Géopolitique sur le zinc

Il y a un côté ludique aux prévisions et, soyons clairs, toute prévision n’est que la projection d’un fantasme ; et toute prévision économique, même proférée de manière sentencieuse et prétendument neutre, n’est que l’expression d’une idéologie. C’est bien ce qui explique que nos experts les plus reconnus se trompent si régulièrement dans cette tentative d’autoréaliser leurs désirs. Et force est de constater que, pour l’essentiel, tous se plantent, car l’avenir n’a que faire de nos vœux, et la parole d’expert, loin d’être prophétique n’est même pas performative. Jouons donc à ce jeu, puisque nous sommes entre amis.

Je ne crois pas, à moyen terme, au déclin des États-Unis. Ils ont pris trop d’avance et la conserveront grâce à cette capacité de matricer l’avenir de la planète ; et la Chine, qui truque ses données économiques, ne les rattrapera pas. Les GAFAs sont toutes américaines et Hollywood est en Californie ; et regardons le budget d’une université américaine lambda… Mais la Chine s’installera durablement dans le rôle du seul opposant crédible au système occidental, et comme le second empire à dimension planétaire. Et puis l’Europe…

Sur notre continent, on voit bien se dessiner trois blocs relativement cohérents et qui formeront, un ensemble de puissances, non pas planétaires, mais régionales, c’est-à-dire de second rang. À l’Est, l’empire euroasiatique Russe, au Centre, l’empire germanique, à l’Ouest et au Sud, un réseau assez étroit de pays latins, formé de grands états qui seront sortis de l’U.E. devenue dès lors allemande : la France, l’Italie, l’Espagne, et de plus petits : la Catalogne, le Portugal, la Wallonie, la Suisse. Et, malgré le tunnel, la grande Bretagne, restera un archipel, et cessera peut-être d’être une grande Bretagne, pour devenir une petite Amérique.

Quant au monde musulman, je ne le vois pas sortir de sitôt de ses guerres de religion, de l’impasse idéologique de la charia, et de l’impéritie de ses gouvernements.

 

Prédire un Frexit est tout aussi risible que la perspective, il y a encore peu, du Brexit, et j’entends tous ceux qui se gaussent, se bidonnent, rigolent, se moquent, et me disent : « Vous n’y pensez pas, et quelle catastrophe ce serait ! » ; un peu comme un ancien premier ministre qui prédisait en cas de victoire de la gauche en 1981, « les chars russes dans les rues de Paris » ; ou comme ces parents en mal d’arguments qui promettent aux enfants turbulents le croque-mitaine.

Pourtant, moi qui aie toujours été un europhile, je ne vois plus comment la France pourra rester dans une Europe si loin de ses valeurs, et je me range à l’avis de Régis Debray qui ne croit pas au projet européen. Pour qu’une Europe politique advienne sur les bases actuelles, il eût fallu qu’elle soit Française, ce que l’Allemagne ne peut culturellement accepter, ou Allemande, ce à quoi la France ne peut consentir qu’en abandonnant tout ce qui a fait ce qu’elle est : son manque de pragmatisme, son esprit de renoncement, son goût pour la dépense, son incapacité à tenir un engagement, son côté latin, romain, qui est l’autre moitié de son cerveau. On ne reviendra pas à l’empire de Charlemagne, dont la capitale était Aachen, aujourd’hui dans le land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. On ne reviendra pas avant le traité de Verdun de 843.

Chronique urbaine

Comme le temps en cette fin août est beau et chaud et invite à la flânerie, je me suis interrogé sur ce que pourrait être, ici, en Europe, la vie bonne. Vieille rengaine philosophique… Mais quand on a du temps à perdre …

Ce serait déjà de vivre dans un environnement dont la nature n’aurait pas été éradiquée, stérilisée, et qui, par ailleurs, serait pour nous suffisamment confortable. Car nous avons pris des habitudes, probablement mauvaises ; et habiter un chez-soi douillet comme un nid est légitime.

Il conviendrait donc à ceux qui chercheraient cette vie bonne – vie douce serait peut-être moins ambitieux –, désintoxiqués des produits du Marché, guéris de leurs addictions modernistes, d’habiter des villes à tailles humaines. C’est du moins mon point de vue, car je trouve, dans tous les domaines, ce concept de taille ou de mesure humaine, pertinent. Un bouddhiste parlerait de juste mesure, pour cette idée de regarder les choses à son niveau, sans se hausser du col. Et cette idée était très présente – je pense à Platon et à Aristote – dans la philosophie grecque, comme dans sa littérature – L’Iliade n’est-il pas aussi un plaidoyer contre l’hubris ? Et cette exigence est centrale chez Montaigne qui nous invite « à vivre à propos », c’est-à-dire à chercher les réponses justes, c’est-à-dire adéquates, mais aussi mesurées. L’excès, la démesure, est toujours dangereux et cette course, « humaine, trop humaine », au super, à l’hyper est notre talon d’Achille. Achille étant précisément la figure homérique de l’hubris.

Mais concrètement, qu’appeler alors, une ville à taille humaine ? C’est une ville ou chaque famille pourrait avoir sa maison, même modeste, avec un jardin, même petit, où faire possiblement courir ses enfants et son chien, où pouvoir planter un arbre, cultiver quelques fleurs, passer un après-midi d’été dans une chaise longue à relire « Les Essais » ; une ville où les vieux pourraient rester «  à la maison », et de chez eux, marcher paisiblement vers la poste, un vendeur de nouvelles, une épicerie de proximité, un café ou ancrer ses habitudes, y être reconnu et discuter avec le patron de la vie du quartier.

Force est de constater que le nombre de villes à taille humaine décroit, au moins en France, et que ce que notre modernité nous propose, c’est de vivre dans des villes qu’il faut bien qualifier d’inhumaines. Mais l’homme s’habitue, progressivement, aujourd’hui à vivre dans des clapiers, demain je ne sais comment – notons que c’est la progressivité qui rend l’insupportable supportable. Et il s’habitue à croire que blanc c’est noir, qu’une contrevaleur est une valeur, et que l’inhumain est l’humain, et un jour s’il vit sur Mars, il finira par considérer que la planète rouge est acceptable, voire désirable. Quand on n’a plus que ça, on finit par aimer son malheur et à y tenir. Et la démagogie est là pour nous faire prendre un regrès pour un progrès, prétendre que, contestant une certaine modernité, les empêcheurs de tourner en rond souhaiteraient le retour aux cavernes, alors qu’ils en appellent simplement à une tout autre modernité, un tout autre progrès, un bon en avant décisif – ce qu’il convient de nommer un sursaut –, mais dans une tout autre direction. Et n’écoutez pas les experts qui vous diront qu’on ne peut prendre une autre voie, comme si notre effondrement était inévitable et qu’il convenait d’accepter cette perspective comme une juste fin des choses. Les experts défendent un certain système où les promoteurs, les bétonneurs en tous genres parlent fort.

 

Le luxe, ce serait tout simplement de pouvoir vivre, pas de survivre, c’est-à-dire de disposer d’espace et de temps, l’un et l’autre à soi, pour soi, pour y déployer son corps et en jouir librement. Ces choses qui nous ont été données par la nature et que le marché nous a volées. Un luxe, car une chose aussi primaire, première, aussi fondamentale à la réalisation de nos vies, nous est aujourd’hui chichement comptée. Quel paradoxe que de parler de progrès pour la perte de ces choses qui nous avaient été offertes. Alors que nous aurions dû consacrer toute notre énergie, toute notre inventivité à trouver, puis à parfaire les moyens de jouir de nos espaces naturels et de notre temps de vie, c’est-à-dire à perfectionner la vie, à en faire un art, nous avons tout gâché, et fait en sorte que l’espace devienne une rareté et le temps de même. Nous avons fait de la vie, j’entends de la vraie vie, distinguant ici comme le philosophe Raoul Vaneigem, vie et survie, un luxe que seuls quelques privilégiés peuvent connaître. Nous avons donc globalement régressé, et refusons de changer de cap.

 

Beaucoup partagent ce sentiment que notre temps subjectif s’accélère, et qu’il nous est en quelque sorte de plus en plus compté. En fait, ce sont les blancs qui font la durée subjective du temps, ces moments de disponibilité dont chacun peut jouir, soit en les remplissant au gré de son désir, soit en les laissant vacants : du temps laissé libre à la contemplation, à l’écoute, à l’attente de l’imprévu, à l’espoir d’une rencontre. Et si notre temps nous semble si rabougri, c’est que le Marché, considérant que ce temps est un temps de consommation possible, le réifiant en quelque sorte, nous mobilise en permanence, capte notre présence, pour ne plus nous laisser respirer, vivre, entre deux spasmes de consommation. On est par exemple frappé du temps que les jeunes passent les yeux sur un écran, consommant de manière télévisuelle leur vie. Et qui a encore une pleine conscience de l’omniprésence de la pub dans notre réalité sensible ? Une étude reste à mener pour savoir combien d’heures par jours un individu est exposé à la pub. Y a-t-il un seuil d’exposition critique, une dose maximale au-delà de laquelle, comme pour l’alcool, les neurones meurent ? Mais la publicité n’est pas seule responsable : notre temps est ruiné, car nous sommes, comme le rappelle le philosophe Giorgio Agamben en reprenant pour le développer ce concept à Foucault, prisonniers de « dispositifs » aliénants.

