Ayn Rand VS Pascal (suite)

Ayn Rand évoque dans ses textes quelques philosophes référents : Aristote, qu’elle a beaucoup étudié, notamment à Saint-Pétersbourg à une époque où elle s’appelait encore Alissa Zinovievna Rosenbaum et auquel elle reste fidèle (un amour de jeunesse – et je ne cèderai pas au plaisir du mauvais jeu de mots, en parlant d’un amour tout intellectuel, platonique) et quelques autres qu’elle convoque au tribunal de sa pensée pour les condamner à la manière soviétique, sans vrai jugement : Platon, Kant, Hegel, Nietzsche, Comte, et quelques autres encore. Mais elle n’évoque pas, au moins dans les textes que j’ai lus, Pascal. Et le fait est que tout éloigne les deux philosophes : évidemment l’époque, mais surtout la foi en Dieu ou son absence et le rapport à la raison. Et force est de constater que la philosophie de Pascal, tout irrationnelle soit-elle, toute chrétienne soit-elle, est au moins aussi convaincante que celle de Rand, dont je me demande si la morale n’est pas surtout faite de préjugés qu’elle juge rationnels.

 

La philosophe américaine attache beaucoup d’importance à l’épistémologie, considérant que si « La philosophie est le fondement de la science, l’épistémologie est le fondement de la philosophie ». Elle n’a pas tort. Et son épistémologie distingue radicalement « raison » et « passion », c’est-à-dire d’une part le produit d’une conscience active qui utilise toutes les capacités cognitives humaines pour construire et capitaliser un savoir objectif et d’autre part la dimension émotionnelle des pulsions, pour l’essentielles inconsciences, et définies par opposition à la raison raisonnante comme irrationnelles. Elle oppose donc dans un schéma binaire, et par ailleurs manichéen : conscience en éveil qui est présence véritable au monde VS pulsions inconscientes qui ne seraient que tributs à notre animalité ; forces conceptuelles actives VS subordination passive aux forces anthropologiques et aux passions sociales ; volonté VS désirs ; raison V désirs irrationnels ; et je dirais presque esprit et corps.

Mais son épistémologie me semble pécher sur deux points. D’abord, si, comme elle l’affirme « Les émotions ne sont pas des outils du savoir », elles entrent néanmoins dans le processus de fabrication du savoir : le plaisir, la peur, une certaine forme de malaise devant des situations qui nous interpellent ou, au contraire, un état de sérénité qui comble notre âme en certaines autres circonstances ; mais aussi le beau, le laid. On ne peut pas, par exemple, écoutant trois accords de guitare, séparer l’émotion produite par l’harmonie juste, et la concordance physique, donc codifiée par la géométrie, de leurs ondes, visualisées sur un graphe. Dans ce cas, force est de constater qu’un phénomène physique vibratoire (l’accord ondulatoire de sons) est aussi « perçu » par les sens, en l’occurrence, l’oreille sous forme d’harmonie. Mais j’aurais pu aussi évoquer un ennui passager personnel. Me levant ce matin, je ne me suis pas senti bien et me connaissant bien, j’ai reconnu à ce vague état nauséeux, un souci récurrent dont j’ai appris, par mes sens à connaître les symptômes, et que je serai bien incapable de décrire à un médecin tant ils sont vagues, mais réels. On peut donc, et Pascal le dit clairement, apporter un certain crédit aux émotions, par exemple esthétiques, aux sensations de bien ou de mal-être, aux passions, aux intuitions, aux signes du hasard ; aussi irrationnels qu’ils puissent paraître. Il ne le dit évidemment pas ainsi, mais nous met néanmoins en garde : « Deux excès : Exclure la raison, n’admettre que la raison ». Et je crains que n’admettant que la raison, Rand nous prive un peu de ce qui fait et la petitesse et la grandeur de l’homme. J’ai peur que la vie sans sa part d’irrationnelle ne devienne un peu fade. Et si je voulais évoquer Pascal, c’est pour ce qu’il est d’usage d’appeler son pari. Pascal, qui est sans doute l’archétype même de l’intellectuel irrationnel, ce que Rand appelle le Sorcier, nous invite, à défaut de pouvoir prouver l’existence ou l’inexistence de Dieu, à parier sur son existence, considérant que nous avons tout à y gagner. Et si cette proposition m’est apparue comme intéressante, c’est que le philosophe qui raisonne ainsi nous dit qu’il est donc rationnel et raisonnable de choisir la voie irrationnelle (selon Rand) de la foi en Dieu. Et je crois un peu comme lui, non pas qu’il soit raisonnable, compte tenu de notre ignorance métaphysique première, de parier sur Dieu, mais raisonnable de faire le choix de l’athéisme. Souvent, un certain nombre de choses sont déraisonnables, par exemple de ruiner sa vie à défendre une idée, un principe, dont on sait qu’il ne pourra gagner dans un contexte donné ; et pourtant nous sommes prêts à nous engager dans ce chemin. Mais Rand pourrait me dire que je confonds ici pragmatisme et rationalité.

 

Et tirant le fil de cette réflexion, j’en viens à me tire, problème épistémologique, que Rand ne clarifie pas suffisamment ce qu’elle nomme raison, entre la chose rationnelle et la chose raisonnable. Est rationnel tout ce qui a une raison d’exister, c’est-à-dire une cause qui en explique l’occurrence. Et de ce point de vue, il n’y a rien de plus rationnel que le désir. Est raisonnable tout ce qui existe pour une bonne raison, c’est-à-dire qui existe du fait d’une volonté que l’on peut juger bonne sur le plan de la morale. La cause justifiant alors l’occurrence.

Et c’est sur ce second point que sa philosophie pèche. Sauf à être fou, tout ce que l’homme fait est rationnel, ce qui ne l’empêche pas de se tromper souvent (faiblesse de ses outils cognitifs ou méthodologiques, méconnaissance de certaines données, etc.), mais est-ce toujours raisonnable ?  Notre conscience serait, en la matière, toujours le meilleur casuiste. Toute la philosophie de Rand consiste à nous inviter à interroger notre conscience et à lui demander de discriminer, non pas le rationnel et l’irrationnel, mais le raisonnable et le déraisonnable pour soi, c’est-à-dire au bout du compte l’immoral et le moral de son point de vue, c’est-à-dire à objectiver de manière subjective le bien. Et c’est là où je m’y perds un peu et où je ne vois plus de différence de fond avec la démarche de Kant avec son « impératif catégorique ».

 

En synthèse, que nous propose Rand ? De faire le choix d’un certain nombre de vraies valeurs, de valeurs raisonnables ; s’en faire une éthique ; interroger chaque fois notre conscience en écartant nos désirs irrationnels, pour nous assurer que nos actes sont conformes à cette éthique, donc raisonnables. Mais sur quoi le choix de ces valeurs – choix a priori –est-il fondé ? Sur la raison ? Sur l’idée très kantienne que le bien et le mal nous seraient connus a priori ? Sur l’idée que Rand se fait d’une valeur morale ? « La norme d’évaluation de l’éthique objectiviste, la norme par laquelle on juge ce qui est bon ou mauvais, est la vie de l’homme, c’est-à-dire ce qui est requis pour la survie de l’homme en tant qu’homme ». Mais cette idée d’homme en tant qu’homme n’est-elle pas, en partie objective, en partie subjective ou idéologique. La métaphysique, ou du moins l’épistémologie répond-elle à ces questions : qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est qu’une vie d’homme en tant qu’homme ? Marx, aussi, et c’est l’essence de son projet politique, a essayé d’apporter sa réponse à cette question. Mais, pour finir sur ce dernier point : le choix de Rand de soutenir d’une manière assez déraisonnable ce capitalisme qu’elle aime tant, ne résulte-t-il pas d’une haine du communisme qui tient à ses expériences de jeunesse. Amour, haine, passion ; et préjugés. Et quand, devant les élèves de West Point, elle déclare que « les États-Unis d’Amérique sont la nation la plus grande, la plus noble, et dans les principes qui l’ont fondée à l’origine, la seule de toutes dans l’histoire du monde qui soit de nature éthique », on peut sans doute lui donner raison, mais en rajoutant que ces principes éthiques, ceux des pères fondateurs auxquels, personnellement j’adhère, n’ont pas empêché le génocide amérindien, et aujourd’hui le développement d’un capitalisme liberticide et mortifère.

