L’humanisme, ma bête noire

Nous sommes tous un peu épicuriens – mais il faudrait évidemment s’entendre sur ce terme –, quelque part aussi stoïciens, et, comme l’écrit Bergson, nous avons tous deux philosophies, celle de Spinoza et la nôtre ; et beaucoup sont kantiens sans le savoir, comme tant d’athées que je connais sont désespérément chrétiens sans même s’en rendre compte. Et quasiment tous se prétendent humanistes, parfois la main sur le cœur, comme d’autres jurent la paume droite couchée sur la bible. Dans ce contexte, il est dur de combattre l’idéologie humaniste, mais surtout cette position antispéciste n’est pas comprise. Et j’en viens à me dire que c’est par de petits exemples que l’on peut faire la meilleure pédagogie de ce qu’est l’humanisme et faire comprendre pourquoi on peut combattre ce qui n’est qu’une idéologie comme une autre, mortifère, et pour cette raison contestable.

 

Je m’interrogeais, moi qui ne suis pas fumeur, sur cette façon française de les culpabiliser, cette méthode qui prend ici la forme assez violente d’un avertissement sur les emballages : le tabac tue. Mais on peut, tout en la contestant, comprendre sa logique. Mais alors pourquoi ne peint-on pas sur la carrosserie des plus grosses cylindrées : « rouler en gros cube bousille l’environnement » ? La réponse est simple : dans le cas du tabac, il s’agit de protéger la santé humaine, directement affectée, et tout peut alors se justifier. Dans le second cas, il s’agit de la santé de la planète, et personne ne conçoit d’élever la nature au niveau de l’homme. On peut se passer de fumer, comme souvent de rouler dans une grosse voiture, mais il faut préserver les libertés, quitte, non seulement à indiquer au fumeur le risque qu’il prend, mais aussi que son addiction n’est pas politiquement correcte. C’est d’ailleurs pourquoi la publicité pour le tabac est interdite. Pour la bagnole, il s’agit de la santé de la terre, et on ne procède pas à ce « name and shame » et nos médias restent saturés de publicités pour de grosses voitures, des SUV et des 4×4 dont l’usage n’est le plus souvent pas justifié pour les personnes qui les achètent. Sur les paquets de clopes, c’est « Fumer tue », ailleurs que « l’alcool tue ». Pourquoi n’est-il pas gravé sur le bois des fusils de chasse : « Chasser tue » ou « Tuer tue » … la faune, donc la nature. Parce que tuer un humain en l’enfumant est inacceptable, sauf quand c’est un président qui l’enfume. Mais tuer un oiseau migrateur sans avoir l’excuse de devoir se nourrir, uniquement pour son plaisir de tirer ce coup serait innocent. C’est bien cela l’humanisme, mettre l’homme et ses besoins, l’homme et son plaisir au-dessus du reste.

 

Les spécialistes nous disent qu’environ 60 % des espèces sauvages animales ont disparu depuis 1970 et que près d’un million d’espèces pourraient disparaître d’ici quelques années. Et Pierre Cannet responsable porte-parole du WWF déclare : « En un demi-siècle, l’humanité a détruit ce que la planète terre avait mis en place pendant des millions d’années, et cet impact, malheureusement, l’humanité va le ressentir, car pour se nourrir, pour vivre, l’humanité a besoin de cette nature ». Le malheur serait donc celui-là ! Quelle plus typique déclaration humaniste ! Quelle plus anthropocentrée façon de considérer le problème ! Ce qui devrait nous désoler, c’est pas la mort des espèces, mais que l’homme risque de souffrir de cette perte de biodiversité. Voir et poser les problèmes ainsi, c’est travailler à une solution où l’homme ayant éradiqué toute vie animale trouverait d’autres moyens pour se nourrir, vivre sans avoir besoin de la nature. Et je vois qu’on y travaille. Je dénonce cette idéologie, en précisant…

Les fumeurs ne me gênent pas, s’ils n’enfument pas les autres. L’usage raisonné d’un 4 x 4 par qui en a besoin ne me pose pas non plus de problème. Et la chasse ? Elle se justifia longtemps et a pu prendre une dimension culturelle. Mais à l’heure de l’effondrement des espèces, ces prélèvements sont-ils encore justifiables ?

Lettre à Greta

L’humain me désespère, je l’ai déjà dit, écrit ici maintes fois ; et m’inquiète plus encore l’état du monde et précisément de la terre, subtil écosystème qui gravite autour d’un soleil qui se meurt en se consumant lentement. Je sais la vanité des choses, l’impermanence essentielle de l’univers et l’inconsistance d’un humain prétendument créé à l’image et à la ressemblance de dieu ; et je m’interroge toujours sur cette formule : orgueil de l’homme ou mépris pour le créateur ?  Mais restons sur terre : l’homme l’épuise et la salope avec la désinvolture d’un gamin un peu jean-foutre, un branleur, pour le dire en français compréhensible ; et chaque observateur un peu attentif à ces choses peut voir que nos jours sont comptés et que le métronome s’affole, pris d’une tachycardie heurtée. Pourtant, je ne discerne encore aucune réelle prise de conscience de l’urgence de la situation. Après une allocution vide de propositions, on nous dit que le président français aurait renoncé à se coltiner ce problème si prégnant. J’évoquais il y a peu, en regard de l’impéritie politique, la mobilisation des plus jeunes, l’exemple de Greta Thunberg, mais sans doute avec trop d’optimisme car la mobilisation contre le réchauffement climatique est bien la preuve d’une absence d’appréhension du problème. Car ces jeunes, au demeurant sympathiques, confondent déjà la maladie et ses symptômes. Et le fait qu’ils se mobilisent pour lutter contre le symptôme montre bien qu’ils dédaignent le mal même qui nous ronge, c’est-à-dire un modèle de développement qui conduit à la destruction systémique de notre environnement.

