Retour aux sources

Je crois beaucoup à la Réforme, non pas aux réformes qui ne sont que des rustines sur une chambre pourrie et qui n’ont pas d’autre but que de « tout changer pour que rien ne change », mais à ce que je qualifie de « Réforme au sens religieux du terme » ; cette idée de revenir aux sources pour retrouver la vérité virginale d’un projet qui s’est enlisé depuis trop longtemps dans des compromis qui l’ont dénaturé, et dont on ne comprend plus le véritable sens. Il en va ainsi de notre divise nationale : liberté, égalité, fraternité ; elle mériterait d’être expliquée, commentée, débattue, et pourquoi pas dans nos lycées afin de l’on retrouve derrière les mots, l’idée, l’ambition dans sa force et sa cohérence. Mais qui souhaite ouvrir la boite de Pandore de la réflexion politique critique, surtout entre les mains des plus jeunes ?

Car la formule, pour le dire trivialement, est plutôt habile, je veux dire signifiante. La liberté et l’égalité comme alpha et oméga « chrismatique »[i], de la démocratie. Et je verrai d’ailleurs la liberté plutôt comme son oméga, car c’est bien le but de toute démocratie ; d’ailleurs, un projet démocratique qui ne viserait pas à libérer les gens ne serait qu’une escroquerie politicienne. Et l’égalité comme préalable et comme moyen, est en alpha, car la démocratie est d’abord un choix, celui de l’horizontalité, le refus d’une verticalité aristocratique, royale ou jupitérienne. Mais il faut bien s’entendre sur ces notions de liberté et d’égalité, car le diable totalitaire étant dans les détails et la com étant passée par là, on a tôt fait de garder les mots, mais de leur faire dire autre chose en pervertissant les concepts qu’ils désignent.

D’abord, il n’y a de libertés qu’individuelles, le reste, c’est concept creux et tours de passe-passe. Il n’y a pas plus de liberté publique ou collective que d’intérêt général. Il n’y a que des libertés personnelles, individuelles plus ou moins communes. Quant à l’égalité, il ne faut pas la confondre ni avec la similarité ni avec un égalitarisme qui ne cherche qu’à niveler. J’en prends comme exemple, cette façon de prétendre répondre « également » aux besoins des gens. Le principe d’égalité suppose qu’on essaye d’y répondre, même si le projet est un peu vain, pour tous et de manière égalitaire, c’est-à-dire qu’on porte le même intérêt à chacun, un égal intérêt aux besoins singuliers de chacun, car chacun a effectivement ses propres besoins. Mais si donner à chacun la même chose est justifiable sur le principe de la justice, ça ne l’est pas au prétexte d’égalité.

Quant à la fraternité, que dire si ce n’est que ce principe qui est postérieur aux deux autres, est une simple survivance d’un bon théisme (ou déisme) et humanisme que ne revendique pas, mais qui ne me pose pas soucis. Car il faut se méfier en politique, et plus largement en sociologie des symboles et des concepts « religieux ». Derrière chacun se cache une entreprise « théocratique », je veux dire aristocratique et féodale donc antidémocratique. J’en donne encore un exemple, car faute de toujours illustrer les thèses ici défendues, on pourrait croire à la vanité de mon propos. Penons le concept, lui aussi tendancieux, de nation. La seule réalité démocratique est de parler de « gens ». Car évoquer la nation, c’est permettre à certains de prétendre l’incarner, ce qui est une prétention religieuse. Une nation s’incarne, les gens se représentent. La première approche est jupitérienne, monarchique ; la seconde, démocratique. Mais c’est vrai que la société française n’est pas seulement demeurée monarchiste, elle est aussi restée très féodale.

[i] Je fais évidemment référence au Chrisme constantinien

Plus d’arbres et moins d’hommes

Plusieurs fois, j’ai eu l’occasion ici de faire allusion au risque d’effondrement de nos sociétés, et chaque fois en référence aux analyses déjà anciennes de Jared Diamond, dans « Collapse – How societes chose to fail or succed ». Déjà anciennes, car la maturation et l’écriture de cette étude publiée aux États-Unis en 2005 (600 pages aux Éditions Gallimard pour l’édition française) prenant de nombreuses années, l’essentiel des thèses défendues était donc produit au tout début des années 2000, voire à la fin de la décennie précédente. Son auteur est un scientifique et enseignant américain, biologiste, physiologiste et géographe qui, après avoir étudié l’effondrement d’un certain nombre de sociétés disparues, nous livre une grille de lecture et des recommandations dans un essai très documenté, très long, trop long. Aussi, ne tenterai-je pas de résumer cette étude historique et ce travail de synthèse qui mériterait d’ailleurs une synthèse. Mais au moins puis-je livrer ce que j’en ai retenu d’opératoire.

Une étude de cas détaillée permet tout d’abord à Diamond d’identifier les 8 causes fondamentales de l’effondrement des civilisations étudiées et leurs 4 facteurs d’effondrement. Ces causes historiques ayant toutes comme résultat la destruction de l’environnement de ces sociétés, puis leur extinction. On pourrait les présenter comme le chemin octuple vers la mort, ou les 8 meilleures façons de détruire son environnement, de se tirer une balle dans le pied ou de scier la branche sur laquelle on est assis. Tout d’abord et naturellement la déforestation, puis les problèmes liés au sol ; rajoutons une mauvaise gestion de l’eau, la chasse excessive, la sur pêche, l’introduction d’espèces allogènes qui vont déséquilibrer les écosystèmes, la croissance démographique, l’augmentation des impacts humains par habitant. Évidemment, ces facteurs sont déterminants pour des sociétés d’éleveurs ou de chasseurs-cueilleurs, ce que nous ne sommes plus totalement. Et les 4 facteurs d’effondrement (et ce point est peut-être plus important encore) sont : les dommages environnementaux précédents classés, un changement climatique parfois imprévisible, du moins quand il n’a pas de cause anthropique, l’existence de voisins hostiles ou l’absence de partenaires commerciaux amicaux. En d’autres termes, les sociétés disparues étudiées ont cessé, à un certain moment, d’être autosuffisantes faute d’avoir su préserver leurs ressources vitales ou d’avoir régulé leur démographie pour l’adapter aux ressources disponibles, et elles se sont retrouvées confrontées à des changements climatiques devenus insurmontables ; et leur isolement dû à l’absence de voisins ou à des voisins hostiles, et leur manque d’échanges commerciaux qui auraient pu pallier leur perte de ressources les ont conduits à une impasse fatale. À chacun de faire des parallèles avec une forme d’actualité ou de modernité.

Après des exemples du passé, l’auteur évoque le Rwanda qui s’est effondré en 1994, et sa grille de lecture semble pertinente (déforestation, surpopulation, famine, génocide). Mais je voudrais, prolongeant les analyses de l’auteur évoquer trois réflexions parmi d’autres possibles.

