Il faut lire

Évidemment, je lis beaucoup ; trop peut-être, car ce temps de lecture est pris sur l’écriture, mais il la nourrit aussi. Et je prends des notes, beaucoup de notes, tant je souhaite profiter de qui est plus intelligent ou plus profond que moi, plus au fait des choses qui m’intéressent, mieux doué par la nature pour dire des choses essentielles dans le meilleur format possible. Et puis le style… Sa beauté souvent me stimule. Parfois, son indigence me console de mes propres faiblesses. Mais surtout les idées, quand elles font écho à mes intuitions les plus prégnantes.

Avant d’avaler un court texte de Michéa, j’ai lu avec beaucoup de plaisir le dernier roman de Boualem Sansal – Le train d’Erlingen –, un texte qu’on ne peut pas lire sans penser au « Soumission » de Houellebecq, même si le style, l’architecture du texte, le ton n’ont rien à voir. Parmi bien d’autres, j’ai retenu cette citation : « La révolution n’a que ces buts : 1) tout changer pour que rien ne change ; 2) purger la société de ses tentations révolutionnaires ; 3) remettre les gens au travail dans le strict respect des traditions ». Je croyais voir citée Hannah Arendt, précisément dans « On revolution » (ou, peut-être Giuseppe Tomasi di Lampedusa). Comment ne pas penser à la politique menée ici ? Mais revenons à Jean-Claude Michéa et à son « loup dans la bergerie ». Je pourrais citer des pages entières de ce militant que je lis depuis longtemps, un intellectuel souvent infiniment plus pertinent que ceux que les médias reçoivent et encensent. II cite Isabelle Pereira qui rappelle que « l’anarchisme est un courant politique qui exalte l’individualité et la liberté. Mais, à la différence du libéralisme, il ne conçoit pas l’individu et la liberté en opposition avec autrui. Il ne propose pas une liberté négative. L’anarchisme propose une conception positive de la liberté. Elle repose sur une morale de la solidarité et le présupposé d’une nature sociale de l’être humain ».

 

J’aurais aimé pouvoir trouver ces mots qui résume mes affinités politiques : Liberté, fraternité, solidarité.

Désordre de la confusion des ordres

Évoquant la science, je remarquais dans un effort de synthèse que les sciences dures s’attachent à observer, décrire, conceptualiser, vérifier, prévoir. Dans un propos plus elliptique, j’aurais sans doute pu dire qu’elles dénouent : expliquer c’est dénouer, autant qu’éclaircir ; tant tout est dans tout, ou avec tout. Ou cédant à certaines idées fixes, j’aurais pu aussi écrire que la science, axiologiquement neutre, prend toujours le parti de la pédagogie, refusant la démagogie, en clarifiant ; tout comme d’ailleurs prétend le faire une bonne philosophie. Et dénouer, c’est séparer les ordres, en quelque sorte percer le voile d’une réalité sensible qui, par nature, confond les ordres. Car il n’y a de réalité que psychologique, et la psychologie est faite de raccourcis, de synthèses, de ressentis. Confusion du privé et du public, du politique et de l’économique, du culturel et du cultuel. Ce qui d’ailleurs rend incompréhensible cette affirmation d’être ou de ne pas être libéral. Prétend-on l’être d’un point de vue politique, économique, ou encore sociétal ? Se bat-on pour la libération des mœurs, c’est-à-dire des corps – orientation assumée homo ou hétéro, polygame ou polyandre, zoophile ou fétichiste ? Défend-on la liberté du Marché, celle d’éteindre des espèces marines en péchant par électrocution, celle de surexploiter la planète en la bousillant chaque jour un peu plus ? Milite-t-on pour la liberté d’opinion, d’imprimer et de diffuser des libelles acides qui ridiculisent le prince ? Chaque liberté trouvant sa limite dans une autre qu’elle contrarie.

