Géopolitique sur le zinc

Il y a un côté ludique aux prévisions et, soyons clairs, toute prévision n’est que la projection d’un fantasme ; et toute prévision économique, même proférée de manière sentencieuse et prétendument neutre, n’est que l’expression d’une idéologie. C’est bien ce qui explique que nos experts les plus reconnus se trompent si régulièrement dans cette tentative d’autoréaliser leurs désirs. Et force est de constater que, pour l’essentiel, tous se plantent, car l’avenir n’a que faire de nos vœux, et la parole d’expert, loin d’être prophétique n’est même pas performative. Jouons donc à ce jeu, puisque nous sommes entre amis.

Je ne crois pas, à moyen terme, au déclin des États-Unis. Ils ont pris trop d’avance et la conserveront grâce à cette capacité de matricer l’avenir de la planète ; et la Chine, qui truque ses données économiques, ne les rattrapera pas. Les GAFAs sont toutes américaines et Hollywood est en Californie ; et regardons le budget d’une université américaine lambda… Mais la Chine s’installera durablement dans le rôle du seul opposant crédible au système occidental, et comme le second empire à dimension planétaire. Et puis l’Europe…

Sur notre continent, on voit bien se dessiner trois blocs relativement cohérents et qui formeront, un ensemble de puissances, non pas planétaires, mais régionales, c’est-à-dire de second rang. À l’Est, l’empire euroasiatique Russe, au Centre, l’empire germanique, à l’Ouest et au Sud, un réseau assez étroit de pays latins, formé de grands états qui seront sortis de l’U.E. devenue dès lors allemande : la France, l’Italie, l’Espagne, et de plus petits : la Catalogne, le Portugal, la Wallonie, la Suisse. Et, malgré le tunnel, la grande Bretagne, restera un archipel, et cessera peut-être d’être une grande Bretagne, pour devenir une petite Amérique.

Quant au monde musulman, je ne le vois pas sortir de sitôt de ses guerres de religion, de l’impasse idéologique de la charia, et de l’impéritie de ses gouvernements.

 

Prédire un Frexit est tout aussi risible que la perspective, il y a encore peu, du Brexit, et j’entends tous ceux qui se gaussent, se bidonnent, rigolent, se moquent, et me disent : « Vous n’y pensez pas, et quelle catastrophe ce serait ! » ; un peu comme un ancien premier ministre qui prédisait en cas de victoire de la gauche en 1981, « les chars russes dans les rues de Paris » ; ou comme ces parents en mal d’arguments qui promettent aux enfants turbulents le croque-mitaine.

Pourtant, moi qui aie toujours été un europhile, je ne vois plus comment la France pourra rester dans une Europe si loin de ses valeurs, et je me range à l’avis de Régis Debray qui ne croit pas au projet européen. Pour qu’une Europe politique advienne sur les bases actuelles, il eût fallu qu’elle soit Française, ce que l’Allemagne ne peut culturellement accepter, ou Allemande, ce à quoi la France ne peut consentir qu’en abandonnant tout ce qui a fait ce qu’elle est : son manque de pragmatisme, son esprit de renoncement, son goût pour la dépense, son incapacité à tenir un engagement, son côté latin, romain, qui est l’autre moitié de son cerveau. On ne reviendra pas à l’empire de Charlemagne, dont la capitale était Aachen, aujourd’hui dans le land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. On ne reviendra pas avant le traité de Verdun de 843.

Chronique urbaine

Comme le temps en cette fin août est beau et chaud et invite à la flânerie, je me suis interrogé sur ce que pourrait être, ici, en Europe, la vie bonne. Vieille rengaine philosophique… Mais quand on a du temps à perdre …

Ce serait déjà de vivre dans un environnement dont la nature n’aurait pas été éradiquée, stérilisée, et qui, par ailleurs, serait pour nous suffisamment confortable. Car nous avons pris des habitudes, probablement mauvaises ; et habiter un chez-soi douillet comme un nid est légitime.

Il conviendrait donc à ceux qui chercheraient cette vie bonne – vie douce serait peut-être moins ambitieux –, désintoxiqués des produits du Marché, guéris de leurs addictions modernistes, d’habiter des villes à tailles humaines. C’est du moins mon point de vue, car je trouve, dans tous les domaines, ce concept de taille ou de mesure humaine, pertinent. Un bouddhiste parlerait de juste mesure, pour cette idée de regarder les choses à son niveau, sans se hausser du col. Et cette idée était très présente – je pense à Platon et à Aristote – dans la philosophie grecque, comme dans sa littérature – L’Iliade n’est-il pas aussi un plaidoyer contre l’hubris ? Et cette exigence est centrale chez Montaigne qui nous invite « à vivre à propos », c’est-à-dire à chercher les réponses justes, c’est-à-dire adéquates, mais aussi mesurées. L’excès, la démesure, est toujours dangereux et cette course, « humaine, trop humaine », au super, à l’hyper est notre talon d’Achille. Achille étant précisément la figure homérique de l’hubris.

Mais concrètement, qu’appeler alors, une ville à taille humaine ? C’est une ville ou chaque famille pourrait avoir sa maison, même modeste, avec un jardin, même petit, où faire possiblement courir ses enfants et son chien, où pouvoir planter un arbre, cultiver quelques fleurs, passer un après-midi d’été dans une chaise longue à relire « Les Essais » ; une ville où les vieux pourraient rester «  à la maison », et de chez eux, marcher paisiblement vers la poste, un vendeur de nouvelles, une épicerie de proximité, un café ou ancrer ses habitudes, y être reconnu et discuter avec le patron de la vie du quartier.

Force est de constater que le nombre de villes à taille humaine décroit, au moins en France, et que ce que notre modernité nous propose, c’est de vivre dans des villes qu’il faut bien qualifier d’inhumaines. Mais l’homme s’habitue, progressivement, aujourd’hui à vivre dans des clapiers, demain je ne sais comment – notons que c’est la progressivité qui rend l’insupportable supportable. Et il s’habitue à croire que blanc c’est noir, qu’une contrevaleur est une valeur, et que l’inhumain est l’humain, et un jour s’il vit sur Mars, il finira par considérer que la planète rouge est acceptable, voire désirable. Quand on n’a plus que ça, on finit par aimer son malheur et à y tenir. Et la démagogie est là pour nous faire prendre un regrès pour un progrès, prétendre que, contestant une certaine modernité, les empêcheurs de tourner en rond souhaiteraient le retour aux cavernes, alors qu’ils en appellent simplement à une tout autre modernité, un tout autre progrès, un bon en avant décisif – ce qu’il convient de nommer un sursaut –, mais dans une tout autre direction. Et n’écoutez pas les experts qui vous diront qu’on ne peut prendre une autre voie, comme si notre effondrement était inévitable et qu’il convenait d’accepter cette perspective comme une juste fin des choses. Les experts défendent un certain système où les promoteurs, les bétonneurs en tous genres parlent fort.

 

Le luxe, ce serait tout simplement de pouvoir vivre, pas de survivre, c’est-à-dire de disposer d’espace et de temps, l’un et l’autre à soi, pour soi, pour y déployer son corps et en jouir librement. Ces choses qui nous ont été données par la nature et que le marché nous a volées. Un luxe, car une chose aussi primaire, première, aussi fondamentale à la réalisation de nos vies, nous est aujourd’hui chichement comptée. Quel paradoxe que de parler de progrès pour la perte de ces choses qui nous avaient été offertes. Alors que nous aurions dû consacrer toute notre énergie, toute notre inventivité à trouver, puis à parfaire les moyens de jouir de nos espaces naturels et de notre temps de vie, c’est-à-dire à perfectionner la vie, à en faire un art, nous avons tout gâché, et fait en sorte que l’espace devienne une rareté et le temps de même. Nous avons fait de la vie, j’entends de la vraie vie, distinguant ici comme le philosophe Raoul Vaneigem, vie et survie, un luxe que seuls quelques privilégiés peuvent connaître. Nous avons donc globalement régressé, et refusons de changer de cap.

 

Beaucoup partagent ce sentiment que notre temps subjectif s’accélère, et qu’il nous est en quelque sorte de plus en plus compté. En fait, ce sont les blancs qui font la durée subjective du temps, ces moments de disponibilité dont chacun peut jouir, soit en les remplissant au gré de son désir, soit en les laissant vacants : du temps laissé libre à la contemplation, à l’écoute, à l’attente de l’imprévu, à l’espoir d’une rencontre. Et si notre temps nous semble si rabougri, c’est que le Marché, considérant que ce temps est un temps de consommation possible, le réifiant en quelque sorte, nous mobilise en permanence, capte notre présence, pour ne plus nous laisser respirer, vivre, entre deux spasmes de consommation. On est par exemple frappé du temps que les jeunes passent les yeux sur un écran, consommant de manière télévisuelle leur vie. Et qui a encore une pleine conscience de l’omniprésence de la pub dans notre réalité sensible ? Une étude reste à mener pour savoir combien d’heures par jours un individu est exposé à la pub. Y a-t-il un seuil d’exposition critique, une dose maximale au-delà de laquelle, comme pour l’alcool, les neurones meurent ? Mais la publicité n’est pas seule responsable : notre temps est ruiné, car nous sommes, comme le rappelle le philosophe Giorgio Agamben en reprenant pour le développer ce concept à Foucault, prisonniers de « dispositifs » aliénants.

Il définit ainsi ce concept : « J’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants » ; et remarque comme moi : « Aujourd’hui il n’y a plus un seul instant de la vie des individus qui ne soit modelé, contaminé ou contrôlé par un dispositif ». Donc très loin des débats stériles entre la gauche ou la droite, entre les partisans de telle ou telle idéologie, à l’inverse de ce que les écologistes nous proposent – d’autres dispositifs de normes et de contrôles pour toujours plus de surveillance – c’est un combat pour récupérer ce temps et cet espace qui nous ait nécessaire pour vivre dignement qu’il faut mener. Sans liberté de vivre, pas de dignité.

