassée, comme le dit mon maître, de sa maladie de peau, de ses parasites, et pourra cesser de se gratter.

On nous dit que nous serions entrés dans l’ère de la sixième extinction massive des espèces vivantes. Il faudra bien qu’un jour, comme pour les dinosaures, nous soyons de la charrette. Et si cette histoire a une morale, il faudra qu’il en soit ainsi : une aube radieuse et sans hommes pour empêcher la terre de tourner rond.

Il n’y a donc pas de fin de l’histoire qui s’annonce, même si cette fin s’est inscrite dans l’histoire dès le début, mais sans plus. Et aux philosophies finalistes, c’est-à-dire providentialistes, je préfère cette idée nietzschéenne d’une « innocence du devenir », d’un « ciel de contingences ». Il n’y a pas de prédestination, pas de nécessité morale ou d’axiologie du progrès, mais du hasard, un hasard qui toujours fait nécessité. Et si nous allons bien quelque part, il n’y a ni feuille de route, ni plan, aucune certitude quant à notre point de chute ou à la violence de ladite chute.

Ne prédisons donc pas la fin de l’histoire, une eschatologique sociale et politique sur un modèle occidental prétendument abouti, raffiné par le christianisme et l’économie de marché. Et ne parlons pas de « mondialisation », mais plutôt de « convergence », dont la mondialisation des échanges n’est qu’un aspect parmi d’autres, une participation. Et précisons que si le développement du marché est un processus entropique autant qu’anthropologique, donc naturel, la convergence d’une espèce qui se développe sur un espace clos est de toute façon inévitable, par le simple fait du brassage, du transfert dans le patrimoine génétique de caractères culturellement acquis, et de la relative homogénéisation des individus qui s’en suit.

 

L’économie est la science des échanges, l’art de faire converger les intérêts vers une contractualisation qui marie les individus, et c’est pourquoi le commerce a toujours été le meilleur rempart à la guerre. À l’époque où j’étais adolescent, on récitait comme le plus branché des mantras : « faites l’amour, pas la guerre ! », un slogan auquel, à quinze ans, je ne demandais qu’à adhérer sans réserve ; le royaume ici et maintenant, et l’obligation morale d’en jouir. Nos ainés, moins puérils, auraient pu nous objecter « faites du commerce, pas la guerre ! », mais l’amour, la guerre, ou l’échange marchand, ne sont que des façons de commercer, et l’homme, animal social, est un commerçant dans l’âme, et la cité, plus un marché qu’un dortoir. Encore que, comme je viens de le rappeler, on peut commercer dans un lit et trouver un profit à cet échange.

Mais l’économie de marché est plus que l’économie, et son développement, sa massification, parce qu’elle multiplie et accélère les échanges, conduit à une convergence des comportements et à une uniformisation des individus, formatés par des usages et des rapports aux choses qui leur sont imposés par les concepteurs et les marketeurs de produits marchands. Et c’est là où je discerne toute cette entropie de l’humanité comme système. Des consommateurs que tout pourrait séparer, s’ils n’utilisaient les mêmes outils manufacturés de la même manière, finissant par faire les mêmes gestes et entretenir les mêmes relations aux objets standardisés du Marché, conduits à vivre dans la même réalité qui n’est qu’une réification marchande du monde. Tout converge, la forme des voitures, les modes vestimentaires, la façon de se nourrir d’un burger, le fléchage iconique des informations sur les écrans qui ne peut pas être sans conséquence à long terme sur l’asymétrie cérébrale – sujet d’étude pour les neurologues. Et le phénomène contemporain le plus remarquable qui puisse être étudié est bien la convergence entre l’Occident et la civilisation chinoise, et les prémices, notamment en Turquie, de celle avec le monde musulman. L’histoire humaine converge, non pas vers une fin particulière et désirable, comme Fukuyama après Kojève et Hegel a pu le dire ; car cette convergence n’a pas pour ressort une nécessité morale – par exemple l’idéologie droit-de-l’hommiste –, mais l’irrépressible dynamique de l’économie de marché qui soutient, dans une certaine mesure, les droits de l’homme ; car la liberté de circulation est bonne pour le Marché, et tout ce qui est bon pour le Marché est moral, dans un monde qu’il réifie.

 

Cette convergence est donc une nécessité, même si elle reste formellement indécise, et dépendante de l’imagination des concepteurs de produits et de services. Nous allons donc tous au même endroit – sans que personne n’ait pu réserver une chambre à l’arrivée ­–, embarqués sur le même bateau qui prend l’eau. Mais le ciel est bas, le brouillard dense, et si le capitaine tient fermement la barre, les courants restent forts, et de toute façon il ne dispose ni de carte, ni de boussole, ni de projet particulier. Et ceux qui savent que la terre, quelque part devant, est rocheuse, et que le navire ne pourra que s’y briser, ne sont pas pressés d’apercevoir un semblant de terre émerger du brouillard, et préfèrent attendre au bar, sur le pont supérieur, à écouter l’orchestre ou à philosopher sur la vanité du monde et la beauté des femmes.

Le ciel est bas et les mines tristes, surtout celles des passagers des ponts populaires, en bas, près des machines dont ils entendent la respiration bruyante et cadencée, heurtée, et dont ils perçoivent les odeurs de mazout et de crasse. Cette convergence, parce qu’elle replie l’éventail des possibles et nous fait sentir une fin peu désirable, provoque nécessairement le désenchantement du monde et un désarroi général. On pourrait, jouant sur les concepts, dire que si la culture déplie le monde, le Marché le replie sur quelques valeurs, dont l’argent, et partant, l’appauvrit.

 

L’Occident est décadent, on l’a beaucoup écrit, et je veux bien le croire. Et on a beaucoup commenté que les civilisations, comme les hommes, naissent, vivent et meurent. Peut-être n’avons-nous pas suffisamment compris l’analogie et insisté sur le fait qu’elles peuvent mourir de leur belle mort, dans leur grand âge, par extinction du désir, ou mourir fauchées dans leur belle jeunesse. Et on ne doit pas confondre non plus ces deux phénomènes : convergence et décadence. Évidemment, la convergence provoque des frictions, des rapports de force qui peuvent accélérer ou modifier d’autres processus et altérer ce qu’on pourrait nommer « le conatus des civilisations ». Et on peut mettre l’index sur un point révélateur de cette convergence entre, précisément, l’Occident et la civilisation asiatique : le Marché a fait converger les intérêts, englobant toute la planète, et les produits qui nous formatent sont aujourd’hui fabriqués pour l’essentiel en Asie et conçus en Occident – il faut dire « designés » quand on fait partie d’une start-up-nation ; et les femmes asiatiques, assez logiquement, se font débrider les yeux.

 

Revenir sur le passage du troc à l’économie de Marché est nécessaire pour comprendre les ruptures qui se sont opérées alors, mais progressivement, et leurs conséquences politiques. Car, pour insister sur ce point, c’est bien l’invention du Marché qui a tout bouleversé, car le troc se suffisait à lui-même. L’économie du troc est une économie de subsistance et d’échange de surplus de production. Si l’on ne peut consommer tout ce que l’on a produit pour soi, il est alors rationnel d’échanger ce surplus contre ce qui peut nous manquer, ou ce que l’on peut désirer, un plat de lentilles pour un héritage, ou un joli couteau à manche d’ivoire contre la femme de son voisin – heureuse époque d’une insouciance perdue. Et c’est un processus pacificateur de relations, car il est difficile de faire du troc avec des voisins que l’on combat ; processus redistributif, sans hiérarchie ; et ce modèle économique primaire, s’il avait pu produire à lui seul un système politique, aurait produit un système égalitaire et démocratique. D’ailleurs, qu’on fouille un peu, et on se rendra compte que l’Europe féodale du moyen âge avait une dimension démocratique très forte ; lire par exemple l’étude passionnante : « Vivre au village au Moyen Âge » de Monique Bourin et Robert Durand – la façon dont les villageois géraient leur quotidien en assemblées élues, et avaient beaucoup recours au troc.