Ayn Rand, la vertu de l’égoisme rationnel

Peut-être un jour, le temps modifiant notre perception des choses passées, me souviendrai-je avec regret du temps heureux du COVID 19 quand beaucoup d’entre nous avaient du temps, luxe précieux ; du temps confiné pour lire, relire, méditer. Le printemps frappait alors avec insistance aux carreaux de mon bureau, les grands pins du jardin, par-dessus mes épaules, espionnaient ma prose laborieuse, et quand je me retournais conscient d’être ainsi observé par toute une nature en éveil, je surprenais une pie à l’air innocent qui faisait mine de fouiller l’herbe rase tout en me surveillant du coin de l’œil ou un écureuil pressé qui courait d’arbre en arbre pour grimper comme une fusée le long des troncs dressés jusqu’aux rares nuages et en redescendre toujours aussi pressé.

 

Il y a longtemps déjà, j’avais lu comme on lit un roman, mais c’en est un, « La grève » d’Ayn Rand. Il y a quelques jours, fouillant ma bibliothèque, j’ai retrouvé ce livre et m’a pris cette envie de revenir sur une philosophie que j’avais alors négligée. Il est vrai que depuis quelques années, je m’intéresse plus sérieusement à la philosophie américaine, continent distant de la philosophie européenne par tout un océan culturel. Je connaissais évidemment Thoreau, un peu Émerson, et puis j’avais découvert plus récemment Matthew B. Crawford et Richard Powers – oui, c’est un philosophe qui en vaut bien d’autres. Je n’avais pas approfondi Rand. Mais passé un certain âge, on hésite à aborder de nouveaux continents dont l’exploration parait insurmontable à un homme qui sait que son temps est compté et qu’il doit faire des choix. J’ai néanmoins entrepris d’y revenir et de réfléchir sur des textes réunis par Alain Laurent sous le titre : « Une philosophie pour vivre sur la terre ». Et en ces temps de pandémie, il me semble que c’est ce dont nous avons tous besoin : une philosophie « pragmatique » pour vivre aujourd’hui sur cette terre si abimée. Car si nos gouvernements se chargent de nous faire survivre, quitte à nous confiner, encore faut-il trouver en nous des raisons de vivre.

 

Ayn Rand est une intellectuelle et une philosophe américaine importante, trop peu connue en France, et qui a souvent choisi le roman pour développer ses idées et défendre sa philosophie – son œuvre se construisant sur plusieurs décennies des années 30 aux années 60 ou 70. Elle est donc contemporaine d’Hanna Arendt, à laquelle je reste fidèle, ou, ici, à Simone Weil, de 4 ans sa cadette, une philosophe si proche de Rand et si éloignée d’elle que l’on pourrait faire une lecture comparée des deux œuvres, partant d’un sentiment commun, la haine de l’État, pour aboutir chez elles à des propositions philosophiques et politiques si radicalement différentes et si ancrées dans leur contexte continental propre. En la matière, être Américain ou Européen change tout. Car Rand s’est par ailleurs fortement engagée dans la défense du capitalisme américain, permettant à des hommes comme Reagan ou Greenspan de se revendiquer proches de ses idées. Les thèses de cette émigrée russe qui a quitté son pays en emportant dans ses maigres bagages une haine féroce du communisme ont d’ailleurs été une arme de guerre idéologique pendant la guerre froide.

A la lecture de ses textes, je la vois donc avec deux visages et ce qui me trouble quand je l’aborde de face, c’est que ses deux profils collent mal et semblent se souder dans un sourire qui manque d’harmonie, et qui m’apparaitrait presque grimaçant. Et si je cède au plaisir facile de cette image un peu caricaturale d’un visage à deux visages, c’est que ce visage grimace, invective, outrage, mais toujours dans un style très américain : clair et efficace ; rien de jargonnant chez elle, ni d’abscons, de rond ou de flou : tout est saillant, tranchant, pointu. La philosophe, femme et juive comme Arendt ou Weil, et comme elles confrontée lors de ses années de formation aux totalitarismes du XXe siècle – on peut me chicaner que cette communauté de destin fasse sens ou soit explicatif –, défend une philosophie qu’elle qualifie d’objectivisme, en l’opposant aux subjectivismes de toutes tendances ; philosophie essentielle à mes yeux et qui mérite d’être comprise et sérieusement considérée. Et, second visage qui me séduit moins, visage stigmatisé depuis son enfance, elle met tout son savoir et son talent philosophiques au service d’une idéologie, le capitalisme. Mais, sur cet autre aspect, ces textes restent ancrés dans une époque, l’après-guerre, où le capitalisme n’avait pas encore pris la forme qu’il a prise aujourd’hui ; et ces analyses, toujours pertinentes, débouchent sur une affirmation contestable : le capitalisme serait, non pas le meilleur, mais le seul gardien des libertés individuelles. Un peu du Fukuyama avant l’heure, avant « la fin de l’histoire », mais intellectuel pour intellectuel, ne mettons pas sur le même plan une philosophe et un enseignant. Mais par cette formule qui confond capitalisme et libertés, tout semble dit par cette militante, mais ce tout est faux. Et s’il faut justifier cette critique un peu sévère, il faut sans doute la suivre sur les chemins qu’elle a choisi de prendre pour arriver à cette conclusion : l’épistémologie et la morale ; et aborder successivement sa philosophie, qui m’intéresse, et la morale politique qu’elle en tire, et qui n’est pas la mienne ?

 

Si je devais, non pas résumer, mais donner quelques clés d’accès à sa philosophie et m’en expliquer proche, je la qualifierais de libertaire. Mais, s’agissant d’une pensée très ancrée dans la culture américaine, le terme libertarien, en référence au parti du porc-épic, conviendrait mieux. D’ailleurs, ce parti né en 1971 s’est beaucoup nourri de ses conceptions radicales.

D’un point de vue épistémologique, elle défend une philosophie qu’elle qualifie « d’objectiviste », en la fondant sur un prima métaphysique : « Comme la vie est une fin en soi, chaque être humain vivant est une fin en lui-même, non le moyen pour les fins ou le bien-être des autres. Ainsi, l’homme doit vivre pour son propre intérêt, ne sacrifiant ni lui-même aux autres, ni les autres à lui-même ». Elle en conclut « qu’en termes psychologiques, la question de la survie de l’homme ne se pose pas à sa conscience en termes de « vie » et de « mort », mais de « bonheur » ou de « souffrance » ». Elle est donc en cela radicale, par ce qu’elle distingue et disjoint les intérêts de l’individu et ceux de la société, non humanisme, et pose comme principe premier que l’homme (qui existe comme être réel) n’a pas à s’aliéner à la société (qui n’existe pas, ou du moins n’existe que comme concept ou comme cadre d’existence humaine). Elle en vient à ce concept : « L’éthique objectiviste considère la vie de l’homme comme le fondement de toute valeur, et sa propre vie comme le but éthique de chaque individu ». Comment mieux définir, en miroir, le socialisme soviétisme qui est sa bête noire, comme l’altruisme qu’elle exècre, mais sans condamner la solidarité qui chez elle ne saurait être une fin en soi, un but se suffisant à lui-même ? Comment mieux condamner toute idéologie, qui est féodalité à une idée, à une croyance, à une promesse ? Pourtant, elle mettra cette éthique au service d’une idéologie, le capitalisme, et fera preuve de patriotisme, elle qui refuse de subordonner le singulier au collectif. Car sa philosophie, revendiquée comme objectiviste est aussi, de fait, pragmatique.

