L’humanisme, idéologie mortifère

On rapporte que, pendant que ce monstre d’acier prétendument insubmersible sombrait inexorablement dans les eaux noires et froides de l’atlantique nord, l’orchestre du Titanic jouait sur le pont. Belle métaphore d’une décadence mainte fois commentée mais qui semble insurmontable, autrement dit « naturelle ». Notre humanité est condamnée : elle se suicide gentiment avec toute l’inconscience ou la folie dont les hommes sont capables.

Je lis dans mon quotidien[1], « Menace planétaire sur la faune sauvage : De 15 % à 37 % des espèces pourraient disparaître d’ici à 2050 »[2]. Faut-il rappeler que 26 000 espèces disparaissent chaque année de la planète, ou que 25 % des mammifères sont menacés d’extinction dans un futur proche ? Et le journaliste met en avance deux causes principales : « le braconnage et la pression démographique » ; et il rajoute : « La vie animale est sous pression face à l’expansion humaine ». Comme l’écrivait Nietzsche, la terre a une maladie de peau et cette maladie s’appelle l’homme[3] – lui, habituellement prodigue en outrances, aurait pu parler de gale.

Dans le même temps, je lis cette déclaration d’Erdogan, nouveau calife des musulmans turcs : « Aucune famille musulmane ne peut accepter la contraception » – remarquons qu’il n’a pas dit : aucune famille turque. Il s’inscrit donc, en s’adressant ainsi à l’oumma, dans un cadre religieux ; et il rajoute : « Je le dis clairement […] Nous allons accroitre notre descendance ».  Mais le pape ne déclarait-il pas, dans une récente encyclique dont j’avais chroniqué la parution en décembre 2015 : « la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire »[4], ou ne rappelait-il pas encore : « croissez et multipliez »[5] ?

Où trouver les mots pour le crier assez fort à ces idéologues fous : l’homme a bousillé la planète ; et la fin de la faune et de la flore sera notre fin. Et les religions du livre, dont Nietzsche – oui, encore –  disait dans l’Antéchrist qu’elles promeuvent : « le refus du vouloir-vivre et le choix du vouloir-mourir », portent cette responsabilité fatale. D’ailleurs le philosophe allemand condamnait justement cette philosophie religieuse comme nihiliste.

Nous allons à notre perte, ce qui n’est peut-être pas si grave, mais nous aurons d’abord éteint la vie sur notre planète ; comme une bougie soufflée qui laisse place à la nuit. Mais d’ici là, nous pouvons encore danser avec l’orchestre ou jouer, inconscients, et nous griser de notre suffisance.

[1]. Les Echos du 31 mai.

[2]. Voir ma chronique du 9 mars 2014 sur l’abattage des éléphants d’Afrique.

[3].  Citons Zarathoustra : « La terre, dit-il, a une peau ; et cette peau a des maladies. L’une de ces maladies, par exemple, s’appelle « homme ».

[4]. Voir le chapitre 1-51 de l’encyclique « Laudato si’ »

[5]. En écho à Genèse 1-28.

Ça pue quand même

Un agité du bocal – comme aurait dit Céline – a tranché la tête de son patron avant d’exposer son macabre trophée sur le grillage de clôture d’une usine iséroise à côté d’un drapeau islamique et d’inscriptions en arabe. Acte politique réfléchi ou crime commis, pour des raisons personnelles, par un déséquilibré sous influence, c’est de toute façon une nouvelle affaire qui intervient dans un contexte instrumentalisé et qui porte la marque de l’islamisme radical.

En janvier dernier, autre affaire sur le même registre, mais beaucoup plus grave, Manuel Valls déclarait qu’il s’agissait, non pas d’une guerre, mais d’un acte de terrorisme, signifiant ainsi aux bienpensants ce qu’ils devaient en penser et en dire. Aujourd’hui, le même parle de guerre de civilisation.

Effectivement, il s’agit bien de cela ; et cette guerre est financée par l’argent du pétrole. L’Occident doit faire face à des idéologies qui portent un nom, le wahhabisme et le salafisme, et qui sont promues par quelques régimes sunnites disposant de ressources financières considérables, au premier rang duquel on peut pointer l’Arabie Saoudite, partenaire et allié des États-Unis d’Amérique et le Qatar, l’ami de la France. Depuis trois ou quatre décennies, les Al Saoud ont investi des sommes considérables (1 à 2 milliards de dollars par an) pour construire partout dans le monde des mosquées et des écoles coraniques[1] et former des prédicateurs radicaux qui appellent au djihad, à la mise à mort des juifs et des chrétiens, et font la promotion d’une justice qui, appliquant scrupuleusement la charia, coupe les mains des voleurs et la tête des mécréants et des apostats. Et ce monstre, qui s’est progressivement émancipé sous la forme d’Al Qaida, puis de Daech, est aujourd’hui incontrôlable, et après avoir combattu les chiites (ennemis des Saoud), se retourne contre les sunnites qui n’acceptent pas l’autorité du nouveau calife.

