LGBT, sujet léger, sujet estival

La question de la sexualité ne devrait pas faire débat, sauf à ce que nos contemporains, non contents de passer leur temps à se regarder le nombril, en soient arrivés, à force de rabaisser leurs centres d’intérêt et de toujours plus courber la tête, à ne regarder que plus bas, au niveau de leur entrecuisse. Car, ce ne devrait pas être un « problème » social dans une société de liberté et de respect des individus et de leur intimité. Chacun peut être hétérosexuel, homo, ou comme Jules César, un homme pour toutes les femmes et une femme pour tous les hommes. On peut aussi préférer son chien, sa chienne, son poisson rouge, débattre des qualités de la carotte et du concombre, être sensible au prosélytisme du missionnaire ou préférer l’exotisme tantrique. On peut être fidèle ou adepte de la diversité, être prude ou montrer son intimité sur le net ou à d’autres fenêtres sur rue.

La question du genre est d’un autre ordre. Comme tous les mammifères, on naît avec un sexe, mâle ou femelle, et la société nous assigne un genre, garçon ou fille. Les cisgenres s’en arrangent, en général plutôt bien, les transgenres souhaitent en changer, c’est-à-dire être reconnue comme une fille mâle ou un garçon femelle. Pour la société, c’est plus compliqué à gérer, tant la demande est marginale – l’OCDE l’estime de l’ordre d’un pour mille –, tant le sexe et le genre sont liés, et alors que le genre n’est que l’habillage social du sexe et ne s’était jamais conçu, s’agissant de l’humanité, comme dissocié de lui. Et la société devrait aussi répondre à d’autres revendications ultras minoritaires et surtout contradictoires : les uns refusent le genre comme discriminant et aliénant, et veulent donc l’abolir, quand les autres veulent en changer, donc le survalorisent. Faut-il accepter qu’un garçon, ou du moins un individu qui en a l’apparence physique, qui semble avoir tout ce qu’il faut, déclare qu’il-elle est une fille – ou l’inverse symétrique ? Faut-il que la société l’accepte et en prenne note dans son état civil, afin que l’individu qui le souhaite ait, en plus d’un sexe de naissance (M ou F), un « genre d’usage », comme un enfant ayant reçu un nom de famille à sa naissance, en général patronymique, peut aussi avoir un nom d’usage, par exemple en mariant matronyme et patronyme. Dans une démocratie, mais rassurons les LGBTQ, la France n’en ait pas une, la chose serait tranchée par le peuple, c’est-à-dire par voie référendaire, et on sait avec quel résultat. Et rassurons-nous, ce garçon qui pense être une fille, cette fille qui pense être un garçon, pourraient aussi croire être une poule et réclamer qu’on lui jette du grain. Évidemment, c’est de l’humour à bon marché, mais avec ces hétéros, lesbiennes, gays, bisexuelles, dyadiques, trans, queers, intersexes, et asexuelles, ça fait un peu basse-cour. Et quand on est comme moi, un militant des libertés qui pense que tout est respectable, un militant qui n’emmerde personne avec ses problèmes de zizi, on trouve qu’on en fait beaucoup pour si peu, et qu’à l’heure du dérèglement climatique et de la corruption de nos systèmes politiques par de nouveaux totalitarismes, notamment woke, il y a peut-être des sujets plus critiques ou plus urgents que la sexualité des uns et des autres et que les temps d’antenne pourraient être mobilisés sur des sujets plus conséquents. Mais notre civilisation est sénile et comme toutes les personnes âgées fait un triste retour à l’enfance ; et après avoir dépassé à rebours le stade phallique, en revient au stade anal – je m’en tiens ici à la terminologie freudienne, le stade du pipi-caca, auquel les médias donnent tant d’écho, pourtant d’audience.

Pour en finir avec le genre, faut-il définitivement cesser d’appeler les uns et les unes, Monsieur ou Madame. Mais comment faire pour les interpeller quand on ne sait s’il s’agit de Pierre Lapierre ou de Anne Serane ? Peut-être, les appeler Machin ? Mais machin-machine…, alors Sieurdame, mais ça sent trop le couple hétéro, et j’entends déjà les féministes exiger Damesieur. On n’en sortira pas.

Pourquoi j’écris

Dans un texte de 1946 qu’il intitule « Pourquoi j’écris », Orwell tente de répondre à cette question en convoquant quatre raisons : l’égoïsme, c’est-à-dire la recherche d’une forme de reconnaissance, l’enthousiasme esthétique, on pourrait dire ici « l’art pour l’art », l’inspiration historienne, puis la visée politique. Et si cette présentation me trouble tant, c’est que je m’y retrouve beaucoup. Et, plus fascinant encore, il conclut ce court texte sur deux points de lucidité que je prends aussi pour moi : « Tous les écrivains sont imbus d’eux-mêmes, égoïstes et paresseux, et au plus profond de leurs motivations se cache un mystère ». Oui, pour ce qui me concerne, j’avoue volontiers être ainsi. Et il rajoute : « Lorsque je considère mon travail, je constate que c’est toujours là où je n’avais pas de visée politique que j’ai écrit des livres sans vie, que je me suis laissé prendre au piège des morceaux de bravoure littéraire, des phrases creuses, des adjectifs décoratifs, de l’esbroufe pour tout dire ».