Il définit ainsi ce concept : « J’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants » ; et remarque comme moi : « Aujourd’hui il n’y a plus un seul instant de la vie des individus qui ne soit modelé, contaminé ou contrôlé par un dispositif ». Donc très loin des débats stériles entre la gauche ou la droite, entre les partisans de telle ou telle idéologie, à l’inverse de ce que les écologistes nous proposent – d’autres dispositifs de normes et de contrôles pour toujours plus de surveillance – c’est un combat pour récupérer ce temps et cet espace qui nous ait nécessaire pour vivre dignement qu’il faut mener. Sans liberté de vivre, pas de dignité.

 

L’homme survit et s’en accommode, dans un environnement de plus en plus étroit, borné, sans horizon, dans des villes inhumaines. Il accepte de donner son temps, sa vie au Marché et au Système qui le surveille et le contrôle en permanence. Il accepte, par la force des choses, que ce qui lui a été donné, gratis, l’espace, le temps, c’est-à-dire la vie, lui soit volé, qu’il doive donc la gagner, la regagner, et qu’elle devienne un luxe qu’il devra racheter très cher, pour en jouir de manière parcimonieuse, sauf à être bien né. Nous appelons cela la modernité, nous en sommes fiers – c’est dire notre état de formatage et de dépendance ; et, sans craindre la démagogie, nous appelons progrès ce long chemin qui nous a conduit au fond sordide de cette impasse. Vivement le grand collapse. Après, les animaux survivants pourront, dans leur langage à eux, reprendre cet aphorisme de Sylvain Tesson : « L’homme ne sera plus un jour qu’un souvenir terrifiant ».

Humain, trop humain

Il y a peu, j’entendais sur les ondes que les conventions internationales humanitaires – on y débattait des conventions dites « de Genève » sur la protection des civils en cas de guerre, notamment celles d’août 1949 – avaient rendu la guerre plus humaine (sic).

Quelle curieuse façon de s’exprimer ! comme s’il y avait quelque chose de plus humain que la guerre ? Comme si l’on pouvait être plus humain qu’humain en faisant une guerre propre, en quelque sorte en lavant plus blanc que blanc ? Les animaux ne font pas la guerre, et moins la guerre est mesurée, plus elle est moche, et plus elle est humaine, tristement humaine. L’animal ne commet ni crimes de guerre ni génocides ; il n’extermine pas les mécréants, les opposants politiques et les hétérodoxes. Peut-être un manque d’imagination ?  Il n’invente pas de tortures raffinées : la roue, le bûcher, la chambre à gaz, le bain forcé, pierre au cou, le pal. Peut-être l’animal n’est-il pas assez bestial ? sans doute n’est-il pas assez humain ? Je sais qu’une espèce animale peut en éliminer une autre, mais par le « jeu » de la concurrence naturelle, sans plaisir particulier, et cette guerre n’en est pas une, et surtout pas un jeu, un sport, et elle répond toujours à une forme de nécessité qui dépasse les individus.

Quelle « meilleure » ou pire façon de dominer le monde, de l’humaniser, d’imprimer notre redoutable empreinte que de faire la guerre. Je l’ai écrit souvent, le propre de l’homme c’est l’orgueil. Et de l’orgueil à l’hubris…

Regrès et inconséquences humaines

La démagogie c’est l’art de travestir les vessies en lanternes, la pratique de la transvaluation promue en valeur de modernité, le mésusage des mots à fin d’enfumage. S’il y a une sagesse, c’est bien celle de voir les choses comme elles sont, de les prendre comme tels et d’en user au mieux. Et j’entends bien que cette voie est étroite et mal commode : c’est pourquoi les bouddhistes parlent d’un sentier plus que d’un chemin, un sentier du milieu, noble et octuple. Et dont les premières stations seraient : vision juste, pensée juste, parole juste, action juste, si l’on me permet de le dire ainsi en simplifiant et en substituant une quadrature du cercle, symbole très occidental puisqu’il renvoie à l’antiquité pythagoricienne, à un chemin octuple, plus oriental et si poétique ; et que je prends ainsi, au plus court, en brulant quelques étapes.

 

En fait, je voulais moins parler de spiritualité que de philosophie politique, et me désoler à nouveau, quitte à lasser, que le système occidental soit en faillite. Mais un prophète ne dit-il pas toujours la même chose ? Pardon pour l’absence de modestie, même si je pensais moins au Christ qu’au crucifié de Turin – je pense évidemment à Nietzsche et à son effondrement de janvier 89. Je continuerai donc à l’aboyer ou à le murmurer quand mon propos sera devenu insupportable : la faillite occidentale est une réalité dans les faits et dans les chiffres. Il faut voir les choses comme elles sont, ou patauger dans la démagogie ambiante : publicité, novlangue bureaucratique, langue de bois politique. Évidemment, les nantis, ceux qui sont du bon côté du manche, tous ceux qui pensent avoir trop à perdre au changement, disons pour simplifier et jouer un peu, les marconistes qui marchent sans avancer, au pas cadencé, ne veulent ni l’entendre ni l’admettre. Il est d’ailleurs rationnel de craindre pour sa fortune et de protéger ses petits privilèges. Ceux-là m’opposent aussi que « c’est toujours mieux que si c’était pire », ce qui ne manque ni de logique ni de profondeur, et je me suis même vu répondre, quand je pointais le tropisme totalitaire du système, que nous n’en étions pas au point de la Corée du Nord. C’est pas faux ! Faut-il donc attendre que « 1984 » advienne, avec si peu de retard, que Big Brother prenne tout pour réagir ? Et en attendant, laisser l’étau se resserrer et nous étouffer progressivement ?

Il ne s’agit pas de cracher dans la soupe qui m’a nourri et qui a fait l’homme que je suis : désespérément occidental, si judéo-chrétien même dans mes combats contre le christianisme ; nietzschéen en fait. Il n’empêche : le système occidental est failli. Et qu’il nous ait apporté jadis une prospérité relative, qu’il ait produit ce que l’homme a produit de mieux, qu’il ait été pendant des siècles le moteur du progrès planétaire, qu’il fût une grande et belle civilisation n’est pas contestable et j’en donne ici acte et avoue mon amour pour ce qui fut. Mais je me demande si, à défaut de fin de l’histoire, et l’on dit que toutes les histoires d‘amour se terminent mal, l’histoire n’a pas sifflé la fin de la partie et annoncé l’imminence du grand collapse. Un peu comme dans ces courses automobiles quand, drapeau en mains, on signifie aux coureurs prisonniers de leur machine, grisés par la vitesse, qu’il ne reste que quelques tours à parcourir à tombeau ouvert, dans le vacarme des moteurs qui hurlent.

 

Regardons les choses crument ! Essayons-nous au regard juste !

Les progrès de la médecine et de l’agriculture avaient permis à l’homme occidental de vivre plus longtemps et en meilleure santé. Aujourd’hui, son espérance de vie, précisément aux États-Unis, a commencé à baisser. La condition des travailleurs s’était améliorée : baisse de la durée hebdomadaire du travail, retraite vaguement décente, protections collectives, travail pour tous. Les politiques néolibérales détricotent tout :  chômage de masse, atteintes au droit du travail, recul de l’âge de la retraite, diminution des allocations retraites. À terme, le travail sera marginal, et l’oisiveté subventionnée par des allocations de survie la règle. Ce serait le progrès ?

Les libertés, si prisées dans les discours, sont rognées chaque jour, mises à mal par un délire normatif liberticide et des médias qui acceptent pour des raisons qu’il conviendrait d’analyser de se transformer en police de la pensée.

Notre environnement est salopé, bétonné, dénaturé, et les ressources naturelles pillées, gaspillées, souillées. L’homme chie dans ses draps ! Je sais, la poésie de la formule est contestable, mais, merde alors !

 

Pardon pour ce cri, et disons le plus calmement avec les mots de Sylvain TESSON : « On se prend à penser que le passage de l’humanité sur la Terre, finalement, aura consisté en une politique permanente de la terre brûlée, et que le progrès n’est que le mouvement immobile qui aura permis à l’homme de continuer à pratiquer le brûlis tout en inventant le Canadair ».

… Et toute cette violence ! Le développement du droit international, de l’arme nucléaire, paradoxalement, la construction, pourtant sanglante, des États-nations, la fin des idéologies, semblaient pouvoir nous conduire vers un monde pacifié. Nous n’avons jamais été si près d’un nouvel embrasement planétaire qui, s’il advient, aura trois causes : la fin de la suprématie américaine, celle des états nations en Europe, les guerres de religion planétaires. Tien ! Parlons un peu des religions ! La Réforme engageait l’occident dans la voie d’une foi théiste areligieuse, en singularisant la relation à Dieu et aux textes, le panthéisme spinoziste l’engageait plus loin encore, vers le matérialisme du XIXe, l’émergence d’une spiritualité sans Dieu nous promettait une aube débarrassée des vieilles lunes. Depuis, le prosélytisme islamique nous a fait faire un grand bond en arrière et nous avons perdu le combat de la laïcité avant même de l’avoir mené. Très objectivement, on peut constater que l’Occident a renié ces valeurs. Certains parlent de décadence, on hésiterait à parler de masochisme. Et si je n’avais pas déjà écrit quelques horreurs, je parlerais d’auto émasculation.

