Mais que font les écologistes ?

Ce n’est pas seulement l’information dramatique, prise au vol ce matin sur les ondes, mais les commentaires associés qui m’ont interpellé. Mais rappelons déjà cette consternante nouvelle. Une jeune adolescente en vacances à La Réunion a été tuée par un requin bouledogue, alors qu’elle se baignait à quelques mètres de la plage. Que dire de plus sur les faits ? Pourquoi commenter l’horreur, l’effroi que cette information peut susciter ? Comment imaginer la douleur des parents, ou s’y associer ? De ce dernier point de vue, la chose est pour moi impensable et tout ce que je pourrais écrire serait en-deçà ou à côté, donc déplacé. Je m’abstiendrai donc : incapacité à dire ou pudeur, c’est selon ce que l’on voudra bien en penser. Mais laissons cela aux journalistes qui doivent bien faire leur métier, et aux politiques qui ne peuvent laisser passer l’information, ni la relation d’un problème, sans donner l’impression qu’ils s’en saisissent, et qu’ils ont encore prise sur la vie comme elle va. Et c’est le plus interpellant. Le député-maire de Saint-Leu, commune du drame, s’est légitimement ému de l’accident, et a exigé que l’on « éradique les requins » qui viennent chasser près de la plage « en toute impunité ». Cet élu socialiste, qui a beaucoup fait parler de lui lors de la publication de son patrimoine, ou en réponse aux menaces proférées par lui de son possible exil fiscal à Saint-Maurice, utilise ici un vocabulaire autant remarquable que banal. Évoquer la possible impunité du prédateur, c’est accréditer l’idée que cet accident homicide est un crime qui devrait être puni. Mais si le squale devait être puni – il est aujourd’hui recherché –, je me demande au nom de quoi. Au nom de la justice et de loi ? De la morale ? De l’autorité des hommes sur la nature ? Comme victime expiatoire sacrifiée ici sur l’autel de la cohésion de la communauté insulaire ?

Les lois des hommes s’appliquent aux hommes et constituent l’éthique d’un corps social constitué dans le cadre de l’Etat civil. Les animaux, me semble-t-il, en sont restés à l’Etat de nature, n’ayant jamais constitué de société, au sens humain du terme. Nos lois, légitimes pour nous, ne sont pour eux qu’une violence sans autorité, celle de la loi du plus fort, et jouant sur les mots pour dire ce que ce drame intervenant sur une  commune qui s’appelle Saint-Leu m’inspire, je dirais que l’homme est un loup pour le requin[1].

Peut-on les éradiquer au nom de la morale ? Je n’en suis pas sûr. Même si je ne mets pas sur le même plan la vie d’un homme et celle d’une sardine – mais je serais curieux de voir la chose avec les yeux de Dieu. D’un point de vue moral, il me semble que l’acte qui consiste, pour le requin à manger de la chair humaine, et pour l’homme à ouvrir une boite de sardines à l’huile, est du même ordre. Et j’assume ce point de vue très spinoziste. Et si l’un des deux, de l’homme ou de l’animal, est possiblement coupable de crime, c’est évidemment l’homme, car il agit en conscience, et parce qu’il a la capacité à penser ses actes – en l’occurrence à détruire certains équilibres fragiles qui conduisent un squale dangereux à proliférer et à venir chasser trop près du rivage. Mais ce crime, s’il en est un, n’est de toute façon pas contre-nature, car les prédateurs existent naturellement, et ne constituent pas une bizarrerie de la création. C’est le jardin d’Eden, où rien ne meurt ni ne pourrit, où l’agneau vit dans l’intimité du loup, qui constitue un fantasme, une version d’utopia, un eu topos qui est le lieu de nulle part.

Le requin attaque – au moins cette espèce particulière – parce que c’est dans sa nature, et qu’il ne peut s’affranchir de ce qu’il est ; disons-le d’une manière volontairement outrancière : parce que Dieu l’a voulu ainsi, et le créateur étant par définition, par construction conceptuelle, omnipotent, omniconscient, omniscient, il savait le drame avant qu’il advint. Faut-il éradiquer les requins mangeurs d’hommes, comme d’autres espèces nuisibles à l’homme : le tigre, le lion, le crocodile, le moustique, le percepteur d’impôts et le contractuel préposé à la distribution des PV de stationnement ? Peut-on poser cette question aux croyants Dieu ? Mais, c’est plus encore l’avis des écologistes que j’aurais souhaité connaître. Mais je les vois plus promptes à intervenir sur une problématique de couloir de bus qu’à gloser sur la question du statut de l’animale, ou sur la relation de l’homme à la nature.



[1]. J’admets que le jeu sur les mots est un peu tiré par les cheveux – mais comment résister ? –, car j’ignore l’origine du nom de Saint-Leu. Mais je pense qu’il s’agit de Saint-Loup, car en vieux françois, loup se disait leu. La formule « l’homme est un loup pour l’homme » (Homo homini lupus), vulgarisée par Hobbes, est très ancienne, et on la retrouve déjà chez Plaute.

Et si le temps n’existait pas ?

Je ferme un petit livre d’un chercheur italien nommé Carlo Rovelli et titré de manière énigmatique « Et si le temps n’existait pas ? ». Ce livre, petit par la taille mais par ailleurs passionnant, avalé en quelques heures et avec gourmandise, présente sommairement et de manière très vulgarisée la théorie des boucles dont ce théoricien de la physique (avec le concours de son ami Lee Smolin) est l’inventeur. Et je ne résiste pas au désir d’écrire ces quelques lignes pour pousser ma réflexion sur cette question si complexe de la nature de l’espace, quitte à prendre l’énorme risque, en commentant ce texte, de faire quelques erreurs ; mais sur des sujets aussi pointus, chacun étant naturellement candide est pardonnable de ne pas tout comprendre et de vouloir donc rester à la surface des choses.

On sait, depuis que la théorie de la relativité générale est assimilée, que l’espace-temps est un champ, assez comparable au champ électromagnétique découvert par Faraday et mis en équations par Maxwell. Et ce champ gravitationnel, conceptualisé et mis en équations par Albert Einstein, ne doit donc pas être nécessairement imaginé dans un espace d’observation, comme un objet conceptuel contenu dans un contenant aux limites finies ou infinies, mais comme l’espace lui-même ; c’est du moins l’option défendue dans cet ouvrage. Et sur ce champ se superpose le champ électromagnétique. La substance du monde – et tous ces termes vulgaires et équivoques devant être expliqués par ailleurs – peut donc être imaginée, en simplifiant évidemment le propos pour le ramener au niveau de mon entendement, constituée de ces deux champs de forces – forces électromagnétiques et forces gravitationnelles, qui sont deux des quatre forces fondamentales décrites par la physique contemporaine – et de matière. Et ces champs sont modifiés, l’un par la présence de charges électriques auxquelles le champ électromagnétique s’adapte en ouvrant des lignes de force (de Faraday) entre les charges, l’autre par la présence de masses qui courbent le champ gravitationnel, autrement dit l’espace-temps.

Mais on sait aussi, comme Rovelli nous le rappelle, et parce que la mécanique quantique nous l’apprend, que la matière est granulaire, donc discontinue, ce que toute la philosophie grecque avait pressenti en inventant le concept d’insécables (d’atomos), et qu’à l’échelle de l’infiniment petit, l’exactitude devient probabiliste.