Je pourrais déclarer de même : tout ce que j’ai écrit, qu’il s’agisse de texte romanesque, d’étude historique ou d’essai philosophique, tout me ramène d’une manière ou d’une autre à la philosophie, plus précisément aux questionnements sur les fondements de la morale et aux questions éthiques, à la politique, avec comme seule obsession la défense des libertés individuelles contre le totalitarisme. D’où ma si grande proximité avec deux philosophes américaines : Hanna Arendt et Ayn Rand – deux immigrées aux parcours proches et aux personnalités si différentes, l’une classée à gauche et l’autre à droite.

 

Est-ce une simple conformation psychologique contingente de dispositions astrales ? Est-ce encore plus profondément qu’est ancré ce désir de liberté si consubstantiel à mon être ? Je suis, désespérément, un individualiste non encarté qui cherche sa vérité hors des champs labourés de la norme, c’est-à-dire en marge de l’ordre du monde marchand et de la mode médiatico-politique ; un éternel militant des libertés combattant cette Hydre de Lerne qui est le nom politique du diable.

Faut-il rappeler que cette créature de la mythologie grecque était un monstre à l’haleine fétide qu’Hercule dut tuer – ce fut le second de ses travaux ? Faut-il rappeler que chaque fois qu’on en tranchait l’hideuse tête, d’autres repoussaient en plus grand nombre ? S’agissant du totalitarisme, cette symbolique est édifiante et peut être prolongée par celle de l’Apocalypse de Jean : « Et je vis une femme assise sur une bête écarlate, pleine de noms de blasphèmes, ayant sept têtes et dix cornes ». Est-ce à dire qu’à la fin de ce combat historique recommencé chaque fois qu’une tête tombe et qu’en repousse une autre, il faudra bien que l’homme s’accomplisse enfin ou bien que l’humanité disparaisse définitivement ?

Les deux premières têtes sont tombées, fascisme et communisme, mais la tradition grecque nous dit que le sang jaillissant des cous tranchés était un poison, et ce sang n’est pas encore sec. Ont émergé du corps totalitaire d’autres têtes, le théocratisme (islamique), le machinisme (occidental) et deux formes de « démocrature », césarisme et bureaucratisme rationalisant. Et de six ! Et s’il fallait, pour faire bonne mesure, celle de l’Apocalypse, en rajouter une autre, je me demande si on ne pourrait pas rajouter ce que l’on commence à nommer l’idéologie woke, ou le wokisme. Mais ce faisant serons-nous vraiment au bout du compte ? Ou cela ne fera-t-il que repousser plus loin encore la perspective eschatologique, quitte à désespérer Fukuyama.

La dance du balancier

Camus écrivait (Carnets III, 1951-1959) que « la démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité ». Était-il « woke » avant l’heure (éveillé – wake si l’on s’en tient à l’origine anglo-saxonne du terme) ? J’entends que l’on commence à s’interroger sur ce mouvement Woke qui nous vient des milieux d’avant-garde politique états-uniens et qui précède, mais accompagne et prolonge aussi le mouvement Black Lives Matter.

Essayant de m’informer sur ce qu’il est convenu d’appeler l’idéologie « woke », j’ai un peu de mal à en appréhender les limites. Car si le « mouvement » consiste à défendre les minorités opprimées, en premiers lieux les noirs en proie au racisme, les femmes inférieurement traitées et les minorités sexuelles, il me semble aussi voir émerger une « idéologie » qui viserait à défendre, mais plus encore à sacraliser et promouvoir les minorités, du seul fait de leur nature minoritaire ; et il me semble que c’est précisément à ce point que cela devient discutable.

Ce n’est pas qu’il ne me parait pas essentiel – c’était l’idée de Camus – de protéger les minorités malmenées par la majorité, ou une certaine marginalité écrasée par une norme liberticide – cela, en accord avec le principe de liberté. Quant à l’égalité, elle impose que les personnes minoritaires soient égales devant la loi aux tenants de la majorité, cette majorité ne pouvant opprimer la minorité. Mais il y a un écart considérable entre un « mouvement » de protection (des noirs dans un pays blanc, des musulmans dans un pays catholique, des femmes, partout où les hommes font la loi, donc partout, des homosexuels en Russie ou dans les États du Golfe) ; et une « idéologie » qui promeut les choix minoritaires, avec comme seule justification qu’elles soient minoritaires. Car, comme Balavoine chantait « qu’il ne suffit pas d’être pauvre pour être honnête », il ne suffit pas d’être minoritaire pour avoir raison, ou pour être en droit d’imposer sa vision du monde à une communauté nationale. Je n’ai jamais pensé qu’une majorité, du fait de son nombre, eusse forcément raison, ni même tort, ce qui constitue d’ailleurs toute la limite de la démocratie telle que nous l’entendons. Certaines minorités ont souvent raison contre la majorité, mais pas systématiquement ; et si ces minorités veulent vivre différemment, sans troubler l’ordre public qui est nécessairement celui de la majorité, alors elles doivent en avoir le droit, mais sans s’imposer. Et je remarquerai que s’il n’y a qu’une majorité, il y a toujours, dans le même temps, de nombreuses minorités, et toujours contradictoires.