Le réchauffement climatique n’est évidemment qu’une conséquence parmi beaucoup d’autres de la destruction de l’environnement et de l’impact toujours plus grand, toujours plus fatal des activités humaines sur les écosystèmes naturels. Réglons le problème climatique et rien ne sera réglé. Les espèces vivantes continueront à disparaitre, la terre à se stériliser, l’homme à perdre tout contact avec une nature qu’il méconnaît et méprise. Présenter l’agonie de la terre que nous avons provoquée comme un problème climatique, c’est le réduire, l’ignorer, faire preuve d’une grande inconscience ou se voiler la face ; et c’est perdre un temps précieux. Et c’est aussi, d’une certaine manière, faire preuve d’humanisme, c’est-à-dire tout ramener à nous, à notre confort d’hommes dénaturalisés, urbains. Le vrai problème n’est que nos vies soient menacées par la montée des océans, les canicules à répétitions, des incendies immaitrisables, des ouragans sans précédent, des catastrophes naturelles insurmontables. Non, le problème est qu’en détruisant la terre (je veux dire ses fragiles équilibres), nous avons condamné un nombre considérable d’espèces vivantes.

Homme, mon frère et ma sœur, quand vas-tu regarder le problème en face ? Richard Powers, après Jared Diamond, le dit simplement « Une croissance exponentielle dans un système fini mène à l’effondrement ». Surexploitation et gaspillage des ressources naturelles, pollution des terres et des mers – sans parler de l’atmosphère –, déstockage massif du carbone et déforestation. La solution est simple à poser, si difficile à mettre en œuvre. Il nous faudrait être moins nombreux, beaucoup moins nombreux et que chacune baisse drastiquement sa consommation et sa pollution, son empreinte écologique, sachant que l’écart entre les consommations individuelles des uns et des autres est supérieur à cinquante et doit être diminué, rééquilibré. Et il faut nettoyer, reboiser et peut-être réensemencer les mers. Car nous avons partiellement vidé les océans de leurs poissons et de leurs mammifères, modifier la salinité des mers, partout violer la planète. En moins d’un siècle, nous avons fait disparaître la moitié des arbres qui sont les meilleurs pièges à carbone. Et un arbre qui disparait c’est tout un écosystème qui meurt. Le réchauffement climatique n’est pas la cause de tout cela, mais l’une de ses conséquences fatales, et il faut s’attaquer aux causes et non aux conséquences, même si elles sont, elles-mêmes causes d’autres catastrophes, car une carte qui tombe en entraine une autre dans sa chute.

Mais, je le redis, l’homme se moque de ce qui ne le touche pas, et si la nature disparait, que lui importe ? Pourvu que l’air qu’il respire dans ses villes lui convienne, que les gazons de ses parcs urbains soient bien verts, qu’il reste quelques arbres aux ronds-points, quelques potagers sur les toits des immeubles. Et si un sanglier perdu s’égare dans une zone commerciale, ou si un chevreuil apeuré traverse une avenue de banlieue, ou que dans la nuit noire d’une résidence de campagne, les yeux d’un loup percent, alors ces bêtes seront abattues pour que l’ordre des hommes demeure. L’homme se fout de la nature, car il la méconnaît et n’a plus guère de contacts avec elle. Il finit même par confondre le jardinet ridicule de son petit pavillon pour un coin de nature, et se convaincra bientôt qu’il sert la nature en élevant une poule sur le béton de son garage.