 

Évidemment les nostalgiques d’un autre temps regrettent cet ordre ancien de la confusion des ordres, et pleurent le désordre de notre modernité occidentale. C’est vrai qu’à cette époque révolue quand le prince gouvernait encore, quand l’économique émergeait timidement à l’ombre du politique, quand la religion, après avoir oint puis couronné le prince, lui faisait allégeance, un certain ordre de la confusion régnait : la France, en l’occurrence, était un royaume catholique, sûr de ses valeurs chrétiennes. Le prince pouvait dire « l’État c’est moi », se confondant à lui, comme l’État se confondait avec l’Église, la vérité avec l’Écriture, la communauté des croyants avec la nation. L’acte de baptême tenait alors lieu d’acte de naissance, et le mariage était religieux, avant d’être civil. Aujourd’hui, en Occident du moins, les ordres sont distincts, et chacun se dispute une partie du pouvoir, comme des prédateurs une carcasse en décomposition. Ici le Marché, là la Bureaucratie, les églises de Rome ou de la Mecque. Confusion des confusions, tout n’est que confusion et poursuite du pouvoir. Et le monde est devenu libéral, droite et gauche gouvernementale confondues.

 

J’entends, chaque fois que je râle, que notre système est pourtant démocratique, mais qui ne voit pas qu’il est, beaucoup plus cela, bureaucratique, aristocratique, ploutocratique ? Et comme si cela ne suffisait pas, certains voudraient en faire une théocratie. Dénouer, c’est aussi dire cela.

 

Le pouvoir peut sans doute se partager, mais à la condition de conserver une hiérarchie claire. Après tout, depuis l’Olympe, tous les dieux exerçaient leur pouvoir sur les hommes, mais Zeus restait incontesté, et ce dieu des dieux que les Latins appelaient Jupiter détenait l’autorité suprême et ultime. Mais il ne suffit pas de le dire pour l’être, d’un costume ou d’une posture pour exister en majesté.

 

Sauf à s’y perdre dans ce désordre, ce grand foutoir qu’est devenu l’Occident, et faute de revenir à une confusion des ordres, il faudra bien que le peuple ou ses représentants reprennent le pouvoir en main, mettent au pas l’Administration et le Marché, et hiérarchisent fortement des libertés contradictoires ou antinomiques. Libertés individuelles et politiques, liberté culturelle, liberté du marché. Et faute de pouvoir encore, comme dans un passé lointain, confondre les ordres, et sauf à accepter demain une théocratie, il faudra pousser beaucoup plus loin ce processus de dénouement que l’on nomme ici laïcité ; expulser de l’espace public les religions, pour les reléguer dans la sphère privée et quelques espaces publics consacrés ; séparer le Marché du Politique ; séparer mêmement le Politique de l’Etat, en interdisant, par exemple, à un élu de rester ou de revenir dans l’administration. Terminons par un trope : Tant que le champ de la politique sera labouré par une charrue tirée par cet attelage fatal, formé par le Marché et la Bureaucratie, il sera incapable de produite quoi que ce soit de bon. Surtout pas un arbre de la liberté. Oui, l’image était facile, mais si parlante !

Ceci n’est pas une pipe

Affirmer « qu’une chose est », c’est se positionner sur le terrain de l’ontologie, terrain que je pratique peu : trop boueux, trop peu carrossable – on s’y aventure sans vraiment savoir ce qu’on y cherche, on s’y perd, et sans jamais rien trouver de valeur ou d’utile ; la nommer, c’est déjà se déplacer sur un autre terrain, un peu plus ferme, plus praticable, celui de la sémantique ; la caractériser, ce que son nom, s’il est générique, fait déjà – une pomme par exemple –, c’est l’aborder avec les outils de la science. Et rappelons que la science a pour fin la connaissance, c’est-à-dire s’attache à observer, décrire, conceptualiser, vérifier, prévoir. C’est d’ailleurs ce qui caractérise la vraie science, et qui lui donne son caractère amoral et rationnel, et qui peut la distinguer de la technique qui cherche à transformer le monde.

Le reste n’étant qu’idéologie. Reprenons ! Dire « qu’une chose est » est du domaine de la foi, la nommer, de l’idéologie, tenter de la décrire et de la classifier, de la science. Sachant que dans ce dernier cas, mesurer c’est décrire, expérimenter c’est vérifier.

Nommer – puisqu’on ne saurait, sans dire la chose, ni révéler une vérité transcendantale, ni désigner les choses de notre réalité, ni faire œuvre scientifique ; nommer, c’est donc, non seulement désigner, mais surtout classer dans un système de référence, c’est-à-dire étiqueter, caractériser de manière sommaire, réduite à un terme. Sauf à ce que ce nom ne dise vraiment rien, qu’il soit propre à l’objet nommé. Mais propre, il ne l’est jamais vraiment, toujours souillé par des référents culturels, teinté par une épistémè. Ainsi, si je désigne mon ami Paul ou Mohamed, cela fait déjà sens. Même chose pour D2R2 ou YHWH, qui sont des noms dont l’extrême neutralité formelle enveloppe une réalité engagée.

