Les besoins de l’âme

Après une pause un peu déprimante chez Houellebecq, puis-je revenir à cette question environnementale qui m’inquiète – c’est peu dire – et qui est quasiment la seule qui devrait nous préoccuper. L’humanisme, cette idéologie religieuse mortifère, nous emmène à très grande vitesse dans le mur ; ou du moins, le Marché dans sa soif irrépressible et inextinguible de profits a monétisé le monde. Mais l’humanisme est l’autre face de cette médaille religieuse, et l’idéologie droit-de-l’hommiste  est de même nature. Non ! je ne mélange pas tout.

L’humanisme est un mythe qui s’est fait idéologie, comme l’équidéisme, s’il existait, et que le mot mérite alors d’être inventé pour expliquer la supériorité du cheval. Et pourquoi pas le cheval, par sa grâce, ou pourquoi pas encore l’insecte qui seul nous survivra ? Ou bien l’arbre, la rose ou l’ortie ? Ce mythe est politique, mais d’origine religieuse, judéo-chrétienne, adamique ; l’idée que nous serions tous sortis de la même « origine du monde », du ventre d’Ève, donc de la côte d’Adam. Mais cette déification de l’homme est une croyance mortifère.

 

Les écolos s’interrogent sur la possibilité d’octroyer aux animaux des droits. Je lis chez Richard Powers l’idée de droits pour les arbres ; et quand il nous fait remarquer que nous partageons une partie de notre patrimoine génétique avec ces cousins branchus, dont certains sont multiséculaires, je me demande si l’humanisme n’est pas sous-jacent à cette remarque. Sans doute est-ce un mauvais procès que d’imaginer que nous devrions octroyer des droits à qui nous est apparenté, et pour cette seule raison. Insistons sur notre difficulté à simplement penser notre avenir et celle de la terre quand nous sommes à ce point prisonniers d’une idéologie judéo-chrétienne que l’on peut nommer, c’est selon, humanisme ou droit-de-l’hommisme. Et que le marché a parfaitement intégrée, car le mythe testamentaire dit deux choses, quasiment dans la même phrase : l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance du créateur ; La terre, faune et flore confondues, a été créée pour être exploitée par l’homme. Rajouter à cela le précepte « croissez et multipliez-vous » et tout est dit, le mal est fait. Oui, le ver était dans la pomme.

 

Il faut, quoi qu’en pense François, revenir sur ces fables pour enfants, ou du moins les considérer comme telles : La Genèse, le Petit chaperon rouge, Le petit poucet et l’ogre, je veux dire David et Goliath. L’homme n’est pas l’avatar de Dieu ; il n’est pas moralement supérieur à l’animal, même s’il a pris le dessus sur l’ensemble de la création, et, si je peux paraphraser Brel paraphrasant Aragon, je ne suis même pas sûr qu’il soit l’avenir de la terre. Il nous faut changer tous nos paradigmes, et notamment cette trilogie de valeurs prétendument cardinales : l’homme n’est pas moralement supérieur aux autres animaux et n’a donc pas de valeur intrinsèque éminente ; une politique des droits (de l’homme, du citoyen, de l’enfant, de l’animal, des arbres, etc.) est une maladresse, pour ne pas dire une faute ; le libéralisme économique qui revendique sa liberté à monétiser le monde est fatale à la nature.

 

Disons-le simplement pour être bien compris : nous n’en sortirons vivants qu’à condition d’opérer une vraie Réforme qui aborde les choses ainsi. Car nous n’avons pas besoin d’un ensemble de réformes, mais d’une Réforme, pas besoin de mesures technobureaucratiques, mais d’un changement radical de paradigmes. Et ces changements ne se produiront pas gentiment. Soit nous sommes incapables de gérer cette rupture, soit ce schisme s’opèrera dans la violence. Pensons aux guerres de religion.

 

Revenons sur la question des droits. D’abord pour rappeler que les animaux ne sauraient avoir de droits car ils n’appartiennent pas à un état de droit. Et j’entends bien que cette affirmation peut choquer. Pourtant, on ne peut dissocier droits et devoirs et il vaudrait mieux prendre les choses dans le bon sens, sauf à préférer marcher sur la tête. Tout droit suppose un devoir qui est sa condition même d’existence. Les droits sont donc subjugués aux devoirs, car comment un droit pourrait-il être revendiqué, octroyé, si, dans un cadre donné, n’existait pas un devoir, une obligation correspondant à respecter et défendre ce droit. Que devient le droit de l’enfant si l’adulte s’en fout ? Qu’en est-il du droit de l’animal à vivre si l’homme n’assume pas un devoir ou ne respecte pas une obligation de respecter cette vie animale ?

C’est Simone Weil qui, probablement, pose le plus justement cette problématique dans un texte publié par Camus sous le titre « L’Enracinement » (et sous-titré « Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain ». Elle écrit « La notion d’obligation prime celle du droit, qui lui est subordonnée et relative. Un droit n’est pas efficace par lui-même, mais seulement par l’obligation à laquelle il correspond. ; l’accomplissement effectif d’un droit provient non pas de celui qui le possède, mais des autres hommes qui se reconnaissent obligés à quelque chose envers lui. L’obligation est efficace dès qu’elle est reconnue. Une obligation ne serait-elle reconnue par personne, elle ne perd rien de la plénitude de son être. Un droit qui n’est reconnu par personne n’est pas grand-chose ».

Et c’est pourquoi, à l’idéologie des droits, je préfère m’en tenir au primat de l’obligation, en fait du devoir, et considérer que si l’État doit garantir des droits à sa population, et si réfléchir aux droits de l’homme reste pertinent, l’essentiel est de promouvoir des chartes précisant les devoirs de l’État et du citoyen, l’un vis-à-vis de l’autre, et de l’homme vis-à-vis de l’ensemble de la création : la terre, sa flore, sa faune, dont les communautés humaines forment la part la plus problématique. Et si je préfère parler de devoir plus que d’obligation, c’est que la question n’est pas seulement de droit. Elle est d’abord morale.