Il n’y a pas de prise de conscience de la gravité de la situation ni des causes profondes du mal, et nulle remise en cause de notre système économique et de notre idéologie. Et s’il faut dire les choses, il s’agit de la marchandisation du monde et de l’humanisme. Je le dis à  Greta Thunberg : il ne sert à rien d’interpeler la classe politique si l’on ne dénonce pas un système bourgeois qui réifie le monde et ne le considère que sous le rapport de sa valeur marchande, et une idéologie qui promeut l’idée que la terre a été créée à l’usage de l’homme qui pourrait croitre indéfiniment, quitte, après avoir épuisé la terre, l’avoir croquée comme une pomme d’or ou presser comme une orange bleue, à se projeter sur Mars ou ailleurs, pour piller et saloper d’autres planètes. Citant Richard Powers dans « l’Arbre Monde », je livre cet avertissement glaçant : « La Terre sera monétisée jusqu’à ce que tous les arbres poussent en lignes droites, que trois personnes possèdent les sept continents, et que tous les organismes vivants soient élevés pour être abattus ». Oui, Greta, c’est bien cela qu’il faut dénoncer et combattre. Il nous faut partout protéger la nature, rendre partout où cela est possible la terre à la forêt ou aux herbes sauvages – souvenons-nous qu’il fut un temps ou l’Europe n’était qu’une immense forêt –, nettoyer les océans et les mers, diviser dans les pays riches notre consommation par trois – pour commencer –, mener des politiques ambitieuses de réduction de la démographie. Et le plus essentiel, et cela peut paraître paradoxale, il faudra rapprocher l’homme de la nature, c’est-à-dire cesser de favoriser sa concentration dans des mégapoles dont l’importance économique, politique devra diminuer. Et c’est aux jeunes de s’engager dans cette voie.

Appel à la désobéissance civile

Peu avant sa mort, Hessel écrivait dans un court texte à l’adresse des jeunes : « Indignez-vous ! » Testament salutaire qu’une jeune fille comme Greta Thunberg semble avoir entendu ; figure emblématique d’une jeunesse qui semble se réveiller et garde encore l’espoir de changer le cours des choses. Mais si cela est encourageant, c’est évidemment un peu court et ne pourra servir à quelque chose que si cela peut être prolongé. Je veux dire, politiquement… L’émotion est nécessaire, souvent salutaire, car sans émotion pas de mobilisation ; mais il faut aussi donner une forme politique à ces émotions : désir, refus, action …

Dans des sociétés démocratiques, il n’y a pas lieu de réinventer la politique, le système étant le garant d’un dialogue citoyen productif d’idées nouvelles, de consensus opérants, un dialogue prometteur des changements et des ajustements nécessaires. Mais dans une société où le pouvoir n’appartient pas aux gens, mais à une élite plus ou moins corrompue, alors je ne vois comme forme d’action politique que l’affrontement direct avec les forces de l’ordre en place ou la désobéissance civique.

Civique, parce qu’il y a un devoir de désobéissance, c’est-à-dire d’objection de conscience, quand un système qui rogne quotidiennement les libertés individuelles, qui bafoue des valeurs essentielles, dont la bureaucratie méprise une grande partie de la population, est à point bloqué, incapable de se réformer et de répondre aux aspirations du plus grand nombre. Il y a devoir de désobéissance, et cette désobéissance civique devient alors la forme la plus rationnelle et la plus responsable de l’expression de la citoyenneté face à un pouvoir qui, pour être légalement élu, n’en est pas moins illégitime, car non démocratique. Et je distingue bien, un pouvoir légal, comme celui d’un monarque héréditaire, ou élu par un parti unique, et un pouvoir légitime, c’est-à-dire accepté, voire choisi par une large majorité de la population.

 

Il me semble que ces notions de consentement ou de refus, d’obéissance ou de désobéissance sont essentielles, non seulement en politique, mais aussi plus largement parce qu’elles disent quelque chose de la nature humaine. Et, sans peur de pousser trop loin mon propos, je dirais que si l’expression des droits de l’homme le ramène au rang de l’animal, c’est dans ses devoirs qu’il s’élève au-dessus de lui ; car l’intelligence humaine est une intelligence qui a conscience d’elle-même et de son environnement. L’homme n’est grand que dans ses refus de consentir à ce qu’il réprouve, et aussi dans sa capacité à assumer et à revendiquer ses devoirs d’homme. Aujourd’hui, malheureusement gâté par une forme d’humanisme, c’est-à-dire d’idéologie droit-de-l’hommiste qui doit tout au christianisme et aux Lumières, face à un système technobureaucratique légal, mais illégitime, en but à un pouvoir totalisant et paternaliste qui l’enferme dans des dispositifs censés régler sa vie par le menu et le transformer en animal de rente, dispositifs qui le pourrissent en usager gâté, il ne lui reste qu’à consentir quitte à collaborer et en jouir, ou à entrer en désobéissance. Nous en sommes à ce point de devoir choisir, je ne dirais pas à être un salaud ou pas, mais à être un collaborateur ou un résistant. Et plutôt que de poser des bombes ou de joindre les blacks blocks, j’en reste à cette idée de désobéissance civique et pacifiste. Il est inutile de casser, il suffit de ne plus consentir ou de trainer partout et toujours les pieds. Revenons au précepte de La Boétie : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libre ». Écoutons les leçons de Thoreau : « Je crois que nous devrions être hommes d’abord et sujets ensuite. Il n’est pas souhaitable de cultiver le même respect pour la loi et pour le bien. La seule obligation que je dois assumer est de faire à tout moment ce que j’estime juste ». Suivons les exemples de Gandhi ou de Luther King qui déclarait « La non-violence est une arme puissante et juste, qui tranche sans blesser et ennoblit l’homme qui la manie ». Il a fallu combien de décennies aux populations de l’empire russe pour faire tomber le régime soviétique rongé par une sape laborieuse et quotidienne. Mais ici, maintenant, on voit bien que ce sera plus difficile, car nous avons la liberté de la presse, une presse aux mains du système ; nous pouvons élire qui nous voulons, pourvu que ce soit quelqu’un du système ; nous pouvons dire ce que nous voulons, pourvu que ce soit politiquement correct ; nous pouvons décider de plusieurs petites choses, pourvu que l’on respecte un cadre tracé hier à Paris, aujourd’hui à Bruxelles. Comme me le disait un ami « Si la dictature, c’est ferme ta gueule, la démocratie c’est cause toujours ». Oui, nous sommes ici confrontés à une douce dictature qui a le gout de la démocratie, la couleur de la démocratie, et qui pour cette raison est dure à combattre. Nous sommes gouvernés par une élite corrompue par le Marché, non pas par son argent, mais par son idéologie.

