L’enfer est pavé de bonnes intentions

Puisque chacun s’autorise à gloser sur l’IA, contribuons à ce bavardage mondain, quitte à défendre quelques positions réactionnaires : l’Intelligence Artificielle va accomplir une troisième étape de la taylorisation de notre modèle de production, et je suis surpris que peu de gens interrogent au plan moral, cette révolution qui semble inéluctable. Car après que l’homme ait été transformé en machine, l’IA prétend transformer les machines en hommes, en leur donnant une intelligence, c’est-à-dire une conscience, donc une responsabilité, réalisant sans le concevoir ainsi, une nouvelle transvaluation. La modernité, c’est bien l’inversion de toutes les valeurs traditionnelles, cette façon de marcher « cul par-dessus tête » pour gagner un pognon de dingue (comme dit l’autre), et qui crée une rupture des modes de penser et d’être au monde, ce que les gens qui parlent bien nomment une nouvelle épistémologie.

Le Président Macron est l’homme du Marché, son incarnation et son héros, et c’est pourquoi il s’y entend à faire marcher ses marcheurs qui n’en demandent pas plus, et acceptent d’être réduits à des godillots qui frappent le sol en cadence ; comme d’autres des mains. Car le Marché nous faire marcher, et cul par-dessus tête, et après avoir transformé les hommes en machines s’apprête à transformer les machines en hommes ; juste retour des choses, et qui mérite qu’ici je me répète, car comme dit encore un autre, non pas Jupiter le grand, mais Napoléon le petit : La répétition est la plus forte des figures de rhétorique. Répéter d’abord, puis tenter d’expliquer pour justifier cette posture réac.

Frederick Winslow Taylor était probablement de bonne foi quand il développa à la toute fin du XIXe siècle ses théories sur le management scientifique des entreprises, mais l’enfer est pavé de bonnes intentions, et on ne prend pas toujours assez garde à la raison. Ce que Pascal dit dans un autre contexte vaut en fait pour tout, et précisément en l’occurrence : « Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison ». On ne se méfie jamais assez des gens sérieux, je veux dire des experts et des idéologues. Taylor était un américain de son temps, un self-made-man intelligent à l’esprit industrieux. Il croyait au progrès et à la science, et voulait développer la création de richesses. Il a participé à un crime contre l’humanité en promouvant le travail servile et l’esclavage de masse moderne. Excusez pour l’outrance ! Il n’invente pas le travail à la chaîne qui existait déjà, notamment dans les abattoirs des grandes villes américaines, et précisément à Chicago à partir des années 70 de son siècle : il se contente de théoriser l’organisation du travail en produisant des études scientifiques (« Le salaire aux pièces », « La direction des ateliers »), qui le conduisent à échafauder une théorie cohérente de l’optimisation de la production, l’OST, comme Organisation Scientifique du Travail, qui va bouleverser le rapport de l’ouvrier à son travail. Ses concepts seront progressivement mis en pratique, d’abord outre Atlantique au début du XXe, puis partout en Occident. Je retiens de ses principes, une rationalisation extrême du travail par sa décomposition en tâches unitaires optimisées et une organisation verticale du management de la production, ce qui conduit à transformer l’ouvrier en machine ou en « servant » de la machine et à lui refuser tout investissement personnel. L’ouvrier servant est ainsi assigné à un poste où il se contente de faire des gestes que d’autres ont définis, à une cadence déterminée par l’organisation. Réduit à une fonction élémentaire, il perd ainsi la connaissance du produit fini, et le sens même de son travail ; sa contribution productive étant réduite à des gestes optimisés, répétés pendant des heures et des jours, sans le moindre apport intellectuel, et sans contact avec ce qu’il contribue à fabriquer. Interdit de penser, il est transformé en producteur sans intelligence, sans conscience ni humanité, en machine, ou en rouage de la machine. Mais cela permet, très objectivement, d’augmenter la production, mais aussi d’en diminuer le coût en la confiant à des ouvriers spécialisés, c’est-à-dire non qualifiés, et conséquemment mal rémunérés ; l’OS étant le plus petit échelon d’une hiérarchie qui s’établit alors ainsi : OS, OQ, OHQ. C’est tout bénéfice pour l’exploitant : plus de travail, mieux réalisé, par des ouvriers moins payés, et donc fragilisés, et aliénés à leur chaîne.

Et là où je parle de crime, la philosophe Simone Weil parle dans « Conditions premières d’un travail non servile » d’«attentat». Le texte est de 1932 : « Mais le pire attentat, celui qui mériterait peut-être d’être assimilé au crime contre l’Esprit, qui est sans pardon, s’il n’était probablement commis par des inconscients, c’est l’attentat contre l’attention des travailleurs. Il tue dans l’âme la faculté qui y constitue la racine même de toute vocation surnaturelle. La basse espèce d’attention exigée par le travail taylorisé n’est compatible avec aucune autre, parce qu’elle vide l’âme de tout ce qui n’est pas le souci de la vitesse. Ce genre de travail ne peut pas être transfiguré, il faut le supprimer ».

Il aurait fallu le supprimer : Ce système a perduré, même si un demi-siècle plus tard, Taiichi Ono, au Japon, chez Toyota, rééquilibrera les choses en développant le TPS (Toyota Production System), conçu comme alternatif (Toyotisme vs Taylorisme), et même si les concepts d’Assurance de la Qualité tenteront de répondre au problème majeur des systèmes de Taylor et de Ford : le défaut de qualité de produits fabriqués par des ouvriers sans conscience. Mais mon propos est ailleurs et mon bavardage pourrait trop m’en écarter.

Ce qui s’est passé pour ceux qu’on appelait au siècle dernier les cols bleus, s’est reproduit avec les cols blancs, constituant la deuxième phase d’un Taylorisme qui, sans quitter l’usine, est rentré dans les bureaux, réduisant les employés, les agents de maitrise, puis une partie toujours plus grande des cadres, en travailleurs effectuant des tâches automatisées sans utiliser leurs capacités intellectuelles. L’intelligence, dont les ouvriers étaient priés de se passer, devenait mêmement inutile à la maîtrise, car transférée aux cadres supérieurs dont le nombre était toujours plus réduit : les grands managers (qui ont vu leurs salaires culminer), les concepteurs de produits ou de concepts, les agents de R et D, les programmateurs. Et cette prouesse a été rendue possible par le développement des systèmes experts, des processus documentés, des cadres organisationnels structurés, des concepts de management de la qualité. Dans un grand groupe où je travaillais à la fin du siècle passé, on parlait parfois de la dictature du protocole, ou de celle des processus. Le résultat a été la perte de sens du travail pour nombre de cadres dans les grands groupes, et l’augmentation des cadences, permettant encore des gains de productivité, mais conduisant au burn-out et à certaines situations extrêmes que l’on s’empresse aujourd’hui d’essayer de corriger en nommant des « chief happiness officers » dont la tâche n’est pas de redonner du sens, mais de distraire les cadres pour échapper au vertige d’une certaine vacuité. Il s’agit d’un « effort de distraction », disons de nature Pascalien, tel qu’on l’entendait au XVIIe, une esquive, une diversion, une façon de ne pas voir le problème pour ne pas le traiter, car qui voudrait remettre en cause le Système ?

L’accomplissement de cette seconde phase, de taylorisation du travail de bureau, qui consiste à retirer aux cadres toute mission d’analyse et toute capacité à décider, pour s’en tenir aux procédures, à des méthodes que l’on suit comme les mauvais cuisiniers les recettes, aux outils paramétrés d’analyse sensés objectiver la réalité, et qui, en fait, la codifie, la valorise, la réifie, aux logiciels et à tous ces outils d’aide à la décision dont la programmation n’est jamais interrogée sous l’angle de leur axiologie, est très visible dans l’administration, les grands groupes, les assurances, la banque, etc. Et tout pousse dans le sens de cette taylorisation que l’on peut résumer, sans doute de manière un peu simpliste, à ce mot d’ordre managérial, auquel les PME échappent encore : « décerveler et déresponsabiliser, en s’en tenant à la procédure ». Et qui conduit à la surexploitation des individus, à leur précarisation, à l’appauvrissement de leurs fonctions, à la ruine de leur métier. Et tout pousse au crime : la pression du Marché et de l’Administration, (et aussi par le biais de l’augmentation de la pression fiscale) qui pousse à faire toujours plus de gains de productivité, la mondialisation, nos modèles économiques et politiques de plus en plus normés, conformistes, administratifs, « totalisant », pour reprendre ce terme d’Edgar Morin.