 

Mais revenons sur ce terrain boueux de l’ontologie où par jeu je souhaite entrainer mon lecteur, puisque je termine une anthologie de textes d’ontologie aussi longue que pénible. Les objets du monde ont-ils une identité métaphysique et comment l’appréhender ? Le concept d’être a-t-il seulement un sens, et quelle serait alors la nature ou l’essence de cet être, ce qui ferait qu’il est bien ce qu’il est ? Si quelqu’un a des lumières, qu’il m’éclaire ! En la matière, et pour le dire sous cette forme, je crois plus aux formes qu’à la matière. Pessoa écrit : « Là où il y a une forme, il y a une âme ». Les poètes sont mieux armés que les philosophes pour parler d’ontologie. Le concept de mêmeté développé par Aristote, est-il pertinent ? Même si je prétends, à l’instinct, qu’on ne saurait trouver dans l’univers deux hommes identiques, deux arbres en tous points pareils, deux électrons mêmement identiques. Car toutes ces choses existant, elles inscrivent cette existence dans l’espace et le temps et, partant, ont leur histoire singulière. Lors du big bang cosmogonique, chaque électron s’est par exemple vu projeté dans une certaine direction, à une certaine vitesse, et a vécu depuis une très longue histoire singulière de quelques milliards d’années-lumière. Sauf évidemment, ceux aujourd’hui disparus par fusion ou fission. L’être singulier est donc peut-être à chercher dans une forme plus ou moins générique – s’il n’existe qu’une forme géométrique appelée cercle, le nombre de cercles possible est infini –, et une histoire toujours singulière. Peut-on dire que l’histoire de l’être, l’enrichit, modifie sa nature, mais pas son essence ?

Si j’évoquais un terrain peu praticable, c’est en pensant à l’ontologie d’Aristote, et à sa « métaphysique des causes » (dans Métaphysique des causes A 3), et où d’autres après lui, moins logiciens que lui, se sont perdus, enlisés. Ainsi la question débattue sur la nature de la statue d’Athéna Promachos, question à laquelle je veux faire écho.

 

Aristote pose finement la question des causes et distingue :

  • La cause formelle ou quiddité, c’est-à-dire l’essence même de ce monument qui est le concept d’Athéna, déesse de la sagesse, protectrice de la cité d’Athènes, représentée généralement avec un hibou ou une chouette ;
  • La cause matérielle, ou matière (substrat) ; ici le bronze dont cette statue est faite ;
  • La cause motrice, ou efficiente ; le travail du sculpteur, en l’occurrence de Phidias, c’est-à-dire, d’une certaine manière, l’œuvre.
  • La cause finale, c’est-à-dire ce pour quoi l’œuvre fut faite : son exposition sur l’Acropole restaurée après les destructions des guerres médiques.

On peut chercher l’ontologie de cette statue par les causes et, considérant cette statue depuis longtemps disparue (XIIIe siècle) en poussant l’analyse trop loin, certains ont pu se demander si cette œuvre était à la fois une statue et une masse de bronze, soit deux « objets », et si ces deux objets étaient identiques ou non. La question a été longuement discutée, et de manière stérile.

C’est l’usage de nommer un objet par plusieurs noms qui le définissent de manière réductrice. Soit qu’il soit nommé « singulièrement », quitte à ce que ce nom singulier soit néanmoins partagé par plusieurs objets, Diogène par exemple – et ce qui conduit à distinguer Diogène Laërce de Diogène de Sinope, ou de tant d’autres Diogène –, soit qu’il soit nommé « génériquement », en référence à sa nature, sa fonction, son origine, ses propriétés intrinsèques, son rattachement à une classification qui fait autorité. On parle alors d’une chaise, d’une statue. Mais dire qu’une statue de bronze est à la fois une statue et un bloc de bronze coulé dans un moule en terre cuite, c’est faire de la mauvaise ontologie, donc une philosophie stérile. Car il ne faut pas se laisser abuser par un langage auquel on ne peut demander plus que ce pour quoi il s’est développé : s’entendre sur ce dont on parle ; et cette statue n’est pas deux choses à la fois, en même temps. Elle n’est que ce qu’elle est, un Être au sens ontologique du terme, un objet de notre réalité sensible, mais que l’on peut désigner de différentes manières, selon que l’on privilégie sa forme, le projet de l’artiste – la cause formelle –, ou la matière la constituant – la cause matérielle. Disons de manière encore plus simple pour répondre au casse-tête stérile posée dans cette anthologie : cet objet sur lequel je diserte, n’est ni vraiment une statue, ni vraiment un bloc de bronze, même si elle est l’une et l’autre, sans être réductible à cette une ou à cet autre, et elle est encore bien d’autres choses. Un logicien pesant ses mots, pourrait dire : cet objet « est ce qu’il est », et peut être considéré, selon les points de vue que l’on prend – par exemple en considérant ses causes –, soit comme une statue, soit comme un bloc de bronze, ou de marbre pour les très nombreuses reproductions ou évocations de l’original. Et prolongeant le propos, on pourra rajouter que cela dépend aussi de la forme considérée ; soit sa forme extérieure, artificielle, soit intérieure, naturelle.