 

La croissance du marché nous a apporté un confort relatif ; son emballement, son changement de nature et son développement sans maitrise – marché sans conscience n’est que ruine de la civilisation –, nous conduisent à cet effondrement que Jared Diamond nous annonce à très court terme. On doit s’interroger, et le faire vite, sur ce qui s’est passé. Personnellement je vois la cause de ce grand gâchis, dans la façon dont le Politique, qui devrait, tirant sa légitimité de ce qu’il porte la voix du peuple, prévoir, orienter, organiser, corriger, s’est laissé subvertir par le Marché et la Bureaucratie. Et cette subversion est fatale, non seulement à la démocratie, mais plus gravement à la survie de l’humanité. Aujourd’hui, exclus de la cour des grands où les patrons des grands groupes et les représentants des bureaucraties nationales et internationales se chamaillent, renvoyés dans leur bac à sable, les politiques crient et piaillent pour faire croire qu’ils ont encore prise sur le monde. Ils me font penser, analogie troublante, aux rois fainéants dans leurs chars à bœufs, on devrait dire « rois jouisseurs » ; ces derniers mérovingiens qui régnaient, mais sans pouvoir prendre la moindre décision, car tout était décidé par l’administration du palais d’Austrasie, et précisément par le maire qui était le premier des fonctionnaires du palais. On connait la fin de l’histoire : Childeric III sera le dernier roi mérovingien. Son action se limitera à recevoir les ambassades et à répéter ce que le maire du palais lui demandait de dire, jusqu’à ce que ce que ce maire, Pépin dit le Bref, le dépose et se fasse élire roi à sa place.

 

Actualité plus récente. Je lisais hier dans un quotidien régional : « Les barrages français vont être privatisés, car la Commission européenne n’accepte pas le monopole des entreprises publiques sur l’hydroélectricité. Et c’est écrit, comme on dirait : « le ciel sera aujourd’hui nuageux et demain, un vent frais nous fera perdre un degré ». J’imagine que notre Président applaudira. C’est à pleurer !

Théologie et ontologie

Il m’arrive, et je m’en plains rarement, de rêver ; quoi de plus banal ? D’ailleurs, qui n’a pas déjà observé un chat dormir, tressaillir ou se précipiter dans son sommeil sur une proie imaginaire. Les animaux rêvent donc aussi, du moins ceux doués d’une certaine forme d’intelligence ou de mémoire.

Notre cerveau a donc cette capacité à créer, sans notre volonté – à moins qu’il y ait volonté inconsciente ; mais qu’est-ce alors que la volonté ? –, des mondes singuliers et cohérents dans lesquels nous vivons – mais qu’appelle-t-on ici vivre ? –, des moments qui durent subjectivement, dont on garde le souvenir, et qui peuvent imprimer notre psychisme de manière significative. Je serais par exemple capable de raconter des rêves faits il y a plusieurs décennies et qui ont marqué mon esprit de cicatrices encore sensibles, car je les ai « vécus » intensément, émotionnellement et physiquement, et cette émotion s’est prolongée au réveil. Et quel amateur de science-fiction n’a pas fantasmé « une vie de rêve », une vie entière dans une situation « végétative », un environnement adapté et protégé, une vie sans conscience ni volonté, passée à rêver, c’est-à-dire à vivre en rêve ? D’ailleurs, je me suis déjà demandé si les personnes dans le coma rêvaient, s’ils rêvaient une quantité de rêves différents, où s’ils vivaient, pendant des semaines, des mois, parfois des années dans un monde façonné par leur cerveau, en quelque sorte fabriqué en leur absence.

Mais peut-on questionner la nature des rêves et de ces mondes sensibles qui s’y créent ? Peut-on questionner « l’existence » de cette « réalité » dont on ne peut douter qu’a posteriori, en état de veille, et les notions mêmes d’existence et de réalité ? Peut-on interroger l’ontologie des rêves, quitte à débuter par un peu de métaontologie, c’est-à-dire à questionner la nature même de l’ontologie ? Et force est de constater que, tournant la chose dans tous les sens pour trouver un angle, ou la faille ou loger le coin, j’en reviens aux mêmes questionnements et aux limites des mots pour les formuler. À penser que l’ontologie n’est qu’un jeu de questions et de réponses qui n’épuisent jamais les questions, et n’a d’autres buts que de questionner notre ignorance des « choses qui sont », et de la nature de l’existence de ces choses, c’est-à-dire de leur statut ontologique. L’ontologie ne serait donc qu’une impasse, une aporie, et la métaontologie un exercice purement intellectuel, ludique, mais vain.

 

On peut porter un regard philosophique sur le foot ou ses à-côtés ; on peut cultiver une passion pour la chose politique ou les débats d’idées. On peut aussi s’intéresser à d’autres choses qui de prime abord peuvent paraître moins populaires, plus consistantes, plus abstruses. L’ontologie par exemple, qui fait partie de la métaphysique, mais qu’on pourrait tout autant rattacher à la logique, comme nous le montre ce philosophe américain, Willard Van Orman Quine. Et si un lecteur, meilleur connaisseur du foot que de métaphysique, s’interroge sur la notion d’ontologie et qu’il consulte son dictionnaire, il verra qu’il s’agit de l’étude de l’Être en tant qu’Être. Voilà la chose dite …

Autrement dit, c’est, comme Quine l’écrit, la réponse à la question : « Qu’y a-t-il ? » ; et personnellement, me hissant sans complexe au niveau de Quine, je dirais que l’ontologie est un « questionnement sur la nature de la réalité », ou, si je veux jouer un peu, « sur la réalité de la réalité », car après tout, certains philosophes ne se sont-ils pas posés la question de savoir si nous ne rêvions pas, et si le rêve n’était pas comme dans ce film hollywoodien  « Inception » un rêve emboité dans un autre rêve ?

Mais ce n’est évidemment pas si simple que cela, car, s’il s’agit d’une science de l’Être en tant qu’Être, cette science interroge, non seulement la possibilité et la nature de l’Être (existence et mode), mais aussi ses fondements. C’est dire que cette démarche ne peut se réduire à un simple exercice de logique, ou à un travail de classification sémantique, ou encore à un traité de linguistique sur les relations signifiant-signifié. Et si l’ontologie ne peut se limiter à une « logique », c’est qu’on ne peut poser la question de ce qui est « vraiment », sans s’interroger sur les causalités et le devenir, sans en questionner l’axiologie et, partant, bousculer la théologie.

La question « qu’y a-t-il ? » peut donc être posée autrement, dès lors que l’on pose la nécessité comme sui generis de Dieu : « qu’elle est la nature de Dieu ? » Et cette nouvelle question pose la question première en termes de substance, de structures, de modes, de formes, d’accidents, de contingences et de nécessités. Car la question première reste celle de la génération des formes et des structures. Autant de portes que je laisserai ouvertes, mais sans en franchir le seuil.

 

Car il ne s’agit pas ici de produire un essai d’ontologie ou un texte d’anthologie (on me passera cette facilité bien dans ma manière), mais d’entretenir une réflexion et de donner à penser à mes abonnés, dans l’espoir que chacun y trouve intérêt et plaisir. La philosophie, dans une schématisation occidentale traditionnelle, c’est d’abord l’éthique, le questionnement moral ; en second lieu, et sans soucis de hiérarchiser ces trois axes, la logique, c’est-à-dire l’art du discours juste et la formulation dialectique des questionnements, plus que la simple rhétorique ; enfin, la métaphysique, qu’on appelait physique avant que les sciences, prenant un autre chemin, celui de la formulation mathématique confrontée à l’empirisme, ne s’approprient ce terme et se perdent dans une obsession normative : décrire le conatus de l’univers dans une simple formule relativiste et quantique. Et la métaphysique peut encore se décliner, notamment en ontologie et théologie, deux concepts que je ne saurais distinguer, du moins en philosophie, m’en tenant à la définition de Spinoza qui appelle Dieu le Tout : « Deus sive natura », faisant de la métaphysique une théologie à dimension ontologique.

 

Le métaphysicien, s’il se prend au jeu essentialiste de l’ontologie, doit déshabiller ses questionnements de leurs présupposés culturels pour les considérer sans artifices, dans leur nudité la plus crue, une forme de neutralité épistémique ; et, poussons le trope encore plus loin, doit être capable de les décharner pour arriver jusqu’à l’os. À l’os, c’est à ce point du questionnement qui n’a plus de sens – je parlais d’aporie – et qu’on pourrait essayer de formuler ainsi : « Peut-on être sûr qu’il y a quelque chose plutôt que rien ? »

Et, sans passer par le cogito cartésien, on est en droit de considérer, en toute logique, que la question n’a pas de sens, s’étant elle-même épuisée, puisque la question posée induit, d’une part « que cette question n’est pas rien », et d’autre part « qu’il a bien fallu qu’un être la pose ». La question ontologique première n’est donc pas la question de l’existence de quelque chose, car cette question ne se pose pas. Et s’il y a quelque chose, c’est bien alors qu’il y a un monde ou des mondes, quitte à considérer que le monde se réduise à cette question insensée et à l’« être » qui la pose, et au langage qu’elle suppose, et à toute l’épistémè sous-jacente.

 

La seconde question qui n’en est pas plus une, est celle de l’existence. Et nous pourrions la poser ainsi : « qu’est-ce qu’exister ? », ou de bien d’autres façons : « Quelle est la nature de l’existence, et quels sont ses modes ? » ; « Qu’est-ce que la réalité ? » ; « Où est la différence ontologique entre rêve et réalité, entre vie vécue et vie rêvée, et comment « percevoir fort clairement et distinctement », comme l’écrit Descartes dans ses méditations philosophiques, si je me pince ou si je rêve que je me pince ? » ; « Existe-t-il des choses qui n’existent pas, des fantômes romanesques, spirituels, ou idéologiques ? » Et cette dernière formulation montre bien le manque de pertinence de cette seconde question. En philosophie, préférant parfois obscurcir plutôt qu’éclairer, on distingue être et exister, considérant qu’une chose pourrait être sans exister, ou qu’exister est une façon particulière d’être, ou le mode d’être d’une certaine classe d’Êtres. Cela m’échappe un peu. Je propose deux réponses à cette question de l’existence et de la possibilité d’être.