Et l’IA va permettre d’engager cette troisième phase de la déshumanisation du monde du travail. Aujourd’hui, le management est, pour l’essentiel, censé collecter des données – ce que l’on appelle faire de la gestion – et en nourrir les systèmes et les automates qui décident pour eux. Ils ne sont déjà plus, pour les uns, que des interfaces humaines non agissantes ; des « figures » démagogiques au sens premier du terme, entre des consommateurs de produits ou de droits et un système marchant ou institutionnel ; des interfaces n’assurant que des fonctions « affectives », humanisantes, et qui ne tiennent que du discours. Pour les autres, des chefs d’équipes, dont le rôle de mise en tension, est là-aussi démagogique. Pour les mieux lotis, ils sont encore en capacité d’agir en rédigeant les procédures, concevant les cadres méthodologiques, planifiant les stratégies, concevant les automates, et en programmant les logiciels ; mais pour combien de temps encore ?

Car l’IA va s’attaquer à ce noyau dur de l’encadrement de haut niveau, le robot devenant capable de concevoir seul d’autres robots, et de concevoir, sans aide, voire sans ordre, d’autres applications. Comme pour les ouvriers depuis un demi-siècle, les cadres risquent de connaitre le chômage de masse et la paupérisation, le jour où les machines seront devenues des hommes, ou quasi.

Mais je ne veux pas terminer sur une note trop pessimiste. On ne peut en effet réduire notre devenir, ni au développement d’une véritable IA implémentée sur des robots plus ou moins humanoïdes ni à une inévitable bureaucratisation généralisée du monde. Sur le plan professionnel, on voit bien que le retour de l’artisanat et le développement de l’auto entrepreneuriat ouvrent une autre voie, empruntée aussi par une multitude de TPE et de PME qui se créent, et, sur le plan politique, des aspirations démocratiques, notamment participatives, contestent aujourd’hui le pouvoir d’une bureaucratie toujours plus présente et toujours plus liberticide. Il n’y a pas de malédiction et je veux croire, contre toutes les évidences, à la jeunesse et à son pouvoir d’invention, de disruption.

Quelques milliards de chinois

La seule question politique qui vaille est la question démocratique, c’est-à-dire celle de nos libertés. Hannah Arndt le dit en ces termes : « La plus ancienne de toutes les causes, celle, en réalité, qui depuis les débuts de notre histoire détermine l’existence même de la politique : la cause de la liberté face à la tyrannie. »

Non pas la question des libertés publiques, mais bien celle des libertés individuelles. Et si je dois parler moins, moins m’activer demain – de toute façon, à quoi ça sert ? –  je veux n’être plus que cela, ne plus exister dans le champ social, si ce n’est comme défenseur de ces libertés ; n’être donc plus qu’une voix, un murmure, quitte à tout céder à cela : mon confort, ma sécurité.

Que m’importe ma petite vie si l’on me vole ma liberté. Dutronc le chantait jadis avec les mots de Lanzmann : Sept cent millions de Chinois, et moi, et moi ; avec ma vie, mon petit chez-moi, mon mal de tête, mon point au foie ; j’y pense et puis j’oublie ; c’est la vie, c’est la vie…

Et bien non ! justement, j’y pense, ça ne passe pas. Je n’oublie, ni ne me laisse distraire, ni ne pense que « c’est la vie ». Et le nombre des Chinois ne cesse de croitre.

 

Le désir démocratique s’éteint, là où il exista, et l’évolution autoritaire des gouvernements nous éloigne chaque jour un peu plus de la démocratie, ici comme ailleurs. La perte de culture politique des masses, la prise de pouvoir de l’administration, la généralisation de la vidéosurveillance, l’Intelligence Artificielle, annoncent la fin de l’humain, sa régression, et la transformation irréversible des hommes en animaux de rente, en petits Chinois. Orwell l’avait imaginé, le pouvoir chinois l’a fait, transformant 1,4 milliard d’hommes « en suspects sous surveillance permanente » – je fais ici référence, en m’inspirant de son titre, à un article de Frédéric Schaeffer, correspondant de presse à Pékin ; article, dont la lecture m’a déprimé au point de douter même de mon envie de continuer à vivre longtemps, complice d’un système que je vomis.

 

Le gouvernement chinois déploie sur son territoire un réseau impressionnant de caméras de vidéosurveillance, afin que tous ses administrés puissent être observés dès qu’ils quittent leur domicile. Les foules peuvent ainsi être « scannées » à leur insu par un logiciel de reconnaissance faciale (système skynet) qui permet par exemple, comme dans un cas présenté dans l’article, d’extraire un visage d’un groupe de 60 000 personnes. Autre cas cité : « l’hiver dernier, un journaliste de la BBC a mis au défi la police de la ville de Guiyang de le retrouver à partir d’une photo qu’il leur avait confiée. Sept minutes auront suffi aux caméras de la ville pour le localiser et envoyer les forces de l’ordre à ses trousses ». Un autre exemple est évoqué, l’utilisation par la police de lunettes à reconnaissance faciale, dotées d’une petite caméra et d’un soft associé qui permet d’identifier tous les visages, et de mettre en temps réel, dans le champ visuel du policier, la fiche signalétique de l’individu. Et j’ai fait le rapprochement avec une application de mon téléphone qui me permet de scanner mon propre visage afin qu’il soit reconnu par mon téléphone, avec le risque que ce scan soit aspiré par l’opérateur. À l’heure où j’écris ces lignes, nos députés légifèrent sur l’interdiction des téléphones portables dans les collèges. Ils seraient mieux avisés d’interdire ces technologies, et de pointer comme criminels, leurs promoteurs. Faut-il rappeler qu’un criminel est l’auteur d’un crime qui, en droit français, est plus qu’un délit ou qu’une contravention, mais n’implique pas qu’il y ait mort d’homme – Infraction grave, que les lois punissent d’une peine afflictive ou infamante ?

Surveillance de masse, suspicion systématique, profilage des individus par des algorithmes savants capables d’analyser les comportements et d’identifier très tôt toute originalité ou marginalité, toute déviance sociale ou politique, absence d’état de droit – des individus sont arrêtés par la police, torturés, puis relâchés, sans respect du moindre habeas corpus (ne parlons pas d’habeas data) – préfigurant en Chine, territoire d’expérimentation du totalitarisme moderne, ce qui nous attend partout sur le globe. Une modernité immorale, fatale, et à laquelle nous serions bien inspirés de substituer une autre modernité en devenir. Le journalisme cite encore trois faits, dont l’un pourrait faire sourire. « Dans les toilettes publiques de la gare de Harbin (au nord de la Chine), la reconnaissance faciale lutte contre l’usage intensif du papier » – mais on comprend mal, s’agissant de reconnaissance faciale, quelle face du sinoquidam est scannée ; la mise en place du « crédit social », sorte de permis à points qui permet de distribuer des notes en fonction des comportements plus ou moins vertueux des individus ; ce classement permettant d’accorder des crédits à la consommation. Alibaba qui développe un tel système, accorde des prêts pour consommer sur son site, à partir de 600 points. À partir de 650 points, on peut louer une voiture ou une chambre d’hôtel sans caution. Autre point d’inquiétude : dans certaines régions, la police multiplie les arrestations arbitraires pour scanner les visages des personnes retenues et enrichir sa base ; l’idée étant qu’à terme, tous les Chinois soient fichés, et qu’il soit possible de savoir en permanence où chacun se trouve et ce qu’il fait, et avec qui.

Qu’en penser ? Que la Chine est un immense pays totalitaire avec un système politique très proche du fascisme, populisme en moins. Et que collaborer avec un tel état, participer de près ou de loin à son enrichissement ou lui permettre de mettre un pied sur le continent européen ou de prendre des positions ici, est tout aussi criminel, à tout le moins irresponsable. Un président de la République, par exemple français, qui accepterait de serrer la main d’un officiel chinois, salirait, du fait de sa fonction, toute la communauté nationale, avilirait toute idée de politique ; la realpolitik ayant ses limites. Mais nous n’avons rien à attendre des gouvernements. Il faudra donc, à un moment ou à un autre, que les citoyens s’organisent pour refuser l’usage public des systèmes de reconnaissance faciale, qui constituent un viol caractérisé des individus ; car, qui y a-t-il de plus intime que le visage.

 

Écrire contre la philosophie

Il y a quelque chose de désespérant et de funeste en l’homme, et parmi tout ce qu’on y trouve, tout ce que le concept d’humanité charrie, il y a des jours d’humeur morose où je doute d’avoir vraiment envie d’en sauver quelque chose. Bien sûr, il y a aussi des jours de fêtes et qui se donnent comme tels dès les premières heures de l’aube, dans un ciel lavé, propre, d’une pâleur bleutée à peine mouillée de rose. Mais, même alors, sans me refuser à ce bonheur puéril, éternellement neuf dans ses trop rares occurrences, la foi en l’homme me reste étrangère.

