Illégalité et illégitimité

Je ne sais comment évoluera le mouvement des gilets jaunes et par quelles récupération ou répression il s’achèvera. Ce qui apparait déjà clairement, et tristement, c’est son essoufflement et son incapacité à se structurer et à clarifier sa ligne. Néanmoins, après « nuit debout », mouvement auquel il s’apparente et auquel il s’oppose radicalement, les choses ne pourront en rester là, et son échec créera inévitablement une énorme et dangereuse frustration. En effet, quelque chose de très puissant s’est passé, non pas une révolution, mais une révolte, et il est remarquable que cela se passe en France. J’en appelais hier au devoir de désobéissance civique et j’y reviens. Je pense que la forme la plus aboutie de citoyenneté, face à un pouvoir illégitime, c’est l’objection de conscience. Et je distingue bien illégitime et illégal. Car nos élus, évidemment, Président en tête, l’ont été de manière parfaitement légale, mais tout pouvoir, qu’il soit élu ou non, est fondamentalement illégitime dans un pays non démocratique. Et ce que les gilets jaunes nous disent, violemment, c’est bien ce que chacun sait : le peuple est tenu très loin des lieux de prise des décisions qui le concernent, et par la bureaucratie qui s’est emparée de tous les leviers de gouvernement et par des représentants qui ne sont plus que les mandataires des partis politiques, et qui n’ont plus de contacts avec les réalités populaires. Notre pays est donc trop loin de la démocratie.

Trois dossiers doivent être rouverts et négociés avec le peuple (tout le peuple), quitte à en passer par le référendum, mais le Président y est-il prêt ? La question de la justice sociale, ce que les gilets jaunes désignent comme « question du pouvoir d’achat », mais qui est en fait la question de la fiscalité : quel niveau raisonnable de prélèvements obligatoires, prélevés comment et où, et pour faire quoi ? En second lieu, la question de la démocratie et de la représentation populaire. Et on ne fera pas l’économie d’un débat sur l’intégration européenne, comme projet antidémocratique d’éloignement des gens des sources du pouvoir. Enfin, la question de la transition écologique, car cette transition, il faudra bien la faire ; mais comment ? Quel est le plan, sur combien d’années, combien ça coûte – peut-être un pognon de dingue – et comment la financer ? Mais il est clair qu’il appartient à la nation de faire l’effort, et non, par le biais d’une taxe, à une catégorie de personnes : les automobilistes, les ruraux, les pauvres, les riches. Et imaginer que l’on pourra faire ce type d’investissement sans changer de modèle et en respectant les critères budgétaires européens, est une folie, ou une escroquerie intellectuelle ; la situation climatique est trop critique, les efforts trop immenses. On ne saura répondre avec des moyens ordinaires à une situation extraordinaire, et on ne peut que regretter que ces gouvernements que les gilets jaunes fustigent n’aient rien fait pour nous donner les moyens d’aborder cette difficulté autrement que dans les conditions désastreuses qui sont, aujourd’hui, celles du pays.

Sur ce problème d’illégitimité, si grave que j’y reviens : quand un mouvement emporte une telle adhésion (les ¾ de la population) – et je sais bien qu’il s’agit d’un instantané qui ne peut durer –, et que ces acteurs nous disent qu’ils ne veulent entendre parler ni des partis ni des syndicats, alors, on peut déclarer, sans démagogie, que les élus sont illégitimes. Et cet écart entre le légal et le légitime, ruine l’état de droit. Et qu’est-ce que la république si ce n’est l’état de droit ?

Il convient donc de restaurer au plus vite la République et de faire à nouveau coïncider le légal et le légitime. Sinon, ce sera le non-droit, c’est-à-dire le droit du plus fort, la violence, le désordre.

Il faut donc retrouver un ordre républicain serein, pacifique, démocratique. Le Président n’a donc que trois options : soit gagner du temps et attendre que les gilets jaunes se déconsidèrent eux-mêmes, perdent leur légitimité et soient lâchés par l’opinion publique, et que tout rentre « naturellement » dans l’ordre ; soit assumer son illégitimité et tenir le pays dans un système de plus en plus policier et totalitaire – en 68, de Gaulle était parti rejoindre l’armée en Allemagne ; soit dissoudre l‘Assemblée dans l’espoir de reconstruire une représentation légitime, en appelant la nouvelle assemblée à se faire constituante et accoucheuse d’une nouvelle république. Trop solutions qu’il doit avoir en tête : les paris sont ouverts. Mais le Président est un homme de conviction qui compte bien mettre en œuvre un certain projet idéologique qui n’est pas celui des gilets jaunes.

Qui sème la violence finit par récolter la violence et la mort

Qui sème la violence institutionnelle voit pousser la désespérance et finit par récolter la mort et la violence.

Les gouvernements qui se succèdent en France depuis de trop nombreuses décennies sèment la violence ; celui de M. Macron, sans être pire, ne fait pas autrement.

Ce samedi, on en a vu le terrifiant résultat ; et je ne doute pas qu’en réponse à la violence inadmissible des casseurs, M. Castaner castagne et que le gouvernement d’Emanuel Macron poursuive dans la même voie : connivence avec les nantis, mépris des plus faibles, allégement des charges des plus fortunés, alourdissement des prélèvements des plus pauvres, démagogie permanente. On se méprend souvent sur la violence et sur l’autorité, et pour paraphraser Hannah Arendt, je rappellerai ce que la politique nous démontre malheureusement quotidiennement : Mensonge et violence sont ruine de l’autorité ; la communication commençant là où finit la com.

 

Augmenter la fiscalité des retraités au prétexte de solidarité générationnelle, alors que la solidarité ne semble pas s’opposer à l’allégement de l’ISF, est d’une grande violence. Justifier les cadeaux aux riches par un prétendu effet de ruissèlement est aussi d’une grande violence, et avoir raboter aussi faiblement que ce soit les APL, encore et toujours… Car c’est tout le problème de la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Si l’on pouvait l’isoler à fin d’analyse, elle paraitrait bien commune, bien dérisoire cette goutte d’eau, sans doute plus petite que bien d’autres. Mais, c’est elle qui fait déborder le vase. Aussi innocente soit-elle, elle se montre, par ces effets disproportionnés, d’une grande violence. Avoir ramené la vitesse sur les routes secondaires à 80 km/h, où est le problème ? Certains diront, surtout les urbains, que c’est un détail, après tant de mesures de ce type ! Et bien justement, c’est une de ces gouttes d’eau modestes, mais d’une extrême violence qui, dans un contexte particulier, stigmatise, humilie, et fait une démonstration éclatante : la bureaucratie souhaitait ce nouvel interdit, le peuple n’en voulait pas. Le sujet n’était pas politique et, au bout du compte, de si peu d’importance. Une fois de plus, le gouvernement a choisi, pour la bureaucratie, contre le peuple, c’est-dire a nié la démocratie, et l’a justifié par « l’intérêt des gens », suprême démagogie. Dans le contexte, c’était violent, comme une goutte de trop dans un vase trop plein.

Le gouvernement a montré là son manque d’autorité : incapable de s’opposer à l’administration, incapable de retenir M. Hulot, incapable de retenir M. Colomb. Demain, M. Castaner pourra cogner. Tout déploiement de force est l’aveu d’un manque d’autorité, et pourtant, dans le cas présent, l’État ne peut pas se dérober. L’autorité est un crédit. Ce gouvernement Macron n’en a plus ; cela ne me réjouit pas et m’effraierait plutôt. La confrontation de la rue avec la police est le pire des scenarii.

 

Que peut-on aujourd’hui espérer ? Je n’en sais rien, si ce n’est que les gilets jaunes dont le combat est légitime, la désespérance réelle, prennent leurs responsabilités et trouvent d’autres moyens d’action, sinon tout ce mouvement de sympathie, de soutien, va refluer très vite. Piller des magasins, brûler des immeubles, casser du flic n’est pas une solution ; et même si l’on ne doit pas assimiler les jaunes aux casseurs, recréer la possibilité d’un tel chaos reviendrait à faire la courte échelle aux radicaux les plus violents. Il faut inventer une forme nouvelle et contemporaine de désobéissance civique non violente.