 

L’homme survit et s’en accommode, dans un environnement de plus en plus étroit, borné, sans horizon, dans des villes inhumaines. Il accepte de donner son temps, sa vie au Marché et au Système qui le surveille et le contrôle en permanence. Il accepte, par la force des choses, que ce qui lui a été donné, gratis, l’espace, le temps, c’est-à-dire la vie, lui soit volé, qu’il doive donc la gagner, la regagner, et qu’elle devienne un luxe qu’il devra racheter très cher, pour en jouir de manière parcimonieuse, sauf à être bien né. Nous appelons cela la modernité, nous en sommes fiers – c’est dire notre état de formatage et de dépendance ; et, sans craindre la démagogie, nous appelons progrès ce long chemin qui nous a conduit au fond sordide de cette impasse. Vivement le grand collapse. Après, les animaux survivants pourront, dans leur langage à eux, reprendre cet aphorisme de Sylvain Tesson : « L’homme ne sera plus un jour qu’un souvenir terrifiant ».

Regrès et inconséquences humaines

La démagogie c’est l’art de travestir les vessies en lanternes, la pratique de la transvaluation promue en valeur de modernité, le mésusage des mots à fin d’enfumage. S’il y a une sagesse, c’est bien celle de voir les choses comme elles sont, de les prendre comme tels et d’en user au mieux. Et j’entends bien que cette voie est étroite et mal commode : c’est pourquoi les bouddhistes parlent d’un sentier plus que d’un chemin, un sentier du milieu, noble et octuple. Et dont les premières stations seraient : vision juste, pensée juste, parole juste, action juste, si l’on me permet de le dire ainsi en simplifiant et en substituant une quadrature du cercle, symbole très occidental puisqu’il renvoie à l’antiquité pythagoricienne, à un chemin octuple, plus oriental et si poétique ; et que je prends ainsi, au plus court, en brulant quelques étapes.

 

En fait, je voulais moins parler de spiritualité que de philosophie politique, et me désoler à nouveau, quitte à lasser, que le système occidental soit en faillite. Mais un prophète ne dit-il pas toujours la même chose ? Pardon pour l’absence de modestie, même si je pensais moins au Christ qu’au crucifié de Turin – je pense évidemment à Nietzsche et à son effondrement de janvier 89. Je continuerai donc à l’aboyer ou à le murmurer quand mon propos sera devenu insupportable : la faillite occidentale est une réalité dans les faits et dans les chiffres. Il faut voir les choses comme elles sont, ou patauger dans la démagogie ambiante : publicité, novlangue bureaucratique, langue de bois politique. Évidemment, les nantis, ceux qui sont du bon côté du manche, tous ceux qui pensent avoir trop à perdre au changement, disons pour simplifier et jouer un peu, les marconistes qui marchent sans avancer, au pas cadencé, ne veulent ni l’entendre ni l’admettre. Il est d’ailleurs rationnel de craindre pour sa fortune et de protéger ses petits privilèges. Ceux-là m’opposent aussi que « c’est toujours mieux que si c’était pire », ce qui ne manque ni de logique ni de profondeur, et je me suis même vu répondre, quand je pointais le tropisme totalitaire du système, que nous n’en étions pas au point de la Corée du Nord. C’est pas faux ! Faut-il donc attendre que « 1984 » advienne, avec si peu de retard, que Big Brother prenne tout pour réagir ? Et en attendant, laisser l’étau se resserrer et nous étouffer progressivement ?

Il ne s’agit pas de cracher dans la soupe qui m’a nourri et qui a fait l’homme que je suis : désespérément occidental, si judéo-chrétien même dans mes combats contre le christianisme ; nietzschéen en fait. Il n’empêche : le système occidental est failli. Et qu’il nous ait apporté jadis une prospérité relative, qu’il ait produit ce que l’homme a produit de mieux, qu’il ait été pendant des siècles le moteur du progrès planétaire, qu’il fût une grande et belle civilisation n’est pas contestable et j’en donne ici acte et avoue mon amour pour ce qui fut. Mais je me demande si, à défaut de fin de l’histoire, et l’on dit que toutes les histoires d‘amour se terminent mal, l’histoire n’a pas sifflé la fin de la partie et annoncé l’imminence du grand collapse. Un peu comme dans ces courses automobiles quand, drapeau en mains, on signifie aux coureurs prisonniers de leur machine, grisés par la vitesse, qu’il ne reste que quelques tours à parcourir à tombeau ouvert, dans le vacarme des moteurs qui hurlent.

 

Regardons les choses crument ! Essayons-nous au regard juste !

Les progrès de la médecine et de l’agriculture avaient permis à l’homme occidental de vivre plus longtemps et en meilleure santé. Aujourd’hui, son espérance de vie, précisément aux États-Unis, a commencé à baisser. La condition des travailleurs s’était améliorée : baisse de la durée hebdomadaire du travail, retraite vaguement décente, protections collectives, travail pour tous. Les politiques néolibérales détricotent tout :  chômage de masse, atteintes au droit du travail, recul de l’âge de la retraite, diminution des allocations retraites. À terme, le travail sera marginal, et l’oisiveté subventionnée par des allocations de survie la règle. Ce serait le progrès ?

Les libertés, si prisées dans les discours, sont rognées chaque jour, mises à mal par un délire normatif liberticide et des médias qui acceptent pour des raisons qu’il conviendrait d’analyser de se transformer en police de la pensée.

Notre environnement est salopé, bétonné, dénaturé, et les ressources naturelles pillées, gaspillées, souillées. L’homme chie dans ses draps ! Je sais, la poésie de la formule est contestable, mais, merde alors !

 

Pardon pour ce cri, et disons le plus calmement avec les mots de Sylvain TESSON : « On se prend à penser que le passage de l’humanité sur la Terre, finalement, aura consisté en une politique permanente de la terre brûlée, et que le progrès n’est que le mouvement immobile qui aura permis à l’homme de continuer à pratiquer le brûlis tout en inventant le Canadair ».

… Et toute cette violence ! Le développement du droit international, de l’arme nucléaire, paradoxalement, la construction, pourtant sanglante, des États-nations, la fin des idéologies, semblaient pouvoir nous conduire vers un monde pacifié. Nous n’avons jamais été si près d’un nouvel embrasement planétaire qui, s’il advient, aura trois causes : la fin de la suprématie américaine, celle des états nations en Europe, les guerres de religion planétaires. Tien ! Parlons un peu des religions ! La Réforme engageait l’occident dans la voie d’une foi théiste areligieuse, en singularisant la relation à Dieu et aux textes, le panthéisme spinoziste l’engageait plus loin encore, vers le matérialisme du XIXe, l’émergence d’une spiritualité sans Dieu nous promettait une aube débarrassée des vieilles lunes. Depuis, le prosélytisme islamique nous a fait faire un grand bond en arrière et nous avons perdu le combat de la laïcité avant même de l’avoir mené. Très objectivement, on peut constater que l’Occident a renié ces valeurs. Certains parlent de décadence, on hésiterait à parler de masochisme. Et si je n’avais pas déjà écrit quelques horreurs, je parlerais d’auto émasculation.

 

La croissance du marché nous a apporté un confort relatif ; son emballement, son changement de nature et son développement sans maitrise – marché sans conscience n’est que ruine de la civilisation –, nous conduisent à cet effondrement que Jared Diamond nous annonce à très court terme. On doit s’interroger, et le faire vite, sur ce qui s’est passé. Personnellement je vois la cause de ce grand gâchis, dans la façon dont le Politique, qui devrait, tirant sa légitimité de ce qu’il porte la voix du peuple, prévoir, orienter, organiser, corriger, s’est laissé subvertir par le Marché et la Bureaucratie. Et cette subversion est fatale, non seulement à la démocratie, mais plus gravement à la survie de l’humanité. Aujourd’hui, exclus de la cour des grands où les patrons des grands groupes et les représentants des bureaucraties nationales et internationales se chamaillent, renvoyés dans leur bac à sable, les politiques crient et piaillent pour faire croire qu’ils ont encore prise sur le monde. Ils me font penser, analogie troublante, aux rois fainéants dans leurs chars à bœufs, on devrait dire « rois jouisseurs » ; ces derniers mérovingiens qui régnaient, mais sans pouvoir prendre la moindre décision, car tout était décidé par l’administration du palais d’Austrasie, et précisément par le maire qui était le premier des fonctionnaires du palais. On connait la fin de l’histoire : Childeric III sera le dernier roi mérovingien. Son action se limitera à recevoir les ambassades et à répéter ce que le maire du palais lui demandait de dire, jusqu’à ce que ce que ce maire, Pépin dit le Bref, le dépose et se fasse élire roi à sa place.

 

Actualité plus récente. Je lisais hier dans un quotidien régional : « Les barrages français vont être privatisés, car la Commission européenne n’accepte pas le monopole des entreprises publiques sur l’hydroélectricité. Et c’est écrit, comme on dirait : « le ciel sera aujourd’hui nuageux et demain, un vent frais nous fera perdre un degré ». J’imagine que notre Président applaudira. C’est à pleurer !

Prolongeons un peu le propos sur deux points

Insistant sur les dynamiques de convergence, j’évoquais la mondialisation de l’économie qui doit beaucoup à la puissance historique de l’Occident et à l’adoption de l’économie de marché par la Chine, l’Inde ou la Turquie notamment. Mais sans doute n’ai-je pas assez souligné un autre aspect ; cette mondialisation a semblé signer la fin de la politique, ou la fin de l’histoire de la politique, mais a produit, en fait, et en réaction, l’émergence politique de ce que la démagogie institutionnelle appelle populisme, et qui est donc aussi, une conséquence de cette mondialisation et de ces phénomènes de convergence. Le schéma est « globalement » simple : la croissance naturelle du marché a pour conséquence un phénomène de convergence, de normalisation et de nivellement qui induit une bureaucratisation d’un monde devenu plat avec de moins en moins d’aspérités, et à laquelle répondent certaines radicalités, notamment populistes. À ce rabotage des singularités culturelles et de dilution des identités, se sont rajoutés sur notre continent, la création de l’U.E. et son choix de substituer aux nationalités construites depuis la partition de l’empire de Charlemagne au traité de Verdun, un nationalisme européen inconsistant. Il suffisait alors, griotte sur le gâteau, de rajouter deux grosses erreurs stratégiques, le refus en 2005 de reconnaitre les origines chrétiennes de l’Europe – alors que c’est bien le pape Léon qui fait de Charles, roi des Francs et des Lombards, l’empereur romain d’occident (Imperator et Basileus) –, et le projet jamais dénoncé de faire entrer la Turquie dans l’U.E., rendant illusoire l’idée de construire une identité européenne.