L’économie de marché, par contre, a pour principe non plus de vendre ses surplus, mais de produire pour vendre ce dont on n’a pas a priori besoin, mais qu’on peut mettre sur le Marché dans le but d’amasser une richesse plus ou moins fiduciaire, donc du pouvoir. L’argent étant l’agent de la thésaurisation du pouvoir. Et ce paradigme économique ne peut produire, au plan politique, si la morale ne s’en mêle pas et ne le redresse pas un peu, qu’un monde inégalitaire et aristocratique, ploutocratique si l’on préfère, d’abord physiocrate, puis bourgeois ; un monde d’exploiteurs et de rentiers. Le modèle économique étant le premier moteur de la politique.

 

La convergence est donc un processus de subversion, par le Marché, dont l’activité produit des effets naturels, « mécaniques », pouvant être analysés et décrits par des lois. C’est en cela que l’on peut parler des lois du Marché et, plus ou moins légitimement, d’économie comme science. Le développement du Marché, en transformant le monde en monde-de-choses-à-vendre, en standardisant ces choses, et le désir de les posséder et le mode d’usage qui va avec, fait converger les modes de vie, de consommer, d’être à la vie, et formate cet homo economicus qui remplacera à terme le sapiens-sapiens. Car à quoi bon penser quand on consomme, c’est-à-dire quand on jouit ? Et pourquoi penser que l’on pense, à l’heure d’une Intelligence artificielle qui peut être de substitution, une I.S. ? À la standardisation des produits, correspondent une standardisation des comportements, une uniformisation des systèmes et un formatage des individus. Dès lors, les seuls marginaux sont ceux qui n’y consentent pas et refusent l’économie de Marché ; un choix et une liberté que le Marché et le Système qu’il formate ne peuvent accepter ou consentir. Il faudra donc bien que les marginaux rentrent dans le rang ou en crèvent – c’est toute la leçon du « Meilleur des mondes » et du suicide de John, acculé dans une impasse, car comme l’écrit Huxley : « Mieux vaut le sacrifice d’un seul que la corruption d’une quantité de gens ».

 

La convergence est donc un glissement doux, mais de plus en plus rapide vers ce qu’Edgar Morin nomme « un monde totalisant », et dont la forme politique est nécessairement technobureaucratique et totalitaire, car si un monde de travailleurs ne peut être que ploutocratique, un monde d’allocataires ne peut être que totalitaire. Insistons sur ce point : un monde de travailleurs réellement indépendants, d’artisans ou d’artistes ne peut être que politiquement libéral ; quand, à l’aliénation des travailleurs salariés, correspond l’aristocratie de rente, et à un monde d’allocataires qui reçoivent passivement sans contribuer à rien, correspond un totalitarisme bureaucratique qui maitrise les principaux flux financiers. Rappelons que l’allocation (ce qu’on appelle les revenus de transfert) ne cesse de croitre en Occident, les revenus du travail et du patrimoine décroissant dans le même temps à proportion. Et que pendant ce temps, très logiquement, l’État capte une partie toujours plus importante des richesses produites.

 

Si le développement de l’économie de marché a permis le développement massif du salariat, c’est la financiarisation de l’économie qui a conduit à l’émergence d’une société d’allocataires sans travail. Mais dès 1958 Hannah Arendt pointait le risque de fabriquer « une société de travailleurs sans travail ». Le développement non maitrisé de la bourse a permis de gagner toujours plus d’argent sans créer de richesses, notamment en spéculant sur l’évolution des valeurs, des monnaies, des produits dérivés, et sans investir sur le moyen long terme. Et cette pratique qui permet au capital de s’investir sur du très court terme (parfois quelques secondes) avec des espoirs de rendement extravagants, a obligé les entreprises qui voulaient se financer à offrir aux investisseurs des perspectives comparables. Cela a conduit les managers à mener des politiques de survalorisation fatales et à exiger des gains de productivité toujours plus importants, même pour des entreprises rentables, les engageant dans une course un peu folle. La encore, il y a eu convergence des pratiques, et chacun a dû mener la même stratégie d’optimisation des coûts : baisse du coût matière, donc diminution de la qualité du produit et utilisation de matières polluantes, non dégradables ou portant atteinte à l’environnement, optimisation des produits, donc standardisation-uniformisation ; optimisation des coûts de main-d’œuvre, cost killing dans les fonctions support.  Et l’optimisation des coûts de main-d’œuvre de production a conduit à l’optimisation de l’organisation, mais aussi à exiger des hommes un rendement toujours plus important. Mais l’anthropologie fixe quelques limites à cette demande d’augmentation des cadences. Heureusement, quand l’homme touche à ses limites, il est encore possible de le remplacer par une machine, plus forte, plus adroite, plus robuste, plus fiable et plus docile, et moins chère. La machine, l’automate et le robot remplacent donc l’homme, et si le marché a encore besoin des gens, c’est bien pour consommer, pour que les allocataires rendent aux entreprises une partie de l’argent que l’État a prélevé, ici et là – en fait partout ; et que l’essentiel de la richesse produite revienne au capital. La logique financière du Marché produit donc bien un marché sans travailleurs, donc sans citoyens actifs, capables de s’investir et d’échanger ; un monde d’inactifs et d’irresponsables, passifs et nourris par un système qui ne demande que ça : gérer chacun comme un animal de rente. Et je prophétise le retour au troc – je le vois bien s’amorcer –, comme seul espoir d’un retour du désir démocratique. Mais l’Etat, « ce monstre froid », l’a bien compris, et dans le projet de supprimer l’argent liquide, l’argent libre, ne se cache aucun autre projet. Nous en reparlerons, mais l’abandon du cash sera la fin de tout espoir démocratique et la victoire, peut-être définitive, de la technobureaucratie, c’est-à-dire de l’alliance entre des groupes aux pratiques formellement mafieuses, et l’administration. Qui me lira trouvera ces mots bien outranciers. Je cite une dernière fois, Huxley, dans un article de 1946, la date est importante : en écho à son roman, évoquant l’étatisme, il déclare : « Il est probable que tous les gouvernements du monde seront plus ou moins totalitaires … Seul un mouvement populaire à grande échelle en vue de la décentralisation et de l’aide individuelle peut arrêter la tendance actuelle à l’étatisme. Il n’y a présentement aucun indice permettant de penser qu’un semblable mouvement aura lieu ». Et d’ajouter : « Il n’y a, bien entendu, aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens ». Alors, disons que mon outrance fait simplement écho à celle d’Huxley

 

Convergence des modes de vie, de produire et de consommer, et de penser. Car l’économie de marché a façonné notre modernité et structuré le monde, l’a fait plier à ses exigences, et il sera difficile de le déplier. Car on a retiré à l’homme tout moyen naturel de vivre, toute possibilité de revendiquer un bout de terre et de s’y installer pour y vivre en paix, dignement, libre, mais à sa façon, pour y vivre de son travail. Il n’y a plus de droit au sol quand le système a tout pris et rien laissé à ceux qui veulent vivre autrement, une liberté que les zadistes, proches d’ici, se sont fait refuser. La convergence du monde ôte à l’homme ses libertés fondamentales le transformant en travailleur/consommateur, ou en allocataire, sauf, évidemment, à ce que l’on soit bien né. L’homme doit rentrer dans les cases-prisons que le système a construites pour lui, ou bien il devra disparaître. Il ne pourra être libre et revendiquer, comme l’écrit Huxley, reprenant une expression anglaise courante « La liberté d’être une cheville ronde dans un trou carré ».