 

Encore un mot sur l’humanisme qui est une façon de ne jamais considérer les choses, autrement qu’en rapport à l’homme, à ses intérêts. Je lis aujourd’hui même cet avertissement au G7 de l’environnement : « La nature décline globalement à un rythme sans précédent dans l’histoire humaine et le taux d’extinction des espèces s’accélère, provoquant dès à présent des effets graves sur les populations humaines du monde entier ». Où l’on voit que la gravité de la situation n’est pas mesurée ici par le nombre d’espèces en voie de disparition (près d’un million), mais pas les conséquences sur une seule espèce (la vie humaine).

A Alger et Paris

Peut-on opérer des rapprochements entre Alger et Paris, comparer des situations que d’aucuns qualifient de prérévolutionnaires de part et d’autre de la méditerranée ? Encore faudrait-il s’interroger sur ce qu’est une révolution, ce qui en fait l’essence ; et qui permettrait de dire qu’ici ou là, ici ou là-bas les choses en gestation sont de cet ordre.

Qu’est-ce qu’une révolution, si ce n’est une redistribution radicale du pouvoir ? Oui ! si les mots ont un sens, et s’ils les ont perdus en politique, ils les gardent encore en philosophie politique – et c’est bien ce qui distingue certaines de mes chroniques de simples discours politiciens –, alors, la révolution se caractérise par sa radicalité et sa violence, une façon de tourner la page ou de claquer la porte, brutalement.

Et c’est pourquoi, signe des temps nouveaux, le fait pour le candidat Macron de titrer son ouvrage programmatique « Révolution » est une escroquerie intellectuelle, du 100% pure com. Car qui peut affirmer que le projet de celui qui est devenu notre président est de redistribuer le pouvoir, alors qu’il déploie tous ses talents, qui ne sont pas minces, qu’il mobilise toute son énergie, et il en a à revendre, à « tout changer pour que surtout rien ne change » ? Il a mobilisé des marcheurs pour marcher avec lui vers l’Élysée où il siège aujourd’hui, entouré de ces marcheurs réduits au sur-place, au piétinement. Je ne sais s’il y aura dans notre pays à plus ou moins long terme une révolution, mais ce n’est pas d’Emmanuel Macron qu’il faut l’attendre, l’espérer ou la craindre.

La politique aujourd’hui, ce que je dénonce avec les GJ, c’est bien cet art de l’enfumage, cette façon systématique et portée au niveau d’un art abouti d’appeler les vessies lanternes, de nous présenter des contre-valeurs comme des valeurs à promouvoir et à défendre. Mais ce faisant, qui ne voit que l’on ruine l’autorité de la Politique et que, tuant la Politique, on tue aussi les espoirs qu’elle porte en elle ? Quitte à paraphraser à nouveau, je dirais que cet assassinat est plus qu’un crime, c’est une faute. Et le fait que celui qui la commet se prétend progressiste, alors qu’il s’agit bien de tout le contraire, fait sens, puisque dans cette revendication qui veut nous faire prendre un regrès pour un progrès, c’est encore et toujours de la com, raffinée à l’extrême, 100% pure et garantie par la marque « Macron ». La vraie révolution, ce serait peut-être aussi, une autre façon de faire de la politique, la fin du pouvoir de la com.

A l’heure du grand enfumage

J’évoquais dans ces termes deux principes malheureusement absents de nos pratiques politiques, « d’une part la recherche permanente du consensus et surtout une certaine idée de l’horizontalité ». J’y reviens.

L’un me parle de démocratie participative, l’autre de démocratie délibérative ; d’autres encore déclarent s’en tenir à la démocratie représentative. Bullshits et crottes de nez ! Pour ma part, je m’en tiendrai à mon désir de liberté et à une exigence de respect, c’est-à-dire à cette idée, probablement trop simpliste, que les gens puissent collectivement décider de ce qui leur convient, être des citoyens acteurs politiques, excuser le pléonasme ! N’en déplaise aux fossoyeurs de la démocratie et autres esprits macroniens, la démocratie est non seulement participative, délibérative, représentative par nécessité malheureuse – et rappelons avec Robespierre que « « Partout où le peuple n’exerce pas son autorité et ne manifeste pas sa volonté par lui-même, mais par des représentants, si le  corps représentatif n’est pas pur et presque identifié avec le peuple, la liberté est anéantie » –, mais elle est aussi beaucoup plus que cela, sinon, ce n’est qu’un enfumage aristocratique, ce que l’on doit bien appeler de la com-à-mépriser-les-masses.

Les gens sont prisonniers d’un système technobureaucratique dont les deux faces sont le Marché et la Bureaucratie et que seuls défendent ceux qui le servent, vivent de ses prébendes et peuvent jouer au petit chef en cultivant un entre-soi qui les exonère de toute réflexion et les protège de la réalité douloureuse des masses.

Si l’on cherche des Bastilles à investir, des murailles aveugles à l’assaut desquelles monter, il ne faut pas chercher plus loin. Mais, non-violent jusqu’à la déraison, je continue à penser comme Josué qu’on peut faire tomber les murs sans jets de pierre et sans effusion de sang. Je ne possède pas la trompette à ébranler les murs, seulement une voix inaudible qui psalmodie ses prières dans le brouhaha médiatique. Qu’importe ! « Il n’est nul besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer » – vieille sagesse stoïcienne, formulée ici par Guillaume d’Orange –, et je prétends que la désobéissance civique pourrait tout changer, sans nécessairement tout régler. Car il est un temps pour détruire et un temps pour reconstruire. – autre sagesse stoïcienne, palingénésique. Je sais ne rien peser, ce qui me rapproche de la masse. Notre roitelet, lui, pèse ; et incarne. Pas la nation, non ! Il n’incarne que la haute administration où il s’est fait ses dents de lait, et la banque où il s’est fait des dents-de-loup.