La théorie des boucles, qui tente de concilier ces deux grandes révolutions épistémiques du XXe siècle, ces deux théories également vérifiées par l’expérience, mais à des échelles différentes, et qui semblent incompatibles ou du moins fausses à des échelles qui ne leur conviennent pas (la cosmologie, ou la structure élémentaire de la matière), nous propose l’idée d’un espace qui peut être imagé sous la forme d’une maille dont les nœuds sont des quanta d’espace-temps et les fils des liens, le long desquels les lignes de forces gravitationnelles s’orientent.

On peut donc en induire plusieurs conjectures très perturbantes du point de vue du simple bon sens. Mais le bon sens n’est-il pas la simple traduction d’une représentation mentale qui doit tout, d’une part à notre sensibilité, d’autre part à ce que Hume appelait la coutume.

Tout d’abord, l’espace maillé, ou bouclé, s’appréhende comme un objet conceptuel, une trame sur laquelle s’inscrivent ou s’impriment  les phénomènes. Il est tissé de fils  noués, ou de nœuds reliés entre eux pour former un réseau nodal. Cet espace-temps n’est donc pas un contenant, une boite, éventuellement vide mais un contenu qui n’est pas contenu et qui constitue un continuum spatiotemporel discontinu. Car c’est un autre sujet d’étonnement : il existerait des quanta d’espace-temps et l’on passerait de l’un à l’autre par « sauts », quantiques,  de manière discontinue, deux positions d’espace-temps étant toujours séparées d’un nombre fini de quanta, et la plus petite distance entre deux positions serait d’un quanta et cette « distance » minimale ne pourrait être réduite, cet espace occupé spatiotemporelement ; ces « trous » entre deux grains d’espace ne correspondant pas à des espaces vides car ils sont vides d’espace. Puis-je proposer à mon lecteur l’image d’un tas de sable, dont les grains seraient tous identiques, et chaque grain serré contre ses proches voisins ? Enfin, cette maille est souple, déformable, et la distance relative entre deux points – mesurée comme longueur du vecteur dont ces points forment les extrémités – varie donc suivant l’état du champ perturbé par les objets qu’il contient et qui le courbent, y créant des accidents, des zones plus ou moins singulières.

Mais d’autres questions me viennent à l’amble de cette tentative de décrire ici ce que je ne comprends pas totalement, ce que les articles qui vulgarisent des théories extrêmement complexes me donnent à penser, que je conçois de manière très imparfaite, malgré le secours de la métaphore, et retranscris en boitant un peu.

Peut-il y avoir des trous dans cet espace-temps granuleux, des accros dans cette trame par où des objets physiques, un arbre, un homme, un astre, une galaxie, pourraient disparaitre ? Et si l’objet y tombe, par quelle force attirée ? Et pour tomber où ? Hors de l’espace-temps ? Je m’interroge aussi, essayant de sauver la vision newtonienne de l’univers, celle d’un monde qui a sa propre géométrie et où les objets se meuvent, sur la possibilité que cet espace-temps qui est la trame de notre univers, sur laquelle s’accroche la matière sensible un peu comme une tache sur un drap, soit contenu dans un espace, un volume qui pourrait contenir d’autres espace-temps, parallèles, voire même sécants. Mais de quelle nature serait-il, ce multivers que je ne conceptualise pas, et qui serait alors comme un fil à linge où pendraient une infinité de draps claquant au vent métaphysique d’un souffle divin. Mais c’est peut-être trop de tropes pour des concepts qui ne peuvent être décrits que par le langage des équations? Et si notre espace-temps se déforme, c’est évidemment parce qu’il interagit avec des objets qu’il contient.

Terminons sur l’essentiel. Carlo Rovelli, constatant que la variable Temps n’est pas nécessaire à l’écriture des lois fondamentales de l’univers, s’interroge sur l’existence du temps et semble admettre qu’il pourrait être réduit à une perception. Mais cette proposition n’étant pas développée, elle ne saurait me convaincre. Que veut-il dire ? Que le temps ne serait, comme la vitesse ou l’accélération, qu’une dimension du mouvement ? Notre univers serait alors « réduit » à un espace à 3 dimensions concevable, non comme un volume euclidien fini ou infini (ou peut-être fini mais sans limites, sans bords – comme par exemple la surface d’une sphère), mais comme un champ quantique déformable, auquel se superpose un second champ électromagnétique, et des particules insécables en mouvements qui interagissent entre elles et avec les champs. La vérité est sans doute proche de cette proposition conceptuelle. Reste que notre vision de l’univers ne peut pas être réduite à une vision purement mécaniste, même si la mécanique quantique qui doit beaucoup à Heisenberg introduit une dimension d’incertitude.

Et ce que je retiens d’essentiel dans ces théories en germe (celle des boucles), ou très établies (ce que j’appellerais la théorie des champs électromagnétiques), c’est ce concept si difficile à appréhender de champ. L’univers semble réductible à des singularités corpusculaires ou énergétiques interagissant avec des champs  quantiques qui sont des espaces de virtualités structurés (champ gravitationnel et champ électromagnétique). L’univers, considéré comme le Tout, est donc un ensemble de champs impermanents qui se déforment continuellement sous les effets des singularités auxquelles ils réagissent. Et je ne peux, sur le registre de l’analogie, m’empêcher de mettre en correspondance conceptuelle cette vision du monde avec celle que Schopenhauer nous suggère en considérant que le monde vrai est « monde comme volonté », et notre réalité sensible et phénoménale « monde comme représentation ». Le philosophe allemand invente au début du XIXe, en écho visionnaire à une parole scientifique limbique, une vision du monde, proprement révolutionnaire, perturbante, et pourtant mon expérience personnelle m’en démontre toute la pertinence et la profondeur. Le « monde comme volonté », tel qu’il nous invite à le considérer, est un champ au sens physique du terme ; mais la volonté doit être ici appréhendée, non pas comme volonté psychologique, volition, mais comme volonté d’être du monde en soi, force et dynamique irrépressible qui met tout l’univers en tension, et permet à notre monde de prendre toutes ces formes phénoménales que nous lui connaissons. Schopenhauer définit cette volonté cosmologique comme force vitale, éternelle, irrésistible, libre mais soumise à ses propres lois qui sont celles de l’univers ; un devenir en marche, un effort sans fin vers un devenir qui ne constitue pas une fin. Et cette force aveugle, ce vouloir vivre qui n’a d’autre but que d’être, existe indépendamment des phénomènes, comme les champs de force que la physique décrit et qui existent sans dépendance ontologique aux corpuscules élémentaires et aux corps physiques constitués. Et cette volonté, cet « Un » qui constitue le monde en soi, est multiple dans ses formes phénoménales. Et je me demande si notre monde immatériel de la pensée n’est pas constitué, ou du moins appréhendable ainsi, comme un champ spirituel qui imposerait sa loi à des pensées qui moduleraient sa forme. Cette dernière image n’étant pas sans sympathie avec une certaine intuition platonicienne.

Revendication de la liberté de pisser debout (où il sera question de la théorie du genre)

Je me défie d’autant plus des dogmes politiques qu’ils prennent appuis sur quelques évidences difficilement contestables. C’est d’ailleurs un artifice de bonimenteur de foire, que de débiter des évidences pour extorquer l’accord du chaland, et pour ensuite, prenant appuis sur ce premier assentiment, lui vendre ce dont il n’a nul besoin, ou lui faire avaler une pilule amère ou une couillonnade habile. C’est par exemple tout l’art rhétorique d’un Besancenot. La vérité, elle, n’a  jamais besoin de fondements, se contentant d’être, et souvent évanescente ; par contre méfions-nous des architectures branlantes posées sur un socle solide. Mais venons-en plutôt à mon propos et abordons le sujet par ce qui ne devrait pas prêter à discussion.