 

Il y a peu d’années, je lisais que l’Afrique s’éveillait enfin, que son taux de croissance (il s’agit là du PIB) était le meilleur indicateur pour en juger et que le prochain siècle (le nôtre) serait celui du continent noir. Pourtant, si l’on utilise les outils méthodologies forgés par Jared Diamond, force est de constater que, non seulement l’Afrique n’est pas en train de s’en sortir, mais elle présente tous les critères laissant penser qu’elle a commencé à s’effondrer : surpopulation – l’Afrique est le continent qui a le plus fort taux de croissance démographique ; déforestation et destruction de l’environnement ; insuffisance alimentaire – plutôt que de favoriser des cultures maraichères traditionnelles qui nourriraient les populations, les sols africains sont utilisés à produire pour les consommateurs occidentaux ou chinois ; pas d’échanges commerciaux dignes de ce nom  – l’Afrique est pillée et par ses clients du Premier Monde et par les despotes qui la gouvernent. Et elle subit le dérèglement climatique mondial que l’on sait, et qui peut lui être fatal. L’auteur de Collapse nous décrit précisément le synopsis de cette sombre histoire : mise en place et corrélation des 4 facteurs d’effondrement puis, dans tous les cas étudiés, et cela depuis quelques millénaires (île de Pâque, Groenland Viking, civilisation Anasazi, Mayas, mais aussi le Rwanda ou Haïti), la famine, les épidémies, la guerre, le génocide, l’effondrement, l’exode.

Quand des sociétés s’effondrent, que cet effondrement est déjà engagé et attesté par ces marqueurs : famines, épidémies, guerres, génocide, les populations n’ont plus d’autres choix que de partir ou mourir sur place ; et beaucoup meurent dans leur fuite.

Les grandes migrations de ce début de siècle n’ont pas pour origine, comme on voudrait nous le faire croire, la guerre, des conflits entre Hutus et Tutsis ou entre chiites et sunnites, ou bien encore de grands manœuvres géopolitiques de recompositions impliquant la Russie, la Turquie, l’Iran, ou des guerres de religion, mais l’effondrement d’un continent, au sens où Jared Diamond a théorisé ce phénomène. L’occident, et principalement l’Europe, est confronté à un effondrement qu’elle n’a pas vu venir, ou qu’elle a laissé se produite, ou qu’elle a provoqué en pillant les ressources de ce continent perdu. C’est pourquoi nos responsabilités coloniales et post- coloniales ne nous permettent pas de nous en laver les mains ; et nous avons donc un devoir de secours vis-à-vis de ces populations ; mais gardons-nous d’importer ici toutes les causes qui conduiraient demain à l’effondrement de l’Europe. C’est tout notre dilemme, car dans tous les cas, si la question environnementale est centrale, la question démographique et d’aménagement du territoire est elle aussi critique.

 

Mais l’essentiel du propos de Diamond – ce qui m’a amené à dire que son ouvrage aurait mérité une synthèse, un « reader digest » sous la forme d’un ouvrage de 100 pages –, tient à cette question posée dans le dernier chapitre : « Que se passera-t-il lorsque tous les habitants du Tiers-Monde entreverront que le niveau de vie actuel du Premier Monde leur est inaccessible et que le Premier Monde refuse d’abandonner son niveau de vie ? » À l’époque où cette étude est parue, le rapport entre le niveau individuel de consommation et de production de déchets des habitants du Premier Monde et du troisième était de 1/30. Un rééquilibrage de ce rapport, aggravé par une croissance de la population mondiale nous conduira dans une impasse et à un effondrement, non pas national ou continental, mais planétaire, car les problèmes de pollution et de ressources seront alors posés à ce niveau. Et la question « morale » qui peut être posée, introduisant ma troisième remarque, est celle-ci : est-il moralement plus acceptable d’empêcher la mise à niveau des conditions de vie du troisième monde ou de faire décroitre absolument la population mondiale ? Voyons bien qu’un ralentissement de cette croissance des naissances, par exemple en augmentant le niveau de vie des habitants du Tiers-Monde pour atteindre un point d’équilibre au-delà de 10 milliards, nous condamne ici, en occident, à voir baisser considérablement notre niveau de vie, baisse qui augmentera de manière très spectaculaire les écarts de revenu et de patrimoine, car, dans cette affaire, les riches sauront maintenir leurs positions et laisser les autres payer la note. Diamond nous rappelle d’ailleurs avec un peu d’ironie que dans tous les cas étudiés, si les riches n’ont rien fait pour éviter la catastrophe, ils ont été les derniers à se suicider.

Et il rajoutait, il y a donc maintenant près de vingt ans : « Comment imaginer que les habitants du Premier monde conserveraient leur confort, sous la menace du terrorisme, des guerres et des maladies, et alors que croîtraient les mouvements migratoires à partir de pays du Tiers-Monde en voie d’effondrement ? »

 

Je termine par un point d’actualité. Les Echos du 16 courant titraient « Baisse de la natalité : les risques pour l’économie ». En regard, citons à nouveau l’ouvrage de Diamond : « Il est empiriquement prouvé qu’une population plus nombreuse est une croissance démographique plus forte implique plus de pauvreté, et non pas davantage de richesse ». Personnellement, j’ai toujours plaidé pour cette dernière opinion, mais je rajouterai un point important qui explique le parti pris des Echos : une population plus nombreuse implique qu’il y ait plus de flux commerciaux et financiers, donc plus d’écarts de revenus et plus d’injustice sociale, car les riches, pour l’être beaucoup, ont besoin qu’il y ait aussi beaucoup de pauvres, car leur richesse est assise sur la paupérisation du plus grand nombre. Rappelons que les 26 personnes les plus fortunées au monde possèdent ensemble plus que les 3,8 Milliards de personnes les plus pauvres – il s’agit là de capital et non de revenus.

 

Allez, encore une dernière citation pour me faire plaisir et céder à mes démons : « Mais il est un facteur clé : les valeurs religieuses. Profondément implantées, elles sont donc de fréquentes causes de comportement désastreux. Par exemple, une bonne partie de la déforestation dans l’île de Pâques résultait d’une motivation religieuse : il fallait disposer de troncs d’arbres pour transporter et ériger les statues géantes de pierre qui étaient des objets de vénération ». Tout ça, c’est de la faute du pape – on relira avec intérêt ma chronique sur l’encyclique du pape (postée en décembre 2015)

Où est le problème ?

Oui, où est le problème ? Question simple, mais fondamentale ; et qu’il faut poser, car comment soigner sans au préalable poser le juste diagnostic ?

Les gens sont dans la rue, nombreux et partout, porteurs d’un ridicule gilet fluo. Et ils affrontent des fonctionnaires de police qui les cognent durement. Il y a, visiblement, une fracture entre ces gens et l’État. Et l’on doit s’interroger sur les raisons de cette défiance qui prend souvent la forme haineuse ; s’interroger et y revenir encore. Beaucoup de Français n’aiment pas l’Etat, certains le haïssent, alors qu’il est censé travailler à un intérêt général qui, s’il existe, ne peut être que celui de ces gens. Pourquoi donc haïr un système qui défend vos intérêts ?

A cette question, on ne peut répondre en utilisant la rhétorique marxiste ou libertaire, et en évoquant simplement l’expression musclée d’un pouvoir de classe, la police de la bourgeoisie aux affaires. Je pense qu’il d’agit d’autre chose. En république, l’État est aux ordres des élus et au service des gens. J’ai peur qu’aujourd’hui, la bureaucratie étatique, c’est-à-dire les hauts fonctionnaires, ne prenne plus leurs ordres auprès des politiques, mais leur dicte la politique à suivre ; et que la bureaucratie ne soit plus au service des gens, mais d’une idéologie qui s’est développée au sein même de cette bureaucratie. Quand ce sont les fonctionnaires qui décident, et qu’ils ne travaillent qu’aux intérêts de l’État, alors, la relation de cet état avec le peuple ne peut être que problématique.