 

Mais posant comme principe premier que la vie de l’homme (comme individu et non comme espèce, et c’est en cela qu’elle est non humaniste donc subversive) est le fondement de toute valeur humaine, encore faut-il que l’individu soit capable de distinguer « objectivement » et non « subjectivement », le bien et le mal pour lui. Et elle prétend à l’objectivité en opposant radicalement raison et passion, le travail d’objectivation de la conscience et celui, subjectivant, de l’émotion, et va jusqu’à affirmer que « Les émotions ne sont pas des outils du savoir ». Si, comme je le fais, on distingue connaissance et savoir, si connaître, c’est prendre conscience par l’expérience vécue et si le savoir est bien constitué des concepts élaborés à partir d’une connaissance sensible, alors on peut effectivement dire que, si les émotions font partie des outils de la connaissance (la peur devant le danger, etc.), ce ne sont pas des outils du savoir. Mais les émotions interviennent quand même un peu dans ce processus complexe qui, des sensations aux percepts, des percepts aux concepts ­– processus complexe de la connaissance (de l’expérience, des faits, des phénomènes, du beau et du laid) – capitalise un savoir et constitue une épistémè.

Mais la cohérence de cette philosophie rationaliste me laisse perplexe, comme si elle boitait un peu, et c’est bien la limite épistémologique de la démarche d’Ayn Rand. C’est juste, mais un peu court de déclarer que « La norme d’évaluation de l’éthique objectiviste, la norme par laquelle on juge ce qui est bon ou mauvais, est la vie de l’homme, c’est-à-dire ce qui est requis pour la survie de l’homme en tant qu’homme ». Autrement dit, ce qui est bon pour l’homme, c’est ce qui est bon pour l’homme en tant qu’homme. C’est juste et consensuel d’écrire que « Le bonheur est cet état de conscience qui découle de l’accomplissement des valeurs de l’individu », mais quand on rajoute que « la vie et le bonheur ne peuvent s’accomplir par la poursuite de désirs irrationnels », on affirme alors qu’il y a de vraies valeurs (« rationnelles ») et de fausses (« irrationnelles »). Mais qu’est-ce qu’un désir irrationnel ? Celui de trouver un homme ou une femme qui accepte de marcher un moment avec vous ? Celui de découvrir les secrets de l’univers ? Celui de voir le monde changer et devenir meilleur ? Celui de voir nos valeurs acceptées par les autres ? Qu’est-ce qu’un désir rationnel ? De s’en tenir comme Épicure le proposait, aux choses naturelles et nécessaires ? Selon Épictète, ne s’attacher qu’à ce qui dépend de nous ? Désir de répondre à sa nature en « devenant ce que l’on est » ? Sa réponse est sans doute dans cette formule puissante qu’il faut méditer : « Le bonheur est un état de joie non contradictoire – une joie complète sans culpabilité, une joie qui n’entre pas en contradiction avec aucune de vos valeurs et qui ne vous conduit pas à votre propre perte ». Et de repenser à cette bonne vieille formule de Rousseau dans l’« Emile » : « Je n’ai qu’à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal : le meilleur de tous les casuistes est la conscience ». Toute la philosophie « objectiviste » d’Ayn Rand – et je comprends que cherchant à se démarquer de Kant qu’elle attaque très violemment, elle ne veut pas parler de « rationalisme » –, son essence et ses limites tiennent dans la raison, comprise à la fois comme capacité à conceptualiser, raisonner, mais aussi à échapper à ses émotions et à juger en toute objectivité. Et là où sa philosophie boite et tend au sophisme, c’est quand elle écrit : « le bonheur n’est possible qu’à l’homme rationnel, l’homme qui ne désire que des buts rationnels ; ne recherche que des valeurs rationnelles, et ne trouve sa joie que dans des actions rationnelles ». L’atteinte d’un bonheur authentique, non frelaté, serait donc la référence ultime ? L’homme saurait s’il est dans le vrai, s’il a pris le bon chemin quand, arrivé au bout de ce chemin éthique, ou du moins à l‘étape du soir, il y trouverait ce qu’il pensait y trouver : une joie saine, sans arrière-pensées ni culpabilité. La joie, c’est-à-dire l’émotion pure, serait donc, a posteriori, le marqueur du bien, du bien raisonné (et du bien raisonner). Il faudrait donc toujours, à rebours de la parabole, séparer sans attendre la moisson le bon grain et l’ivraie, distinguer « émotion » (qui n’est pas une source de savoir, mais de subjectivité) et « raison » (source de savoir et de rationalité), se fier à sa conscience, et faire confiance à son émotion pour valider ce bon choix. « Si vous accomplissez ce qui est bon selon un code de valeur rationnel, cela vous rendra nécessairement heureux ; mais ce qui vous rend heureux par une quelconque norme émotionnelle indéfinie n’est pas nécessairement bon ». Il y aurait donc un bonheur sain et un malsain, un vrai et un faux, comme il y a de bonnes et de mauvaises émotions (la joie, la peur). En fait, toute épistémologue qu’elle est, Ayn Rand bute, comme tous les philosophes depuis le début des temps philosophiques, sur l’incapacité à définir de manière rationnelle, non révélée et non conventionnelle, le bien et le mal, hors du cadre du bon et du mauvais de nos actes jugés par leurs conséquences concaténées à l’infini dans un processus causal complexe et difficilement prévisible. Ou du moins à aller au-delà d’un principe que j’exprimerai ainsi : le bien est une notion anthropologique très relative. Est bien pour l’homme ce qui lui permet d’exister, c’est-à-dire d’être présent au monde, en assurant sa survie, sa croissance, son plaisir, sans abimer, entacher le bien pour autrui. Et la conscience, facteur de rationalité, aussi imparfaite soit-elle, aussi formatée soit-elle, aussi subjective soit-elle, est le seul casuiste à notre disposition. Sauf à considérer qu’existerait un Bien transcendantal, humainement inconnaissable depuis que l’homme a été expulsé d’Eden ou poussait l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Quant à imaginer qu’il puisse être révélé, qui peut encore croire à cette escroquerie ? La question éthique fondamentale, celle des fondements de la morale, restera donc, malgré tous les ressorts de l’épistémologie, ouverte aux spéculations et aux pétitions de principe.

 

Il n’empêche, Ayn Ran dit deux choses qui me paraissent essentielles : « Trouver le bonheur est le seul but moral de l’homme » et surtout « Le bonheur peut bien être la fin de l’éthique, mais pas la norme » : condamnation eudémonisme de l’hédonisme ? Pas seulement ! elle veut dire que le bonheur est singulier et qu’on ne peut le caractériser autrement que par la nature de la joie qu’il est sensé produire. On ne peut donc le normer, l’encapsuler dans une morale collective.  Et de rajouter : « la tâche de l’éthique est de définir le code des valeurs qui convient à l’homme pour ainsi lui donner le moyen d’atteindre le bonheur ». C’est dire, salutaire rappel, que la politique n’a pas pour but le bonheur des gens, mais de faire en sorte qu’ils aient une chance de le trouver. Et c’est là tout un continent philosophique qu’elle nous ouvre. Je crois, comme elle, à l’égoïsme responsable de la quête du bonheur pour soi et pour maintenant, mais sans condamner les altruistes qui peuvent trouver leur bonheur dans le sacrifice de leur personne. On peut trouver sa vie en la perdant, ou perdre sa vie à la chercher.

 

Sur un plan plus politique, elle défend cette idée que « Le principe de l’échange est le seul principe éthique rationnel pour toutes les relations humaines, personnelles, spirituelles ou matérielles. C’est le principe de la justice », et je ne peux qu’agréer en grande partie cette formule, mais en prenant soin de préciser qu’il doit s’agir d’un juste échange, équilibré, ce qui n’est le cas ni entre le consommateur et le Marché, ni entre le citoyen et l’État. Oui, j’agrée, car cette formule touche à quelque chose d’essentiel. L’échange équilibré est le seul principe éthique rationnel des relations humaines. Et je choisis de souligner trois mots, car le vol, ou l’échange déséquilibré, le dol, ne peuvent de mon point de vue être considérés comme fondant un principe éthique ou moral ; et si l’on envisage le don, troisième forme relationnelle possible, ce que le Christ nomme amour, il s’agit d’un principe éthique probablement supérieur, mais plus passionnel que rationnel, et objectivement, hors de portée humaine. Et Rand nous propose une philosophie pragmatique pour vivre aujourd’hui sur la terre (je souligne à nouveau), avec d’autres gens qui, comme nous, ne sont pas des saints ou des disciples authentiques du Christ.