 

Rappelons enfin, à l’occasion, que le langage n’est pas un être, même s’il nait, vit et peut mourir. Rappelons que s’il se créa pour permettre aux hommes de communiquer entre eux, sa fonction principale est bien de permettre à l’Homme de communiquer avec son environnement, de l’expliquer et de se l’expliquer, c’est-à-dire de se l’approprier et d’inventer une réalité, en partie sensible, en partie psychologique, en partie idéelle ou idéologique ; et que de ce point de vue c’est aussi un outil de dénouement.

Retour métaphysique

La grande faiblesse de l’homme c’est son extraordinaire ductilité. L’homme, non seulement s’adapte en permanence, mais quand il a pris une forme nouvelle, et que ses petits sont nés ainsi conformés, ils s’en trouvent bien, et c’est ainsi que le Touareg aime, par-dessus tout, ses dunes infinies, et que l’Inuit, en guise de désert, est si attaché aux immensités poudreuses et gelées. Et c’est aussi pourquoi, un païen de l’aire préchrétienne jugerait abjecte la façon dont nous vivons aujourd’hui, et que nos contemporains jugent moralement détestables les cultures antiques.

L’homme va donc continuer à s’avilir, à détruire son environnement, à produire une humanité de plus en plus débile, et à se trouver bien dans ces situations toujours moins humaines. Il se construit un enfer, le nomme « Progrès », moque ce qu’il était hier, méprise ses ancêtres, et continue à aller de l’avant, et à s’adapter afin de pouvoir encore et encore, trouver la force et les ressources pour avancer vers le gouffre.

Politique de libertés

 

Ceux qui pensent que la politique est l’art de gérer l’économie de la nation se trompent gravement, fatalement… La fin essentielle de la politique, c’est la préservation des libertés individuelles, le reste n’étant qu’accessoire. Mais on ne peut parler de « La liberté » de manière générique : Il faut toujours distinguer ses dimensions politique ou ontologique, et savoir d’où l’on parle.

Ontologiquement, nous sommes déterminés par notre nature propre et par les nécessités de la Nature, mais aussi par notre histoire, personnelle et collective ; et notre libre arbitre, considéré comme autonomie de notre vouloir, se réduit, non seulement à vouloir sans savoir ce qui, en nous, veut, mais aussi à croire naïvement à l’existence d’un « Je » dans une autre réalité que sensible.

D’un point de vue politique, notre liberté s’inscrit entre les bornes que le droit pose, et qui, ce faisant, créent cette liberté comme espace du possible ; et c’est en quelque sorte la liberté de l’animal dans son enclos ; et toute perte ou revendication de liberté questionne la place de la clôture, ou la surface enclose ; on peut ainsi, repoussant les limites ou réduisant cet espace, affranchir ou contraindre, mener des politiques libératrices ou liberticides.