Car, profondément, je ne crois pas, ou n’y crois plus, mais y-ai-je vraiment cru un jour ? ; même à cette époque lointaine quand, gamin exalté et probablement travaillé de flux hormonaux dont je ne percevais alors ni l’existence, ni tout ce qu’ils devaient à une indépassable biochimie des corps, je rêvais d’entrer au séminaire puis de me réfugier, un jour, dans cette minuscule chapelle découverte une après-midi solaire d’août, dans un paysage pyrénéen tout bruissant de pattes frottées et d’élytres vibrants d’insectes. Y méditer, seul, un peu méprisant du monde … Sur la nature humaine ? Peut-être ! Ou plutôt sur la nature des choses, des arbres, ou bien des pierres. Oui, je fus romantique alors, un « romantisme à la Rousseau », celui du « Promeneur solitaire » ou du Vicaire Savoyard de « l’Émile » ; Alpes du Nord ou Pyrénées, je ne suis pas à une montagne près. Je fus romantique, et j’ai cherché Dieu, celui de Paul et d’Augustin, au point de croire parfois y être parvenu. Dans le silence bruissant de cette montagne aplatie par le soleil, au flan de cette pâture sèche ? Mais ce n’est que beaucoup plus tard que je l’ai trouvé, mais c’était celui de Spinoza. Et j’ai alors compris que l’homme n’était pas nécessaire, et, prenant pleine conscience de la contingence de notre espèce et du mal que l’homme faisait à la nature, la « travaillant » comme un microbe un corps sain, j’ai cessé de me dire humaniste ; sans connaître alors le terme d’abhumanisme, ce « croisement de matérialisme et de scepticisme ».

Désespérée, mon âme était alors à prendre : tombée dans le ruisseau. La faute à qui ? C’est la philosophie qui l’a ramassée, et sans le vouloir, sans que j’y prendre garde, elle a pris beaucoup de place et a changé ma vie, un peu comme on s’accoutume au vin ou à la bière, autant par défaut de volonté que par goût de l’amertume et de la douce ivresse. Je crois que c’est Bergson qui le dit : « l’habitude commence avec la première fois ». D’abord un verre, entre amis, et puis on y revient, seul, souvent, trop souvent ; et un jour on connait le manque, l’humeur abimée, le corps nauséeux, les mains tremblantes. D’abord un livre de Cioran, un texte d’Audiberti, un poème de Leopardi, et puis bien d’autres textes encore. Et puis la rencontre de Nietzsche, comme un coup de poing à l’estomac, une évidence radicale : tabula rasa. Ce jour-là, je suis bien mort et ressuscité le même jour. Et tout ce qui tenait encore debout en moi s’était effondré, en ruine.

Je n’ai pas choisi la philosophie comme une voie « scolaire », une façon d’aller au bout de mes humanités et d’en faire un métier comme un autre, un métier de fonctionnaire, avec l’espoir de finir à la radio ou invité à la télé. ça ou les maths …, comme j’aurais pu choisir les sciences humaines ou sociales, l’économie. J’ai pris un tout autre chemin, pour finalement tomber dedans ; un peu comme ces imprudents qui aiment à contempler la mer en furie, et qui, les jours de tempête, s’aventurent trop loin sur la jetée, et se font happés par une vague plus vicieuse que les autres, se fond rouler au fond ; et puis, qu’on retrouve au matin, morts sur la plage, vomis par les flots comme un corps étranger, un coquillage vidé par les crabes, rejetés par une onde redevenue ironiquement calme et sereine.

 

Mais la philosophie ne m’a même pas rendu heureux ; mais elle ne l’a jamais promis à personne, car la sagesse n’est pas l’antichambre du bonheur. Vérité aussi tragique que la vie même, et qui me garde loin de tous ces « philosophies » du développement de soi qui ne sont pour moi que des trucs à la mode, des purs produits de notre société de consommation, des produits d’hygiène, du bien-être à bon marché pour des individus de plus en plus inconsistants – comme le dit Arendt « des citoyens transformés en bourgeois ». La philosophie ne sert pas à trouver le bonheur, ni même une forme d’équilibre. Je pense d’ailleurs qu’elle ne sert à rien, sauf à croire naïvement que comprendre un « fond des choses » servirait vraiment à quelque chose. Si la philosophie est l’amour de la sagesse, si donc sa fin est bien éthique, je ne suis même pas sûr que le sage doive être épris de vérité au point de perdre de vue la vie pour ce qu’elle est. De toute façon, l’ontologie de la vérité n’est pas soluble par la philosophie, et l’humanité peut sans doute vivre sans.

L’humanité n’est d’ailleurs pas sage et ne le sera jamais. C’est d’ailleurs son propre. Et si ce n’était pas le cas, les religions n’existeraient pas ou en seraient restées au stade sectaire. Paul le reconnait quand il dit que « le mystère de la Croix est folie pour les Grecs ». À défaut de mitres, les évêques peuvent toujours se coiffer d’un entonnoir. Quant à savoir si existent, ici ou là, quelques individus moins fous que les autres : qu’est-ce que ça change ? Trépassent les sages, la bêtise humaine demeure. Le propos est sans doute un peu trivial, mais ni la facilité ni le paradoxe ne m’effraient ; c’est même un peu ma marque, une marque un peu crane, ma façon de répondre par avance à certains doctes philistins, un choix d’en rire à défaut d’en pleurer.

Le philosophe peut sans doute être aussi un homme heureux – j’en connais –, un homme qui marche comme on danse, ou un homme qui vit dans sa tête, penché sur sa machine à polir des lentilles de verre, comme on polit des phrases – autre figure –, mais il le doit alors à autre chose, à sa conformation propre. Si la philosophie est école de lucidité, le philosophe accompli – je n’en suis pas – voit les choses comme elles sont, et cela est rarement jubilatoire, et l’amor fati n’est qu’une posture ou un mantra. Mais la sagesse est au-delà. Elle est probablement dans l’exorbitance de ces ambitions, au bout du compte assez vaines, sauf pour un surhomme : défendre une morale au-delà du bien et du mal, trouver son bonheur en deçà de la lucidité, et malgré cette lucidité ; pratiquer un optimisme du pessimisme : tristesa hilaris disait Bruno (formule que Nietzsche avait faite sienne) ; c’est-à-dire, échapper au Nihilisme, rester positif. Car quoiqu’en pense Tolstoï – les premiers mots de « Ma religion » –, on peut ne croire à rien et ne pas être nihiliste. D’ailleurs, on croit toujours à quelque chose, au moins à son envie de vivre encore un peu, sinon, on ne dure que le temps de chercher un moyen d’en finir, de trouver au fond d’un tiroir l’arme ou les comprimés. Et l’on peut écrire sur « l’inconvénient d’être né » et vivre vieux, pleurer sur « la démission des organes » et s’accrocher encore.

Il me semble que la connaissance de la vérité – démarche vaine donc gratuite – est moins nécessaire à la vie bonne que la foi en la réalité des choses. Même si un certain nombre de scientifiques ont bien fait le choix de cette quête de la vérité, y consacrent ou y ont consacré leur vie, et semblent y trouver leur bonheur. Mais Einstein ne disait-il pas, comme un clin d’œil à Épicure, que « le bonheur est un idéal de pourceau ». Mais pour le vulgum pecus, à défaut de passion scientifique ou religieuse, la foi en la réalité devrait suffire. Et je distingue bien la foi comme confiance en la réalité subjective et la religion comme instrumentation de cette confiance.

Le sage ne doit donc pas être nécessairement épris de vérité. Mais insistons sur un dernier point : le mensonge n’est pas le contraire de la vérité, car les deux concepts n’étant pas du même ordre, ne peuvent dialoguer. Et garder ses distances d’avec la prétention à la vérité ne conduit pas à faire la moindre concession au mensonge, ou à la com.