 

Autre point, autre sujet. Il fut un temps quand, en France, existait un Commissariat général du Plan. Il fut créé en 1946, et ce type de planification de notre avenir national perdurera un demi-siècle. Aujourd’hui, cela n’est plus de mise, car, considérant que notre avenir ne dépend plus de nous dans un système mondialisé, acceptant l’impuissance des gouvernements face à un développement historique dont la caractéristique principale semble être son inéluctabilité et son absence d’alternatives, les politiques ont donc jeté l’éponge ; et cette démission a fait le lit des hauts fonctionnaires qui, à l’heure où il convenait d’abandonner toute idéologie pour s’en tenir à la gestion des catastrophes provoquées par la Marché, ont pu légitiment considérer qu’ils étaient les seuls à avoir l’expertise et l’autorité pour gouverner, et corriger ce qui devait l’être.

Mais cette idée de la prévalence de l’efficacité gestionnaire sur l’action politique (prégnante depuis la chute du mur), cette revendication à abandonner toute idéologie (de droite ou de gauche) pour s’en tenir aux lois économiques, à ce qui marcherait, et qui, à l’évidence, ne marche pas, est évidemment hautement idéologique. Oui, prétendre que l’économie pourrait se substituer à la politique, et que l’aspiration au gouvernement du peuple est risible, est une escroquerie intellectuelle de plus : choses démagogiques, trop démagogiques… Et le populisme est aujourd’hui, malheureusement, la seule réaction opérante face à cette dérive.

Après le foot, retour à la politique

Parler de mondialisation, comme je l’entends quotidiennement, c’est qualifier de la manière la plus commune ce phénomène dont Fukuyama qui en a bien senti l’importance et le caractère structurant, a rendu compte, mais de manière très imparfaite, et en faisant quelques erreurs de perspective, dans ses articles puis son essai sur « La fin de l’histoire et le dernier homme ». Fausse téléologie ! Nous n’en sommes évidemment pas à la fin de l’histoire ni, je l’espère, à son crépuscule, car cette fin sera celle de l’humanité ; et elle sera dramatique et probablement accidentelle. Dramatique, sauf pour la planète bleue qui sera enfin débarrassée, comme le dit mon maître, de sa maladie de peau, de ses parasites, et pourra cesser de se gratter.

On nous dit que nous serions entrés dans l’ère de la sixième extinction massive des espèces vivantes. Il faudra bien qu’un jour, comme pour les dinosaures, nous soyons de la charrette. Et si cette histoire a une morale, il faudra qu’il en soit ainsi : une aube radieuse et sans hommes pour empêcher la terre de tourner rond.

Il n’y a donc pas de fin de l’histoire qui s’annonce, même si cette fin s’est inscrite dans l’histoire dès le début, mais sans plus. Et aux philosophies finalistes, c’est-à-dire providentialistes, je préfère cette idée nietzschéenne d’une « innocence du devenir », d’un « ciel de contingences ». Il n’y a pas de prédestination, pas de nécessité morale ou d’axiologie du progrès, mais du hasard, un hasard qui toujours fait nécessité. Et si nous allons bien quelque part, il n’y a ni feuille de route, ni plan, aucune certitude quant à notre point de chute ou à la violence de ladite chute.

Ne prédisons donc pas la fin de l’histoire, une eschatologique sociale et politique sur un modèle occidental prétendument abouti, raffiné par le christianisme et l’économie de marché. Et ne parlons pas de « mondialisation », mais plutôt de « convergence », dont la mondialisation des échanges n’est qu’un aspect parmi d’autres, une participation. Et précisons que si le développement du marché est un processus entropique autant qu’anthropologique, donc naturel, la convergence d’une espèce qui se développe sur un espace clos est de toute façon inévitable, par le simple fait du brassage, du transfert dans le patrimoine génétique de caractères culturellement acquis, et de la relative homogénéisation des individus qui s’en suit.

 

L’économie est la science des échanges, l’art de faire converger les intérêts vers une contractualisation qui marie les individus, et c’est pourquoi le commerce a toujours été le meilleur rempart à la guerre. À l’époque où j’étais adolescent, on récitait comme le plus branché des mantras : « faites l’amour, pas la guerre ! », un slogan auquel, à quinze ans, je ne demandais qu’à adhérer sans réserve ; le royaume ici et maintenant, et l’obligation morale d’en jouir. Nos ainés, moins puérils, auraient pu nous objecter « faites du commerce, pas la guerre ! », mais l’amour, la guerre, ou l’échange marchand, ne sont que des façons de commercer, et l’homme, animal social, est un commerçant dans l’âme, et la cité, plus un marché qu’un dortoir. Encore que, comme je viens de le rappeler, on peut commercer dans un lit et trouver un profit à cet échange.

Mais l’économie de marché est plus que l’économie, et son développement, sa massification, parce qu’elle multiplie et accélère les échanges, conduit à une convergence des comportements et à une uniformisation des individus, formatés par des usages et des rapports aux choses qui leur sont imposés par les concepteurs et les marketeurs de produits marchands. Et c’est là où je discerne toute cette entropie de l’humanité comme système. Des consommateurs que tout pourrait séparer, s’ils n’utilisaient les mêmes outils manufacturés de la même manière, finissant par faire les mêmes gestes et entretenir les mêmes relations aux objets standardisés du Marché, conduits à vivre dans la même réalité qui n’est qu’une réification marchande du monde. Tout converge, la forme des voitures, les modes vestimentaires, la façon de se nourrir d’un burger, le fléchage iconique des informations sur les écrans qui ne peut pas être sans conséquence à long terme sur l’asymétrie cérébrale – sujet d’étude pour les neurologues. Et le phénomène contemporain le plus remarquable qui puisse être étudié est bien la convergence entre l’Occident et la civilisation chinoise, et les prémices, notamment en Turquie, de celle avec le monde musulman. L’histoire humaine converge, non pas vers une fin particulière et désirable, comme Fukuyama après Kojève et Hegel a pu le dire ; car cette convergence n’a pas pour ressort une nécessité morale – par exemple l’idéologie droit-de-l’hommiste –, mais l’irrépressible dynamique de l’économie de marché qui soutient, dans une certaine mesure, les droits de l’homme ; car la liberté de circulation est bonne pour le Marché, et tout ce qui est bon pour le Marché est moral, dans un monde qu’il réifie.

 

Cette convergence est donc une nécessité, même si elle reste formellement indécise, et dépendante de l’imagination des concepteurs de produits et de services. Nous allons donc tous au même endroit – sans que personne n’ait pu réserver une chambre à l’arrivée ­–, embarqués sur le même bateau qui prend l’eau. Mais le ciel est bas, le brouillard dense, et si le capitaine tient fermement la barre, les courants restent forts, et de toute façon il ne dispose ni de carte, ni de boussole, ni de projet particulier. Et ceux qui savent que la terre, quelque part devant, est rocheuse, et que le navire ne pourra que s’y briser, ne sont pas pressés d’apercevoir un semblant de terre émerger du brouillard, et préfèrent attendre au bar, sur le pont supérieur, à écouter l’orchestre ou à philosopher sur la vanité du monde et la beauté des femmes.

Le ciel est bas et les mines tristes, surtout celles des passagers des ponts populaires, en bas, près des machines dont ils entendent la respiration bruyante et cadencée, heurtée, et dont ils perçoivent les odeurs de mazout et de crasse. Cette convergence, parce qu’elle replie l’éventail des possibles et nous fait sentir une fin peu désirable, provoque nécessairement le désenchantement du monde et un désarroi général. On pourrait, jouant sur les concepts, dire que si la culture déplie le monde, le Marché le replie sur quelques valeurs, dont l’argent, et partant, l’appauvrit.

 

L’Occident est décadent, on l’a beaucoup écrit, et je veux bien le croire. Et on a beaucoup commenté que les civilisations, comme les hommes, naissent, vivent et meurent. Peut-être n’avons-nous pas suffisamment compris l’analogie et insisté sur le fait qu’elles peuvent mourir de leur belle mort, dans leur grand âge, par extinction du désir, ou mourir fauchées dans leur belle jeunesse. Et on ne doit pas confondre non plus ces deux phénomènes : convergence et décadence. Évidemment, la convergence provoque des frictions, des rapports de force qui peuvent accélérer ou modifier d’autres processus et altérer ce qu’on pourrait nommer « le conatus des civilisations ». Et on peut mettre l’index sur un point révélateur de cette convergence entre, précisément, l’Occident et la civilisation asiatique : le Marché a fait converger les intérêts, englobant toute la planète, et les produits qui nous formatent sont aujourd’hui fabriqués pour l’essentiel en Asie et conçus en Occident – il faut dire « designés » quand on fait partie d’une start-up-nation ; et les femmes asiatiques, assez logiquement, se font débrider les yeux.