Retour aux sources

Je crois beaucoup à la Réforme, non pas aux réformes qui ne sont que des rustines sur une chambre pourrie et qui n’ont pas d’autre but que de « tout changer pour que rien ne change », mais à ce que je qualifie de « Réforme au sens religieux du terme » ; cette idée de revenir aux sources pour retrouver la vérité virginale d’un projet qui s’est enlisé depuis trop longtemps dans des compromis qui l’ont dénaturé, et dont on ne comprend plus le véritable sens. Il en va ainsi de notre divise nationale : liberté, égalité, fraternité ; elle mériterait d’être expliquée, commentée, débattue, et pourquoi pas dans nos lycées afin de l’on retrouve derrière les mots, l’idée, l’ambition dans sa force et sa cohérence. Mais qui souhaite ouvrir la boite de Pandore de la réflexion politique critique, surtout entre les mains des plus jeunes ?

Car la formule, pour le dire trivialement, est plutôt habile, je veux dire signifiante. La liberté et l’égalité comme alpha et oméga « chrismatique »[i], de la démocratie. Et je verrai d’ailleurs la liberté plutôt comme son oméga, car c’est bien le but de toute démocratie ; d’ailleurs, un projet démocratique qui ne viserait pas à libérer les gens ne serait qu’une escroquerie politicienne. Et l’égalité comme préalable et comme moyen, est en alpha, car la démocratie est d’abord un choix, celui de l’horizontalité, le refus d’une verticalité aristocratique, royale ou jupitérienne. Mais il faut bien s’entendre sur ces notions de liberté et d’égalité, car le diable totalitaire étant dans les détails et la com étant passée par là, on a tôt fait de garder les mots, mais de leur faire dire autre chose en pervertissant les concepts qu’ils désignent.

D’abord, il n’y a de libertés qu’individuelles, le reste, c’est concept creux et tours de passe-passe. Il n’y a pas plus de liberté publique ou collective que d’intérêt général. Il n’y a que des libertés personnelles, individuelles plus ou moins communes. Quant à l’égalité, il ne faut pas la confondre ni avec la similarité ni avec un égalitarisme qui ne cherche qu’à niveler. J’en prends comme exemple, cette façon de prétendre répondre « également » aux besoins des gens. Le principe d’égalité suppose qu’on essaye d’y répondre, même si le projet est un peu vain, pour tous et de manière égalitaire, c’est-à-dire qu’on porte le même intérêt à chacun, un égal intérêt aux besoins singuliers de chacun, car chacun a effectivement ses propres besoins. Mais si donner à chacun la même chose est justifiable sur le principe de la justice, ça ne l’est pas au prétexte d’égalité.

Quant à la fraternité, que dire si ce n’est que ce principe qui est postérieur aux deux autres, est une simple survivance d’un bon théisme (ou déisme) et humanisme que ne revendique pas, mais qui ne me pose pas soucis. Car il faut se méfier en politique, et plus largement en sociologie des symboles et des concepts « religieux ». Derrière chacun se cache une entreprise « théocratique », je veux dire aristocratique et féodale donc antidémocratique. J’en donne encore un exemple, car faute de toujours illustrer les thèses ici défendues, on pourrait croire à la vanité de mon propos. Penons le concept, lui aussi tendancieux, de nation. La seule réalité démocratique est de parler de « gens ». Car évoquer la nation, c’est permettre à certains de prétendre l’incarner, ce qui est une prétention religieuse. Une nation s’incarne, les gens se représentent. La première approche est jupitérienne, monarchique ; la seconde, démocratique. Mais c’est vrai que la société française n’est pas seulement demeurée monarchiste, elle est aussi restée très féodale.

[i] Je fais évidemment référence au Chrisme constantinien

Plus d’arbres et moins d’hommes

Plusieurs fois, j’ai eu l’occasion ici de faire allusion au risque d’effondrement de nos sociétés, et chaque fois en référence aux analyses déjà anciennes de Jared Diamond, dans « Collapse – How societes chose to fail or succed ». Déjà anciennes, car la maturation et l’écriture de cette étude publiée aux États-Unis en 2005 (600 pages aux Éditions Gallimard pour l’édition française) prenant de nombreuses années, l’essentiel des thèses défendues était donc produit au tout début des années 2000, voire à la fin de la décennie précédente. Son auteur est un scientifique et enseignant américain, biologiste, physiologiste et géographe qui, après avoir étudié l’effondrement d’un certain nombre de sociétés disparues, nous livre une grille de lecture et des recommandations dans un essai très documenté, très long, trop long. Aussi, ne tenterai-je pas de résumer cette étude historique et ce travail de synthèse qui mériterait d’ailleurs une synthèse. Mais au moins puis-je livrer ce que j’en ai retenu d’opératoire.

Une étude de cas détaillée permet tout d’abord à Diamond d’identifier les 8 causes fondamentales de l’effondrement des civilisations étudiées et leurs 4 facteurs d’effondrement. Ces causes historiques ayant toutes comme résultat la destruction de l’environnement de ces sociétés, puis leur extinction. On pourrait les présenter comme le chemin octuple vers la mort, ou les 8 meilleures façons de détruire son environnement, de se tirer une balle dans le pied ou de scier la branche sur laquelle on est assis. Tout d’abord et naturellement la déforestation, puis les problèmes liés au sol ; rajoutons une mauvaise gestion de l’eau, la chasse excessive, la sur pêche, l’introduction d’espèces allogènes qui vont déséquilibrer les écosystèmes, la croissance démographique, l’augmentation des impacts humains par habitant. Évidemment, ces facteurs sont déterminants pour des sociétés d’éleveurs ou de chasseurs-cueilleurs, ce que nous ne sommes plus totalement. Et les 4 facteurs d’effondrement (et ce point est peut-être plus important encore) sont : les dommages environnementaux précédents classés, un changement climatique parfois imprévisible, du moins quand il n’a pas de cause anthropique, l’existence de voisins hostiles ou l’absence de partenaires commerciaux amicaux. En d’autres termes, les sociétés disparues étudiées ont cessé, à un certain moment, d’être autosuffisantes faute d’avoir su préserver leurs ressources vitales ou d’avoir régulé leur démographie pour l’adapter aux ressources disponibles, et elles se sont retrouvées confrontées à des changements climatiques devenus insurmontables ; et leur isolement dû à l’absence de voisins ou à des voisins hostiles, et leur manque d’échanges commerciaux qui auraient pu pallier leur perte de ressources les ont conduits à une impasse fatale. À chacun de faire des parallèles avec une forme d’actualité ou de modernité.