Oui, j’écris « civique » quand d’autres penseraient « civile ». Dans le contexte, la désobéissante peut être un acte civique. Il faut se souvenir des leçons et de La Boétie et de Thoreau, de Gandhi ou de Luther King ; et pourquoi pas du Jésus des évangiles, personnage si peu chrétien et tellement subversif. Manifestons notre désaccord de manière jouissive, festive, non-violence, je dirais aimable. Refusons toute médiation des corps intermédiaires qui font partie de l’appareil d’État jacobin et se sont donc disqualifiés. Cessons de bloquer l’économie, les commerçants ont aussi le droit de vivre. Traitons l’État par le mépris, c’est-à-dire comme il nous traite ; cessons de consentir à cette prétendue démocratie qui n’en est pas une ; témoignons de notre désir d’autre chose : une fraternité, une solidarité, un gout de la simplicité et de la vérité ; Arrêtons de voter pour ça, ou glissons dorénavant dans les urnes dans bulletins barrés d’un fluo jaune.

 

Le Jésus de l’évangile qu’importe qu’il s’agisse d’un personnage historique ou d’une personnalité fantasmée nous dit (je résume) : « Ne répondez pas à la violence par la violence, et rendez à César ce qui est à César ». C’est la première leçon. Quinze siècles plus tard, un jeune homme d’une vingtaine d’années, La Boétie, écrit ces mots : « Ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude ». Quant à Thoreau, philosophe américain du XIXe siècle, il confesse dans un court texte où il appelle au « devoir de désobéissance civique » : « Je ne demande pas d’emblée « point de gouvernement », mais d’emblée, un meilleur gouvernement. Que chacun fasse connaître quel genre de gouvernement commanderait son respect, et ce sera le premier pas pour l‘obtenir ». Oui, il est grand temps que les gilets jaunes s’organisent et s’expriment de manière cohérente. Et si j’ai cité Gandhi ou Luther King, c’est qu’ils ont su triompher, par la désobéissance civile, dans un combat très inégal et j’ai retenu cette formule du second, comme une réponse aux « concessions » du gouvernement macron : « La vraie compassion ce n’est pas jeter une pièce à un mendiant ; c’est comprendre la nécessité de restructurer l’édifice même qui produit des mendiants ».

Les gilets jaunes ne sont pas de taille à affronter par les armes un État riche, déterminé, armé jusqu’aux dents disposant d’une armée moderne et de services de police, de gendarmerie, de surveillance, extrêmement bien équipés et entrainés. Il faut donc mener d’autres combats, sur d’autres terrains, entrer en résistance de manière déterminée et pacifique, et être prêt à un combat long et difficile.

Que chacun prenne ses responsabilités.

Yascha Mounk, entre lumières et ombres

Les médias libéraux ne voient que par lui et font tous la promotion de son dernier ouvrage : « Le peuple contre la démocratie » ; et le Figaro d’en appeler à « l’ouvrage passionnant » ! C’est peut-être trop élogieux pour une étude qui, bien qu’extrêmement fouillée – c’est sa première qualité –, n’apporte rien de très novateur au débat d’idées qu’elle entretient néanmoins comme un combustible de qualité. Il mérite donc largement d’être lu, médité, discuté, et sans doute d’être chroniqué, car il a déjà trouvé sa place dans les ouvrages de référence. Mais ce texte, très marqué par la culture politique américaine, se découvre entre ombres et lumières.

 

Yascha Mounk, puisqu’il s’agit de lui, est un jeune universitaire germano-américain qui enseigne à Harvard. C’est un disciple de Francis Fukuyama, journaliste comme lui, et leurs ouvrages – je fais évidemment ce parallèle avec « La fin de l’histoire et le dernier homme » – sont, structurellement et idéologiquement, proches. Ils défendent en effet la même vision, discutable à plus d’un titre, à savoir que la démocratie libérale serait la forme idéale et la plus achevée de la politique, et, corolairement, que l’Occident serait la civilisation la plus aboutie et la fin de l’homme. Fukuyama l’affirmant explicitement quand Mounk le dit implicitement en refusant d’imaginer la simple possibilité du dépassement de la démocratie libérale. Évidemment, et ce n’est pas la moindre des difficultés, il faut accepter le vocabulaire de Mounk et les contraintes de sa traduction. Ainsi, quand il écrit « démocratie », il entend « représentation parlementaire », et nullement « gouvernement du peuple par le peuple », et par « libéralisme », « défense des libertés publiques », bien qu’il préfère dire « défense des libertés individuelles ». C’est une des parts d’ombre du texte, cette difficulté sémantique qui ne clarifie pas et oblige à une permanente gymnastique linguistique. Que dire de plus pour le présenter ? Que l’auteur fait partie d’un think tank américain, New America, qui dispose d’un budget de plusieurs millions de dollars pour défendre des idées libérales ? Que ce livre fait d’abord écho à une actualité états-unienne – l’élection de 2016 –, mais questionne plus largement les évolutions politiques occidentales et « la montée des populismes », notamment en Europe ? Et la thèse défendue est la suivante – je la reformule à ma façon : Prospérant sur l’échec de la démocratie libérale et la déception des peuples, des leaders « populistes » proposent de alternatives autoritaires que les peuples saisissent, ou risquent de saisir, sans voir qu’ils ont tout à y perdre, leur chemise et leur liberté. Mais si la thèse est peu contestable, ses conclusions devraient faire débat, et notamment cette façon d’enfermer le lecteur dans ce choix dialectique entre la peste et le choléra, un libéralisme constitutionnel antidémocratique (on peut penser à Macron) et une démocratie populaire illibérale (Le Pen ou Mélenchon).

 

Dans cet ouvrage, Mounk suit donc une démarche proche de celle de Fukuyama : constater et décrire le fait populiste comme révélateur d’une double crise de la démocratie libérale, économique – je cite : « L’effet combiné du ralentissement de la croissance et de l’augmentation des inégalités a conduit à la stagnation du niveau de vie de la majorité de la population », et politique : « Notre système politique promettait de laisser le peuple gouverner. Mais, en pratique, il ignore la volonté populaire avec une fréquence désarmante. Sans que la plupart des politologues s’en aperçoivent, un système de libertés sans démocratie a pris le dessus ») ; en faire une analyse, pertinente, mais de mon point de vue, trop peu développée – je le cite à nouveau : « En Occident, les trois dernières décennies ont été marquées par le rôle croissant joué par les tribunaux, les administrations, les banques centrales et les institutions supra nationales. Dans le même temps, on a observé l’augmentation rapide de l’influence des lobbyistes, des dépenses électorales et de l’abime séparant les élites politiques du peuple qu’elles sont supposées représenter. Tout cela ensemble, cela a conduit dans les faits à isoler le système politique de la volonté populaire » ) ; conclure en défendant une forme de statu quo politique, comme si l’analyse des faits rapportés en appelait de manière logique et incontournable à la solution qu’il appelle de ses vœux et qui se résume donc à peu de choses : corriger à la marge ce qui coince, mais surtout, défendre et renforcer le système actuel ; en fait, faire du macronisme, une forme de conservatisme qui se prétend progressiste (je cite à dessein ce qui ne peut que choquer un progressiste, et qui est évidemment écrit avec comme arrière-pensée, le duel Clinton Trump : « En fin de compte, la seule protection sûre contre le populisme reste de leur barrer la route du pouvoir. Aussi peu attirant que cela puisse paraître aux yeux des militants de faire campagne pour un parti du centre, joindre un mouvement politique qui possède des chances réelles de succès reste l’une des meilleures manières de se battre pour la démocratie ».

 

La partie la plus intéressante du livre, qui donne raison au Figaro quand il parle d’un ouvrage passionnant, est bien constituée par ses deux premiers tiers : une description rigoureuse de situations, appuyée sur une documentation précise, statistiques à l’appui, éclairante, car abondante et assez exhaustive, de la « crise de la démocratie libérale » – de mon point de vue, de sa faillite. Et ce travail de recherche, très universitaire, est sans reproche ; et il donne la mesure de ce que l’on nomme populisme, et qui reste un phénomène occidental. Et si l’on devait s’en tenir à ce laborieux travail de recherche et de synthèse, un excellent travail de thèse ou de postdoc, on ne pourrait que louer l’ouvrage et son auteur. Mais, prolongeant ces constats, on s’attendrait à une analyse des faits plus poussée, qui, idéalement, aurait pu croiser les regards de l’historien, du sociologue, de l’économiste. Et on ne peut qu’être frustré de ne voir que par les yeux du politologue qui ne prend pas toujours suffisamment la peine de définir les concepts qu’il convoque : démocratie, populisme, nationalisme, humanisme ; qui mésuse parfois de ces termes ou crée le malentendu, et bâcle un peu l’analyse. Comme si l’essentiel était d’aller sans plus de détours au message idéologique qu’il veut faire passer, et qui n’est que le message politiquement correct qu’on entend en France depuis l’élection présidentielle de 2002, et qui constitue aujourd’hui une part essentielle du discours d’Emmanuel Macron : « Il faut, coûte que coûte, faire barrage au Front National et, quelles que soient les carences et les dérives du système, voter encore et à nouveau pour le système ». Qu’il me soit permis ici de dire que, bien que militant anti frontiste, je refuse de me laisser enfermer dans ce choix fatal qui désespère les gens et alimente le populisme.