Mais pourquoi la classe politique occidentale refuse-t-elle de parler de guerre, préférant évoquer le terrorisme ? Parce qu’évoquer une guerre, c’est désigner un ou des ennemis, compter et ses alliés et les alliés d’en face, et que si la réponse adaptée au terrorisme est passive – se défendre –, une guerre exige que l’on soit actif et que l’on mène des actions contre l’ennemi, afin de le détruire. Or, admettre cette guerre, c’est désigner nos ennemis : non pas les musulmans, ni même les sunnites, mais les fondamentalistes et surtout tous ceux qui financent ces idéologies délirantes et mortifères[2], en l’occurrence les régimes saoudiens et qatari. Et l’Occident s’y refuse. La semaine dernière, deux mois après la visite de François Hollande en Arabie Saoudite, notre ministre des affaires étrangères recevait son homologue saoudien. La France, dans le cadre d’un contrat qui pourrait peser une douzaine de milliards de dollars, va lui vendre des armes, des hélicoptères, peut-être des centrales nucléaires. Business is business ! L’argent n’a pas d’odeur. Et l’on voit mal Nicolas Sarkozy, au nom des Républicains, faire un scandale, lui dont le divorce d’avec Cécilia (en 2007) aurait été payé par le Qatar. L’argent n’a pas d’odeur

[1]. Je note dans un article de la Libre Belgique dont je n’ai pas retrouvé les sources qu’en 2007, une étude américaine « révélait que l’Arabie saoudite aurait financé la construction de 1 500 mosquées à travers le monde, 500 collèges islamiques et quelque 2 000 écoles dans des pays non musulmans. Elle aurait également participé au financement des camps d’entraînement paramilitaire et au financement d’achat d’armes ainsi qu’au recrutement de militants du djihad dans une vingtaine de pays ».

[2]. A travers par exemple la Ligue Islamique Mondiale – ONG basée à La Mecque, fondée en Arabie Saoudite en 1962, et qui a pour vocation la promotion à travers le monde d’un islam fondamentaliste –, l’Organisation de la Coopération Islamique – basée à Djeddah et qui promeut la charia, tout en finançant des écoles islamiques –, la banque Islamique de Développement.

Massacre à Tunis

Comment faire silence, le temps du recueillement ? En guise et pour l’occasion, j’ai relu le plaidoyer pour la liberté religieuse que Sébastien Castellion écrit en 1554, en réponse à la mise à mort sur le bûcher à Genève de Servet. Ce texte, rédigé par un calviniste en rupture un siècle avant le herem de Spinoza, est fondateur de la laïcité.

« Il y a deux sortes de pasteurs […] les uns sont violents, fiers, durs, dépiteux, impatients, qui condamnent toutes choses, exceptées les leurs, et veulent que tous ceux qui ne s’accordent avec eux, soient mis à mort. Les autres sont doux, humains, cléments, tardifs à courroux, patients, qui souffrent tout, et soutiennent tout, et espèrent tout. Ceux-ci ne veulent pas que la Religion soit contrainte. »

« De là vient qu’il n’est rien de si monstrueux qui ne soit inculqué au peuple, quand il n’est pas licite d’en douter : vu que si tu doutes, ou que tu ne le crois pas, il te faut mourir. »

« Finalement de procéder par force, même en causes civiles, cela vient d’un homme qui se sent coupable, et qui se méfie de l’équité et droiture de sa cause. Christ dit « Bouche et sapience vous sera donnée, à laquelle personne ne saura contre-dire ». Ceux qui sont armés de cette sapience, ne désirent autres glaives. Ils ne craignent point de batailler ouvertement, et s’opposer contre tous les hommes, moyennant que la juste et légitime disputation ait lieu : car ils savent bien  que la vérité est un glaive inexpugnable, et invincible, et savent bien ce que la lumière peut à l’encontre des ténèbres. Les autres, au contraire, craignant cette lumière, cherchent des cachettes, et démènent cette affaire par glaive, à la manière de ce monde, et parachèvent par ferrement la dispute commencée par paroles : car ils voient bien, que s’ils étaient sans ce glaive, ils seraient nus et désarmés, et ne pourraient résister aux adversaires. Et ainsi le loup frappe des dents, le bœuf des cornes, le mulet des pieds : bref toute bête combat atout ses armures. »

« Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine, ils tuaient un être humain : on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle ».

Revue de presse

François de Rugy, coprésident du groupe écologiste à l’Assemblée Nationale veut déposer une proposition de loi pour rendre le vote obligatoire. C’est une mauvaise idée. Il a déclaré sur Sud Radio « Personnellement, j’en ai un peu assez qu’à chaque élection on se lamente, on se mette à pleurer sur l’abstention, et qu’on ne fasse rien » C’est consternant.

Comme si l’obligation du vote pouvait être une réponse. Il me semble qu’aujourd’hui, on se met à pleurer sur deux écueils de même type sur lesquels notre pauvre démocratie s’est fracassée : l’abstention et le vote FN. Peut-on donc lui conseiller de faire d’une pierre deux coups ? Non seulement rendons le vote obligatoire, mais rendons-le obligatoire pour l’un des deux partis qui monopolisent tout le pouvoir depuis tant d’années. Et la démocratie sera sauve, et la classe politique pourra dormir tranquille sur les bancs de l’Assemblée.

Je prétends moi, sans faire référence directement à une déclaration récente de Michel Onfray sur BFMTV, que refuser de voter peut-être légitimement considéré comme l’acte militant d’un démocrate convaincu. Dans un texte fameux traitant de servitude volontaire, La Boétie nous invite à ne pas nous soumettre « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libre ».

Soyons résolus à ne plus voter, et le système partitocratique s’écoulera, et il deviendra alors possible de reconstruire autre chose, une république démocratique, laïque et sociale.

Soumission ou refus

Qui n’entend de manière répétée, et plus encore depuis le 11 janvier, ce rappel permanent aux valeurs de la république. Qui ne remarque, entre étonnement et agacement, que les mêmes qui incantent ad nauseam le refrain des valeurs sont incapables de préciser desquelles il s’agit, comment ils les hiérarchisent et ce qu’ils proposent concrètement pour les défendre et les promouvoir. Propos creux d’esprits confus, souffles tièdes exhalés de baudruches gonflées. Que ne passent-ils donc de la doxa à la praxis, des déclarations main sur le cœur aux travaux pratiques ? Ils en ont l’occasion.