 

Exister, c’est pouvoir être l’objet d’un discours. Plus précisément, être l’objet ou le produit du discours ; j’y reviendrai, comme je reviendrai sur les deux types de discours que je considère ici, car si l’on veut aller jusqu’à l’os, il faut tout discuter, tout nettoyer, surtout les mots qui, comme les chairs, vivent, portent des stigmates étymologiques, pourrissent, meurent, peuvent nous inspirer un désir excessif ou un dégout insurmontable. J’aime donc cette définition que je revendique, même si elle est d’inspiration pyrrhonienne, donc sceptique ; et j’en assume les limites et la relative ambiguïté. Le discours est donc le révélateur de l’existence des choses qu’il embrasse, des choses dont il fait son objet – l’objet du discours –, c’est-à-dire qu’il tente, littéralement, d’objectiver : révélateur et non créateur – c’est dire qu’une chose non révélée existe déjà virtuellement. Et peut-il être aussi révélateur et créateur. Car le discours peut décharner (ontologique) ou faire chair (discours philosophique, idéologique, ou religieux).

Et si je tiens tant à cette approche, développée il y a quelques années dans un essai « Réflexions sur l’impensable » que je n’ai pas encore publié, c’est d’abord qu’elle confirme la nature performative du discours, révélée symboliquement par le Genèse biblique et rappelée avec tant de force par Jean de Patmos au début de son évangile. Est-ce à dire que le jour où l’humanité ayant enfin disparu, nul n’étant plus en capacité de produire un discours, les choses cesseront d’exister ? Ceci n’implique pas cela, car toute vie peut potentiellement produire un discours sur les choses, car le premier niveau du discours est celui des sens.

 

Une seconde définition, assez équivalente, pourrait être proposée. Et je précise bien que ce n’est qu’une autre façon de dire exactement la même chose. « Exister, c’est produire des effets sensibles ». Et j’imagine que dire la chose ainsi est plus aisément compréhensible.

Et si je tente de répondre à cette seconde question, celle de l’existence, en disant dans le même temps qu’elle n’en est pas une, c’est que poser la question de l’existence d’une chose implique de la nommer, donc de produire un discours sur elle, la faisant exister et oblitérant la question. J’évoquais supra la symbolique testamentaire qui m’a toujours fasciné. Oui, je suis bien un esprit antireligieux, mais désespérément judéo-chrétien. Assumons ! L’homme, qui probablement s’ennuyait quand il avait fini de se reposer à l’ombre quiète de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, ne pouvant encore profiter du repos du guerrier et des jeux qui le justifiaient – sa compagne n’était pas encore née –, s’amusait à nommer les animaux de la création : « Et l’homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs » Genèse 2.20. De fait, les nommant, il les faisait exister, et peuplait le paradis, dont la réalité ne peut être mise en doute, puisque le texte biblique le fait exister depuis si longtemps, et jusqu’à la fin des temps de l’homme.

 

Si renvoyer la question de l’existence à la possibilité de tenir un discours sur les choses, et le réel à ce discours, est méthodologiquement opérant, c’est déjà qu’on peut distinguer, au moins théoriquement – en pratique c’est plus dur –, deux formes d’existants selon que l’existence dépend du discours qui la crée – une chose – ou est révélée par le discours – une chose en soi. En effet, notre système solaire existe différemment d’un sentiment, un concept, une fiction cinématographique. Il y a donc des réalités existantes, mais qui ne tiennent leur existence que du discours qui les fabrique, et des réalités dont on peut penser qu’elles transcendent le discours, ou préexistent au discours. Mais certains logiciens considèrent que les choses qui ne tiennent qu’au discours n’existent pas, et que par exemple, les fantômes ou le père Noël n’existent pas. Ce n’est pas mon avis : les fantômes existent bien, car j’en ai vu plusieurs à la télé. Mais je veux bien admettre que, jusqu’à preuve du contraire, ils existent autrement que sur le mode d’existence de notre soleil. Mais si l’on s’en tient à la seconde définition proposée, les fantômes produisent bien des effets : la difficulté, par exemple, à vendre une maison réputée hantée, sauf évidemment à croire au père Noël.

Peut-il y avoir des choses que le discours ne peut appréhender ? Si ces choses sont, sous une forme ou un mode, alors nous parlerons d’une possible vérité de ces choses qui « sont sans exister ». L’être serait donc, s’il est, et par simple convention, soit quelque chose qui préexiste, sous une forme singulière, et appréhendable par le discours comme tel, soit un être dont l’étance, est par essence indiscernable, inconcevable, ineffable, indicible. L’être serait donc discret ou réel, pour peu que l’on retienne cette hypothèse qu’existent des Êtres qui « sont sans exister », et dont l’« existence » ne pourrait être révélée que par l’intuition prophétique. Dieu serait ainsi, soit le Tout des Êtres, soit le prima des Êtres, soit l’Être unique.

 

Concluons ici, pour ne pas prendre le risque de sortir du cadre un peu étroit de ces chroniques ; mais je condense un propos où tout mériterait d’être non seulement expliqué, mais justifié. Tout ce que le discours formule existe, par définition : un arbre, un homme, un mythe, une symphonie, un sentiment de joie ou de peur. Tout est donc réel, mais cette réalité, compte tenu de la nature des objets considérés, se déploie sur des registres différents, pouvant justifier l’élaboration d’une taxinomie ontologique, car les choses peuvent exister sous plusieurs formes, de multiples façons ; exister comme tel, sans exister autrement. Une fiction étant réelle comme fiction et ne l’étant plus dans une autre dimension, à un autre degré, et le Jésus historique, pour peu qu’il ait vécu et souffert sur la croix, ne doit jamais être confondu avec ce personnage conceptuel que l’on nomme Christ ; même chose avec Abûl Qâcim et le prophète Muhammad.

La réalité est donc l’objet du discours – ce que les grecs appelaient le Logos –, son objet et sa chair. Cette réalité est une représentation, puisqu’elle est produite par un discours de médiation. Exister réellement, c’est produire des effets. « Existe-t-il une vérité indépendante du discours, et parler d’un discours de vérité fait-il sens ?

Tout discours de vérité, par définition, et parce que c’est un discours, n’est qu’une représentation. D’ailleurs, ce que l’on peut objecter à Schopenhauer – qui fait partie avec Leibniz et Spinoza, de mes métaphysiciens préférés ­– quand il distingue « le monde comme volonté » et « le monde comme représentation », c’est bien que le monde comme volonté ne soit qu’une représentation.

On peut admettre, dans certaines limites, et avec Épicure et Lucrèce que « ex nihilo nihil ». Dans certaines limites, car je penche pour l’hypothèse d’une nécessité première, d’une essence qui précèderait l’existence du Tout, ou du moins serait indissociable du Tout, d’une anima mundi, si l’on veut. Néanmoins si l’on admet que chaque chose est fondée « en vérité », alors le discours, lui-même ne peut se suffire comme justification, et ce qu’il révèle doit bien « être » vraiment, à moins que l’on considère que le discours n’est qu’un délire, sans prise sur rien, gratuit. Si le discours donne corps à la réalité des choses, il médiate la vérité de ses objets, cette vérité inaccessible constituant le Logos du monde. C’est une idée pyrrhonienne que la réalité est produite, autant par notre sensibilité au monde, qui doit tout à l’anthropologie, que par la logicisation du monde par le discours. Le langage, plus encore qu’un simple outil de communication entre les êtres, est un outil structurant dont la fin est de se protéger de l’ironie du monde. De ce fait, le discours a pour but de redresser le monde, de le logiciser, de le moraliser. Relisons Marcel Conche : « Le monde « commun » étant le monde du langage, cela seul est vraiment « réel » qui est exempt de contradiction, ou en quoi la contradiction est surmontée. La réification est une logicisation … le monde logique est un monde logicisé pour être parlé, parlé pour permettre à la communauté de se parler elle-même ».

La réalité est donc produite par un discours de réification et de logicisation sensé nous rassurer, et nous rendre intelligible le monde, en nous racontant une vérité ineffable. Ce discours a donc aussi une dimension d’intermédiation. Ce discours est un logos (en minuscule). La possibilité de la vérité est celle de l’existence du Logos (en majuscule) qui serait un discours vrai, descriptif de la vérité, supposé pouvoir être tenu symboliquement, par une métaconscience discourante, et produisant un discours performatif, créateur de formes et de réalités. « Au début était le Logos, et le Logos était auprès de Dieu et le Logos était Dieu ».

Suspension

Août est à peine grignoté que les jours se font déjà plus courts, et j’ai dû ce matin déjeuner dans une relative obscurité, face au jardin ensommeillé derrière la baie. La pluie avait cessé de disperser dans les massifs ravagés par la canicule ses grosses gouttes chaudes aussitôt bues par la végétation. Il faisait doux, plus frais que la veille ; et le vent qui m’avait réveillé tôt en faisant battre la pluie au rideau était tombé.

La campagne que l’on devinait au-delàs du jardin sous un ciel encore chargé de gros nuages à peine essorés par la nuit, hier encore si bruissant à cette heure matinale, gisait immobile et silencieuse. Pas un cri d’oiseau, pas une voiture ; la nationale, si présente quand le vent était à l’ouest, ne ronronnait pas ; les moutons du voisin, peut-être réfugiés dans leur cabane de planches, avaient déserté la prairie rase. Tout était suspendu dans cet instant semblant pouvoir s’étirer à l’infini. Et cette suspension m’a troublé.