J’invite chacun, par de petits gestes à apprendre le refus quotidien : refuser de répondre aux sondages, ou, plus ludique, faire des réponses extravagantes, mentir de manière éhontée quand on vous pose la moindre question pour vous donner une carte de fidélité qui vous obligera à acheter chez un commerçant, donner de faux noms et en inventer chaque fois de plus originaux, de fausses adresses, de faux numéros de téléphone ; prendre le temps de répondre aimablement à quelqu’un qui se moque de vous qu’il se moque de vous ; expliquer que votre religion vous interdit de complaire ici au Marché, de rentrer là dans cette case ; ne plus voter ou voter pour les extrêmes chaque fois que cela peut troubler le jeu sans vrai risque. C’est dans cette infinité de petits refus que l’on peut encore exprimer son désaccord, mettre les collabos devant leur devoir de conscience, gripper le système. C’est ce que j’appelle la force des faibles, cette force dont on fait les stalagmites (je précise : celles qui montent, érection lente, mais durable).

Tout réformer

La civilisation occidentale va bientôt disparaître en éteignant peut-être toute vie sur terre. Une autre façon de quitter la pièce qu’elle a inconsciemment enfumée en éteignant la lumière[i]. Mais restons optimistes, d’autres civilisations pourront encore se développer et construire un monde nouveau en recyclant des débris du passé : un restant d’humanisme judéo-chrétien, quelques bribes de philosophie gréco-latine, des références artistiques aux chefs-d’œuvre de la renaissance européenne, la prévalence de l’économie de marché, que sais-je encore… Et puis, après l’extinction de la quasi-totalité des espèces vivant sur notre planète depuis quelques millions d’années, survivront quelques végétaux, la ronce et l’ortie, et les espèces animales les plus coriaces : les insectes sans doute, peut-être l’hyène ou le rat, l’homme surement et sa prétention à avoir toujours raison.

Les problèmes que nous avons inventés pour les mettre devant nous et nous condamner à terme sont non seulement globaux, mais mondiaux. C’est pourquoi un Français ne peut être totalement indifférent à l’élection de Trump, aujourd’hui bien derrière nous, pourquoi la question du Brexit qui pose aussi celle de l’échec du projet européen intéresse au-delà de notre continent, pourquoi le mouvement, ici des Gilets jaunes ou, sur l’autre rive de la méditerranée, du peuple algérien est bien notre affaire à tous. Et c’est pourquoi je chronique si souvent la situation française, sachant pouvoir intéresser au-delà de nos frontières un lecteur francophone ou francophile. Et je sais en avoir.

 

Ici donc, comme ailleurs, les gens contestent l’hypocrisie d’un système politique qui se prétend démocratique, mais qui les méprise en prenant les décisions par-dessus leurs têtes ; et dénoncent la corruption des élites. Et effectivement ces hommes et ces femmes qui font carrière sous les ors de la république sont profondément corrompus, au moins moralement, vendus au Marché.

Face à un mouvement populaire qui a pris forme et couleur, une forme que je qualifierai d’informe et une couleur qui aurait pu être rouge, mais a préféré le jaune, le pouvoir vacillant a proposé un débat puis accouchera bientôt des propositions soigneusement choisies pour pouvoir être gonflées en baudruches, sans changer quoi que ce soit ; propositions qui consisteront à donner aux plus modestes un peu d’argent comme on jette un os à un chien. Mais certaines autres faites à cette occasion resteront néanmoins dans l’espace public. J’en ai déjà fait plusieurs et qui ont toutes le même objet, inviter à une Réforme du Système ; et je veux en exposer une autre.