Je vois que s’est créé en France un parti politique musulman[1] qui se propose (je cite) « de permettre aux citoyens musulmans d’apporter une «alternative» », et qui justifie sa démarche de la sorte : « Dans la diversité sociale et culturelle qui compose notre Nation, l’islam, deuxième religion du pays, en était jusqu’alors exclus à cause de toutes une série de clichés que nous comptons bien balayer ». Je remarque aussi la dimension clairement confessionnelle et assumée de ce mouvement et ses revendications en faveur du halal ou du voile à l’école.

Par le simple fait de revendiquer son existence dans l’espace politique, ce nouveau parti affiche son refus de la laïcité, donc de notre règle républicaine. Car comment concilier d’une part la laïcité qui a minima doit s’entendre comme principe de sécularisation, c’est-à-dire comme séparation des vies politique et religieuse, étanchéité des institutions républicaines aux mouvements confessionnels, et d’autre part un engagement politique institutionnel qui s’articule autour de revendications religieuses ? Mais la laïcité, c’est aussi, plus précisément encore, car on ne pourra jamais séparer totalement le politique du religieux, l’idée simple mais radicale que l’horizon « spirituel » de l’État doit rester l’objectivation scientifique, et que l’éthique proprement religieuse doit se soumettre à la républicaine. Toute la force de la laïcité est dans cette subordination des normes qui affirme l’autorité de la loi des hommes et le primat des principes constituant notre république sur la morale. Dans une république religieuse, la loi civile procède de la révélation ou de la prophétie ; dans une république laïque, les lois sacrées plient devant le Code Civil, et aucune organisation religieuse ne peut participer aux institutions.

Ce nouveau parti se propose de présenter des candidats – on imagine musulmans – aux élections locales et à la présidentielle, afin d’accéder au pouvoir et de l’exercer. Ce parti est donc clairement illégal – en l’état de notre droit – et notre classe politique va devoir prendre ses responsabilités en agissant, ou en refusant d’agir : réagir ou se soumettre. Car comment autoriser un parti politique qui annonce et défend, dans ses statuts, des principes contraires à nos valeurs –  mais peut-être la laïcité n’est-elle plus une de ces valeurs ? L’accepterions-nous pour le Front National ou le Parti Communiste ? L’accepter, au prétexte de liberté politique, c’est admettre que demain un autre parti se crée pour combattre ouvertement l’égalité homme-femme, pour interdire la liberté de brocarder les politiques ou les clercs, en s’inscrivant en faux contre la solidarité, pourquoi-pas contre la démocratie, ou qui annoncerait son antisémitisme ou sa xénophobie. Chacun doit comprendre qu’un parti politique légal doive respecter les règles et les principes de la nation et n’est pas « libre » de se constituer hors les valeurs, « hors la loi ». Par contre, un mouvement politique de type révolutionnaire peut se construire sur le refus de la loi, sur le rejet des institutions, un projet révolutionnaire de transvaluation. Il s’oppose alors à la loi et aux valeurs qu’elle incarne, qu’il veut changer et qu’il combat ; il ne joue pas le jeu institutionnel, et s’inscrit dans un clair rapport de force ; il ne saurait donc avoir d’existence légale, être adoubé par un système qu’il abhorre, c’est d’ailleurs toute sa vertu.

Attendons donc de voir comment nos politiques vont gérer cette situation, rappeler le droit et le faire prévaloir, ou détourner la tête. Il serait d’ailleurs bien temps d’interdire toute référence chrétienne, juive ou bouddhiste dans les sigles et les statuts de tout parti politique. Faute de quoi, la France ne sera plus un pays laïc, et chacun saura ainsi – ce qui ne déplaira peut-être pas à certains partis extrêmes – que la république est un ventre mou et que l’on peut se présenter aux élections avec le projet de s’attaquer à nos principes constituants[2], et à nos valeurs cardinales.

La question posée est donc celle-ci : un parti politique qui se positionne statutairement en négation d’un principe fondateur de notre démocratie, qui souhaite utiliser les institutions pour saper un des fondements de notre identité nationale – pour ne pas dire de notre singularité nationale – doit-il être autorisé par le système, donc à terme financé par les contribuables pour combattre le système ?

La création de ce parti, qui a pour but de défendre les opinions respectables et les intérêts légitimes des musulmans, est du point de vue de ses promoteurs justifiable, voire adroite, mais de mon point de vue incompatible avec l’idée démocratique, sans d’ailleurs être  incompatible avec les principes républicains. Car un pays comme l’Iran ou l’Algérie, est fondé à s’affirmer à la fois comme république et comme islamique ; mais pas comme démocratie. Car il n’y a pas de varie démocratie sans laïcité.

Mais essayons, sans contester moralement un « droit » à cette création nouvelle, de nous ouvrir aux arguments des défenseurs d’une légalisation de ce nouveau parti, car il faut rester dans une écoute aussi attentive que faire se peut, quitte à contester aussi rationnellement que possible ces arguments, ou y adhérer s’ils sont convaincants. Je ne veux donc pas ici, non pas contester le bienfondé de la chose, mais sa légalité, car ce que je dénonce ce n’est pas une démarche politique qui fait sens, mais bien plutôt le manque de probité intellectuelle d’une partie de la classe politique qui nous rebat les oreilles avec les valeurs et s’abstient d’utiliser la loi pour les protéger.