 

Le monde est impermanent, truisme dont certains ont fait une métaphysique ; et c’est bien sa loi première – une loi que les bouddhistes nomment « loi de causalité » et qui enchaine à l’infini des causes et des effets –, mais cette impermanence est plus encore la nature même de notre espace dont le temps est l’une des quatre dimensions. Et si, comme l’écrit Hume dans son « Enquête sur l’entendement humain » « un miracle est une violation des lois de la nature », alors, cette suspension du temps était bien une forme de miracle, un miracle naturel que nulle providence n’expliquait.

 

À défaut d’avoir une conscience intellectualisée du temps, de ce flux héraclitéen ininterrompu depuis son début – le début des temps –, l’homme en a toujours fait l’expérience quotidienne, non seulement dans le cycle immuable des saisons qui l’a amené à concevoir la palingénésie, dans la métaphysique stoïcienne sous une forme très élaborée, mais aussi dans le polythéisme égyptien, mais plus encore dans des expériences sensibles quotidiennes, en observant par exemple la croissance des plantes, ou la façon dont le vent secoue les arbres ou caresse leurs feuilles. Si le temps modifie en permanence les choses, sans d’ailleurs altérer l’ordre de ces choses, c’est le vent, qu’il souffle dans les bois ou sur la mer, l’ondulant à l’infini, qui fait vibrer le monde à notre entendement. Montaigne écrivait avec les mots de son temps « Le monde est une branloire pérenne ». Oui ! le monde, en permanence, branle, bruisse, frémit, vibre. Et ce matin, en cet instant de grâce où la providence semblait en retard de l’histoire, où le repos s’était glissé dans un pli du temps qui passe, où la nature se recueillait en silence aux aiguilles roussies des grands pins dégingandés, comme au faîte des immenses chênes du jardin, j’ai cru sentir ce que pourrait être une éternité comme immuabilité des choses, autre chose que la vie, mais néanmoins rien qui puisse ressembler à la mort. Car ce silence était, paradoxalement, aussi plein, comme un désir retenu, ou naissant, que l’on peut imaginer la mort, être vide.

Prolongeons un peu le propos sur deux points

Insistant sur les dynamiques de convergence, j’évoquais la mondialisation de l’économie qui doit beaucoup à la puissance historique de l’Occident et à l’adoption de l’économie de marché par la Chine, l’Inde ou la Turquie notamment. Mais sans doute n’ai-je pas assez souligné un autre aspect ; cette mondialisation a semblé signer la fin de la politique, ou la fin de l’histoire de la politique, mais a produit, en fait, et en réaction, l’émergence politique de ce que la démagogie institutionnelle appelle populisme, et qui est donc aussi, une conséquence de cette mondialisation et de ces phénomènes de convergence. Le schéma est « globalement » simple : la croissance naturelle du marché a pour conséquence un phénomène de convergence, de normalisation et de nivellement qui induit une bureaucratisation d’un monde devenu plat avec de moins en moins d’aspérités, et à laquelle répondent certaines radicalités, notamment populistes. À ce rabotage des singularités culturelles et de dilution des identités, se sont rajoutés sur notre continent, la création de l’U.E. et son choix de substituer aux nationalités construites depuis la partition de l’empire de Charlemagne au traité de Verdun, un nationalisme européen inconsistant. Il suffisait alors, griotte sur le gâteau, de rajouter deux grosses erreurs stratégiques, le refus en 2005 de reconnaitre les origines chrétiennes de l’Europe – alors que c’est bien le pape Léon qui fait de Charles, roi des Francs et des Lombards, l’empereur romain d’occident (Imperator et Basileus) –, et le projet jamais dénoncé de faire entrer la Turquie dans l’U.E., rendant illusoire l’idée de construire une identité européenne.

 

Autre point, autre sujet. Il fut un temps quand, en France, existait un Commissariat général du Plan. Il fut créé en 1946, et ce type de planification de notre avenir national perdurera un demi-siècle. Aujourd’hui, cela n’est plus de mise, car, considérant que notre avenir ne dépend plus de nous dans un système mondialisé, acceptant l’impuissance des gouvernements face à un développement historique dont la caractéristique principale semble être son inéluctabilité et son absence d’alternatives, les politiques ont donc jeté l’éponge ; et cette démission a fait le lit des hauts fonctionnaires qui, à l’heure où il convenait d’abandonner toute idéologie pour s’en tenir à la gestion des catastrophes provoquées par la Marché, ont pu légitiment considérer qu’ils étaient les seuls à avoir l’expertise et l’autorité pour gouverner, et corriger ce qui devait l’être.

Mais cette idée de la prévalence de l’efficacité gestionnaire sur l’action politique (prégnante depuis la chute du mur), cette revendication à abandonner toute idéologie (de droite ou de gauche) pour s’en tenir aux lois économiques, à ce qui marcherait, et qui, à l’évidence, ne marche pas, est évidemment hautement idéologique. Oui, prétendre que l’économie pourrait se substituer à la politique, et que l’aspiration au gouvernement du peuple est risible, est une escroquerie intellectuelle de plus : choses démagogiques, trop démagogiques… Et le populisme est aujourd’hui, malheureusement, la seule réaction opérante face à cette dérive.

Après le foot, retour à la politique

Parler de mondialisation, comme je l’entends quotidiennement, c’est qualifier de la manière la plus commune ce phénomène dont Fukuyama qui en a bien senti l’importance et le caractère structurant, a rendu compte, mais de manière très imparfaite, et en faisant quelques erreurs de perspective, dans ses articles puis son essai sur « La fin de l’histoire et le dernier homme ». Fausse téléologie ! Nous n’en sommes évidemment pas à la fin de l’histoire ni, je l’espère, à son crépuscule, car cette fin sera celle de l’humanité ; et elle sera dramatique et probablement accidentelle. Dramatique, sauf pour la planète bleue qui sera enfin débarrassée, comme le dit mon maître, de sa maladie de peau, de ses parasites, et pourra cesser de se gratter.

On nous dit que nous serions entrés dans l’ère de la sixième extinction massive des espèces vivantes. Il faudra bien qu’un jour, comme pour les dinosaures, nous soyons de la charrette. Et si cette histoire a une morale, il faudra qu’il en soit ainsi : une aube radieuse et sans hommes pour empêcher la terre de tourner rond.

Il n’y a donc pas de fin de l’histoire qui s’annonce, même si cette fin s’est inscrite dans l’histoire dès le début, mais sans plus. Et aux philosophies finalistes, c’est-à-dire providentialistes, je préfère cette idée nietzschéenne d’une « innocence du devenir », d’un « ciel de contingences ». Il n’y a pas de prédestination, pas de nécessité morale ou d’axiologie du progrès, mais du hasard, un hasard qui toujours fait nécessité. Et si nous allons bien quelque part, il n’y a ni feuille de route, ni plan, aucune certitude quant à notre point de chute ou à la violence de ladite chute.

Ne prédisons donc pas la fin de l’histoire, une eschatologique sociale et politique sur un modèle occidental prétendument abouti, raffiné par le christianisme et l’économie de marché. Et ne parlons pas de « mondialisation », mais plutôt de « convergence », dont la mondialisation des échanges n’est qu’un aspect parmi d’autres, une participation. Et précisons que si le développement du marché est un processus entropique autant qu’anthropologique, donc naturel, la convergence d’une espèce qui se développe sur un espace clos est de toute façon inévitable, par le simple fait du brassage, du transfert dans le patrimoine génétique de caractères culturellement acquis, et de la relative homogénéisation des individus qui s’en suit.

 

L’économie est la science des échanges, l’art de faire converger les intérêts vers une contractualisation qui marie les individus, et c’est pourquoi le commerce a toujours été le meilleur rempart à la guerre. À l’époque où j’étais adolescent, on récitait comme le plus branché des mantras : « faites l’amour, pas la guerre ! », un slogan auquel, à quinze ans, je ne demandais qu’à adhérer sans réserve ; le royaume ici et maintenant, et l’obligation morale d’en jouir. Nos ainés, moins puérils, auraient pu nous objecter « faites du commerce, pas la guerre ! », mais l’amour, la guerre, ou l’échange marchand, ne sont que des façons de commercer, et l’homme, animal social, est un commerçant dans l’âme, et la cité, plus un marché qu’un dortoir. Encore que, comme je viens de le rappeler, on peut commercer dans un lit et trouver un profit à cet échange.

Mais l’économie de marché est plus que l’économie, et son développement, sa massification, parce qu’elle multiplie et accélère les échanges, conduit à une convergence des comportements et à une uniformisation des individus, formatés par des usages et des rapports aux choses qui leur sont imposés par les concepteurs et les marketeurs de produits marchands. Et c’est là où je discerne toute cette entropie de l’humanité comme système. Des consommateurs que tout pourrait séparer, s’ils n’utilisaient les mêmes outils manufacturés de la même manière, finissant par faire les mêmes gestes et entretenir les mêmes relations aux objets standardisés du Marché, conduits à vivre dans la même réalité qui n’est qu’une réification marchande du monde. Tout converge, la forme des voitures, les modes vestimentaires, la façon de se nourrir d’un burger, le fléchage iconique des informations sur les écrans qui ne peut pas être sans conséquence à long terme sur l’asymétrie cérébrale – sujet d’étude pour les neurologues. Et le phénomène contemporain le plus remarquable qui puisse être étudié est bien la convergence entre l’Occident et la civilisation chinoise, et les prémices, notamment en Turquie, de celle avec le monde musulman. L’histoire humaine converge, non pas vers une fin particulière et désirable, comme Fukuyama après Kojève et Hegel a pu le dire ; car cette convergence n’a pas pour ressort une nécessité morale – par exemple l’idéologie droit-de-l’hommiste –, mais l’irrépressible dynamique de l’économie de marché qui soutient, dans une certaine mesure, les droits de l’homme ; car la liberté de circulation est bonne pour le Marché, et tout ce qui est bon pour le Marché est moral, dans un monde qu’il réifie.