Mais rendons grâce à Mounk de donner de manière synthétique les raisons de l’épuisement de la démocratie libérale : « Pourtant, la croissance récente du nombre de bureaucrates et l’extension de leur rôle sont sidérantes. Au cours du XXe et du début du XXIe siècle, le nombre de fonctionnaires a pulvérisé tous les records et l’ampleur de leur influence s’est immensément étendue. De sorte que le degré auquel les politiques publiques sont décidées par les représentants élus du peuple a été réduit de façon significative ». Mais j’aurais souhaité, il est vrai, une analyse plus poussée des ressorts et des origines du populisme. On ne peut donc qu’être frustré par la fin du texte, son troisième tiers qui, en guise de remède à l’épuisement de nos partitocraties parlementaires rongées par ce que David Graeber nomme simplement « la bureaucratisation du monde », ne propose donc qu’une solution libérale, marquée du sceau d’un conservatisme assez consternant : faire perdurer en l’état le système. Transposons, en France, par jeu, à l’heure où j’écris ces mots et quand l’actualité me tient la main, cette position qui m’a affligé au plus haut point. Le président Macron, qui fait preuve depuis le début de son mandat d’un autoritarisme que chacun constate, dans son camp et hors son camp, d’un mépris des gens et de la représentation nationale, qui impose aux classes moyennes et aux plus pauvres de nouveaux prélèvements (libéralisme antidémocratique), voit monter devant lui un populisme en jaune, et des tentatives de récupération politique. Rappelons que le populisme est un sentiment de défiance vis-à-vis de l’appareil d’état et de désespérance, qui conduit à des actes et des positions radicales, jusqu’au-boutistes, et à des récupérations césaristes. Selon l’avis de Yascha Mounk, et afin de préserver les libertés et la démocratie, le remède qu’il proposerait serait de conforter Macron, ou de voter Bayrou (au centre). Et Mounk, qui passe ici un peu à côté de son sujet, sur le populisme qu’il voit, non pas comme le symptôme d’un corps social malade, mais comme un coup d’état populiste – confondant souvent populisme et césarisme –, termine son ouvrage sur une analyse tout aussi insatisfaisante du nationalisme ; sans vraiment comprendre la nature du problème identitaire. Ne semblant concevoir d’identité que dans la fonction sociale ou professionnelle, voire négativement dans l’ethnie ou la religion. Il passe donc aussi à côté de cette autre question, et préfère défendre son point de vue, qui n’est pas le mien : « Je reste assez idéaliste pour demeurer attiré par l’image d’un monde post national – un monde dans lequel les individus n’auraient pas besoin de se situer d’après leurs différences ethniques ou culturelles et pourraient se définir par leur appartenance commune à la race humaine ». On croit comprendre que dans cet autre monde, un homme ne pourrait plus se définir qu’en opposition avec le rat ou le cheval.

 

Après ces quelques lignes critiques, on se demandera peut-être pourquoi j’ai souhaité chroniquer cet ouvrage, alors que je me sens politiquement, assez loin de Yascha Mounk. Je me définis en effet comme un militant de la démocratie (définie comme gouvernement du peuple par le peuple), attaché viscéralement aux libertés individuelles des gens (plus qu’aux libertés publiques), un populiste par défaut qui déteste l’autocratisme et toutes les formes de totalitarisme, sensible à la justice sociale ; et par ailleurs un nationaliste pacifiste (c’est-à-dire attaché à la terre de ses ancêtres, comme le chante Cabrel), ouvert au monde, je le crois, et à sa diversité. Mais, je ne suis pas un humaniste, refusant d’hypostasier la spécificité de la nature humaine. Oui, pourquoi donc inviter à lire ce livre qui m’est parfois tombé des mains, bien qu’écrit par un intellectuel brillant et engagé, un livre qui a sa part d’ombres ? Parce que ce livre interpelle, réveille, pose question, et que je crois au dialogue, au débat, à la confrontation des idées, et qu’il faut lire Mounk, comme on lit Fukuyama, Vivianne Forester ou Éric Zemmour, pour comprendre pourquoi, malheureusement, Trump a gagné. Et peut-être aussi pour comprendre pourquoi ce sont des penseurs comme Mounk qui, défendant un système failli, font, malgré eux, le lit du césarisme, cautionnant la dérive autoritaire de l’État au prétexte de combattre l’autoritarisme des leaders charismatiques. Pourtant, il le dit lui-même : « Le libéralisme et la démocratie sont tous deux des valeurs non négociables. Si nous devions abandonner soit les libertés individuelles, soit la volonté populaire, le choix serait impossible ». Pourtant, la démocratie libérale dans sa forme la plus contemporaine a déjà abandonné et la démocratie – c’est flagrant dans le projet européen –, et les libertés individuelles ruinées par le délire normatif de l’administration.

Quand l’actualité nous tient – suite et fin

La question du populisme est dans tous les médias. À la veille d’une intervention d’Emmanuel Macron qui ne pourra que décevoir et nourrir le ressentiment à son égard, les yeux des Français voient jaune quand ceux du Président voient rouge. Autre façon d’évoquer le divorce entre le peuple et les élites. Plus sérieusement, nous vivons une séquence populiste qui durera jusqu’à une forme d’explosion, car l’effet étant produit par des causes objectives qui ne vont pas disparaître, il ne peut s’éteindre comme une flammèche au vent. Le mal est enkysté, la fièvre mesurable, et même si l’on casse le thermomètre, rien ne se règlera si facilement. Et une lassitude des protestataires, une reprise en main par l’appareil d’état ne sera qu’un retour illusoire à la normale, le calme retrouvé avant la prochaine tempête. À un moment ou à un autre, les choses repartiront plus violemment, de manière plus incontrôlable encore. Année après année, on s’ingénie à construire patiemment une situation insurrectionnelle : le mépris produira de la haine, l’humiliation de la violence.

 

Mais il faut ici distinguer la cause et les effets, notamment le populisme et le risque césariste. Je le répète, le populisme est un mouvement de pensée fait de défiance – défiance vis-à-vis de l’appareil d’État et de son incarnation dans une élite moralement corrompue – et de désespérance – le sentiment que la grande majorité des gens marchent, inexorablement, vers le pire ; le cérarisme, c’est autre chose, le gouvernement d’un leader charismatique et démagogue. En théorie du moins, un mouvement populiste peut conduire à l’avènement d’un gouvernement néomarxiste de type « Insoumis » – j’en vois un qui se verrait bien en petit-père-du-peuple, ou en grand prêtre de la religion de l’Être suprême, comme cet autre qui en perdit la tête –, ou libertaire comme « Podemos » ou « Syrisa » (au moins avant le tournant imposé par Tsipras), ou césariste (de gauche ou de droite), ou plus difficilement appréhendable dans le cas des « 5 étoiles ». Il pourrait aussi conduire à la renaissance d’un Kalifa ottoman. Mais si malheureusement il conduit souvent à des radicalités (de droite ou de gauche), il pourrait tout autant conduire à des réformes purement démocratiques : garder le système parlementaire, mais le rendre représentatif en renonçant à la partitocratie, reprendre à la haute fonction publique le pouvoir qu’elle a détourné. Mais si c’est la voie césariste et autoritaire qui s’impose, ici ou là (Orban, Kaczynski, Trump) c’est probablement pour au moins trois raisons : culturelle, politique, et psychologique. De toute façon, le populisme pose à la démocratie un vrai problème, sous forme d’un double paradoxe : celui de la simple possibilité d’incarnation de la volonté tout-sauf-claire d’un peuple introuvable. Et la question de la place de l’État… Mais comment ne pas comprendre qu’un peuple à bout, un peuple qui en a marre de s’entendre dire que rien n’est possible, que ce n’est pas si simple, veuille faire table rase et sombre alors dans une radicalité qui taille dans le vif. Tabula rasa, nœud gordien qui tient le timon, non pas du char du tyran phrygien, mais de l’attelage fatal du Marché et de la Bureaucratie, et qu’il faudra bien trancher, coup de pied dans la fourmilière, c’est la même image : assez de demi-mesures, l’heure est à la radicalité.