Après des exemples du passé, l’auteur évoque le Rwanda qui s’est effondré en 1994, et sa grille de lecture semble pertinente (déforestation, surpopulation, famine, génocide). Mais je voudrais, prolongeant les analyses de l’auteur évoquer trois réflexions parmi d’autres possibles.

 

Il y a peu d’années, je lisais que l’Afrique s’éveillait enfin, que son taux de croissance (il s’agit là du PIB) était le meilleur indicateur pour en juger et que le prochain siècle (le nôtre) serait celui du continent noir. Pourtant, si l’on utilise les outils méthodologies forgés par Jared Diamond, force est de constater que, non seulement l’Afrique n’est pas en train de s’en sortir, mais elle présente tous les critères laissant penser qu’elle a commencé à s’effondrer : surpopulation – l’Afrique est le continent qui a le plus fort taux de croissance démographique ; déforestation et destruction de l’environnement ; insuffisance alimentaire – plutôt que de favoriser des cultures maraichères traditionnelles qui nourriraient les populations, les sols africains sont utilisés à produire pour les consommateurs occidentaux ou chinois ; pas d’échanges commerciaux dignes de ce nom  – l’Afrique est pillée et par ses clients du Premier Monde et par les despotes qui la gouvernent. Et elle subit le dérèglement climatique mondial que l’on sait, et qui peut lui être fatal. L’auteur de Collapse nous décrit précisément le synopsis de cette sombre histoire : mise en place et corrélation des 4 facteurs d’effondrement puis, dans tous les cas étudiés, et cela depuis quelques millénaires (île de Pâque, Groenland Viking, civilisation Anasazi, Mayas, mais aussi le Rwanda ou Haïti), la famine, les épidémies, la guerre, le génocide, l’effondrement, l’exode.

Quand des sociétés s’effondrent, que cet effondrement est déjà engagé et attesté par ces marqueurs : famines, épidémies, guerres, génocide, les populations n’ont plus d’autres choix que de partir ou mourir sur place ; et beaucoup meurent dans leur fuite.

Les grandes migrations de ce début de siècle n’ont pas pour origine, comme on voudrait nous le faire croire, la guerre, des conflits entre Hutus et Tutsis ou entre chiites et sunnites, ou bien encore de grands manœuvres géopolitiques de recompositions impliquant la Russie, la Turquie, l’Iran, ou des guerres de religion, mais l’effondrement d’un continent, au sens où Jared Diamond a théorisé ce phénomène. L’occident, et principalement l’Europe, est confronté à un effondrement qu’elle n’a pas vu venir, ou qu’elle a laissé se produite, ou qu’elle a provoqué en pillant les ressources de ce continent perdu. C’est pourquoi nos responsabilités coloniales et post- coloniales ne nous permettent pas de nous en laver les mains ; et nous avons donc un devoir de secours vis-à-vis de ces populations ; mais gardons-nous d’importer ici toutes les causes qui conduiraient demain à l’effondrement de l’Europe. C’est tout notre dilemme, car dans tous les cas, si la question environnementale est centrale, la question démographique et d’aménagement du territoire est elle aussi critique.

 

Mais l’essentiel du propos de Diamond – ce qui m’a amené à dire que son ouvrage aurait mérité une synthèse, un « reader digest » sous la forme d’un ouvrage de 100 pages –, tient à cette question posée dans le dernier chapitre : « Que se passera-t-il lorsque tous les habitants du Tiers-Monde entreverront que le niveau de vie actuel du Premier Monde leur est inaccessible et que le Premier Monde refuse d’abandonner son niveau de vie ? » À l’époque où cette étude est parue, le rapport entre le niveau individuel de consommation et de production de déchets des habitants du Premier Monde et du troisième était de 1/30. Un rééquilibrage de ce rapport, aggravé par une croissance de la population mondiale nous conduira dans une impasse et à un effondrement, non pas national ou continental, mais planétaire, car les problèmes de pollution et de ressources seront alors posés à ce niveau. Et la question « morale » qui peut être posée, introduisant ma troisième remarque, est celle-ci : est-il moralement plus acceptable d’empêcher la mise à niveau des conditions de vie du troisième monde ou de faire décroitre absolument la population mondiale ? Voyons bien qu’un ralentissement de cette croissance des naissances, par exemple en augmentant le niveau de vie des habitants du Tiers-Monde pour atteindre un point d’équilibre au-delà de 10 milliards, nous condamne ici, en occident, à voir baisser considérablement notre niveau de vie, baisse qui augmentera de manière très spectaculaire les écarts de revenu et de patrimoine, car, dans cette affaire, les riches sauront maintenir leurs positions et laisser les autres payer la note. Diamond nous rappelle d’ailleurs avec un peu d’ironie que dans tous les cas étudiés, si les riches n’ont rien fait pour éviter la catastrophe, ils ont été les derniers à se suicider.