 

Que rajouter si, pour conclure, je devais résumer mon propos à l’essentiel ? Le phénomène de convergence des sociétés humaines est irrépressible, et crée une désillusion, projetant chacun dans un monde désenchanté où sa vie lui échappe, et les opportunités de se conduire en homme libre et autonome s’évanouissent. Le rêve du « ni Dieu ni maître » a disparu. L’Etat est devenu notre Dieu et notre maître, et demain, ayant ôté à la plus grande partie de la population tout moyen de vivre, il fera dépendre ces vies de ses allocations, leur ôtant toute dignité.

Cette convergente est mécaniquement produite par l’extension du marché et ses dernières évolutions vers la financiarisation de l’économie et la numérisation du monde. Cette croissance et ces évolutions, après avoir fabriqué un monde de travailleurs, actifs ou chômeurs, fabriquent aujourd’hui, du fait justement de sa financiarisation et de sa numérisation, un monde d’allocataires fichés, et créent les conditions de l’émergence de systèmes politiques totalitaires ; et il faut bien convenir que si les entreprises sont à la manœuvre – et pas seulement les GAFA et les promoteurs de l’I.A. –, la bureaucratie suit, fascinée par son pouvoir, et la classe politique laisse faire, impuissante à penser et à agir, et totalement mobilisée par la défense de ses intérêts catégoriels et les exigences de sa réélection. Et le marché nous pousse dans une voie sans issue, un mur qu’on ne pourra s’éviter de rencontrer de la manière la plus rude qui soit. Et comme c’est l’économique qui crée les conditions du politique, il faudra bien un jour réinvestir le politique si l’on veut réorienter l’économie, c’est-à-dire la vie ; ce qui veut dire que toute réponse à un « problème » économique ne peut être trouvée qu’au plan politique : par exemple, s’il y a trop de chômeurs, alors, toute « boite à outils » de mesures économiques et préparées par des énarques sera inopérante, et n’aura d’autre objet que de gagner du temps. Il faudra bien un jour, quand tout le reste aura été essayé et aura échoué, surpasser nos peurs et reconstruire la démocratie pour rendre aux gens le pouvoir de changer leur vie, c’est-à-dire leur simple dignité, la possibilité d’être autre chose qu’un nom sur un bordereau, ou un code alphanumérique dans un système de gestion et de surveillance. Sinon, je le dis, certains s’organiseront pour échapper au Système en entrant dans une forme de clandestinité radicale.

Bleu, blanc, rouge

Il y a quelques heures, l’équipe de France de foot gagnait le droit d’arborer une seconde étoile sur son maillot ; et un délire patriote s’est emparé de nos compatriotes. C’est sans doute dans l’ordre des choses. Des amis canadiens nous ont appelés pour nous féliciter et nous signaler des mouvements de foule à Montréal. J’ai pensé au Général de Gaulle et à un certain moment de communion un peu hystérique avec les Québécois.

Chez moi, comme ailleurs en France, les gens se sont lâchés, surtout des jeunes, et ont défilé en gueulant, drapeau sur les épaules, en cape, ou flottant aux vitres des voitures comme des mains saluant une foule conquise à l’évènement et à son importance planétaire. J’ai observé ce feu d’artifice : tout ce qui pouvait l’être, maisons, motos, voitures, visages, pavoisés des trois couleurs. J’ai entendu – comment faire autrement ? – ces tintamarres de kermesse, le défoulement des klaxons, les cris d’adolescents et d’enfants innocents des choses de la vie et du monde de la politique : Vive la France ! Savaient-ils bien ce qu’ils hurlaient, ce que ces mots impliquent d’engagements politiques et moraux ?

Mais pourquoi cette remarque de mauvais coucheur ? Pourquoi gâcher la fête en crachant dans la soupe et en boudant un carnaval si populaire pour une si belle victoire, et un si rare instant de communion nationale ? Pourquoi se plaindre d’un court moment de défoulement dans une époque si verrouillée par le Système ? Pourquoi moquer des mots d’amour quand l’actualité est si constante à nous parler de haine, de ressentiments ethniques, de racisme et de xénophobie ? Retour en 1998 avec cette France black, blanc, beurre qui gagne, et cette fierté partagée d’un dépassement identitaire ?

En fait, malgré la joie partagée, j’ai ressenti une forme de peur, quelque chose qui m’a glacé. L’émotion est une vague irrépressible et la foule une bête sauvage. Les mêmes qui hurlaient leur amour de la patrie – certains n’avaient pas dix ans – exprimeront bientôt avec la même ferveur leur mépris pour cette idée ringarde de patrie et ne verront dans la France qu’un système providentiel, un guichet où venir exiger des allocations, revendiquer des droits qui vont de soi, toucher les dividendes d’un investissement qui ne fut pas le leur, mais dus, du simple fait d’être nés ici. J’ai assez retenu les leçons de Gustave Le Bon pour m’effrayer de cette façon dont on peut enflammer les foules, créer une ferveur populaire et un sentiment national belliciste aux conséquences funestes. Il écrivait dans les années 1890 : « Par le seul fait qu’il fait partie d’une foule organisée, l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation ».

Je sais qu’il ne s’agit en l’occurrence que de sport, mais ce sont d’autres images – d’archives – de foules en liesse qui se sont imposées à moi. En 1914, ces drapeaux accrochés aux fenêtres des trains, partout brandis. Et pensant aux Croates dépités, mais qui n’ont pourtant pas démérité, comment ne pas se souvenir du conflit des Balkans qui a déchiré feu la Yougoslavie, a vu ressurgir des nationalismes que l’on croyait éteints ; les vieilles haines réveillées par quelques leaders nationalistes. Et depuis, le retour des nationalismes s’impose comme un fait perturbant de l’évolution européenne. Ce que j’appelle le mur des réalités.

 

Comment ne pas être interpellé par cette façon, si politiquement correcte, c’est-à-dire démagogique, de condamner le populisme et les élans nationalistes de certains peuples, et « en même temps » d’organiser et de favoriser ces mouvements de masse, voire de les instrumentaliser ? Je note d’ailleurs que si Freud cite Gustave Le Bon, Hitler aussi dans Mein Kampf.

Il n’est pas bon de se dire populiste ni nationaliste, alors que le patriotisme se porte encore avec une certaine élégance bourgeoise. Mais, s’agissant de national-populisme, je pense qu’il s’agit bien de césarisme, c’est-à-dire de l’idée qu’un leader providentiel pourrait suffire à lui seul à incarner le peuple, à le représenter, à porter sa voix. Et que cet homme se nomme Hitler, Mussolini, Poutine, Erdogan ou Orban, que son régime garde quelques formes démocratiques ou les jette dans les poubelles de l’histoire, assumant de n’être qu’une dictature dure, c’est toujours la même mécanique : concentrer tout le pouvoir entre les mêmes mains, au prétexte d’efficacité, une présidentialisation extrême. Erdogan vient de le faire, Macron souhaite faire bientôt un nouveau pas dans cette voie. Et il peut y arriver, car il a une chance insolente – la victoire de l’équipe de France en atteste – et les dieux le favorisent et le soutiennent, ce qui n’est pas de nature à me réconcilier avec les forces de l’au-delà.

Mais, pour éviter de m’égarer, je voudrais distinguer le nationalisme que le système médiatico-politique condamne – et le patriotisme, qui serait l’esprit de 92, avec Valmy comme référence. On me dit que de Gaulle a déclaré : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres ». Mais puis-je avec respect m’inscrire en faux contre cette formule qui n’est qu’une formule. Car, distinguant bien les concepts, je m’avoue nationaliste et peu porté au patriotisme. En effet, fidèle, au moins sur ce point au Général de Gaulle, j’assume d’être un nationaliste comme il l’était ; et non seulement je crois à l’État nation comme cadre adapté au devenir des peuples – et mon euroscepticisme procède de cette conviction – mais je crois que les niveaux pertinents à l’exercice démocratique sont la commune et la nation ; car ce sont les niveaux où la présence administrative peut être relativement la plus faible, la plus nécessaire. Et le premier ennemi de la démocratie, c’est bien l’administration dont les normes, non discutées démocratiquement et rédigés par des fonctionnaires sans mandats, s’opposent à la volonté populaire ; et toujours ce paternalisme insupportable à un citoyen majeur, mais si plaisant aux plus puériles d’entre nous. Et s’agissant de la nation, je ne vois d’autres postures que d’être nationaliste ou mondialiste, d’exiger que les lois soient faites en France, ou que leur fabrication soit déléguée à d’autres, à des bureaucrates ou des députés que personne ne connait.