 

Culturellement, l’occident est le prolongement de l’Empire romain d’occident, une structure politique dont les deux figures de référence sont César et Constantin. Et notre culture est surtout monarchique. On aurait pu imaginer que la Révolution appelle de ses vœux l’instauration d’une démocratie. Elle n’en a pas voulu. Comme Sieyès le déclara à l’Assemblée constituante : « la France ne saurait être démocratique ». À l’époque, ce point ne faisait pas débat, et notre république ne l’a jamais été. Elle restera parlementaire et bourgeoise et, reprendre à son profit, un siècle plus tard, le terme de démocratie, ne changea rien à l’affaire. Mais l’Europe latine est restée culturellement monarchique, jupitérienne, et le peuple a gardé une fascination religieuse pour la royauté et une haine des régisseurs. Et la France, particulièrement, reste monarchique et aristocratique, et la culture du chef y est forte. On pourrait aussi rappeler que la dictature reste dans notre imaginaire politique, depuis que la République romaine, cinq siècles avant notre ère, a institué cette magistrature suprême et extraordinaire, pour répondre à des situations de crise – ils étaient à l’origine nommés, selon un processus plus ou moins démocratique, pour six mois. Pétain fut, pour la France, un dictateur au sens romain du terme.

La seconde raison que j’évoquais est claire. Nos systèmes politiques, si peu démocratiques, et sous prétexte de s’affranchir du risque de cohabitation, se sont présidentialisés, ouvrant la voie au césarisme, et c’est bien dans sur ce chemin que le Président Macron souhaite s’engager encore plus avant. Pour ce qu’il en est de la psychologie, c’est sans doute plus complexe, mais aussi plus profond…

Yascha Mouk, intellectuel américain enseignant à Harvard, qui assimile toujours démocratie et parlementarisme en la réduisant au suffrage universel, et pour qui le libéralisme se confond avec la défense des libertés individuelles, nous explique dans « Le peuple contre la démocratie », que le peuple n’aime pas les libertés, et à une démocratie libérale qu’il admet être de plus en plus pervertie en libéralisme non démocratique, préfère une démocratie illibérale. Selon lui, le peuple préfèrerait être gouverné par un leader qui les écoute, ou semble les écouter, plutôt que par des institutions libérales, quitte à voir leurs libertés abimées par un pouvoir autoritaire qu’ils ont choisi. La liberté ne serait donc pas essentielle aux Occidentaux, et il cite des chiffres ahurissants : une minoré croissante, et aujourd’hui très significative d’Américains (plus de 20 %), déclareraient leur préférence pour un gouvernement « militaire ». Je renvoie à la lecture de son étude, et je préfère proposer quelques autres hypothèses.

La lecture de cet ouvrage m’a ramené à une idée développée par Hanna Arendt dans son volumineux, mais génial, triptyque sur « Les origines du totalitarisme », et précisément à cette citation « La seule règle sûre, dans un État totalitaire, est que plus les organes de gouvernement sont visibles, moins le pouvoir dont ils sont investis est grand ; que moins est connue l’existence d’une institution, plus celle-ci finira par s’avérer puissante ». Le césarisme est, je crois, une réponse à ce sentiment de vivre dans un système dont la dimension est de plus en plus « totalitaire ». J’admets que le mot est fort, et j’imagine que l’outrance m’en sera reprochée. Mais les gens ont le sentiment que leurs élus n’ont pas le pouvoir, que leur droit de vote est sans valeur, et que le vrai pouvoir est caché : théorie du complot, pouvoir de fonctionnaires non élus, lobbies industriels, etc. Le césarisme est une réponse, et Donald Trump utilise sans retenue cette rhétorique, en « vendant » à ses électeurs ce projet d’une reprise en mains ferme du pouvoir, contre les comploteurs, les fonctionnaires, les démocrates ; une nouvelle démocratie, remise en selle par un vrai vote populaire.

« L’électeur n’a pas d’opinion, il n’a que des humeurs », et il est mû, non pas par sa raison, mais par ses émotions : désirs, répulsions. Et c’est un animal grégaire. Darwin le dit, ou du moins propose cette hypothèse : « La forme originaire de la société humaine était celle d’une horde dominée par un mâle fort ». On n’en est probablement pas sorti, car notre inconscient collectif, le surmoi des sociétés humaines est structuré par cette relation violente au père. Je vois dans cette façon dont les peuples s’offrent à des leaders autocrates, une forme de masochisme. L’inconscient de l’homme n’est structuré ni par l’idée d’égalité ni par celle de liberté, car l’homme est un animal grégaire, s’il faut le redire. Il est fait pour dominer ou être dominé, pour trouver sa place dans la communauté et s’y tenir assujetti, assigné, prisonnier de son statut ; et, paradoxalement, il ne se révolte que lorsque l’ordre des choses disparait. Arendt l’écrit en ces termes, dans son essai sur la révolution « les révolutions sont la conséquence, jamais la cause, de la chute du pouvoir politique ».  Que doit-on comprendre ? Que tant que le pouvoir joue son rôle, assume sa fonction régalienne, quelle que soit la dureté de sa main, les choses tiennent. Si le pouvoir faiblit, s’il démissionne, il faut bien alors qu’une révolution l‘emporte, et qu’un autre pouvoir fort lui soit substitué, pour que les liens grégaires, les plus anciens, perdurent. Le césarisme procède de cette ancestrale dynamique, d’un besoin primaire, logé dans la partie reptilienne du cerveau des individus, inscrit dans leurs gènes, et qui opère encore. Citons le philosophe Gustave Lebon, dont l’œuvre essentielle, « Psychologie des foules », qui date de 1895 et dont Freud s’est en partie nourri, est toujours à méditer : « Nos actes conscients découlent d’un substrat inconscient, créé surtout par des influences héréditaires. Celui-ci contient les innombrables traces ancestrales à partir desquelles se constitue l’âme de la race. Derrière les mobiles avoués de nos actions, il y a indubitablement les raisons secrètes que nous n’avouons pas, mais derrière celles-ci s’en trouvent encore de plus secrètes que nous ne connaissons même pas. La majorité de nos actions quotidiennes est seulement l’effet de mobiles cachés qui nous échappent ». L’homme n’est évidemment pas totalement comparable à l’abeille, car les sociétés dans lesquelles il vit sont politiques – « Zoon Politikon » ; mais il reste néanmoins un animal de meute, comme le loup, et la nature n’est pas sans peser sur son mode d’organisation politique.

Comme le populisme est plus un mouvement de pensée qu’une idéologie, un sentiment plus qu’un projet de gouvernement, le ressort du populisme est plus psychologique qu’idéel. Il prospère sur la peur et je voudrais rappeler pour conclure aujourd’hui que les deux aliénations majeures sont l’avidité et la peur, et que peur et confiance sont deux antonymes. Le populisme est bien une défiance vis-à-vis des élites, et une peur de l’avenir, et le rôle du langage est sans doute essentiel, et dans le développement de ce processus et dans l’élaboration de possibles solutions aux dérives autoritaires.

Le langage, non seulement structure le monde, le rend intelligible, mais permet aussi la relation entre les êtres. Il déplie, dénoue, mais lie aussi. Mais la démagogie, parce que c’est un non-langage, ou un langage du non-sens, crée une barrière entre les êtres. Et en l’occurrence, la démagogie – ce que d’aucuns appellent la com –, a isolé les élites dans une tour de Babel, qui surplombe le peuple. Mais je ne vois pas notre Président sortir de sa posture démagogique.

Une suite repeinte en jaune fluo

On devrait pouvoir s’accorder sur la nature de la démocratie : après tout, l’étymologie fait sens et les Lumières sont assez éclairantes ; et si, pareillement, la définition du libéralisme devrait faire peu débat, il en est tout autrement pour le populisme. Sans doute parce que le terme est récent, mais surtout parce qu’il ne désigne ni un choix politique, ni un système de gouvernement, mais plutôt, comme l’humanisme ou le christianisme, une idéologie, un mouvement de pensée ; et si l’essence du christianisme est la foi, la confiance, l’espoir, le populisme est une défiance, un rejet, une forme de désespoir. Et force est de constater que cette défiance est fondée sur une profonde frustration, et de regretter qu’elle ne trouve comme réponse politique, que ce qu’il est convenu d’appeler en philosophie politique un « césarisme », par nature autoritaire.