 

Revenir sur le passage du troc à l’économie de Marché est nécessaire pour comprendre les ruptures qui se sont opérées alors, mais progressivement, et leurs conséquences politiques. Car, pour insister sur ce point, c’est bien l’invention du Marché qui a tout bouleversé, car le troc se suffisait à lui-même. L’économie du troc est une économie de subsistance et d’échange de surplus de production. Si l’on ne peut consommer tout ce que l’on a produit pour soi, il est alors rationnel d’échanger ce surplus contre ce qui peut nous manquer, ou ce que l’on peut désirer, un plat de lentilles pour un héritage, ou un joli couteau à manche d’ivoire contre la femme de son voisin – heureuse époque d’une insouciance perdue. Et c’est un processus pacificateur de relations, car il est difficile de faire du troc avec des voisins que l’on combat ; processus redistributif, sans hiérarchie ; et ce modèle économique primaire, s’il avait pu produire à lui seul un système politique, aurait produit un système égalitaire et démocratique. D’ailleurs, qu’on fouille un peu, et on se rendra compte que l’Europe féodale du moyen âge avait une dimension démocratique très forte ; lire par exemple l’étude passionnante : « Vivre au village au Moyen Âge » de Monique Bourin et Robert Durand – la façon dont les villageois géraient leur quotidien en assemblées élues, et avaient beaucoup recours au troc.

L’économie de marché, par contre, a pour principe non plus de vendre ses surplus, mais de produire pour vendre ce dont on n’a pas a priori besoin, mais qu’on peut mettre sur le Marché dans le but d’amasser une richesse plus ou moins fiduciaire, donc du pouvoir. L’argent étant l’agent de la thésaurisation du pouvoir. Et ce paradigme économique ne peut produire, au plan politique, si la morale ne s’en mêle pas et ne le redresse pas un peu, qu’un monde inégalitaire et aristocratique, ploutocratique si l’on préfère, d’abord physiocrate, puis bourgeois ; un monde d’exploiteurs et de rentiers. Le modèle économique étant le premier moteur de la politique.

 

La convergence est donc un processus de subversion, par le Marché, dont l’activité produit des effets naturels, « mécaniques », pouvant être analysés et décrits par des lois. C’est en cela que l’on peut parler des lois du Marché et, plus ou moins légitimement, d’économie comme science. Le développement du Marché, en transformant le monde en monde-de-choses-à-vendre, en standardisant ces choses, et le désir de les posséder et le mode d’usage qui va avec, fait converger les modes de vie, de consommer, d’être à la vie, et formate cet homo economicus qui remplacera à terme le sapiens-sapiens. Car à quoi bon penser quand on consomme, c’est-à-dire quand on jouit ? Et pourquoi penser que l’on pense, à l’heure d’une Intelligence artificielle qui peut être de substitution, une I.S. ? À la standardisation des produits, correspondent une standardisation des comportements, une uniformisation des systèmes et un formatage des individus. Dès lors, les seuls marginaux sont ceux qui n’y consentent pas et refusent l’économie de Marché ; un choix et une liberté que le Marché et le Système qu’il formate ne peuvent accepter ou consentir. Il faudra donc bien que les marginaux rentrent dans le rang ou en crèvent – c’est toute la leçon du « Meilleur des mondes » et du suicide de John, acculé dans une impasse, car comme l’écrit Huxley : « Mieux vaut le sacrifice d’un seul que la corruption d’une quantité de gens ».

 

La convergence est donc un glissement doux, mais de plus en plus rapide vers ce qu’Edgar Morin nomme « un monde totalisant », et dont la forme politique est nécessairement technobureaucratique et totalitaire, car si un monde de travailleurs ne peut être que ploutocratique, un monde d’allocataires ne peut être que totalitaire. Insistons sur ce point : un monde de travailleurs réellement indépendants, d’artisans ou d’artistes ne peut être que politiquement libéral ; quand, à l’aliénation des travailleurs salariés, correspond l’aristocratie de rente, et à un monde d’allocataires qui reçoivent passivement sans contribuer à rien, correspond un totalitarisme bureaucratique qui maitrise les principaux flux financiers. Rappelons que l’allocation (ce qu’on appelle les revenus de transfert) ne cesse de croitre en Occident, les revenus du travail et du patrimoine décroissant dans le même temps à proportion. Et que pendant ce temps, très logiquement, l’État capte une partie toujours plus importante des richesses produites.

 

Si le développement de l’économie de marché a permis le développement massif du salariat, c’est la financiarisation de l’économie qui a conduit à l’émergence d’une société d’allocataires sans travail. Mais dès 1958 Hannah Arendt pointait le risque de fabriquer « une société de travailleurs sans travail ». Le développement non maitrisé de la bourse a permis de gagner toujours plus d’argent sans créer de richesses, notamment en spéculant sur l’évolution des valeurs, des monnaies, des produits dérivés, et sans investir sur le moyen long terme. Et cette pratique qui permet au capital de s’investir sur du très court terme (parfois quelques secondes) avec des espoirs de rendement extravagants, a obligé les entreprises qui voulaient se financer à offrir aux investisseurs des perspectives comparables. Cela a conduit les managers à mener des politiques de survalorisation fatales et à exiger des gains de productivité toujours plus importants, même pour des entreprises rentables, les engageant dans une course un peu folle. La encore, il y a eu convergence des pratiques, et chacun a dû mener la même stratégie d’optimisation des coûts : baisse du coût matière, donc diminution de la qualité du produit et utilisation de matières polluantes, non dégradables ou portant atteinte à l’environnement, optimisation des produits, donc standardisation-uniformisation ; optimisation des coûts de main-d’œuvre, cost killing dans les fonctions support.  Et l’optimisation des coûts de main-d’œuvre de production a conduit à l’optimisation de l’organisation, mais aussi à exiger des hommes un rendement toujours plus important. Mais l’anthropologie fixe quelques limites à cette demande d’augmentation des cadences. Heureusement, quand l’homme touche à ses limites, il est encore possible de le remplacer par une machine, plus forte, plus adroite, plus robuste, plus fiable et plus docile, et moins chère. La machine, l’automate et le robot remplacent donc l’homme, et si le marché a encore besoin des gens, c’est bien pour consommer, pour que les allocataires rendent aux entreprises une partie de l’argent que l’État a prélevé, ici et là – en fait partout ; et que l’essentiel de la richesse produite revienne au capital. La logique financière du Marché produit donc bien un marché sans travailleurs, donc sans citoyens actifs, capables de s’investir et d’échanger ; un monde d’inactifs et d’irresponsables, passifs et nourris par un système qui ne demande que ça : gérer chacun comme un animal de rente. Et je prophétise le retour au troc – je le vois bien s’amorcer –, comme seul espoir d’un retour du désir démocratique. Mais l’Etat, « ce monstre froid », l’a bien compris, et dans le projet de supprimer l’argent liquide, l’argent libre, ne se cache aucun autre projet. Nous en reparlerons, mais l’abandon du cash sera la fin de tout espoir démocratique et la victoire, peut-être définitive, de la technobureaucratie, c’est-à-dire de l’alliance entre des groupes aux pratiques formellement mafieuses, et l’administration. Qui me lira trouvera ces mots bien outranciers. Je cite une dernière fois, Huxley, dans un article de 1946, la date est importante : en écho à son roman, évoquant l’étatisme, il déclare : « Il est probable que tous les gouvernements du monde seront plus ou moins totalitaires … Seul un mouvement populaire à grande échelle en vue de la décentralisation et de l’aide individuelle peut arrêter la tendance actuelle à l’étatisme. Il n’y a présentement aucun indice permettant de penser qu’un semblable mouvement aura lieu ». Et d’ajouter : « Il n’y a, bien entendu, aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens ». Alors, disons que mon outrance fait simplement écho à celle d’Huxley

 

Convergence des modes de vie, de produire et de consommer, et de penser. Car l’économie de marché a façonné notre modernité et structuré le monde, l’a fait plier à ses exigences, et il sera difficile de le déplier. Car on a retiré à l’homme tout moyen naturel de vivre, toute possibilité de revendiquer un bout de terre et de s’y installer pour y vivre en paix, dignement, libre, mais à sa façon, pour y vivre de son travail. Il n’y a plus de droit au sol quand le système a tout pris et rien laissé à ceux qui veulent vivre autrement, une liberté que les zadistes, proches d’ici, se sont fait refuser. La convergence du monde ôte à l’homme ses libertés fondamentales le transformant en travailleur/consommateur, ou en allocataire, sauf, évidemment, à ce que l’on soit bien né. L’homme doit rentrer dans les cases-prisons que le système a construites pour lui, ou bien il devra disparaître. Il ne pourra être libre et revendiquer, comme l’écrit Huxley, reprenant une expression anglaise courante « La liberté d’être une cheville ronde dans un trou carré ».

 

Que rajouter si, pour conclure, je devais résumer mon propos à l’essentiel ? Le phénomène de convergence des sociétés humaines est irrépressible, et crée une désillusion, projetant chacun dans un monde désenchanté où sa vie lui échappe, et les opportunités de se conduire en homme libre et autonome s’évanouissent. Le rêve du « ni Dieu ni maître » a disparu. L’Etat est devenu notre Dieu et notre maître, et demain, ayant ôté à la plus grande partie de la population tout moyen de vivre, il fera dépendre ces vies de ses allocations, leur ôtant toute dignité.

Cette convergente est mécaniquement produite par l’extension du marché et ses dernières évolutions vers la financiarisation de l’économie et la numérisation du monde. Cette croissance et ces évolutions, après avoir fabriqué un monde de travailleurs, actifs ou chômeurs, fabriquent aujourd’hui, du fait justement de sa financiarisation et de sa numérisation, un monde d’allocataires fichés, et créent les conditions de l’émergence de systèmes politiques totalitaires ; et il faut bien convenir que si les entreprises sont à la manœuvre – et pas seulement les GAFA et les promoteurs de l’I.A. –, la bureaucratie suit, fascinée par son pouvoir, et la classe politique laisse faire, impuissante à penser et à agir, et totalement mobilisée par la défense de ses intérêts catégoriels et les exigences de sa réélection. Et le marché nous pousse dans une voie sans issue, un mur qu’on ne pourra s’éviter de rencontrer de la manière la plus rude qui soit. Et comme c’est l’économique qui crée les conditions du politique, il faudra bien un jour réinvestir le politique si l’on veut réorienter l’économie, c’est-à-dire la vie ; ce qui veut dire que toute réponse à un « problème » économique ne peut être trouvée qu’au plan politique : par exemple, s’il y a trop de chômeurs, alors, toute « boite à outils » de mesures économiques et préparées par des énarques sera inopérante, et n’aura d’autre objet que de gagner du temps. Il faudra bien un jour, quand tout le reste aura été essayé et aura échoué, surpasser nos peurs et reconstruire la démocratie pour rendre aux gens le pouvoir de changer leur vie, c’est-à-dire leur simple dignité, la possibilité d’être autre chose qu’un nom sur un bordereau, ou un code alphanumérique dans un système de gestion et de surveillance. Sinon, je le dis, certains s’organiseront pour échapper au Système en entrant dans une forme de clandestinité radicale.