Quant à la responsabilité morale ou juridique, ce n’est qu’une fiction nécessaire au vivre-ensemble, de même nature que le contrat social, c’est-à-dire basée sur un consentement non seulement tacite, donc sans contenu clair, sans valeur juridique, donc sans vraie valeur ; mais surtout fondée a posteriori, comme une maison dont on construirait les fondations, alors que l’on pose déjà, dans le même temps la charpente ou les tuiles. La responsabilité est aussi une construction idéelle, le talon d’Achille de toute construction politique censée marcher. Les libertariens qui veulent se passer de l’État ne manquent d’ailleurs pas d’y décocher leurs traits. La responsabilité suppose donc et le libre arbitre et l’existence d’un je politique, comme être que l’on puisse déférer devant des juges. Et cette option, matérialiste, peut se réduire à un double contrat, individuel et social ; et qui consiste à reconnaître et les corps comme êtres et la société comme cadre naturel d’existence de ces êtres humains. Cette, ou ces conventions sont à prendre ou à laisser. Elles ne sont pas à négocier, mais à accepter, sachant que les refuser signifierait la mort individuelle et sociale. Par l’une, chacun accepte de considérer l’individu comme un corps politique capable d’opérer des choix et de les assumer, par l’autre, chacun accepte de subordonner sa volonté à celle d’un État, parfois libérateur, souvent liberticide.

Réflexions qui me ramènent à mon obsession démocratique. La démocratie n’étant que l’égal pouvoir de décider, ou, pour le dire autrement, non pas, surtout pas, la construction d’une élite adoubée par le vote, mais la confusion des gouvernants et des gouvernés. C’est-à-dire, d’une manière apparemment paradoxale, un cadre laïc, qui sépare, non seulement la religion de l’État et du Politique, mais plus encore, l’État du Politique. Un système vraiment démocratique devant donc exclure du champ politique, les fonctionnaires de Dieu, mais aussi ceux de l’État.

Court plaidoyer pour une spiritualité immanente

Je crains que nos valeurs ne soient mortes, faute d’avoir voulu les défendre, les faire prospérer sur un terreau ingrat. Et aujourd’hui, elles gisent ; et leurs cadavres en décomposition nous encombrent et commencent à puer.

Mais pour les faire vivre, encore aurait-il fallu que notre civilisation produise des hommes et des femmes capables de les porter comme un étendard flamboyant, au lieu de consommateurs jouisseurs et paresseux ; et peut-être aurait-il fallu que nos nations retrouvent une forme de virilité. Mais force est de constater que nos modèles sont autres, que l’U.E. est le ventre mou de l’Occident, et la Commission européenne sa structure la plus débile.

 

Le Marché a réifié le monde en réduisant tout, choses, êtres, gestes, pensées, à des valeurs monétaires négociables sur un Marché qui est devenu notre seul paradigme et notre horizon indépassable. Il a gommé toute spiritualité qui ne subsiste que comme trace évanescente. La grande faiblesse de l’Occident qui nourrit l’islamisme radical, c’est bien son incapacité à inventer une spiritualité sans dieu, sans transcendance, une spiritualité immanente, en d’autres termes, postchrétienne.

 

Si l’occident est décadent – pour reprendre cette formule qui s’impose dans beaucoup de discours –, c’est sans doute qu’il n’y a plus de nations capables d’incarner ses valeurs, plus de nations et plus d’éducation nationale, je veux bien dire d’éducation aux valeurs nationales. L’éducation nationale aura été la marque d’une séquence aujourd’hui close de construction des États nation, structures incompatibles avec le nouveau monde à Manu, celui de l’alliance du Marché et de la Bureaucratie.