Le clash des civilisations

Tant une certaine droite qu’une certaine gauche, et pas seulement islamophobes, se sont inquiétées d’une possible guerre de civilisations, reprenant, sans toujours bien les connaître, les thèses contestées de Samuel Huntington. Un « clash » de cette nature – et il faudrait s’entendre sur ce dont on parle – pourrait avoir lieu, à moins qu’il ne soit déjà à l’œuvre ; mais si guerre il devait y avoir, elle ne serait pas de type clausewitzien. Encore que … Et serait plutôt à imaginer entre l’Occident et l’Orient. Car presque tout oppose ces deux ensembles qui dérivent culturellement l’un et l’autre ; comme des plaques tectoniques qui glissent sur un magma mouvant viennent se heurter, se frotter ou se chevaucher, créant des tensions titanesques à peine consommées par des éruptions volcaniques. Et je ne suis pas sûr que l’économie de marché puisse suffire à les accorder, les pacifier, et à réduire durablement les tensions. Cinquantenaire oblige, je pense à cette formule de l’époque qui enchanta mon adolescence : « faites l’amour pas la guerre ! ». L’injonction pourrait être embourgeoisée, comme le discours de Dany le rouge, en : « faites du commerce, pas la guerre ! ». Et l’économie est bien devenue, au moins en Occident, la fin du politique – et qu’on m’accorde ici le choix du mot fin et de son ambiguïté sémantique – et la guerre n’étant selon Clausewitz « qu’une continuation du commerce politique par le recours d’autres moyens. Recours à d’autres moyens, disons-nous afin de souligner que ce commerce politique ne cesse pas avec la guerre ».

Chacun sait que la Chine a signé la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont elle assura la vice-présidence du comité de rédaction sous la présidence de l’épouse du président américain d’alors – tout un symbole. Chacun sait que son adhésion à l’OMC est de 2001, qu’elle siège depuis sa création au Conseil de sécurité de l’ONU, et qu’elle date son histoire d’après le calendrier du pape Grégoire VIII. Mais la chine, comme l’Inde ou l’Indonésie, – plus de 40% de la population mondiale, à elles trois – ne sont pas des nations judéo-chrétiennes, n’adhèrent pas à notre idée de démocratie parlementaire, même si l’Inde reste durablement marquée par la culture politique britannique – mais remarquons néanmoins que Modi est membre d’un parti nationaliste qui se réfère à une indianité, l’Hindutva, qui cherche à protéger la culture et la nation hindoue des idéologies politico-religieuses étrangères : l’islam, le christianisme, mais aussi le capitalisme ou le communisme. Quant à la chine, cet immense pays dirigé par un second Mao, la question démocratique ne s’y pose pas, ou ne s’y posera pas de sitôt, malgré ce que les médias voudraient absolument voir en germe.

La différence entre ces blocs est d’abord culturelle, c’est-à-dire psychologique – le psychologique étant à l’individu ce que le culturel est à la nation –, fruit d’une phylogénie millénaire. Et cette différence psychologique est aussi une antinomie, révélée par exemple dans le concept de méditation.

En Occident, la méditation est un discours, à l’image des Méditations métaphysiques de Descartes. Et c’est le discours d’un « je » discourant sur le Tout, d’un cogito, dans une pensée d’ailleurs dualiste qui considère séparément la substance matérielle, étendue, pour reprendre une formule de l’époque, et pensante.

En Orient, la méditation est, non pas un simple silence, un vide de pensée comme on le résume trop souvent, mais une écoute, celle du Tout, en cherchant à abolir la barrière illusoire entre le je et le Tout, en diluant le cogito et en effaçant l’égo. Et je pense aux formules de Krishnamurti, qui n’était pas hindouiste, encore moins bouddhiste – un peu comme Comte Sponville n’est pas chrétien, et l’un et l’autre doivent être crus quand ils l’affirment, mais le premier est, culturellement, tout aussi bouddhiste que le second chrétien. Krishnamurti qui déclare « La vie commence là où finit la pensée ».

Évidemment, on pourra me chicaner quand je compare ainsi, un Occident culturellement homogène et un Orient où peuvent aussi être opposés tout aussi radicalement l’hindouisme et le confucianisme. Mais cette dernière remarque enlève peu à mon propos. Tant on voit, à l’Ouest, une philosophie discourante, scientiste, sur un Tout méprisé, réifié, une philosophe active, empreinte de jugements ; et de l’autre, des approches singulièrement différentes. Évidemment les sciences sont aussi pratiquées à l’Est, et la Chine s’y convertit progressivement ; mais si l’on compare le nombre de prix Nobel … (invention d’ailleurs occidentale). Mais, pour revenir sur le cogito cartésien, ce que Fromm appelait le sentiment d’individuation est proprement occidental, et il soutient bien la philosophie droit-de-l’hommiste, une philosophie proprement occidentale, donc chrétienne.

Mais la terre est ronde, et elle tourne ! Je veux dire que l’Est est aussi un Ouest, et inversement, et que le lointain orient n’est, pour un chinois ou un japonais, ni à l’Est ni éloigné de son quotidien. L’un est donc toujours au bout de l’autre et la philosophie occidentale diffuse quand l’orientale infuse. Et l’Occident chrétien a bien fait ce chemin fatal – je veux dire possiblement fatal pour lui – d’avoir été cherché l’un sans l’Être au-delà de l’Être qui est. Et c’est, par Fromm, à Eckhart que je pense, m’appuyant sur une réflexion que le premier avait menée sur Eckhart et Marx, et publiée après sa mort. Fromm y traite le mystique rhénan de « panthéiste » et parle de son christianisme comme d’une « religiosité athée, non théiste », car Maître Eckhart distingue Dieu (celui de la bible) et la déité qui est « l’Un sans l’Être », donc qui est « néant », dans une conception proche du bouddhisme. Et le théologien en arrive à penser qu’on ne peut toucher ce néant que par la mort. L’expérience religieuse mystique, il la voulait « silencieuse » et « in-pensable ». Sa théologie est apophatique, mais au sens le plus négatif du concept. La déité, toujours selon lui, est inactive (le néant). Elle n’a donc pas créé le monde, mais est le « silence du désert ». Dieu est donc « être » ou « néant ». A commenter…

La pensée de Maître Eckhart peut-elle nous protéger d’un clash des civilisations ? Rappelons simplement que c’est sa mort prématurée qui, très probablement, lui évitera l’excommunication ou le bûcher.

Le citoyen, une espèce en voie de disparation

La seule question politique qui mérite d’être posée est celle de la démocratie, donc, d’une manière corolaire, de la laïcité.

Si la démocratie, c’est bien le gouvernement du peuple par le peuple, alors force est de constater que, non seulement nous n’en sommes pas là, mais nous n’en prenons pas le chemin. Et on ne peut l’expliquer sans dénoncer la collusion entre la classe politique, la bureaucratie étatique et le Marché, collusion pour éloigner les gens du pouvoir et ruiner la citoyenneté.

Ce que nous appelons faussement démocratie est devenu une fabrique à consommateurs de biens, de services, de soins et de sécurité, et, disons-le, de droits.

Société de consommation ou démocratie, il faut choisir ; car on ne peut à la fois être consommateur addict et citoyen engagé. Il faut choisir entre droits et devoirs, soumission et responsabilité, avachissement et vertu.

Le Marché a un besoin vital de consommateurs solvables et n’a que faire des citoyens. Et le Marché – confusion des intérêts – s’est attelé à une administration dont la fin est de transformer le citoyen en assujetti contribuable docile, et dont le tropisme est totalitaire. Le Marché a donc chevauché le Léviathan. Quant à la classe politique, parce qu’elle a une forte conscience de classe, elle a toujours préféré l’aristocratie à la démocratie, privilégié ses intérêts propres à ceux des gens ; et elle n’a jamais fait le deuil de l’Ancien Régime. Et cet attelage funeste du Marché qui conduit, de l’administration qui met en œuvre un projet de nature totalisant, et de politiques complices et veules, sera fatale à la démocratie et détruira la planète. J’ai lu quelque part que nous faisons disparaitre tous les ans environ 25 000 espèces vivantes. Le citoyen doit sans doute être compté au nom de ces espèces condamnées.

Magie de Noël

Noël reste pour moi une fête problématique, non parce que sa dimension symbolique serait oubliée, même si le Marché l’a effectivement réduite à une occasion rituelle, quelque part entre Halloween et les Rois, de consommer, c’est-à-dire de faire tourner la grande roue du commerce, le grand pressoir à consommateurs. Tant qu’on peut en extraire du jus… Non pas…. Mais Noël reste problématique si l’on s’en tient justement au folklore, à ces symboles qui restent confus, et dont l’abus les rend peu lisibles.