Bleu, blanc, rouge

Il y a quelques heures, l’équipe de France de foot gagnait le droit d’arborer une seconde étoile sur son maillot ; et un délire patriote s’est emparé de nos compatriotes. C’est sans doute dans l’ordre des choses. Des amis canadiens nous ont appelés pour nous féliciter et nous signaler des mouvements de foule à Montréal. J’ai pensé au Général de Gaulle et à un certain moment de communion un peu hystérique avec les Québécois.

Chez moi, comme ailleurs en France, les gens se sont lâchés, surtout des jeunes, et ont défilé en gueulant, drapeau sur les épaules, en cape, ou flottant aux vitres des voitures comme des mains saluant une foule conquise à l’évènement et à son importance planétaire. J’ai observé ce feu d’artifice : tout ce qui pouvait l’être, maisons, motos, voitures, visages, pavoisés des trois couleurs. J’ai entendu – comment faire autrement ? – ces tintamarres de kermesse, le défoulement des klaxons, les cris d’adolescents et d’enfants innocents des choses de la vie et du monde de la politique : Vive la France ! Savaient-ils bien ce qu’ils hurlaient, ce que ces mots impliquent d’engagements politiques et moraux ?

Mais pourquoi cette remarque de mauvais coucheur ? Pourquoi gâcher la fête en crachant dans la soupe et en boudant un carnaval si populaire pour une si belle victoire, et un si rare instant de communion nationale ? Pourquoi se plaindre d’un court moment de défoulement dans une époque si verrouillée par le Système ? Pourquoi moquer des mots d’amour quand l’actualité est si constante à nous parler de haine, de ressentiments ethniques, de racisme et de xénophobie ? Retour en 1998 avec cette France black, blanc, beurre qui gagne, et cette fierté partagée d’un dépassement identitaire ?

En fait, malgré la joie partagée, j’ai ressenti une forme de peur, quelque chose qui m’a glacé. L’émotion est une vague irrépressible et la foule une bête sauvage. Les mêmes qui hurlaient leur amour de la patrie – certains n’avaient pas dix ans – exprimeront bientôt avec la même ferveur leur mépris pour cette idée ringarde de patrie et ne verront dans la France qu’un système providentiel, un guichet où venir exiger des allocations, revendiquer des droits qui vont de soi, toucher les dividendes d’un investissement qui ne fut pas le leur, mais dus, du simple fait d’être nés ici. J’ai assez retenu les leçons de Gustave Le Bon pour m’effrayer de cette façon dont on peut enflammer les foules, créer une ferveur populaire et un sentiment national belliciste aux conséquences funestes. Il écrivait dans les années 1890 : « Par le seul fait qu’il fait partie d’une foule organisée, l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation ».

Je sais qu’il ne s’agit en l’occurrence que de sport, mais ce sont d’autres images – d’archives – de foules en liesse qui se sont imposées à moi. En 1914, ces drapeaux accrochés aux fenêtres des trains, partout brandis. Et pensant aux Croates dépités, mais qui n’ont pourtant pas démérité, comment ne pas se souvenir du conflit des Balkans qui a déchiré feu la Yougoslavie, a vu ressurgir des nationalismes que l’on croyait éteints ; les vieilles haines réveillées par quelques leaders nationalistes. Et depuis, le retour des nationalismes s’impose comme un fait perturbant de l’évolution européenne. Ce que j’appelle le mur des réalités.

 

Comment ne pas être interpellé par cette façon, si politiquement correcte, c’est-à-dire démagogique, de condamner le populisme et les élans nationalistes de certains peuples, et « en même temps » d’organiser et de favoriser ces mouvements de masse, voire de les instrumentaliser ? Je note d’ailleurs que si Freud cite Gustave Le Bon, Hitler aussi dans Mein Kampf.

Il n’est pas bon de se dire populiste ni nationaliste, alors que le patriotisme se porte encore avec une certaine élégance bourgeoise. Mais, s’agissant de national-populisme, je pense qu’il s’agit bien de césarisme, c’est-à-dire de l’idée qu’un leader providentiel pourrait suffire à lui seul à incarner le peuple, à le représenter, à porter sa voix. Et que cet homme se nomme Hitler, Mussolini, Poutine, Erdogan ou Orban, que son régime garde quelques formes démocratiques ou les jette dans les poubelles de l’histoire, assumant de n’être qu’une dictature dure, c’est toujours la même mécanique : concentrer tout le pouvoir entre les mêmes mains, au prétexte d’efficacité, une présidentialisation extrême. Erdogan vient de le faire, Macron souhaite faire bientôt un nouveau pas dans cette voie. Et il peut y arriver, car il a une chance insolente – la victoire de l’équipe de France en atteste – et les dieux le favorisent et le soutiennent, ce qui n’est pas de nature à me réconcilier avec les forces de l’au-delà.

Mais, pour éviter de m’égarer, je voudrais distinguer le nationalisme que le système médiatico-politique condamne – et le patriotisme, qui serait l’esprit de 92, avec Valmy comme référence. On me dit que de Gaulle a déclaré : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres ». Mais puis-je avec respect m’inscrire en faux contre cette formule qui n’est qu’une formule. Car, distinguant bien les concepts, je m’avoue nationaliste et peu porté au patriotisme. En effet, fidèle, au moins sur ce point au Général de Gaulle, j’assume d’être un nationaliste comme il l’était ; et non seulement je crois à l’État nation comme cadre adapté au devenir des peuples – et mon euroscepticisme procède de cette conviction – mais je crois que les niveaux pertinents à l’exercice démocratique sont la commune et la nation ; car ce sont les niveaux où la présence administrative peut être relativement la plus faible, la plus nécessaire. Et le premier ennemi de la démocratie, c’est bien l’administration dont les normes, non discutées démocratiquement et rédigés par des fonctionnaires sans mandats, s’opposent à la volonté populaire ; et toujours ce paternalisme insupportable à un citoyen majeur, mais si plaisant aux plus puériles d’entre nous. Et s’agissant de la nation, je ne vois d’autres postures que d’être nationaliste ou mondialiste, d’exiger que les lois soient faites en France, ou que leur fabrication soit déléguée à d’autres, à des bureaucrates ou des députés que personne ne connait.

Pour ce qui est du patriotisme, j’entends bien l’attachement gaulliste au pays, mais j’avoue ne pas me reconnaitre dans ce concept qui m’échappe, et qui me semble daté, n’en déplaise à De Gaule, n’en déplaise à Péguy. Autant je comprends ce qu’est l’État, ce que peut être une nation – par exemple lorsque j’ai honte d’être Français –, le sens de république ou de démocratie ; autant cette idée de patrie m’échappe et m‘agace un peu. Et cette personnification maternelle – la France, grande dame, ou dame nature – qui fait de nous tous des enfants, petits garçons et petites filles ! Tout cela nous renvoie à une puérilité et à un sentiment d’adoration religieuse et tourne le dos à l’idée démocratique. Car « mère patrie » ou « Dieu le père », c’est un peu la même chose. Et comme Nietzsche déclarant que Dieu est mort, il conviendrait de déclarer que la patrie n’existe pas. À propos de Nietzsche, justement – oui je n’en sors pas –, rappelons qu’il dénonçait une forme de patriotisme, peut-être pas celle du général, et qu’il utilisait le néologisme de « patriotardise ». Comme quoi, les mots ont le sens qu’on veut bien leur donner et entre le général et Bernard Shaw, je préfère ce dernier quand il déclare : « Le patriotisme est votre conviction que ce pays est supérieur à tous les autres, parce que vous y êtes né ».

 

Si l’on veut un jour progresser sur le chemin de la démocratie, et aujourd’hui, en Europe, on progresse dans le sens opposé, il faudra bien se débarrasser d’un certain nombre de sentiments religieux et cheminer aussi – c’est le même chemin – vers une forme nouvelle de laïcité. Il faudra donc, n’en déplaise à Debray, débarrasser la république de toute transcendance, de toute verticalité, ce qui n’exclut pas que l’on puisse donner sa vie pour ses proches, sa terre, ses choix idéologiques, défendre ses droits et sa liberté, mais tout cela de manière immanente, c’est-à-dire mourir en sachant qu’on ne va pas au ciel, mais que l’on retourne à la terre.

 

Comment le redire quitte à lasser ? Une démocratie aboutie ne peut être que laïque, c’est-à-dire avoir réussi à expulser les religions de l’espace public, les avoir reléguées dans la sphère privée ou les espaces publics consacrés ; séparer le Politique et l’État, abandonner toute approche religieuse de la Politique, et toute idéalisation de la patrie.

Mais quand même, bravo pour notre équipe.

Un pas de côté sur la Responsabilité Sociétale des Entreprises

On ne peut tordre indéfiniment les concepts sans risquer la rupture de sens ; et s’il vaut mieux, quand on parle, préciser « qui parle », mais aussi faire connaître « d’où l’on parle », il est mêmement important de préciser dans quel ordre des choses se déploie son discours. Épicure, dans sa correspondance à Hérodote (en fait la seule lettre conservée de cette correspondance), nous alerte sur la nécessité d’une rigueur sémantique : « Il faut commencer, Hérodote, par bien savoir ce qui est caché sous les mots essentiels, afin de pouvoir, en les rapportant aux choses elles-mêmes, porter des jugements sur nos opinions, nos idées et nos doutes ».