Jadis familiale, avant de devenir nationale, l’éducation est aujourd’hui l’affaire du Marché, et cette évolution fatale et structurante mérite qu’on y revienne et s’y attarde. Sous l’Ancien régime, époque où les gens bougeaient très peu, socialement et géographiquement, l’éducation des enfants était l’affaire de la famille élargie, et de la communauté, essentiellement villageoise. Et l’église y prenait évidemment sa place. Et les valeurs transmises étaient, de ce fait, traditionnelles : autorité du pater familias, du roi au nom de Dieu, de Dieu le père. Après la révolution, l’éducation est devenue étatique, et d’autant plus uniforme que l’État était centralisateur, jacobin. Qu’on se souvienne de la façon dont les langues régionales – je poste ces chroniques depuis la Bretagne – ont été quasi éradiquées. Et notre troisième république a poussé très loin cette logique, et l’école de la république a tenu, dans cette construction de la nation française et de la promotion de ses valeurs : liberté, égalité, fraternité, un rôle déterminant, avec, comme pivot, la figure de l’instituteur. Évidemment, la famille et la communauté ont continué à jouer un rôle, mais mineur ; grâce à quoi la langue bretonne s’est un peu maintenue, mais si peu. Mais de familiale, l’éducation est devenue nationale. Aujourd’hui, dans le nouveau monde, c’est le marché qui éduque, et les médias commerciaux ont remplacé l’école. Mais pas tant les journaux que les jeunes ne lisent pas, que la télé, et plus encore le cinéma, et depuis quelques années les réseaux sociaux où se développent de nouveaux métiers : celui d’influenceurs, par exemple. Mais plutôt que de pleurer sur la ringardisation de l’école, privée de son ministère de l’éducation, pour se contenter de la transmission de savoirs qui n’ont plus d’autre objet que de former les travailleurs dont le marché a besoin, on doit s’interroger sur les valeurs transmises par cette éducation de boutique, éducation de masse, transnationale. Car si l’État avait légitimement souhaité substituer en partie aux valeurs traditionnelles, les valeurs républicaines, le Marché promeut et impose aujourd’hui les siennes : démagogie, esprit de compétition, surexploitation, précarisation, loi du plus fort et mépris du faible, valorisation de l’argent, dématérialisation des engagements, tromperie, réification du monde, relativisme de toutes les autres valeurs ; et ses contrevaleurs : refus du don et de l’engagement. Et la technostructure en rajoute une couche. On appelle cela le nouveau monde et chacun est sensé y adhérer au nom de la modernité, faute de quoi, ceux qui s’y refusent sont moqués et leur refus montré comme une preuve de sénilité, de faiblesse, de ringardise. C’est ce que l’on appelle de la démagogique.

Pour rester, un moment encore, avec Pessoa

 

À Pessoa qui écrit à plusieurs reprises – ce qui me fait dire que la forme du propos est murement posée : « je gis ma vie » ; Pessoa, mon frère d’âme, pour qui j’ai tant d’affection ; je voudrais répondre à travers le néant où il vit depuis qu’il a cessé de rêver, que moi, j’aurais tenté toute ma vie, désespérément, de ne point la gésir. Péché d’orgueil, assurément, et vaine vanité.

Et l’amour dans tout ça ?

Pessoa, qui nous rappelle que « l’amour romantique est le produit ultime […] de l’influence chrétienne », écrit en juillet 1930 – je l’imagine à Lisbonne par une chaude soirée d’été, dans le petit meublé qu’il loue au quatrième étage de la rue des Douradores, sa fenêtre grande ouverte aux parfums qui montent du Tage jusqu’à la table de pin sur laquelle il est courbé et « pense ses impressions » : « Nous n’aimons jamais vraiment quelqu’un. Nous aimons uniquement l’idée que nous nous faisons de ce quelqu’un. Ce que nous aimons, c’est un concept forgé par nous – en fin de compte, c’est nous-mêmes. »

Je veux bien le croire. Mais reste le désir bien réel, parfois impérieux comme un dégout qui déséquilibrerait notre être et violenterait notre sensibilité : ruse de la nature selon Schopenhauer, conatus de l’espèce si l’on préfère user d’un mot de Spinoza. Et puis, ce plaisir, ou parfois cette épreuve quotidienne, domestique, du commerce de l’autre, tendre comme le bon pain ou dure comme un buis. Mais l’amour, lui, est une fiction, un supplément d’âme inutile et factice. J’en conviens.

 

Les couples qui durent ne se construisent pas sur les sables mouvants de l’illusion amoureuse, ce malentendu grossier. Ils se construisent, dans la durée, sur le plaisir partagé d’être ensemble, la confiance et l’estime ; et puis un désir qu’il ne faut jamais laisser s’étioler, quitte à utiliser tous les artifices de l’imagination et des fantasmes pour le maintenir chaud, quitte peut-être à s’en faire une éthique. Oui, c’est cela ! diététique et érotisme, c’est bien la seule religion qu’un peuple évolué devrait pratiquer. N’était-ce pas, d’ailleurs, la grande idée de Charles Fourier ? Moi Président… ; non ! moi ministre de l’Éducation nationale et des Cultes, réunissant, dans un sursaut d’honnêteté et un refus des hypocrisies ce que la laïcité a prétendu séparer, je substituerai, pour hâter la venue du « meilleur des mondes » –, en fait de « l’Harmonie » fouriériste –, à l’étude des tragédies classiques, l’apprentissage « par cœur » de sa théorie des mouvements, cet évangile d’avant-garde où il défend comme vertus cardinales : l’amour et la gastronomie. Mais, en distinguant évidemment les « amours d’harmonie » (amoures libérales et puissantielles) et les « amours de civilisation » (égoïstes et illibérales).