Dans les  sociétés humaines, les statuts et les places relatives des hommes et des femmes procèdent de l’histoire et prennent la forme de la tradition. Et cet habitus a pour origine déterminante le processus biologique de reproduction des mammifères ; autrement dit la maternité.

En effet, si hommes et femmes occupent des places discriminées, c’est que l’homme est un père en puissance et la femme, potentiellement une mère. Et cette répartition naturelle des rôles dans le processus génital, le fait que la grossesse et l’allaitement  – laissons de côté les règles menstruelles – échoient à l’une, alors que l’autre se voit mieux doté en force physique que sa compagne, a desservi  la femelle qui s’est trouvée piégée par l’enfant, la famille, et a permis au mâle fécondateur de s’arroger et d’occuper naturellement une position dominante dans le couple, et par extension dans la société. Mais je conçois que l’on puisse le regretter, et souhaiter s’affranchir de la nature. Même si la modernité n’est pas réductible à ce désir de contester l’autorité de la nature.

Les rôles ont donc été distribués par l’histoire des peuples suivant un  processus qui procède de caractères biologiques et des conditions même de développement des sociétés humaines. Et l’histoire, sur ce socle d’une différence sexuelle incontestable, a permis l’existence de deux genres : masculin et féminin, homme et femme, le soleil et la terre, Mars et Eros. Chacun peut et doit l’admettre : la sexualité procède de la biologie, et le genre de la tradition. Mais le genre découle d’une manière non déterminante du sexe. Ainsi, et pour ne prendre qu’un ou deux exemples, si les petits garçons portent des shorts ou des pantalons, alors que leurs sœurs vont habillées en robe, cela est à mettre au crédit – voire au débit selon certaines – du genre et non du sexe ; et d’un genre qui procède du sexe. Pour ce qui est de la vaisselle ou de l’aspirateur, il en est évidemment de même. Voilà pour les évidences, et précisément ce que l’on doit concéder à la théorie du genre.

Nos traditions sont évidemment destinées à évoluer, et elles ne s’en privent pas, soit sous la pression d’une évolution progressive des mœurs – de plus en plus de filles portent des jeans –, soit sous celle, plus politique, des morales nationale ou ethnique. Et mon propos n’est pas ici de réfléchir, ni aux fondements de la morale, ni aux causes profondes de l’évolution des mœurs. Il me suffira de remarquer que le concept d’histoire peut être appréhendé en distinguant par exemple l’histoire des techniques, l’histoire économique, l’histoire des idées – de l’homo sapiens, laborans, ludens,  economicus.

Que les femmes, mais aussi un nombre important d’hommes souhaitent remettre en cause une tradition que l’on peut qualifier de machiste, me va bien et j’adhère personnellement  à cette ambition. Et si l’on ne peut remettre en cause le sexe des individus, on peut donc travailler sur le genre. Car si le sexe est acquis, à la naissance, le genre est une construction culturelle et ce qui a été construit peut être déconstruit. Mais il convient néanmoins de se poser une question simple : pourquoi faudrait-il changer les choses ? Je ne vois qu’une réponse « morale » à cette première question : pour libérer les femmes. Et des évolutions majeurs ont d’ailleurs fait bouger considérablement les choses depuis un petit siècle : La contraception, l’IVG, la PMA, la gestation pour autrui, demain le clonage humain. Ces évolutions  médicales, qui touchent toutes à la maternité comme fondement du genre, vont permettre de redistribuer les rôles, mais ne changeront rien au fait, ni qu’existent des êtres aux différences évidentes, hommes et des femmes, ni qu’hommes et femme s’attirent et se fascinent naturellement ; car la nature a des principes qui permettent la survie de ‘espèce. On doit aussi rajouter l’accès des femmes au salariat, c’est-à-dire à la pire servitude que l’humain ait connue. Bienvenue à nos sœurs !

Le projet politique des promoteurs de la théorie des genres m’apparait donc comme l’ambition de supprimer le genre (et pourquoi pas ?), et de ne conserver dans leur perception de l’humain que le sexe, que l’on ne peut escamoter. Je vois deux limites à cette ambition, qui constituent des réserves fortes.

En premier lieu, je m’interroge sur les ressorts profonds de cette ambition. Ce projet s’inscrit-il dans une démarche vertueuse de défense de principes démocratiques : liberté, égalité ? Il s’agirait alors de libérer les femmes de la domination masculine, et de permettre aux citoyens comme aux citoyennes d’avoir les mêmes droits.

Ou s’agit-il d’une forme de règlement de compte, de guerre des sexes non déclarée que je qualifierai de prosélytisme féministe ? Il s’agirait alors de faire payer aux hommes quelques millénaires de servitude féminine.

En second lieu, je m’interroge sur la simple possibilité d’escamoter le genre, et de tordre le cou sans réflexion aux traditions. Je pense qu’alors, on prendrait un risque énorme en « jetant, en quelque sorte, le bébé avec l’eau du bain ». On ne saurait évidemment escamoter le genre pour de multiples raisons. La première est phylogénétique. Je pense qu’il a été suffisamment démontré que certains caractères acquis pouvaient, selon un processus encore mal connu, s’inscrire dans les gènes et enrichir ou modifier l’innéité. Je pense donc qu’indépendamment de l’éducation, la psychologie d’un bébé mâle et différent de celle d’un bébé femelle. Je n’irais pas jusqu’à plaider « l’éternel féminin », ou expliquer comme Schopenhauer que le caractère est transmis par le père et l’intelligence par la mère » mais les différences sexuelles ne se limitent pas à « en avoir ou ne pas en avoir », et qu’on aurait tort de renvoyer au genre tout ce qui ne constitue pas une différence biologique ou morphologique.

Enfin, on peut s’étonner de la confusion si souvent présente dans les discours entre égalité et similarité. Que les hommes et les femmes soient égaux (ou égales) en droits et en devoir, n’implique pas, fort heureusement, qu’ils soient sexuellement, ou plus largement physiquement, racialement, identiques. Je remarque d’ailleurs que ce sont les mêmes qui défendent cette idée de similarité et dans le même temps font la promotion de la diversité ethnique.

Pour ce qui est de la tradition, pourquoi faudrait-il la détruire, sauf à ce qu’elle offense la morale ? Je pense évidemment à l’asservissement des femmes, l’inégalité des citoyens devant la loi, plus largement à l’atteinte aux libertés individuelles. Mais les traditions forment aussi le ciment de toute nation, et il est extrêmement dangereux de les faire évoluer trop vite. Méfions-nous de ne pas le abandonner toutes, c’est-à-dire de renoncer à notre culture au risque de voir d’autres communautés nous imposer la leur, que nous accepterons par respect de certaines minorités agissantes, ou du fait des complexes qui sont les nôtres.

Nous devons être très attentif aux justifications des modifications culturelles que l’on nous propose, défendre nos traditions quand elles ne font de mal à personne et garantissent une stabilité psychologique, émotionnelle, affective aux individus – pourquoi vouloir faire porter aux garçons des jupes ? Quelle justification morale ? Que cherche-t-on ? Pourquoi renoncerait-on à coller sur les portes des toilettes des logotypes imagés, où l’on voit, stylisés sur l’un, un homme en pantalon, et sur l’autre une jupe.