 

Mais voyons d’un autre point de vue moral, et s’agissant des libertés, sociales, économiques, politiques, comment comprendre sa défense d’un « capitalisme pur » qui va très au-delà de la simple économie de marché. En fait, sauf à considérer que « c’est ça ou le communisme », « nous, le monde libre, ou eux », sauf à considérer qu’elle est aveugle ou ne souhaite voir les choses comme elles sont, je ne comprends pas. Sauf à mettre ses outrances au crédit de la guerre froide.

Tout observateur un tant soit peu honnête doit reconnaitre que, si l’essence du capitalisme est dans la liberté économique, cette liberté du Marché s’oppose aux libertés individuelles que Rand défend bec et ongles, je veux dire radicalement, violemment, en bonne fondamentaliste. Considérant au contraire que le Marché c’est la liberté, et l’État la tyrannie bureaucratique, elle oppose l’un et l’autre, le producteur et le régulateur, alors que l’histoire montre que le Marché et l’État ont la même vision du consommateur-citoyen – un animal de rente qu’il faut exploiter –, le même mépris pour les libertés individuelles, leur préférant ces vagues libertés collectives qu’elle dénonce comme inexistantes ; et qu’ils ont donc pu facilement s’atteler pour tirer le système capitaliste dans la même direction fatale à une très grande majorité d’individus.

Elle défend, dans une vision aujourd’hui très décalée de la réalité économique, un capitalisme de « producteurs » de richesses. Depuis les années soixante, et très progressivement, le capitalisme est devenu financier : à peu d’exceptions près, les grandes entreprises ont cessé d’être dirigées par des entrepreneurs visionnaires pour être gérées par des managers, parfois de hauts fonctionnaires, plus intéressés à leurs bonus qu’à la pérennité d’une entreprise qui n’est pas vraiment la leur, et les financiers savent aujourd’hui faire beaucoup d’argent sans créer la moindre richesse et parfois en détruisant de la valeur. Et quand Ayn Rand ne retient dans ses analyses que les fonctions sociales des producteurs et des intellectuels – qu’elle oppose – et articule cette analyse entre les figures d’Attila (le prédateur mu par ses passions et ancré dans la réalité de ses expériences de dévastation) et le Sorcier (figure du moraliste et de l’idéologue, de l’irrationnel), on pourrait lui opposer une autre taxinomie symbolique et archétypale : les figures de l’entrepreneur, du comptable et de l’artiste. Et rajouter qu’aujourd’hui, l’analyse devrait se porter, non pas sur les figures libres du producteur et de l’intellectuel indépendant, deux figures en voie de disparition, mais sur celles du financier, de l’homme de communication et du fonctionnaire. Et c’est sur ce dernier point que les analyses de Rand échouent, comme un joli navire sur un récif. Peut-être n’avait-elle pas pris la mesure de ce qui allait se passer : la substitution du financier au producteur et de l’intellectuel fonctionnarisé au penseur libre. Car si la figure de l’intellectuel émerge à la fin du Moyen-âge, cette figure est escamotée par le penseur fonctionnaire après-guerre.

La philosophe défend le projet, porté selon elle par les pères fondateurs de l’Amérique, d’une société garante des droits de l’homme à vivre « de sa propre vie, de sa propre liberté, de la quête de son propre bonheur », en d’autres termes le droit d’exister par soi-même, sans se sacrifier pour le bien des autres et sans sacrifier les autres à son propre bonheur. Et ce rêve est aussi le mien et celui de tous les militants libertaires qui savent que si l’on ne peut construire son bonheur contre les autres, il est aussi présomptueux de vouloir le construire sans les autres, car qui pourrait être vraiment heureux en sachant que tous les autres sont malheureux. Et elle aspire à vivre « dans une société où les hommes cultivent entre eux des relations de négociants, qui échangent de leur plein gré pour leur profit mutuel ». Ce qu’elle n’avait pas imaginé, c’est que le capitalisme, montrant sa vraie nature, tournerait le dos à cet objectif devenu dès lors impossible, et interdirait aux hommes ce droit de vivre, premier et seul vrai droit de l’homme. Et quand elle affirme que « les maux généralement attribués au capitalisme furent fatalement causés et rendus possibles par les contraintes que l’État fait peser sur l’économie », on peut lui rétorquer que cela est faux : la production de masse de biens inutiles ou à l’obsolescence programmée, la pollution, l’épuisement des matières premières, le gaspillage de l’eau, la malbouffe, la paupérisation des travailleurs, la corruption généralisée, la désindustrialisation, la surveillance de masse, etc.

Et quand elle affirme encore que « le travail productif est le but central de la vie d’un homme rationnel, la valeur centrale qui intègre et détermine la hiérarchie de toutes ses autres valeurs. La raison est la source, la condition préalable de son travail productif, et la fierté, le résultat », on pense aux analyses d’Arendt dans « Condition de l’homme moderne » qui distinguait, pour le dire vite, « Homo faber » et « Animal laborans », l’œuvre et le travail du corps, et qui me paraissent infiniment plus pertinentes et moins sophistiques. Et s’il y a sophisme, c’est à considérer que l’homme se réalisant par ses œuvres, le travail synonyme de liberté et que les travailleurs en usine que le capitalisme consomme comme une quelconque ressource sont libres et heureux.

Où l’on reparle du revenu universel

Je lis cela : « De nouveaux appels ont été lancés en faveur d’un revenu de base universel : par des politiciens de droite comme de gauche, des académiques, le pape et même le comité de rédaction du Financial Times. Cette politique garantirait aux individus des paiements réguliers de la part de l’État, quelle que soit leur activité économique » (un article de Mark Smith et Geneviève Shanahan sur le site theconversation.com).

On se souvient que Benoit Hamon avait proposé sans grand succès cette mesure lors de la dernière campagne présidentielle. Mais les esprits n’étaient pas prêts et les obstacles paraissaient si grands. Pourtant, je suis convaincu qu’une telle mesure verra le jour en Europe, même si je suis incapable d’en prédire l’échéance : probablement d’ici quelques décennies. Et cette idée, disruptive, pourra engendrer soit une bonne soit une mauvaise réforme, selon la façon dont les politiques l’aborderont et dont l’administration la conduira. Et il est probable, comme chaque fois, qu’on pervertira l’idée en laissant quelques énarques nous inventer un « machin » assez contestable sur le plan épistémologique, sur le pan de la justice, comme de l’efficacité – l’administration ne pouvant qu’enfanter des monstres de complexité dont le sens se perd très vite au fil des ajustements politiques et des arbitrages budgétaires. Évidemment, je n’en sais rien, mais je veux au moins ici en pointer les écueils, en insistant lourdement sur un point : une bonne réforme doit être compréhensible (un concept lisible et non ambigu), juste (diminuer les écarts de revenus et permettre aux plus démunis de vivre décemment), pragmatique (diminuer ses coûts de gestion et être financée de manière soutenable), et sans effets pervers (une augmentation du coût de la vie qui en effacerait les effets positifs).

 

Tout d’abord, ce « revenu universel de base » sera donc intermédiaire entre une allocation et un salaire sans emploi. Le terme de revenu, assez neutre, est donc probablement le bon. Sera-t-il bien universel ? On imagine qu’il ne concernera que les adultes. Mais s’il est conçu comme universel, c’est qu’il sera perçu par les travailleurs riches ou pauvres, les rentiers du capital, les chômeurs, les étudiants indépendants ou vivant chez leurs parents, les retraités, les étrangers vivant légalement sur notre sol, les gens qui ne peuvent ou ne souhaitent pas travailler. Si ce n’est pas Le cas, il ne sera pas universel. Il sera donc donné sans autres conditions que la nationalité et la majorité.