Mon médecin n’a de cesse de me dire qu’il faut écouter son corps et le ménager si l’on ne veut pas le payer cher. Notre président jupitérien serait bien avisé d’écouter le corps social, sinon, il le payera et nous serons nombreux à la payer avec lui.

Dernier point : j’ai souhaité déposer une modeste contribution sur le site gouvernemental du grand débat. Ce n’est pas possible car, en lui et place d’une contribution, on accède à un sondage foireux.

De qui se moque-t-on ?

Cadeau aux Gilets jaunes

L’actualité, si imprévisible, aura fait de cette année 2018 une année politique, redonnant des couleurs, en l’occurrence jaune, à l’idée de peuple, et nous montrant à quel point le roi était nu.

Sous François le troisième, d’ailleurs comme déjà sous Nicolas 1er (dit le petit), on parlait beaucoup d’un système à bout de souffle et de la nécessité d’inventer une sixième république. Et puis, le Messie biblique est venu ; et Emmanuel a réalisé le miracle de « tout changer pour que rien ne change », faisant passer cette idée de Réforme au rang de fantasme désuet et passablement ridicule. Et puis, et puis, de manière imprévue, impromptue et impertinente, le diable étant dans les détails de l’histoire – je veux dire que les gens sont, pour le système, un simple détail ; me rappelant la formule de Brecht « Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple ! » –  les choses se sont grippées et quelques-uns, jokers habillés d’un gilet fluo ridicule, ont repris cette idée de changer de système, de promouvoir le RIC – comprendre Référendum d’Initiative Citoyenne. De leur point de vue, il faudrait donc refonder, amender, sans doute inventer une nouvelle constitution. Mais, entendant un constitutionnaliste défendre celle de la cinquième, je me faisais cette réflexion que ces doctes savants n’avaient tous connu que cette république-ci, et que leurs opinions ne pouvaient donc que s’en trouver faussées. Et puis je pense que chacun est à même d’imaginer bien d’autres systèmes, sur un rond-point ou sous les ors des palais de la République. Et la période des fêtes s’y prêtant, le champagne clarifiant l’esprit, le rendant plus pétillant, plus audacieux, j’invite chacun à jouer en famille au petit constitutionnaliste, un jeu sans règles, puisque l’invention des règles est justement l’objet de ce jeu.

 

Quel est donc le problème évoqué par les Gilets jaunes ? Le pouvoir serait loin du peuple qui serait tenu à l’écart de tous les centres de décision, et que l’on ignorerait et mépriserait. Mais, c’est vrai, où est le problème ? Après tout, les Russes ou les Turcs s’en accommodent bien et en redemandent, et comme on me le fait souvent remarquer : « tant que nous n’en sommes pas arrivés au point de la Corée du Nord, on n’a pas le droit de se plaindre ». Jouons quand même…

 

La démocratie représentative n’est pas la démocratie, mais admettons néanmoins que l’on ne puisse pas se passer de représentants et que cette forme si imparfaite de démocratie soit ce que nous pouvons espérer de mieux. Notre problème est bien que nos représentants ne nous représentent pas. Ce problème étant inhérent au système des partis et c’est une vielle histoire. Hannah Arendt le remarquait dans les années 60 « Les partis, en raison du monopole de la désignation des candidats qui est le leur, ne peuvent être considérés comme des organes du Peuple, mais, au contraire, constituent un instrument très efficace à travers lequel on rogne et on domine le pouvoir populaire ».

Tant que les représentants des gens ne les représenteront qu’en principe, mais jamais dans les faits, nous ne serons pas une démocratie, si médiocre soit-elle, mais une aristocratie. Un régime de partis n’est pas une République démocratique, malgré ce que les hommes et les femmes de partis en disent. Et force est de constater que nos élus ne sont ni représentatifs ni des représentants ; alors qu’ils devraient penser, sentir, vivre comme les gens, ils vivent « hors sol ». Et peut-être doit-on reconnaître un certain bon sens à ces Gilets jaunes qui posent ainsi le problème.

 

Pour un constitutionnaliste, deux solutions au moins sont envisageables : la première, facile à mettre en œuvre, défendue depuis longtemps par des progressistes, est de prévoir l’élection par tirage au sort d’un nombre significatif de députés ; 30 % pouvant être un minimum, voire un optimum. La seconde solution, plus complexe, est de construire un système où les députés se retournent régulièrement vers leurs électeurs pour clarifier leur mandat avant de voter les lois. Ce système du « mandat impératif » est effectivement plus lourd. Il suppose que l’agenda de l’Assemblée soir connu l’année précédente, arrêté par exemple au dernier trimestre civil, pour que les députés, au premier trimestre de l’année suivante, travaillent dans leur circonscription, y organisent des débats et des sondages pour se faire préciser par leurs électeurs leur volonté, la volonté du peuple d’ici. Ils peuvent alors, à la date d’ouverture de la session parlementaire, se prévaloir d’un mandat clair, et porter la parole de leur base.

 

Où l’on voit que le problème, c’est bien le verrouillage du système par les partis politiques, des partis dont les gens ne veulent plus. Nous ne sommes donc pas au bout de la crise de démocratie.

Noël, Noël !

Dérèglement climatique ou pas, le père Noël revient nous visiter dans quelques jours, un peu avant les pompiers avec leurs calendriers. Il faut sans doute consentir de bonne grâce à ces rituels saisonniers. Il n’y a plus de saisons !, mais la vie continue. Je n’aime pas beaucoup les fêtes de Noël, trop peu enclin à me prêter aux rites, surtout quand le Marché nous enjoint de consommer, d’acheter absolument des gadgets qui décevront nos enfants trop gâtés, et qu’ils délaisseront sous peu. Mais il faut bien soutenir le PIB, c’est-à-dire payer de la TVA. Je trouve sur un site (www.alliancy.fr) les chiffres suivants – extraits d’un rapport « CRR annual report 2017 » –, qui ne concernent que la France de 2017 : 68,14 Milliards d’euros de dépenses prévisionnelles pour Noël, dont 19,70 pour le commerce en ligne et sur mobiles, et un budget cadeau de 320 € par ménage. C’est dire – si je peux endosser ici, non pas la houppelande rouge de père Noël, mais celle, plus sombre de père Fouettard – que Noël est d’abord une machine à détruire la planète, à enrichir la Chine, à faire le bonheur d’Amazon, à faire rentrer dans les caisses de Bercy, compte tenu de la TVA sur les jouets et autres frais, une centaine d’euros par ménage. Merci petit Jésus ! Soutenir Noël est donc une cause nationale, et chinoise – ce grand et beau pays des droits de l’homme –, et nous avons ici le devoir civique de consommer, voire de nous enivrer. On remarquera d’ailleurs que ce sont les pauvres qui, à cette occasion, consomment le plus ; au moins relativement.

Mais cessons de morigéner, et après Noël et Fouettard, ne passons pas le costume de l’autre petit barbu, Grincheux, même si une chronique, en ce temps si particulier, se doit d’être un peu puérile.