Le premier argument est celui de la liberté politique. Il s’agit donc ici de la liberté de créer un parti illégal. Doit-on rappeler que la liberté est circonscrite par le droit qui interdit bien des choses qui offensent nos valeurs – même si chacun est en droit de contester ces valeurs à titre individuel ou associé dans un mouvement de pensée –, et que la dissolution d’un parti politique – ce qui ne serait pas une première en France – n’est a priori ni illégal ni surtout liberticide. Rappelons que notre constitution garantit la liberté religieuse, de croyance et de culte, la liberté d’expression, la liberté d’association. Une association promouvant l’application de la charia, une église interdisant le préservatif sont donc légales. De même un think tank qui prétendrait que les femmes étant inférieurs aux hommes doivent leur être soumises. Car chrétiens et musulmans ont le droit de croire sous les formes qui leur conviennent, de le faire savoir, et de l’exprimer rituellement dans l’espace public privatisé confessionnel (églises, associations, ..). Mais nul texte ne donne le droit à une association religieuse de se constituer en parti politique et de présenter des candidats aux élections. Sur un autre registre, un parti se proposant, une fois arrivé au pouvoir de dissoudre la démocratie et de lui substituer une dictature pourrait être interdit.

Le second qui m’ait été opposé dans l’hybris d’une discussion à bâtons rompus – mais tant que l’on ne rompt pas ces bâtons sur mon dos … – c’est que les musulmans seraient mal représentés en politique. Effectivement, et c’est notre problématique démocratique : notre démocratie n’est pas démocratique et nos hommes politiques ne représentent plus qu’eux-mêmes. Nos compatriotes musulmans en âge de voter doivent être environ 2 millions[3]– je n’ai pas trouvé d’évaluation fine. Le nombre d’encartés dans les partis de gouvernement : UMPS et les deux fronts représentent moins de 500 000 militants. Que les musulmans s’inscrivent massivement dans ces partis et ils en représenteront rapidement l’énorme majorité et pourront alors se trouver bien représentés et y imposer leurs choix. C’est évidemment une boutade, mais je veux dire par là qu’il ne tient qu’à eux d’être mieux représentés.

Le troisième, proche du précédent car corolaire, est que « la démocratie, c’est la représentation de toutes les composantes de la société » et qu’il est donc légitime que les musulmans y soient représentés comme tels. Faut-il rappeler que la démocratie ne saurait être réduite ni à la dictature de la majorité, ni au partage du pouvoir entre les différents groupes qui forment la nation ; et de ce point de vue, il faut par exemple rappeler que l’Etat libanais, par exemple, n’est pas démocratique mais confessionnel. La démocratie ce n’est – excusez-moi du peu – que le gouvernement du peuple par lui-même, et en France nous en sommes encore loin. Notre système est une partitocratie représentative, c’est-à-dire une aristocratie ou une oligarchie au sens rousseauiste du terme. Mais soyons sport et offrons à nos détracteurs quelques arguments. Après la légalisation d’un parti musulman, sa prise de pouvoir, l’éventuelle application de la charia qui n’est dans le Coran ni une option, ni une invitation, mais une injonction, notre république sera toujours ce qu’elle est aujourd’hui : une république non laïque, non démocratique, non sociale. Simplement, ceux qui, avec un peu de naïveté digne de condescendance, se battent contre le système pour préserver ce qui peut l’être auront perdu une nouvelle bataille.



[1]. L’Union des démocrates musulmans de France, fondé fin 2012 par Najib Azergui.

[2]. J’invite chacun à relire le préambule de notre constitution qui affirme, effectivement de manière péremptoire, disons performative, que la France est une république laïque démocratique et sociale. Je note que certains députés socialistes (Malek Boutih, député de l’Essonne) ont déclaré que l’existence d’un  parti musulman ne les gênait pas, donc que revenir sur nos principes fondateurs ne leur posait visiblement pas problème.

[3]. Je ne veux prendre le temps de trouver une juste évaluation.

Je suis toujours Charlie.

Je relève dans mon quotidien de ce jour « Une bombe fixée sur le corps d’une fillette âgée d’une dizaine d’années a explosé samedi sur un marché très fréquenté de la ville de Maiduguri, dans le nord-est du Nigéria ». Je cherche un peu et sur le net, je lis ce témoignage : « L’explosion a coupé le corps de la kamikaze en deux, projetant une partie de l’autre côté de la rue ». J’ai envie de vomir. L’attentat n’a pas été revendiqué, mais il y a peu de doutes que la secte islamique Boko Haram n’en soit pas responsable.

Nous avons tous dans nos proches une gamine de cette âge (fille, petite fille, nièce, cousine, voisine, fille d’amis). Fixons ce visage connu dans notre esprit avant de relire cette annonce, pour donner corps à l’information et en prendre toute la mesure.

Je suis Charlie.

Le 7 janvier 2015, en fin de matinée, deux islamistes radicaux ont attaqué les locaux de Charlie Hebdo et ont tué ou blessé une vingtaine de personnes. C’est un acte de guerre commis par deux djihadistes français recrutés et formés par des fondamentalistes qui ont probablement programmé et organisé cette opération. Il y aura d’autres actes de cette nature en France et pas seulement à Paris et nous devons psychologiquement et matériellement nous y préparer.

Nous sommes en guerre ; et cette guerre est une guerre de civilisation qui oppose une mouvance qui essaye de se constituer en État et l’Occident. Ces djihadistes contestent et combattent en effet les trois piliers de notre civilisation : la démocratie parlementaire, l’économie capitaliste et la morale judéo-chrétienne ; et s’attaquent aux symboles de ces trois piliers.

Nous n’avons malheureusement qu’une réponse globale possible : Défendre notre civilisation qui est pourtant décadente et contestable par bien des côtés ; réformer notre modèle pour qu’il prête de moins en moins à la critique ; faire vivre nos valeurs : liberté, laïcité, solidarité ; se serrer tous les coudes ; ne pas se laisser instrumentaliser par l’État qui, en temps de guerre, a toujours tendance à renforcer son pouvoir sur les individus, notamment par des lois d’exception.