Pourquoi « de base » ? Est-ce à dire que ce ne sera qu’un socle et ne règlera alors rien ? Que ce ne sera donc qu’une allocation de plus, un système en plus ? Alors qu’il y a déjà trop de dispositifs et que l’ensemble de ces dispositifs ne règle visiblement pas le problème de la pauvreté, du mal vivre, de l’exclusion, des déterminismes sociaux et de l’injustice sociale.

On peut être choqué, je l’ai été, d’imaginer que le PDG d’une multinationale perçoive ce revenu complémentaire dont il n’a nul besoin. Mais je comprends bien qu’il sera plus simple de lui donner ce revenu et de le récupérer par la fiscalité (l’IRPP), que de mettre en place un système de contrôle et d’ajustement des revenus qui permetrait de distribuer, non pas la même chose à chacun, non pas à chacun selon ses besoins – qui pourrait en juger ? Surement pas l’administration ! –, mais le complément nécessaire aux nécessiteux : cette alternative étant plus juste, mais plus lourde à gérer.

Dans la proposition dont on parle aujourd’hui, un revenu universel, il faudra être prêt à répondre à ceux qui affirment déjà que cette réforme qui donnerait autant aux plus riches qu’aux plus pauvres est injuste et ne change rien aux écarts de revenus : rhétorique très efficace et politiquement très rentable en France. Qu’on se souvienne de notre difficulté à justifier la suppression de l’impôt sur la fortune, impôt pourtant inefficace, couteux à percevoir et passablement idéologique (sa vertu étant uniquement punitive) et du flop de la théorie du ruissellement – sophisme de communicant assez consternant.

On comprend donc que cette réforme ne pourrait être menée sans une autre, tellement nécessaire, celle de la fiscalité (du capital, des revenus, de la consommation) et des prélèvements sociaux (taxes et assurances). Et c’est bien le premier écueil. Si l’on considère que ce revenu universel pourrait concerner ceux qui n’ont rien ou presque (chômeurs en fin de droit, SDF, marginaux, réfugiés politiques, zadistes, artistes, sportifs amateurs, militants politiques ou associatifs, retraités sans passés professionnels), alors, ce revenu constituera la « norme » de ce que l’État considère comme le « revenu minimum décent » et définira le nouveau seuil national de pauvreté, en deçà duquel il ne sera plus possible de descendre. La question de l’écart de revenu c’est-à-dire du coefficient « décemment » acceptable entre le bas et le haut de l’échelle sociale sera alors posée de manière plus incontournable (coef de 10, de 100, de 1000 ?). Et j’insiste, en y revenant, sur le fait que ce revenu constituant le nécessaire des plus pauvres ne pourra être inférieur à ce que l’on considère comme décent pour vivre seul dans une grande ville, sauf à ce que l’État soit accusé, très justement, d’attenter à la dignité des personnes. Car il faut être cohérent : on ne peut mener des politiques assumées pour développer les métropoles, prôner la croissance démographique, interdire l’urbanisation des campagnes, mener des politiques de la ville pour déghettoïser les quartiers populaires, et ne pas prendre comme référence la vie en métropole et interdire à certains, la fibre, le cinéma ou le théâtre, les congés en bord de mer.

Et on ne pourra, par ailleurs, privilégier une réforme simple (à défaut d’être la plus lisible et la plus juste) et simplement rajouter une allocation à une déjà longue liste d’allocations, et donner ce que certains, évidemment à tort, considéreront comme un simple crédit d’impôt, vidant le projet de toute sa dimension morale, donc politique.

Pour que cette réforme ne complexifie pas encore la gestion du budget de l’État et des revenus de la nation, il faudra donc que non seulement on n’ajoute pas une couche de complexité (si nous y étions prêts, j’insiste sur le fait que la garantie de revenu minimum serait de beaucoup préférable), mais qu’on simplifie aussi notre système en supprimant la quasi-intégralité des autres allocations (RSA, ASS, ASPA, etc., et les services qui les gèrent). On pourrait comprendre que ne subsistent que les allocations familiales (et encore) et l’aide au logement dans les régions où le marché locatif est le plus tendu. Et il faudrait revoir à la baisse et le SMIG (ce qui serait dans ce cadre une excellente mesure) et les allocations Pole-Emploi – faute de quoi, les revenus des « travailleurs les moins qualifiés » se trouveraient quasi doublés – et que l’on réforme à nouveau les retraites. En fait, il faudrait tout remettre à plat. Mais l’administration est-elle prête à se faire violence pour simplifier sa vision du monde ?

Enfin, dernier écueil majeur que je vois, comment, en augmentant de manière universelle et significativement les revenus de la population, empêcher que le coût de la vie augmente à proportion ? Comment empêcher un bailleur qui sait que les revenus de ses locataires ont beaucoup augmenté, d’augmenter alors ses loyers ? Je me souviens, étant chroniqueur, mais aussi chef d’entreprise, qu’à l’époque ou le CICE a été mis en place pour permettre aux entreprises qui en avaient grand besoin de se refaire un peu de trésorerie, de grands groupes industriels « décomplexés » et qui n’avaient aucun problème de trésorerie, écrivant à leurs sous-traitants PME de leur ristourner sur les commandes qu’elles leur avaient passées, le CICE qu’elles avaient perçu.

 

En conclusion, je crains fort que le revenu universel soit mis en place de la pire manière, c’est-à-dire sur une base très chiche, en promettant – mais que valent les promesses des politiques ? – de l’augmenter par la suite. Cette réformette serait alors la pire des choses. Du point de vue épistémologique, ou sémantique si l’on préfère, on ne pourrait parler de « revenu universel » digne de ce nom, mais seulement d’une énième allocation (allocation universelle de base). Du point de vue du sens, on serait à côté de la cible ; de la justice, on n’aurait pas fait un pas, en ne sortant pas de la précarité les plus précaires et en se dispensant d’une vraie réforme fiscale. D’un point de vue pragmatique, elle ne permettrait pas de supprimer d’autres allocations et, de ce point de vue, contribuerait à maintenir la complexité d’un système qui ne tient que grâce à son armée de fonctionnaires. Mais, j’aimerais tellement avoir tort.

Parlez-moi encore d’écologie

L’honnêteté nous oblige à reconnaître que l’humanité a connu par le passé des épidémies planétaires autrement plus meurtrières que celle du coronavirus, à une époque où le Marché ne faisait pas sa loi, quand la mondialisation n’était pas une réalité, au temps où le niveau de pollution n’avait pas conduit à l’invention du concept d’écologie. Et si le nombre des victimes reste inacceptable, notre modernité hygiéniste que je dénonce quotidiennement, ainsi que la nature, totalitaire, de nos systèmes que je combats sans relâche, nous a évité le pire.

Oui, l’honnêteté m’oblige à écrire cela. Pourtant, la promiscuité, la civilisation urbaine, sont, en la matière, le premier facteur de risque. Souvenons-nous qu’avant l’arrivée des Européens en Amérique, les maladies n’y existaient pratiquement pas et que des germes mortels y furent introduit dans le but d’exterminer les Amérindiens.

Et l’on peut se demander si les grandes épidémies n’ont pas été des « purges », dans des mondes trop pleins, comme une réponse que je ne qualifierai pas de divine, à l’excessive croissance démographique. On connait ces élevages intensifs (de saumons, de volailles, de bovins …) qui n’échappent à la ruine virale que parce que les animaux sont bourrés d’antibiotiques. L’homme a cessé d’être un homme pour devenir un animal de rente, stabulé dans des cages, nourris par le marché qu’ils nourrissent. Et le responsable en est cet attelage infernal du marché et de la bureaucratie étatique.

J’entends certains dire (c’était la prédiction, à moins que ce ne fût la doctrine de Stephen Hawkins) que l’avenir de l’humanité est dans la conquête spatiale et la colonisation de nouvelles planètes. Je pense effectivement qu’il va nous falloir faire un choix entre deux options ; et si l’on peut faire des reproches à la classe politique, c’est bien de ne pas poser la question sous cette forme et de ne pas se retourner vers le citoyen pour lui demander de trancher.