Je mets d’ailleurs chacun en garde contre cette tentation de nier la biologie. Nier la différence objective des sexes, différence biologique, culturelle, psychologique, c’est nier la réalité, et c’est surtout refuser l’autorité de la nature – et c’est bien la question qui est posée par la possibilité du clonage humain.  Et je dis que si l’humanité évolue à grande vitesse vers le mur des réalités où elle va se fracasser, c’est bien que nous refusons l’autorité de la nature, et confondons en permanence modernité et progrès, alors que notre modernité est de plus en plus porteuse d’une part de regrès, aujourd’hui infiniment plus importante que sa part plus positive. Pour ce qui me concerne, j’élèverai mes petits-fils comme j’ai élevé leurs pères ; et je leur apprendrai à pisser debout. Pourquoi rompre cette tradition ? Serait-ce de nature à libérer les femmes ? Et cette habitude procède-t-elle du sexe ou du genre. Si mon chien lève la patte en pareille circonstance, sexe ou genre ? Il ne me gêne pas que nos traditions aient construit, dans le prolongement d’une différence physique fondamentale, essentielle – car l’équilibre du monde se joue sur deux polarités, mâle et femelle, positive et négative, attractive et répulsive, vide et plein, acide et basique, équilibre qui se résout par le neutre –, des genres qui sont des constructions culturelles. J’entends les défendre comme on défend ses habitudes, ses traditions, sa culture, sans prétention à les considérer comme supérieures. Et je suis ouvert à les faire évoluer si elles offensent une morale que je réduis ici, à la liberté des individus dans leur diversité ethnique, religieuse, sexuelle, et à l’égalité devant le droit.

Je conclus ici en revenant sur le titre de mon propos. Le choix tient évidemment plus au plaisir de faire un clin d’œil à Fichte qu’à celui de choquer. Mais, s’il est,  par ailleurs, toujours nécessaire de chercher l’accroche, je revendique mêmement l’un et l’autre de ces choix.

J’ai regardé le soleil en face et j’y ai vu la mort

Bien qu’un usage linguistique courant mais malheureux, qui confond la mort et le néant du non-être, nous laisse penser le contraire, la mort n’est pas un état et n’a donc pas d’autre réalité que phénoménale ; car ce qui fût et qui est mort n’est plus. Et ce processus que nous connaîtrons tous sans le vivre pleinement, qui ponctue une histoire tragi-comique comme une chute dérisoire, échappe à notre conscience qui se dissout alors dans ce moment ultime de la désincarnation du moi. Nous tomberons tous un jour, et nos survivants en parleront au passé : il a chu ; et s’il fût avant de choir, il n’est plus aujourd’hui. Cette chute qui est aussi un échec de la vie, ou du moins le mat de la partie que la fortune nous propose – ce terme de mat vient d’ailleurs de l’arabe mata pour : il est mort – n’est donc, pour chacun d’entre nous, qu’une perspective, inéluctable, mais inconcevable. Car la mort n’est que ce passage où le corps chute en terre et où l’âme, dit-on, fuit vers le mystère, entre la vie de l’être et son néant, et dont je ne saurais dire si ce passage est instantané ou non. Nos mythologies le décrivent comme une traversée en barque que j’imagine si frêle sur ces eaux noires au sommeil menaçant. Qu’importe les images que l’on invente pour se rassurer. Toute croyance aussi effrayante soit-elle, l’est moins que le mystère scellé.

La vie devient alors ce qu’elle a toujours été et qu’elle réalise enfin, le passé de notre mort ; et le néant est son futur – pauvre truisme ! La mort n’est que ce présent d’un instant tragique qui fût ou qui sera, et où tout se ponctue dans une bascule métaphysique.

Et c’est bien cet instant singulier qui effraye, comme la perspective de se jeter dans l’eau glacée, et non l’idée d’un non-être limbique qui tout au plus nous perturbe et nous frustre, froisse notre orgueil de vivant.

Le bonheur est une éthique

Si l’aptitude à être heureux procède évidemment beaucoup d’une conformation psychologique particulière – et à ce titre, on doit plutôt plaindre les mélancoliques –, le bonheur est aussi, et sans doute plus fondamentalement, une construction philosophique qui résulte d’une discipline quotidienne. Et personnellement, je crois plus à un eudémonisme dynamique stoïcien, conquérant, celui de Marc Aurèle, ou d’un Nietzche qui fait le choix de l’amor fati, qu’à l’hédonisme d’un Aristippe de Cyrène que Diogène Laërce nous décrit comme jouisseur, mais prétendant « dominer ses passions sans les éteindre tout à fait », ou qu’à la quête épicurienne d’une ataraxie fondée sur le renoncement à tous les plaisirs qui ne seraient ni naturels, ni nécessaires.

Encore faut-il échapper au vrai malheur, celui du handicap physique ou de la maladie grave, de la violence politique, oppressive ou répressive, du dénuement matériel dans une société d’abondance, de la perte irréparable dont on ne peut faire son deuil. Il doit alors être possible de cultiver le bonheur comme on cultive son potager[1], de se construire une âme heureuse comme on sculpte la pale image d’un dieu, mais cela demande une attention de chaque instant, et requière aussi une forme d’isolement, de retrait. Côté discipline, sur le registre d’une pratique attentive et consciencieuse d’une vie sage, au quotidien, il faut prendre soin de son corps en évitant les excès, et chacun sait que la limite est d’autant plus vite atteinte que l’homme est âgé et le corps fatigué. Il faut pareillement prendre soin de son âme, être attentif à la beauté du monde, cultiver les pensées positives et se libérer de la peur. Vaste programme… Difficile programme pour l’homme qui est prisonnier de sa condition sociale, aliéné par ses responsabilités familiales ou sociétales, pour l’individu esclave d’une conscience formatée par une éducation névrosante ou tourmentée par la culpabilité ; et nous le sommes tous, plus ou moins gravement. Il faudrait aussi pouvoir vivre dans le luxe, évidemment à la mesure de ses moyens, et Aristippe qui répondait à ceux qui lui reprochaient de fréquenter une certaine courtisane Laïs « Je possède Laïs, mais je n’en suis pas possédé », n’avait pas tort. Evidemment, dans l’absolu, le luxe c’est de disposer de temps et d’espace (et d’une belle santé pour en jouir) – denrées rares et chères et que notre modernité est incapable de produire, ce qui la condamne –, c’est-à-dire avoir la possibilité de s’extraire de la foule ; mais ce peut-être aussi cette quantité de petites choses qui rendent la vie plus belle quand on jouit de tout, et qu’on s’efforce d’en jouir en conscience, et au présent : un petit déjeuner sur la terrasse au printemps, le chant d’un oiseau, un bain de mer, le frottement de deux épidermes – pour reprendre la formule de Marc Aurèle –, l’air matutinal purifié par la fraicheur de la nuit, l’écoule attentive du silence,  la vie lente, du temps paresseux, une chemise propre passée après la douche, une table mise comme pour un dimanche, une page d’écriture qui se tient, toute seule.

Mais cela requière, et c’est aussi la proposition épicurienne, de « vivre au jardin », seul ou de manière sectaire entouré d’âmes parentes. Si ce n’est pas possible, si l’on n’a pas ce courage de rompre avec le monde, il reste à rentrer en soi, et à chercher ce jardin en des lieux plus intimes. Mais cela n’est alors qu’un échec que l’on accepte comme l’exil après la défaite.

Et terminons comme Montaigne conclut les Essais, en citant Horace   « Carpe diem – Cueille le jour. Et je veux bien communier dans cette pensée conclusive et testamentaire : « C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être ». Et il rajoute avec beaucoup d’humour et dans la langue du XVIe siècle : « Si avons-nous beau monter sur des échasses, car sur des échasses encore faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes-nous assis, que sus notre cul ». Belle leçon d’humilité…



[1]. L’image me venant naturellement, c’est aussi à Montaigne que je pense, lui qui écrivait souhaiter que la mort le prenne plantant ses choux.