Dans une allocation télévisée solennelle, Le Président de la République a décrété une journée de deuil national (le 8), et a appelé à l’union nationale. En réponse à une énorme émotion, un nombre considérable de nos concitoyens se sont spontanément regroupés pour communier avec dignité dans leur douleur et partager leur effroi. Et puis, très vite, les politiques ont repris la main mettant un terme à ce moment de grâce douloureuse.

Notre ancien président avait tout fait pour être le premier à exprimer des propos convenus dans une mise en scène et une posture et qui était celle d’un président en exercice. Tous les installés du système ont rappelé leur amour pour ce journal et leur admiration pour ces journalistes qui pourtant combattaient le système. Le parti socialiste s’est chargé de l’organisation d’une « marche républicaine[1] », en invitant presque tous les partis à y participer, ostracisant un parti soutenu aux élections républicaines par une minorité de plus en plus importante des citoyens. Les syndicats ont joué des coudes pour en être, et si possible en tête de cortège.

Tout rendre donc dans l’ordre républicain. Et le FN pourra se réjouir de gagner encore quelques points ; quant à Houellebecq, quel sens de l’à-propos et de l’anticipation. Tout cela me laisse un gout amer.



[1]. Sans nous en expliquer le concept. Rappelons que l’Iran est une république islamique parfaitement légitime, sur la plan du droit, à se prévaloir du qualificatif de république.

Parlez-moi d’amour.

Aujourd’hui, temps gris. Il fait moche, et je me suis levé avec une bronchite. Je suis fatigué, et ne saurais dire si c’est mon âme ou mon corps qui est le plus rompu. Chienne de vie…

Ça ira probablement mieux demain, mais en attendant … Je me traine un peu d’un fauteuil à l’autre, prends un livre, l’abandonne sur le canapé. J’ouvre « les Echos » qui traine là, et mon esprit vide, las, sans doute plus masochiste que mélancolique, tombe sur un petit article titré « Vote de la loi sur le don de jours de repos pour enfant malade ». Je lis : « Le parlement a voté la loi, … Les sénateurs du groupe communiste, républicain et citoyen ont voté contre, déclarant « préférer une solidarité universelle » ». Chienne de vie… Les communistes ne changent pas, leurs réflexes totalitaires restent entiers.

« Une solidarité universelle » : Qu’est-ce que ça veut dire ? Je réfléchis, je cherche, je comprends sans comprendre ; sans doute à cause de cette novlangue politicienne …

Au moins trois choses me choquent, mais il en fallait si peu ce matin. Tout d’abord, cette confusion dommageable entre le don et la solidarité – invoquer cette dernière n’étant pas la réponse adaptée à la question du don. Ensuite, cette évidence malheureuse que le don, valeur antibourgeoise par excellence, est logiquement considérée par la classe politique comme antisociale. Enfin, cette idée totalitaire, funeste, que même dans le don, surtout dans le don, il faudrait un médiateur. Mais reprenons les choses dans l’ordre ?

Les concepts de don et de solidarité me semblent antinomique, car le don est gratuit, lui ; faute de quoi, ce n’est qu’une obligation règlementaire ou morale, ou bien c’est du troc. Et je pense que celui qui considère l’amour comme un investissement est encore très loin de l’amour. Par ailleurs, si aimer, donner, – les deux verbes s’équivalent dans la pratique de la chose – devient une obligation morale, il ne s’agit plus de don, car l’injonction – même morale  – disqualifie le don qui cesse, pour être obligé, d’être gratuit. En d’autres termes, celui qui est vertueux dans le but de gagner son salut, ne mérite pas au terme de sa vie d’entrer au paradis. Très différemment, l’idée de solidarité se constitue sur d’autres registres : la fraternité, l’entraide, le respect de l’autre. C’est une valeur magnifique. Mais qui peut concevoir que l’on aime – non pas d’un désir charnel, ou d’une fascination intellectuelle – un homme ou une femme qui n’est ni votre frère ou votre sœur, ni votre ami, ni une personne belle ou respectable, aimable ? Qui ne le conçoit pas, ne conçoit pas l’amour, et ne comprend rien au don. La solidarité n’est qu’une charité bien ordonnée, un acte dont on attend un profit personnel, au moins une valorisation personnelle.