Mais surtout, je pense que si s’ouvrir aux minorités, les comprendre, les respecter et les accepter tant qu’elles agissent dans le cadre de la loi, adhérer donc au mouvement Woke est essentiel ; faire notre leur idéologie, leur permettre de déroger à la loi commune et transformer ainsi le Woke en idéologie est une erreur. Oui ! le racisme doit être combattu, oui ! il faut faire notre maximum pour que les femmes soient égales aux hommes et aient les mêmes droits, oui ! il faut garantir la tolérance religieuse, oui ! chacun doit pouvoir revendiquer la sexualité qu’il souhaite vivre. Non ! aucune minorité ne peut exiger que la loi soit mise en conformité avec son idéologie. Et, s’il faut aller plus loin, je dirai que toute politique de discrimination positive, même si elle peut avoir quelques résultats de court terme, se révèle à plus long terme pour ce qu’elle est, une politique de ségrégation qui ruine le principe d’égalité des droits.

Et prenons garde aussi à ces dérives – puisque la woke attitude en est là, à ce point ou la démarche positive de défense des minorités se transforme en idéologie qui sacralise un fait identitaire, et où le politiquement correct risque d’adhérer à cette triste idéologie. Rien n’est sacré, mais tout est respectable ; et il n’appartient pas aux gens mis en cause de juger d’un éventuel manque de respect à leur égard, qu’il s’agisse de caricaturer le prophète de l’Islam, de se grimer en noir ou en femme, quand on est un homme blanc, ou qu’il s’agisse de prendre l’accent belge – une fois – québécois ou sénégalais – d’autres fois. C’est le bon sens qui doit permettre de comprendre l’intention : irrespect ou simple démarche éducative, artistique, politique ? méchanceté ou simple humour ? manque objectif de respect avec l’intention de provoquer ou mépriser, ou tout autre chose ?

Et puis, dernier point, l’idéologie woke serait moins problématique si elle ne faisait écho, et donc n’entretenait l’idéologie victimaire. Aujourd’hui, trop de gens se positionnent comme victime et sollicitent une reconnaissance de dette de l’État et surtout des droits singuliers qu’il faudrait leur accorder en guise de dédommagement. Cette posture de victime est nauséeuse. Je ne dis pas qu’un homme, une communauté ne doivent pas demander à la justice de lui, de leur faire droit pour avoir été outragés par un tiers ou par l’État qui doit le reconnaître. Mais si cette justice peut conduire à un dédommagement, elle ne peut ouvrir de droits singuliers.

Chacun est le produit d’une histoire, personnelle, familiale, nationale. Cette histoire est toujours complexe, parfois douloureuse. Au-delà de la juste revendication de cette mémoire, des réparations individuelles que la justice peut accorder, chacun doit assumer son histoire et ne saurait se complaire dans une posture de victime, avec ou sans le soutien d’un mouvement woke.

Un livre programmatique de Juan Branco

Je lis beaucoup, probablement trop, ou trop vite. Et si la fiction ou la poésie me servent de récréation, mon goût me ramène toujours à l’histoire et aux essais, notamment philosophiques, et la politique y tient sa juste place. Se forger un point de vue, dévoiler certaines illusions, démasquer les faux semblants et les a priori, ne sont-ce pas les premiers enjeux de la philosophie ? défendre des idées, non des candidatures, l’essence de la politique ?

J’ai pu ici chroniquer quelques ouvrages, rarement. Je veux défendre le denier livre de Juan Branco, « Abattre l’ennemi », un livre formellement surprenant, mais aussi par le ton, sans doute du fait de la personnalité de son auteur, controversée : jeune homme brillant, si on le croit, promis à un avenir macronien, mais en rupture de ban. Je ne connaissais pas ce jeune avocat franco-espagnol de 32 ans, issu d’une famille d’intellectuels – famille bourgeoise intégrée des deux côtés des Pyrénées. Il mérite notre attention, d’être écouté et lu. Mais disons-le sans détour, la lecture de ce livre m’a pourtant gêné tant sur la forme que sur le fond, sans doute par les questions qu’il pose : qui est Juan Branco ? Où va ce jeune homme pressé ? Pour qui a-t-il écrit cet ouvrage ?

Mais cette gêne vient sans doute de l’architecte du livre et secondairement de son écriture. Il semblerait regrouper plusieurs textes, plusieurs projets qui mériteraient chacun sa forme, son style, son ton. Et c’est ainsi que je veux le critiquer, en évoquant successivement ces livres dans le livre que j’ai pris la liberté de titrer : Parcours d’un enfant gâté / Corruption des élites / Perversion et ruine de l’État / Manifeste révolutionnaire.