Et on ne peut parler d’éthique entrepreneuriale et plus précisément de responsabilité de l’entreprise ­– puisque c’était mon intention, quitte à prendre des détours méandreux et à m’y perdre un peu – sans distinguer l’ordre du droit de celui de la morale. Car si la responsabilité est le fait de répondre de ses actes, et partant d’en assumer les conséquences, la chose s’inscrit différemment dans ces deux ordres.

 

On le sait, juridiquement, toutes les personnes physiques ou morales (à quelques exceptions près : les fous ou reconnus « irresponsables » par nature, les mineurs et les autres personnes sous tutelle, les femmes dans un certain nombre de sociétés) sont responsables de leurs actes et de leurs choix et en doivent assumer les conséquences. Mais le droit, qu’il soit civil ou religieux, n’est pas sans poser quelques problèmes d’autorité, donc d’application : la charia s’applique-t-elle en terre islamique à un étranger non musulman, ou seulement à l’Oumma ? La justice américaine est-elle en droit de juger une entreprise non américaine et n’intervenant pas sur son territoire ? Que penser de ce concept de compétence universelle de certains juges sur des sujets qui relèvent du crime de guerre, de génocides, de crimes contre l’humanité, et demain, d’écocide ? Comment faire coexister dans une région ou une communauté, un droit civil et un droit religieux quand les deux sociétés se pénètrent ?

Rajoutons que le droit est d’essence culturelle, de nature conventionnelle, et qu’il procède toujours des rapports de force ayant fait l’histoire. Si par exemple, pendant la Révolution, la bourgeoisie rentière n’avait pas pris le pouvoir et s’était laissée déborder par les amis de Babeuf, notre droit en serait différent. De même, si les conventionnels avaient alors déchristianisé la société, qu’en aurait-il été de notre troisième république, et la France d’aujourd’hui n’aurait-elle pas un tout autre visage ? Et si les poules avaient des dents et l’uchronie n’était si facile…

La responsabilité morale est d’un tout autre ordre, et je ne saurais séparer cette conscience de ses devoirs, d’un « sentiment d’humanité » qui n’a rien à voir avec cette idéologie que l’on nomme humanisme et que l’on confond souvent avec une forme de philanthropie, une solidarité d’espèce. Et parce qu’elle procède justement de ce sentiment d’humanité, la responsabilité morale ne concerne que les êtres de conscience, donc les hommes, quel que soit leur sexe, et les personnes morales sont exclues de ce registre, car précisément, elles sont sans conscience et sans morale.

Tout ça pour dire…

Qu’il ne faut pas confondre l’entreprise et son chef, une intimité entre les deux et une forme laïque de consubstantialité, et que l’entreprise, responsable en droit, ne l’est donc pas, moralement, quoi qu’en disent les démagogues, ceux qui n’aiment rien tant que troubler les idées claires, comme ces enfants qu’insupporte une eau calme et qui jettent des pierres, rien que pour y créer des remous. Mais que si la responsabilité juridique de l’entreprise est mise en cause, ou bien ne peut l’être, cela n’exonère pas les dirigeants de leur responsabilité morale.

 

S’il y a dommage professionnel – potentiel ou effectif –, et qu’alors est posée la question de la recherche des responsabilités et de leur juste évaluation, c’est d’abord vers le management qu’il faut porter les regards. En droit civil, c’est l’institution judiciaire qui fait le travail, qui en juge ; et selon que cette justice est citoyenne (en référence à Montesquieu), ou administrative (en référence à Rousseau), le système est plus ou moins démocratique. On peut d’ailleurs comparer l’États-Unien et l’Européen, deux mondes séparés par plus d’un océan et qui se fascinent et s’agacent mutuellement. En droit religieux – je l’évoque par souci de cohérence et goût de la digression –, qu’il s’agisse du droit romain ou de la charia, c’est l’institution religieuse qui tranche (ou brûle). Et le jugement de dieu, l’ordalie, tel qu’il était pratiqué dans un champ clos au Moyen âge, est un bon exemple de la proximité entre monarchie et religion.

Mais sur le plan moral, comme le dit Rousseau, la conscience est bien « le meilleur des casuistes », mais Protagoras ne dit-il pas que « l’homme est la mesure de toute chose », et qu’il n’a donc d’autre juge que sa conscience ? D’ailleurs, Antisthène, dont je ne connais pas la pensée – je l’avoue avec un peu de honte, même si je sais que c’était un ami de Diogène –, disait que « le sage ne vit pas d’après les lois de sa patrie, mais d’après la vertu ». Mais il est vrai que les temps ont changé et que le monde s’est tant complexifié qu’un stoïcien y perdrait sa rhétorique et son grec. Mais il n’en reste pas moins que la morale est toujours « chose humaine, trop humaine », et sa dynamique psychologique. Et avant de revenir à l’entreprise et à la question de la responsabilité du management, je veux d’autant plus lourdement distinguer le cadre légal et moral, que l’État a toutes raisons de les confondre, autre démagogie.

Si donc on me permet ce parallèle entre le décalogue de la Thora et l’esprit des évangiles – ce que certains appellent de manière assez élégante, la religion de l’évangile, ou la religion naturelle ­– qui s’ancrent l’un et l’autre dans deux cadres de référence, précisons qu’ils créent des paradigmes radicalement différents et une relation de l’Un au Tout, inversée, disons une axiologie permutée, renversée. Et si je tire ce fil jusque-là, c’est non seulement parce que le droit doit aussi être interrogé moralement, d’ailleurs la morale comme les préjugés et les intérêts de classe sont des sources du droit ; parce que le législateur, comme le juge, a aussi une responsabilité morale ; et c’est aussi, sans doute, pour justifier mon attachement ou excuser ma sensibilité à ces différences de registre.

Pour l’essentiel, le droit est négatif et potentiellement infantilisant. Car, qu’il soit civil ou religieux, qu’il interdise ou garantisse des droits, il s’impose à l’individu d’en haut, le surplombe et l’écrase, et le transforme en consommateur de droits, et ruine sa vertu en mélange d’obéissance et de consumérisme, comme on pourrait transformer une valeur en contrevaleur. Et je m’entends faire écho à Antisthène en disant que le droit opère une transvaluation de la vertu. Et, insistant sur la démagogie de l’État, dont Nietzche s’alarmait quand il s’écriait, outré, « il ment froidement, et le mensonge que voici sort de sa bouche : « moi, l’État, je suis le peuple. » », je veux aussi citer Robespierre, petit despote raté qui déclare, ici très rousseauiste, dans un discours du 18 pluviôse An II, que « cette vertu n’est autre chose que l’amour de la patrie et de ses lois ». Autrement dit, le droit étant moralement « juste », la vertu étant l’amour de la justice, l’homme vertueux doit donc aimer son pays et ses lois. Démagogie et langue de bois, du bois dont on fait les guillotines.

La morale, j’y reviens pour la tenir toujours en regard du droit, parce qu’elle est humaine, subjective – osons le qualificatif –, est ascendante, ne crée aucun droit, mais seulement des devoirs, et paraphrasant Robespierre en jouant du paradoxe, je dis que la vertu est l’amour de soi, l’amour de cette partie de soi qui mériterait sans doute d’être sauvée, et qui ne le sera pas, ne rêvons pas, ce sentiment d’humanité dont l’État et l’Église ne nous ont pas encore totalement dépouillés.

Je ne veux pas opposer ici le droit à la morale, c’est le travail des juges, ni opposer la morale au droit, c’est la fonction de tous les réformateurs, mais les mettre l’un et l’autre en regard, car, non seulement c’est ludique – la philosophie est aussi une jonglerie et devrait rester plaisante, élégante et légère –, mais c’est politiquement signifiant. Le droit, comme l’État, est un mal nécessaire. On peut donc les accepter sans les aimer. Le droit restera paternaliste en transformant les citoyens en consommateurs de droits. Le système étatique octroie, l’usager tend la main et reçoit, et par là consent au système, un plus outrancier que moi, dirait : se prostitue, ou se prosterne devant l’institution qui se prend pour le peuple déifié. La morale est plus dynamique, plus positive que le droit et est le produit d’un corps vertueux qui tente de manière toujours imparfaite de mettre en accord une spiritualité et une pratique, éthos et praxis – je pèse mes mots.

Tout ça pour dire…

Que, confrontée quotidiennement au délire normatif d’une administration pléthorique et bavarde, totalisante et liberticide, la morale, écrasée par le droit, n’a plus guère droit de cité. Et le justiciable peu l’occasion de l’interroger. À l’image du propos de Robespierre, il y est d’ailleurs peu invité par l’État qui préfère qu’il s’en tienne au droit, face les choses dans les normes, adopte le politiquement-correct et s’en tienne là, et coi.

 

Mais l’entreprise est une société en réduction, un espace domestique plus ou moins grand, et c’est bien l’un des derniers endroits où les questions morales peuvent ou devraient être posées, et portées par le management. Car, si l’entreprise ne saurait être moralement responsable de ses choix, le management l’est complètement, même si chacun semble souhaiter l’oublier. Car quand un groupe prospère procède à des licenciements collectifs qui n’ont d’autres fins que d’augmenter des profits déjà confortables, ce sont bien des hommes et des femmes de chair et d’os qui, en conscience, bonne ou mauvaise, décident, en laissant à la société les conséquences d’une responsabilité qu’ils refusent, et que toute la com du monde s’ingéniera à escamoter.

 

Et je termine ce long développement sur une idée que j’offre à la méditation.