L’ère des comptables

Le primat du marché, c’est l’assujettissement de toute relation humaine aux canons de la pub : démagogie et promesses non tenues.

 

S’il me faut la définir au plus court, alors je dis que notre époque est démagogique. Prenez le Président Manu qui nous la joue sur le thème du progressisme : Nouveau versus Ancien monde, c’est-à-dire qui tient pour acquis que toute modernité serait un mieux – vieille lune et escroquerie intellectuelle puérile – et qui, par cet artifice de communication dont la grossièreté ne peut que me heurter, veut ringardiser ceux qui restent attachés aux anciennes valeurs, tous ceux qui refusent d’abandonner leurs vieux habits confortables et chauds, pour de nouveaux, branchés et colorés, mais taillés dans une toile de pauvre qualité. Et de quoi parle-t-il ?

Effectivement, chacun peut constater que le monde a changé, et je l’admets moi-même comme je pourrais dire que le temps change et que le vent se lève avec la marée qui flux ; ou encore qu’une aube naissante dans ses draps roses est la promesse d’un nouveau jour. L’Europe a déjà vécu de tels bouleversements, sans que les contemporains de ces mutations n’en aient d’ailleurs pris la juste mesure. Ainsi, aux premiers siècles de notre ère, nous sommes passés, ni pour le meilleur ni pour le pire, d’une ère païenne à une ère religieuse, en fait chrétienne ; et Nicée n’est, de ce point de vue, qu’un repère qui fait sens, car beaucoup d’évolutions religieuses, techniques, sociétales, ont concouru à cette émergence d’un nouveau monde idéel, et à la création de nouveaux paradigmes. Et dans le même ordre idéel, nous sommes progressivement passés, avec la Réforme – et là encore la fin de l’Ancien régime, bousculé par le Révolution, n’est qu’un repère chronologique –, de l’ère religieuse à l’ère politique. Et chaque fois, on pouvait légitimement mettre en regard et opposer dialectiquement nouveau et ancien monde, optimistes et pessimistes – autre façon de nommer les progressistes qui croient que l’avenir sera meilleur, et les réactionnaires qui, croyant qu’on va dans le mur, freinent des deux talons.

Aujourd’hui, nous sommes déjà engagés dans une nouvelle mutation, et le monde nouveau sera économique. Et si l’on veut, toujours de manière symbolique, rendre compte de cette histoire humaine, on pourrait au regard des périodes païenne, religieuse, politique, économique, proposer les images d’autorité du héros, du prêtre, du philosophe, et du comptable. Le monde est désormais gouverné par des comptables, et ce n’est pas un hasard si Manu est un économiste passé par la Banque Rothschild & Cie, puis par Bercy, et si son successeur sera probablement un produit de l’ENA dont l’univers sera limité aux chiffres et l’horizon à celui de la technostructure. Le champ politique est aujourd’hui déserté, ou réduit à l’économique si l’on préfère, laissant cette jachère aux populistes ; la nature ayant horreur du vide.

Le monde comme il est

Je ne suis pas le seul à avoir défendu cette idée : la philosophie est une optique, et cette optique est spirituelle. Dans « Totalité et infini », Levinas le dit d’ailleurs en ces termes – qui sont donc les siens. Et si j’ai de longue date adopté la formule, c’est que je crois à cette dimension essentielle de la philosophie : philosopher, c’est poser un certain regard sur les choses, comme au travers de la lunette d’un géomètre, avec quelques exigences : lucidité, mesure et droiture. Pas facile, et quelque peu présomptueux !

Pas facile de trouver les justes mots pour tenir un langage de vérité ; et c’est pourquoi je m’en prends si souvent à la démagogie de notre époque, car le propos du philosophe n’est pas de vendre, mais de redresser. En effet, Il n’a ou ne devrait avoir rien à vendre, ni idées ni concepts, ni la moindre idéologie ; mais il se doit d’éclairer, de donner à voir ou à entendre des édifiants, qui ne sont souvent que des faits choisis parce qu’ils font sens, même s’ils passent inaperçus du commun ; et de construire des concepts signifiants et méthodologiquement opérants. C’est ainsi que j’ai proposé, ici et dans d’autres textes, un cadre théorique des jeux de pouvoir et des dynamiques de captation à l’œuvre : au premier rang des forces au travail, le Marché, derrière lui la Bureaucratie, puis l’Opinion, ce que je nomme le Politique et enfin les Médias. Schéma simplifié, j’en conviens volontiers, mais qui m’aide à penser la société occidentale. Simplifié, car s’il est difficile de dénouer les Médias et le Marché – où classer Facebook ou Tweeter ? – il est tout aussi complexe de séparer vraiment, d’un côté l’Opinion et de l’autre les Médias qui la fond et la mesurent. Mais tout cela reste à méditer, et je voulais justement illustrer ce propos.

