Chronique de la sottise ordinaire

La philosophie est une optique, et comme c’est aussi une pratique, une éthique, c’est déjà une attention : attention portée aux gens et aux choses du quotidien et notamment les petites choses qui sont les innombrables grains de sable de la vie ; une vie comme une plage ou un désert. J’avais envie de vous parler du grand cerisier à fleurs qui, une fois par an, en cet avril prometteur qui nous ferait accroire à un bonheur possible, transforme la perspective de mon jardin, depuis les fenêtres de mon bureau, en estampe japonaise. Et si je ne connaissais pas le chat assis sous l’arbre dont le vent disperse les larmes roses, je pourrais vous dire qu’il médite dans l’immobilité du zazen. Ce qu’il fait probablement, en attendant gentiment qu’un oisillon tombe du nid, pour lui arracher la tête d’un coup de dent.

Mais non ! je vous parlerai d’autre chose, de dignité, quand ceux qui n’ont que ce mot à la bouche, pratiquent son versus mépris. Il y a peu je vous racontais une histoire de piécettes, à la boulangerie – histoire vécue. Il s’agit là d’ophtalmo. Eh oui, ma vue baisse et s’il n’y avait que ça… J’attendais donc pour payer la consultation ; une dame âgée se présente au guichet d’à côté, sollicite un rendez-vous – elle n’était jamais venue là, venant d’emménager par ici. Nous, elle et moi, entendons une réponse sans appel : « on ne prend pas de nouveaux clients ! ». Elle insiste un peu, même réponse ; elle s’en va.

Triste époque où l’on voit bien que les choses vont à contre sens de ce que l’on peut considérer être le progrès. Et le plus grave ici n’est pas que la personne de l’accueil – accueil ou écueil contre lequel cette dame échouait, dans tous les sens du terme –, une secrétaire illustrant la banalité de la sottise ordinaire, n’ait pas cherché à résoudre son problème : proposer un confrère, voire appeler un confrère ; c’est bien que cette dame se soit fait traiter de cliente. C’est l’époque, il n’y a plus de patient, bien qu’il faille être de plus en plus patient, prendre rendez-vous six mois à l’avance après avoir tenté plus de dix fois de nouer un contact téléphonique ; il n’y a plus de malade, il y a des clients. Oui, la médecine privée est devenue un business. Pourquoi pas, après tout ? Mais pourquoi la médecine publique a-t-elle abandonné l’ophtalmologie ? Néolibéralisme.

C’est à ces petites choses dont tout le monde se fout que l’on mesure la corruption de nos sociétés. Des gens de pouvoir (grands seigneurs et petits marquis) qui font, contre les intérêts de leurs concitoyens, le choix du Marché, et d’autres collabos aux petits bras qui, sans en avoir conscience, pratiquent cette sottise ordinaire, ou cette indécence ordinaire, pour le dire dans le ton d’Arendt ou d’Orwell.

Toujours la vie comme elle va

De longue date, je fais des listes, et notamment des « problèmes » à régler. Pas précisément les gros, mais ceux, suffisamment réels pour devoir être réglés avant que ma distraction, ma négligence, les rendent très « problématiques ». Je l’ai beaucoup fait dans ma vie professionnelle à tel point que j’ai pu déclarer aux cadres que j’encadrais et qui trop souvent se plaignaient d’être toujours confrontés à des problèmes, que, s’il n’y avait pas de problèmes à résoudre, il n’y aurait pas besoin de cadres pour les résoudre. Et dans ma vie personnelle, je fais de même. Aujourd’hui, je ne vous cache rien : prendre rendez-vous pour le contrôle technique de la voiture, déjà deux ans ; répondre à l’administration des impôts qui conteste une déclaration de surface habitable sur un CERFA produit après des travaux d’extension de la maison, mais sans apporter la preuve que mon calcul est faux ; renvoyer à la mutuelle une attestation de la CAF que j’ai du mal à obtenir, la CAF est inaccessible au téléphone et interpose entre elle et ses usagers des automates  et des robots aussi intelligents que des blocs de béton ; relancer une entreprise qui m’avait promis de réaliser de menus travaux ; appeler Pierre, Paul ou Jacques ; etc., etc. La liste est longue, les items sans intérêts pour le lecteur.

Mais je remarque deux choses. D’abord que cette liste joue de l’accordéon depuis plusieurs décennies sans jamais être soldée : une ligne biffée, une autre rajoutée. Il y a toujours un nouveau truc. Je mourrai en retard et n’aurai jamais été un jour « à jour », sans une forme de stress, donc d’aliénation mentale ; pas un jour tranquille de vie sereine, sans arrière-pensée.