Et il rajoutait, il y a donc maintenant près de vingt ans : « Comment imaginer que les habitants du Premier monde conserveraient leur confort, sous la menace du terrorisme, des guerres et des maladies, et alors que croîtraient les mouvements migratoires à partir de pays du Tiers-Monde en voie d’effondrement ? »

 

Je termine par un point d’actualité. Les Echos du 16 courant titraient « Baisse de la natalité : les risques pour l’économie ». En regard, citons à nouveau l’ouvrage de Diamond : « Il est empiriquement prouvé qu’une population plus nombreuse est une croissance démographique plus forte implique plus de pauvreté, et non pas davantage de richesse ». Personnellement, j’ai toujours plaidé pour cette dernière opinion, mais je rajouterai un point important qui explique le parti pris des Echos : une population plus nombreuse implique qu’il y ait plus de flux commerciaux et financiers, donc plus d’écarts de revenus et plus d’injustice sociale, car les riches, pour l’être beaucoup, ont besoin qu’il y ait aussi beaucoup de pauvres, car leur richesse est assise sur la paupérisation du plus grand nombre. Rappelons que les 26 personnes les plus fortunées au monde possèdent ensemble plus que les 3,8 Milliards de personnes les plus pauvres – il s’agit là de capital et non de revenus.

 

Allez, encore une dernière citation pour me faire plaisir et céder à mes démons : « Mais il est un facteur clé : les valeurs religieuses. Profondément implantées, elles sont donc de fréquentes causes de comportement désastreux. Par exemple, une bonne partie de la déforestation dans l’île de Pâques résultait d’une motivation religieuse : il fallait disposer de troncs d’arbres pour transporter et ériger les statues géantes de pierre qui étaient des objets de vénération ». Tout ça, c’est de la faute du pape – on relira avec intérêt ma chronique sur l’encyclique du pape (postée en décembre 2015)

Où est le problème ?

Oui, où est le problème ? Question simple, mais fondamentale ; et qu’il faut poser, car comment soigner sans au préalable poser le juste diagnostic ?

Les gens sont dans la rue, nombreux et partout, porteurs d’un ridicule gilet fluo. Et ils affrontent des fonctionnaires de police qui les cognent durement. Il y a, visiblement, une fracture entre ces gens et l’État. Et l’on doit s’interroger sur les raisons de cette défiance qui prend souvent la forme haineuse ; s’interroger et y revenir encore. Beaucoup de Français n’aiment pas l’Etat, certains le haïssent, alors qu’il est censé travailler à un intérêt général qui, s’il existe, ne peut être que celui de ces gens. Pourquoi donc haïr un système qui défend vos intérêts ?

A cette question, on ne peut répondre en utilisant la rhétorique marxiste ou libertaire, et en évoquant simplement l’expression musclée d’un pouvoir de classe, la police de la bourgeoisie aux affaires. Je pense qu’il d’agit d’autre chose. En république, l’État est aux ordres des élus et au service des gens. J’ai peur qu’aujourd’hui, la bureaucratie étatique, c’est-à-dire les hauts fonctionnaires, ne prenne plus leurs ordres auprès des politiques, mais leur dicte la politique à suivre ; et que la bureaucratie ne soit plus au service des gens, mais d’une idéologie qui s’est développée au sein même de cette bureaucratie. Quand ce sont les fonctionnaires qui décident, et qu’ils ne travaillent qu’aux intérêts de l’État, alors, la relation de cet état avec le peuple ne peut être que problématique.

Mon médecin n’a de cesse de me dire qu’il faut écouter son corps et le ménager si l’on ne veut pas le payer cher. Notre président jupitérien serait bien avisé d’écouter le corps social, sinon, il le payera et nous serons nombreux à la payer avec lui.

Dernier point : j’ai souhaité déposer une modeste contribution sur le site gouvernemental du grand débat. Ce n’est pas possible car, en lui et place d’une contribution, on accède à un sondage foireux.

De qui se moque-t-on ?

Cadeau aux Gilets jaunes

L’actualité, si imprévisible, aura fait de cette année 2018 une année politique, redonnant des couleurs, en l’occurrence jaune, à l’idée de peuple, et nous montrant à quel point le roi était nu.

Sous François le troisième, d’ailleurs comme déjà sous Nicolas 1er (dit le petit), on parlait beaucoup d’un système à bout de souffle et de la nécessité d’inventer une sixième république. Et puis, le Messie biblique est venu ; et Emmanuel a réalisé le miracle de « tout changer pour que rien ne change », faisant passer cette idée de Réforme au rang de fantasme désuet et passablement ridicule. Et puis, et puis, de manière imprévue, impromptue et impertinente, le diable étant dans les détails de l’histoire – je veux dire que les gens sont, pour le système, un simple détail ; me rappelant la formule de Brecht « Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple ! » –  les choses se sont grippées et quelques-uns, jokers habillés d’un gilet fluo ridicule, ont repris cette idée de changer de système, de promouvoir le RIC – comprendre Référendum d’Initiative Citoyenne. De leur point de vue, il faudrait donc refonder, amender, sans doute inventer une nouvelle constitution. Mais, entendant un constitutionnaliste défendre celle de la cinquième, je me faisais cette réflexion que ces doctes savants n’avaient tous connu que cette république-ci, et que leurs opinions ne pouvaient donc que s’en trouver faussées. Et puis je pense que chacun est à même d’imaginer bien d’autres systèmes, sur un rond-point ou sous les ors des palais de la République. Et la période des fêtes s’y prêtant, le champagne clarifiant l’esprit, le rendant plus pétillant, plus audacieux, j’invite chacun à jouer en famille au petit constitutionnaliste, un jeu sans règles, puisque l’invention des règles est justement l’objet de ce jeu.

 

Quel est donc le problème évoqué par les Gilets jaunes ? Le pouvoir serait loin du peuple qui serait tenu à l’écart de tous les centres de décision, et que l’on ignorerait et mépriserait. Mais, c’est vrai, où est le problème ? Après tout, les Russes ou les Turcs s’en accommodent bien et en redemandent, et comme on me le fait souvent remarquer : « tant que nous n’en sommes pas arrivés au point de la Corée du Nord, on n’a pas le droit de se plaindre ». Jouons quand même…

 

La démocratie représentative n’est pas la démocratie, mais admettons néanmoins que l’on ne puisse pas se passer de représentants et que cette forme si imparfaite de démocratie soit ce que nous pouvons espérer de mieux. Notre problème est bien que nos représentants ne nous représentent pas. Ce problème étant inhérent au système des partis et c’est une vielle histoire. Hannah Arendt le remarquait dans les années 60 « Les partis, en raison du monopole de la désignation des candidats qui est le leur, ne peuvent être considérés comme des organes du Peuple, mais, au contraire, constituent un instrument très efficace à travers lequel on rogne et on domine le pouvoir populaire ».