Comme l’avenir, par définition, appartient aux plus jeunes, les questions de l’éducation et de la formation sont fondamentales ; et force est de constater que nos enfants sont aujourd’hui formatés au Système – merci aux écrans ! –, formés pour le Marché, alors que nous devrions les aider à s’épanouir, c’est-à-dire à s’affranchir pour devenir ce qu’ils sont, souvent sans le savoir, quitte à renvoyer à l’Université le soin de leur apporter une formation plus orientée, donc plus spécialisée. Pour ce qui est de leur adolescence, on devrait concentrer leur formation, et à parts égales, entre quatre disciplines cardinales susceptibles de les « orienter » : les travaux manuels – et si j’imagine les intéresser également au jardinage et à la mécanique, c’est en pensant à deux philosophes états-uniens, Henri-David Thoreau et Matthew B. Crawford dont j’avais chroniqué ici, l’an passé, l’excellent « Éloge du carburateur »  –, aux disciplines artistiques, évidemment selon leur goût et leur sensibilité, à la philosophie dès leur plus jeune âge, afin de développer leur sens critique et de pratiquer sur eux ce que Proudhon nommait démopédie, et puis, évidemment, les mathématiques, seule vraie discipline de synthèse. Et tout le reste ne serait évoqué qu’à la marge, réservant la grosse majorité du temps d’étude et de pratique à l’éducation de la vie telle qu’il faudrait la vivre. Et si je n’inclus pas l’éducation sexuelle, bien que ce serait une occasion de rendre ici un hommage mérité à Charles Fourier, c’est pour rester « raisonnable », ne pas céder à l’idéalisme, et ne pas disqualifier totalement mes propos.

 

Sans doute cette proposition est-elle quelque peu radicale, mais c’est bien de radicalité dont nous avons besoin ; quelque peu utopiste, mais c’est bien d’utopie dont nous avons besoin ; en rupture avec le Système, mais c’est bien cette rupture qui est aujourd’hui indispensable ; en mépris de toute considération économique, mais c’est bien l’économie qui nous tue et bousille la planète, et qu’il faudra bien subordonner à nos désirs, plutôt que d’accepter qu’elle décide de ces désirs. Mais que chacun se rassure, ce type de proposition ne sera pas discutée et nous accepterons qu’une situation létale qui nous condamne à court terme, soit prétendument corrigée par des « mesures » techniques, qui n’auront d’autres fins que de permettre aux grenouilles que nous sommes de rester, coassant et coalescentes, encore et toujours dans ce chaudron où nous cuisons à petit feu et où nous acceptons de voir nos chairs et nos esprits ramollir en soupe si peu appétissante.

[i]. Il y aurait d’autres clins d’œil ou de jeux de mots à faire, et en référence au stoïcisme d’Epictète qui déclarait dans ses entretiens (au livre IV), peut-être de manière péremptoire, « Rien n’est difficile dans la vie. Quand tu le veux, tu sors et tu n’es plus gêné par la fumée », et en jouant de cette idée forte que c’est bien la com qui enfume nos sociétés et nous empêche d’espérer voir la vérité.

 

En avoir ou pas ?

L’argent n’enrichit pas ; mais, dans nos sociétés, ne pas en avoir est une violence, aliène et relègue, appauvrit. Diogène était libre, car pauvre. Aujourd’hui, quel Alexandre désirerait être le philosophe de Sinope ? Le monde antique avait sa morale et cultivait la vertu. Aujourd’hui, notre morale se nomme hypocrisie et n’est trop souvent qu’une complaisance face à l’escroquerie de notre modernité.

On ne peut parler que de politique.

La beauté n’a pas grand-chose à voir avec un esthétisme culturel ou plus largement anthropologique. C’est plutôt la manifestation sensible ou idéelle d’une vérité indicible et inaccessible, mais qui témoigne ainsi de sa présence.

C’est donc une épiphanie, l’épiphanie d’un logos impensable, car comment le fini pourrait-il penser l’infini, le périssable l’éternel, le singulier le tout ? La seule vertu consiste donc à consentir à cette vérité ; pour le dire dans les termes de Malebranche, à s’humilier – c’est-à-dire à se faire humble – devant elle.  Et je ne crois ni aux capacités cognitives humaines à comprendre la vérité ni à l’autorité médiatrice des clercs ou de l’Écriture. Et je désespère chaque jour de ne pas avoir cette grâce dont la foi témoigne. Reste à s’ouvrir à cette beauté, en regardant, de tous nos sens, la nature, ou par l’art qui tente vainement de créer un autre monde sensible, une réduction, un raffinage ou une interprétation de la nature.

A Alger et Paris

Peut-on opérer des rapprochements entre Alger et Paris, comparer des situations que d’aucuns qualifient de prérévolutionnaires de part et d’autre de la méditerranée ? Encore faudrait-il s’interroger sur ce qu’est une révolution, ce qui en fait l’essence ; et qui permettrait de dire qu’ici ou là, ici ou là-bas les choses en gestation sont de cet ordre.

Qu’est-ce qu’une révolution, si ce n’est une redistribution radicale du pouvoir ? Oui ! si les mots ont un sens, et s’ils les ont perdus en politique, ils les gardent encore en philosophie politique – et c’est bien ce qui distingue certaines de mes chroniques de simples discours politiciens –, alors, la révolution se caractérise par sa radicalité et sa violence, une façon de tourner la page ou de claquer la porte, brutalement.