 

Cette convergence est donc une nécessité, même si elle reste formellement indécise, et dépendante de l’imagination des concepteurs de produits et de services. Nous allons donc tous au même endroit – sans que personne n’ait pu réserver une chambre à l’arrivée ­–, embarqués sur le même bateau qui prend l’eau. Mais le ciel est bas, le brouillard dense, et si le capitaine tient fermement la barre, les courants restent forts, et de toute façon il ne dispose ni de carte, ni de boussole, ni de projet particulier. Et ceux qui savent que la terre, quelque part devant, est rocheuse, et que le navire ne pourra que s’y briser, ne sont pas pressés d’apercevoir un semblant de terre émerger du brouillard, et préfèrent attendre au bar, sur le pont supérieur, à écouter l’orchestre ou à philosopher sur la vanité du monde et la beauté des femmes.

Le ciel est bas et les mines tristes, surtout celles des passagers des ponts populaires, en bas, près des machines dont ils entendent la respiration bruyante et cadencée, heurtée, et dont ils perçoivent les odeurs de mazout et de crasse. Cette convergence, parce qu’elle replie l’éventail des possibles et nous fait sentir une fin peu désirable, provoque nécessairement le désenchantement du monde et un désarroi général. On pourrait, jouant sur les concepts, dire que si la culture déplie le monde, le Marché le replie sur quelques valeurs, dont l’argent, et partant, l’appauvrit.

 

L’Occident est décadent, on l’a beaucoup écrit, et je veux bien le croire. Et on a beaucoup commenté que les civilisations, comme les hommes, naissent, vivent et meurent. Peut-être n’avons-nous pas suffisamment compris l’analogie et insisté sur le fait qu’elles peuvent mourir de leur belle mort, dans leur grand âge, par extinction du désir, ou mourir fauchées dans leur belle jeunesse. Et on ne doit pas confondre non plus ces deux phénomènes : convergence et décadence. Évidemment, la convergence provoque des frictions, des rapports de force qui peuvent accélérer ou modifier d’autres processus et altérer ce qu’on pourrait nommer « le conatus des civilisations ». Et on peut mettre l’index sur un point révélateur de cette convergence entre, précisément, l’Occident et la civilisation asiatique : le Marché a fait converger les intérêts, englobant toute la planète, et les produits qui nous formatent sont aujourd’hui fabriqués pour l’essentiel en Asie et conçus en Occident – il faut dire « designés » quand on fait partie d’une start-up-nation ; et les femmes asiatiques, assez logiquement, se font débrider les yeux.

 

Revenir sur le passage du troc à l’économie de Marché est nécessaire pour comprendre les ruptures qui se sont opérées alors, mais progressivement, et leurs conséquences politiques. Car, pour insister sur ce point, c’est bien l’invention du Marché qui a tout bouleversé, car le troc se suffisait à lui-même. L’économie du troc est une économie de subsistance et d’échange de surplus de production. Si l’on ne peut consommer tout ce que l’on a produit pour soi, il est alors rationnel d’échanger ce surplus contre ce qui peut nous manquer, ou ce que l’on peut désirer, un plat de lentilles pour un héritage, ou un joli couteau à manche d’ivoire contre la femme de son voisin – heureuse époque d’une insouciance perdue. Et c’est un processus pacificateur de relations, car il est difficile de faire du troc avec des voisins que l’on combat ; processus redistributif, sans hiérarchie ; et ce modèle économique primaire, s’il avait pu produire à lui seul un système politique, aurait produit un système égalitaire et démocratique. D’ailleurs, qu’on fouille un peu, et on se rendra compte que l’Europe féodale du moyen âge avait une dimension démocratique très forte ; lire par exemple l’étude passionnante : « Vivre au village au Moyen Âge » de Monique Bourin et Robert Durand – la façon dont les villageois géraient leur quotidien en assemblées élues, et avaient beaucoup recours au troc.

L’économie de marché, par contre, a pour principe non plus de vendre ses surplus, mais de produire pour vendre ce dont on n’a pas a priori besoin, mais qu’on peut mettre sur le Marché dans le but d’amasser une richesse plus ou moins fiduciaire, donc du pouvoir. L’argent étant l’agent de la thésaurisation du pouvoir. Et ce paradigme économique ne peut produire, au plan politique, si la morale ne s’en mêle pas et ne le redresse pas un peu, qu’un monde inégalitaire et aristocratique, ploutocratique si l’on préfère, d’abord physiocrate, puis bourgeois ; un monde d’exploiteurs et de rentiers. Le modèle économique étant le premier moteur de la politique.

 

La convergence est donc un processus de subversion, par le Marché, dont l’activité produit des effets naturels, « mécaniques », pouvant être analysés et décrits par des lois. C’est en cela que l’on peut parler des lois du Marché et, plus ou moins légitimement, d’économie comme science. Le développement du Marché, en transformant le monde en monde-de-choses-à-vendre, en standardisant ces choses, et le désir de les posséder et le mode d’usage qui va avec, fait converger les modes de vie, de consommer, d’être à la vie, et formate cet homo economicus qui remplacera à terme le sapiens-sapiens. Car à quoi bon penser quand on consomme, c’est-à-dire quand on jouit ? Et pourquoi penser que l’on pense, à l’heure d’une Intelligence artificielle qui peut être de substitution, une I.S. ? À la standardisation des produits, correspondent une standardisation des comportements, une uniformisation des systèmes et un formatage des individus. Dès lors, les seuls marginaux sont ceux qui n’y consentent pas et refusent l’économie de Marché ; un choix et une liberté que le Marché et le Système qu’il formate ne peuvent accepter ou consentir. Il faudra donc bien que les marginaux rentrent dans le rang ou en crèvent – c’est toute la leçon du « Meilleur des mondes » et du suicide de John, acculé dans une impasse, car comme l’écrit Huxley : « Mieux vaut le sacrifice d’un seul que la corruption d’une quantité de gens ».

 

La convergence est donc un glissement doux, mais de plus en plus rapide vers ce qu’Edgar Morin nomme « un monde totalisant », et dont la forme politique est nécessairement technobureaucratique et totalitaire, car si un monde de travailleurs ne peut être que ploutocratique, un monde d’allocataires ne peut être que totalitaire. Insistons sur ce point : un monde de travailleurs réellement indépendants, d’artisans ou d’artistes ne peut être que politiquement libéral ; quand, à l’aliénation des travailleurs salariés, correspond l’aristocratie de rente, et à un monde d’allocataires qui reçoivent passivement sans contribuer à rien, correspond un totalitarisme bureaucratique qui maitrise les principaux flux financiers. Rappelons que l’allocation (ce qu’on appelle les revenus de transfert) ne cesse de croitre en Occident, les revenus du travail et du patrimoine décroissant dans le même temps à proportion. Et que pendant ce temps, très logiquement, l’État capte une partie toujours plus importante des richesses produites.

 

Si le développement de l’économie de marché a permis le développement massif du salariat, c’est la financiarisation de l’économie qui a conduit à l’émergence d’une société d’allocataires sans travail. Mais dès 1958 Hannah Arendt pointait le risque de fabriquer « une société de travailleurs sans travail ». Le développement non maitrisé de la bourse a permis de gagner toujours plus d’argent sans créer de richesses, notamment en spéculant sur l’évolution des valeurs, des monnaies, des produits dérivés, et sans investir sur le moyen long terme. Et cette pratique qui permet au capital de s’investir sur du très court terme (parfois quelques secondes) avec des espoirs de rendement extravagants, a obligé les entreprises qui voulaient se financer à offrir aux investisseurs des perspectives comparables. Cela a conduit les managers à mener des politiques de survalorisation fatales et à exiger des gains de productivité toujours plus importants, même pour des entreprises rentables, les engageant dans une course un peu folle. La encore, il y a eu convergence des pratiques, et chacun a dû mener la même stratégie d’optimisation des coûts : baisse du coût matière, donc diminution de la qualité du produit et utilisation de matières polluantes, non dégradables ou portant atteinte à l’environnement, optimisation des produits, donc standardisation-uniformisation ; optimisation des coûts de main-d’œuvre, cost killing dans les fonctions support.  Et l’optimisation des coûts de main-d’œuvre de production a conduit à l’optimisation de l’organisation, mais aussi à exiger des hommes un rendement toujours plus important. Mais l’anthropologie fixe quelques limites à cette demande d’augmentation des cadences. Heureusement, quand l’homme touche à ses limites, il est encore possible de le remplacer par une machine, plus forte, plus adroite, plus robuste, plus fiable et plus docile, et moins chère. La machine, l’automate et le robot remplacent donc l’homme, et si le marché a encore besoin des gens, c’est bien pour consommer, pour que les allocataires rendent aux entreprises une partie de l’argent que l’État a prélevé, ici et là – en fait partout ; et que l’essentiel de la richesse produite revienne au capital. La logique financière du Marché produit donc bien un marché sans travailleurs, donc sans citoyens actifs, capables de s’investir et d’échanger ; un monde d’inactifs et d’irresponsables, passifs et nourris par un système qui ne demande que ça : gérer chacun comme un animal de rente. Et je prophétise le retour au troc – je le vois bien s’amorcer –, comme seul espoir d’un retour du désir démocratique. Mais l’Etat, « ce monstre froid », l’a bien compris, et dans le projet de supprimer l’argent liquide, l’argent libre, ne se cache aucun autre projet. Nous en reparlerons, mais l’abandon du cash sera la fin de tout espoir démocratique et la victoire, peut-être définitive, de la technobureaucratie, c’est-à-dire de l’alliance entre des groupes aux pratiques formellement mafieuses, et l’administration. Qui me lira trouvera ces mots bien outranciers. Je cite une dernière fois, Huxley, dans un article de 1946, la date est importante : en écho à son roman, évoquant l’étatisme, il déclare : « Il est probable que tous les gouvernements du monde seront plus ou moins totalitaires … Seul un mouvement populaire à grande échelle en vue de la décentralisation et de l’aide individuelle peut arrêter la tendance actuelle à l’étatisme. Il n’y a présentement aucun indice permettant de penser qu’un semblable mouvement aura lieu ». Et d’ajouter : « Il n’y a, bien entendu, aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens ». Alors, disons que mon outrance fait simplement écho à celle d’Huxley