Mais sans doute faut-il aussi rappeler la définition la plus usuelle du césarisme, en précisant que c’est le système de gouvernement d’un dictateur s’appuyant sur le peuple. On pense évidemment à César, mais aussi à Hitler, à Perón ou à Orban ; à Trump aussi, d’une certaine manière. On peut donc, dès lors que l’on accepte de tordre les concepts, considérer plusieurs types de dictatures : dictature de la majorité du peuple, ou spécifiquement du prolétariat, dictature de la bureaucratie étatique, dictature du Marché, dictature d’une Église ou d’un parti, dictature d’un leader charismatique, et, instrumentalisant la caution populaire, les baptiser toutes « démocraties » – démocratie parlementaire, démocratie libérale, démocratie populaire, démocratie islamique,  alors que la démocratie est ailleurs. Elle est précisément dans le refus de la dictature. Mais ce qui caractérise le populisme, et ce qui est bien dans l’air du temps, c’est le refus des médiateurs, et, osant ce parallèle avec la religion, le souhait d’une Réforme qui écarterait l’Église ou l’État, et laisserait l’individu, seul, face à Dieu, ou au Prince, sensé l’écouter singulièrement.

Mais il est d’autant plus difficile de s’y retrouver – confusion langagière ou sémantique – que le langage politique est plein de fantômes, si je peux le dire comme Stirner, sans pour cela promouvoir son nihilisme. Il parle de « fantômes » ou de « simulacres ». Mais Schopenhauer ne parle-t-il pas des « fantômes de l’esprit », et Leopardi de « fantômes spirituels » ? C’est-à-dire de choses, ici de concepts, que personne n’a jamais rencontrées : la patrie, le peuple. Oui, le peuple, ça n’existe pas, pas plus que l’intérêt général. Il n’y a que des gens et des intérêts particuliers, catégoriels, et plus ou moins partagés par un plus ou moins grand nombre d’individus. En fait, si l’on cherche à coller rigoureusement aux concepts, sans démagogie, on ne peut parler de peuple que comme expression, dans les urnes, d’une volonté collective, toujours contradictoire. Alors, parler du pouvoir du peuple… Et je me demande si l’important n’est pas, plus que de savoir qui gouverne, de comprendre comment on gouverne, et de juger ce gouvernement sur ses vertus et sur une efficacité qui ne se saurait être mesuré par les seuls indices économiques, alors que le point essentiel me semble être la défense des libertés individuelles.

Mais revenons à l’essence du populisme, quitte à évoquer un peu trop rapidement, les frustrations qu’il exprime, et ce lien causal, et fatal, entre populisme et césarisme.

S’agissant de frustration, elle résulte au moins de deux facteurs que je ne saurais hiérarchiser. Tout d’abord, ce sentiment d’individuation, pour le dire avec les mots d’Erich Fromm, sentiment que je viens d’évoquer et qui rejette les médiateurs et les experts – remarquons d’ailleurs qu’un expert n’est rien autre qu’un médiateur entre soi et la vérité. Les gens souffrent que l’Etat, ce médiateur monstrueux et pesant, s’interpose systématique entre eux, et le « peuple » voit bien qu’en démocratie parlementaire, son pouvoir est toujours médiaté par la bourgeoisie, c’est-à-dire biaisé, et plus souvent confisqué. Et puis, second élément, il y a ce simple constat de la faillite de la démocratie libérale, et précisément de son déficit démocratique. Je pourrais développer ce point en alignant des milliers de caractères, mais mon discours ne sera jamais aussi pertinent qu’Hanna Arendt qui écrivait au début des années 70, dans « Du mensonge à la violence » : « Le système de gouvernement représentatif connaît aujourd’hui une crise parce qu’il a perdu, avec le temps, toutes les institutions qui pouvaient permettre une participation effective des citoyens et, d’autre part, parce qu’il est gravement atteint par le mal qui affecte le système des partis : la bureaucratisation et la tendance des deux partis à ne représenter que leurs appareils ». Elle parlait évidemment des et depuis les États-Unis. Et près d’un demi-siècle plus tard, on s’étonnerait presque et du pouvoir dévastateur du « mensonge en politique » – la démagogie qui ruine tout discours institutionnel, et dont nos gouvernants sont des virtuoses – et de la frustration des gens qu’on n’écoute pas et qui voient que le peuple, au sens où je le définissais comme l’expression politique de la vox populi, est méprisé. Je n’en prendrai qu’un exemple. Il y a peu, la bureaucratie étatique a décidé que la vitesse sur les routes françaises secondaires serait abaissée à 80 km/h. Les sondages ont bien montré qu’une forte majorité des Français refusaient cette évolution, surtout les gens qui prennent ces routes, car ils ne vivent pas dans les métropoles, et ne pouvaient que considérer la mesure comme vexatoire et discriminatoire. On connaît la suite. Ni le peuple, ni même la classe politique n’a pu s’y opposer.

On ne peut que s’étonner que ces frustrations ne s’expriment que maintenant, ou s’expriment avec tant de violence. J’y vois au moins deux raisons. En premier lieu, nos contemporains sont en train de faire leur deuil d’un mythe psychologiquement structurant : le progrès. Nous avons vécu longtemps dans cette vision darwinienne de l’évolution de l’humanité : l’idée que l’humanité évoluait progressivement vers un mieux, alors que comme John Gray l’analyse parfaitement dans « Le silence des animaux » – un livre sous-titré « Du progrès et autres mythes modernes » –, il s’agit bien d’un mythe, religieux, fortement développé par les Lumières, et qui structure fortement les XVIII et XIXes siècles. L’idée de progrès est une dimension essentielle de l’humanisme, et je n’ai de cesse de répéter que l’humanisme est l’autre nom du Christianisme.

John Gray, qui probablement voit plus loin que moi, ou mieux que moi, écrit : « Quand les humanistes contemporains invoquent l’idée de progrès, ils mélangent deux mythes différents : le mythe socratique de la raison et le mythe chrétien du salut ».

Passons ! Mais cette idée sous-tend quand même la fable néo-libérale, défendue par Fukuyama, mais aussi par un politologue libéral comme Yascha Mouk, idée d’une fin de l’histoire, le peuple humain arrivant au terme d’un long périple, dans un pays de Canaan ruisselant de lait et le miel, et organisé sous forme d’une démocratie libérale. Deux conflits mondiaux majeurs auraient pu ruiner ce mythe, mais les trente glorieuses ont largement renouvelé, en occident, ce mythe civilisationnel : allongement spectaculaire de la durée de vie, diminution du temps de travail, plein emploi, développement de l’éducation de masse et recul de l’illettrisme, amélioration de l’alimentation et du logement, progression de la justice sociale et développement de l’État providence, progrès technologiques spectaculaires, fin de la guerre, victoire du « monde libre ». Mais tout cela est fini : Aux États-Unis, l’espérance de vie reflue, et ce phénomène sera constatable en Europe dans les décennies qui viennent, recul de l’âge de la retraite et augmentation de la pression sur les cadres employés, chômage de masse, baisse du niveau intellectuel des masses, augmentation du nombre des sans-abris, des écarts de revenu entre les pauvres et les riches, de la pollution, retour des guerres et sentiment d’insécurité, abandon de l’État providence dans un monde néo-libéral. J’oublie le sida et la croissance très inquiétante de l’obésité et des maladies cardiovasculaires ; sans parler du dérèglement climatique et de l’extinction massive des espèces animale. Et puis, cette érosion continue des libertés dans un monde de plus en plus violent, de plus en plus fliqué, de plus en plus verrouillé par la norme, par un droit liberticide, et cette façon insidieuse dont le Marché et l’État nous fichent. S’agissant de ce dernier point, et de la façon dont le Marché promeut l’idéologie libérale, très loin de toute neutralité axiologique, je ne peux que sourire quand on évoque les hauteurs de vue, la clairvoyance d’un Yascha Mounk qui travaille pour un think tank (« New America ») doté d’un budget de 39 millions de dollars.

Et chaque fois que l’on dénonce cette modernité aliénante, les élites nous renvoient à un passé récent qui n’est plus. Notre monde occidental convergent – et cette convergence est une impasse si étroite qu’arrivé au bout, il est quasiment impossible de manœuvrer pour faire demi-tour – est failli. Et un nombre important de gens, parmi les plus défavorisés voient bien que la bureaucratie a pris le pouvoir, réduit à rien le champ des possibles, et nous a mis collectivement en position d’échec. Et conscient que la démocratie libérale n’a pas été la solution et qu’elle est devenue le problème, le populisme prospère sur deux sentiments négatifs : défiance et désespérance, c’est-à-dire sur le sentiment vague que la fête est finie et que nous entrons dans un long hiver ; et dès lors, la comparaison avec les années trente est évidente.