Et puis je note une autre chose, infiniment plus grave, plus consternante, c’est que cette liste est largement nourrie par le Système. Ce système qui nous enferme dans des dispositifs, des lois innombrables, des réglementations tatillonnes, nous assigne, nous contraint, nous tient à la gorge, nous pollue, nous stresse.

 

La bureaucratisation du monde, corolaire de la prise de pouvoir de l’administration alliée au Marché, est un cancer qui nous ronge, nous tue à petits feux, nous accompagne vers la mort sans jamais nous laisser vivre vraiment, libre, libre de son regard inquisiteur et accusateur. La bureaucratie, c’est le mur contre lequel l’humanité se heurte et l’idée d’homme s’échoue et sombre dans l’abime noir du temps mort, du temps perdu pour la vie, gaspillé à survivre.

Lettre à Greta

L’humain me désespère, je l’ai déjà dit, écrit ici maintes fois ; et m’inquiète plus encore l’état du monde et précisément de la terre, subtil écosystème qui gravite autour d’un soleil qui se meurt en se consumant lentement. Je sais la vanité des choses, l’impermanence essentielle de l’univers et l’inconsistance d’un humain prétendument créé à l’image et à la ressemblance de dieu ; et je m’interroge toujours sur cette formule : orgueil de l’homme ou mépris pour le créateur ?  Mais restons sur terre : l’homme l’épuise et la salope avec la désinvolture d’un gamin un peu jean-foutre, un branleur, pour le dire en français compréhensible ; et chaque observateur un peu attentif à ces choses peut voir que nos jours sont comptés et que le métronome s’affole, pris d’une tachycardie heurtée. Pourtant, je ne discerne encore aucune réelle prise de conscience de l’urgence de la situation. Après une allocution vide de propositions, on nous dit que le président français aurait renoncé à se coltiner ce problème si prégnant. J’évoquais il y a peu, en regard de l’impéritie politique, la mobilisation des plus jeunes, l’exemple de Greta Thunberg, mais sans doute avec trop d’optimisme car la mobilisation contre le réchauffement climatique est bien la preuve d’une absence d’appréhension du problème. Car ces jeunes, au demeurant sympathiques, confondent déjà la maladie et ses symptômes. Et le fait qu’ils se mobilisent pour lutter contre le symptôme montre bien qu’ils dédaignent le mal même qui nous ronge, c’est-à-dire un modèle de développement qui conduit à la destruction systémique de notre environnement.

Le réchauffement climatique n’est évidemment qu’une conséquence parmi beaucoup d’autres de la destruction de l’environnement et de l’impact toujours plus grand, toujours plus fatal des activités humaines sur les écosystèmes naturels. Réglons le problème climatique et rien ne sera réglé. Les espèces vivantes continueront à disparaitre, la terre à se stériliser, l’homme à perdre tout contact avec une nature qu’il méconnaît et méprise. Présenter l’agonie de la terre que nous avons provoquée comme un problème climatique, c’est le réduire, l’ignorer, faire preuve d’une grande inconscience ou se voiler la face ; et c’est perdre un temps précieux. Et c’est aussi, d’une certaine manière, faire preuve d’humanisme, c’est-à-dire tout ramener à nous, à notre confort d’hommes dénaturalisés, urbains. Le vrai problème n’est que nos vies soient menacées par la montée des océans, les canicules à répétitions, des incendies immaitrisables, des ouragans sans précédent, des catastrophes naturelles insurmontables. Non, le problème est qu’en détruisant la terre (je veux dire ses fragiles équilibres), nous avons condamné un nombre considérable d’espèces vivantes.

Homme, mon frère et ma sœur, quand vas-tu regarder le problème en face ? Richard Powers, après Jared Diamond, le dit simplement « Une croissance exponentielle dans un système fini mène à l’effondrement ». Surexploitation et gaspillage des ressources naturelles, pollution des terres et des mers – sans parler de l’atmosphère –, déstockage massif du carbone et déforestation. La solution est simple à poser, si difficile à mettre en œuvre. Il nous faudrait être moins nombreux, beaucoup moins nombreux et que chacune baisse drastiquement sa consommation et sa pollution, son empreinte écologique, sachant que l’écart entre les consommations individuelles des uns et des autres est supérieur à cinquante et doit être diminué, rééquilibré. Et il faut nettoyer, reboiser et peut-être réensemencer les mers. Car nous avons partiellement vidé les océans de leurs poissons et de leurs mammifères, modifier la salinité des mers, partout violer la planète. En moins d’un siècle, nous avons fait disparaître la moitié des arbres qui sont les meilleurs pièges à carbone. Et un arbre qui disparait c’est tout un écosystème qui meurt. Le réchauffement climatique n’est pas la cause de tout cela, mais l’une de ses conséquences fatales, et il faut s’attaquer aux causes et non aux conséquences, même si elles sont, elles-mêmes causes d’autres catastrophes, car une carte qui tombe en entraine une autre dans sa chute.