 

Qui est ce jeune homme pressé, personnage balzacien qui en peu d’années, à l’inverse d’un Macron-Rastignac, fait ce parcours improbable de Saint-Germain-des-Prés aux ronds-points de province, du cadre huppé et douillet du Flor aux aubes humides des ronds-points réchauffées au feu des palettes ? Lisant, comme il le raconte ce parcours d’un enfant gâté, j’ai soupçonné un mégalo brillant, mais parfois puéril, et par ailleurs un peu mythomane. Et cherchant à vérifier l’incroyable autobiographie qu’il nous sert, la véracité de son CV, je suis tombé sur cette déclaration d’Aurélie Filippetti avec qui il a travaillé pendant six mois. Elle aurait affirmé : « Il a travaillé quelques mois avec moi. Il était jeune et recommandé par Richard Descoings, l’ancien directeur de Sciences Po. Ensuite, il a exigé d’être mon directeur de cabinet lorsque je suis devenue ministre, à 22 ans. […] Quand j’ai refusé, il a vrillé totalement, affirmant avoir enregistré nos conversations […] et surtout plaidant l’idée que j’avais sacrifié mes idéaux, et lui-même, pour devenir ministre. […] Il est dangereux, intelligent et habile. […] Il est à la fois mégalo, mythomane et très, très manipulateur ».

Je ne sais pas. Son parcours est bien celui d’un jeune homme de bonne famille, brillant et ambitieux – je me souviens avoir entendu à la télé Brigitte Macron déclarer, à la fin d’un meeting qu’Emmanuel avait tenu avant même de se déclarer candidat : « mon mari n’a aucune ambition » –, et dont la trajectoire est en ricochets, sans autre cohérence que l’opportunité des rencontres et le goût du pouvoir. Et cette première partie aurait gagné à être plus claire, sans que pointe à chaque ligne un soupçon de prétention. Il est effectivement inutile d’en rajouter quand on a fait ce parcours : Juan Branco est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et de l’École Normale Supérieure. Il a obtenu par ailleurs des masters en philosophie politique et en géopolitique. Il devient docteur en droit, puis avocat. Très vite, il entre en politique (auprès de Dominique de Villepin puis des Verts), mais passe aussi rapidement par le parti socialiste. Il se fait remarquer en s’opposant à la loi Hadopi puis devient conseiller juridique en France de WikiLeaks et de Julian Assange. Mais, il est aussi défenseur de Jean-Luc Mélenchon. D’ailleurs, en 2017, il se présente sans succès aux élections législatives sous la bannière de La France insoumise. Il apporte ensuite son soutien au mouvement des Gilets jaunes en défendant les figures du mouvement. En 2019, notamment dans « Crépuscule », il critique l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron. Parcours surprenant, formateur, initiatique. Et à la lecture de ce qu’il en dit, sans mensonges, mais sans vérité intime – ce qu’on regrette –, j’en suis resté à mes questions : qui est ce jeune narcisse ? un intellectuel germanopratin brillant égaré en politique ou un simple mégalomane ; un nouveau Paul de Tarse persécuté par le Système mondialisé ou un mythomane dangereux ; un vrai révolutionnaire ou un ambitieux machiavélien ; un converti ou un arriviste ? En somme, un homme qu’il faut prendre au sérieux et avec lequel il va falloir compter, ou un nouveau lanceur d’alerte qui sera bientôt mis au pas avant de sombrer dans l’indifférence des masses ?

Ce qu’il raconte est terrifiant et doit être lu. Est-ce pure mythomanie ? S’il court, gravissant les marches aussi vite, il semble aussi aller d’échec en échec, sans jamais pouvoir aller au bout de quelque chose, faire prévaloir une idée, émerger un projet, faire aboutir une réforme. Il va de rupture en rupture, dit se heurter à l’incompétence, l’incompréhension, le manque de courage, la corruption. Doit-on le croire quand il nous dit être devenu l’homme à abattre par le système national et international, surveillé et menacé par la CIA, le DGSE, le FSB russe, et qu’il ne doit sa survie qu’à son intelligence, sa parfaite connaissance des mécaniques institutionnelles et des forces en présence, sa capacité à élaborer des stratégies savantes pour échapper à ses ennemis, aux oligarchies qui gouvernent le monde et à leurs polices ? À chacun de juger.

 

Car, second livre (dans le livre), il dénonce notre prétendue démocratie, oligarchique, et sa corruption. Il dénonce, balance, donne des noms, relate des faits, étale des turpitudes à vomir, sème beaucoup de suspicion, en dit souvent trop ou pas assez. Qu’on lise et qu’on se fasse son idée sur le monde macronien, la façon dont quelques grands oligarques qui possèdent 90 % de la presse écrite et d’autres médias, tirent les ficelles, font l’opinion et corrompent l’État. Une critique n’est ni un résumé ni une recopie, et je me garderai de tout dire ici.

 

La perversion et ruine de l’État (ce que je vois comme le troisième livre) est corolaire de la corruption des élites. Et c’est la partie la plus intéressante de ce pamphlet, qui le sauve, fait qu’il vaut d’être défendu et mérite d’être lu, la dénonciation banale, mais ici percutante de la dérive de notre système et de l’extrême violence faite au peuple gouverné : un État obèse et glouton qui s’est construit au fil des décennies comme une redoutable machine à pressurer la nation, drainer le pays, et qui, en ces temps de raréfaction des richesses produites, épuise le pays en pompant ses forces vives et en saignant les travailleurs et les classes moyennes laborieuses ; et en ayant recours, quand le pillage ne suffit plus à ses appétits inextinguibles, à l’endettement.