 

Le christianisme est une religion de signes et de mystères, une religion qui garde aussi de son origine sectaire une dimension ésotérique. Mais elle est si chargée de signes cachés, ses textes sont si obscurs, qu’il est toujours possible d’en saisir un – signe ou texte –, de le tordre un peu, et de lui faire dire n’importe quoi ; et sans que ce n’importe quoi cesse, dans le même temps, d’être passionnant. Car la religion de Rome est d’origine judaïque, et les religions du livre sont bien celles du discours, en fait du bavardage, osons dire une religion logorrhéique. Et si je l’aime tant, cette religion dans laquelle je suis né, moi qui milite pour une laïcité radicale, c’est bien parce qu’elle toujours délirante. Lisez Paul, relisez Augustin, allez habiter le temps d’un livre chez Malebranche, l’atmosphère est démente et toujours magnifique ; et d’autant plus que leurs constructions intellectuelles défient la logique comme la cathédrale de Gaudi les lois de la gravité. C’est aussi pourquoi j‘aime tant écouter les clercs, surtout les plus « allumés du bocal » comme aurait dit Céline. C’est beau, j’en pleurerais, et cela me renvoie à ma jeunesse et à mes extases d’enfant de chœur. J’avais alors une douzaine d’années et j’attendais déjà une Épiphanie qui n’est pas advenue. Au début du siècle dernier (1902), Alfred Loisy remarquait que « Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Église qui est venue ». Pour ma part, j’attendais une transformation de mon être par la foi, et c’est la puberté qui est venue, avec ses élévations plus matérielles que spirituelles.

 

Revenons aux symboles et à Noël qui reste la grande fête de la résurrection. Et on peut regretter que la Passion ne soit pas intervenue plus tard au calendrier, en rappelant que si « La religion est le rapport que l’homme entretient avec sa propre essence », toute symbolique religieuse fait écho, en tentant de la transcender, c’est-dire de s’en affranchir, à une anthropologie, et plus largement à des conditions naturelles, ou de nature. Noël est d’abord le recyclage de « sol invictus », la fête du retour du soleil, du solstice d’hiver. À cette date, le combat cosmologique du bien et du mal, du jour et de la nuit, bascule. Alors que jusqu’à cette date le jour diminuait quotidiennement, le bien perdait du terrain, ses lignes de défense enfoncées régulièrement ; dès lors le bien relève la tête, le jour repart à l’assaut de la nuit pour reprendre progressivement le terrain perdu. Et c’est à ce moment où chacun pouvait craindre la défaite définitive de la vie, qu’elle repart au combat. Noël est pour moi cette fête du relèvement après la chute, de la résurrection du crucifié, plus encore que celle de sa naissance ; et on voit bien dans cette incohérence rituelle tout l’artifice liturgique : pour effacer une fête païenne de la résurrection, on lui substitue une fête de la nativité. Pourtant, cette image de l’homme humilié, martyrisé, assassiné, crucifié qui renait pour rentrer dans sa gloire est d’une force extraordinaire et aurait mieux trouvé sa place en concordance astronomique. Et c’est bien le mythe de sol invictus que l’on joue, l’universalisation d’une histoire « humaine trop humaine », pour reprendre la formule nietzschéenne.

Évidemment, Pâques ne viendra qu’en avril pour que la victoire du soleil, de la vie, du dieu des hommes s’impose à tous. Cette histoire est terriblement humaine : érection, chute et résurrection, et l’homme ne peut s’affranchir de la nature. Et c’est pourquoi toutes les religions sont paradoxales. Elles prétendent nous parler de Dieu, elles ne nous parlent que de nous. Feuerbach que je viens de citer supra le dit ainsi : « Le mystère de la théologie n’est autre que l’anthropologie ».

 

Je termine ce propos d’un jour particulier en distinguant ce que je nomme la dimension tragique du paganisme et l’illusion religieuse. Les esprits tragiques, les mécréants, ceux qui confessent la gravité du monde avec les frères de Sisyphe savent qu’après la montée au sommet, les choses retombent nécessairement, qu’après la jeunesse vient fatalement la vieillesse puis la mort ; les religieux, ceux qui font fi de la gravité et lévitent spirituellement, les croyants, s’accrochent à cette idée magique, belle comme un mensonge, qu’après la chute, il reste toujours possible de s’en relever, de se racheter, et qu’existait quelque part un être, en l’occurrence humain, venu pour nous ; et que par lui nous serions sauvés, c’est-à-dire ressuscités, comme lui le fut. Cet espoir d’être un jour relevé, de pouvoir défier les lois de la gravité, je veux dire pouvoir sortir de notre crasse pour revêtir la tunique immaculée et être appelé à renaitre glorieux me fait toujours pleurer. Précisément à Noël.

Décadence

Dans un recueil de textes déjà anciens : « Un candide à sa fenêtre », Régis Debray nous dit que « L’obscurantisme, aujourd’hui, a deux versants : le juridisme et l’économisme. Il fait bon marché de tout ce qui résiste à la mise à plat uniformisante du marché et du règlement. Soit les deux superstitions dont l’Europe a fait sa religion officielle ». Comment ne pas souscrire à cette analyse et contester ce vaste mouvement d’uniformisation, d’appauvrissement et de déshumanisation du monde ? Comment nier la prégnance de cette idéologie de l’uniforme, ou ne pas être effrayé de cette construction d’un monde « totalisant » – pour reprendre cette formule d’Edgar Morin qui parlait dans la même logique de la technobureaucratie contemporaine ? Idéologie que moi, outrancier décomplexé et prompt au raccourci, je nomme totalitaire. Car il s’agit bien, d’une manière insidieuse, subreptice, de nous empêcher d’être ce que l’on est, de vivre suivant notre choix ou notre goût. Et cette façon de nous empêcher de penser – par nous-mêmes – de décider – pour nous-mêmes –, d’inventer nos vies, parfois simplement de faire vivre des traditions auxquelles nous restons attachés ; cette façon de refuser toute hétérodoxie, cette stratégie d’installer partout une police de la morale, un gardien du politiquement correct, est bien d’essence totalitaire et nous renvoie aux pires cauchemars orwelliens. Et je ne parlerai pas aujourd’hui de l’écriture inclusive, autre folie du temps…

 

L’occident a raté son rendez-vous avec l’histoire, le rendez-vous de la libération des peuples, et la démocratie qu’elle a promue est non seulement peu démocratique, mais chaque jour l’est moins. Nous sommes empreints d’idéologies d’essence totalitaire, c’est-à-dire, liberticides, pour ne pas dire religieuses, et, en élargissant un peu le propos de Debray, je voulais dénoncer – quitte à m’y prendre en plusieurs fois – ces trois idéologies qui peuvent constituer un autre tripalium civilisationnel : l’humanisme, le juridisme et l’économisme.

Mais préalablement, car la chose, comme Brel le chanta jadis, « me gonfle un peu mes vieilles roubignoles » je veux dénoncer aussi le jeunisme, autre idéologie du Marché à laquelle nous devrions nous plier pour ressembler à cette image que la pub nous renvoi du parfait consommateur : un post adolescent urbain à l’allure rebelle, mais au fond docile comme un caniche, habillé de couleurs vives, et qui saute comme un cabri en criant « Houpi ! Houpi ! Elle est pas belle la vie ? » ; et bankable ; évidemment ! Et ce jeunisme sociétal se décline de plusieurs façons également mortifères. Citons la religion de la vitesse, le goût du gaspillage, le culte du puéril inconsistant et irresponsable. On a le choix…

Notre civilisation est sénile, nos idées sont vieilles comme le monde ; tout cela se meurt. Onfray ose parler de décadence, mais Nietzsche, visionnaire et prophète, avait bien senti la chose dès la toute fin du XIXe. Et dans sa folie lumineuse, il avait daté ce que j’appelle moi l’équinoxe du progrès au mois de septembre 1888 – on peut relire l’Antéchrist. Mais le Marché continue dans sa com à nous mettre en scène comme des gamins qui n’ont d’autre ambition que de consommer leur argent de poche, et que l’on peut faire rire ou pleurer par quelques artifices de communication : « Que d’émotion, que d’émotion ! ». Et les politiques sont ravis d’en rajouter, ravis de nous transformer en enfants pour pouvoir nous traiter comme tels : nous moucher, nous torcher et nous taper sur les doigts : « c’est pas bien de faire du vélo sans casque ! tu pourrais te faire bobo ! ». En fait, ils laissent l’administration le faire, acceptant d’être tenu en tenaille entre le Marché et la Bureaucratie, deux matrices qui ne savent que réifier le monde, le mettre en chiffres, en catégories. Où l’on voit qu’il faudrait revenir à cette distinction des registres. Le Marché fait du business, quelle qu’en soit l’exorbitance des coûts environnementaux ; la Bureaucratie produit de la norme et ignore, par nature, l’humain, ce que Debray appelle ici « ce qui résiste à la mise à plat uniformisante du règlement » et ce qu’il nomme ailleurs « les fonds de cuve » ; et c’est pourquoi nous avons besoin de Politiques qui s’intéressent peu à l‘administratif, la gestion domestique, pour s’occuper de l’humain, son présent et son avenir. C’est dire que nous avons besoin de dirigeants qui n’ont surtout pas fait l’ENA ou Sciences Po.