Mais, je le redis, l’homme se moque de ce qui ne le touche pas, et si la nature disparait, que lui importe ? Pourvu que l’air qu’il respire dans ses villes lui convienne, que les gazons de ses parcs urbains soient bien verts, qu’il reste quelques arbres aux ronds-points, quelques potagers sur les toits des immeubles. Et si un sanglier perdu s’égare dans une zone commerciale, ou si un chevreuil apeuré traverse une avenue de banlieue, ou que dans la nuit noire d’une résidence de campagne, les yeux d’un loup percent, alors ces bêtes seront abattues pour que l’ordre des hommes demeure. L’homme se fout de la nature, car il la méconnaît et n’a plus guère de contacts avec elle. Il finit même par confondre le jardinet ridicule de son petit pavillon pour un coin de nature, et se convaincra bientôt qu’il sert la nature en élevant une poule sur le béton de son garage.

Il n’y a pas de prise de conscience de la gravité de la situation ni des causes profondes du mal, et nulle remise en cause de notre système économique et de notre idéologie. Et s’il faut dire les choses, il s’agit de la marchandisation du monde et de l’humanisme. Je le dis à  Greta Thunberg : il ne sert à rien d’interpeler la classe politique si l’on ne dénonce pas un système bourgeois qui réifie le monde et ne le considère que sous le rapport de sa valeur marchande, et une idéologie qui promeut l’idée que la terre a été créée à l’usage de l’homme qui pourrait croitre indéfiniment, quitte, après avoir épuisé la terre, l’avoir croquée comme une pomme d’or ou presser comme une orange bleue, à se projeter sur Mars ou ailleurs, pour piller et saloper d’autres planètes. Citant Richard Powers dans « l’Arbre Monde », je livre cet avertissement glaçant : « La Terre sera monétisée jusqu’à ce que tous les arbres poussent en lignes droites, que trois personnes possèdent les sept continents, et que tous les organismes vivants soient élevés pour être abattus ». Oui, Greta, c’est bien cela qu’il faut dénoncer et combattre. Il nous faut partout protéger la nature, rendre partout où cela est possible la terre à la forêt ou aux herbes sauvages – souvenons-nous qu’il fut un temps ou l’Europe n’était qu’une immense forêt –, nettoyer les océans et les mers, diviser dans les pays riches notre consommation par trois – pour commencer –, mener des politiques ambitieuses de réduction de la démographie. Et le plus essentiel, et cela peut paraître paradoxale, il faudra rapprocher l’homme de la nature, c’est-à-dire cesser de favoriser sa concentration dans des mégapoles dont l’importance économique, politique devra diminuer. Et c’est aux jeunes de s’engager dans cette voie.

Je n’ai rien appris

Je n’ai rien appris ou si peu. Les années passent, je demeure … en l’état. Un peu moins frais, sans doute ; plus lent, moins ouvert sur le monde, plus borné par mes pauvres certitudes. En fait, on ne devient que ce que l’on est – vieille sagesse – c’est-à-dire une sorte de caricature de soi. Évidemment, il faut un certain temps pour prendre forme, que le corps se desquame du verni culturel, que la mue s’opère : on parle justement de maturité, et elle vient plus ou moins tôt, et après il reste encore à vieillir. J’aurais été plutôt lent. Mais quoi qu’on fasse, si l’on peut accélérer ou ralentir le processus de maturation, on ne devient que ce que l’on est, sans possibilité d’aller au-delà, de pousser nos limites, de s’élever de quelque manière que ce soit au-dessus de notre intime condition ; rien de plus. Et rien d’autre, donc, à espérer. Bien sûr, l’éducation aplanit un peu, arrondi les bosses, gomme quelques aspérités, mais sans plus. Le con, comme la belle personne, le reste quoi qu’on y fasse.