Tant que les représentants des gens ne les représenteront qu’en principe, mais jamais dans les faits, nous ne serons pas une démocratie, si médiocre soit-elle, mais une aristocratie. Un régime de partis n’est pas une République démocratique, malgré ce que les hommes et les femmes de partis en disent. Et force est de constater que nos élus ne sont ni représentatifs ni des représentants ; alors qu’ils devraient penser, sentir, vivre comme les gens, ils vivent « hors sol ». Et peut-être doit-on reconnaître un certain bon sens à ces Gilets jaunes qui posent ainsi le problème.

 

Pour un constitutionnaliste, deux solutions au moins sont envisageables : la première, facile à mettre en œuvre, défendue depuis longtemps par des progressistes, est de prévoir l’élection par tirage au sort d’un nombre significatif de députés ; 30 % pouvant être un minimum, voire un optimum. La seconde solution, plus complexe, est de construire un système où les députés se retournent régulièrement vers leurs électeurs pour clarifier leur mandat avant de voter les lois. Ce système du « mandat impératif » est effectivement plus lourd. Il suppose que l’agenda de l’Assemblée soir connu l’année précédente, arrêté par exemple au dernier trimestre civil, pour que les députés, au premier trimestre de l’année suivante, travaillent dans leur circonscription, y organisent des débats et des sondages pour se faire préciser par leurs électeurs leur volonté, la volonté du peuple d’ici. Ils peuvent alors, à la date d’ouverture de la session parlementaire, se prévaloir d’un mandat clair, et porter la parole de leur base.

 

Où l’on voit que le problème, c’est bien le verrouillage du système par les partis politiques, des partis dont les gens ne veulent plus. Nous ne sommes donc pas au bout de la crise de démocratie.

Noël, Noël !

Dérèglement climatique ou pas, le père Noël revient nous visiter dans quelques jours, un peu avant les pompiers avec leurs calendriers. Il faut sans doute consentir de bonne grâce à ces rituels saisonniers. Il n’y a plus de saisons !, mais la vie continue. Je n’aime pas beaucoup les fêtes de Noël, trop peu enclin à me prêter aux rites, surtout quand le Marché nous enjoint de consommer, d’acheter absolument des gadgets qui décevront nos enfants trop gâtés, et qu’ils délaisseront sous peu. Mais il faut bien soutenir le PIB, c’est-à-dire payer de la TVA. Je trouve sur un site (www.alliancy.fr) les chiffres suivants – extraits d’un rapport « CRR annual report 2017 » –, qui ne concernent que la France de 2017 : 68,14 Milliards d’euros de dépenses prévisionnelles pour Noël, dont 19,70 pour le commerce en ligne et sur mobiles, et un budget cadeau de 320 € par ménage. C’est dire – si je peux endosser ici, non pas la houppelande rouge de père Noël, mais celle, plus sombre de père Fouettard – que Noël est d’abord une machine à détruire la planète, à enrichir la Chine, à faire le bonheur d’Amazon, à faire rentrer dans les caisses de Bercy, compte tenu de la TVA sur les jouets et autres frais, une centaine d’euros par ménage. Merci petit Jésus ! Soutenir Noël est donc une cause nationale, et chinoise – ce grand et beau pays des droits de l’homme –, et nous avons ici le devoir civique de consommer, voire de nous enivrer. On remarquera d’ailleurs que ce sont les pauvres qui, à cette occasion, consomment le plus ; au moins relativement.

Mais cessons de morigéner, et après Noël et Fouettard, ne passons pas le costume de l’autre petit barbu, Grincheux, même si une chronique, en ce temps si particulier, se doit d’être un peu puérile.

 

Noël, c’est la fête, les cadeaux, les jeux de société. De mon point de vue, ce sont les meilleurs cadeaux à offrir, car, par définition, ils n’ont d’intérêt et ne produisent de plaisir qu’en société. Les autres jeux sont souvent trop solitaires, et favorisent nos penchants solipsistes, un peu comme la masturbation – pour rester sur le registre de la puérilité, mais je pense ici à la philosophie qui en est une, par d’autres voies.

Et bien que j’aie toujours adoré les mécanos – toujours ce goût des constructions conceptuelles – je préfère ces jeux de société qui miment la vie : les jeux de cartes, celui de l’oie, le Monopoli. Le jeu de l’oie est très ancien – début XVIe, indémodable, et si clair dans cette façon de figurer un chemin de vie : un pas en avant, deux en arrière, et cette façon de le jouer des dés, symboles si purs et si carrés d’un fatum facétieux.

 

Et pour les plus âgés, je regrette un peu, actualité inspire, ne pas avoir trouvé en supermarché le jeu du petit constitutionnaliste. Après tout, si le Monopoli a pour vocation à former des hommes d’affaires, voire à venger tous ces ratés du business que nous sommes dans la vie, on aurait pu distribuer aux gilets jaunes, ce jeu de grand afin qu’ils imaginent cette nouvelle république que chacun appelle de ses vœux.

Promis ! Si, cette fin de semaine, je trouve cette jolie boite barrée de jaune, nous l’ouvrirons ensemble pendant les fêtes, au moins pour prolonger encore un peu le jeu, avant le saut dans une nouvelle année et le retour aux choses sérieuses avec ou sans la gueule de bois.

Ma peur de la violence

Nous sommes tous interpellés, touchés par la façon présente dont notre république est chahutée ; les uns furieux d’être empêchés de circuler et de vaquer librement à leurs occupations, les autres engagés ou solidaires à différents niveaux de cette mobilisation générale dont personne ne connaît l’issue. On peut être enthousiastes ou effrayés, emportés par l’hystérisation générale ou figés par la crainte ; on peut prétendre l’avoir prévu ou s’avouer sidéré par l’inattendu. De toute façon, l’évènement, ou les événements, comme on le dit pour 68 s’imposent à nous, captent l’attention, et sont l’objet de presque tous les discours.