Droit de vote dès la naissance

Je viens de lire avec au moins autant d’intérêt que d’étonnement que le quotidien japonais « Nihon Keizai Shinbun » – ce quotidien économique qui publie l’indice Nikkei – proposait d’abaisser l’âge de la citoyenneté au Japon à « zéro an ». L’article, qui débute par cette accroche : « Faisons voter les bébés », suggère plus précisément, pour contrebalancer le poids trop lourd des seniors dans la vie politique d’une société japonaise très vieillissante, de donner le droit de vote dès la naissance ; à charge des parents des mineurs de moins de quinze ans de voter à leur place. On aurait pu, bien évidemment, attendre d’un média plutôt conservateur, des propositions moins radicales : abaisser simplement l’âge légal du droit de vote à dix-huit, seize ou quinze ans ; pourquoi pas quatorze ? Mais cette idée reste intéressante, car elle nous oblige, pour la considérer sérieusement, à remettre en cause quelques a priori.

Remarquons incidemment que, dans nos démocraties dégénérescentes, la citoyenneté est souvent réduite au droit de vote, alors qu’en d’autres temps plus élitistes – autre temps, autres mœurs politiques –, elle se matérialisait par le droit, ou plutôt l’honneur de défendre par les armes la cité en danger. Citons Benjamin Rush, l’un des pères fondateurs de la démocratie américaine, qui remarquait que « bien que tout pouvoir vienne du peuple, il n’est sien qu’au soir de l’élection ». Et visiblement, cela arrange bien toute la classe politique qui ne souhaite pas que l’électeur-contribuable ait d’autres droits citoyens que celui de voter, une fois de temps en temps, c’est-à-dire de choisir entre quelques candidats proposés par les partis de gouvernement. Evidemment, il a bien d’autres droits, mais ceux-ci ne procèdent pas de sa citoyenneté. Mais là n’est pas l’essentiel de mon propos.

Mettons aussi de côté, quelques autres questions adventices sur les conditions requises pour voter : être national – sans exclusive de la nationalité requise, ce qui pourrait faire débat –, non destitué de ses droits citoyens. Il n’est pas, en effet, ou plus ici nécessaire d’être un homme au masculin, d’avoir fait son service militaire, de payer un minimum d’impôts pour être citoyen. Le concept d’égalité est passé par là comme un laminoir et a réduit la citoyenneté à rien. Aujourd’hui, on ne conçoit plus la démocratie qu’égalitaire, le suffrage qu’universel, les droits de l’homme et du citoyen que confondus, et le demos assimilé au plethos. Mais ce ne sont là que des a priori, et ces a priori ont créé des sociétés de moins en moins humaines, coupées de la nature, immorales et parfaitement aristocratiques – ou plus justement ploutocratiques. Et revenons à cette proposition surprenante qui interroge très directement l’idée de majorité politique, c’est-à-dire de maturité éthique. Et là encore, nous vivons et pensons sur quelques certitudes historiquement et culturellement construites, même si leur évolution récente est significative. Par exemple, on considérait encore récemment que le caractère de la femme était puéril, et qu’elle ne pouvait ni gérer, ni se gérer – relire ce que Schopenhauer dit des femmes –, ou que les jeunes gens de dix-huit ans ne pouvaient voter – en France la majorité fût de 25 ans avant d’être abaissée en 1793 à 21 ans.

La première idée simple que ce concept traduit est l’idée du primat de la droite raison (pour le dire dans les termes de la philosophie des Lumières), c’est à dire de la raison raisonnante. Mais comment ne pas y souscrire ? Pour bien décider, décider justement, c’est-à-dire selon la morale, il convient de connaitre, de comprendre, d’envisager et de prévoir les conséquences du choix requis ; mais sans doute aussi de désirer, d’aimer, de compatir. Et cela requière des capacités à appréhender, stoker et analyser des informations, à les décrypter, et à développer des raisonnements logiques, inductifs ; mais sans doute aussi à sentir et ressentir, à être affecté par le monde ; sans oublier, loin d’un utilitarisme de premier degré, à promouvoir certaines valeurs. En d’autres termes, il faut, au citoyen éclairé et responsable, une expérience et une culture, ainsi qu’une aptitude à la réflexion sur soi et sur le monde que les plus jeunes n’ont pas encore eu le temps d‘acquérir. Il faut que la conscience soit « mûre », qu’à l’école de la vie, le prétendant citoyen ait fait ses classes. Et il faut aussi qu’il ait conservé des capacités intellectuelles suffisantes. Mais comment s’assurer qu’un individu ait bien atteint son âge de raison, ou ne l’ait pas dépassé, en sombrant dans la sénilité ?

Je vois de toute façon dans cette approche très largement répandue et cette vision très partagée des choses – que par ailleurs je ne conteste pas –, une foi exorbitante dans la raison, et une confiance excessive dans nos fonctions logiques. Et je me demande si ce n’est pas simplement cela qui nous emmène dans le mur. On voit d’ailleurs qui si notre système est construit sur un socle de principes de droite raison, il fonctionne suivant des dynamiques psychologiques qui procèdent toujours de l’Hubris. Quoi de plus passionné que le personnel politique, de moins logique que la chose politique et de moins rationnel que les choix politiques. On ne peut que constater que certaines erreurs faites par nos dirigeants ne le seraient pas par un adolescent de quinze ans ; à croire qu’un certain type de formation obscurcirait le jugement, ou couperait celui qu’elle formate des réalités élémentaires – a-t-on d’ailleurs déjà vu un major de l’E.N.A. avoir de l’imagination -, ou que la griserie du pouvoir ferait perdre à celui qui l’exerce toute mesure. Et quoi de moins rationnel, de moins laïque que la symbolique républicaine : l’amour de la patrie, celui du drapeau, le goût exacerbé des légendes et des mythes républicains, celui plus contestable encore de l’héroïsme et du sacrifice, la poitrine gonflée devant les baïonnettes par un chant hurlé pour oublier sa peur et par lequel on communie en abreuvant nos sillons d’un sang impur.

Et je me demande aussi sur quels principes justifier qu’un citoyen doive voter. Voter est un droit, pourquoi faudrait-il que ce devienne un devoir ? Pourquoi faudrait-il que donner son avis soit une obligation ? Si l’on ne sait pas… Pourquoi cette injonction à prendre parti ? Si l’on considère que l’on n’a ni l’information suffisante, ni la compétence politique, ni l’intelligence suffisante pour décider… On peut parfaitement, alors que le clergé politique nous explique tous les jours que la complexité du monde justifie la confiscation du pouvoir par des experts fonctionnarisés, considérer qu’effectivement on n’y comprend plus rien et qu’il serait prétentieux de donner son avis. Et si l’on s’en fout, si l’on considère que tout cela est vain, que la vérité est ailleurs ? Se désintéresser de la politique serait immoral ? Quelle autorité « morale » en a-t-elle décidé ainsi ? Et je conclurai cette volée de piques sur un point plus essentiel. Il conviendrait de toujours distinguer ce qui est de l’ordre de l’administration des affaires collectives, et dont la gestion devrait échoir aux commissaires désignés par le peuple, et ce qui procède des choix politiques fondamentaux, et que le peuple souverain, ne devrait pas déléguer. Dans un contexte mondialisé, sur une planète surpeuplée et surarmée, l’administration d’un grand pays est effectivement l’affaire d’équipes bien formées, compétentes, et dont les choix ne doivent jamais procéder de la morale, mais de l’efficacité, en relation avec un objectif clairement défini et précisément défini par ceux au service desquels ils devraient être. Les décisions politiques, elles, celles du souverain, qui ne peuvent être prises que sur le plan moral, c’est-à-dire de manière constituante d’une éthique, doivent procéder d’autre chose. Ce devrait être le monopole du peuple assemblé, et l’idée de faire tomber cette barrière de la majorité citoyenne me parait aussi surprenante soit elle, intéressante.