Et c’est pourquoi, signe des temps nouveaux, le fait pour le candidat Macron de titrer son ouvrage programmatique « Révolution » est une escroquerie intellectuelle, du 100% pure com. Car qui peut affirmer que le projet de celui qui est devenu notre président est de redistribuer le pouvoir, alors qu’il déploie tous ses talents, qui ne sont pas minces, qu’il mobilise toute son énergie, et il en a à revendre, à « tout changer pour que surtout rien ne change » ? Il a mobilisé des marcheurs pour marcher avec lui vers l’Élysée où il siège aujourd’hui, entouré de ces marcheurs réduits au sur-place, au piétinement. Je ne sais s’il y aura dans notre pays à plus ou moins long terme une révolution, mais ce n’est pas d’Emmanuel Macron qu’il faut l’attendre, l’espérer ou la craindre.

La politique aujourd’hui, ce que je dénonce avec les GJ, c’est bien cet art de l’enfumage, cette façon systématique et portée au niveau d’un art abouti d’appeler les vessies lanternes, de nous présenter des contre-valeurs comme des valeurs à promouvoir et à défendre. Mais ce faisant, qui ne voit que l’on ruine l’autorité de la Politique et que, tuant la Politique, on tue aussi les espoirs qu’elle porte en elle ? Quitte à paraphraser à nouveau, je dirais que cet assassinat est plus qu’un crime, c’est une faute. Et le fait que celui qui la commet se prétend progressiste, alors qu’il s’agit bien de tout le contraire, fait sens, puisque dans cette revendication qui veut nous faire prendre un regrès pour un progrès, c’est encore et toujours de la com, raffinée à l’extrême, 100% pure et garantie par la marque « Macron ». La vraie révolution, ce serait peut-être aussi, une autre façon de faire de la politique, la fin du pouvoir de la com.

A l’heure du grand enfumage

J’évoquais dans ces termes deux principes malheureusement absents de nos pratiques politiques, « d’une part la recherche permanente du consensus et surtout une certaine idée de l’horizontalité ». J’y reviens.

L’un me parle de démocratie participative, l’autre de démocratie délibérative ; d’autres encore déclarent s’en tenir à la démocratie représentative. Bullshits et crottes de nez ! Pour ma part, je m’en tiendrai à mon désir de liberté et à une exigence de respect, c’est-à-dire à cette idée, probablement trop simpliste, que les gens puissent collectivement décider de ce qui leur convient, être des citoyens acteurs politiques, excuser le pléonasme ! N’en déplaise aux fossoyeurs de la démocratie et autres esprits macroniens, la démocratie est non seulement participative, délibérative, représentative par nécessité malheureuse – et rappelons avec Robespierre que « « Partout où le peuple n’exerce pas son autorité et ne manifeste pas sa volonté par lui-même, mais par des représentants, si le  corps représentatif n’est pas pur et presque identifié avec le peuple, la liberté est anéantie » –, mais elle est aussi beaucoup plus que cela, sinon, ce n’est qu’un enfumage aristocratique, ce que l’on doit bien appeler de la com-à-mépriser-les-masses.

Les gens sont prisonniers d’un système technobureaucratique dont les deux faces sont le Marché et la Bureaucratie et que seuls défendent ceux qui le servent, vivent de ses prébendes et peuvent jouer au petit chef en cultivant un entre-soi qui les exonère de toute réflexion et les protège de la réalité douloureuse des masses.

Si l’on cherche des Bastilles à investir, des murailles aveugles à l’assaut desquelles monter, il ne faut pas chercher plus loin. Mais, non-violent jusqu’à la déraison, je continue à penser comme Josué qu’on peut faire tomber les murs sans jets de pierre et sans effusion de sang. Je ne possède pas la trompette à ébranler les murs, seulement une voix inaudible qui psalmodie ses prières dans le brouhaha médiatique. Qu’importe ! « Il n’est nul besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer » – vieille sagesse stoïcienne, formulée ici par Guillaume d’Orange –, et je prétends que la désobéissance civique pourrait tout changer, sans nécessairement tout régler. Car il est un temps pour détruire et un temps pour reconstruire. – autre sagesse stoïcienne, palingénésique. Je sais ne rien peser, ce qui me rapproche de la masse. Notre roitelet, lui, pèse ; et incarne. Pas la nation, non ! Il n’incarne que la haute administration où il s’est fait ses dents de lait, et la banque où il s’est fait des dents-de-loup.

Quant à l’économique, c’est bien le même sujet

Liberté, égalité, démocratie. Je n’ai de cesse de répéter que nos démocraties parlementaires méprisent, pour les méconnaître, les principes démocratiques les plus élémentaires. Et chaque fois que j’en reviens à ce constat désespérant, je vois les yeux de mes interlocuteurs s’arrondir sous des sourcils qui se haussent et une moue se former sur des lèvres qui semblent dire, comme si j’avais perdu la tête, « le pauvre, il recommence, le voilà reparti dans ses délires ! Pourtant, si je devais mettre deux principes en avant pour fonder l’idée de démocratie, deux principes malheureusement absents de nos pratiques, je retiendrais, d’une part la recherche permanente du consensus, mais surtout une certaine idée de l’horizontalité que j’évoquais tantôt et du partage du pouvoir, ces deux partis pris bien incarnés par le premier Robespierre[i], celui d’avant 1794.