Et après ce lent processus de raffinage, en fait si court, trop court à notre goût, on patauge dans ce que l’on est, comme un cochon dans sa souille, la salissant chaque jour un peu plus. La sagesse n’existe pas. Il n’y a rien à comprendre, rien à attendre.

Oh, jouir ! s’étourdir ! quitter ce corps, dormir ! Avant que le temps vienne ou la voix se fera moins forte, le verbe moins assuré, quoique plus précis ; mais tonnerre ou murmure, c’est la même vérité, pauvre et subjective qui sera ressassée jusqu’à la fin jusqu’au regret de ce qui fut et qu’on aura bien conscience d’avoir trop négligé.

 

Qu’il s’en aille !

Je n’aime pas notre Président, mais cette antipathie n’est ni une détestation ni une haine, et elle ne tient ni à nos grandes différences ni à l’opposition si radicale de nos positions. Non ! ce qui m’agace tant, c’est qu’il soit la parfaite caricature incarnée de l’élite méprisant le peuple, en ce qu’il ne peut discourir sans avoir recours de manière appuyée et permanente à la démagogie. Il se moque de nous, toujours ; et ça ne peut que m’agacer. Car la démagogie, c’est une escroquerie intellectuelle, un mensonge savant, un truc moche et bien packagé. Emmanuel Macron est un menteur, et dès lors, l’écouter met mal à l’aise.

C’est un représentant de cette élite qui ne souhaite pas discuter avec les gens, frayer avec le commun, coudoyer le vulgaire ; qui préfère faire sans eux et construire le monde qui lui convient, sans prendre en compte les aspirations populaires. Il ne veut donc pas débattre, ni sur la vitesse sur les routes secondaires, ni plus sérieusement sur l’ISF, ni sur rien d’ailleurs. Pourtant, le débat c’est bien l’essence de la démocratie, donc refuser le débat, c’est piétiner la démocratie et mépriser ce qui m’est le plus cher.

Pourquoi les gilets jaunes ont-ils été tant soutenus par la population ? Parce qu’ils souhaitent débattre, parler, être entendus. Leur message, confus, contradictoire, tient quand même dans cette formule : « Nous avons des difficultés, il faut qu’on en parle ! ». Mais le président ne souhaite pas en parler. Il considère qu’ayant été élu et soutenu par 20 % des électeurs, c’est à lui et à l’administration, ici à Paris ou là-bas à Bruxelles, de décider dans quel monde nous devons vivre, et comment nous devons vivre. Mais nous n’avons que faire d’un Président qui méprise la démocratie, méprise les valeurs françaises, méprise les aspirations à la liberté des gens. Et quitte à passer pour un populiste, je dis que j’attends d’un Président qu’il se range du côté des gens, quitte à s’opposer à la bureaucratie étatique ou communautaire.

Et c’est pourquoi je ne crois pas un seul instant à ce grand débat, et me voir refuser par un site qui ne le permet pas de déposer une contribution – le site ne propose que de répondre à un sondage aux questions tendancieuses – m’a malheureusement confirmé dans mes craintes. Car débattre, il ne le veut pas, même s’il est toujours prêt à ces joutes oratoires où il fait preuve d’un talent remarquable et d’un art consommé de la démagogie, quitte, comme on nomme des vessies lanternes, à rebaptiser pédagogie de la pure démagogie. Nous avons besoin d’un Président attentif par d’un professionnel de la com, de la publicité, de la réclame, un pro qui enfume, rabaisse tout débat et trahit la politique.

Regrès et inconséquences humaines

La démagogie c’est l’art de travestir les vessies en lanternes, la pratique de la transvaluation promue en valeur de modernité, le mésusage des mots à fin d’enfumage. S’il y a une sagesse, c’est bien celle de voir les choses comme elles sont, de les prendre comme tels et d’en user au mieux. Et j’entends bien que cette voie est étroite et mal commode : c’est pourquoi les bouddhistes parlent d’un sentier plus que d’un chemin, un sentier du milieu, noble et octuple. Et dont les premières stations seraient : vision juste, pensée juste, parole juste, action juste, si l’on me permet de le dire ainsi en simplifiant et en substituant une quadrature du cercle, symbole très occidental puisqu’il renvoie à l’antiquité pythagoricienne, à un chemin octuple, plus oriental et si poétique ; et que je prends ainsi, au plus court, en brulant quelques étapes.