La fête est finie, nous nous sommes gavés de sucres d’orge au son des flonflons, au point de nous être étourdis, d’avoir gâté nos dents et notre goût, épaissi nos corps et nos âmes dolentes. Nous avons cru à la démocratie libérale, sans voir qu’elle devenait progressivement, tirée par l’attelage funeste du Marché et de la Bureaucratie, néo-libérale et si peu démocratique. Nous sommes entrés dans l’ère du « capitalisme post démocratique » – Michéa m’apprend que l’expression est du sociologue Wolgang Streeck – et l’Intelligence artificielle va achever de subordonner l’humain à la machine – car en humanisant la machine, en la dotant d’une intelligence, on déshumanise l’homme –, dans un monde ou l’homme ne pourra plus échapper à ce que l’on nomme des « dispositifs ». Giorgio Agamben, dans « Qu’est-ce qu’un dispositif » remarque : « Aujourd’hui il n’y a plus un seul instant de la vie des individus qui ne soit modelé, contaminé ou contrôlé par un dispositif ». Je ne sais s’il faut renvoyer plus à Orwell qu’à Huxley.

 

Mais je voudrais aussi dire quelques mots de ce processus psychologique qui conduit des populistes à favoriser l’avènement de gouvernements césaristes, car après tout, leur désespoir pourrait les conduire ailleurs. Mais ce sera pour une autre fois.

Confusion langagière

Si je peste tant contre le caractère démagogique de notre époque pourrie par la com, c’est qu’à trop nommer lanterne ce qui n’est que vessie, on rend suspect le moindre propos, stérile tout débat et, ce faisant, on ruine toute possibilité de vraie relation. La presse, qui se satisfait toujours de répéter les mêmes dépêches d’agence dans les mêmes termes, est coutumière du fait et en a fait son modèle économique. Et la philosophie, science et quête d’une forme de vérité, s’enlise pareillement dans des discours faux ; à tel point qu’on peut se demander si philosopher a encore un sens. Stéphane Feye, le fondateur de Scola Nova Belgique, pointe ce problème de « confusion langagière » Conférence S. Feyeet tente d’en appréhender et l’origine, déjà ancienne, et les raisons, dont l’une est idéologique. Personnellement, je note aussi, de manière récurrente, ce problème de sémantique ; et quand c’est le devenir de la philosophie qui l’inquiète, je suis, moi, plus inquiet encore du mésusage général des mots dans nos sociétés dites de communication, des mots dévoyés et réduits à des éléments de langage aussi pervers que creux. Car cette pratique funeste a ruiné l’autorité politique, et plus généralement celle de tous les discours institutionnels. Si l’économie a subverti le politique, le libéralisme occidental tué les idéologies en déclarant « la fin de l’histoire … des idées », la communication a ruiné l’autorité du discours.

 

Prenez par exemple les catégories politiques traditionnelles, et quotidiennement questionnées. Et d’abord la démocratie, pour parler des « grandes démocraties occidentales », mais pareillement le libéralisme, classique ou néo, le socialisme, le populisme, l’humanisme, etc. Le sens de ces « ismes », le contour de ces idéologies, non seulement semblent bien s’être définitivement perdus, mais ces mots ne semblent plus être que des insultes dans la bouche qui les forme. Et interpeler quelqu’un de fasciste ou de communiste, c’est un peu comme de le traiter de con : un simple cri de haine, sans le moindre jugement de valeur que l’on puisse discuter, argumenter. Car un con n’est pas un sot…

Pour ma part, j’essaie de m’en tenir au sens des mots et à la définition des concepts, quitte à risquer le malentendu. Ainsi, j’entends par démocratie « la confusion des gouvernants et des gouvernés ». Pourquoi devrais-je en dire plus ? Mais, s’il le fallait, je dirais que c’est le contraire de la dictature de la majorité, c’est-à-dire l’exact contraire de ce que Luc Ferry, philosophe spécialiste de Kant, déclarait cette semaine à la matinale de France culture. Je le cite : « La démocratie, c’est l’alternance ». Non, la démocratie, ce n’est pas l’alternance de deux dictatures, celle d’un parti prétendument à gauche, suivant ou précédant celle d’un autre, s’affirmant à droite. Je le répète, avec Camus contre Ferry : la démocratie, c’est le contraire de la dictature de la majorité, c’est une recherche permanente du consensus, et donc corrélativement la protection des minorités et de libertés individuelles. Chacun jugera donc à l’aune de ces rappels si la France est une démocratie. « Confusion des gouvernants et des gouvernés », c’est une autre façon de m’en tenir à la définition de Rousseau qui explique cette confusion, en démocratie, du Prince et du Peuple ; le peuple étant, selon lui, prince et sujet : « Le Gouvernement est assujetti au peuple souverain, mais commande au peuple sujet ».

 

Quant au libéralisme, toujours pour faire simple et respecter le format de ces chroniques, on pourrait dire que c’est le primat du contrat sur la norme, de la société civile sur l’État ; et le néolibéralisme, comme refus de la règlementation, de la régulation par la norme ou la loi, est une simple, mais fatale perversion du libéralisme. J’ai toujours eu de la sympathie pour un certain libéralisme, considérant qu’un contrat équilibré et qui exprime la libre volonté des partis, leur désir commun d’un « arrangement », est souvent plus satisfaisant qu’une norme qui ne représente parfois que la volonté ou l’idéologie de l’administration. Et puis le contrat suppose la négociation, l’échange, donc présuppose la relation. Et chacun s’accorde à dire qu’un bon arrangement vaut mieux qu’un mauvais procès, ou encore que l’innovation est plus présente dans le privé que dans le public.

Il n’y a sans doute rien de plus fondé anthropologiquement que le troc, partie essentielle du commerce entre les êtres, et qu’est-ce qu’un village, si ce n’est le regroupement de foyers autour d’un temple et d’une place de marché. L’agora n’étant d’ailleurs qu’un lieu où commercer, c’est-à-dire où se retrouver autour d’un objet, d’un projet. Mais j’ai toujours été gêné par cette façon qu’ont les libéraux de n’avoir qu’une vision économique et juridique du monde, de le réduire à son appréhension bourgeoise. Et dans un monde libéral, la marchandisation du monde fait pendant à la juridisation des rapports humains et au mépris du don. C’est pourquoi je crains qu’il ne puisse exister de démocratie libérale. Il y a pourtant une dimension libertaire dans le libéralisme, et qui faisait dire à Serge July qu’il se définissait comme libéral libertaire, une autre façon de s’avouer gauchiste embourgeoisé. Et il y a aussi une dimension libertarienne dans le néolibéralisme. Mais, où serait donc le problème ? Peut-être, dans cette façon et de privilégier la société civile, sans remarquer que les corps intermédiaires font toujours partie de l’appareil d’État, et de privilégier le contrat, sans distinguer les différentes natures de liens contractuels. Personnellement, j’en distingue trois et au risque de faire plus long qu’à mon habitude, je veux aller au bout de cette analyse qui doit faire réfléchir.

Le plus courant est le contrat d’échange, une forme de troc formel qui permet d’échanger un produit qui peut d’ailleurs être un service, contre monnaie. Et l’économie de ce marché singulier, multiplié à l’échelle d’un Marché, constitue l’Économie. Cet acte d’échange, comme je viens de le rappeler, a donc une dimension anthropologique essentielle. Les animaux, que je sache, ignorent la prostitution. Le second est le contrat de partenariat qui se caractérise par le fait que l’objet du contrat n’est pas celui de l’échange ? C’est le cas quand on achète un travail, un service ou une prestation afin de réaliser autre chose. C’est, par exemple, le contrat d’un architecte qui rémunère sa prestation, alors que le véritable objet du contrat, c’est bien la maison à construire. Ce type de contrat se développe énormément dans la nouvelle économie, car tous les contrats de médiation ou d’intermédiation rentrent dans ce cadre. Et puis, il y a un contrat de troisième type, non pas d’échange ou de partenariat, mais de subordination. Je pense évidemment au contrat de travail, mais aussi à de nombreux autres contrats : un contrat de prêt bancaire, et tous ces contrats dont on ne peut négocier les termes qui sont imposés par l’une des parties. Ceux-ci, même s’ils ne sont pas tous léonins, ne procèdent ni d’un échange équilibré, ni d’une forme de partenariat, mais d’un simple rapport de force. Et ce rapport bancal est d’autant plus problématique que ces contrats ont souvent des clauses abusives, sont rédigés de manière obscure, et imprimés en petits caractères peu lisibles. Et si j’évoque un peu longuement les contrats et notamment ceux de subordination, c’est qu’on ne saurait parler dans ce cas, d’une liberté de contracter qui fonderait le libéralisme. L’homme mal né, sans ressources, n’a ni la liberté de ne pas travailler, ni celle d’aborder sa banque ou l’administration en position égale. Dans le meilleur des cas, c’est à prendre ou à laisser, dans le pire des cas, on ne peut qu’accepter, c’est-à-dire se soumettre. J’évoquerais aussi le contrat social cher à Rousseau. Qui a, un jour, réussi à négocier avec l’État une révision de ce contrat social, un arrangement personnel ? Déréguler, c’est donc aussi laisser se multiplier les contrats de subordination, et c’est pourquoi la liberté du Marché trouve très vite ses limites en se confrontant à la liberté des gens, car un Marché, non maitrisé ou mal maitrisé, abime la liberté des gens. Et si le libéralisme peut prétendre favoriser les échanges et défendre la liberté, le néo libéralise qui esquinte les relations est toujours liberticide.