Tout m’intéresse, et le dire ainsi est un peu court. Et, comme Nietzsche le défend, on ne saurait être philosophe sans être aussi un peu psychologue ou tenter de l’être. Je vois bien que notre modernité occidentale a construit trois figures archétypales désirables, et qui peuvent faire rêver un jeune : le bureaucrate, l’entrepreneur et l’artiste. J’aurais l’occasion de revenir, pour la développer, sur cette théorie des figures sociales qui catégorise, peut-être de manière un peu radicale, la psychologie actuelle, mais je vois que la jeunesse s’identifie toujours à l’une de ces trois figures. Personnellement, je pense être depuis toujours un entrepreneur, c’est-à-dire un homme de projets, et de projets collectifs, un homme qui préfère le contrat à la norme, la morale au droit, l’action à la contemplation, la démocratie directe à la représentation parlementaire. Ce sont les entrepreneurs qui font avancer le monde – le nouveau président du MEDF le disait il y a quelques jours –, et pas toujours dans la meilleure direction, les bureaucrates qui le structurent et le font tenir debout entre des tuteurs qui sont autant de tripaliums, les artistes qui font la vie supportable et parfois belle, et je livre ces réflexions, à l’époque d’une compétition internationale où chacun est fasciné par ces artistes du ballon. Oui, la France vient de remporter un match contre l’Argentine, et à défaut d’aimer ses lois, je me sens prêt à aimer mon pays, au moins pour quelques jours.

CCPA et RGPD

Il y a peu, je chroniquais la RGPD pour en dire beaucoup de bien – ce qui n’est pas dans mes habitudes, s’agissant du travail législatif du gouvernement bruxellois. Aujourd’hui, je prolonge le propos en évoquant le CCPA qui me réjouit encore plus.

En effet, le gouvernement californien vient de signer le California Consumer Privacy Act, texte adopté par les deux chambres de l’État, et devant protéger les données personnelles des consommateurs des abonnés du WEB. Et cette nouvelle loi, applicable début 2020, va obliger les GAFA à modifier leur modèle économique pour leurs activités en Californie, mais dans les faits, dans toute l’Amérique Trumpienne. Car les États-Unis d’Amérique ne sont pas à l’image de l’Union des états européens. Un État y peut, sans beaucoup de complexes, tourner le dos à la politique fédérale. Et je rappelle que la Californie, l’État qui arbore un ours sur son drapeau, est classée dans le Top-Ten en matière de PIB, soit au niveau du Royaume-Uni ou du Brésil.

Cette loi va, non seulement obliger toutes les entreprises à être transparentes sur la nature des données personnelles qu’elles collectent et l’usage de cette moisson, mais va aussi les obliger à obtenir le consentement des consommateurs, pour vendre leurs données personnelles.

 

Je soutiens que les États-Unis restent, loin devant la France, la première démocratie au monde et le pays de la liberté : non seulement un pays libéral au plan économique, mais aussi au plan politique. Évidemment, le terme « liberal » a là-bas un sens assez éloigné de celui qu’il a en Europe, puisque se prétendre « liberal », au sens politique du terme, revient à se revendiquer comme étant à la gauche des démocrates. Et sans doute assez proche de cette jeune militante de 28 ans, Alexandria Ocasio-Cortez, qui pourrait devenir prochainement sénatrice de New York City, et qui se dit, non pas démocrate mais « socialiste ». Oui, Trump est peut-être un arbre qui cache une forêt qui mériterait d’être visitée. Décidément, l’Amérique, pays de tous les contrastes, nous réserve toujours des surprises, et continue à ringardiser la vielle Europe de Macron et Merkel, que Les Échos, ou peut-être Closer, pourraient désigner comme le couple de l’année 2018.

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Puisque chacun s’autorise à gloser sur l’IA, contribuons à ce bavardage mondain, quitte à défendre quelques positions réactionnaires : l’Intelligence Artificielle va accomplir une troisième étape de la taylorisation de notre modèle de production, et je suis surpris que peu de gens interrogent au plan moral, cette révolution qui semble inéluctable. Car après que l’homme ait été transformé en machine, l’IA prétend transformer les machines en hommes, en leur donnant une intelligence, c’est-à-dire une conscience, donc une responsabilité, réalisant sans le concevoir ainsi, une nouvelle transvaluation. La modernité, c’est bien l’inversion de toutes les valeurs traditionnelles, cette façon de marcher « cul par-dessus tête » pour gagner un pognon de dingue (comme dit l’autre), et qui crée une rupture des modes de penser et d’être au monde, ce que les gens qui parlent bien nomment une nouvelle épistémologie.

Le Président Macron est l’homme du Marché, son incarnation et son héros, et c’est pourquoi il s’y entend à faire marcher ses marcheurs qui n’en demandent pas plus, et acceptent d’être réduits à des godillots qui frappent le sol en cadence ; comme d’autres des mains. Car le Marché nous faire marcher, et cul par-dessus tête, et après avoir transformé les hommes en machines s’apprête à transformer les machines en hommes ; juste retour des choses, et qui mérite qu’ici je me répète, car comme dit encore un autre, non pas Jupiter le grand, mais Napoléon le petit : La répétition est la plus forte des figures de rhétorique. Répéter d’abord, puis tenter d’expliquer pour justifier cette posture réac.

Frederick Winslow Taylor était probablement de bonne foi quand il développa à la toute fin du XIXe siècle ses théories sur le management scientifique des entreprises, mais l’enfer est pavé de bonnes intentions, et on ne prend pas toujours assez garde à la raison. Ce que Pascal dit dans un autre contexte vaut en fait pour tout, et précisément en l’occurrence : « Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison ». On ne se méfie jamais assez des gens sérieux, je veux dire des experts et des idéologues. Taylor était un américain de son temps, un self-made-man intelligent à l’esprit industrieux. Il croyait au progrès et à la science, et voulait développer la création de richesses. Il a participé à un crime contre l’humanité en promouvant le travail servile et l’esclavage de masse moderne. Excusez pour l’outrance ! Il n’invente pas le travail à la chaîne qui existait déjà, notamment dans les abattoirs des grandes villes américaines, et précisément à Chicago à partir des années 70 de son siècle : il se contente de théoriser l’organisation du travail en produisant des études scientifiques (« Le salaire aux pièces », « La direction des ateliers »), qui le conduisent à échafauder une théorie cohérente de l’optimisation de la production, l’OST, comme Organisation Scientifique du Travail, qui va bouleverser le rapport de l’ouvrier à son travail. Ses concepts seront progressivement mis en pratique, d’abord outre Atlantique au début du XXe, puis partout en Occident. Je retiens de ses principes, une rationalisation extrême du travail par sa décomposition en tâches unitaires optimisées et une organisation verticale du management de la production, ce qui conduit à transformer l’ouvrier en machine ou en « servant » de la machine et à lui refuser tout investissement personnel. L’ouvrier servant est ainsi assigné à un poste où il se contente de faire des gestes que d’autres ont définis, à une cadence déterminée par l’organisation. Réduit à une fonction élémentaire, il perd ainsi la connaissance du produit fini, et le sens même de son travail ; sa contribution productive étant réduite à des gestes optimisés, répétés pendant des heures et des jours, sans le moindre apport intellectuel, et sans contact avec ce qu’il contribue à fabriquer. Interdit de penser, il est transformé en producteur sans intelligence, sans conscience ni humanité, en machine, ou en rouage de la machine. Mais cela permet, très objectivement, d’augmenter la production, mais aussi d’en diminuer le coût en la confiant à des ouvriers spécialisés, c’est-à-dire non qualifiés, et conséquemment mal rémunérés ; l’OS étant le plus petit échelon d’une hiérarchie qui s’établit alors ainsi : OS, OQ, OHQ. C’est tout bénéfice pour l’exploitant : plus de travail, mieux réalisé, par des ouvriers moins payés, et donc fragilisés, et aliénés à leur chaîne.

Et là où je parle de crime, la philosophe Simone Weil parle dans « Conditions premières d’un travail non servile » d’«attentat». Le texte est de 1932 : « Mais le pire attentat, celui qui mériterait peut-être d’être assimilé au crime contre l’Esprit, qui est sans pardon, s’il n’était probablement commis par des inconscients, c’est l’attentat contre l’attention des travailleurs. Il tue dans l’âme la faculté qui y constitue la racine même de toute vocation surnaturelle. La basse espèce d’attention exigée par le travail taylorisé n’est compatible avec aucune autre, parce qu’elle vide l’âme de tout ce qui n’est pas le souci de la vitesse. Ce genre de travail ne peut pas être transfiguré, il faut le supprimer ».

Il aurait fallu le supprimer : Ce système a perduré, même si un demi-siècle plus tard, Taiichi Ono, au Japon, chez Toyota, rééquilibrera les choses en développant le TPS (Toyota Production System), conçu comme alternatif (Toyotisme vs Taylorisme), et même si les concepts d’Assurance de la Qualité tenteront de répondre au problème majeur des systèmes de Taylor et de Ford : le défaut de qualité de produits fabriqués par des ouvriers sans conscience. Mais mon propos est ailleurs et mon bavardage pourrait trop m’en écarter.

Ce qui s’est passé pour ceux qu’on appelait au siècle dernier les cols bleus, s’est reproduit avec les cols blancs, constituant la deuxième phase d’un Taylorisme qui, sans quitter l’usine, est rentré dans les bureaux, réduisant les employés, les agents de maitrise, puis une partie toujours plus grande des cadres, en travailleurs effectuant des tâches automatisées sans utiliser leurs capacités intellectuelles. L’intelligence, dont les ouvriers étaient priés de se passer, devenait mêmement inutile à la maîtrise, car transférée aux cadres supérieurs dont le nombre était toujours plus réduit : les grands managers (qui ont vu leurs salaires culminer), les concepteurs de produits ou de concepts, les agents de R et D, les programmateurs. Et cette prouesse a été rendue possible par le développement des systèmes experts, des processus documentés, des cadres organisationnels structurés, des concepts de management de la qualité. Dans un grand groupe où je travaillais à la fin du siècle passé, on parlait parfois de la dictature du protocole, ou de celle des processus. Le résultat a été la perte de sens du travail pour nombre de cadres dans les grands groupes, et l’augmentation des cadences, permettant encore des gains de productivité, mais conduisant au burn-out et à certaines situations extrêmes que l’on s’empresse aujourd’hui d’essayer de corriger en nommant des « chief happiness officers » dont la tâche n’est pas de redonner du sens, mais de distraire les cadres pour échapper au vertige d’une certaine vacuité. Il s’agit d’un « effort de distraction », disons de nature Pascalien, tel qu’on l’entendait au XVIIe, une esquive, une diversion, une façon de ne pas voir le problème pour ne pas le traiter, car qui voudrait remettre en cause le Système ?