 

Non seulement les gens n’ont aucune part aux décisions qui les concernent, mais les évolutions sociétales les plus fondamentales, celles qui déterminent la nature du monde dans lequel ils et leurs enfants vivront, ne sont pas mises en débat dans l’espace médiatique. Non pas que les gens comptent pour du beurre, si cette expression peut faire sens, mais plutot, plus sérieusement, parce qu’ils ne sont considérés que comme le terreau, le substrat sur lequel croit le Système et dont il se nourrit, Léviathan, quelque peu anthropophage.

J’en prends un nouvel exemple révélateur qui me touche et qui paraitra un peu déplacé. Pourtant, il s’agit bien d’un problème de nature politique, et précisément démocratique ; et il est important de comprendre par où les choses passent : c’est celui de la disparition progressive de la propriété privée. Oui, vous avez bien lu ! un problème insidieux, mais fondamental de perte de liberté.

Si le deuxième article de notre Déclaration des droits de l’homme et du citoyen décrète que la propriété, comme la liberté ou la sûreté, et comme la résistance à l’oppression, est un droit naturel et imprescriptible de l’homme, c’est bien que l’homme ne peut vivre bien sans être garanti de pouvoir rester libre, en sûreté, protégé ; mais aussi possesseur du minimum « vital » lui permettant de vivre dignement : historiquement, un peu de terre, des outils pour la travailler – ou ailleurs un bateau de pêche –, un toit, peut-être un peu de bétail, quelques réserves de quelque nature garantissant à sa famille qu’elle passera l’hiver sans dommages. L’homme ne possédant rien, cesse d’être libre, c’est-à-dire autonome. Il devient alors l’esclave d’un maître ou d’un système, sauf à vivre en l’état de nature, ce qui n’est plus possible. Diogène et Saint-François étaient libres, car pauvres. Aujourd’hui, dans le même état de dénuement, obligés de mendier à quelques guichets ou de tendre la main aux bourgeois, ils seraient méprisés et aliénés. On a pu dire : « pour vivre heureux, vivons cachés », et pauvres. Aujourd’hui, nous sommes tous surveillés de près et assignés à jouer le rôle que l’on attend de nous, dépendant du Système, aliénés par des Dispositifs, et la pauvreté, hier libératrice (comprendre le message christique) est devenue aliénante.

La propriété est donc, pour le possédant, facteur de libération ; et si la propriété privée tant dénoncée par les communistes est un problème, c’est bien pour ceux qui ne possèdent rien ou si peu, car ils ne peuvent s’évader d’un Système qui, paradoxalement, les enferme et les rejette, un peu comme ces opposants politiques que l’on envoyait jadis dans les bagnes de nos lointaines colonies. Rappelons aussi que ce qui distingue l’État de nature de l’État civil, c’est bien la propriété privée. Rousseau le dit en termes clairs : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile ». Et le problème, c’est bien qu’aujourd’hui, il ne reste aucune terre qui ne soit enclose.

 

Dans nos sociétés, la possibilité d’acquérir et de conserver comme sa propriété de quoi vivre selon son désir est devenue indissociable de la liberté. Prescrivez ce droit naturel et imprescriptible et l’homme se retrouve nu et rabaissé au niveau de l’animal, en l’occurrence de l’animal de rente.

Je constate que la propriété privée est toujours plus remise en cause par le Marché et un Système qui, effectivement, considère les gens comme des animaux de rente. Et cette évolution se fait progressivement et en deux temps.  Tout d’abord à une propriété des choses se substitue une relative propriété de droits d’usage, précarisant l’individu. Mais ce premier glissement s’accompagne d’un autre, plus inquiétant encore, celui qui consiste à refuser de vendre, préférant louer. On aliène ainsi le consommateur de manière définitive en exigeant de lui qu’il paye sans fin un tribut dont le prix augmente régulièrement, et sans qu’il puisse maîtriser les conditions de cette relation où il est tenu enchainé. On comprend bien que le Marché qui se nourrit du flux permanent généré par les échanges préfère, à l’acte de vente, la location, pourvoyeur de revenus réguliers ; même si la vente de produits à durée de vie de plus en plus courte le garantit relativement d’une rapide revente. Mais l’évolution de ce modèle économique n’est pas politiquement, éthiquement, neutre. Et il justifierait un débat démocratique ; et c’est bien là où je voulais en venir.

 

Toute dette est une aliénation. La sagesse populaire disait que « Qui paye ses dettes s’enrichit ! ». On pourrait plus justement et plus trivialement déclarer : « Qui paye ses dettes se libère ! » ; et que, partant, un locataire est un aliéné, car tout bail est un contrat de subordination. J’entends bien que la liberté, comme la démocratie, est moins un état qu’un horizon ; que la question n’est jamais de savoir si l’on est libre ou géré démocratiquement, mais si on l’est chaque jour un peu plus ou moins. Et si chacun devrait avoir la possibilité d’échapper à ce que je nomme la « martingale » du Marché : location tacitement renouvelée et prélèvement bancaire automatique et qui n’est que l’aliénation du consommateur au produit et à celui qui le propose, le politique devrait réfléchir, y compris dans ce domaine, sur la meilleure façon de protéger la liberté des gens entravée par la liberté du Marché, ou encore de privilégier un libéralisme politique incompatible avec un libéralisme économique qui confine au néolibéralisme. Réfléchir et mettre sérieusement en débat.