Le don est une valeur antibourgeoise, ou, pour le dire autrement : La bourgeoisie c’est le refus du don. Raoul Vaneigem, aux livres desquels je suis abonné, écrit dans « Nous qui désirons sans fin » : « La civilisation marchande est fondée tout entière sur l’interdit de la gratuité ». Et corrélativement, il rajoute dans un autre ouvrage[1]« Il n’y a, pour fonder une réalité nouvelle, d’autre principe en l’occurrence que le don ». C’est une évidence : notre civilisation bourgeoise abhorre le don, donc l’amour qui est confiné au registre des idées, dans un au-delà dont on ne veut pas ici-bas, maintenant. Et si l’on peut rêver à une improbable révolution, il faudra, pour que cette révolution en soit réellement une, qu’elle libère l’homme, c’est-à-dire qu’elle mette un terme au marchandisage des relations, ce que j’appelle la prostitution, à la relation dominant/dominé, qu’elle ruine, par un processus de transvaluation, le pouvoir de l’argent, et qu’elle abolisse tous les processus de médiation, y compris sur le plan politique. Impossible programme. Sans doute, n’en sommes-nous pas là, mais la fièvre porte au délire. Car l’amour, c’est aussi la relation, puisque c’est le premier de ses trois modes ; et qui ne devient essence de la relation qu’à partir du moment où elle cesse d’être « médiatée », soit par un billet de banque ou une autre promesse plus ou moins fiduciaire, soit par un intérêt quelconque. Et quand le Parti Communiste évoque sa préférence pour une solidarité universelle, il entend bien défendre une solidarité encadrée par le système, et prend donc une position liberticide qui me révulse. Car la malédiction de nos libertés dans les sociétés modernes, c’est notre incapacité à conserver un espace d’autonomie, une capacité singulière, à donner, à aimer, sans que cet acte gratuit, soit approuvé ou désapprouvé, favorisé ou gêné, condamné ou félicité, encadré d’une manière ou de l’autre par l’Etat. Et les systèmes totalitaires ne peuvent accepter que les choses se fassent, sans eux, sans leur intervention de médiateur, sans leur jugement et leur sale petite morale. Même s’il s’agit d’amour, ils veulent tenir la chandelle, profiter de sa flamme chancelante comme un désir pour distinguer pornéïa, éros et agapè. Les pouvoirs, parce qu’ils sont des outils de domination, ne peuvent accepter le don, car le don c’est d’abord le refus de la médiation, et c’est le seul acte révolutionnaire qui soit. Seul le don est révolutionnaire, seul l’amour est révolutionnaire. Et si je conteste tant les religions – terminons par cela sans trop pousser les feux –, c’est moins que je rejette Dieu (ni Dieu ni maître comme disait l’autre), que je refuse toute médiation entre moi et le divin ; et si je déteste tant l’Etat, c’est qu’il est toujours le Grand Médiateur.

La question est donc, au bout du compte, celle de l’Autorité. Accepter qu’un salarié puisse donner un jour de repos à un collègue dont un enfant malade réclame sa présence, l’accepter sans que la loi s’en mêle, sans qu’elle lui dise ainsi le possible et l’interdit, donc le bien et le mal, c’est accepter que  cet acte compassionnel échappe à l’autorité de la loi, à son système de gestion, et donner au donneur cette autorité de disposer de lui, et de faire vivre sa morale singulière. Mais des hommes et des femmes politiques, et particulièrement le parti Communiste, n’acceptent pas que l’amour échappe à l’autorité de la loi. Où l’on voit que les vrais clivages politiques ne s’articulent pas où on penserait les trouver.

Et je termine en ouvrant le propos pour y revenir bientôt. Notre humanité a connu peu de révolutions, et ces révolutions ont été des ruptures de paradigme, ruptures épistémiques et axiologiques. Le fait chrétien est de ce point de vue central, et fonde l’occident chrétien ; et c’est pourquoi j’y reviens tant, avec trois personnages essentiels. Jésus prétendument de Nazareth, Paul de Tarse, et Augustin évêque d’Hippone. Le premier promeut l’amour comme horizon absolu – et évidement inaccessible – de la morale. Le second invente la religion que l’on sait qui va développer ses propres valeurs, qui sont nos valeurs occidentales : l’égalité, donc la démocratie, la soumission à l’ordre établi, la compassion, le mépris de soi, le gout morbide pour la mortification de la chair, la fascination pour le sexe. Le dernier invente l’homme singulier, préparant le cogito cartésien, donc invente la liberté, le respect de l’individu.

Propos irréligieux

Je voulais m’agacer de la présence du chef de notre gouvernement à Saint-Pierre de Rome, le 26 avril dernier, venu pour assister, et plus encore participer à la canonisation de deux défunts papes. Je ne pouvais laisser passer cela, et ne pas exprimer ma sidération : qu’un éminent représentant du seul pays prétendument laïc d’Europe puisse ainsi, non pas rendre une visite d’état à un chef d’état, aussi modeste soit l’État du Vatican, mais communier en une manifestation religieuse, par ailleurs très symbolique, c’est assez énorme. Et M. Valls, en qui j’avais eu la faiblesse de placer quelques modestes espoirs, me déçoit déjà. Il a beau nous faire savoir qu’il assume son ministère sous le saint patronage de Clemenceau, je rappelle que le Tigre ne se serait jamais compromis ainsi. Mais parlons d’autre chose, sans vraiment déserter notre sujet.

Qui me suit un peu, sait que je suis un militant laïc, c’est-à-dire antireligieux – soit dit sans user de raccourci[1]. Bien évidemment, le mescréant qui écrit ces mots respecte les croyants – mes frères en doute et en peur –,  ainsi que leurs croyances, mais il critique radicalement les religions ; et règle, autant qu’il le peut, de vieux comptes avec l’Église de Rome. Je pourrais justifier cette abhorration par de multiples arguments, fondés en morale, mais ce rejet doit sans doute plus au ventre qu’au cerveau. Mais je note néanmoins que ses dogmes sont consubstantiels d’une escroquerie intellectuelle originelle : celle de la confusion entre Jésus, fils de l’homme, et le Christ, créature de Paul. Et rappelons l’infranchissable distance entre, d’une part un personnage historique, prophète de son état, thaumaturge et vaticinateur à ses heures de grâce, pécheur d’hommes et prêcheur d’évangile, une énigme, autant philologique qu’historique, et d’autre part le personnage conceptuel appelé Christ, annoncé dans des textes testamentaires anciens et obscurs, que Paul de Tarse, puis la patristique, inventent ; substituant – comme on fait disparaitre, une certaine nuit de Pâques, un cadavre qui témoignait – au corps disparu du tombeau de Joseph d’Arimatée[2], l’image fantomatique et glorieuse d’une figure mythique en construction. Car, après la passion, il y a, par une alchimie qui dépasse celle de l’embaumement pratiqué alors, transfiguration du crucifié ; une transmutation qui devient littéralement une transvaluation, et que Paul opère au premier siècle de notre ère. Mais cette distance entre ces deux images n’est pas plus grande que cette autre, entre le message évangélique, si difficile à comprendre tant il est singulier et semble paradoxal, et l’éthique chrétienne. C’est pourquoi je veux distinguer l’éthique de la religion de Paul, qui a pris son temps pour se constituer, s’exprimer, s’affirmer, contaminer notre civilisation, scléroser nos sociétés, et la philosophie du prêcheur Jésus, pour peu qu’on puisse l’appréhender au-travers de logoi rapportées et déformées. Mais ce hiatus justifierait en soi un essai. Et je ne développerai succinctement ici qu’un exemple : le primat de l’amour sur la justice, présent dans l’évangile et me semble-t-il refoulé, inversé dans la philosophie de l’église.