 

Noël, c’est la fête, les cadeaux, les jeux de société. De mon point de vue, ce sont les meilleurs cadeaux à offrir, car, par définition, ils n’ont d’intérêt et ne produisent de plaisir qu’en société. Les autres jeux sont souvent trop solitaires, et favorisent nos penchants solipsistes, un peu comme la masturbation – pour rester sur le registre de la puérilité, mais je pense ici à la philosophie qui en est une, par d’autres voies.

Et bien que j’aie toujours adoré les mécanos – toujours ce goût des constructions conceptuelles – je préfère ces jeux de société qui miment la vie : les jeux de cartes, celui de l’oie, le Monopoli. Le jeu de l’oie est très ancien – début XVIe, indémodable, et si clair dans cette façon de figurer un chemin de vie : un pas en avant, deux en arrière, et cette façon de le jouer des dés, symboles si purs et si carrés d’un fatum facétieux.

 

Et pour les plus âgés, je regrette un peu, actualité inspire, ne pas avoir trouvé en supermarché le jeu du petit constitutionnaliste. Après tout, si le Monopoli a pour vocation à former des hommes d’affaires, voire à venger tous ces ratés du business que nous sommes dans la vie, on aurait pu distribuer aux gilets jaunes, ce jeu de grand afin qu’ils imaginent cette nouvelle république que chacun appelle de ses vœux.

Promis ! Si, cette fin de semaine, je trouve cette jolie boite barrée de jaune, nous l’ouvrirons ensemble pendant les fêtes, au moins pour prolonger encore un peu le jeu, avant le saut dans une nouvelle année et le retour aux choses sérieuses avec ou sans la gueule de bois.

Ma peur de la violence

Nous sommes tous interpellés, touchés par la façon présente dont notre république est chahutée ; les uns furieux d’être empêchés de circuler et de vaquer librement à leurs occupations, les autres engagés ou solidaires à différents niveaux de cette mobilisation générale dont personne ne connaît l’issue. On peut être enthousiastes ou effrayés, emportés par l’hystérisation générale ou figés par la crainte ; on peut prétendre l’avoir prévu ou s’avouer sidéré par l’inattendu. De toute façon, l’évènement, ou les événements, comme on le dit pour 68 s’imposent à nous, captent l’attention, et sont l’objet de presque tous les discours.

Et chacun fait écho à l’une des trois questions essentielles posées par les Gilets jaunes : justice sociale, question démocratique, transition écologique. Et chacun de s’en saisir selon sa sensibilité, sa situation personnelle, son niveau de conscience politique. Je voulais, moi, aujourd’hui et ici, évoquer la question de la violence et essayer de la comprendre.

Tout d’abord, il n’est pas question de l’excuser, ou d’en rejeter la responsabilité à qui que ce soit. La personne violente est responsable de sa violence, que cette personne soit une personne physique, ou une organisation, une institution. Et si la violence de l’un provoque celle de l’autre, chacun est responsable d’avoir provoqué ou d’avoir répondu ainsi à la provocation. Et essayer de dénouer les fils, de comprendre les processus, ne conduit ni à les accepter ni à les justifier.

Deux choses m’ont surpris : l’irruption de la violence dans le paysage automnal et sa force. Et je voudrais mettre de côté la problématique des groupuscules irrécupérables qui « cassent pour casser », pour m’intéresser à ce que j’appellerais « la violence ordinaire », celle d’un certain nombre de Gilets jaunes dans des circonstances particulières.

Si l’éruption de cette violence sidère, comme un volcan qu’on croyait éteint, c’est qu’elle révèle une réalité masquée par un discours mensonger, un discours politiquement correct, mais mensonger. Nous serions un peuple heureux et chanceux de vivre dans le meilleur des mondes possibles ; et je pense ici moins à Huxley qu’à Fukuyama. Nous vivrions sur un continent prospère, en paix, jouissant pleinement du confort de la société de consommation, de la paix garantie par l’E.U., et un peu par l’Otan, protégés par un État-providence attentif au respect des droits de l’homme – Respect, respect… Quel est d’ailleurs la parole officielle qui ne bave pas le respect à longueur de discours ? Nous serions, si cette métaphore m’est permise, comme des moutons dans le pré, ou plutôt comme ces chats qui dorment au coin du feu ; des chats gras et castrés – retour au meilleur des mondes, mais bien à celui d’Huxley. Et nos dirigeants, dévoués et intègres, seraient choisis parmi l’élite, et seraient donc ce qui se fait de mieux, intellectuellement et moralement, la figure d’Emmanuel Macron en son palais élyséen, jeune, beau, riche, énarque, ancien banquier, modèle absolu et absolument désirable : Jupiter sortant de la cuisse de Jupiter, surhomme au-dessus des hommes, monarque par la grâce de la république. Qu’on se souvienne de son sacre, le 7 mai de l’an passé : le Louvre, la pyramide, « l’Ode à la joie ».

Les Gilets jaunes nous ramènent sur terre, à une réalité d’une autre nature, et c’est peut-être la première vertu de ce mouvement : les masques tombés, les visages grimassent ; arrachés les tentures brodées de pourpre et d’or, les murs se montrent lézardés et suintant une humidité malodorante ; les barrières aux couleurs gaies arrachées, ce sont des masures et des tas d’ordures qu’on aperçoit. Dès que le corps de la république est nu, on est choqué de découvrir sous les habits de cérémonie, un corps qui ne sent pas bon.

La France est en guerre et l’Europe n’est pas si sûre. L’État est liberticide, inquisiteur, et ne nous protège pas. Nos élites sont, pour certaines corrompues ou prévaricatrices, pas toutes évidemment, pour d’autres, d’une extrême incompétence, et l’Ena n’est pas idéologiquement neutre. Les gens ne font plus confiance au Système ; malheureusement, et ils ont raison. La France est de plus en plus ouverte à un monde chaotique, violent ; et les élites nous expliquent avec condescendance que cette ouverture est notre avenir. Les Français sont non seulement inquiets, pour certains malheureux, stressés, mais surtout désespérés, et quotidiennement humiliés par le pouvoir. Oui, car ce respect que j’évoquais dans les bouches officielles n’est que la façon politiquement correcte, convenue, de cacher son mépris. Et le désespoir, à la hauteur de tous ces mensonges, s’exprime violemment, dans une apostasie républicaine de plus en plus radicale. Ils ont perdu la foi en la république, et le font payer au Président qui paye pour un demi-siècle de dérives autocratiques et de mépris des gens. Il paye pour les autres et s’en est presque immoral, injuste, indécent ; des insultes et des menaces ont été proférées, j’en ai honte.