Option 1, celle du Marché : L’homme mise sur la conquête spatiale, afin de poursuivre une surexploitation qui ne peut avoir de fin. Autrement dit, après avoir salopé la terre et l’avoir rendue inhabitable, il trouve et colonise une nouvelle planète qu’il pourra à nouveau saloper. Et tant pis pour toutes les espèces vivantes qui seront mortes sur notre vieille terre.

Option 2 : L’homme reste ici et remet les choses en ordre. Cela conduisant à réduire progressivement la population (confinement sexuel ?), et à modifier notre urbanisme, en renonçant aux mégapoles et à la densification.

 

Et pour trancher ce débat de nature idéologique (soit laisser vivre les espèces dans un espace plus ou moins naturel, soit les confiner dans des élevages intensifs, des cités), il convient de prendre en compte un dernier élément. Si nous ne faisons rien, c’est la fin de l’humanité, une humanité qui achèvera sa vie dans des latrines. Si nous optons pour la colonisation spatiale, c’est aussi la fin de l’humanité. Tout d’abord, parce que nous nous serons comportés comme des irresponsables, ayant stérilisé la planète, massacré les espèces vivantes, détruit les écosystèmes, avant de partir en laissant les choses en l’état. En second lieu, si l’homme survit et se développe sans contact avec la terre, cet homme sera, dès lors, d’une autre espèce ; car il n’y a pas d’homme dénaturalisé. Cet homme nouveau, ce sous-homme, à moins qu’il s’agisse alors d’un surhomme, constituera une espèce nouvelle, comme les loups sont, je crois, devenus des chiens. On ne pourra donc plus alors parler d’humanité, et il conviendra de trouver un nouveau concept pour désigner ces nouveaux êtres vivants dans les étoiles. L’humanité sera morte avec la nature terrestre.

Personnellement, je suis de ceux qui pensent que, quand on chie dans ses draps, la moindre des choses est de les laver.

Covid 19 – une occasion de sortir la tête du sable

La pandémie continue et va continuer, et le pic n’est pas atteint en Europe. Chacun, confiné, c’est-à-dire retranché dans son intimité, attend le retour de jours meilleurs. Et personnellement, cette attente me prend la tête, m’empêche de faire des projets et de réfléchir sereinement. Pourtant, malgré la mort qui rôde et l’isolement imposé, il faudrait rester optimiste (les moins de quinze ans ne courent aucun risque ; il faudrait encore faire des projets, échanger et essayer de penser la situation quand les médias bavards qui tournent en boucle sur la crise s’abstiennent de toute analyse au fond en évitant de poser les bonnes questions.

Nous n’étions pas prêts, matériellement, psychologiquement, à affronter pareil drame qui, dans nos vieux pays, touche particulièrement une population âgée comme jamais. Et on voit aujourd’hui que si notre système de santé était adapté à la situation – le nombre suffisant de lits disponibles, assez d’appareils respirations et de masques, des équipes formées, nos EHPADs protégés et confinés – notre perception de la crise serait toute différente. Et peut-être aurions-nous fait le choix de la Grande-Bretagne (abandonné depuis) ou de la Hollande (qui s’y tient) de laisser le virus contaminer la population dans l’espoir d’atteindre rapidement le seuil d’immunité grégaire naturelle. Et nous nous serions « contentés » de recevoir au fil de l’eau les malades symptomatiques et de les traiter. Et nous n’aurions pas eu, en sortie de crise sanitaire, une crise économique beaucoup plus grave que celle de 2008, et dont on mettra plusieurs décennies à s’en remettre.

Mais nous n’avions pas la logistique prête, car je crois que nous n’avons pas encore compris qu’en violentant quotidiennement la nature, ce qu’hier on nommait accident, catastrophe, allait devenir notre quotidien comme pour les Japonais les tremblements de terre. Il va donc falloir être cohérent, soit changer notre modèle de développement, repenser les problèmes démographiques, la mondialisation, la consommation à outrance, soit, si nous sommes décidément trop addictes à tout cela pour y renoncer, construire dans chaque région, chaque ville, chaque immeuble, chaque maison peut-être, les espaces protégés équipés, permettant aux gens de survivre à la prochaine catastrophe. Car les scientifiques nous le disent, l’accroissement déraisonnable de la démographie qui conduit non seulement à la promiscuité humaine, mais aussi à la relégation dans des zones de plus en plus chichement comptées des animaux, conduit au développement de virus, à leur mutation rapide et à leur passage d’une espèce à l’autre (de la chauve-souris au pangolin, à l’homme). Et ce n’est qu’un exemple des dérèglements graves que l’homme provoque.

Car l’homme n’est pas raisonnable et il est gouverné par des hauts fonctionnaires prétentieux et irresponsables, se convainquant mutuellement quotidiennement d’avoir raison, par le simple fait de penser la même chose ; en fait, de penser ce qu’ils ont tous appris à penser dans une école qui les a tous formés à la même idéologie aristocratique, comptable, et mortifère, et que le Président Macron envisage de fermer pour la rouvrir sous un autre nom, une forme très peu différente, mais les mêmes enseignants et la même idéologie (tout changer pour que, surtout, rien ne change). L’homme n’est pas raisonnable. Il va donc devoir vivre protégé de ses congénères par des masques hygiéniques ou des casques à visière transparente, très souvent confiné chez lui, dans des pays verrouillés par la police, et sans autre contact ou fenêtre sur le monde que ses écrans de télévision ou de smartphone. Il va donc devoir brader sa santé, ses libertés, pour continuer à mener une vie sans éthique, toute consacrée à la consommation. Et l’Hôpital va devoir assumer seul le devenir sanitaire de la population, les médecins de ville, généralistes ou spécialistes n’étant que des commerçants comme les autres, confinés en cas de risque sanitaire, donc comptant pour pas grand-chose lors de ces crises.

Et nous pourrons tous nous réjouir du progrès et de la supériorité d’une espèce ayant su s’extraite de la nature et la mettre au pas, puis créer des mégapoles inhumaines où il vit seul, cloitrer dans quelques mètres carrés hygiéniques, le cerveau vide, et les yeux fascinés par des images insipides sur un écran de verre.

Covid 19

En Italie, la barre des 4 000 morts du COVID 19 vient d’être franchie, après que celle des 10 000, dans le monde, l’ait été il y a quelques jours. C’est une catastrophe dont il est prématuré de dresser le macabre bilan. Mais on sait déjà qu’en Italie, cette année, le coronavirus fera un peu plus de morts que les accidents routiers, et qu’en France, il aura tué pendant cette crise, l’équivalent de 20, 30 ou 40 % de la voiture.

C’est un drame dont la vraie mesure, faite de douleur, est nécessairement subjective, comme toutes ces tragédies qui se mesurent aussi en fonction de la distance entre le mort et les vivants qui témoignent. C’est néanmoins un drame que je ne veux pas minimiser, mais qu’il me faut relativiser, c’est-à-dire mettre en perspective pour soutenir, mon propos. En mars 2011, un tsunami touchait le Japon et causait les dégâts que l’on sait à Fukushima. On comptabilisera 18 500 morts, mais combien de deuils pour qui aura perdu un parent, un ami, un voisin, un collègue au travail ? Le tsunami de décembre 2004, plus meurtrier encore, aura fait près de 250 000 morts et des dégâts innombrables. Le célèbre séisme de 1755 à Lisbonne avait fait entre 50 000 et 70 000 victimes, rien que dans la capitale.

Quant aux pandémies ! La grippe espagnole (virus H1N11,2) qui doit son nom au roi d’Espagne qui en mourut était déjà un virus chinois – comme dit Trump. De 1918 à 1919, elle aura fait plus de victimes que la Première Guerre mondiale, tuant plus de 30 millions de personnes. Au Moyen-âge, entre 1347 et 1351, la peste noire, une bactérie nommée yersinia pestis, aurait décimé plus de la moitié de la population européenne, soit environ 25 millions d’âmes renvoyées à leur créateur, mais cette peste est réapparue dans les décennies suivantes faisant près de 100 000 millions de victimes dans le monde. Purge infernale.