Et c’est dans cette dénonciation de ces « Princes de la République », de tous ces « petits marquis » qui ont accès aux immenses ressources d’un État prévaricateur dont les deux piliers sont le fisc et la police, qui se gavent – on pense à « Vorace » de Vincent Jauvert –, que le réquisitoire du procureur Branco porte le plus. Des hommes et des femmes qui ne doivent leur poste, ni à leur compétence ni à leur valeur morale, mais à leur appartenance à une classe endogamique et à leur capacité à se soumettre et à entretenir le système. Il pointe d’ailleurs l’apparent paradoxe d’une classe qui, par son impéritie, porte atteinte aux capacités productives et d’innovation de la nation, à sa capacité à créer de la richesse, nous rend économiquement de plus en plus dépendants, et, dans le même temps, se montre de plus en plus dispendieuse, jusqu’à l’obscénité.

Et, seconde dénonciation, la prise de pouvoir des hauts fonctionnaires, « Maîtres de l’État et Princes du Petit Paris », qui ont « en quelques années atteint un tel degré d’impunité et d’emprise sur le pays qu’ils se trouvent aujourd’hui en position d’autoriser ou d’interdire aux forces politiques – une fois le pouvoir atteint – de véritablement l’exercer » (P218)

Enfin, troisième dénonciation de ce que je n’ai de cesse de pointer : après la saignée du malade chaque jour affaibli pour nourrir un système de gaspillage et de rentes, après la prise de pouvoir de la haute fonction publique, ce que je nomme l’attelage fatal de la bureaucratie étatique et du Marché. Juan Branco le dit ainsi « Les Princes de la République […] ont progressivement accepté de se soumettre à l’emprise oligarchique […] Ils forment aujourd’hui le maillon essentiel qui permet aux forces privées de puiser dans le commun » (P218). Et il revient, en l’illustrant abondamment, sur la collusion du Marché incarné par Arnault, Niel, Lagardère, Bouygues, etc., et ces corps d’énarques qui dirigent et la haute administration et la majorité des entreprises du CAC. Et, faut-il revenir sur le pantouflage, vrai scandale républicain, qui permet à des hauts fonctionnaires « d’utiliser les réseaux et connaissances que l’État leur a octroyés pour les mettre au service d’intérêts privés, contre ample rémunération » ? Et je rajouterai : en gardant le statut et les privilèges de la haute fonction publique.

 

Reste le manifeste révolutionnaire et programmatique que je ne veux dévoiler, mais dont je serai prêt à accepter nombre de propositions, même si je veux ici un peu l’abimer. Tout d’abord, son projet n’est pas idéologiquement fondé. Il nous parle de réforme institutionnelle très radicale, mais sans parler de démocratie (ce terme n’apparait presque jamais sous sa plume). Il ne nous parle pas de valeurs, même si la lutte, légitime et nécessaire contre la corruption, est un point nodal de ses propositions. Et puis, on le verra, son projet semble à ce point ficelé qu’il apparait fermé, dans sa forme non négociable, donc non démocratique. C’est un projet si radical qu’il ne peut être mis en œuvre que par un régime autoritaire, centralisé. Et puis, il y a quelques incohérences qui pourraient se résoudre par le dialogue, mais aussi des formules dont la violence effraye. S’agissant des incohérences, pour ne prendre qu’un exemple, comment renouer avec une grande politique d’aménagement du territoire, en considérant la commune (à l’image de la nation) comme un corps souverain ? Comment, en supprimant les régions, préserver l’attachement des Corses ou des Bretons à leur identité ? Et puis, comment imaginer que dans un pays qui a connu 5, 6, ou 7 républiques – cela dépend de la façon de les dénombrer – qui appartient aujourd’hui à l’U.E., qui est fortement marqué par la culture politique occidentale, on pourrait ainsi faire table rase, sauf à imposer une dictature révolutionnaire de type castriste. C’est méconnaître la peur congénitale des Français pour le changement, leur attachement viscéral à leurs habitudes. Qu’on se souvienne de nos révolutions : elles nous ont toujours ramenés à une forme de monarchie s’appuyant sur une aristocratie, noble sous l’ancien régime, bourgeoise depuis 1792. Et pour mettre en œuvre cette nouvelle république, ce nouveau Saint-Just nous propose des « tribunaux du peuple » de « droit spécial », « rétroactifs », avec « un pouvoir de sanction ».