Pour ce qui est du patriotisme, j’entends bien l’attachement gaulliste au pays, mais j’avoue ne pas me reconnaitre dans ce concept qui m’échappe, et qui me semble daté, n’en déplaise à De Gaule, n’en déplaise à Péguy. Autant je comprends ce qu’est l’État, ce que peut être une nation – par exemple lorsque j’ai honte d’être Français –, le sens de république ou de démocratie ; autant cette idée de patrie m’échappe et m‘agace un peu. Et cette personnification maternelle – la France, grande dame, ou dame nature – qui fait de nous tous des enfants, petits garçons et petites filles ! Tout cela nous renvoie à une puérilité et à un sentiment d’adoration religieuse et tourne le dos à l’idée démocratique. Car « mère patrie » ou « Dieu le père », c’est un peu la même chose. Et comme Nietzsche déclarant que Dieu est mort, il conviendrait de déclarer que la patrie n’existe pas. À propos de Nietzsche, justement – oui je n’en sors pas –, rappelons qu’il dénonçait une forme de patriotisme, peut-être pas celle du général, et qu’il utilisait le néologisme de « patriotardise ». Comme quoi, les mots ont le sens qu’on veut bien leur donner et entre le général et Bernard Shaw, je préfère ce dernier quand il déclare : « Le patriotisme est votre conviction que ce pays est supérieur à tous les autres, parce que vous y êtes né ».

 

Si l’on veut un jour progresser sur le chemin de la démocratie, et aujourd’hui, en Europe, on progresse dans le sens opposé, il faudra bien se débarrasser d’un certain nombre de sentiments religieux et cheminer aussi – c’est le même chemin – vers une forme nouvelle de laïcité. Il faudra donc, n’en déplaise à Debray, débarrasser la république de toute transcendance, de toute verticalité, ce qui n’exclut pas que l’on puisse donner sa vie pour ses proches, sa terre, ses choix idéologiques, défendre ses droits et sa liberté, mais tout cela de manière immanente, c’est-à-dire mourir en sachant qu’on ne va pas au ciel, mais que l’on retourne à la terre.

 

Comment le redire quitte à lasser ? Une démocratie aboutie ne peut être que laïque, c’est-à-dire avoir réussi à expulser les religions de l’espace public, les avoir reléguées dans la sphère privée ou les espaces publics consacrés ; séparer le Politique et l’État, abandonner toute approche religieuse de la Politique, et toute idéalisation de la patrie.

Mais quand même, bravo pour notre équipe.

Entrepreneur ou bureaucrate ?

Si j’y reviens, en assumant ma prétention à m’exprimer sur la psychologie de l’homme moderne, c’est que ce point est important et qu’après tout, en prétendant dans « Ecce Homo » qu’il était le premier psychologue – « Avant moi, il n’y a pas eu de psychologie » –, Nietzsche a ouvert cette voie à la réflexion philosophique. Et ce point sur lequel je reviens tient dans cette idée que trois modèles principaux d’hommes et de femmes habitent l’inconscient de notre modernité, au moins en Occident : une figure augustinienne, une césarienne et enfin une nietzschéenne. Mais, s’agissant d’archétypes, d’autres références spirituelles auraient pu être choisies pour symboliser ces figures et donner justement un visage à ces figures. Pourquoi, par exemple, Augustin plutôt qu’Érasme ? Peut-être parce que l’évêque d’Hippone tient une certaine place, à côté et loin de Paul de Tarse, dans mon panthéon personnel qui est aussi incohérent et mal fréquenté que l’ancien cénotaphe de Geneviève. Pourquoi César et l’évangéliste de Zarathoustra ? Essayons de répondre.

Ces trois figures, pour être plus précis ou le dire de manière plus contemporaine ou moins pédante, sont celles du bureaucrate, de l’entrepreneur et de l’artiste, trois modèles qui peuvent faire rêver et nous renvoient à trois visions du monde, trois types d’investissement personnel, trois paradigmes pour trois conformations psychologiques élémentaires, ou primaires si l’on veut. Car il en est ici comme des couleurs primaires qui, composées dans des proportions différentes, colorent la réalité sensible d’une infinité de variations qui font le Tout du réel. Ces trois paradigmes sont : religieux, militaire et artistique. Troisième façon de dire la même chose, de développer la même thèse.

Évidemment, en cherchant un peu, j’aurais pu multiplier les figures et dresser une taxonomie plus longue, mais j’aurais dilué l’essentiel dans une fausse exhaustivité, brouillé la symbolique, affaibli mon propos en le rendant moins tranché donc moins opérant. La pédagogie a ses règles propres. Et puis, l’idée d’une composition sur une base ternaire – j’ai failli dire « trinitaire » me paraissait optimale, tant je vois le ternaire plus fertile, paradoxalement plus génétique que le binaire, et aussi suffisant pour une juste approche.

Les hommes et les femmes, au moins celles et ceux de notre temps, aspirent donc dans leur majorité et fondamentalement à se réaliser dans la religion, à la guerre ou par la dance. Et les organisations les plus fonctionnelles sont peut-être celles qui trouvent le meilleur équilibre sur ce polygone de sustentation, entre ces trois pôles renvoyant à l’esprit de système (le religieux, la bureaucratie), l’esprit de conquête (la guerre, la politique, la guerre n’en étant qu’un prolongement, selon qui l’on sait…), l’esprit d’innovation et de créativité ; meilleur équilibre et surtout meilleure façon de marcher sans risquer ce que les médecins appellent ataxie.

Et si, pour justifier cette thèse qui doit tout à l’observation et à l’expérience, je devais qualifier plus avant ces figures, je dirais que le bureaucrate est l’archétype de celui ou de celle qui recherche une stabilité et qui réduit le monde à une réalité rassurante, codifiée, normée. Ce sont donc des hommes d’ordre et de chiffres – homme ou femmes –, souvent pleins de certitudes. Ils sont conformistes, et on les rencontre dans des postes administratifs, comptables, mais aussi scientifiques et juridiques, car ils ont ce désir d’enfermer le monde dans des règles et de démontrer leur vision par la pratique. Ils sont, d’une certaine manière, passifs, ou plutôt réactifs si l’on s’en tient à des catégories nietzschéennes. Ces individus forment le ciment des sociétés, et ce sont eux qui font le monde, ce monde triste et injuste, et qui le font tenir debout, encadré par des tuteurs qui évoquent pour moi, le tripalium antique.

L’entrepreneur est, lui, un individu fondamentalement actif, et qui se réalise dans le mouvement, et aime l’aventure. C’est un homme de projets, et de ruptures qui prend des risques. Il est pragmatique, calculateur, ambitieux, trop souvent pressé. Il fait bouger le monde, un monde qui lui échappe en permanence, mais qui avance sous son impulsion. C’est une belle figure romantique, et je suis sensible à sa dimension tragique, et si j’ai choisi le premier César, plutôt que Machiavel, c’est qu’à la fin, il meurt, tué par son fils et dans les conditions que l’on sait ; mais la figure d’Alexandre le Macédonien aurait tout autant pu convenir.