 

Pour illustrer ce mépris, et ces mensonges, faisons retour au préambule de notre constitution (en fait ce sont les articles 1 et 2 que je cite pour partie) et à deux déclarations de principe : La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ; sa devise est « Liberté, égalité, fraternité ». Et regardons les choses en face, dans leur triste nudité, et précisément les évolutions depuis un demi-siècle. La France n’est pas vraiment laïque, et le Président Macron avait pour projet de corriger la loi de 1905 pour abaisser cette laïcité. Mais ce n’est pas le débat d’aujourd’hui. Elle n’est pas démocratique, et les Gilets jaunes se plaignent de ce que le pouvoir est loin d’eux, et décide sans le peuple, et contre le peuple. Et rappelons que le Président avait pour projet de réformer la constitution, comme Erdogan le fit chez lui, et pour lui. Elle n’est pas sociale, et ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les chiffres qui mesurent régulièrement l’accroissement de l’écart de revenus entre les riches et les pauvres ; et on sait quelle est la politique du Président et pour qui il travaille. Notre société est de moins en moins libre, l’administration rabotant chaque jour les libertés individuelles à coup de normes, de règlements, d’interdits, punissant les Français comme des gamins. Elle est, très objectivement, de moins en moins égalitaire. Quant à la fraternité ! la société est de plus en plus communautarisée et ghettoïsée, et si une partie significative de la population devient xénophobe, c’est parce que nos élus n’ont jamais voulu ou su gérer les flux migratoires, ont accepté que les immigrés refusent de s’assimiler, et ont bradé notre identité. On se souvient même des efforts faits par certains hommes politiques pour permettre à des enfants d’immigrés de conserver leur culture propre.

 

Mais cette violence, dont les causes sont réelles, est aussi due à la violence de nos sociétés, des médias, dont la mise en scène de l’émotion, et principalement, justement, de la violence, réelle ou fictionnée, fait partie du modèle économique. Et le marché, de plus en plus malhonnête, est, lui-même, extrêmement violent. Et la violence de l’État, faut-il y revenir ?

 

Je suis inquiet pour notre avenir, car je ne vois pas de vraie sortie de crise, et aucun leader, assez intègre, assez charismatique, assez désintéressé, assez généreux, pour redonner confiance aux Français, quitte à leur promettre du sang et des larmes. Mais j’espère pouvoir, en relisant cette chronique dans quelques mois, me moquer de ces mots, de ce pessimiste d’aujourd’hui. Je l’espère vraiment.

Fiscalité écologique

Tout dialogue suppose un accord sur un certain nombre de préalables sémantiques, sur le sens communément entendu des mots échangés et la pertinence de certains concepts et notions. Concrètement, et pour rester encore un peu sur quelques réflexions politiques tirées par l’actualité, s’il est urgent d’avoir un débat citoyen sur cette transition écologique tellement nécessaire et urgente, je ne comprends pas, par contre, pourquoi il faudrait débattre d’une « fiscalité écologique », alors que ce concept est pervers et inacceptable en soi. En effet, si un plan de transition doit être mis sur la table, ses trois composantes principales seront : son contenu, à savoir là où l’on souhaite aller, et cela exprimé clairement – et aujourd’hui, c’est loin d’être clair –, son échéancier – je ne suis pas sûr d’avoir compris si l’on parle d’une transition qui va durer le temps de ce quinquennat, ou si c’est un plan sur 10, 20 ou 50 ans –, et son financement ; ce dernier point n’étant pas des moindres : combien cela va-t-il coûter au pays ? –  1 à 2 % de son PIB ? et pendant combien de temps ?

Et comment cela sera-t-il financé ? Et je le répète, cette transition doit être financée solidairement par la nation, et non par une catégorie de Français, encore moins par un jeu complexe et obscur de taxes. Et ce gros investissement, s’il est financé par l’emprunt, ne peut être intégré au calcul permettant de vérifier le respect des contraintes budgétaires européennes. Si le pays était en guerre, envahi par la Suisse, et qu’il fallait produire un effort de guerre considérable, se soucierait-on du respect des critères, ou n’appellerions-nous pas plutôt à la mobilisation générale ? Et ce n’est pas la patrie qui est en danger, comme en juillet 1792 ou en juin 1940, c’est la planète.

Sachant que le respect d’une saine doctrine financière devrait conduire à financer les investissements par voie d’emprunt, et qu’on ne peut demander à un pays de répondre à une urgence létale, en respectant des critères formels trop stricts. De même qu’on ne peut motiver des gens qui ne sont pas vraiment responsables du dérèglement climatique – le français moyen est-il responsable de l’explosion démographique de l’Asie, et du désir de ses habitants d’avoir des voitures –, à l’action écologique, par une fiscalité écologique, c’est-à-dire punitive. Car si l’on rate ce rendez-vous de la transition écologique, cette guerre contre la fatalité, le respect des critères européens n’aura servi à rien.

 

Sur les objectifs de ce plan de transition écologique dont on nous rebat les oreilles, et là où l’on voit que les gilets jaunes ont quand même raison, et que l’on doit aussi leur savoir gré de nous ramener un peu sur terre … Le seul plan qui semble exister est celui de la Commission européenne, intitulé : « règlement européen relatif aux réductions annuelles d’émissions de gaz à effet de serre ». Il prévoit de réduire à l’horizon 2030 les émissions de CO2. Mais ce plan n’est pas un plan de transition écologique, ou de décarbonatation de l’économie, ou de protection de l’environnement, ou de sauvegarde de la biodiversité.  Et il ne prévoit pas son financement ; c’est dire qu’il est vide, ou que ce n’est qu’une feuille de route, et nullement un plan. Il n’a pas été élaboré de manière démocratique – les citoyens n’y ayant pas été associés. Et on ne peut considérer ce plan comme un grand Plan national, sensé engagé et la nation collectivement et chacun particulièrement. Et si c’est un plan de l’U.E., c’est bien à l’U.E. de le financer. Nos gouvernements successifs, face à une situation qu’ils nous dépeignent comme dramatique et urgente, ne se sont pas saisis de la question, et ont laissé, comme chaque fois, des fonctionnaires coupés du terrain aligner des chiffres. Clemenceau le disait pour notre pays, mais cela vaut aussi pour l’U.E. : « la France est un pays extrêmement fertile : on y plante des fonctionnaires et il y pousse des impôts ». Bien vu ! face à un problème un fonctionnaire ne sait qu’inventer ou alourdir une taxe ». Pourquoi, croyez-vous que les gilets jaunes ne font plus confiance aux politiques ? Parce que, face à un problème de cette nature, si complexe à résoudre qu’il va nous obliger à changer de modèle, si impactant pour la vie des Français, les politiques préfèrent démissionner et laisser le problème à des fonctionnaires qui ont déjà largement démontré leur incompétence, et en l’espèce, dirigés par un homme aux valeurs contestables. Le président Macron ne s’intéresse qu’à l’économie, à la croissance, c’est-à-dire à la meilleure façon d’enrichir les riches. La transition écologique, Nicolas Hulot l’a compris à ses dépens, ce n’est pas son truc ; mais c’est bien aussi pour la chancelière allemande qui peut faire tourner à plein ses centrales à charbon sans qu’Emmanuel l’admoneste.