 

Mais puisqu’il faut conclure, je ne peux que revenir à mes questions : où va Branco, quel est son but, et à qui destine-t-il son pamphlet ? Je ne saurais répondre et l’avenir s’en chargera. Mais je veux bien croire à son honnêteté intellectuelle et lui espérer un avenir politique. Et il est trop brillant pour qu’on ne souhaite pas le voir intégrer un mouvement naissant qui se dessine, mais reste informe et sans structure, et dont les Gilets jaunes constitueront peut-être les nouveaux sans-culottes aux bras nus. Mais Juan Branco devra apprendre à parler au peuple autrement que par un texte dont la forme achevée, mais inutilement sophistiquée, emprunte trop à la philosophie et à la poésie, et apparait ici pédante et illisible par ceux à qui il prétend tendre la main. Ce qui n’était pas le cas de « Crépuscule ». Il n’a plus rien à prouver à Saint-Germain-des-Prés où l’on peut priser ce ton ; mais il a encore beaucoup à prouver sur les ronds-points. Et puis, cette façon de dire « nous » n’a pas encore de sens. Ce nous n’est, sous la plume de l’auteur, qu’un moi ; mais il peut se construire en collectif. Reste à savoir s’il veut changer les choses avec le peuple, ou prendre le pouvoir par une révolution qui se fait toujours sans le peuple, ou en l’instrumentalisant pour des fins particulières.

 

Enfin, pour conclure en laissant de côté la moitié de ce que j’aurais voulu dire et défendre, je retiens ce qui me parait être le plus pertinent, le plus nécessaire, proposé ici, et sans quoi nous allons dans le mur :

  • Rendre une partie significative du pouvoir aux gens ordinaires ;
  • Interdire aux hauts fonctionnaires l’exercice politique ;
  • Construire un « mur de chine » entre l’Administration et le Marché ;
  • Retrouver notre souveraineté politique et une autonomie économique et industrielle ;
  • Rendre la France aux Français, qu’ils soient de souche ou fraichement naturalisés ;
  • Travailler pour retrouver nos libertés individuelles qu’un État liberticide a trop longtemps rabotées ;
  • Revenir sur notre modèle de développement.

 

Il n’y a pas d’autre chemin et c’est un programme, une plateforme. Le reste est affaire de négociation. « Nous nous mouvons guidés par un seul souhait : celui d’enfanter un monde sans la prédéterminer. »

La solitude qui menace les derniers hommes libres

Je lis dans une récente encyclique « épiscopapale » Fratelli Tutti (tous frères), un nouvel appel à « tourner le dos à l’individualisme moderne ». Mais rien de neuf sous la mitre, le christianisme a toujours condamné l’individualisme occidental.

Ayant précédemment et longuement critiqué une précédente encyclique (laudato si’), c’était en 2016, je suis à nouveau interpellé par les propos papaux, cette « brillante rhétorique des entrepreneurs de mensonges ». Mais pourquoi faudrait-il que moi qui ne suis ni croyant ni chrétien, j’attende quelque chose du représentant d’une église qui fut criminelle et ne se repentit jamais ? Mais je souhaite au moins rassurer mon frère François sur ce point : mis à part quelques résistants à l’air irrespirable des temps, et quelques artistes, si l’homme moderne est égoïste et se moque du sort de son prochain, il n’est nullement individualiste. La grande masse humaine a effectivement de longue date, en fait depuis l’avènement du monde bourgeois, tourné le dos à l’individualisme préférant l’uniformisme.

L’individu moderne et connecté, incapable de trouver en lui les ressources pour penser et agir, ne souhaite que se conformer à la norme, devenir toujours plus ce à quoi la rationalité du modernisme le réduit : un être soumis, servile, façonné par la loi, la mode, la publicité, le politiquement correct, sans autres idées que celles que les médias sèment dans l’humus gris sale de son cerveau quasi stérile. Pour un résistant, combien de collabos ? Pour un artiste combien de flics, de journalistes et de fonctionnaires des impôts ? ; et l’écart ne cesse de croitre. Tenez ! je sors de mon véhicule sur le bord de la chaussée en rase campagne. Qu’on ne me demande pas pourquoi, pour ensuite trouver ma réponse un peu vulgaire. Un autre automobiliste me croise un peu serré, baisse sa vitre et me crie : « Et le gilet jaune ! ».

Et si l’homme moderne a peu de solidarité, aucune compassion qui ne soit pas créée et instrumentalisée par les médias, c’est qu’il préfère s’en tenir à l’essentiel : consommer ; et s’il revendique une liberté, en mésusant du terme, c’est bien celle de jouir de ces ventrées sans conscience et parfois obscènes, la liberté d’acquérir sans limites les produits formatés et de mauvaise qualité du marché, de profiter de ses droits en refusant tout devoir, tout véritable effort : consommer, jouir sans contrainte, s’avilir dans le normal, penser ce que tout le monde pense, c’est-à-dire ce que le Système nous autorise à penser.

Je rêverais d’un monde d’individualistes qui se moqueraient de l’Évêque et du fonctionnaire, mais je ne vois qu’un monde que le christianisme (comme d’ailleurs le confucianisme) a labouré et préparé pour que le marché l’exploite, que l’État l’enferme dans ce réseau inextricable d’institutions et de dispositifs qui le débilitent, comme un fauve mal né, élevé dans une cage si étroite qu’il ne peut plus faire les mouvements nécessaires à l’entretien de ses muscles. Je ne vois qu’un monde d’animaux de rente avachis, prêts à se disputer leur part d’une nourriture insipide. Égoïsme, je ne vois que de l’égoïsme ; nulle part de l’individualisme qui est une forme d’indifférence à la masse et à ses normes. Et si j’exagère un peu, en oubliant tous ceux qui se battent, ces frères et ces sœurs rétifs et revêches, c’est par simple désespoir.