À suivre …

Ami, as-tu du cœur ?

 

Depuis des lustres, la vertu peut se condenser dans cette courte formule « avoir du cœur », mais si, pendant longtemps, avoir du cœur signifiait « avoir du courage », aujourd’hui, transvaluation qu’il faut bien attribuer au christianisme, cela signifie « avoir de la compassion », et plus encore, en demander, être une victime ou en adopter la posture. Et on pourrait être surpris de cette inversion axiologique : le héros, celui qui a du cœur, était jadis un individu courageux et fort, aujourd’hui c’est une faible victime. Et la victime, parce qu’elle est une victime et n’a donc pas à rendre de comptes, est exonérée de tout, car tout lui est dû, tout lui est, a priori, pardonné ; car comme victime, elle a déjà payé pour tout. Et c’est bien ce que Nietzsche dénonçait.

On peut s’interroger sur la figure du héros dans nos sociétés occidentales. J’en vois au moins deux, mais en cherchant bien, on doit pouvoir en dénicher un grand nombre. Pour le Marché, c’est l’homme riche, non pas l’entrepreneur, mais le parvenu, au sens premier du terme. Celui qui a réussi, et peut en jouir en s’affichant sans complexe dans les médias. Pour la bureaucratie étatiste, le héros, c’est la victime, éventuellement morte ou salement diminuée : celui qui a eu la « chance » de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment ; à la terrasse d’un café par exemple, le jour où des islamistes voulaient se défouler en tirant dans la foule. Des fous de dieu, et des passants qui n’avaient rien demandé et qui se sont martyrisés et héroïsés, rachetés de je ne sais quoi par leur sacrifice involontaire

Il faut lire

Évidemment, je lis beaucoup ; trop peut-être, car ce temps de lecture est pris sur l’écriture, mais il la nourrit aussi. Et je prends des notes, beaucoup de notes, tant je souhaite profiter de qui est plus intelligent ou plus profond que moi, plus au fait des choses qui m’intéressent, mieux doué par la nature pour dire des choses essentielles dans le meilleur format possible. Et puis le style… Sa beauté souvent me stimule. Parfois, son indigence me console de mes propres faiblesses. Mais surtout les idées, quand elles font écho à mes intuitions les plus prégnantes.

Avant d’avaler un court texte de Michéa, j’ai lu avec beaucoup de plaisir le dernier roman de Boualem Sansal – Le train d’Erlingen –, un texte qu’on ne peut pas lire sans penser au « Soumission » de Houellebecq, même si le style, l’architecture du texte, le ton n’ont rien à voir. Parmi bien d’autres, j’ai retenu cette citation : « La révolution n’a que ces buts : 1) tout changer pour que rien ne change ; 2) purger la société de ses tentations révolutionnaires ; 3) remettre les gens au travail dans le strict respect des traditions ». Je croyais voir citée Hannah Arendt, précisément dans « On revolution » (ou, peut-être Giuseppe Tomasi di Lampedusa). Comment ne pas penser à la politique menée ici ? Mais revenons à Jean-Claude Michéa et à son « loup dans la bergerie ». Je pourrais citer des pages entières de ce militant que je lis depuis longtemps, un intellectuel souvent infiniment plus pertinent que ceux que les médias reçoivent et encensent. II cite Isabelle Pereira qui rappelle que « l’anarchisme est un courant politique qui exalte l’individualité et la liberté. Mais, à la différence du libéralisme, il ne conçoit pas l’individu et la liberté en opposition avec autrui. Il ne propose pas une liberté négative. L’anarchisme propose une conception positive de la liberté. Elle repose sur une morale de la solidarité et le présupposé d’une nature sociale de l’être humain ».

 

J’aurais aimé pouvoir trouver ces mots qui résume mes affinités politiques : Liberté, fraternité, solidarité.

Désordre de la confusion des ordres

Évoquant la science, je remarquais dans un effort de synthèse que les sciences dures s’attachent à observer, décrire, conceptualiser, vérifier, prévoir. Dans un propos plus elliptique, j’aurais sans doute pu dire qu’elles dénouent : expliquer c’est dénouer, autant qu’éclaircir ; tant tout est dans tout, ou avec tout. Ou cédant à certaines idées fixes, j’aurais pu aussi écrire que la science, axiologiquement neutre, prend toujours le parti de la pédagogie, refusant la démagogie, en clarifiant ; tout comme d’ailleurs prétend le faire une bonne philosophie. Et dénouer, c’est séparer les ordres, en quelque sorte percer le voile d’une réalité sensible qui, par nature, confond les ordres. Car il n’y a de réalité que psychologique, et la psychologie est faite de raccourcis, de synthèses, de ressentis. Confusion du privé et du public, du politique et de l’économique, du culturel et du cultuel. Ce qui d’ailleurs rend incompréhensible cette affirmation d’être ou de ne pas être libéral. Prétend-on l’être d’un point de vue politique, économique, ou encore sociétal ? Se bat-on pour la libération des mœurs, c’est-à-dire des corps – orientation assumée homo ou hétéro, polygame ou polyandre, zoophile ou fétichiste ? Défend-on la liberté du Marché, celle d’éteindre des espèces marines en péchant par électrocution, celle de surexploiter la planète en la bousillant chaque jour un peu plus ? Milite-t-on pour la liberté d’opinion, d’imprimer et de diffuser des libelles acides qui ridiculisent le prince ? Chaque liberté trouvant sa limite dans une autre qu’elle contrarie.

 

Évidemment les nostalgiques d’un autre temps regrettent cet ordre ancien de la confusion des ordres, et pleurent le désordre de notre modernité occidentale. C’est vrai qu’à cette époque révolue quand le prince gouvernait encore, quand l’économique émergeait timidement à l’ombre du politique, quand la religion, après avoir oint puis couronné le prince, lui faisait allégeance, un certain ordre de la confusion régnait : la France, en l’occurrence, était un royaume catholique, sûr de ses valeurs chrétiennes. Le prince pouvait dire « l’État c’est moi », se confondant à lui, comme l’État se confondait avec l’Église, la vérité avec l’Écriture, la communauté des croyants avec la nation. L’acte de baptême tenait alors lieu d’acte de naissance, et le mariage était religieux, avant d’être civil. Aujourd’hui, en Occident du moins, les ordres sont distincts, et chacun se dispute une partie du pouvoir, comme des prédateurs une carcasse en décomposition. Ici le Marché, là la Bureaucratie, les églises de Rome ou de la Mecque. Confusion des confusions, tout n’est que confusion et poursuite du pouvoir. Et le monde est devenu libéral, droite et gauche gouvernementale confondues.

 

J’entends, chaque fois que je râle, que notre système est pourtant démocratique, mais qui ne voit pas qu’il est, beaucoup plus cela, bureaucratique, aristocratique, ploutocratique ? Et comme si cela ne suffisait pas, certains voudraient en faire une théocratie. Dénouer, c’est aussi dire cela.

 

Le pouvoir peut sans doute se partager, mais à la condition de conserver une hiérarchie claire. Après tout, depuis l’Olympe, tous les dieux exerçaient leur pouvoir sur les hommes, mais Zeus restait incontesté, et ce dieu des dieux que les Latins appelaient Jupiter détenait l’autorité suprême et ultime. Mais il ne suffit pas de le dire pour l’être, d’un costume ou d’une posture pour exister en majesté.