 

Remarquons que dans certaines sociétés où les valeurs ne sont pas forcément celles du Marché, c’est-à-dire indexées sur le dollar, la maturité, voire le grand âge, associé à la sagesse, est une valeur en soi. Et l’on respecte les vieux. Ici, c’est l’inverse ; ce fut la jeunesse qui a eu de la valeur, aujourd’hui c’est la puérilité. Nous sommes invités à faire station à l’âge de 13 ans, surtout mentalement ; à zapper notre vie, à faire n’importe quoi, surtout n’importe quoi ; puis à accepter d’être punis et renvoyés dans notre chambre à jouer avec les gadgets que le Marché nous offre – pardon, nous vend. Il faut rester jeune, toujours, et dans ce même temps éternellement court, sans qu’il y ait le moindre paradoxe à vivre vite, il faut non seulement rester dans le mouvement et le bruit, mais nous précipiter toujours devant, vers le mur et la mort. Il faut tout consommer, dans l’urgence, jouir dans un spasme, et courir, toujours courir. L’image qui s’impose est celle de James Dean dans « la fureur de vivre ». Je trouve d’ailleurs le titre original plus intéressant, plus juste : « Rebel without a cause » ; adolescent travaillé par ses problèmes existentiels, pour ne pas dire hormonaux, et qui devient un rebelle de pellicule ou de magazine, un personnage conceptuel, un produit qui peut être utilisé pour vendre d’autres produits : des tee-shirts, des placements bancaires pour les djeunes, ou bien l’american way of life. Et ce goût du gaspillage, cette nécessité de se goinfrer, d’adorer aujourd’hui ce que l’on détestera demain, de gober, gober encore, puis vomir, pour pouvoir à nouveau, jusqu’au dégout, bâfrer encore, se goinfrer, se vautrer, consommer est bien dans l’air du temps. Mais de quoi s’agit-il, si ce n’est d’une impérieuse nécessité de tuer le désir ? Un désir qui se dissout dans la jouissance. Du moins une forme de jouissance, mais n’est-ce pas ce que l’on appelle être décadent ?

Humeur

Je ne suis pas toujours aussi assidu que je le devrais à ce blog, mais mon travail d’écriture, ininterrompu, peut parfois, et sur des périodes assez longues, me retenir ailleurs ; me tenir à autre chose, un livre par exemple qui paraitra sans doute un jour. Mais je continue à vivre sous la même discipline simple et salutaire, une exigence spirituelle qui me permet d’être ce que je suis et de répondre à ma conformation psychologique : lire et écrire. Et ces deux disciplines participent de la même éthique et d’un reste de plaisir d’être encore. Et je voudrais pouvoir tout céder à ce penchant, sans autre morale, car je sais qu’il s’y joue aussi quelque chose d’essentiel – et d’aussi simple qu’un équilibre qu’il me faut à tout prix tenir, au risque de tomber et de ne pas me relever.

Nécessité autant que plaisir, et qui me conduisent à me ressourcer dans la nature et les idées, au risque de m’y enfermer et de me couper du bourdonnement de la vie. Car il faut bien vivre aussi, assumer des responsabilités professionnelles, « être dans la vie », participer au grand bordel, consentir aux exigences sociétales, et s’y perdre, s’y abimer, s’y laisser engluer et salir comme un oiseau de mer dans le goudron qui surnage à la surface des eaux ; et puis fuir pour se retrouver enfin, un peu, dans une forme de solitude habitée par quelques visages. Nietzsche décrit bien ce processus « Dans la foule, je vis comme la foule et ne pense pas selon mon être ; au bout d’un certain temps, j’ai toujours l’impression que l’on veut m’exiler de moi et me ravir mon âme – et je deviens méchant avec tout le monde, et je redoute tout le monde. Le désert m’est alors nécessaire pour redevenir bon ». Et sans doute aussi pour penser à nouveau.

Je ne vis pas en ville, c’est un choix. Je ne suis ni branché ni vraiment connecté. Je regarde la mode comme on regarde passer les trains, parfois amusé, toujours consterné, et si j’aime la communication, je déteste la « com » et ses prêtres sans âme, sans cerveau, sans autre éthique que de nous vendre ce dont nous n’avons nul besoin, quitte à mentir sur tout. Nos parents appelaient cela de la réclame. C’est devenu une simple escroquerie. Aujourd’hui, elle est partout, formellement puérile et débilitante, et fondamentalement mensongère : dans ma boite aux lettres, dans mon poste, sur les murs de ma ville, dans les discours politiques, dans celui de mon banquier. Elle est devenue pour beaucoup un mode de vie, une culture, celle du mensonge : croire et faire croire que des vessies sont des lanternes, qu’un regrès est un progrès, une politique liberticide du libéralisme, un ajustement une réforme, un conformisme bourgeois un progressisme, des vieilles lunes des idées neuves. Macron, ce nouveau Giscard, est de ce point de vue l’image la plus moderne dont on pouvait rêver : tout est vieux chez lui, sauf l‘usage toujours plus abouti de la com.

J’aime lire, car lire c’est converser. Et je puise beaucoup dans cette conversation solitaire, ininterrompue ; par exemple pour penser la vie, ou la politique. Non pas que j’ai besoin que l’on m’apporte mes idées, mais j’ai besoin de confronter ces idées, ces opinions, ces sentiments qui m’habitent, à plus intelligent que moi. Si elles tiennent le choc, c’est sans doute qu’elles ont quelque épaisseur.

Et je vois bien que deux choses me passionnent, les questions morales et la politique ; et tout ce que j’écris tiendrait dans trois sommes titrées simplement par ces formules : Tome 1 : Des corps ; Tome 2 : De la morale ; Tome 3 : De la politique ; une façon de poursuivre un dialogue avec Spinoza, Nietzsche et Machiavel, et de parler toujours de la même chose : la liberté. Car je suis un libéral, c’est-à-dire que je m’inscris en faux contre ce que l’on appelle, au plan économique, libéralisme. Et qui n’est pas plus du libéralisme que la com est de la communication, puisqu’il s’agit en l’occurrence de donner toute liberté au Marché d’asservir les gens, alors que je défends, moi, la liberté des gens, pas celle du Marché qui les broie.

Parlons donc un peu politique, même si c’est pour redire toujours un peu la même chose. Le peuple (et j’en suis) n’est ni prêt à accepter une véritable monarchie ni prêt à assumer la démocratie. En fait, je crois qu’il est écartelé entre deux aspirations contraires, entre son affect et sa raison. Côté affectif, il reste très marqué par son enfance, et ne peut faire son deuil d’une époque de sa vie quand il vivait sous la tutelle bienveillante de ses parents. Il reste nostalgique de cet état puéril, déresponsabilisé, mais très agréable aussi. Et il peut s’attacher à un monarque, un empereur ou un président de la république, poussé par ce sentiment inconscient : comme les enfants s’attachent à leurs parents, les chiens à leur maître, les moutons au berger qui les vendra, ou en fera son ordinaire. Et je fais l’hypothèse que, si les continentaux restent attachés à un père, un roi ; dans les iles, on serait plus enclin à cultiver un attachement à la mère (sans aller sur le terrain de Lacan) et donc à préférer une reine.

Et puis la raison qui, venant au secours du besoin de liberté, nous pousse vers la démocratie. Raisonnablement qui peut défendre la monarchie et douter que la démocratie soit le meilleur des systèmes ? Et qui peut accepter sans fortes réticences l’aristocratie quand on voit comment elle contient tous les ferments qui la feront tourner en oligarchie, voire en ploutocratie, voire, comme c’est le cas en occident, en médiocratie bureaucratique.

On peut regretter que le peuple ne soit jamais assez vertueux – et par ailleurs personne ne l’y aide – pour se gouverner démocratiquement, et c’est pourquoi nous continuerons longtemps à vivre dans des systèmes, ou les trois régimes (monarchie, aristocratie, démocratie) coexistent en un, c’est ce que l’on appelle le parlementarisme. Mais c’était déjà un peu le cas dans la France de l’ancien régime – sa dimension démocratique était réelle. C’est aujourd’hui encore le cas dans notre monarchie présidentielle. Tout ne serait alors qu’une question de dosage ? Peut-être ! Et de séparation des ordres, d’une part, et des pouvoirs, d’autre part. Travailler à séparer le laïc et le sacré, ce qui conduit à désacraliser la République, ses institutions et ses hommes ; mais aussi le Peuple. Travailler à mieux comprendre de quelle nature sont les pouvoirs qui se disputent le gouvernement des hommes. Et parmi les pouvoirs proprement politiques, séparer les fonctions : législative, exécutive, judiciaire. Et tout articuler en fonction d’une fin qui serait le développement des libertés individuelles. Ce qui ne pourra se faire que si on redonne du pouvoir aux gens, beaucoup de pouvoir, pour rééquilibrer un peu les choses.