 

En fait, je voulais moins parler de spiritualité que de philosophie politique, et me désoler à nouveau, quitte à lasser, que le système occidental soit en faillite. Mais un prophète ne dit-il pas toujours la même chose ? Pardon pour l’absence de modestie, même si je pensais moins au Christ qu’au crucifié de Turin – je pense évidemment à Nietzsche et à son effondrement de janvier 89. Je continuerai donc à l’aboyer ou à le murmurer quand mon propos sera devenu insupportable : la faillite occidentale est une réalité dans les faits et dans les chiffres. Il faut voir les choses comme elles sont, ou patauger dans la démagogie ambiante : publicité, novlangue bureaucratique, langue de bois politique. Évidemment, les nantis, ceux qui sont du bon côté du manche, tous ceux qui pensent avoir trop à perdre au changement, disons pour simplifier et jouer un peu, les marconistes qui marchent sans avancer, au pas cadencé, ne veulent ni l’entendre ni l’admettre. Il est d’ailleurs rationnel de craindre pour sa fortune et de protéger ses petits privilèges. Ceux-là m’opposent aussi que « c’est toujours mieux que si c’était pire », ce qui ne manque ni de logique ni de profondeur, et je me suis même vu répondre, quand je pointais le tropisme totalitaire du système, que nous n’en étions pas au point de la Corée du Nord. C’est pas faux ! Faut-il donc attendre que « 1984 » advienne, avec si peu de retard, que Big Brother prenne tout pour réagir ? Et en attendant, laisser l’étau se resserrer et nous étouffer progressivement ?

Il ne s’agit pas de cracher dans la soupe qui m’a nourri et qui a fait l’homme que je suis : désespérément occidental, si judéo-chrétien même dans mes combats contre le christianisme ; nietzschéen en fait. Il n’empêche : le système occidental est failli. Et qu’il nous ait apporté jadis une prospérité relative, qu’il ait produit ce que l’homme a produit de mieux, qu’il ait été pendant des siècles le moteur du progrès planétaire, qu’il fût une grande et belle civilisation n’est pas contestable et j’en donne ici acte et avoue mon amour pour ce qui fut. Mais je me demande si, à défaut de fin de l’histoire, et l’on dit que toutes les histoires d‘amour se terminent mal, l’histoire n’a pas sifflé la fin de la partie et annoncé l’imminence du grand collapse. Un peu comme dans ces courses automobiles quand, drapeau en mains, on signifie aux coureurs prisonniers de leur machine, grisés par la vitesse, qu’il ne reste que quelques tours à parcourir à tombeau ouvert, dans le vacarme des moteurs qui hurlent.

 

Regardons les choses crument ! Essayons-nous au regard juste !

Les progrès de la médecine et de l’agriculture avaient permis à l’homme occidental de vivre plus longtemps et en meilleure santé. Aujourd’hui, son espérance de vie, précisément aux États-Unis, a commencé à baisser. La condition des travailleurs s’était améliorée : baisse de la durée hebdomadaire du travail, retraite vaguement décente, protections collectives, travail pour tous. Les politiques néolibérales détricotent tout :  chômage de masse, atteintes au droit du travail, recul de l’âge de la retraite, diminution des allocations retraites. À terme, le travail sera marginal, et l’oisiveté subventionnée par des allocations de survie la règle. Ce serait le progrès ?

Les libertés, si prisées dans les discours, sont rognées chaque jour, mises à mal par un délire normatif liberticide et des médias qui acceptent pour des raisons qu’il conviendrait d’analyser de se transformer en police de la pensée.

Notre environnement est salopé, bétonné, dénaturé, et les ressources naturelles pillées, gaspillées, souillées. L’homme chie dans ses draps ! Je sais, la poésie de la formule est contestable, mais, merde alors !

 

Pardon pour ce cri, et disons le plus calmement avec les mots de Sylvain TESSON : « On se prend à penser que le passage de l’humanité sur la Terre, finalement, aura consisté en une politique permanente de la terre brûlée, et que le progrès n’est que le mouvement immobile qui aura permis à l’homme de continuer à pratiquer le brûlis tout en inventant le Canadair ».