 

Convergence des modes de vie, de produire et de consommer, et de penser. Car l’économie de marché a façonné notre modernité et structuré le monde, l’a fait plier à ses exigences, et il sera difficile de le déplier. Car on a retiré à l’homme tout moyen naturel de vivre, toute possibilité de revendiquer un bout de terre et de s’y installer pour y vivre en paix, dignement, libre, mais à sa façon, pour y vivre de son travail. Il n’y a plus de droit au sol quand le système a tout pris et rien laissé à ceux qui veulent vivre autrement, une liberté que les zadistes, proches d’ici, se sont fait refuser. La convergence du monde ôte à l’homme ses libertés fondamentales le transformant en travailleur/consommateur, ou en allocataire, sauf, évidemment, à ce que l’on soit bien né. L’homme doit rentrer dans les cases-prisons que le système a construites pour lui, ou bien il devra disparaître. Il ne pourra être libre et revendiquer, comme l’écrit Huxley, reprenant une expression anglaise courante « La liberté d’être une cheville ronde dans un trou carré ».

 

Que rajouter si, pour conclure, je devais résumer mon propos à l’essentiel ? Le phénomène de convergence des sociétés humaines est irrépressible, et crée une désillusion, projetant chacun dans un monde désenchanté où sa vie lui échappe, et les opportunités de se conduire en homme libre et autonome s’évanouissent. Le rêve du « ni Dieu ni maître » a disparu. L’Etat est devenu notre Dieu et notre maître, et demain, ayant ôté à la plus grande partie de la population tout moyen de vivre, il fera dépendre ces vies de ses allocations, leur ôtant toute dignité.

Cette convergente est mécaniquement produite par l’extension du marché et ses dernières évolutions vers la financiarisation de l’économie et la numérisation du monde. Cette croissance et ces évolutions, après avoir fabriqué un monde de travailleurs, actifs ou chômeurs, fabriquent aujourd’hui, du fait justement de sa financiarisation et de sa numérisation, un monde d’allocataires fichés, et créent les conditions de l’émergence de systèmes politiques totalitaires ; et il faut bien convenir que si les entreprises sont à la manœuvre – et pas seulement les GAFA et les promoteurs de l’I.A. –, la bureaucratie suit, fascinée par son pouvoir, et la classe politique laisse faire, impuissante à penser et à agir, et totalement mobilisée par la défense de ses intérêts catégoriels et les exigences de sa réélection. Et le marché nous pousse dans une voie sans issue, un mur qu’on ne pourra s’éviter de rencontrer de la manière la plus rude qui soit. Et comme c’est l’économique qui crée les conditions du politique, il faudra bien un jour réinvestir le politique si l’on veut réorienter l’économie, c’est-à-dire la vie ; ce qui veut dire que toute réponse à un « problème » économique ne peut être trouvée qu’au plan politique : par exemple, s’il y a trop de chômeurs, alors, toute « boite à outils » de mesures économiques et préparées par des énarques sera inopérante, et n’aura d’autre objet que de gagner du temps. Il faudra bien un jour, quand tout le reste aura été essayé et aura échoué, surpasser nos peurs et reconstruire la démocratie pour rendre aux gens le pouvoir de changer leur vie, c’est-à-dire leur simple dignité, la possibilité d’être autre chose qu’un nom sur un bordereau, ou un code alphanumérique dans un système de gestion et de surveillance. Sinon, je le dis, certains s’organiseront pour échapper au Système en entrant dans une forme de clandestinité radicale.

Bleu, blanc, rouge

Il y a quelques heures, l’équipe de France de foot gagnait le droit d’arborer une seconde étoile sur son maillot ; et un délire patriote s’est emparé de nos compatriotes. C’est sans doute dans l’ordre des choses. Des amis canadiens nous ont appelés pour nous féliciter et nous signaler des mouvements de foule à Montréal. J’ai pensé au Général de Gaulle et à un certain moment de communion un peu hystérique avec les Québécois.

Chez moi, comme ailleurs en France, les gens se sont lâchés, surtout des jeunes, et ont défilé en gueulant, drapeau sur les épaules, en cape, ou flottant aux vitres des voitures comme des mains saluant une foule conquise à l’évènement et à son importance planétaire. J’ai observé ce feu d’artifice : tout ce qui pouvait l’être, maisons, motos, voitures, visages, pavoisés des trois couleurs. J’ai entendu – comment faire autrement ? – ces tintamarres de kermesse, le défoulement des klaxons, les cris d’adolescents et d’enfants innocents des choses de la vie et du monde de la politique : Vive la France ! Savaient-ils bien ce qu’ils hurlaient, ce que ces mots impliquent d’engagements politiques et moraux ?

Mais pourquoi cette remarque de mauvais coucheur ? Pourquoi gâcher la fête en crachant dans la soupe et en boudant un carnaval si populaire pour une si belle victoire, et un si rare instant de communion nationale ? Pourquoi se plaindre d’un court moment de défoulement dans une époque si verrouillée par le Système ? Pourquoi moquer des mots d’amour quand l’actualité est si constante à nous parler de haine, de ressentiments ethniques, de racisme et de xénophobie ? Retour en 1998 avec cette France black, blanc, beurre qui gagne, et cette fierté partagée d’un dépassement identitaire ?

En fait, malgré la joie partagée, j’ai ressenti une forme de peur, quelque chose qui m’a glacé. L’émotion est une vague irrépressible et la foule une bête sauvage. Les mêmes qui hurlaient leur amour de la patrie – certains n’avaient pas dix ans – exprimeront bientôt avec la même ferveur leur mépris pour cette idée ringarde de patrie et ne verront dans la France qu’un système providentiel, un guichet où venir exiger des allocations, revendiquer des droits qui vont de soi, toucher les dividendes d’un investissement qui ne fut pas le leur, mais dus, du simple fait d’être nés ici. J’ai assez retenu les leçons de Gustave Le Bon pour m’effrayer de cette façon dont on peut enflammer les foules, créer une ferveur populaire et un sentiment national belliciste aux conséquences funestes. Il écrivait dans les années 1890 : « Par le seul fait qu’il fait partie d’une foule organisée, l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation ».

Je sais qu’il ne s’agit en l’occurrence que de sport, mais ce sont d’autres images – d’archives – de foules en liesse qui se sont imposées à moi. En 1914, ces drapeaux accrochés aux fenêtres des trains, partout brandis. Et pensant aux Croates dépités, mais qui n’ont pourtant pas démérité, comment ne pas se souvenir du conflit des Balkans qui a déchiré feu la Yougoslavie, a vu ressurgir des nationalismes que l’on croyait éteints ; les vieilles haines réveillées par quelques leaders nationalistes. Et depuis, le retour des nationalismes s’impose comme un fait perturbant de l’évolution européenne. Ce que j’appelle le mur des réalités.

 

Comment ne pas être interpellé par cette façon, si politiquement correcte, c’est-à-dire démagogique, de condamner le populisme et les élans nationalistes de certains peuples, et « en même temps » d’organiser et de favoriser ces mouvements de masse, voire de les instrumentaliser ? Je note d’ailleurs que si Freud cite Gustave Le Bon, Hitler aussi dans Mein Kampf.

Il n’est pas bon de se dire populiste ni nationaliste, alors que le patriotisme se porte encore avec une certaine élégance bourgeoise. Mais, s’agissant de national-populisme, je pense qu’il s’agit bien de césarisme, c’est-à-dire de l’idée qu’un leader providentiel pourrait suffire à lui seul à incarner le peuple, à le représenter, à porter sa voix. Et que cet homme se nomme Hitler, Mussolini, Poutine, Erdogan ou Orban, que son régime garde quelques formes démocratiques ou les jette dans les poubelles de l’histoire, assumant de n’être qu’une dictature dure, c’est toujours la même mécanique : concentrer tout le pouvoir entre les mêmes mains, au prétexte d’efficacité, une présidentialisation extrême. Erdogan vient de le faire, Macron souhaite faire bientôt un nouveau pas dans cette voie. Et il peut y arriver, car il a une chance insolente – la victoire de l’équipe de France en atteste – et les dieux le favorisent et le soutiennent, ce qui n’est pas de nature à me réconcilier avec les forces de l’au-delà.