Sur la séparation des ordres, je plaide pour une laïcité la plus pure possible, radicale, et c’est sans doute ce qui me distingue tant, par exemple, de Régis Debray que j’admire par ailleurs. Je milite pour une laïcité quasi religieuse, je veux dire pour une sacralisation de la laïcité, et accepte volontiers que l’on me traite d’intégriste de la laïcité.

Sur la démocratie, j’en suis venu à penser qu’il conviendrait de distinguer citoyenneté et nationalité. Car on ne peut imaginer de démocratie digne de ce nom qu’entre des hommes et des femmes vertueux, pourvus d’une conscience politique et mus par un idéal de liberté. C’est pourquoi la liberté ne peut se concevoir qu’entre égaux – idée chère à Arendt –, entre citoyens prêts à assumer leurs devoirs politiques. La démocratie suppose donc de distinguer des nationaux qui sont protégés par des droits, et des citoyens qui s’engagent activement dans le gouvernement de la nation et en assument les devoirs. Je vois donc mal, en l’état perverti de nos sociétés, l’avènement d’une démocratie populaire conforme à mes vœux et dont les gens ne veulent pas. Car, dans leur grande majorité, les gens ne veulent pas assumer de devoirs. Ils sont prêts, sans honte particulière, à se soumettre, et le font : complaisance, soumission et conformisme. Pourvu qu’ils puissent se vautrer dans une société de consommation et conserver des droits qui ne leur ont rien couté et pour lesquels ils ne se sont jamais battus. Pour la minorité qui le souhaite, on pourrait imaginer une démocratie qui n’aurait évidemment rien à voir avec une aristocratie réservant à une forme de noblesse les rênes du pouvoir, et au peuple une situation de quasi-servilité. Et ce système serait évidemment ouvert, libre, car toute personne souhaitant s’engager, assumer ses devoirs de citoyen serait accueillie fraternellement (et donc sororitalement)

D’Eusèbe de Césarée à Fukuyama

Il y a quelques semaines, j’écrivais ici : « la décadence c’est le renoncement au progrès, le conservatisme promu comme idéologie de la fin de l’histoire » ; mais je souhaite y revenir.

 

Il me semble que toute démarche politique doit pouvoir être évaluée entre progressisme et conservatisme, même si une certaine politique est surtout l’art de tordre les concepts et d’abuser des mots. Mais j’imagine que chaque personne s’engage, soit parce qu’elle juge la situation bonne, donc désirable, et se bat alors pour maintenir les choses en l’état, soit au contraire parce qu’elle s’accommode mal de la situation présente et souhaite la faire évoluer vers un mieux toujours subjectif, mais que les idéologies formatent en vue de les objectiver. Chacun peut donc être interpellé, à défaut d’être « sans opinion », comme conservateur ou progressiste ; et la question des traditions n’a pas ici sa place.

On pourrait donc considérer que le progressiste est un adepte du progrès, mais si le mouvement n’est pas le changement, tout changement n’est pas forcément un progrès ; ce peut même être un regrès. Il y a donc des prétendus progressistes qui ne sont en fait que des regressistes, et la modernité n’est parfois qu’une régression, habillée de neuf ; l’évolution technologie ou la libéralisation « toute relative » des mœurs pouvant n’amener rien de bon au plan moral : la mise au point de l’arme nucléaire, l’adoption d’enfants par des couples homosexuels, pour ne prendre que ces exemples, quand bien même la bombe garantirait la paix mondiale, ou la normalisation de couples homo constituerait un droit nouveau.

La notion de progrès, surtout quand il devient justification en soi – « c’est le progrès ! » –, est problématique, chacun pouvant considérer que l’amélioration de sa situation personnelle est toujours un progrès, même si cela se paye cher par ailleurs, par exemple sur le plan écologique, ou en creusant la dette d’un état providence. La paupérisation d’un nombre toujours plus important de gens modestes peut-il être décemment considéré comme un progrès par le pourcent de la population qui, corrélativement, s’enrichit toujours plus ? En politique, on ne peut évidemment parler de progrès que relativement à la situation de la communauté humaine considérée, et en y intégrant une dimension morale. C’est pourquoi, je considère, sans chercher à jouer sur les mots, qu’il n’y a pas de progrès technologique, et que les seuls vrais progrès se mesurent sur l’échelle des valeurs : plus de droits et de respect de la dignité humaine, plus grand respect de l’environnement et particulièrement des animaux, moins d’égoïsme, plus de démocratie, meilleure répartition des richesses et du pouvoir. La simple possibilité d’existence aux États-Unis d’un mouvement comme celui des 99% – apparu dans le cadre de ONY – étant un progrès.[1]

 

Il y aurait donc nécessité, et c’est bien la première ambition d’un philosophe, de redéfinir les concepts : progrès vs regrès ; progressiste vs conservateur ; respect vs domination ; démocratie vs parlementarisme[2] ; valeurs, liberté, décadence, etc.

 

La décadence tient plus du désenchantement que de la désintégration. C’est pourquoi, comme l’écrit René Grousset, c’est une forme de suicide[3]. Notre occident est décadent, pourtant, quand on y regarde d’un peu plus près, il représente au plan économique entre 60 et 70 % du PIB mondial, en investissement militaire plus de 75 % du total. Pourtant, malgré les coups de menton de D. Trump, l’Occident est entré en décadence, car il n’a plus foi en lui. La décadence c’est une perte de foi, un phénomène religieux, c’est-à-dire psychologique. L’Occident est dépressif. Ce n’est pas seulement un colosse aux pieds d’argiles, c’est un colosse qui n’y croit plus ; il est déprimé. Il ne croit plus en ses forces, mises en échec dans des guerres asymétriques, plus en sa culture qu’il ne défend pas. Il ne croit plus en ses valeurs, préférant pour les uns un nihilisme mortifère, pour les autres une moraline creuse, pas plus en son avenir, incapable de proposer aux occidentaux un autre futur que celui, consumériste et avilissant, que le Marché leur prépare : l’avenir totalitaire de l’animal de rente dans son troupeau, gardé par une police toujours mieux armée. L’homme ne peut vivre sans y croire ; sans croire à son avenir, sur terre comme au ciel. Il ne peut vivre sans espérer, même vaguement, retrouver le paradis perdu, sur cette terre ou au-delà. Et c’est bien la promesse et le projet profondément occidental. L’occident judéo-chrétien considéré comme projet : un projet qui fut celui de la Rome impériale, et dont le christianisme a donné une nouvelle dimension, à Constantinople, en Europe, puis en nouvelle Europe, puis à nouveau, de manière implicite ou inconsciente dans la construction européenne – qu’on se souvienne, lors de la rédaction du traité européen, du débat nullement anecdotique, sur le rappel, dans son préambule, de nos racines judéo-chrétiennes. La décadence de notre civilisation, c’est la fin, peut-être provisoire, d’un projet religieux – idéologique si l’on préfère –, et nécessairement universaliste. Ce projet, tel que l’Empire romain l’a mené, tel que le christianisme l’a reformulé en son sein, et tel qu’il apparait aussi sous une certaine forme dans la philosophie des lumières (Nietzsche parlait dédaigneusement du « romantisme de Rousseau ») – est celui d’un « retour en grâce » de l’humanité. Car il s’agissait bien d’effacer le péché original, de faire retour, avant le temps de l’érection de la tour de Babel, à l’éden où toute l’humanité vécut en harmonie – rappelons qu’« Adam » veut dire dans plusieurs langues sémitiques « humanité ». En préfiguration du retour à la Jérusalem céleste qui l’accueillera à la fin des temps, le peuple de dieu au complet devait se retrouver sous un seul régime politique, tous ses enfants unis dans une même foi – chrétienne –, gouvernés par un homme qui accepterait la charge d’être le vicaire du Christ. Et ce projet « impérialiste » est toujours présent dans les consciences, en occident, évidemment, sous la forme de l’idéologie droit-de-l’hommiste, mais aussi en islam, dans ce rêve prosélyte de convertir l’humanité et d’éradiquer la mécréance pour rassembler l’oumma dans un nouveau califat. Et si l’occident chrétien n’a pas réalisé son projet d’effacer le péché original, c’est peut-être que le ver est resté dans le fruit : je veux parler du capitalisme.

Prolongeant cette exploration, un peu ludique – mais la période estivale se prête aux jeux de l’esprit – qui me permet de dénouer un peu la pelote et d’y montrer les fils politiques et religieux, il me parait édifiant de revenir sur cette question de la fin des temps, qui correspond à l’achèvement d’un processus de construction et de réconciliation, Dieu jugeant les siens et les accueillant dans la cité céleste. Car Fukuyama comme Eusèbe de Césarée ont développé cette idée eschatologique.