Qu’est-ce qu’un pacifiste ?

Prolongeant une rubrique précédente et rebondissant sur cette belle formule « Je t’aimerai si je le peux, je te tuerai si je le dois », je m’interroge, dans un contexte particulier, sur la nature du pacifisme et je veux bien tenter cette définition : un pacifiste, c’est de mon point de vue un partisan radical de la paix, capable de la défendre les armes à la main. Ce n’est donc pas tout à fait un non-violent, à moins que l’on puisse le définir comme un « non-violent, sauf en dernier ressort ». Mais qu’appelle-t-on violence ? L’insulte est-elle violence ? Et le mépris ? Présenter l’autre joue n’est-elle pas déjà violence ?

Mais précisons le contexte de ce propos. L’Europe vient de décider à une majorité relative de ses états constituants, de lever l’embargo sur les armes à destination des rebelles syriens. Après la conférence de juin, des armes seront donc livrées, ce qui permettra aux djihadistes de renverser le régime de Damas et d’établir demain sur cette terre mésopotamienne (qui est aussi celle de l’Iraq) une dictature religieuse sunnite et d’imposer la charia. Devait-on prendre parti dans cette guerre entre les monarchies arabes sunnites et l’Iran chiite ? L’Europe chrétienne menacée idéologiquement par une poussée musulmane conquérante devait-elle s’engager dans une guerre de religion qui n’est pas la sienne ? Je ne sais pas. Je relève, sur un autre registre, l’argument des opposants à la levée de l’embargo qui ont prétexté que « l’Europe serait une zone de paix » ; ces propos ayant été rapportés (sans doute mal) dans ces termes à la radio. J’ai un peu de mal à comprendre ce que cela veut dire. Soulignons déjà que l’Europe a connu récemment quelques guerres, et n’est, de ce point de vue, à l’abri de rien. Il me va bien que notre vieux continent qui en a tant souffert – mais après tout pas plus que d’autres – veuille faire la guerre à la guerre, et souhaite défendre la paix et la concorde entre les peuples. Qui pourrait refuser de souscrire à ces valeurs pacifistes ? Remarquons aussi que tout plaidoyer pour la paix – je pense à celui d’Erasme – est un appel à la tolérance, et me parait inséparable du concept de laïcité, à moins de revenir au paganisme antique. Mais à quoi sert d’avoir des valeurs si l’on n’est pas capable de les défendre. Quelle crédibilité peut-on avoir quand on parle de paix, si on n’est pas capable de faire la guerre ? C’est un peu l’idée de la dissuasion nucléaire dont l’efficacité est aujourd’hui plus contestable.

Si nous tenons à préserver ou à promouvoir la paix, nous devons, sur un premier registre, celui des idées, cultiver la tolérance, en affirmant d’une voix posée, claire et forte nos valeurs, car elles constituent notre identité, notre éthique nationale, et nous devons avec la même attention protéger nos traditions et notre culture comme on entretien sa maison, et sans doute aussi ne pas avoir honte de notre histoire ; et sur un second registre, celui de l’action, nous ne devons céder sur rien, cultiver les vertus stoïcienne de rigueur et de courage, améliorer nos lois quand elles peuvent l’être ou qu’elles offensent la justice, et les appliquer avec rigueur, c’est-à-dire avec humanité. L’Europe ne peut se permettre d’être un géant économique au ventre mou, à l’âme démissionnaire et aux muscles inhibés, un géant économique dont la faillite serait aussi morale et qui regarderait monter sa décadence, comme on regarde passer le train de l’histoire, bouche ouverte, assis sur un banc au soleil, en rêvant à sa jeunesse passée.

Réinterrogeons nos valeurs, partons à la recherche de ce qui reste du génie français, et battons-nous sur tous les plans pour défendre et la tolérance et la paix.

Du don

Un don financier n’est jamais une preuve de hauteur morale, mais ne prouve évidemment pas plus le contraire, et je ne tomberai pas dans cet ornière dogmatique qui conduit à croire que le pauvre serait par nature plus honnête que le riche (trop riche pour être honnête …), ou que son comportement serait plus moral que celui de l’homme fortuné. L’argent n’a pas grand-chose à voir avec la morale, et l’un et l’autre ne sont pas incompatibles, même si Paul de Tarse a écrit dans une de ses épitres (celle à son disciple Timothée) que « l’amour de l’argent est la racine de tous les maux » (1 Tm 6, 10). Mais je ne confonds pas l’argent et la cupidité. Et la pauvreté, comme la souffrance, ne sauve pas, et si la fatalité souscrit à notre égard et sur le registre de l’équité ce que nous pourrions considérer comme une dette morale, nous ne pourrons jamais nous prévaloir d’aucune reconnaissance de dette, d’aucune lettre de crédit pour gagner notre place au paradis.

Certains donnent par compassion, et donner quand on a peu est du domaine du partage (le manteau de Martin de Tours). Et si agapè est traduit, selon les sources, par amour ou charité (voir les vertus théologales chrétiennes), je préfère associer l’amour au partage (la symbolique évangélique de la multiplication et du partage des pains), car pour passer de la charité au mépris, il n’y a qu’à gravir un barreau ou deux de cette échelle qui permet de regarder l’autre, en surplomb, avec condescendance. D’autres donnent sans partager, car ils ont tant, et ce qu’ils donnent ne leur manque pas.

Et il est clair que beaucoup donnent parce qu’ils en ont les moyens, et que, pour le dire simplement, plus on est riche et plus on peut donner et qu’alors c’est se donner bonne conscience – on devrait d’ailleurs dire s’acheter bonne conscience. Car envoyer un chèque évite de se déplacer, de s’investir, de sa salir les mains, d’être en contact avec la misère, de se retrouver face à ceux qui souffrent. On donne, comme on acquitte un impôt, et puis on passe à autre chose, le cœur plus léger et l’esprit plus serein.

Pouvons-nous être tenu politiquement responsables d’être ce que nous sommes ?

Feuilletant, comme on effeuille une marguerite, un essai de Schopenhauer sur le libre arbitre – un peu, beaucoup, … –, je repense au concept de liberté, un peu comme on ferait l’inventaire d’une pièce encombrée, découverte derrière une porte dérobée.

Ce faisant, je retrouve aussi dans le texte que je parcours rapidement, quelques a priori très autobiographiques sur la nature humaine : notre philosophe nous y explique que le caractère de l’enfant lui est transmis par son père et son intelligence par sa mère. Voilà qui devrait faire hurler – mais ce n’est pas me concernant sans un certain plaisir – les féministes et plus largement les tenants de la théorie du genre. Mais on ne peut évidemment réduire l’œuvre de l’auteur des Parerga à quelques énormités, ou aux charges ad hominem contre la pensée hégélienne : sa supposée fatuité l’indispose, sa réussite incontestable le révulse, son charabia l’insupporte ; il ne peut donc consentir à la moindre de ses idées. Il déteste Schelling, Fichte et donc surtout Hegel dont il dit qu’il a jeté sur la philosophie « le voile du verbiage le pus creux et du galimatias le plus stupide qui ait jamais été entendu, du moins en dehors des maisons de fous ». Et pourquoi le nier, il ne me déplait pas qu’il soit ici quelque peu outrancier, et parfois de mauvaise foi. Mais c’est aussi un philosophe majeur, à l’écriture claire et élégante, à la logique redoutable, en somme un authentique modèle à penser.