Mais, pour éviter de m’égarer, je voudrais distinguer le nationalisme que le système médiatico-politique condamne – et le patriotisme, qui serait l’esprit de 92, avec Valmy comme référence. On me dit que de Gaulle a déclaré : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres ». Mais puis-je avec respect m’inscrire en faux contre cette formule qui n’est qu’une formule. Car, distinguant bien les concepts, je m’avoue nationaliste et peu porté au patriotisme. En effet, fidèle, au moins sur ce point au Général de Gaulle, j’assume d’être un nationaliste comme il l’était ; et non seulement je crois à l’État nation comme cadre adapté au devenir des peuples – et mon euroscepticisme procède de cette conviction – mais je crois que les niveaux pertinents à l’exercice démocratique sont la commune et la nation ; car ce sont les niveaux où la présence administrative peut être relativement la plus faible, la plus nécessaire. Et le premier ennemi de la démocratie, c’est bien l’administration dont les normes, non discutées démocratiquement et rédigés par des fonctionnaires sans mandats, s’opposent à la volonté populaire ; et toujours ce paternalisme insupportable à un citoyen majeur, mais si plaisant aux plus puériles d’entre nous. Et s’agissant de la nation, je ne vois d’autres postures que d’être nationaliste ou mondialiste, d’exiger que les lois soient faites en France, ou que leur fabrication soit déléguée à d’autres, à des bureaucrates ou des députés que personne ne connait.

Pour ce qui est du patriotisme, j’entends bien l’attachement gaulliste au pays, mais j’avoue ne pas me reconnaitre dans ce concept qui m’échappe, et qui me semble daté, n’en déplaise à De Gaule, n’en déplaise à Péguy. Autant je comprends ce qu’est l’État, ce que peut être une nation – par exemple lorsque j’ai honte d’être Français –, le sens de république ou de démocratie ; autant cette idée de patrie m’échappe et m‘agace un peu. Et cette personnification maternelle – la France, grande dame, ou dame nature – qui fait de nous tous des enfants, petits garçons et petites filles ! Tout cela nous renvoie à une puérilité et à un sentiment d’adoration religieuse et tourne le dos à l’idée démocratique. Car « mère patrie » ou « Dieu le père », c’est un peu la même chose. Et comme Nietzsche déclarant que Dieu est mort, il conviendrait de déclarer que la patrie n’existe pas. À propos de Nietzsche, justement – oui je n’en sors pas –, rappelons qu’il dénonçait une forme de patriotisme, peut-être pas celle du général, et qu’il utilisait le néologisme de « patriotardise ». Comme quoi, les mots ont le sens qu’on veut bien leur donner et entre le général et Bernard Shaw, je préfère ce dernier quand il déclare : « Le patriotisme est votre conviction que ce pays est supérieur à tous les autres, parce que vous y êtes né ».

 

Si l’on veut un jour progresser sur le chemin de la démocratie, et aujourd’hui, en Europe, on progresse dans le sens opposé, il faudra bien se débarrasser d’un certain nombre de sentiments religieux et cheminer aussi – c’est le même chemin – vers une forme nouvelle de laïcité. Il faudra donc, n’en déplaise à Debray, débarrasser la république de toute transcendance, de toute verticalité, ce qui n’exclut pas que l’on puisse donner sa vie pour ses proches, sa terre, ses choix idéologiques, défendre ses droits et sa liberté, mais tout cela de manière immanente, c’est-à-dire mourir en sachant qu’on ne va pas au ciel, mais que l’on retourne à la terre.

 

Comment le redire quitte à lasser ? Une démocratie aboutie ne peut être que laïque, c’est-à-dire avoir réussi à expulser les religions de l’espace public, les avoir reléguées dans la sphère privée ou les espaces publics consacrés ; séparer le Politique et l’État, abandonner toute approche religieuse de la Politique, et toute idéalisation de la patrie.

Mais quand même, bravo pour notre équipe.

Entrepreneur ou bureaucrate ?

Si j’y reviens, en assumant ma prétention à m’exprimer sur la psychologie de l’homme moderne, c’est que ce point est important et qu’après tout, en prétendant dans « Ecce Homo » qu’il était le premier psychologue – « Avant moi, il n’y a pas eu de psychologie » –, Nietzsche a ouvert cette voie à la réflexion philosophique. Et ce point sur lequel je reviens tient dans cette idée que trois modèles principaux d’hommes et de femmes habitent l’inconscient de notre modernité, au moins en Occident : une figure augustinienne, une césarienne et enfin une nietzschéenne. Mais, s’agissant d’archétypes, d’autres références spirituelles auraient pu être choisies pour symboliser ces figures et donner justement un visage à ces figures. Pourquoi, par exemple, Augustin plutôt qu’Érasme ? Peut-être parce que l’évêque d’Hippone tient une certaine place, à côté et loin de Paul de Tarse, dans mon panthéon personnel qui est aussi incohérent et mal fréquenté que l’ancien cénotaphe de Geneviève. Pourquoi César et l’évangéliste de Zarathoustra ? Essayons de répondre.

Ces trois figures, pour être plus précis ou le dire de manière plus contemporaine ou moins pédante, sont celles du bureaucrate, de l’entrepreneur et de l’artiste, trois modèles qui peuvent faire rêver et nous renvoient à trois visions du monde, trois types d’investissement personnel, trois paradigmes pour trois conformations psychologiques élémentaires, ou primaires si l’on veut. Car il en est ici comme des couleurs primaires qui, composées dans des proportions différentes, colorent la réalité sensible d’une infinité de variations qui font le Tout du réel. Ces trois paradigmes sont : religieux, militaire et artistique. Troisième façon de dire la même chose, de développer la même thèse.

Évidemment, en cherchant un peu, j’aurais pu multiplier les figures et dresser une taxonomie plus longue, mais j’aurais dilué l’essentiel dans une fausse exhaustivité, brouillé la symbolique, affaibli mon propos en le rendant moins tranché donc moins opérant. La pédagogie a ses règles propres. Et puis, l’idée d’une composition sur une base ternaire – j’ai failli dire « trinitaire » me paraissait optimale, tant je vois le ternaire plus fertile, paradoxalement plus génétique que le binaire, et aussi suffisant pour une juste approche.

Les hommes et les femmes, au moins celles et ceux de notre temps, aspirent donc dans leur majorité et fondamentalement à se réaliser dans la religion, à la guerre ou par la dance. Et les organisations les plus fonctionnelles sont peut-être celles qui trouvent le meilleur équilibre sur ce polygone de sustentation, entre ces trois pôles renvoyant à l’esprit de système (le religieux, la bureaucratie), l’esprit de conquête (la guerre, la politique, la guerre n’en étant qu’un prolongement, selon qui l’on sait…), l’esprit d’innovation et de créativité ; meilleur équilibre et surtout meilleure façon de marcher sans risquer ce que les médecins appellent ataxie.

Et si, pour justifier cette thèse qui doit tout à l’observation et à l’expérience, je devais qualifier plus avant ces figures, je dirais que le bureaucrate est l’archétype de celui ou de celle qui recherche une stabilité et qui réduit le monde à une réalité rassurante, codifiée, normée. Ce sont donc des hommes d’ordre et de chiffres – homme ou femmes –, souvent pleins de certitudes. Ils sont conformistes, et on les rencontre dans des postes administratifs, comptables, mais aussi scientifiques et juridiques, car ils ont ce désir d’enfermer le monde dans des règles et de démontrer leur vision par la pratique. Ils sont, d’une certaine manière, passifs, ou plutôt réactifs si l’on s’en tient à des catégories nietzschéennes. Ces individus forment le ciment des sociétés, et ce sont eux qui font le monde, ce monde triste et injuste, et qui le font tenir debout, encadré par des tuteurs qui évoquent pour moi, le tripalium antique.

L’entrepreneur est, lui, un individu fondamentalement actif, et qui se réalise dans le mouvement, et aime l’aventure. C’est un homme de projets, et de ruptures qui prend des risques. Il est pragmatique, calculateur, ambitieux, trop souvent pressé. Il fait bouger le monde, un monde qui lui échappe en permanence, mais qui avance sous son impulsion. C’est une belle figure romantique, et je suis sensible à sa dimension tragique, et si j’ai choisi le premier César, plutôt que Machiavel, c’est qu’à la fin, il meurt, tué par son fils et dans les conditions que l’on sait ; mais la figure d’Alexandre le Macédonien aurait tout autant pu convenir.

Reste l’artiste, une personnalité complexe et qui échappe à tout, et dont la faiblesse fait la force. C’est une personne que l’on rencontre dans les arts, le sport, mais aussi parmi les prophètes, des hommes qui ont l’esprit religieux, mais jamais l’esprit de religion. Je pense à Jésus, surement pas à Mohamed qui serait plutôt à mettre dans la seconde catégorie, celle de la guerre. J’ai choisi Nietzsche pour son goût pour la musique, la danse, et la folie qui le consumera. C’st sans doute la plus belle des figures, la moins humaine et la plus humaine, celle qui nous fait rêver en nous renvoyant de nous-mêmes la plus belle des images, une image fragile, incertaine, à la beauté troublante.

 

Pour conclure ici, disons que tout cela est aussi un jeu, mais d’une part la saison estivale est propice aux jeux, et puis suivre un peu la coupe du monde et tous ces artistes qui dansent la balle au pied m’a peut-être inspiré. Un jeu, mais quand même… Trois figures psychologiques, c’est aussi trois conformations physiques et trois régimes de désirs et d’instincts. C’est donc trois morales qui s’opposent.