 

A partir de 1989, date de la chute du mur, dans des articles et un livre paru en 1992, Fukuyama a défendu l’idée de l’existence d’un « sens de l’histoire », une axiologie, mais surtout que nous serions arrivés à la « fin de l’histoire » et à l’ère du « dernier homme » – un nouvel Adam, si je puis rajouter ce commentaire. Il reprenait une idée d’Hegel qui avait prédit l’avènement inéluctable d’un état moderne garant des libertés ; idée reprise d’ailleurs par Marx, même si ce dernier conteste que cette fin soit l’État libéral, donc bourgeois, mais plutôt la société communiste, prolétaire, ayant préalablement aboli l’État. Hegel avait décrété la fin de l’histoire plutôt vers 1806 – Napoléon achevant l’Histoire, toujours dans le cadre d’un projet impérial, ou impérialiste. L’idée, pour faire simple au terme d’une chronique déjà trop longue, est qu’existerait un cadre politico-idéologique « naturel » qui gagnerait à la fin des temps-politiques contre toutes les erreurs doctrinaires, et viendrait enfin et pour toujours résoudre les contradictions dialectiques et assurer le bonheur de l’homme, dans le meilleur des mondes possibles, préfiguration de la cité céleste. Pour Fukuyama, le combat ultime avait été celui contre le communisme, et le système naturel vainqueur de toutes les hérésies la « démocratie représentative » – dont il dit très clairement que ce n’est pas une vraie démocratie –, et l’économie de marché.

Eusèbe de Césarée, au quatrième siècle de notre ère dit à peu près la même chose, et ce parallèle est édifiant. En 335, Eusèbe, évêque très influent à la cour de l’empereur romain – il fait partie du premier cercle –  est désigné pour rédigé l’éloge de Constantin[4], à l’occasion des « Tricennalia » – une sorte du jubilé qui se déroule 30 ans après son intronisation[5] et qui correspond en cette occurrence à l’apogée du règne de l’empereur. L’évêque de Césarée présente l’Empire romain – réunifié par Constantin sous le symbole du Chrisme (après la victoire du pont Milvius contre Maxence, en 312) – comme cette préfiguration de la cité céleste que j’évoquais. Et il décrit cette réunification par Constantin, l’adoption du christianisme comme religion de l’empire, et la victoire contre le paganisme comme un achèvement de l’histoire à dimension eschatologique. Et me paraphrasant moi-même, je pourrais dire pareillement que Fukuyama, évoquant la réunification de l’Allemagne, l’adoption de l’économie de marché comme religion de l’occident, et la victoire contre le paganisme, pardon, le communisme, décrète l’achèvement d’une histoire des hommes arrivée là où, de toute éternité, elle devait aller. Pour l’un comme pour l’autre, le « jugement de Dieu », établissant la supériorité d’un système idéel idéal, ou idéologique, peut-être sous la forme d’une nécessité, s’est imposé à tous.

Et l’on sait que l’Empire romain allait connaître sa chute, un siècle plus tard, sous les coups de boutoir de plus en plus violents des barbares ; un effondrement progressif qui marquera la remise en marche de l’histoire, s’orientant à d’autres vents comme une vulgaire girouette. Quant à notre occident contemporain… L’histoire s’est chargée de contredire Fukuyama, le 11 septembre 2001.

[1]. 1% de la population détient collectivement plus que les autres 99 %. https://fr.wikipedia.org/wiki/Nous_sommes_les_99_%25

[2]. Selon la formule de Lincoln, « la démocratie c’est le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple », et le parlementarisme, c’est le gouvernement du peuple par une classe dirigeante, de nature aristocratique – de fait – voire oligarchique.

[3]. « Aucune civilisation n’est détruite du dehors sans s’être tout d’abord ruinée elle-même, aucun empire n’est conquis de l’extérieur, qu’il ne se soit préalablement suicidé ». René Grousset – « Bilan de l’Histoire ».

 

 

[4]. Voir « Louanges de Constantin » par Eusèbe de Césarée.

[5]. Il est proclamé empereur en 306 par les légions de Bretagne (la grande).

.

Du respect, et de la liberté…

L’État, ce mal nécessaire, ne peut prétendre respecter la dignité des citoyens ; à moins que l’État, ce qui n’est jamais vraiment le cas, ne soit assujetti au Politique et le Politique au Citoyen. Mais nous ne vivons pas dans un monde idéal, je veux dire dans une démocratie digne de ce nom. Si c’était le cas, notre société favoriserait le sentiment de responsabilité et promouvrait la liberté ; et force est de constater que notre système occidental, totalisant[1], défend des valeurs inverses qui sont des contre-valeurs : obéissance à la norme, déresponsabilité, nivèlement pas le bas, abrutissement consumériste, paneme et circenses…

Exiger de l’État, en matière de respect, celui de nos libertés individuelles, c’est donc trop demander, et elles passent à la trappe au nom d’un prétendu « intérêt général » – autre formule ambigüe. Et dans cette formule se joue – contre nous – quelque chose d’essentiel. L’intérêt général est bien celui du groupe, pas des individus qui le composent, et c’est pourquoi je m’en défie. Trop souvent l’intérêt de la société, du pays, de la patrie s’oppose totalement aux intérêts des gens ; de ces gens que l’État qui, par nature, méconnait les individus pour s’intéresser aux catégories, ne peut évidemment connaître dans leur singularité. C’est pourquoi, nous ne pouvons demander à l’État de respecter notre dignité, mais seulement qu’il préserve nos libertés individuelles, ce qui serait la meilleure façon de respecter notre dignité.

Mais prenons une image simple, au risque d’être accuser de céder à la facilité rhétorique. Les prétendus citoyens occidentaux sont des animaux de rente ; et ils sont domestiqués, exploités par une oligarchie et gardés par sa police qui a donc pour missions : en premier lieu de garder le troupeau et de dresser ses individus, en second lieu de protéger le système, enfin de participer très directement à l’exploitation de ce troupeau – par exemple, par la perception des taxes et amendes. Qu’en est-il alors de l’intérêt du troupeau et de celui de chaque animal qui le compose ? Le troupeau peut être en bonne santé, prospère et docile, correctement nourri. Il n’empêche que toutes les bêtes sont destinées à finir à l’étal du boucher.

 

La question des libertés est pour moi la seule qui vaille, avec, évidemment, la question d’une  répartition équitable du pouvoir et de la richesse ; et, tirant ma réflexion sur le concept de « dignité humaine », sur la valeur « respect », sur le rôle de cette bête noire que je qualifie de « mal nécessaire », je veux prolonger ce court propos estival par une incise sur la notion de liberté.

Je m’en tiens ici comme ailleurs, et « modestement » à la liberté « négative », plutôt que « positive » ; en reprenant cette distinction que l’on doit à Isaiah Berlin, qui définissait – je simplifie énormément – la liberté négative, comme « de ne pas avoir de maître » et la positive comme « être maître de soi, contrôler ses désirs ».

Sans vouloir trop diverger, et attentif à ne pas quitter cette réflexion sur l’insupportable caractère moralisateur de l’État, il est important de clarifier et de distinguer, lorsque l’on parle de liberté, au moins quatre registres : ontologique, politique, physique et psychologique – c’est du moins mon approche. Car je tiens à cette distinction des champs dans lesquels ce concept-valeur peut recouvrir une réalité et une consistance méthodologique particulière. D’un point de vue ontologique, et ce n’est pas ici la question, la liberté est notre capacité à jouir pleinement de nos capacités physiques, de nos facultés naturelles – d’autres rajouteront : des dons que Dieu nous a donnés. Et je n’oublie pas nos capacités intellectuelles qui ne sont que des capacités physiques particulières, car seul le corps existe. Au plan politique, la liberté est un espace limité par la loi, à l’intérieur duquel il n’y a ni obligation ni interdiction. Et si, suivant la formule de Condorcet, « le mot « révolutionnaire » ne peut s’appliquer qu’aux révolutions dont la liberté est le but », le progrès ne peut être que progrès de la liberté, donc agrandissement de cet espace « hors la loi », bien que défini et protégé par la loi. Mais force est de constater que cet espace diminue comme peau de chagrin – autre preuve, s’il en faut, de notre décadence.

Reste la liberté physique qui consiste à ne pas être empêché d’agir. Tant que le corps de l’oiseau lui permet de voler, il est libre ontologiquement ; si l’oiseleur le met en cage, il cesse de l’être physiquement.

Et une liberté psychologique, sur laquelle je reviendrais, et qui n’est sans doute pas si loin de cette liberté positive que Berlin défendait.

[1]. J’emprunte ce qualificatif à Edgar Morin.