… Et toute cette violence ! Le développement du droit international, de l’arme nucléaire, paradoxalement, la construction, pourtant sanglante, des États-nations, la fin des idéologies, semblaient pouvoir nous conduire vers un monde pacifié. Nous n’avons jamais été si près d’un nouvel embrasement planétaire qui, s’il advient, aura trois causes : la fin de la suprématie américaine, celle des états nations en Europe, les guerres de religion planétaires. Tien ! Parlons un peu des religions ! La Réforme engageait l’occident dans la voie d’une foi théiste areligieuse, en singularisant la relation à Dieu et aux textes, le panthéisme spinoziste l’engageait plus loin encore, vers le matérialisme du XIXe, l’émergence d’une spiritualité sans Dieu nous promettait une aube débarrassée des vieilles lunes. Depuis, le prosélytisme islamique nous a fait faire un grand bond en arrière et nous avons perdu le combat de la laïcité avant même de l’avoir mené. Très objectivement, on peut constater que l’Occident a renié ces valeurs. Certains parlent de décadence, on hésiterait à parler de masochisme. Et si je n’avais pas déjà écrit quelques horreurs, je parlerais d’auto émasculation.

 

La croissance du marché nous a apporté un confort relatif ; son emballement, son changement de nature et son développement sans maitrise – marché sans conscience n’est que ruine de la civilisation –, nous conduisent à cet effondrement que Jared Diamond nous annonce à très court terme. On doit s’interroger, et le faire vite, sur ce qui s’est passé. Personnellement je vois la cause de ce grand gâchis, dans la façon dont le Politique, qui devrait, tirant sa légitimité de ce qu’il porte la voix du peuple, prévoir, orienter, organiser, corriger, s’est laissé subvertir par le Marché et la Bureaucratie. Et cette subversion est fatale, non seulement à la démocratie, mais plus gravement à la survie de l’humanité. Aujourd’hui, exclus de la cour des grands où les patrons des grands groupes et les représentants des bureaucraties nationales et internationales se chamaillent, renvoyés dans leur bac à sable, les politiques crient et piaillent pour faire croire qu’ils ont encore prise sur le monde. Ils me font penser, analogie troublante, aux rois fainéants dans leurs chars à bœufs, on devrait dire « rois jouisseurs » ; ces derniers mérovingiens qui régnaient, mais sans pouvoir prendre la moindre décision, car tout était décidé par l’administration du palais d’Austrasie, et précisément par le maire qui était le premier des fonctionnaires du palais. On connait la fin de l’histoire : Childeric III sera le dernier roi mérovingien. Son action se limitera à recevoir les ambassades et à répéter ce que le maire du palais lui demandait de dire, jusqu’à ce que ce que ce maire, Pépin dit le Bref, le dépose et se fasse élire roi à sa place.

 

Actualité plus récente. Je lisais hier dans un quotidien régional : « Les barrages français vont être privatisés, car la Commission européenne n’accepte pas le monopole des entreprises publiques sur l’hydroélectricité. Et c’est écrit, comme on dirait : « le ciel sera aujourd’hui nuageux et demain, un vent frais nous fera perdre un degré ». J’imagine que notre Président applaudira. C’est à pleurer !

L’humanisme, idéologie mortifère

On rapporte que, pendant que ce monstre d’acier prétendument insubmersible sombrait inexorablement dans les eaux noires et froides de l’atlantique nord, l’orchestre du Titanic jouait sur le pont. Belle métaphore d’une décadence mainte fois commentée mais qui semble insurmontable, autrement dit « naturelle ». Notre humanité est condamnée : elle se suicide gentiment avec toute l’inconscience ou la folie dont les hommes sont capables.

Je lis dans mon quotidien[1], « Menace planétaire sur la faune sauvage : De 15 % à 37 % des espèces pourraient disparaître d’ici à 2050 »[2]. Faut-il rappeler que 26 000 espèces disparaissent chaque année de la planète, ou que 25 % des mammifères sont menacés d’extinction dans un futur proche ? Et le journaliste met en avance deux causes principales : « le braconnage et la pression démographique » ; et il rajoute : « La vie animale est sous pression face à l’expansion humaine ». Comme l’écrivait Nietzsche, la terre a une maladie de peau et cette maladie s’appelle l’homme[3] – lui, habituellement prodigue en outrances, aurait pu parler de gale.

Dans le même temps, je lis cette déclaration d’Erdogan, nouveau calife des musulmans turcs : « Aucune famille musulmane ne peut accepter la contraception » – remarquons qu’il n’a pas dit : aucune famille turque. Il s’inscrit donc, en s’adressant ainsi à l’oumma, dans un cadre religieux ; et il rajoute : « Je le dis clairement […] Nous allons accroitre notre descendance ».  Mais le pape ne déclarait-il pas, dans une récente encyclique dont j’avais chroniqué la parution en décembre 2015 : « la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire »[4], ou ne rappelait-il pas encore : « croissez et multipliez »[5] ?