Et je pourrais continuer cette nécrologie, mais à quoi bon ? Oui, à quoi sert de rappeler ces tristes séquences ?

 

Après la Chine, l’Occident est très touché, l’Europe est à l’arrêt. La crise économique qui s’annonce va être profonde et provoquera d’autres drames, innombrables et non comptabilisables. Et nous allons, une fois de plus, prendre la mesure de la fragilité du système intégré et financiarisé que nous avons construit. L’État français dépend, pour plus de la moitié de ses revenus, de la TVA : plus d’activité, plus de rentrées de TVA. Le coût des matières premières est en chute libre. Les valeurs refuges, dont l’or, se déprécient fortement. Les États vont devoir emprunter massivement pour payer leurs fonctionnaires, inonder les marchés de liquidités, soutenir l’économie. La monnaie va suivre la courbe baissière des autres valeurs et les banques vont souffrir obligeant les gouvernants à les sauver en faisant payer les contribuables qui toujours, en bout de course, payent et se font tondre pour que les riches restent riches et que les banques continuent à faire des profits annuels qui se chiffrent en milliards sans création de la moindre richesse. Les impôts vont donc augmenter fortement, mettant la France et l’Europe dans l’état de la Grèce des années 2008-2010.

Il serait donc temps, plus que temps, de réinterroger notre système et notre mode de développement.

Mais je crains, et j’avais besoin de dresser cette triste, sommaire et incomplète comptabilité mortuaire pour le montrer, que cette crise sanitaire – je ne veux pas la minimiser –, mais aussi économique – elle sera plus dure qu’en 2008 –, morale et politique, ne soit qu’une nouvelle occasion manquée pour se poser, au calme de nos intimités confinées, mais reliées par la toile ; l’occasion ratée pour engager une réflexion politique puis un profond mouvement de réforme.

Demain, nous achèverons de payer la note, et recommencerons comme avant, en attendant la prochaine crise et les suivantes, et, un jour, ce mur vers lequel nous progressons et sur lequel il faudra vient que l’on se fracasse un jour. Peut-être trop tard.

Aux briseurs d’horloge

Les déistes fondent leur foi sur l’argument de la perfection du monde. On se souvient de la formule de Voltaire : « L’univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger » ; mais, il ne faisait là que reprendre un très vieil argument, présent partout, y compris dans la philosophie antique : on rapporte ce propos d’Epictète : « Et comment une ville ou une maison pourrait-elle subsister, même très peu de temps, s’il n’y avait quelqu’un pour la gouverner et veiller sur elle, et une construction si vaste et si belle serait-elle administrée avec autant d’ordre si c’était par le hasard et une heureuse chance ? Il y a donc quelqu’un qui la gouverne.

Il y a effectivement une forme d’intelligence de la nature, un génie ; avec ou sans géniteur, et le hasard, l’évolution, le simple jeu aveugle des lois physiques ont laissé perplexe plus d’un philosophe ou d’un scientifique. Personnellement, sans répondre à la question de fond, je vois ce génie dans la capacité de l’univers à construire des écosystèmes complexes et équilibrés, c’est-à-dire capables de se conserver en s’enrichissant. Cette capacité à faire émerger du chaos, comme le sculpteur le buste d’un enfant, un cosmos en suspension dans l’espace et le temps ; ici, une nature propice à la vie. Cette capacité à produire de l’équilibre est bien son génie ; cet équilibre que l’homme, mammifère sans génie, s’ingénie à détruire, à saloper, à pourrir.

Je ne peux suivre Nicolas Baverez

La démocratie n’est ni un système de représentation, ni un processus de décision à la majorité des votants. C’est essentiellement la reconnaissance de l’égalité des citoyens, c’est-à-dire le refus de hiérarchiser les relations, et donc un mode relationnel qui privilégie l’écoute, la participation de chacun, la délibération collective et la prise de décision consensuelle. L’écueil qu’elle rencontre le plus fréquemment, c’est l’usurpation du pouvoir par une élite qui prétend parler au nom du peuple.

 

Je le dis : la présente chronique répond partiellement à l’intervention télévisuelle de Nicolas Baverez, hier 4 février, dans C à vous. Ce laudateur de la « démocratie libérale » – concept dont on peut se demander si la formulation n’est pas oxymorique – la défendait en l’opposant à la « démocratie illibérale » – autre concept qui se joue de la sémantique. Et il en appelait à la défense de la première contre le risque de la seconde, comme s’il fallait souhaiter la pneumonie par peur de la peste.

Tout d’abord, je veux redire à quel point ces formes de démocratie sont peu démocratiques et d’autant moins défendables pour cette première raison. Je sais bien que Churchill disait que c’était « le pire des systèmes à l’exception de tous les autres ». Sauf qu’aujourd’hui, il est envisageable de construire un autre système dont on pourra sans doute dire la même chose, tant il ringardisera la démocratie libérale. Au passage, rappelons que Churchill, l’autre géant politique de son époque, déclarait dans ce même discours de novembre 1947 : « Ce n’est pas le Parlement qui doit régner ; c’est le peuple qui doit régner à travers le Parlement », ou encore : « Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple : voilà qui reste la définition souveraine de la démocratie ». Oui, la démocratie se caractérise par le pouvoir des gens, leur prise de décision directe chaque fois que c’est possible ou chaque fois que la question posée est fondamentale, structurante, ou touche à l’éthique nationale ; et sa bonne représentation dans tous ces autres cas où il n’est ni judicieux ni possible d’utiliser une voie référendaire ou de construire une agora numérique. Mais la vie démocratique ne s’arrête pas à la mise en urne. Encore faut-il que toute décision soit précédée par une recherche de consensus et le souci constant du respect de la minorité ; surtout quand, à peu de voix près, elle pèse autant que la majorité. Et c’est pourquoi ce ne peut être le pouvoir de la rue, de ceux qui crient le plus fort ou cassent les vitrines. La voix silencieuse d’un bourgeois sur son canapé dans le XVIe arrondissement, pesant autant que celle d’un militant au mégaphone.

En second lieu, je veux dire que la démocratie illibérale – on parle aussi d’autoritarisme majoritaire ou de populisme pour ce refus des contrepouvoirs – ne peut constituer une alternative au parlementarisme « traditionnel », car ces deux systèmes sont pareillement pervertis par un germe totalitaire.

Ce qui rend si peu démocratiques nos démocraties libérales, c’est toujours la prise de pouvoir d’une élite (en France et plus largement en Europe, administrative) qui a su construire un système lui permettant de gouverner le pays sans partage et sans que le peuple puisse en dire quelque chose. Mais c’est une vieille histoire et Rousseau le soulignait déjà au XVIIIe dans « Du contrat social » : « Le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien ». Et Churchill le savait aussi.

Quant à la démocratie illibérale, c’est une autre escroquerie, une autre usurpation du pouvoir, par un homme ou un clan qui a su se faire plébisciter.

 

Nicolas Baverez n’a pas tort, à proprement parler. Il défend simplement les acquis de cette élite qui nous gouverne, dont il fait partie, et qui, de manière de plus en plus outrancière, se gave. Il faudra que je chronique « Les Voraces », ce réquisitoire de Vincent Jauvert qui, dans une démocratie saine, aurait dû provoquer une crise de régime, mais qui fait si peu de vagues.

Des résolutions qui tiendront

Si les hommes de bonne volonté se doivent d’entrer en résistance, cette résistance doit être autant passive (sur la forme) qu’à active, fondamentalement active, une discipline quotidienne. Contraint par des conditions de vie inacceptables, dans leur confort matériel, et imposées à tous par un système liberticide, paternaliste et injuste, chacun doit l’accepter ou le refuser.