Illégalité et illégitimité

Je ne sais comment évoluera le mouvement des gilets jaunes et par quelles récupération ou répression il s’achèvera. Ce qui apparait déjà clairement, et tristement, c’est son essoufflement et son incapacité à se structurer et à clarifier sa ligne. Néanmoins, après « nuit debout », mouvement auquel il s’apparente et auquel il s’oppose radicalement, les choses ne pourront en rester là, et son échec créera inévitablement une énorme et dangereuse frustration. En effet, quelque chose de très puissant s’est passé, non pas une révolution, mais une révolte, et il est remarquable que cela se passe en France. J’en appelais hier au devoir de désobéissance civique et j’y reviens. Je pense que la forme la plus aboutie de citoyenneté, face à un pouvoir illégitime, c’est l’objection de conscience. Et je distingue bien illégitime et illégal. Car nos élus, évidemment, Président en tête, l’ont été de manière parfaitement légale, mais tout pouvoir, qu’il soit élu ou non, est fondamentalement illégitime dans un pays non démocratique. Et ce que les gilets jaunes nous disent, violemment, c’est bien ce que chacun sait : le peuple est tenu très loin des lieux de prise des décisions qui le concernent, et par la bureaucratie qui s’est emparée de tous les leviers de gouvernement et par des représentants qui ne sont plus que les mandataires des partis politiques, et qui n’ont plus de contacts avec les réalités populaires. Notre pays est donc trop loin de la démocratie.

Trois dossiers doivent être rouverts et négociés avec le peuple (tout le peuple), quitte à en passer par le référendum, mais le Président y est-il prêt ? La question de la justice sociale, ce que les gilets jaunes désignent comme « question du pouvoir d’achat », mais qui est en fait la question de la fiscalité : quel niveau raisonnable de prélèvements obligatoires, prélevés comment et où, et pour faire quoi ? En second lieu, la question de la démocratie et de la représentation populaire. Et on ne fera pas l’économie d’un débat sur l’intégration européenne, comme projet antidémocratique d’éloignement des gens des sources du pouvoir. Enfin, la question de la transition écologique, car cette transition, il faudra bien la faire ; mais comment ? Quel est le plan, sur combien d’années, combien ça coûte – peut-être un pognon de dingue – et comment la financer ? Mais il est clair qu’il appartient à la nation de faire l’effort, et non, par le biais d’une taxe, à une catégorie de personnes : les automobilistes, les ruraux, les pauvres, les riches. Et imaginer que l’on pourra faire ce type d’investissement sans changer de modèle et en respectant les critères budgétaires européens, est une folie, ou une escroquerie intellectuelle ; la situation climatique est trop critique, les efforts trop immenses. On ne saura répondre avec des moyens ordinaires à une situation extraordinaire, et on ne peut que regretter que ces gouvernements que les gilets jaunes fustigent n’aient rien fait pour nous donner les moyens d’aborder cette difficulté autrement que dans les conditions désastreuses qui sont, aujourd’hui, celles du pays.

Sur ce problème d’illégitimité, si grave que j’y reviens : quand un mouvement emporte une telle adhésion (les ¾ de la population) – et je sais bien qu’il s’agit d’un instantané qui ne peut durer –, et que ces acteurs nous disent qu’ils ne veulent entendre parler ni des partis ni des syndicats, alors, on peut déclarer, sans démagogie, que les élus sont illégitimes. Et cet écart entre le légal et le légitime, ruine l’état de droit. Et qu’est-ce que la république si ce n’est l’état de droit ?

Il convient donc de restaurer au plus vite la République et de faire à nouveau coïncider le légal et le légitime. Sinon, ce sera le non-droit, c’est-à-dire le droit du plus fort, la violence, le désordre.

Il faut donc retrouver un ordre républicain serein, pacifique, démocratique. Le Président n’a donc que trois options : soit gagner du temps et attendre que les gilets jaunes se déconsidèrent eux-mêmes, perdent leur légitimité et soient lâchés par l’opinion publique, et que tout rentre « naturellement » dans l’ordre ; soit assumer son illégitimité et tenir le pays dans un système de plus en plus policier et totalitaire – en 68, de Gaulle était parti rejoindre l’armée en Allemagne ; soit dissoudre l‘Assemblée dans l’espoir de reconstruire une représentation légitime, en appelant la nouvelle assemblée à se faire constituante et accoucheuse d’une nouvelle république. Trop solutions qu’il doit avoir en tête : les paris sont ouverts. Mais le Président est un homme de conviction qui compte bien mettre en œuvre un certain projet idéologique qui n’est pas celui des gilets jaunes.

Qui sème la violence finit par récolter la violence et la mort

Qui sème la violence institutionnelle voit pousser la désespérance et finit par récolter la mort et la violence.

Les gouvernements qui se succèdent en France depuis de trop nombreuses décennies sèment la violence ; celui de M. Macron, sans être pire, ne fait pas autrement.

Ce samedi, on en a vu le terrifiant résultat ; et je ne doute pas qu’en réponse à la violence inadmissible des casseurs, M. Castaner castagne et que le gouvernement d’Emanuel Macron poursuive dans la même voie : connivence avec les nantis, mépris des plus faibles, allégement des charges des plus fortunés, alourdissement des prélèvements des plus pauvres, démagogie permanente. On se méprend souvent sur la violence et sur l’autorité, et pour paraphraser Hannah Arendt, je rappellerai ce que la politique nous démontre malheureusement quotidiennement : Mensonge et violence sont ruine de l’autorité ; la communication commençant là où finit la com.

 

Augmenter la fiscalité des retraités au prétexte de solidarité générationnelle, alors que la solidarité ne semble pas s’opposer à l’allégement de l’ISF, est d’une grande violence. Justifier les cadeaux aux riches par un prétendu effet de ruissèlement est aussi d’une grande violence, et avoir raboter aussi faiblement que ce soit les APL, encore et toujours… Car c’est tout le problème de la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Si l’on pouvait l’isoler à fin d’analyse, elle paraitrait bien commune, bien dérisoire cette goutte d’eau, sans doute plus petite que bien d’autres. Mais, c’est elle qui fait déborder le vase. Aussi innocente soit-elle, elle se montre, par ces effets disproportionnés, d’une grande violence. Avoir ramené la vitesse sur les routes secondaires à 80 km/h, où est le problème ? Certains diront, surtout les urbains, que c’est un détail, après tant de mesures de ce type ! Et bien justement, c’est une de ces gouttes d’eau modestes, mais d’une extrême violence qui, dans un contexte particulier, stigmatise, humilie, et fait une démonstration éclatante : la bureaucratie souhaitait ce nouvel interdit, le peuple n’en voulait pas. Le sujet n’était pas politique et, au bout du compte, de si peu d’importance. Une fois de plus, le gouvernement a choisi, pour la bureaucratie, contre le peuple, c’est-dire a nié la démocratie, et l’a justifié par « l’intérêt des gens », suprême démagogie. Dans le contexte, c’était violent, comme une goutte de trop dans un vase trop plein.

Le gouvernement a montré là son manque d’autorité : incapable de s’opposer à l’administration, incapable de retenir M. Hulot, incapable de retenir M. Colomb. Demain, M. Castaner pourra cogner. Tout déploiement de force est l’aveu d’un manque d’autorité, et pourtant, dans le cas présent, l’État ne peut pas se dérober. L’autorité est un crédit. Ce gouvernement Macron n’en a plus ; cela ne me réjouit pas et m’effraierait plutôt. La confrontation de la rue avec la police est le pire des scenarii.