Dans cet essai, Schopenhauer distingue par nature, trois types de liberté : une physique, la seconde intellectuelle, la troisième morale, c’est-à-dire le libre arbitre. Ou pour le dire autrement, mais pas mieux, une liberté de faire, une autre de penser et une d’être. Les deux premiers types nous renvoyant à ce que l’on pourrait nommer la liberté sociale, ou politique, et ce sont peut-être les seuls dignes d’intérêt – sauf pour des théologiens comme Augustin, Erasme, Luther, Malebranche ou Pascal et d’autres encore,  car ils se sont tous exprimés sur le  libero ou servio arbitrio » ; mais je m’y attarderait peu.

On sait que la première liberté est négative – et Schopenhauer le dit bien en ces termes – car elle se problématise comme une antinomie de la servitude. Elle ne se conçoit donc qu’en creux, en relation d’opposition ou de résistance à une forme d’aliénation – seule réalité concrète, positive mais douloureuse – dont on cherche à lever le joug, à se libérer. La liberté physique existe donc en politique come posture de résistance ou comme mouvement de libération. Car on est libre de faire si l’on n’est pas être empêché de faire par un pouvoir oppresseur, un règlement, une situation, un handicap. Voltaire le dit clairement dans le « Philosophe ignorant » : « Je suis libre quand je peux faire ce que je veux ».

Que dire, si l’on veut s’en tenir à l’essentiel, de la liberté de penser qui est surtout pour Schopenhauer une liberté de raisonner ? Peut-être une phrase pour remarquer que la problématique posée est moins celle de la liberté de penser, que celle de la pensée libre, ou juste. Car qui peut empêcher autrui de penser ce qu’il pense ? Mais qui peut aussi se prévaloir d’une pensée libre ? Chacun peut penser, faute d’autres moyens de l’empêcher de penser que de le tuer, ou de la déshumaniser totalement. Mais l’expérience des camps – je pense à Primo Lévi – montre qu’il n’est possible d’empêcher un homme de penser qu’en le poussant aux plus extrêmes limites de sa condition d’homme, au-delà d’un certain point de non-retour ou la raison vacille. La question de notre capacité à développer une pensée libre est évidemment centrale et notamment en politique, et c’est l’une des clés de voute de la philosophie de Krishnamurti. S’agissant de la liberté morale, du libre arbitre, c’est-à-dire de notre liberté à faire des choix, et il le sont tous sur le registre moral, Schopenhauer, qui en conteste l’existence comme je la défends, avec les mêmes arguments mais sous une autre forme, nous explique simplement que les choix résultent d’une part de motifs, d’autre part du caractère du sujet, l’un et l’autre rendant le choix retenu totalement nécessaire. Sa démonstration est limpide, mais révèle une volonté pédagogique de simplifier pour clarifier limitant parfois la portée de ses analyses. Il semble d’ailleurs le reconnaitre quand il rend hommage, comparativement, à la profondeur de la pensée complexe de Kant. Mais Nietzche qui a beaucoup lu Schopenhauer le remarque aussi dans le Gay Savoir : « Est-ce sa dure intelligence des faits, sa bonne volonté de clarté et de raison qui si souvent le font apparaitre tellement anglais et si peu allemand ? ».

On comprend bien que les motifs sont définis comme extérieurs au sujet et s’inscrivent comme phénomènes dans une chaine corrélative qui fait dépendre la volonté de ces motifs, mais le distinguo entre cause – incidente ou suffisante – et corrélation – d’influence ou déterminante –, n’est pas abordée. En conclusion, nous ne saurions donc être arbitre de choix qui, étant considérés d’une part les motifs d’autre part le caractère, seraient toujours les seuls possibles, nécessaires, sans que nous ne puissions jamais décider autre chose que ce que nous décidons. L’analyse est pertinente, les conclusions peuvent être pondérées, et l’on peut se demander pourquoi distinguer le caractère qui n’est qu’un motif parmi d’autres, peut-être le premier. Mais justement, ce qui me parait essentiel c’est bien de considérer comme cause déterminante – mais non suffisante – le caractère, et de remarquer que même si ce caractère à une histoire constituante, voire phylogénétique, il n’empêche, qu’au moins au moment où le sujet opère un choix, ce caractère qui le détermine est bien celui d’un sujet singulier rendu à son autonomie, et que c’est donc bien lui qui décide « librement », libre mais construit par une histoire dont il a relativement les moyens de s’affranchir. Et l’essence même de l’être peut d’ailleurs, dans une vision existentialiste, être réduite à notre volonté et à son caractère. Pour le dire dans les termes de Voltaire «  nous voulons ce que nous voulons », faute de pouvoir vouloir autre chose que ce que nous voulons, et c’est bien nous qui le voulons ainsi. La question restant ouverte de la liberté d’être ce que l’on est, ou qui l’on est. Car si nous sommes ce que nous voulons, sommes-nous libre d’être ce que nous sommes ? Nietzche répond à cette question, en expliquant que pour nous libérer, il faut consentir à ce que nous sommes, reprenant l’antique formule de l’Ode Pythique « Devient qui tu es ». Mais la formule hégélienne (Schopenhauer m’excusera de l’évoquer) « la liberté est la nécessité comprise » dit à peu-près la même chose. Poser la question de la liberté morale sous la forme d’une liberté d’être, c’est se demander plus simplement si Gandhi ou Hitler avaient la liberté d’être autre chose que ce qu’ils furent, et si ces deux personnages historiques furent responsables de leur caractère et de leurs actes. Schopenhauer conclut donc que le libre arbitre n’existe pas, en réfutant la formule populaire : « nous ne sommes pas responsable de ce que nous sommes, mais nous le sommes de ce que nous faisons », considérant que nous sommes nécessairement ce que nous sommes devenus, et que notre volonté en est déterminée, elle aussi sans contingence.

Mais s’il faut politiquement en retenir quelque chose, je conclurai par quelques mots qui me permettront de revenir sur mon sillon.

On doit pouvoir en politique, si l’on accepte de s’affranchir du judéo-christianisme – dont l’islam n’est qu’un rameau (je crois que l’expression est de Paul Veyne) –, considérer que le Mal n’existe pas, ce dont je saurai m’expliquer ; si l’on fait preuve d’un véritable esprit laïc, que la faute morale n’existe pas, car la morale ne parle qu’aux consciences singulières et n’a donc rien à faire en politique, ce dont je saurai m’expliquer pareillement ; si l’on admet que notre être n’est qu’imparfaitement descriptible par notre nature, mais d’une manière plus pénétrante par une singularité construite qui procède de notre histoire, exprimable par ce qui n’est pas subsumable aux caractères de l’espèce, que notre être est notre volonté et s’exprime par notre volition – je veux ce que je veux, car je veux ce que je suis, et je suis ce que je veux (ces formules sont de Schopenhauer) ; alors nous sommes libres de nos choix singuliers, même si ces choix sont non contingents, donc nécessaires. Nous sommes donc politiquement responsables de nos choix. Et cette responsabilité devant les hommes, doit être posée non pas comme une vérité révélée ou démontrée, non pas comme Logos, mais comme un dogme politique ou religieux – un peu comme celui de l’infaillibilité pontificale –, comme présupposé nécessaire à la politique, et elle peut être alors une responsabilité avec ou sans fautes. Et si faute, il y a, elle pourra être appelée au tribunal des réalités sociétales (en référence au droit), au tribunal de l’histoire (une faute politique), et à celui des consciences individuelles. Mais la politique ne peut que s’en tenir à la loi, et en appeler à la responsabilité devant la loi.