Si, sur un plan psychologique ou affectif, c’est toute autre chose, sur le plan politique, le choix est bien d’accepter notre condition ou de la refuser ; et il n’y a de citoyenneté que dans ce devoir de choisir, car être citoyen n’est pas un privilège ou un droit commun, c’est un engagement pour la République, pour la Démocratie. La citoyenneté, non seulement ne se réduit pas au droit de vote, mais son essence n’est pas dans l’exercice de ce droit de choisir entre quelques hauts fonctionnaires formés à l’idéologie énarquienne. Et si l’homme peut se prévaloir d’une quelconque valeur, elle est déjà à chercher dans sa capacité à faire des choix, par exemple de renoncer à un peu de confort au nom de ses principes. L’hygiène de vie primant sur le plaisir de consommer des produits inutiles et nocifs.

Il n’y a de contrat social qui tienne que par cette capacité des générations qui n’ont pas souscrit à celui légué par leurs pères, de le redéfinir, l’améliorer, en corriger les dérives, les errances, les égarements. Et de refuser l’inacceptable.

Refuser, c’est simplement se saisir de sa vie, refuser de s’abandonner à la technobureaucratie. Et j’entends bien qu’il faudrait s’indigner. Mais s’indigner, c’est à peine plus que de se plaindre, une posture frileuse qui participe de ce paternaliste monarchique qui prétend faire le bien des gens malgré eux, c’est-à-dire sans eux, contre eux. Les larmes et les cris des oppressés sont de peu de poids, face à un pouvoir qui vit dans des palais bien gardés, insonorisés, étanches aux bruits de la rue, de la vie, et qui sert des intérêts de classe.

Le temps des bonnes résolutions

Il n’y a de vertu qu’ignorante de sa nature. Sinon, ce n’est qu’orgueil ou calcul. Car, quand on considère l‘amour comme un investissement dont on attend Les fruits ici ou dans l’au-delà, on est encore bien loin de l’amour.

 

Je me souviens des propos de Sartre, philosophe que je n’ai jamais beaucoup aimé, faute peut-être de l’avoir suffisamment compris, et de sa façon de nommer certains en parlant de « salauds ». Comte-Sponville en donne une définition plus précise et plus accessible quand il dit que « Le salaud, c’est l’égoïste sans frein, sans scrupule, sans compassion ».

Les choses ont changé depuis l’écriture de La Nausée ; la dernière grande tuerie mondiale est lointaine et passablement oubliée malgré les rites mémoriels. Mais le monde, plus que de changer de nature, s’est raffiné, précisé, caricaturé. Car il en est des sociétés comme des gens : avec le temps long qui permet la parfaite expression des gènes et la compréhension des cosmogonies, chaque être devient la caricature de ce qu’il est vraiment. Et le monde est de moins en moins « monde », pour être de plus en plus « système », l’artifice effaçant la nature et la réalité se réduisant au spectacle dans un univers où le mal-être devient la condition naturelle de l’homme, le symptôme d’une aliénation insurmontable. Nous sommes tous formatés, abimés par le Système ; et assignés, non pas à nous comporter, ou pas, comme un salaud, mais de manière plus complexe, moins claire, à chercher notre confort entre différentes postures que l’on adopte selon les circonstances, nos possibilités ou notre nature intime. Et sans voir de véritables salauds, je vois bien ces exploiteurs dont les visages changent au cours stérile des siècles, et, en regard, ces éternels esclaves d’un maître ou d’une terre, aujourd’hui d’un travail irresponsable et pénible, et puis tous ces collabos qui font tourner la machine, ceux qu’on pourrait appeler les chiens du système, cerbères ou caniches censés garder le troupeau. Oui, c’est l’éternelle partition du maître, de l’esclave et du soldat, ou du prêtre, que Dumezil voyait dans l’organisation des sociétés indo-européennes, celle qu’Orwell décrit se reconstituant inexorablement dans La ferme des animaux et que l’on retrouve sous tous les visages qu’elle présente selon les époques : le maître étant noble ou grand bourgeois, idéologue ou tyran ; le dominé, esclave, paysan ou ouvrier ; le collabo, prêtre, soldat, enseignant ou fonctionnaire. Mais c’est toujours ce même système qui œuvre et exploite la masse au profit d’une élite qui possède d’autant plus que les autres ont peu.

Mais, pour tenter d’être complet, ou moins incomplet, il faut sans doute rajouter deux figures historiques, en fait assez rares : le sage, dans sa bulle spirituelle, hors du monde, un illuminé qui vit de rien et ne craint rien : c’est Diogène ou Epictète qui, nous dit la légende, accepta de perdre le bon usage de sa jambe sous les coups de son maître, sans se plaindre. Et puis le résistant, posture que je voulais ici exalter, me retrouvant dans cette attitude plus qu’en tout autre, sans forcément jeter la pierre aux exploiteurs, sans dénoncer les collabos, ou moquer les plus soumis. Tout cela n’est souvent qu’affaire de circonstances, de naissance, de chance, de talent. Et si personnellement j’ai toujours eu le ventre un peu mou, le menton assez volontaire, le front bas du rebelle, et l’esprit obtus de l’âne, j’ai beaucoup subi, me suis trop prostitué. Et, trop courbatu aujourd’hui d’avoir tant pris les positions que l’on attendait de moi, j’en suis venu, non seulement à refuser de collaborer, mais à résister, chemin que certains Français firent entre 1940, moment où, selon le Général, les Français se laissèrent mener à l‘abattoir comme des veaux, et la fin de la guerre. Car je crois que la situation, si différente de celle de l’occupation nazie, appelle encore à un mouvement de résistance et de sabotage. Et j’en viens à penser, moi dont les questions morales sont sans doute les seules qui me passionnent vraiment en philosophie, que résister, refuser de consentir, pour reprendre cette formule de La Boétie, est la seule éthique qui convienne à un homme qui chemine vers le terme de sa vie, ce moment si redouté, quand il faudra bien rendre quelques comptes. Refuser de se soumettre ou de collaborer, se cabrer comme un vieux cheval devant l’obstacle de trop, le dernier fossé à franchir…

 

Depuis de nombreuses années, je ne vote plus ; ou si je le fais, par exception, et toujours aux extrêmes, ce sera dans une volonté de saboter le vote. Et quotidiennement, fourmi industrieuse à la sape, je travaille stérilement à la ruine du Système dans l’espoir vain et un peu puéril que le peuple sorte de sa léthargie, secoue son joug et renverse ce système liberticide, méprisant de la vie et qui nous cuit à petit feu, hommes, bêtes et toute la nature dans le même chaudron diabolique. Je résiste, petit avorton ridicule et têtu, pratiquant quotidiennement, soit cette désobéissance que l’on nomme civile, mais que je dis « civique », soit sabotant tout ce qui peut l’être, sans jamais attenter ni aux personnes ni aux biens. Non, je ne pose pas de bombes, ne mets la vie de personne en péril, pratique autant la non-violence que l’humour, préférant entartrer le Système plutôt que le dynamiter. Mais nous avons tous mille occasions de nous attaquer avec détachement et humour au système et à son attelage de tête : le Marché et la Bureaucratie, en rêvant qu’un jour peut-être, des maquis de résistance pourront s’organiser en un Conseil National de la Résistance au Système.

Je résiste avec constance et application, cultivant une posture qui se veut pacifiste et essayant de ne porter aucun jugement moral sur les uns ou les autres. Les exploiteurs exploitent le Système comme les situations et les hommes. Je les combats sans haine, presque nu face à leurs grosses machines. Les soumis ne sont pour moi que des victimes et je me reconnais en eux, parfois fatigué, écœuré, découragé ou brisé.  Et le collabo n‘est souvent qu’un individu qui a peur, peur de l’avenir et du changement, qui pense à sa famille et à son confort, fait ses petites affaires dans un mode d’affairistes. Et je vois trop que si je résiste, c’est plus par « conformation physiologique » que par « courage » ou « grandeur d’âme », et qu’il n’y a pas lieu d’en tirer la moindre fierté.