Reste l’artiste, une personnalité complexe et qui échappe à tout, et dont la faiblesse fait la force. C’est une personne que l’on rencontre dans les arts, le sport, mais aussi parmi les prophètes, des hommes qui ont l’esprit religieux, mais jamais l’esprit de religion. Je pense à Jésus, surement pas à Mohamed qui serait plutôt à mettre dans la seconde catégorie, celle de la guerre. J’ai choisi Nietzsche pour son goût pour la musique, la danse, et la folie qui le consumera. C’st sans doute la plus belle des figures, la moins humaine et la plus humaine, celle qui nous fait rêver en nous renvoyant de nous-mêmes la plus belle des images, une image fragile, incertaine, à la beauté troublante.

 

Pour conclure ici, disons que tout cela est aussi un jeu, mais d’une part la saison estivale est propice aux jeux, et puis suivre un peu la coupe du monde et tous ces artistes qui dansent la balle au pied m’a peut-être inspiré. Un jeu, mais quand même… Trois figures psychologiques, c’est aussi trois conformations physiques et trois régimes de désirs et d’instincts. C’est donc trois morales qui s’opposent.

Un pas de côté sur la Responsabilité Sociétale des Entreprises

On ne peut tordre indéfiniment les concepts sans risquer la rupture de sens ; et s’il vaut mieux, quand on parle, préciser « qui parle », mais aussi faire connaître « d’où l’on parle », il est mêmement important de préciser dans quel ordre des choses se déploie son discours. Épicure, dans sa correspondance à Hérodote (en fait la seule lettre conservée de cette correspondance), nous alerte sur la nécessité d’une rigueur sémantique : « Il faut commencer, Hérodote, par bien savoir ce qui est caché sous les mots essentiels, afin de pouvoir, en les rapportant aux choses elles-mêmes, porter des jugements sur nos opinions, nos idées et nos doutes ».

Et on ne peut parler d’éthique entrepreneuriale et plus précisément de responsabilité de l’entreprise ­– puisque c’était mon intention, quitte à prendre des détours méandreux et à m’y perdre un peu – sans distinguer l’ordre du droit de celui de la morale. Car si la responsabilité est le fait de répondre de ses actes, et partant d’en assumer les conséquences, la chose s’inscrit différemment dans ces deux ordres.

 

On le sait, juridiquement, toutes les personnes physiques ou morales (à quelques exceptions près : les fous ou reconnus « irresponsables » par nature, les mineurs et les autres personnes sous tutelle, les femmes dans un certain nombre de sociétés) sont responsables de leurs actes et de leurs choix et en doivent assumer les conséquences. Mais le droit, qu’il soit civil ou religieux, n’est pas sans poser quelques problèmes d’autorité, donc d’application : la charia s’applique-t-elle en terre islamique à un étranger non musulman, ou seulement à l’Oumma ? La justice américaine est-elle en droit de juger une entreprise non américaine et n’intervenant pas sur son territoire ? Que penser de ce concept de compétence universelle de certains juges sur des sujets qui relèvent du crime de guerre, de génocides, de crimes contre l’humanité, et demain, d’écocide ? Comment faire coexister dans une région ou une communauté, un droit civil et un droit religieux quand les deux sociétés se pénètrent ?

Rajoutons que le droit est d’essence culturelle, de nature conventionnelle, et qu’il procède toujours des rapports de force ayant fait l’histoire. Si par exemple, pendant la Révolution, la bourgeoisie rentière n’avait pas pris le pouvoir et s’était laissée déborder par les amis de Babeuf, notre droit en serait différent. De même, si les conventionnels avaient alors déchristianisé la société, qu’en aurait-il été de notre troisième république, et la France d’aujourd’hui n’aurait-elle pas un tout autre visage ? Et si les poules avaient des dents et l’uchronie n’était si facile…

La responsabilité morale est d’un tout autre ordre, et je ne saurais séparer cette conscience de ses devoirs, d’un « sentiment d’humanité » qui n’a rien à voir avec cette idéologie que l’on nomme humanisme et que l’on confond souvent avec une forme de philanthropie, une solidarité d’espèce. Et parce qu’elle procède justement de ce sentiment d’humanité, la responsabilité morale ne concerne que les êtres de conscience, donc les hommes, quel que soit leur sexe, et les personnes morales sont exclues de ce registre, car précisément, elles sont sans conscience et sans morale.

Tout ça pour dire…

Qu’il ne faut pas confondre l’entreprise et son chef, une intimité entre les deux et une forme laïque de consubstantialité, et que l’entreprise, responsable en droit, ne l’est donc pas, moralement, quoi qu’en disent les démagogues, ceux qui n’aiment rien tant que troubler les idées claires, comme ces enfants qu’insupporte une eau calme et qui jettent des pierres, rien que pour y créer des remous. Mais que si la responsabilité juridique de l’entreprise est mise en cause, ou bien ne peut l’être, cela n’exonère pas les dirigeants de leur responsabilité morale.

 

S’il y a dommage professionnel – potentiel ou effectif –, et qu’alors est posée la question de la recherche des responsabilités et de leur juste évaluation, c’est d’abord vers le management qu’il faut porter les regards. En droit civil, c’est l’institution judiciaire qui fait le travail, qui en juge ; et selon que cette justice est citoyenne (en référence à Montesquieu), ou administrative (en référence à Rousseau), le système est plus ou moins démocratique. On peut d’ailleurs comparer l’États-Unien et l’Européen, deux mondes séparés par plus d’un océan et qui se fascinent et s’agacent mutuellement. En droit religieux – je l’évoque par souci de cohérence et goût de la digression –, qu’il s’agisse du droit romain ou de la charia, c’est l’institution religieuse qui tranche (ou brûle). Et le jugement de dieu, l’ordalie, tel qu’il était pratiqué dans un champ clos au Moyen âge, est un bon exemple de la proximité entre monarchie et religion.

Mais sur le plan moral, comme le dit Rousseau, la conscience est bien « le meilleur des casuistes », mais Protagoras ne dit-il pas que « l’homme est la mesure de toute chose », et qu’il n’a donc d’autre juge que sa conscience ? D’ailleurs, Antisthène, dont je ne connais pas la pensée – je l’avoue avec un peu de honte, même si je sais que c’était un ami de Diogène –, disait que « le sage ne vit pas d’après les lois de sa patrie, mais d’après la vertu ». Mais il est vrai que les temps ont changé et que le monde s’est tant complexifié qu’un stoïcien y perdrait sa rhétorique et son grec. Mais il n’en reste pas moins que la morale est toujours « chose humaine, trop humaine », et sa dynamique psychologique. Et avant de revenir à l’entreprise et à la question de la responsabilité du management, je veux d’autant plus lourdement distinguer le cadre légal et moral, que l’État a toutes raisons de les confondre, autre démagogie.

Si donc on me permet ce parallèle entre le décalogue de la Thora et l’esprit des évangiles – ce que certains appellent de manière assez élégante, la religion de l’évangile, ou la religion naturelle ­– qui s’ancrent l’un et l’autre dans deux cadres de référence, précisons qu’ils créent des paradigmes radicalement différents et une relation de l’Un au Tout, inversée, disons une axiologie permutée, renversée. Et si je tire ce fil jusque-là, c’est non seulement parce que le droit doit aussi être interrogé moralement, d’ailleurs la morale comme les préjugés et les intérêts de classe sont des sources du droit ; parce que le législateur, comme le juge, a aussi une responsabilité morale ; et c’est aussi, sans doute, pour justifier mon attachement ou excuser ma sensibilité à ces différences de registre.

Pour l’essentiel, le droit est négatif et potentiellement infantilisant. Car, qu’il soit civil ou religieux, qu’il interdise ou garantisse des droits, il s’impose à l’individu d’en haut, le surplombe et l’écrase, et le transforme en consommateur de droits, et ruine sa vertu en mélange d’obéissance et de consumérisme, comme on pourrait transformer une valeur en contrevaleur. Et je m’entends faire écho à Antisthène en disant que le droit opère une transvaluation de la vertu. Et, insistant sur la démagogie de l’État, dont Nietzche s’alarmait quand il s’écriait, outré, « il ment froidement, et le mensonge que voici sort de sa bouche : « moi, l’État, je suis le peuple. » », je veux aussi citer Robespierre, petit despote raté qui déclare, ici très rousseauiste, dans un discours du 18 pluviôse An II, que « cette vertu n’est autre chose que l’amour de la patrie et de ses lois ». Autrement dit, le droit étant moralement « juste », la vertu étant l’amour de la justice, l’homme vertueux doit donc aimer son pays et ses lois. Démagogie et langue de bois, du bois dont on fait les guillotines.