Et chacun fait écho à l’une des trois questions essentielles posées par les Gilets jaunes : justice sociale, question démocratique, transition écologique. Et chacun de s’en saisir selon sa sensibilité, sa situation personnelle, son niveau de conscience politique. Je voulais, moi, aujourd’hui et ici, évoquer la question de la violence et essayer de la comprendre.

Tout d’abord, il n’est pas question de l’excuser, ou d’en rejeter la responsabilité à qui que ce soit. La personne violente est responsable de sa violence, que cette personne soit une personne physique, ou une organisation, une institution. Et si la violence de l’un provoque celle de l’autre, chacun est responsable d’avoir provoqué ou d’avoir répondu ainsi à la provocation. Et essayer de dénouer les fils, de comprendre les processus, ne conduit ni à les accepter ni à les justifier.

Deux choses m’ont surpris : l’irruption de la violence dans le paysage automnal et sa force. Et je voudrais mettre de côté la problématique des groupuscules irrécupérables qui « cassent pour casser », pour m’intéresser à ce que j’appellerais « la violence ordinaire », celle d’un certain nombre de Gilets jaunes dans des circonstances particulières.

Si l’éruption de cette violence sidère, comme un volcan qu’on croyait éteint, c’est qu’elle révèle une réalité masquée par un discours mensonger, un discours politiquement correct, mais mensonger. Nous serions un peuple heureux et chanceux de vivre dans le meilleur des mondes possibles ; et je pense ici moins à Huxley qu’à Fukuyama. Nous vivrions sur un continent prospère, en paix, jouissant pleinement du confort de la société de consommation, de la paix garantie par l’E.U., et un peu par l’Otan, protégés par un État-providence attentif au respect des droits de l’homme – Respect, respect… Quel est d’ailleurs la parole officielle qui ne bave pas le respect à longueur de discours ? Nous serions, si cette métaphore m’est permise, comme des moutons dans le pré, ou plutôt comme ces chats qui dorment au coin du feu ; des chats gras et castrés – retour au meilleur des mondes, mais bien à celui d’Huxley. Et nos dirigeants, dévoués et intègres, seraient choisis parmi l’élite, et seraient donc ce qui se fait de mieux, intellectuellement et moralement, la figure d’Emmanuel Macron en son palais élyséen, jeune, beau, riche, énarque, ancien banquier, modèle absolu et absolument désirable : Jupiter sortant de la cuisse de Jupiter, surhomme au-dessus des hommes, monarque par la grâce de la république. Qu’on se souvienne de son sacre, le 7 mai de l’an passé : le Louvre, la pyramide, « l’Ode à la joie ».

Les Gilets jaunes nous ramènent sur terre, à une réalité d’une autre nature, et c’est peut-être la première vertu de ce mouvement : les masques tombés, les visages grimassent ; arrachés les tentures brodées de pourpre et d’or, les murs se montrent lézardés et suintant une humidité malodorante ; les barrières aux couleurs gaies arrachées, ce sont des masures et des tas d’ordures qu’on aperçoit. Dès que le corps de la république est nu, on est choqué de découvrir sous les habits de cérémonie, un corps qui ne sent pas bon.

La France est en guerre et l’Europe n’est pas si sûre. L’État est liberticide, inquisiteur, et ne nous protège pas. Nos élites sont, pour certaines corrompues ou prévaricatrices, pas toutes évidemment, pour d’autres, d’une extrême incompétence, et l’Ena n’est pas idéologiquement neutre. Les gens ne font plus confiance au Système ; malheureusement, et ils ont raison. La France est de plus en plus ouverte à un monde chaotique, violent ; et les élites nous expliquent avec condescendance que cette ouverture est notre avenir. Les Français sont non seulement inquiets, pour certains malheureux, stressés, mais surtout désespérés, et quotidiennement humiliés par le pouvoir. Oui, car ce respect que j’évoquais dans les bouches officielles n’est que la façon politiquement correcte, convenue, de cacher son mépris. Et le désespoir, à la hauteur de tous ces mensonges, s’exprime violemment, dans une apostasie républicaine de plus en plus radicale. Ils ont perdu la foi en la république, et le font payer au Président qui paye pour un demi-siècle de dérives autocratiques et de mépris des gens. Il paye pour les autres et s’en est presque immoral, injuste, indécent ; des insultes et des menaces ont été proférées, j’en ai honte.

 

Pour illustrer ce mépris, et ces mensonges, faisons retour au préambule de notre constitution (en fait ce sont les articles 1 et 2 que je cite pour partie) et à deux déclarations de principe : La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ; sa devise est « Liberté, égalité, fraternité ». Et regardons les choses en face, dans leur triste nudité, et précisément les évolutions depuis un demi-siècle. La France n’est pas vraiment laïque, et le Président Macron avait pour projet de corriger la loi de 1905 pour abaisser cette laïcité. Mais ce n’est pas le débat d’aujourd’hui. Elle n’est pas démocratique, et les Gilets jaunes se plaignent de ce que le pouvoir est loin d’eux, et décide sans le peuple, et contre le peuple. Et rappelons que le Président avait pour projet de réformer la constitution, comme Erdogan le fit chez lui, et pour lui. Elle n’est pas sociale, et ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les chiffres qui mesurent régulièrement l’accroissement de l’écart de revenus entre les riches et les pauvres ; et on sait quelle est la politique du Président et pour qui il travaille. Notre société est de moins en moins libre, l’administration rabotant chaque jour les libertés individuelles à coup de normes, de règlements, d’interdits, punissant les Français comme des gamins. Elle est, très objectivement, de moins en moins égalitaire. Quant à la fraternité ! la société est de plus en plus communautarisée et ghettoïsée, et si une partie significative de la population devient xénophobe, c’est parce que nos élus n’ont jamais voulu ou su gérer les flux migratoires, ont accepté que les immigrés refusent de s’assimiler, et ont bradé notre identité. On se souvient même des efforts faits par certains hommes politiques pour permettre à des enfants d’immigrés de conserver leur culture propre.