Il y a dans le message de Jésus, un primat catégorique du don, dont la logique ne me semble poussée si loin, nulle part ailleurs, car cette logique est ici poussée jusqu’à la déraison, au-delà du logos, une vengeance de l’hybris. Comme dit l’autre : « l’amour à ses raisons, …. ». Et cette primauté consacrant le don, s’affranchit de l’équité et de la justice. Voyons la parabole, celle dite « des ouvriers de la onzième heure[3] » et que l’église commente tout autrement que je ne la fait ici.

De bon matin, un chef de famille s’en va recruter un ouvrier agricole pour travailler sa terre. Il le trouve, le prend pour la journée en lui promettant une pièce d’argent. Un peu plus tard, il en rencontre d’autres qui cherchent aussi du travail, et les prend dans les mêmes conditions. Puis d’autres encore, plus tard. Le soleil poursuivant sa courbe apparente, le dernier se fait embaucher en fin d’après-midi, à la onzième heure. Le soir, le propriétaire les réunit tous et leur donne à chacun une pièce d’argent, en commençant par les derniers arrivés au champ. Les premiers venus, ayant travaillé beaucoup plus que le dernier, crient à l’injustice. Jésus donne raison au propriétaire sans plus d’explications. Comprenne qui pourra…

On pourrait croire, en bon socialiste, qu’il hiérarchise ainsi égalité et équité, considérant que tous doivent recevoir la même chose indépendamment de leur mérite, ou de leur travail. Ce serait mécomprendre le message évangélique. On pourrait aussi s’en tenir à l’explication cléricale officielle[4]. Rien ne permet de la considérer comme meilleur qu’une autre. De mon point de vue, il s’agit plus surement de hiérarchiser sur le plan moral le don et le troc. Et poussant plus loin mon raisonnement, je distinguerais deux types de troc. Tout d‘abord cette idée simple et première de l’échange de deux choses de même valeur – de quelle valeur parle-t-on ? valeur intrinsèque, de production, d’usage, d’échange ? Qu’importe ici ! Et une seconde idée qui serait celle de la récompense, du salaire – du travail, du mérite ou de la peur ? –, le prix de la vertu ; une valeur, non plus d’échange, mais d’équivalence, au sens étymologique du terme, et mesurée sur le registre de la morale. Car pour l’église, il y a bien une forme de troc entre la vertu et l’accès au paradis, la foi et la grâce, la punition et la rédemption, la grande vertu et la canonisation ; ce que l’on doit appeler la justice et qui s’apparente au règlement des comptes – qu’il s’agisse du jugement des hommes ou du jugement dernier.

Or Jésus s’inscrit ici en faux contre cette justice des hommes, contre leur logique comptable. Il propose clairement une autre logique – « l’amour à ses raisons » – en prenant le contrepied de la logique, en justifiant une « folie divine » ; ici  « la folie de dieu est plus sage que l’homme, et la faiblesse de Dieu est plus forte que l’homme ».[5]

Il ne nie pas la justice mais lui préfère le don, la gratuité, valeur anti-bourgeoise par excellence ; alors que l’église, elle, préfère la justice, bourgeoise, l’équité, voire l’égalité, voire encore la démocratie. Mais la justice n’est jamais gratuite, d’où l’invention de la faute (ou du péché), de la punition ou de l’indulgence (des indulgences) ou du pardon. Jésus met au-dessus de la loi, l’amour, donc le don gratuit, pur, sans taches, un don qui n’a plus rien d’humain, et qu’il propose comme horizon inaccessible. Et tirant mon fil, je comprends mieux les débats sur la grâce, la grâce étant, pour l’église chrétienne, le don suprême que Dieu puisse offrir. Il me souvient d’avoir lu, sans bien toujours en comprendre les enjeux, les arguments du débat entre Érasme de Rotterdam et Luther, qui prit violemment parti contre les indulgences, donc contre le troc des places en paradis promises contre monnaie sonnante. Après la publication par Luther, en octobre 1517, de ses 95 thèses sur la vertu des indulgences, Érasme tire le premier et adresse à Luther sa diatribe. L’autre lui répond violemment par son texte sur le libre arbitre[6], et réfute point par point les arguments d’Érasme. Et si cette réponse est fondamentale, c’est qu’elle est radicale. Au-delà de savoir « si Dieu sait par avance contingentement, ou s’il sait nécessairement », le point de radicalité, schismatique, est que Luther remet en cause l’autorité des pères de l’Église[7], et s’en prend, par exemple, très fortement à Jérôme, qui n’aurait rien compris à l’Écriture. Déclarant Jérôme « somnolent et hébété dans sa compréhension des écritures », il remet en cause toute une tradition d’interprétation des textes (par exemple de l’interprétation des paraboles de jésus). Mais quel est l’enjeu de ce texte (et ce n’est pas le seul) ? : Cette idée que Dieu offre la grâce à qui il veut, indépendamment du comportement de l’homme, et que Dieu sait, de toute éternité, avant que l’homme ne naisse et donc, quoi qu’il fasse, s’il sera sauvé, ou non. Comment, quand on est épris de justice accepter cela ? Comment concevoir qu’un dieu accorde sa grâce au pécheur invétéré, et non repentant, et la refuse au martyr de la foi. Comment accepter cette iniquité, ce manque d’équité évidente ? C’est pourtant ici le message de Jésus, et l’église ne peut s’y retrouver, d’où la condamnation du jansénisme et les difficultés de Pascal (« L’amour a ses raisons ») et de ceux de Port-Royal, avec l’autorité épiscopale. Reste que cette gratuité de l’acte divin me semble problématique. Elle nous renvoie, me semble-t-il, à des conceptions métaphysiques que je vois présentes chez Maître Eckhart, et que je ne trouve pas incompatibles avec le panthéisme de Spinoza.