La morale, j’y reviens pour la tenir toujours en regard du droit, parce qu’elle est humaine, subjective – osons le qualificatif –, est ascendante, ne crée aucun droit, mais seulement des devoirs, et paraphrasant Robespierre en jouant du paradoxe, je dis que la vertu est l’amour de soi, l’amour de cette partie de soi qui mériterait sans doute d’être sauvée, et qui ne le sera pas, ne rêvons pas, ce sentiment d’humanité dont l’État et l’Église ne nous ont pas encore totalement dépouillés.

Je ne veux pas opposer ici le droit à la morale, c’est le travail des juges, ni opposer la morale au droit, c’est la fonction de tous les réformateurs, mais les mettre l’un et l’autre en regard, car, non seulement c’est ludique – la philosophie est aussi une jonglerie et devrait rester plaisante, élégante et légère –, mais c’est politiquement signifiant. Le droit, comme l’État, est un mal nécessaire. On peut donc les accepter sans les aimer. Le droit restera paternaliste en transformant les citoyens en consommateurs de droits. Le système étatique octroie, l’usager tend la main et reçoit, et par là consent au système, un plus outrancier que moi, dirait : se prostitue, ou se prosterne devant l’institution qui se prend pour le peuple déifié. La morale est plus dynamique, plus positive que le droit et est le produit d’un corps vertueux qui tente de manière toujours imparfaite de mettre en accord une spiritualité et une pratique, éthos et praxis – je pèse mes mots.

Tout ça pour dire…

Que, confrontée quotidiennement au délire normatif d’une administration pléthorique et bavarde, totalisante et liberticide, la morale, écrasée par le droit, n’a plus guère droit de cité. Et le justiciable peu l’occasion de l’interroger. À l’image du propos de Robespierre, il y est d’ailleurs peu invité par l’État qui préfère qu’il s’en tienne au droit, face les choses dans les normes, adopte le politiquement-correct et s’en tienne là, et coi.

 

Mais l’entreprise est une société en réduction, un espace domestique plus ou moins grand, et c’est bien l’un des derniers endroits où les questions morales peuvent ou devraient être posées, et portées par le management. Car, si l’entreprise ne saurait être moralement responsable de ses choix, le management l’est complètement, même si chacun semble souhaiter l’oublier. Car quand un groupe prospère procède à des licenciements collectifs qui n’ont d’autres fins que d’augmenter des profits déjà confortables, ce sont bien des hommes et des femmes de chair et d’os qui, en conscience, bonne ou mauvaise, décident, en laissant à la société les conséquences d’une responsabilité qu’ils refusent, et que toute la com du monde s’ingéniera à escamoter.

 

Et je termine ce long développement sur une idée que j’offre à la méditation.

Tout m’intéresse, et le dire ainsi est un peu court. Et, comme Nietzsche le défend, on ne saurait être philosophe sans être aussi un peu psychologue ou tenter de l’être. Je vois bien que notre modernité occidentale a construit trois figures archétypales désirables, et qui peuvent faire rêver un jeune : le bureaucrate, l’entrepreneur et l’artiste. J’aurais l’occasion de revenir, pour la développer, sur cette théorie des figures sociales qui catégorise, peut-être de manière un peu radicale, la psychologie actuelle, mais je vois que la jeunesse s’identifie toujours à l’une de ces trois figures. Personnellement, je pense être depuis toujours un entrepreneur, c’est-à-dire un homme de projets, et de projets collectifs, un homme qui préfère le contrat à la norme, la morale au droit, l’action à la contemplation, la démocratie directe à la représentation parlementaire. Ce sont les entrepreneurs qui font avancer le monde – le nouveau président du MEDF le disait il y a quelques jours –, et pas toujours dans la meilleure direction, les bureaucrates qui le structurent et le font tenir debout entre des tuteurs qui sont autant de tripaliums, les artistes qui font la vie supportable et parfois belle, et je livre ces réflexions, à l’époque d’une compétition internationale où chacun est fasciné par ces artistes du ballon. Oui, la France vient de remporter un match contre l’Argentine, et à défaut d’aimer ses lois, je me sens prêt à aimer mon pays, au moins pour quelques jours.

CCPA et RGPD

Il y a peu, je chroniquais la RGPD pour en dire beaucoup de bien – ce qui n’est pas dans mes habitudes, s’agissant du travail législatif du gouvernement bruxellois. Aujourd’hui, je prolonge le propos en évoquant le CCPA qui me réjouit encore plus.

En effet, le gouvernement californien vient de signer le California Consumer Privacy Act, texte adopté par les deux chambres de l’État, et devant protéger les données personnelles des consommateurs des abonnés du WEB. Et cette nouvelle loi, applicable début 2020, va obliger les GAFA à modifier leur modèle économique pour leurs activités en Californie, mais dans les faits, dans toute l’Amérique Trumpienne. Car les États-Unis d’Amérique ne sont pas à l’image de l’Union des états européens. Un État y peut, sans beaucoup de complexes, tourner le dos à la politique fédérale. Et je rappelle que la Californie, l’État qui arbore un ours sur son drapeau, est classée dans le Top-Ten en matière de PIB, soit au niveau du Royaume-Uni ou du Brésil.

Cette loi va, non seulement obliger toutes les entreprises à être transparentes sur la nature des données personnelles qu’elles collectent et l’usage de cette moisson, mais va aussi les obliger à obtenir le consentement des consommateurs, pour vendre leurs données personnelles.

 

Je soutiens que les États-Unis restent, loin devant la France, la première démocratie au monde et le pays de la liberté : non seulement un pays libéral au plan économique, mais aussi au plan politique. Évidemment, le terme « liberal » a là-bas un sens assez éloigné de celui qu’il a en Europe, puisque se prétendre « liberal », au sens politique du terme, revient à se revendiquer comme étant à la gauche des démocrates. Et sans doute assez proche de cette jeune militante de 28 ans, Alexandria Ocasio-Cortez, qui pourrait devenir prochainement sénatrice de New York City, et qui se dit, non pas démocrate mais « socialiste ». Oui, Trump est peut-être un arbre qui cache une forêt qui mériterait d’être visitée. Décidément, l’Amérique, pays de tous les contrastes, nous réserve toujours des surprises, et continue à ringardiser la vielle Europe de Macron et Merkel, que Les Échos, ou peut-être Closer, pourraient désigner comme le couple de l’année 2018.

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Puisque chacun s’autorise à gloser sur l’IA, contribuons à ce bavardage mondain, quitte à défendre quelques positions réactionnaires : l’Intelligence Artificielle va accomplir une troisième étape de la taylorisation de notre modèle de production, et je suis surpris que peu de gens interrogent au plan moral, cette révolution qui semble inéluctable. Car après que l’homme ait été transformé en machine, l’IA prétend transformer les machines en hommes, en leur donnant une intelligence, c’est-à-dire une conscience, donc une responsabilité, réalisant sans le concevoir ainsi, une nouvelle transvaluation. La modernité, c’est bien l’inversion de toutes les valeurs traditionnelles, cette façon de marcher « cul par-dessus tête » pour gagner un pognon de dingue (comme dit l’autre), et qui crée une rupture des modes de penser et d’être au monde, ce que les gens qui parlent bien nomment une nouvelle épistémologie.