L’accomplissement de cette seconde phase, de taylorisation du travail de bureau, qui consiste à retirer aux cadres toute mission d’analyse et toute capacité à décider, pour s’en tenir aux procédures, à des méthodes que l’on suit comme les mauvais cuisiniers les recettes, aux outils paramétrés d’analyse sensés objectiver la réalité, et qui, en fait, la codifie, la valorise, la réifie, aux logiciels et à tous ces outils d’aide à la décision dont la programmation n’est jamais interrogée sous l’angle de leur axiologie, est très visible dans l’administration, les grands groupes, les assurances, la banque, etc. Et tout pousse dans le sens de cette taylorisation que l’on peut résumer, sans doute de manière un peu simpliste, à ce mot d’ordre managérial, auquel les PME échappent encore : « décerveler et déresponsabiliser, en s’en tenant à la procédure ». Et qui conduit à la surexploitation des individus, à leur précarisation, à l’appauvrissement de leurs fonctions, à la ruine de leur métier. Et tout pousse au crime : la pression du Marché et de l’Administration, (et aussi par le biais de l’augmentation de la pression fiscale) qui pousse à faire toujours plus de gains de productivité, la mondialisation, nos modèles économiques et politiques de plus en plus normés, conformistes, administratifs, « totalisant », pour reprendre ce terme d’Edgar Morin.

Et l’IA va permettre d’engager cette troisième phase de la déshumanisation du monde du travail. Aujourd’hui, le management est, pour l’essentiel, censé collecter des données – ce que l’on appelle faire de la gestion – et en nourrir les systèmes et les automates qui décident pour eux. Ils ne sont déjà plus, pour les uns, que des interfaces humaines non agissantes ; des « figures » démagogiques au sens premier du terme, entre des consommateurs de produits ou de droits et un système marchant ou institutionnel ; des interfaces n’assurant que des fonctions « affectives », humanisantes, et qui ne tiennent que du discours. Pour les autres, des chefs d’équipes, dont le rôle de mise en tension, est là-aussi démagogique. Pour les mieux lotis, ils sont encore en capacité d’agir en rédigeant les procédures, concevant les cadres méthodologiques, planifiant les stratégies, concevant les automates, et en programmant les logiciels ; mais pour combien de temps encore ?

Car l’IA va s’attaquer à ce noyau dur de l’encadrement de haut niveau, le robot devenant capable de concevoir seul d’autres robots, et de concevoir, sans aide, voire sans ordre, d’autres applications. Comme pour les ouvriers depuis un demi-siècle, les cadres risquent de connaitre le chômage de masse et la paupérisation, le jour où les machines seront devenues des hommes, ou quasi.

Mais je ne veux pas terminer sur une note trop pessimiste. On ne peut en effet réduire notre devenir, ni au développement d’une véritable IA implémentée sur des robots plus ou moins humanoïdes ni à une inévitable bureaucratisation généralisée du monde. Sur le plan professionnel, on voit bien que le retour de l’artisanat et le développement de l’auto entrepreneuriat ouvrent une autre voie, empruntée aussi par une multitude de TPE et de PME qui se créent, et, sur le plan politique, des aspirations démocratiques, notamment participatives, contestent aujourd’hui le pouvoir d’une bureaucratie toujours plus présente et toujours plus liberticide. Il n’y a pas de malédiction et je veux croire, contre toutes les évidences, à la jeunesse et à son pouvoir d’invention, de disruption.

Quelques milliards de chinois

La seule question politique qui vaille est la question démocratique, c’est-à-dire celle de nos libertés. Hannah Arndt le dit en ces termes : « La plus ancienne de toutes les causes, celle, en réalité, qui depuis les débuts de notre histoire détermine l’existence même de la politique : la cause de la liberté face à la tyrannie. »

Non pas la question des libertés publiques, mais bien celle des libertés individuelles. Et si je dois parler moins, moins m’activer demain – de toute façon, à quoi ça sert ? –  je veux n’être plus que cela, ne plus exister dans le champ social, si ce n’est comme défenseur de ces libertés ; n’être donc plus qu’une voix, un murmure, quitte à tout céder à cela : mon confort, ma sécurité.

Que m’importe ma petite vie si l’on me vole ma liberté. Dutronc le chantait jadis avec les mots de Lanzmann : Sept cent millions de Chinois, et moi, et moi ; avec ma vie, mon petit chez-moi, mon mal de tête, mon point au foie ; j’y pense et puis j’oublie ; c’est la vie, c’est la vie…

Et bien non ! justement, j’y pense, ça ne passe pas. Je n’oublie, ni ne me laisse distraire, ni ne pense que « c’est la vie ». Et le nombre des Chinois ne cesse de croitre.

 

Le désir démocratique s’éteint, là où il exista, et l’évolution autoritaire des gouvernements nous éloigne chaque jour un peu plus de la démocratie, ici comme ailleurs. La perte de culture politique des masses, la prise de pouvoir de l’administration, la généralisation de la vidéosurveillance, l’Intelligence Artificielle, annoncent la fin de l’humain, sa régression, et la transformation irréversible des hommes en animaux de rente, en petits Chinois. Orwell l’avait imaginé, le pouvoir chinois l’a fait, transformant 1,4 milliard d’hommes « en suspects sous surveillance permanente » – je fais ici référence, en m’inspirant de son titre, à un article de Frédéric Schaeffer, correspondant de presse à Pékin ; article, dont la lecture m’a déprimé au point de douter même de mon envie de continuer à vivre longtemps, complice d’un système que je vomis.

 

Le gouvernement chinois déploie sur son territoire un réseau impressionnant de caméras de vidéosurveillance, afin que tous ses administrés puissent être observés dès qu’ils quittent leur domicile. Les foules peuvent ainsi être « scannées » à leur insu par un logiciel de reconnaissance faciale (système skynet) qui permet par exemple, comme dans un cas présenté dans l’article, d’extraire un visage d’un groupe de 60 000 personnes. Autre cas cité : « l’hiver dernier, un journaliste de la BBC a mis au défi la police de la ville de Guiyang de le retrouver à partir d’une photo qu’il leur avait confiée. Sept minutes auront suffi aux caméras de la ville pour le localiser et envoyer les forces de l’ordre à ses trousses ». Un autre exemple est évoqué, l’utilisation par la police de lunettes à reconnaissance faciale, dotées d’une petite caméra et d’un soft associé qui permet d’identifier tous les visages, et de mettre en temps réel, dans le champ visuel du policier, la fiche signalétique de l’individu. Et j’ai fait le rapprochement avec une application de mon téléphone qui me permet de scanner mon propre visage afin qu’il soit reconnu par mon téléphone, avec le risque que ce scan soit aspiré par l’opérateur. À l’heure où j’écris ces lignes, nos députés légifèrent sur l’interdiction des téléphones portables dans les collèges. Ils seraient mieux avisés d’interdire ces technologies, et de pointer comme criminels, leurs promoteurs. Faut-il rappeler qu’un criminel est l’auteur d’un crime qui, en droit français, est plus qu’un délit ou qu’une contravention, mais n’implique pas qu’il y ait mort d’homme – Infraction grave, que les lois punissent d’une peine afflictive ou infamante ?

Surveillance de masse, suspicion systématique, profilage des individus par des algorithmes savants capables d’analyser les comportements et d’identifier très tôt toute originalité ou marginalité, toute déviance sociale ou politique, absence d’état de droit – des individus sont arrêtés par la police, torturés, puis relâchés, sans respect du moindre habeas corpus (ne parlons pas d’habeas data) – préfigurant en Chine, territoire d’expérimentation du totalitarisme moderne, ce qui nous attend partout sur le globe. Une modernité immorale, fatale, et à laquelle nous serions bien inspirés de substituer une autre modernité en devenir. Le journalisme cite encore trois faits, dont l’un pourrait faire sourire. « Dans les toilettes publiques de la gare de Harbin (au nord de la Chine), la reconnaissance faciale lutte contre l’usage intensif du papier » – mais on comprend mal, s’agissant de reconnaissance faciale, quelle face du sinoquidam est scannée ; la mise en place du « crédit social », sorte de permis à points qui permet de distribuer des notes en fonction des comportements plus ou moins vertueux des individus ; ce classement permettant d’accorder des crédits à la consommation. Alibaba qui développe un tel système, accorde des prêts pour consommer sur son site, à partir de 600 points. À partir de 650 points, on peut louer une voiture ou une chambre d’hôtel sans caution. Autre point d’inquiétude : dans certaines régions, la police multiplie les arrestations arbitraires pour scanner les visages des personnes retenues et enrichir sa base ; l’idée étant qu’à terme, tous les Chinois soient fichés, et qu’il soit possible de savoir en permanence où chacun se trouve et ce qu’il fait, et avec qui.

Qu’en penser ? Que la Chine est un immense pays totalitaire avec un système politique très proche du fascisme, populisme en moins. Et que collaborer avec un tel état, participer de près ou de loin à son enrichissement ou lui permettre de mettre un pied sur le continent européen ou de prendre des positions ici, est tout aussi criminel, à tout le moins irresponsable. Un président de la République, par exemple français, qui accepterait de serrer la main d’un officiel chinois, salirait, du fait de sa fonction, toute la communauté nationale, avilirait toute idée de politique ; la realpolitik ayant ses limites. Mais nous n’avons rien à attendre des gouvernements. Il faudra donc, à un moment ou à un autre, que les citoyens s’organisent pour refuser l’usage public des systèmes de reconnaissance faciale, qui constituent un viol caractérisé des individus ; car, qui y a-t-il de plus intime que le visage.