[1]. Il n’y a en effet pour moi qu’une seule façon d’être authentiquement laïc, c’est de ne prendre rien pour sacré, et de cultiver un esprit d’hétérodoxie. La séparation de l’église et de l’état n’en étant que le corolaire (et non pas le fondement).

[2]. Ou d’Arimathie.

[3]. Matthieu 20.1-16

[4]. L’église la commente ainsi : il n’est jamais trop tard pour rejoindre l’église, et qu’importe que la conversion soit tardive, chacun aura sa part,…

[5]. Paul : Premier épître aux Corinthiens.

[6]. Du serf arbitre.

[7]. Il écrit par exemple : « Le Christ est supérieur à la parole des Pères ».

Etiquetage politique.

C’est à l’heure matutinale où je trempe mon pain beurré-salé dans un café noir, que j’ai découvert dans mon quotidien papier une information qui m’a sidérée, et qui m’a gâché cet instant auroral ou l’activité de la journée ne nous a pas déjà entrainé dans son flux erratique, et où l’on rêve encore un instant de pouvoir échapper au stress de la vie qu’on nous fait – et qui n’est qu’une survie laborieuse et dérisoire. J’aurais pu m’étrangler ; et ce qui m’étonne encore, c’est que cette information n’a pas suscité de réactions à la mesure de la saloperie qu’elle rapporte.  Pourtant, une recherche sur le net permet d’y accéder avec toute l’immédiateté qui caractérise ce média : le Ministère de l’Intérieur oblige les listes de candidats constituées pour les élections municipales dans les communes de plus de mille habitants à choisir une étiquette partisane dans une liste proposée de seize partis, mouvements, ou regroupements. Et dans l’hypothèse où une liste ne voudrait pas « rentrer » dans une des cases formatée par les fonctionnaires de l’administration, ceux-ci se chargeront d’encadrer, ou d’encarter les impétrant-édiles.  Et je veux dénoncer cette atteinte grave à l’essence de la démocratie, et cette nouvelle tentative de conserver aux partis politiques leur mainmise sur le pouvoir. C’est une petite saloperie, une de plus.

Je l’ai souvent évoqué ici, et quelquefois sur un ton trop passionné pour ne pas être excessif, voire outrancier. Mais je pense que la crise que nous connaissons aujourd’hui en Europe est d’abord une crise intellectuelle, politique, donc morale ; crise ancienne et dont l’avènement avait déjà été pressentie dès la fin du XIXe siècle, par exemple et avec beaucoup d’acuité par Nietzsche – il faut relire ce qu’il disait de la démocratie –, mais aussi un peu plus tard par Hannah Arendt – pour ne rendre ici hommage qu’à ces deux philosophes. Arendt, mieux que d’autres, avait pointé cet écueil de la démocratie représentative, expliquant que la démocratie montre ses limites quand les élus de la nation cessent de se comporter comme les représentants de leurs électeurs pour devenir les mandataires de leurs partis d’appartenance.

On ne règlera aucun de nos problèmes économiques sans ressourcer nos démocraties. Il convient donc de revenir aux fondamentaux et de les rappeler avec force : la démocratie ne peut avoir d’autre but premier que la liberté des citoyens ; l’existence de partis politiques forts est un obstacle à l’expression de la volonté populaire[1]. Citons Arendt : « Les partis, en raison du monopole de la désignation des candidats qui est le leur, ne peuvent être considérés comme des organes du Peuple, mais, au contraire, constituent un instrument très efficace à travers lequel on rogne et on domine le pouvoir populaire »[2], et revenons à cette information qui ne passe pas. Ce qui se démasque dans cette décision gouvernementale, c’est une claire volonté de s’opposer à des listes qui ne seraient pas encartées. Le gouvernement, et plus largement l’oligarchie politicienne – par ailleurs politicarde – ne peut imaginer que l’on fasse de la politique sans être de droite ou de gauche, et sans se reconnaitre dans ces archétypes désuets ; il ne peut accepter qu’on veuille être pleinement citoyen sans être affilié ici, encarté là , soumis à un parti, donc à un homme, discipliné par un maître à penser ; il s’effraye que des hommes et des femmes de bonne volonté, les uns engagés à gauche et les autres défendant des idées de droite, puissent se rencontrer, s’entendre sur des enjeux locaux, se retrouver sur l’essentiel à mettre en œuvre sur une mandature, et travailler ensemble, au-delà des clivages traditionnels. Ils veulent tout étreindre, tenir, étouffer, instrumentaliser, tuer la politique – mais garder le pouvoir.

Peut-on espérer qu’un jour les citoyens se réveillent et refusent ce système qui n’a d’autre volonté que de les transformer en animaux de rente ?



[1]. Relire « Du contrat social ».

[2]. Dans  « On revolution ».