Où trouver les mots pour le crier assez fort à ces idéologues fous : l’homme a bousillé la planète ; et la fin de la faune et de la flore sera notre fin. Et les religions du livre, dont Nietzsche – oui, encore –  disait dans l’Antéchrist qu’elles promeuvent : « le refus du vouloir-vivre et le choix du vouloir-mourir », portent cette responsabilité fatale. D’ailleurs le philosophe allemand condamnait justement cette philosophie religieuse comme nihiliste.

Nous allons à notre perte, ce qui n’est peut-être pas si grave, mais nous aurons d’abord éteint la vie sur notre planète ; comme une bougie soufflée qui laisse place à la nuit. Mais d’ici là, nous pouvons encore danser avec l’orchestre ou jouer, inconscients, et nous griser de notre suffisance.

[1]. Les Echos du 31 mai.

[2]. Voir ma chronique du 9 mars 2014 sur l’abattage des éléphants d’Afrique.

[3].  Citons Zarathoustra : « La terre, dit-il, a une peau ; et cette peau a des maladies. L’une de ces maladies, par exemple, s’appelle « homme ».

[4]. Voir le chapitre 1-51 de l’encyclique « Laudato si’ »

[5]. En écho à Genèse 1-28.

Ça pue quand même

Un agité du bocal – comme aurait dit Céline – a tranché la tête de son patron avant d’exposer son macabre trophée sur le grillage de clôture d’une usine iséroise à côté d’un drapeau islamique et d’inscriptions en arabe. Acte politique réfléchi ou crime commis, pour des raisons personnelles, par un déséquilibré sous influence, c’est de toute façon une nouvelle affaire qui intervient dans un contexte instrumentalisé et qui porte la marque de l’islamisme radical.

En janvier dernier, autre affaire sur le même registre, mais beaucoup plus grave, Manuel Valls déclarait qu’il s’agissait, non pas d’une guerre, mais d’un acte de terrorisme, signifiant ainsi aux bienpensants ce qu’ils devaient en penser et en dire. Aujourd’hui, le même parle de guerre de civilisation.

Effectivement, il s’agit bien de cela ; et cette guerre est financée par l’argent du pétrole. L’Occident doit faire face à des idéologies qui portent un nom, le wahhabisme et le salafisme, et qui sont promues par quelques régimes sunnites disposant de ressources financières considérables, au premier rang duquel on peut pointer l’Arabie Saoudite, partenaire et allié des États-Unis d’Amérique et le Qatar, l’ami de la France. Depuis trois ou quatre décennies, les Al Saoud ont investi des sommes considérables (1 à 2 milliards de dollars par an) pour construire partout dans le monde des mosquées et des écoles coraniques[1] et former des prédicateurs radicaux qui appellent au djihad, à la mise à mort des juifs et des chrétiens, et font la promotion d’une justice qui, appliquant scrupuleusement la charia, coupe les mains des voleurs et la tête des mécréants et des apostats. Et ce monstre, qui s’est progressivement émancipé sous la forme d’Al Qaida, puis de Daech, est aujourd’hui incontrôlable, et après avoir combattu les chiites (ennemis des Saoud), se retourne contre les sunnites qui n’acceptent pas l’autorité du nouveau calife.

Mais pourquoi la classe politique occidentale refuse-t-elle de parler de guerre, préférant évoquer le terrorisme ? Parce qu’évoquer une guerre, c’est désigner un ou des ennemis, compter et ses alliés et les alliés d’en face, et que si la réponse adaptée au terrorisme est passive – se défendre –, une guerre exige que l’on soit actif et que l’on mène des actions contre l’ennemi, afin de le détruire. Or, admettre cette guerre, c’est désigner nos ennemis : non pas les musulmans, ni même les sunnites, mais les fondamentalistes et surtout tous ceux qui financent ces idéologies délirantes et mortifères[2], en l’occurrence les régimes saoudiens et qatari. Et l’Occident s’y refuse. La semaine dernière, deux mois après la visite de François Hollande en Arabie Saoudite, notre ministre des affaires étrangères recevait son homologue saoudien. La France, dans le cadre d’un contrat qui pourrait peser une douzaine de milliards de dollars, va lui vendre des armes, des hélicoptères, peut-être des centrales nucléaires. Business is business ! L’argent n’a pas d’odeur. Et l’on voit mal Nicolas Sarkozy, au nom des Républicains, faire un scandale, lui dont le divorce d’avec Cécilia (en 2007) aurait été payé par le Qatar. L’argent n’a pas d’odeur

[1]. Je note dans un article de la Libre Belgique dont je n’ai pas retrouvé les sources qu’en 2007, une étude américaine « révélait que l’Arabie saoudite aurait financé la construction de 1 500 mosquées à travers le monde, 500 collèges islamiques et quelque 2 000 écoles dans des pays non musulmans. Elle aurait également participé au financement des camps d’entraînement paramilitaire et au financement d’achat d’armes ainsi qu’au recrutement de militants du djihad dans une vingtaine de pays ».