Un peu de pragmatique

Qu’il me soit ici permis, sans être linguiste, de faire un peu de pragmatique ; et commençons par une question bête, bête comme un dimanche maussade en juin : faut-il être tolérant avec les intolérants ? La question est évidemment clivante, et toute réponse justifiée par l’équivocité du concept est recevable, mais montre bien la dimension rhétorique de ce jeu sur les mots. J’ai donc pris soin de rouvrir quelques dictionnaires pour assoir mes positions, car pour le mescréant philosophant, homme de peu de foi, pyrrhonien par ailleurs et adepte des théologies négatives, se méfiant aussi de l’idée que l’on se fait des choses et des mots, être tolérant, c’est être respectueux des choix qui ne sont pas les nôtres, et admettre qu’ils doivent pourtant avoir droit de cité. C’est donc ne pas surfaire notre croyance, nos choix, nos valeurs. Mais il y a une tolérance appliquée aux idées et une autre aux actes, et ce n’est pas la même chose, même si la seconde pourrait être défendue comme la conséquence logiquement induite par la première. Le fondement de l’une est la simple, mais si fondamentale liberté de pensée, et pour l’autre l’éthique du groupe, dont la finalité ne peut être que la liberté physique des citoyens.

Si l’on écarte donc l’idée de maison de tolérance – encore qu’un dimanche gris de juin, … – M. Larousse m’y parle, sur un mode très chrétien, de respect, d’indulgence, de compréhension (tolerare, c’est supporter), et aussi de liberté limitée. Son collègue Littré y met quelque dédain et me parle de condescendance et d’indulgence. Mon vieux dictionnaire, hérité de ma mère qui le reçu à la communale comme prix de fin d’année, se montre encore moins tolérant, ou plus calotin, en déclarant « Disposition d’esprit par laquelle on donne à l’erreur autant de droit qu’à la vérité », mais adoucit un peu le propos dans une seconde définition : « supporter, permettre avec indulgence ce qui est mal ou ce qu’on croit mauvais ». Sur le plan des idées, je me tiendrai donc au respect de l’autre, car respecter ses idées, c’est le respecter, lui, et inversement. Etre tolérant, c’est donc simplement accepter la subjectivité des avis, et plus encore revendiquer sa singularité. Un disciple de Pyrrhon, s’il est sincère et logique, est donc toujours tolérant, mais aussi, paradoxalement, celui d’Epictète – il suffit pour s’en convaincre de lire les « Pensées pour moi-même » de Marc Aurèle ; et c’est pourquoi je me définis parfois, en faisant mon miel de tout ce qui me convient ici ou là, comme un épicurien, sceptique et conséquemment stoïcien. Mais retourner le concept et parler d’intolérance clarifie peut-être le propos. Un intolérant est un individu qui, pour le dire dans les termes de Grenier, a cet esprit d’orthodoxie qui me révulse tant. Et tous mes engagements antireligieux trouvent là leur source unique et essentielle. La foi des uns et des autres ne m’a jamais posé problème, et je n’ai jamais considéré le croyant de haut, encore moins avec mépris ou condescendance. Chacun se débrouillant avec ses angoisses existentielles et trouvant le réconfort qu’il peut, là où il le peut. Et qu’y a-t-il de plus respectable que des convictions fortes ? Mais l’esprit d’orthodoxie, c’est tout autre chose, et particulièrement en religion. Citons E. Bournouf dans « La science des religions » : « Chaque orthodoxie a pour opinion qu’elle est la seule bonne et la seule vraie. On n’a presque pas vu d’églises pour lesquelles l’intolérance, ainsi entendue, n’ait été un principe fondamental et une condition d’existence ».

On pourrait évidemment pondérer cette dernière remarque et ne l’appliquer qu’aux monothéismes, et partant convenir que toute république théologique est nécessairement totalitaire. Car pour les religions païennes et autres polythéismes, ou les panthéismes c’est autre chose. On pourrait aussi prolonger la réflexion pour en complexifier la nature et en modérer les conclusions, constater avec Paul Veyne que le christianisme est plutôt un « polythéisme moniste », que le Iahvisme fut d’abord une monolâtrie (ou un hénothéisme), mais cela ne retire rien au propos.

Sur le plan des idées, il faut donc être tolérant, toujours, avec tout le monde, faute de quoi on serait porté à l’intolérance, puis au mépris, enfin à la haine. Et je me tiendrai là, ferme, dans cette posture très voltairienne du philosophe de « Micromégas » et du « Traité sur l’intolérance ». D’ailleurs, cette tolérance peut-être une position de combat, un retranchement défensif, car tolérer l’intolérance, c’est bien, relativisant la parole que l’on porte, relativiser aussi la sienne, et lui dire que son point de vue, comme le nôtre, n’est qu’un parmi tous les autres ; et qu’au-delà des points de vue, il y a le droit.

Mais le mot tolérance, puisque j’évoquais une évidente polysémie, est aussi utilisé sur le registre des actes, permis ou non, comme une suspension partiel du droit commun. Larousse parle d’une « liberté limitée accordée en quelques circonstances » – j’en déduis en des circonstances d’exception –, mais en un sens plus moderne on peut parler d’une liberté dérogatoire, c’est-à-dire assimilable à un laxisme ponctuel, passager, sans vraies conséquences. Et je conclurai sur deux remarques.

Accorder une liberté n’est jamais, par nature, une tolérance ; c’est une justice, ou une erreur. Car seul l’intérêt général peut justifier de limiter les libertés individuelles. Je défends d’ailleurs que la santé ou la sécurité d’une personne ne saurait justifier de restreindre sa liberté personnelle et cette position est chez moi cardinale. La consommation d’alcool, particulièrement de grain de malt, éventuellement distillé dans la vallée de la Spey, est liberticide, mais il en est de même pour le cannabis. Et il est parfaitement possible de conduire des politiques de santé publique, d’alerter les consommateurs sur les dangers de leurs addictions, de faire de la prévention, de combattre les trafics, sans attenter aux libertés. Toute loi inutile, incomplètement justifiée, trop lourde, inadaptée, doit être modifiée ou supprimer. Et on ne peut parler de tolérance quand on corrige un droit inefficace ou liberticide. Le droit étant supposé juste, dans les deux sens du terme, il n’y a donc jamais lieu d’y déroger, sauf, et c’est le second point en des circonstances particulières.

Suspendre une loi, ponctuellement, soit dans l’espace (en un lieu où le droit commun ne s’applique pas, ou bien s’applique différemment), ou dans le temps, ou à l’occasion d’un évènement (une manifestation, un carnaval, des saturnales) est de l’ordre de la tolérance. Suspendre le droit pour une catégorie de personnes est d’un tout autre ordre, infiniment plus contestable. Il ne s’agit là que de laxisme qu’on ne saurait accepter, sauf à considérer, s’il faut le redire encore, que la loi prescrite est liberticide et non justifiable.

Il faut donc, exercice difficile, défendre la tolérance comme les libertés individuelles, combattre les lois iniques ou injustes, affirmer sans complexes et sans surfacture nos valeurs, et ne rien céder sur le plan du droit. Exprimons-le plus radicalement, sous une forme sentencieuse qui choquera celui qui ne verra dans cet aphorisme, la formule de rhétorique : Je t’aimerai si je le peux, je te tuerai si je le dois.