 

On ne peut séparer ces deux droits naturels : d’une part la sûreté qui est la condition même, nécessaire, mais nullement suffisante, du bonheur, et d’autre part la liberté qui est l’aspiration humaine la plus fondamentale ; et ce qui les rend toutes deux possibles dans un monde réifié où tout est possédé par quelqu’un, c’est la propriété privée du minimum de ce qui rend simplement la vie bonne possible et la résistance à l’oppression. Un homme qui ne possède rien à lui dépend des autres dans un monde où la nature a disparu. Ce n’est donc qu’un allocataire du Système ou un locataire du Marché. C’est-à-dire dans les deux cas, un subordonné. Et si l’allocataire peut espérer être soutenu tant que le Système n’a pas fait faillite, le locataire sait qu’on l’abandonnera à sa misère dès qu’il ne sera plus solvable ou physiquement capable d’être l’esclave d’un employeur.

[i]. Du moins tel que Marcel GAUCHET nous le montre dans son dernier ouvrage : passion de l’égalité et « haine » des ministres, c’est-à-dire des hommes de pouvoirs, naturellement corruptibles.

Retour aux sources

Je crois beaucoup à la Réforme, non pas aux réformes qui ne sont que des rustines sur une chambre pourrie et qui n’ont pas d’autre but que de « tout changer pour que rien ne change », mais à ce que je qualifie de « Réforme au sens religieux du terme » ; cette idée de revenir aux sources pour retrouver la vérité virginale d’un projet qui s’est enlisé depuis trop longtemps dans des compromis qui l’ont dénaturé, et dont on ne comprend plus le véritable sens. Il en va ainsi de notre divise nationale : liberté, égalité, fraternité ; elle mériterait d’être expliquée, commentée, débattue, et pourquoi pas dans nos lycées afin de l’on retrouve derrière les mots, l’idée, l’ambition dans sa force et sa cohérence. Mais qui souhaite ouvrir la boite de Pandore de la réflexion politique critique, surtout entre les mains des plus jeunes ?

Car la formule, pour le dire trivialement, est plutôt habile, je veux dire signifiante. La liberté et l’égalité comme alpha et oméga « chrismatique »[i], de la démocratie. Et je verrai d’ailleurs la liberté plutôt comme son oméga, car c’est bien le but de toute démocratie ; d’ailleurs, un projet démocratique qui ne viserait pas à libérer les gens ne serait qu’une escroquerie politicienne. Et l’égalité comme préalable et comme moyen, est en alpha, car la démocratie est d’abord un choix, celui de l’horizontalité, le refus d’une verticalité aristocratique, royale ou jupitérienne. Mais il faut bien s’entendre sur ces notions de liberté et d’égalité, car le diable totalitaire étant dans les détails et la com étant passée par là, on a tôt fait de garder les mots, mais de leur faire dire autre chose en pervertissant les concepts qu’ils désignent.

D’abord, il n’y a de libertés qu’individuelles, le reste, c’est concept creux et tours de passe-passe. Il n’y a pas plus de liberté publique ou collective que d’intérêt général. Il n’y a que des libertés personnelles, individuelles plus ou moins communes. Quant à l’égalité, il ne faut pas la confondre ni avec la similarité ni avec un égalitarisme qui ne cherche qu’à niveler. J’en prends comme exemple, cette façon de prétendre répondre « également » aux besoins des gens. Le principe d’égalité suppose qu’on essaye d’y répondre, même si le projet est un peu vain, pour tous et de manière égalitaire, c’est-à-dire qu’on porte le même intérêt à chacun, un égal intérêt aux besoins singuliers de chacun, car chacun a effectivement ses propres besoins. Mais si donner à chacun la même chose est justifiable sur le principe de la justice, ça ne l’est pas au prétexte d’égalité.

Quant à la fraternité, que dire si ce n’est que ce principe qui est postérieur aux deux autres, est une simple survivance d’un bon théisme (ou déisme) et humanisme que ne revendique pas, mais qui ne me pose pas soucis. Car il faut se méfier en politique, et plus largement en sociologie des symboles et des concepts « religieux ». Derrière chacun se cache une entreprise « théocratique », je veux dire aristocratique et féodale donc antidémocratique. J’en donne encore un exemple, car faute de toujours illustrer les thèses ici défendues, on pourrait croire à la vanité de mon propos. Penons le concept, lui aussi tendancieux, de nation. La seule réalité démocratique est de parler de « gens ». Car évoquer la nation, c’est permettre à certains de prétendre l’incarner, ce qui est une prétention religieuse. Une nation s’incarne, les gens se représentent. La première approche est jupitérienne, monarchique ; la seconde, démocratique. Mais c’est vrai que la société française n’est pas seulement demeurée monarchiste, elle est aussi restée très féodale.

[i] Je fais évidemment référence au Chrisme constantinien