[2]. A travers par exemple la Ligue Islamique Mondiale – ONG basée à La Mecque, fondée en Arabie Saoudite en 1962, et qui a pour vocation la promotion à travers le monde d’un islam fondamentaliste –, l’Organisation de la Coopération Islamique – basée à Djeddah et qui promeut la charia, tout en finançant des écoles islamiques –, la banque Islamique de Développement.

Massacre à Tunis

Comment faire silence, le temps du recueillement ? En guise et pour l’occasion, j’ai relu le plaidoyer pour la liberté religieuse que Sébastien Castellion écrit en 1554, en réponse à la mise à mort sur le bûcher à Genève de Servet. Ce texte, rédigé par un calviniste en rupture un siècle avant le herem de Spinoza, est fondateur de la laïcité.

« Il y a deux sortes de pasteurs […] les uns sont violents, fiers, durs, dépiteux, impatients, qui condamnent toutes choses, exceptées les leurs, et veulent que tous ceux qui ne s’accordent avec eux, soient mis à mort. Les autres sont doux, humains, cléments, tardifs à courroux, patients, qui souffrent tout, et soutiennent tout, et espèrent tout. Ceux-ci ne veulent pas que la Religion soit contrainte. »

« De là vient qu’il n’est rien de si monstrueux qui ne soit inculqué au peuple, quand il n’est pas licite d’en douter : vu que si tu doutes, ou que tu ne le crois pas, il te faut mourir. »

« Finalement de procéder par force, même en causes civiles, cela vient d’un homme qui se sent coupable, et qui se méfie de l’équité et droiture de sa cause. Christ dit « Bouche et sapience vous sera donnée, à laquelle personne ne saura contre-dire ». Ceux qui sont armés de cette sapience, ne désirent autres glaives. Ils ne craignent point de batailler ouvertement, et s’opposer contre tous les hommes, moyennant que la juste et légitime disputation ait lieu : car ils savent bien  que la vérité est un glaive inexpugnable, et invincible, et savent bien ce que la lumière peut à l’encontre des ténèbres. Les autres, au contraire, craignant cette lumière, cherchent des cachettes, et démènent cette affaire par glaive, à la manière de ce monde, et parachèvent par ferrement la dispute commencée par paroles : car ils voient bien, que s’ils étaient sans ce glaive, ils seraient nus et désarmés, et ne pourraient résister aux adversaires. Et ainsi le loup frappe des dents, le bœuf des cornes, le mulet des pieds : bref toute bête combat atout ses armures. »

« Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine, ils tuaient un être humain : on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle ».

Revue de presse

François de Rugy, coprésident du groupe écologiste à l’Assemblée Nationale veut déposer une proposition de loi pour rendre le vote obligatoire. C’est une mauvaise idée. Il a déclaré sur Sud Radio « Personnellement, j’en ai un peu assez qu’à chaque élection on se lamente, on se mette à pleurer sur l’abstention, et qu’on ne fasse rien » C’est consternant.

Comme si l’obligation du vote pouvait être une réponse. Il me semble qu’aujourd’hui, on se met à pleurer sur deux écueils de même type sur lesquels notre pauvre démocratie s’est fracassée : l’abstention et le vote FN. Peut-on donc lui conseiller de faire d’une pierre deux coups ? Non seulement rendons le vote obligatoire, mais rendons-le obligatoire pour l’un des deux partis qui monopolisent tout le pouvoir depuis tant d’années. Et la démocratie sera sauve, et la classe politique pourra dormir tranquille sur les bancs de l’Assemblée.

Je prétends moi, sans faire référence directement à une déclaration récente de Michel Onfray sur BFMTV, que refuser de voter peut-être légitimement considéré comme l’acte militant d’un démocrate convaincu. Dans un texte fameux traitant de servitude volontaire, La Boétie nous invite à ne pas nous soumettre « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libre ».

Soyons résolus à ne plus voter, et le système partitocratique s’écoulera, et il deviendra alors possible de reconstruire autre chose, une république démocratique, laïque et sociale.