Le Président Macron est l’homme du Marché, son incarnation et son héros, et c’est pourquoi il s’y entend à faire marcher ses marcheurs qui n’en demandent pas plus, et acceptent d’être réduits à des godillots qui frappent le sol en cadence ; comme d’autres des mains. Car le Marché nous faire marcher, et cul par-dessus tête, et après avoir transformé les hommes en machines s’apprête à transformer les machines en hommes ; juste retour des choses, et qui mérite qu’ici je me répète, car comme dit encore un autre, non pas Jupiter le grand, mais Napoléon le petit : La répétition est la plus forte des figures de rhétorique. Répéter d’abord, puis tenter d’expliquer pour justifier cette posture réac.

Frederick Winslow Taylor était probablement de bonne foi quand il développa à la toute fin du XIXe siècle ses théories sur le management scientifique des entreprises, mais l’enfer est pavé de bonnes intentions, et on ne prend pas toujours assez garde à la raison. Ce que Pascal dit dans un autre contexte vaut en fait pour tout, et précisément en l’occurrence : « Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison ». On ne se méfie jamais assez des gens sérieux, je veux dire des experts et des idéologues. Taylor était un américain de son temps, un self-made-man intelligent à l’esprit industrieux. Il croyait au progrès et à la science, et voulait développer la création de richesses. Il a participé à un crime contre l’humanité en promouvant le travail servile et l’esclavage de masse moderne. Excusez pour l’outrance ! Il n’invente pas le travail à la chaîne qui existait déjà, notamment dans les abattoirs des grandes villes américaines, et précisément à Chicago à partir des années 70 de son siècle : il se contente de théoriser l’organisation du travail en produisant des études scientifiques (« Le salaire aux pièces », « La direction des ateliers »), qui le conduisent à échafauder une théorie cohérente de l’optimisation de la production, l’OST, comme Organisation Scientifique du Travail, qui va bouleverser le rapport de l’ouvrier à son travail. Ses concepts seront progressivement mis en pratique, d’abord outre Atlantique au début du XXe, puis partout en Occident. Je retiens de ses principes, une rationalisation extrême du travail par sa décomposition en tâches unitaires optimisées et une organisation verticale du management de la production, ce qui conduit à transformer l’ouvrier en machine ou en « servant » de la machine et à lui refuser tout investissement personnel. L’ouvrier servant est ainsi assigné à un poste où il se contente de faire des gestes que d’autres ont définis, à une cadence déterminée par l’organisation. Réduit à une fonction élémentaire, il perd ainsi la connaissance du produit fini, et le sens même de son travail ; sa contribution productive étant réduite à des gestes optimisés, répétés pendant des heures et des jours, sans le moindre apport intellectuel, et sans contact avec ce qu’il contribue à fabriquer. Interdit de penser, il est transformé en producteur sans intelligence, sans conscience ni humanité, en machine, ou en rouage de la machine. Mais cela permet, très objectivement, d’augmenter la production, mais aussi d’en diminuer le coût en la confiant à des ouvriers spécialisés, c’est-à-dire non qualifiés, et conséquemment mal rémunérés ; l’OS étant le plus petit échelon d’une hiérarchie qui s’établit alors ainsi : OS, OQ, OHQ. C’est tout bénéfice pour l’exploitant : plus de travail, mieux réalisé, par des ouvriers moins payés, et donc fragilisés, et aliénés à leur chaîne.

Et là où je parle de crime, la philosophe Simone Weil parle dans « Conditions premières d’un travail non servile » d’«attentat». Le texte est de 1932 : « Mais le pire attentat, celui qui mériterait peut-être d’être assimilé au crime contre l’Esprit, qui est sans pardon, s’il n’était probablement commis par des inconscients, c’est l’attentat contre l’attention des travailleurs. Il tue dans l’âme la faculté qui y constitue la racine même de toute vocation surnaturelle. La basse espèce d’attention exigée par le travail taylorisé n’est compatible avec aucune autre, parce qu’elle vide l’âme de tout ce qui n’est pas le souci de la vitesse. Ce genre de travail ne peut pas être transfiguré, il faut le supprimer ».

Il aurait fallu le supprimer : Ce système a perduré, même si un demi-siècle plus tard, Taiichi Ono, au Japon, chez Toyota, rééquilibrera les choses en développant le TPS (Toyota Production System), conçu comme alternatif (Toyotisme vs Taylorisme), et même si les concepts d’Assurance de la Qualité tenteront de répondre au problème majeur des systèmes de Taylor et de Ford : le défaut de qualité de produits fabriqués par des ouvriers sans conscience. Mais mon propos est ailleurs et mon bavardage pourrait trop m’en écarter.

Ce qui s’est passé pour ceux qu’on appelait au siècle dernier les cols bleus, s’est reproduit avec les cols blancs, constituant la deuxième phase d’un Taylorisme qui, sans quitter l’usine, est rentré dans les bureaux, réduisant les employés, les agents de maitrise, puis une partie toujours plus grande des cadres, en travailleurs effectuant des tâches automatisées sans utiliser leurs capacités intellectuelles. L’intelligence, dont les ouvriers étaient priés de se passer, devenait mêmement inutile à la maîtrise, car transférée aux cadres supérieurs dont le nombre était toujours plus réduit : les grands managers (qui ont vu leurs salaires culminer), les concepteurs de produits ou de concepts, les agents de R et D, les programmateurs. Et cette prouesse a été rendue possible par le développement des systèmes experts, des processus documentés, des cadres organisationnels structurés, des concepts de management de la qualité. Dans un grand groupe où je travaillais à la fin du siècle passé, on parlait parfois de la dictature du protocole, ou de celle des processus. Le résultat a été la perte de sens du travail pour nombre de cadres dans les grands groupes, et l’augmentation des cadences, permettant encore des gains de productivité, mais conduisant au burn-out et à certaines situations extrêmes que l’on s’empresse aujourd’hui d’essayer de corriger en nommant des « chief happiness officers » dont la tâche n’est pas de redonner du sens, mais de distraire les cadres pour échapper au vertige d’une certaine vacuité. Il s’agit d’un « effort de distraction », disons de nature Pascalien, tel qu’on l’entendait au XVIIe, une esquive, une diversion, une façon de ne pas voir le problème pour ne pas le traiter, car qui voudrait remettre en cause le Système ?

L’accomplissement de cette seconde phase, de taylorisation du travail de bureau, qui consiste à retirer aux cadres toute mission d’analyse et toute capacité à décider, pour s’en tenir aux procédures, à des méthodes que l’on suit comme les mauvais cuisiniers les recettes, aux outils paramétrés d’analyse sensés objectiver la réalité, et qui, en fait, la codifie, la valorise, la réifie, aux logiciels et à tous ces outils d’aide à la décision dont la programmation n’est jamais interrogée sous l’angle de leur axiologie, est très visible dans l’administration, les grands groupes, les assurances, la banque, etc. Et tout pousse dans le sens de cette taylorisation que l’on peut résumer, sans doute de manière un peu simpliste, à ce mot d’ordre managérial, auquel les PME échappent encore : « décerveler et déresponsabiliser, en s’en tenant à la procédure ». Et qui conduit à la surexploitation des individus, à leur précarisation, à l’appauvrissement de leurs fonctions, à la ruine de leur métier. Et tout pousse au crime : la pression du Marché et de l’Administration, (et aussi par le biais de l’augmentation de la pression fiscale) qui pousse à faire toujours plus de gains de productivité, la mondialisation, nos modèles économiques et politiques de plus en plus normés, conformistes, administratifs, « totalisant », pour reprendre ce terme d’Edgar Morin.