 

Que peut-on aujourd’hui espérer ? Je n’en sais rien, si ce n’est que les gilets jaunes dont le combat est légitime, la désespérance réelle, prennent leurs responsabilités et trouvent d’autres moyens d’action, sinon tout ce mouvement de sympathie, de soutien, va refluer très vite. Piller des magasins, brûler des immeubles, casser du flic n’est pas une solution ; et même si l’on ne doit pas assimiler les jaunes aux casseurs, recréer la possibilité d’un tel chaos reviendrait à faire la courte échelle aux radicaux les plus violents. Il faut inventer une forme nouvelle et contemporaine de désobéissance civique non violente.

Oui, j’écris « civique » quand d’autres penseraient « civile ». Dans le contexte, la désobéissante peut être un acte civique. Il faut se souvenir des leçons et de La Boétie et de Thoreau, de Gandhi ou de Luther King ; et pourquoi pas du Jésus des évangiles, personnage si peu chrétien et tellement subversif. Manifestons notre désaccord de manière jouissive, festive, non-violence, je dirais aimable. Refusons toute médiation des corps intermédiaires qui font partie de l’appareil d’État jacobin et se sont donc disqualifiés. Cessons de bloquer l’économie, les commerçants ont aussi le droit de vivre. Traitons l’État par le mépris, c’est-à-dire comme il nous traite ; cessons de consentir à cette prétendue démocratie qui n’en est pas une ; témoignons de notre désir d’autre chose : une fraternité, une solidarité, un gout de la simplicité et de la vérité ; Arrêtons de voter pour ça, ou glissons dorénavant dans les urnes dans bulletins barrés d’un fluo jaune.

 

Le Jésus de l’évangile qu’importe qu’il s’agisse d’un personnage historique ou d’une personnalité fantasmée nous dit (je résume) : « Ne répondez pas à la violence par la violence, et rendez à César ce qui est à César ». C’est la première leçon. Quinze siècles plus tard, un jeune homme d’une vingtaine d’années, La Boétie, écrit ces mots : « Ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude ». Quant à Thoreau, philosophe américain du XIXe siècle, il confesse dans un court texte où il appelle au « devoir de désobéissance civique » : « Je ne demande pas d’emblée « point de gouvernement », mais d’emblée, un meilleur gouvernement. Que chacun fasse connaître quel genre de gouvernement commanderait son respect, et ce sera le premier pas pour l‘obtenir ». Oui, il est grand temps que les gilets jaunes s’organisent et s’expriment de manière cohérente. Et si j’ai cité Gandhi ou Luther King, c’est qu’ils ont su triompher, par la désobéissance civile, dans un combat très inégal et j’ai retenu cette formule du second, comme une réponse aux « concessions » du gouvernement macron : « La vraie compassion ce n’est pas jeter une pièce à un mendiant ; c’est comprendre la nécessité de restructurer l’édifice même qui produit des mendiants ».

Les gilets jaunes ne sont pas de taille à affronter par les armes un État riche, déterminé, armé jusqu’aux dents disposant d’une armée moderne et de services de police, de gendarmerie, de surveillance, extrêmement bien équipés et entrainés. Il faut donc mener d’autres combats, sur d’autres terrains, entrer en résistance de manière déterminée et pacifique, et être prêt à un combat long et difficile.

Que chacun prenne ses responsabilités.

Yascha Mounk, entre lumières et ombres

Les médias libéraux ne voient que par lui et font tous la promotion de son dernier ouvrage : « Le peuple contre la démocratie » ; et le Figaro d’en appeler à « l’ouvrage passionnant » ! C’est peut-être trop élogieux pour une étude qui, bien qu’extrêmement fouillée – c’est sa première qualité –, n’apporte rien de très novateur au débat d’idées qu’elle entretient néanmoins comme un combustible de qualité. Il mérite donc largement d’être lu, médité, discuté, et sans doute d’être chroniqué, car il a déjà trouvé sa place dans les ouvrages de référence. Mais ce texte, très marqué par la culture politique américaine, se découvre entre ombres et lumières.

 

Yascha Mounk, puisqu’il s’agit de lui, est un jeune universitaire germano-américain qui enseigne à Harvard. C’est un disciple de Francis Fukuyama, journaliste comme lui, et leurs ouvrages – je fais évidemment ce parallèle avec « La fin de l’histoire et le dernier homme » – sont, structurellement et idéologiquement, proches. Ils défendent en effet la même vision, discutable à plus d’un titre, à savoir que la démocratie libérale serait la forme idéale et la plus achevée de la politique, et, corolairement, que l’Occident serait la civilisation la plus aboutie et la fin de l’homme. Fukuyama l’affirmant explicitement quand Mounk le dit implicitement en refusant d’imaginer la simple possibilité du dépassement de la démocratie libérale. Évidemment, et ce n’est pas la moindre des difficultés, il faut accepter le vocabulaire de Mounk et les contraintes de sa traduction. Ainsi, quand il écrit « démocratie », il entend « représentation parlementaire », et nullement « gouvernement du peuple par le peuple », et par « libéralisme », « défense des libertés publiques », bien qu’il préfère dire « défense des libertés individuelles ». C’est une des parts d’ombre du texte, cette difficulté sémantique qui ne clarifie pas et oblige à une permanente gymnastique linguistique. Que dire de plus pour le présenter ? Que l’auteur fait partie d’un think tank américain, New America, qui dispose d’un budget de plusieurs millions de dollars pour défendre des idées libérales ? Que ce livre fait d’abord écho à une actualité états-unienne – l’élection de 2016 –, mais questionne plus largement les évolutions politiques occidentales et « la montée des populismes », notamment en Europe ? Et la thèse défendue est la suivante – je la reformule à ma façon : Prospérant sur l’échec de la démocratie libérale et la déception des peuples, des leaders « populistes » proposent de alternatives autoritaires que les peuples saisissent, ou risquent de saisir, sans voir qu’ils ont tout à y perdre, leur chemise et leur liberté. Mais si la thèse est peu contestable, ses conclusions devraient faire débat, et notamment cette façon d’enfermer le lecteur dans ce choix dialectique entre la peste et le choléra, un libéralisme constitutionnel antidémocratique (on peut penser à Macron) et une démocratie populaire illibérale (Le Pen ou Mélenchon).

 

Dans cet ouvrage, Mounk suit donc une démarche proche de celle de Fukuyama : constater et décrire le fait populiste comme révélateur d’une double crise de la démocratie libérale, économique – je cite : « L’effet combiné du ralentissement de la croissance et de l’augmentation des inégalités a conduit à la stagnation du niveau de vie de la majorité de la population », et politique : « Notre système politique promettait de laisser le peuple gouverner. Mais, en pratique, il ignore la volonté populaire avec une fréquence désarmante. Sans que la plupart des politologues s’en aperçoivent, un système de libertés sans démocratie a pris le dessus ») ; en faire une analyse, pertinente, mais de mon point de vue, trop peu développée – je le cite à nouveau : « En Occident, les trois dernières décennies ont été marquées par le rôle croissant joué par les tribunaux, les administrations, les banques centrales et les institutions supra nationales. Dans le même temps, on a observé l’augmentation rapide de l’influence des lobbyistes, des dépenses électorales et de l’abime séparant les élites politiques du peuple qu’elles sont supposées représenter. Tout cela ensemble, cela a conduit dans les faits à isoler le système politique de la volonté populaire » ) ; conclure en défendant une forme de statu quo politique, comme si l’analyse des faits rapportés en appelait de manière logique et incontournable à la solution qu’il appelle de ses vœux et qui se résume donc à peu de choses : corriger à la marge ce qui coince, mais surtout, défendre et renforcer le système actuel ; en fait, faire du macronisme, une forme de conservatisme qui se prétend progressiste (je cite à dessein ce qui ne peut que choquer un progressiste, et qui est évidemment écrit avec comme arrière-pensée, le duel Clinton Trump : « En fin de compte, la seule protection sûre contre le populisme reste de leur barrer la route du pouvoir. Aussi peu attirant que cela puisse paraître aux yeux des militants de faire campagne pour un parti du centre, joindre un mouvement politique qui possède des chances réelles de succès reste l’une des meilleures manières de se battre pour la démocratie ».