 

Sauf à s’y perdre dans ce désordre, ce grand foutoir qu’est devenu l’Occident, et faute de revenir à une confusion des ordres, il faudra bien que le peuple ou ses représentants reprennent le pouvoir en main, mettent au pas l’Administration et le Marché, et hiérarchisent fortement des libertés contradictoires ou antinomiques. Libertés individuelles et politiques, liberté culturelle, liberté du marché. Et faute de pouvoir encore, comme dans un passé lointain, confondre les ordres, et sauf à accepter demain une théocratie, il faudra pousser beaucoup plus loin ce processus de dénouement que l’on nomme ici laïcité ; expulser de l’espace public les religions, pour les reléguer dans la sphère privée et quelques espaces publics consacrés ; séparer le Marché du Politique ; séparer mêmement le Politique de l’Etat, en interdisant, par exemple, à un élu de rester ou de revenir dans l’administration. Terminons par un trope : Tant que le champ de la politique sera labouré par une charrue tirée par cet attelage fatal, formé par le Marché et la Bureaucratie, il sera incapable de produite quoi que ce soit de bon. Surtout pas un arbre de la liberté. Oui, l’image était facile, mais si parlante !

Ceci n’est pas une pipe

Affirmer « qu’une chose est », c’est se positionner sur le terrain de l’ontologie, terrain que je pratique peu : trop boueux, trop peu carrossable – on s’y aventure sans vraiment savoir ce qu’on y cherche, on s’y perd, et sans jamais rien trouver de valeur ou d’utile ; la nommer, c’est déjà se déplacer sur un autre terrain, un peu plus ferme, plus praticable, celui de la sémantique ; la caractériser, ce que son nom, s’il est générique, fait déjà – une pomme par exemple –, c’est l’aborder avec les outils de la science. Et rappelons que la science a pour fin la connaissance, c’est-à-dire s’attache à observer, décrire, conceptualiser, vérifier, prévoir. C’est d’ailleurs ce qui caractérise la vraie science, et qui lui donne son caractère amoral et rationnel, et qui peut la distinguer de la technique qui cherche à transformer le monde.

Le reste n’étant qu’idéologie. Reprenons ! Dire « qu’une chose est » est du domaine de la foi, la nommer, de l’idéologie, tenter de la décrire et de la classifier, de la science. Sachant que dans ce dernier cas, mesurer c’est décrire, expérimenter c’est vérifier.

Nommer – puisqu’on ne saurait, sans dire la chose, ni révéler une vérité transcendantale, ni désigner les choses de notre réalité, ni faire œuvre scientifique ; nommer, c’est donc, non seulement désigner, mais surtout classer dans un système de référence, c’est-à-dire étiqueter, caractériser de manière sommaire, réduite à un terme. Sauf à ce que ce nom ne dise vraiment rien, qu’il soit propre à l’objet nommé. Mais propre, il ne l’est jamais vraiment, toujours souillé par des référents culturels, teinté par une épistémè. Ainsi, si je désigne mon ami Paul ou Mohamed, cela fait déjà sens. Même chose pour D2R2 ou YHWH, qui sont des noms dont l’extrême neutralité formelle enveloppe une réalité engagée.

 

Mais revenons sur ce terrain boueux de l’ontologie où par jeu je souhaite entrainer mon lecteur, puisque je termine une anthologie de textes d’ontologie aussi longue que pénible. Les objets du monde ont-ils une identité métaphysique et comment l’appréhender ? Le concept d’être a-t-il seulement un sens, et quelle serait alors la nature ou l’essence de cet être, ce qui ferait qu’il est bien ce qu’il est ? Si quelqu’un a des lumières, qu’il m’éclaire ! En la matière, et pour le dire sous cette forme, je crois plus aux formes qu’à la matière. Pessoa écrit : « Là où il y a une forme, il y a une âme ». Les poètes sont mieux armés que les philosophes pour parler d’ontologie. Le concept de mêmeté développé par Aristote, est-il pertinent ? Même si je prétends, à l’instinct, qu’on ne saurait trouver dans l’univers deux hommes identiques, deux arbres en tous points pareils, deux électrons mêmement identiques. Car toutes ces choses existant, elles inscrivent cette existence dans l’espace et le temps et, partant, ont leur histoire singulière. Lors du big bang cosmogonique, chaque électron s’est par exemple vu projeté dans une certaine direction, à une certaine vitesse, et a vécu depuis une très longue histoire singulière de quelques milliards d’années-lumière. Sauf évidemment, ceux aujourd’hui disparus par fusion ou fission. L’être singulier est donc peut-être à chercher dans une forme plus ou moins générique – s’il n’existe qu’une forme géométrique appelée cercle, le nombre de cercles possible est infini –, et une histoire toujours singulière. Peut-on dire que l’histoire de l’être, l’enrichit, modifie sa nature, mais pas son essence ?

Si j’évoquais un terrain peu praticable, c’est en pensant à l’ontologie d’Aristote, et à sa « métaphysique des causes » (dans Métaphysique des causes A 3), et où d’autres après lui, moins logiciens que lui, se sont perdus, enlisés. Ainsi la question débattue sur la nature de la statue d’Athéna Promachos, question à laquelle je veux faire écho.

 

Aristote pose finement la question des causes et distingue :

  • La cause formelle ou quiddité, c’est-à-dire l’essence même de ce monument qui est le concept d’Athéna, déesse de la sagesse, protectrice de la cité d’Athènes, représentée généralement avec un hibou ou une chouette ;
  • La cause matérielle, ou matière (substrat) ; ici le bronze dont cette statue est faite ;
  • La cause motrice, ou efficiente ; le travail du sculpteur, en l’occurrence de Phidias, c’est-à-dire, d’une certaine manière, l’œuvre.
  • La cause finale, c’est-à-dire ce pour quoi l’œuvre fut faite : son exposition sur l’Acropole restaurée après les destructions des guerres médiques.

On peut chercher l’ontologie de cette statue par les causes et, considérant cette statue depuis longtemps disparue (XIIIe siècle) en poussant l’analyse trop loin, certains ont pu se demander si cette œuvre était à la fois une statue et une masse de bronze, soit deux « objets », et si ces deux objets étaient identiques ou non. La question a été longuement discutée, et de manière stérile.

C’est l’usage de nommer un objet par plusieurs noms qui le définissent de manière réductrice. Soit qu’il soit nommé « singulièrement », quitte à ce que ce nom singulier soit néanmoins partagé par plusieurs objets, Diogène par exemple – et ce qui conduit à distinguer Diogène Laërce de Diogène de Sinope, ou de tant d’autres Diogène –, soit qu’il soit nommé « génériquement », en référence à sa nature, sa fonction, son origine, ses propriétés intrinsèques, son rattachement à une classification qui fait autorité. On parle alors d’une chaise, d’une statue. Mais dire qu’une statue de bronze est à la fois une statue et un bloc de bronze coulé dans un moule en terre cuite, c’est faire de la mauvaise ontologie, donc une philosophie stérile. Car il ne faut pas se laisser abuser par un langage auquel on ne peut demander plus que ce pour quoi il s’est développé : s’entendre sur ce dont on parle ; et cette statue n’est pas deux choses à la fois, en même temps. Elle n’est que ce qu’elle est, un Être au sens ontologique du terme, un objet de notre réalité sensible, mais que l’on peut désigner de différentes manières, selon que l’on privilégie sa forme, le projet de l’artiste – la cause formelle –, ou la matière la constituant – la cause matérielle. Disons de manière encore plus simple pour répondre au casse-tête stérile posée dans cette anthologie : cet objet sur lequel je diserte, n’est ni vraiment une statue, ni vraiment un bloc de bronze, même si elle est l’une et l’autre, sans être réductible à cette une ou à cet autre, et elle est encore bien d’autres choses. Un logicien pesant ses mots, pourrait dire : cet objet « est ce qu’il est », et peut être considéré, selon les points de vue que l’on prend – par exemple en considérant ses causes –, soit comme une statue, soit comme un bloc de bronze, ou de marbre pour les très nombreuses reproductions ou évocations de l’original. Et prolongeant le propos, on pourra rajouter que cela dépend aussi de la forme considérée ; soit sa forme extérieure, artificielle, soit intérieure, naturelle.

 

Rappelons enfin, à l’occasion, que le langage n’est pas un être, même s’il nait, vit et peut mourir. Rappelons que s’il se créa pour permettre aux hommes de communiquer entre eux, sa fonction principale est bien de permettre à l’Homme de communiquer avec son environnement, de l’expliquer et de se l’expliquer, c’est-à-dire de se l’approprier et d’inventer une réalité, en partie sensible, en partie psychologique, en partie idéelle ou idéologique ; et que de ce point de vue c’est aussi un outil de dénouement.