Crions-le assez fort pour que François l’entende : un individualiste est un être spirituellement autonome, qui a ses propres goûts, ses besoins singuliers, et qui méprise la norme imposée. Ce n’est pas un égoïste, ni même un égotiste, c’est un homme libre, ou du moins conscient des pressions du monde extérieur sur son ipséité. Et ce n’est pas un collabo. L’homme moderne, et précisément l’Occidental, est, dans sa masse toujours plus lourde, tout le contraire de cela, un chrétien pétri de moraline ; non pas un individualiste, mais un être moutonnier et égoïste. Il déteste la singularité et la liberté ; il n’exige que la liberté de consommer et la licence des mœurs, et un égalitarisme qui, faute d’être capable de s’élever au-dessus de la moyenne, rabaisse tous les autres à son petit niveau.

Oui, on ne peut être libre et chrétien, car être libre, c’est d’abord l’être de tout sentiment de culpabilité. Car se sentir fautif du fait même d’un corps ou d’une âme qui nous a été donnée par la nature est la pire des aliénations ; et c’est bien ce sentiment mortifère de culpabilité que le christianisme cultive en prétendant que l’homme doit porter ce fardeau d’un péché originel. Et c’est aussi toute l’escroquerie de la religion de Paul – mais c’est un autre débat –, après que le Jésus de l’évangile soit venu pour racheter les péchés humains, en fait le péché originel, archétype de tous les autres, l’église ne lui en a pas donné quitus et a continué à faire porter à l’homme racheté, sauvé, et à quel prix, le poids d’un péché originel pardonné, effacé.

Au plan économique et politique, notre système est basé sur la consommation et sur l’uniformisation des produits et des pratiques, l’humain et son environnement étant considérés comme des produits dans un monde réifié par le Marché et l’Administration. À la globalisation du Marché fait pendant la bureaucratisation du monde, l’un et l’autre conduisant à l’uniformisation, la normalisation, la standardisation du monde. Il s’agit donc bien des deux faces de la même médaille. Et chacun devrait voir les limites de ce choix. À préférer la consommation comme système, à un système qui se contenterait de répondre aux besoins de la vie et de créer des richesses, on épuise et détruit la planète et, à moyen terme, l’homme. À tout uniformiser, on détruit le singulier, donc l’individu, au profit d’un concept d’humanité. Qu’on comprenne bien l’erreur de l’écologie politique à laquelle je ne peux adhérer : A la globalisation du Marché fait donc pendant la bureaucratisation du monde. On ne pourra sauver la planète sans sauver l’homme. On ne pourra régler les problèmes environnementaux sans s’opposer au Marché, et précisément à la globalisation qui permet de mettre à l’étal d’un supermarché breton – je l’ai vu et chroniqué – des poires chinoises. On ne pourra combattre la globalisation en renforçant la bureaucratisation. L’écologie politique, comme le communisme, l’un et l’autre pavés de bonnes intentions, mourront de leur bureaucratisation après avoir, prétendant servir l’humanité, détruit un nombre très considérable d’hommes et de femmes, et dans les pires conditions. La question de l’effondrement de la diversité biologique est posée comme vitale. Qui va poser celle de la diversité éthique et culturelle ?

Sauf à se satisfaire de barboter comme les grenouilles dans le chaudron sur la gazinière, il faudra bien un jour choisir entre l’humanité et les hommes, la machine et la nature, nos démocraties et la Démocratie, l’écologie politique et l’Écologie, la survie et la Vie. Mais chaque jour qui passe rend les grenouilles plus impuissantes à choisir. Comme Bernanos je pense que « l’homme est obsédé par l’idée de suicide. D’un bout de la planète à l’autre, il accumule en hâte tous les moyens nécessaires à cette gigantesque entreprise ».

Toujours la vie comme elle va

De longue date, je fais des listes, et notamment des « problèmes » à régler. Pas précisément les gros, mais ceux, suffisamment réels pour devoir être réglés avant que ma distraction, ma négligence, les rendent très « problématiques ». Je l’ai beaucoup fait dans ma vie professionnelle à tel point que j’ai pu déclarer aux cadres que j’encadrais et qui trop souvent se plaignaient d’être toujours confrontés à des problèmes, que, s’il n’y avait pas de problèmes à résoudre, il n’y aurait pas besoin de cadres pour les résoudre. Et dans ma vie personnelle, je fais de même. Aujourd’hui, je ne vous cache rien : prendre rendez-vous pour le contrôle technique de la voiture, déjà deux ans ; répondre à l’administration des impôts qui conteste une déclaration de surface habitable sur un CERFA produit après des travaux d’extension de la maison, mais sans apporter la preuve que mon calcul est faux ; renvoyer à la mutuelle une attestation de la CAF que j’ai du mal à obtenir, la CAF est inaccessible au téléphone et interpose entre elle et ses usagers des automates  et des robots aussi intelligents que des blocs de béton ; relancer une entreprise qui m’avait promis de réaliser de menus travaux ; appeler Pierre, Paul ou Jacques ; etc., etc. La liste est longue, les items sans intérêts pour le lecteur.