Et l’IA va permettre d’engager cette troisième phase de la déshumanisation du monde du travail. Aujourd’hui, le management est, pour l’essentiel, censé collecter des données – ce que l’on appelle faire de la gestion – et en nourrir les systèmes et les automates qui décident pour eux. Ils ne sont déjà plus, pour les uns, que des interfaces humaines non agissantes ; des « figures » démagogiques au sens premier du terme, entre des consommateurs de produits ou de droits et un système marchant ou institutionnel ; des interfaces n’assurant que des fonctions « affectives », humanisantes, et qui ne tiennent que du discours. Pour les autres, des chefs d’équipes, dont le rôle de mise en tension, est là-aussi démagogique. Pour les mieux lotis, ils sont encore en capacité d’agir en rédigeant les procédures, concevant les cadres méthodologiques, planifiant les stratégies, concevant les automates, et en programmant les logiciels ; mais pour combien de temps encore ?

Car l’IA va s’attaquer à ce noyau dur de l’encadrement de haut niveau, le robot devenant capable de concevoir seul d’autres robots, et de concevoir, sans aide, voire sans ordre, d’autres applications. Comme pour les ouvriers depuis un demi-siècle, les cadres risquent de connaitre le chômage de masse et la paupérisation, le jour où les machines seront devenues des hommes, ou quasi.

Mais je ne veux pas terminer sur une note trop pessimiste. On ne peut en effet réduire notre devenir, ni au développement d’une véritable IA implémentée sur des robots plus ou moins humanoïdes ni à une inévitable bureaucratisation généralisée du monde. Sur le plan professionnel, on voit bien que le retour de l’artisanat et le développement de l’auto entrepreneuriat ouvrent une autre voie, empruntée aussi par une multitude de TPE et de PME qui se créent, et, sur le plan politique, des aspirations démocratiques, notamment participatives, contestent aujourd’hui le pouvoir d’une bureaucratie toujours plus présente et toujours plus liberticide. Il n’y a pas de malédiction et je veux croire, contre toutes les évidences, à la jeunesse et à son pouvoir d’invention, de disruption.

Quelques milliards de chinois

La seule question politique qui vaille est la question démocratique, c’est-à-dire celle de nos libertés. Hannah Arndt le dit en ces termes : « La plus ancienne de toutes les causes, celle, en réalité, qui depuis les débuts de notre histoire détermine l’existence même de la politique : la cause de la liberté face à la tyrannie. »

Non pas la question des libertés publiques, mais bien celle des libertés individuelles. Et si je dois parler moins, moins m’activer demain – de toute façon, à quoi ça sert ? –  je veux n’être plus que cela, ne plus exister dans le champ social, si ce n’est comme défenseur de ces libertés ; n’être donc plus qu’une voix, un murmure, quitte à tout céder à cela : mon confort, ma sécurité.

Que m’importe ma petite vie si l’on me vole ma liberté. Dutronc le chantait jadis avec les mots de Lanzmann : Sept cent millions de Chinois, et moi, et moi ; avec ma vie, mon petit chez-moi, mon mal de tête, mon point au foie ; j’y pense et puis j’oublie ; c’est la vie, c’est la vie…

Et bien non ! justement, j’y pense, ça ne passe pas. Je n’oublie, ni ne me laisse distraire, ni ne pense que « c’est la vie ». Et le nombre des Chinois ne cesse de croitre.

 

Le désir démocratique s’éteint, là où il exista, et l’évolution autoritaire des gouvernements nous éloigne chaque jour un peu plus de la démocratie, ici comme ailleurs. La perte de culture politique des masses, la prise de pouvoir de l’administration, la généralisation de la vidéosurveillance, l’Intelligence Artificielle, annoncent la fin de l’humain, sa régression, et la transformation irréversible des hommes en animaux de rente, en petits Chinois. Orwell l’avait imaginé, le pouvoir chinois l’a fait, transformant 1,4 milliard d’hommes « en suspects sous surveillance permanente » – je fais ici référence, en m’inspirant de son titre, à un article de Frédéric Schaeffer, correspondant de presse à Pékin ; article, dont la lecture m’a déprimé au point de douter même de mon envie de continuer à vivre longtemps, complice d’un système que je vomis.

 

Le gouvernement chinois déploie sur son territoire un réseau impressionnant de caméras de vidéosurveillance, afin que tous ses administrés puissent être observés dès qu’ils quittent leur domicile. Les foules peuvent ainsi être « scannées » à leur insu par un logiciel de reconnaissance faciale (système skynet) qui permet par exemple, comme dans un cas présenté dans l’article, d’extraire un visage d’un groupe de 60 000 personnes. Autre cas cité : « l’hiver dernier, un journaliste de la BBC a mis au défi la police de la ville de Guiyang de le retrouver à partir d’une photo qu’il leur avait confiée. Sept minutes auront suffi aux caméras de la ville pour le localiser et envoyer les forces de l’ordre à ses trousses ». Un autre exemple est évoqué, l’utilisation par la police de lunettes à reconnaissance faciale, dotées d’une petite caméra et d’un soft associé qui permet d’identifier tous les visages, et de mettre en temps réel, dans le champ visuel du policier, la fiche signalétique de l’individu. Et j’ai fait le rapprochement avec une application de mon téléphone qui me permet de scanner mon propre visage afin qu’il soit reconnu par mon téléphone, avec le risque que ce scan soit aspiré par l’opérateur. À l’heure où j’écris ces lignes, nos députés légifèrent sur l’interdiction des téléphones portables dans les collèges. Ils seraient mieux avisés d’interdire ces technologies, et de pointer comme criminels, leurs promoteurs. Faut-il rappeler qu’un criminel est l’auteur d’un crime qui, en droit français, est plus qu’un délit ou qu’une contravention, mais n’implique pas qu’il y ait mort d’homme – Infraction grave, que les lois punissent d’une peine afflictive ou infamante ?

Surveillance de masse, suspicion systématique, profilage des individus par des algorithmes savants capables d’analyser les comportements et d’identifier très tôt toute originalité ou marginalité, toute déviance sociale ou politique, absence d’état de droit – des individus sont arrêtés par la police, torturés, puis relâchés, sans respect du moindre habeas corpus (ne parlons pas d’habeas data) – préfigurant en Chine, territoire d’expérimentation du totalitarisme moderne, ce qui nous attend partout sur le globe. Une modernité immorale, fatale, et à laquelle nous serions bien inspirés de substituer une autre modernité en devenir. Le journalisme cite encore trois faits, dont l’un pourrait faire sourire. « Dans les toilettes publiques de la gare de Harbin (au nord de la Chine), la reconnaissance faciale lutte contre l’usage intensif du papier » – mais on comprend mal, s’agissant de reconnaissance faciale, quelle face du sinoquidam est scannée ; la mise en place du « crédit social », sorte de permis à points qui permet de distribuer des notes en fonction des comportements plus ou moins vertueux des individus ; ce classement permettant d’accorder des crédits à la consommation. Alibaba qui développe un tel système, accorde des prêts pour consommer sur son site, à partir de 600 points. À partir de 650 points, on peut louer une voiture ou une chambre d’hôtel sans caution. Autre point d’inquiétude : dans certaines régions, la police multiplie les arrestations arbitraires pour scanner les visages des personnes retenues et enrichir sa base ; l’idée étant qu’à terme, tous les Chinois soient fichés, et qu’il soit possible de savoir en permanence où chacun se trouve et ce qu’il fait, et avec qui.

Qu’en penser ? Que la Chine est un immense pays totalitaire avec un système politique très proche du fascisme, populisme en moins. Et que collaborer avec un tel état, participer de près ou de loin à son enrichissement ou lui permettre de mettre un pied sur le continent européen ou de prendre des positions ici, est tout aussi criminel, à tout le moins irresponsable. Un président de la République, par exemple français, qui accepterait de serrer la main d’un officiel chinois, salirait, du fait de sa fonction, toute la communauté nationale, avilirait toute idée de politique ; la realpolitik ayant ses limites. Mais nous n’avons rien à attendre des gouvernements. Il faudra donc, à un moment ou à un autre, que les citoyens s’organisent pour refuser l’usage public des systèmes de reconnaissance faciale, qui constituent un viol caractérisé des individus ; car, qui y a-t-il de plus intime que le visage.