 

La partie la plus intéressante du livre, qui donne raison au Figaro quand il parle d’un ouvrage passionnant, est bien constituée par ses deux premiers tiers : une description rigoureuse de situations, appuyée sur une documentation précise, statistiques à l’appui, éclairante, car abondante et assez exhaustive, de la « crise de la démocratie libérale » – de mon point de vue, de sa faillite. Et ce travail de recherche, très universitaire, est sans reproche ; et il donne la mesure de ce que l’on nomme populisme, et qui reste un phénomène occidental. Et si l’on devait s’en tenir à ce laborieux travail de recherche et de synthèse, un excellent travail de thèse ou de postdoc, on ne pourrait que louer l’ouvrage et son auteur. Mais, prolongeant ces constats, on s’attendrait à une analyse des faits plus poussée, qui, idéalement, aurait pu croiser les regards de l’historien, du sociologue, de l’économiste. Et on ne peut qu’être frustré de ne voir que par les yeux du politologue qui ne prend pas toujours suffisamment la peine de définir les concepts qu’il convoque : démocratie, populisme, nationalisme, humanisme ; qui mésuse parfois de ces termes ou crée le malentendu, et bâcle un peu l’analyse. Comme si l’essentiel était d’aller sans plus de détours au message idéologique qu’il veut faire passer, et qui n’est que le message politiquement correct qu’on entend en France depuis l’élection présidentielle de 2002, et qui constitue aujourd’hui une part essentielle du discours d’Emmanuel Macron : « Il faut, coûte que coûte, faire barrage au Front National et, quelles que soient les carences et les dérives du système, voter encore et à nouveau pour le système ». Qu’il me soit permis ici de dire que, bien que militant anti frontiste, je refuse de me laisser enfermer dans ce choix fatal qui désespère les gens et alimente le populisme.

Mais rendons grâce à Mounk de donner de manière synthétique les raisons de l’épuisement de la démocratie libérale : « Pourtant, la croissance récente du nombre de bureaucrates et l’extension de leur rôle sont sidérantes. Au cours du XXe et du début du XXIe siècle, le nombre de fonctionnaires a pulvérisé tous les records et l’ampleur de leur influence s’est immensément étendue. De sorte que le degré auquel les politiques publiques sont décidées par les représentants élus du peuple a été réduit de façon significative ». Mais j’aurais souhaité, il est vrai, une analyse plus poussée des ressorts et des origines du populisme. On ne peut donc qu’être frustré par la fin du texte, son troisième tiers qui, en guise de remède à l’épuisement de nos partitocraties parlementaires rongées par ce que David Graeber nomme simplement « la bureaucratisation du monde », ne propose donc qu’une solution libérale, marquée du sceau d’un conservatisme assez consternant : faire perdurer en l’état le système. Transposons, en France, par jeu, à l’heure où j’écris ces mots et quand l’actualité me tient la main, cette position qui m’a affligé au plus haut point. Le président Macron, qui fait preuve depuis le début de son mandat d’un autoritarisme que chacun constate, dans son camp et hors son camp, d’un mépris des gens et de la représentation nationale, qui impose aux classes moyennes et aux plus pauvres de nouveaux prélèvements (libéralisme antidémocratique), voit monter devant lui un populisme en jaune, et des tentatives de récupération politique. Rappelons que le populisme est un sentiment de défiance vis-à-vis de l’appareil d’état et de désespérance, qui conduit à des actes et des positions radicales, jusqu’au-boutistes, et à des récupérations césaristes. Selon l’avis de Yascha Mounk, et afin de préserver les libertés et la démocratie, le remède qu’il proposerait serait de conforter Macron, ou de voter Bayrou (au centre). Et Mounk, qui passe ici un peu à côté de son sujet, sur le populisme qu’il voit, non pas comme le symptôme d’un corps social malade, mais comme un coup d’état populiste – confondant souvent populisme et césarisme –, termine son ouvrage sur une analyse tout aussi insatisfaisante du nationalisme ; sans vraiment comprendre la nature du problème identitaire. Ne semblant concevoir d’identité que dans la fonction sociale ou professionnelle, voire négativement dans l’ethnie ou la religion. Il passe donc aussi à côté de cette autre question, et préfère défendre son point de vue, qui n’est pas le mien : « Je reste assez idéaliste pour demeurer attiré par l’image d’un monde post national – un monde dans lequel les individus n’auraient pas besoin de se situer d’après leurs différences ethniques ou culturelles et pourraient se définir par leur appartenance commune à la race humaine ». On croit comprendre que dans cet autre monde, un homme ne pourrait plus se définir qu’en opposition avec le rat ou le cheval.

 

Après ces quelques lignes critiques, on se demandera peut-être pourquoi j’ai souhaité chroniquer cet ouvrage, alors que je me sens politiquement, assez loin de Yascha Mounk. Je me définis en effet comme un militant de la démocratie (définie comme gouvernement du peuple par le peuple), attaché viscéralement aux libertés individuelles des gens (plus qu’aux libertés publiques), un populiste par défaut qui déteste l’autocratisme et toutes les formes de totalitarisme, sensible à la justice sociale ; et par ailleurs un nationaliste pacifiste (c’est-à-dire attaché à la terre de ses ancêtres, comme le chante Cabrel), ouvert au monde, je le crois, et à sa diversité. Mais, je ne suis pas un humaniste, refusant d’hypostasier la spécificité de la nature humaine. Oui, pourquoi donc inviter à lire ce livre qui m’est parfois tombé des mains, bien qu’écrit par un intellectuel brillant et engagé, un livre qui a sa part d’ombres ? Parce que ce livre interpelle, réveille, pose question, et que je crois au dialogue, au débat, à la confrontation des idées, et qu’il faut lire Mounk, comme on lit Fukuyama, Vivianne Forester ou Éric Zemmour, pour comprendre pourquoi, malheureusement, Trump a gagné. Et peut-être aussi pour comprendre pourquoi ce sont des penseurs comme Mounk qui, défendant un système failli, font, malgré eux, le lit du césarisme, cautionnant la dérive autoritaire de l’État au prétexte de combattre l’autoritarisme des leaders charismatiques. Pourtant, il le dit lui-même : « Le libéralisme et la démocratie sont tous deux des valeurs non négociables. Si nous devions abandonner soit les libertés individuelles, soit la volonté populaire, le choix serait impossible ». Pourtant, la démocratie libérale dans sa forme la plus contemporaine a déjà abandonné et la démocratie – c’est flagrant dans le projet européen –, et les libertés individuelles ruinées par le délire normatif de l’administration.