 

Mais cette violence, dont les causes sont réelles, est aussi due à la violence de nos sociétés, des médias, dont la mise en scène de l’émotion, et principalement, justement, de la violence, réelle ou fictionnée, fait partie du modèle économique. Et le marché, de plus en plus malhonnête, est, lui-même, extrêmement violent. Et la violence de l’État, faut-il y revenir ?

 

Je suis inquiet pour notre avenir, car je ne vois pas de vraie sortie de crise, et aucun leader, assez intègre, assez charismatique, assez désintéressé, assez généreux, pour redonner confiance aux Français, quitte à leur promettre du sang et des larmes. Mais j’espère pouvoir, en relisant cette chronique dans quelques mois, me moquer de ces mots, de ce pessimiste d’aujourd’hui. Je l’espère vraiment.

Fiscalité écologique

Tout dialogue suppose un accord sur un certain nombre de préalables sémantiques, sur le sens communément entendu des mots échangés et la pertinence de certains concepts et notions. Concrètement, et pour rester encore un peu sur quelques réflexions politiques tirées par l’actualité, s’il est urgent d’avoir un débat citoyen sur cette transition écologique tellement nécessaire et urgente, je ne comprends pas, par contre, pourquoi il faudrait débattre d’une « fiscalité écologique », alors que ce concept est pervers et inacceptable en soi. En effet, si un plan de transition doit être mis sur la table, ses trois composantes principales seront : son contenu, à savoir là où l’on souhaite aller, et cela exprimé clairement – et aujourd’hui, c’est loin d’être clair –, son échéancier – je ne suis pas sûr d’avoir compris si l’on parle d’une transition qui va durer le temps de ce quinquennat, ou si c’est un plan sur 10, 20 ou 50 ans –, et son financement ; ce dernier point n’étant pas des moindres : combien cela va-t-il coûter au pays ? –  1 à 2 % de son PIB ? et pendant combien de temps ?

Et comment cela sera-t-il financé ? Et je le répète, cette transition doit être financée solidairement par la nation, et non par une catégorie de Français, encore moins par un jeu complexe et obscur de taxes. Et ce gros investissement, s’il est financé par l’emprunt, ne peut être intégré au calcul permettant de vérifier le respect des contraintes budgétaires européennes. Si le pays était en guerre, envahi par la Suisse, et qu’il fallait produire un effort de guerre considérable, se soucierait-on du respect des critères, ou n’appellerions-nous pas plutôt à la mobilisation générale ? Et ce n’est pas la patrie qui est en danger, comme en juillet 1792 ou en juin 1940, c’est la planète.

Sachant que le respect d’une saine doctrine financière devrait conduire à financer les investissements par voie d’emprunt, et qu’on ne peut demander à un pays de répondre à une urgence létale, en respectant des critères formels trop stricts. De même qu’on ne peut motiver des gens qui ne sont pas vraiment responsables du dérèglement climatique – le français moyen est-il responsable de l’explosion démographique de l’Asie, et du désir de ses habitants d’avoir des voitures –, à l’action écologique, par une fiscalité écologique, c’est-à-dire punitive. Car si l’on rate ce rendez-vous de la transition écologique, cette guerre contre la fatalité, le respect des critères européens n’aura servi à rien.

 

Sur les objectifs de ce plan de transition écologique dont on nous rebat les oreilles, et là où l’on voit que les gilets jaunes ont quand même raison, et que l’on doit aussi leur savoir gré de nous ramener un peu sur terre … Le seul plan qui semble exister est celui de la Commission européenne, intitulé : « règlement européen relatif aux réductions annuelles d’émissions de gaz à effet de serre ». Il prévoit de réduire à l’horizon 2030 les émissions de CO2. Mais ce plan n’est pas un plan de transition écologique, ou de décarbonatation de l’économie, ou de protection de l’environnement, ou de sauvegarde de la biodiversité.  Et il ne prévoit pas son financement ; c’est dire qu’il est vide, ou que ce n’est qu’une feuille de route, et nullement un plan. Il n’a pas été élaboré de manière démocratique – les citoyens n’y ayant pas été associés. Et on ne peut considérer ce plan comme un grand Plan national, sensé engagé et la nation collectivement et chacun particulièrement. Et si c’est un plan de l’U.E., c’est bien à l’U.E. de le financer. Nos gouvernements successifs, face à une situation qu’ils nous dépeignent comme dramatique et urgente, ne se sont pas saisis de la question, et ont laissé, comme chaque fois, des fonctionnaires coupés du terrain aligner des chiffres. Clemenceau le disait pour notre pays, mais cela vaut aussi pour l’U.E. : « la France est un pays extrêmement fertile : on y plante des fonctionnaires et il y pousse des impôts ». Bien vu ! face à un problème un fonctionnaire ne sait qu’inventer ou alourdir une taxe ». Pourquoi, croyez-vous que les gilets jaunes ne font plus confiance aux politiques ? Parce que, face à un problème de cette nature, si complexe à résoudre qu’il va nous obliger à changer de modèle, si impactant pour la vie des Français, les politiques préfèrent démissionner et laisser le problème à des fonctionnaires qui ont déjà largement démontré leur incompétence, et en l’espèce, dirigés par un homme aux valeurs contestables. Le président Macron ne s’intéresse qu’à l’économie, à la croissance, c’est-à-dire à la meilleure façon d’enrichir les riches. La transition écologique, Nicolas Hulot l’a compris à ses dépens, ce n’est pas son truc ; mais c’est bien aussi pour la chancelière allemande qui peut faire tourner à plein ses centrales à charbon sans qu’Emmanuel l’admoneste.