Il y a peu, suivant un bus, je lisais sur l’affiche à son derrière le titre et l’accroche du film : « Peppermint ». Cette accroche, en sous-titre de la photo d’une jeune femme belle, mais inquiétante, est celle-ci : « la justice a échoué, elle fera la sienne ». Je ne sais si la formule sera vraiment lue, ou si seule l’image dans les tons noir et sang retiendra l’attention, mais je crains que personne n’y voie le moindre mal.

 

Il s’agit évidemment d’un nouveau film américain, de genre, et que l’on peut classer dans la série des « Revenge stories », un genre déjà très ancien. Et si, curieusement, c’est le visage de Clint Eastwood qui s’impose à l’instant dans le rôle de l’Inspecteur Harry Callahan, un héros qui ne faisait pas dans la dentelle, beaucoup de films et de romans ont exploité la veine sanguinolente de la vengeance.

Ce nouveau film qui s’affiche aujourd’hui dans nos villes, comme une affiche de campagne électorale, véhicule une idéologie simple, sur laquelle je ne donnerai aucun avis : à savoir, si la justice ne donne pas raison à une victime, alors elle a le droit moral de se venger, et d’exercer une violence, voire une cruauté, moralement justifiée. Vieille idée qui se conçoit, et qui est le ressort de tant de tragédies où l’hubris de la vengeance est mise au rang des valeurs. Je pense aussi au Cid dont le récit épique prospère sur la même thématique. C’est quand même un peu l’Amérique de Trump, celle qui a la gâchette facile. Et on sait comment l’idéologie américaine, portée brillamment par Hollywood et les GAFAs infuse nos esprits. C’est en fait une idéologie préchrétienne, à la fois païenne, la colère d’Achille qui vient de perdre Patrocle, et juive, œil pour œil, dent pour dent. Tout le contraire du message des évangiles : tendre l’autre joue ; mais tout aussi contraire aux vertus républicaines : l’État étant censé détenir le monopole de la violence légalisée.

 

Et il faut bien remarquer que cette affirmation éthique qu’arborent les fesses des bus passe la censure française sans soucis, alors qu’une scène de sexe un peu trop crue serait interdite ou seulement tolérée, mais pas sans conséquence sur le classement du film. La Bureaucratie liberticide accepte donc que le Marché fasse la promotion d’une certaine éthique, objectivement antinomique aux valeurs républicaines, précisément françaises et jacobines, mais n’accepterait pas une outrance pornographique. Elle donne donc beaucoup plus d’importance à une question de mœurs sociétales que d’éthique politique. Et où se fonde ce puritanisme sexuel si ce n’est dans la religion chrétienne ? On ne peut donc que constater que la Bureaucratie, comme le Politique, plie, à la fois devant le Marché et ses choix idéologiques, et devant l’Église et son énorme difficulté à gérer sa libido. Oui, l’Église, comme ses prêtres, a une libido, et chacun a bien pris conscience de l’énorme difficulté de l’Église à aborder sainement les choses du corps et le désir des créatures de son dieu.

 

Et s’il faut encore rajouter quelques mots pour couper court à la remarque de mes lecteurs les plus vigilants, ou les plus exigeants, précisons ! Cette proposition qui est ici niée de refuser la vengeance est évidemment « christique », puisqu’elle constitue un enseignement fondamental du prophète juif. Elle n’a jamais constitué pour l’Église de Rome une quelconque valeur. Autre point qui ne sera pas ici développé, la chronique ayant ses règles de concision : l’idée qu’une victime acquière, de ce fait, un droit moral, ou se trouve élevée moralement du seul fait de sa souffrance, est bien chrétienne, même si je ne la trouve nulle part dans les évangiles qui professe exactement le contraire : la parabole des ouvriers de la onzième heure peut d’ailleurs être comprise ainsi.