Mais je remarque deux choses. D’abord que cette liste joue de l’accordéon depuis plusieurs décennies sans jamais être soldée : une ligne biffée, une autre rajoutée. Il y a toujours un nouveau truc. Je mourrai en retard et n’aurai jamais été un jour « à jour », sans une forme de stress, donc d’aliénation mentale ; pas un jour tranquille de vie sereine, sans arrière-pensée.

Et puis je note une autre chose, infiniment plus grave, plus consternante, c’est que cette liste est largement nourrie par le Système. Ce système qui nous enferme dans des dispositifs, des lois innombrables, des réglementations tatillonnes, nous assigne, nous contraint, nous tient à la gorge, nous pollue, nous stresse.

 

La bureaucratisation du monde, corolaire de la prise de pouvoir de l’administration alliée au Marché, est un cancer qui nous ronge, nous tue à petits feux, nous accompagne vers la mort sans jamais nous laisser vivre vraiment, libre, libre de son regard inquisiteur et accusateur. La bureaucratie, c’est le mur contre lequel l’humanité se heurte et l’idée d’homme s’échoue et sombre dans l’abime noir du temps mort, du temps perdu pour la vie, gaspillé à survivre.

La vie comme elle va

Je m’arrête acheter mon pain au coin de la rue, fais la queue, paye en faisant l’appoint.

La gamine qui encaisse, une teenager comme disent les anglais, me jette un regard noir au-dessus du masque, et repousse avec dégout une de mes pièces jaunes. D’une voix pincée, haut perchée, vulgaire, entre violence et mépris : « Celle-là n‘est pas française ! ». Je vérifie. Je m’étais fait refiler une pièce de 5 cts de Francs. Je m’excuse par réflexe et sans avoir l’aplomb de lui répondre qu’en fait, c’est la seule française et que les autres sont européennes. En sortant, maugréant dans ma barbichette, je m’étonne qu’elle n’ait pas reconnu la piécette et je prends conscience qu’alors que j’ai presque toujours vécu avec cette monnaie, elle n’a probablement jamais vu de pièces françaises. Je n’avais pas encore suffisamment intégré que certains adultes étaient nés dans en euroland. Il faut bien le comprendre, bien le rappeler aux souverainistes.

Pour beaucoup de jeunes, appelés à se prononcer un jour pour ou contre une sortie de l’UE, il s’agira bien de quitter, ou pas, le monde dans lequel ils sont nés, alors que pour les plus âgés, ce ne sera que d’éventuellement faire un pas nostalgique en arrière, vers leur jeunesse. Le résultat d’un tel référendum tiendra donc peut-être moins d’un choix politique réfléchi que de considérations psychologiques, la vieille peur du changement pour les uns, la nostalgie pour d’autres ; questions de générations.

Chique, bientôt les présidentielles

Écoutant la radio, regardant les écrans médiatiques, j’entends et je vois que la France est déjà entrée en campagne présidentielle. La politique va donc nous aspirer et j’aurai bien du mal à me préserver de cette effervescence des organes de presse qui va aller croissante, jusqu’à l’orgasme final, prévu en 2022. Et puis les choses retomberont. Plus c’est long, plus c’est bon ; est-ce si sûr ?

Est-ce bien si sûr ? Sera-ce l’occasion de débattre des questions de fond ? Évidemment non. Car la presse est complice et s’ingéniera à parler de tout sans jamais organiser de vrais débats sur les vrais sujets, avec de vrais contradicteurs. Et toute question qu’elle posera à ses invités sera viciée de ces présupposés implicites : sachant qu’étant acquis que les hommes ont tous les droits sur la nature, étant admis que les grandes démocraties ont su raffiner leur système politique au mieux, étant incontestable qu’en occident les gens sont libres et que notre système est indépassable, pensez-vous que … À croire que Francis Fukuyama les a tous convaincus. Tout est bien dans le meilleur des mondes, si ce n’est un certain réchauffement climatique, et le choix qu’il nous appartient de faire entre une personne qui ne fera pas grand-chose si elle est élue, et une autre, qui n’en fera pas plus.

Les médias sont rompus à cet art de la collaboration, aux ordres du Marché qui nous gouverne en s’appuyant sur la haute administration, cet état profond que peu osent nommer, et dont Emmanuel Macron n’est qu’un produit, avant d’en être aujourd’hui un mandataire brillant. Le Marché a choisi son candidat, reste à la presse à le faire élire, bientôt réélire. D’abord organiser un duel entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron et puis expliquer aux Français qu’ils ont deux devoirs : celui, civique, de voter et celui, moral, de ne pas donner leur voix au Front National.

Dressage des consommateurs par le Marché, formatage insidieux des électeurs par les médias, dictature du politiquement correct, moraline des intellectuels fonctionnarisés, paresse du peuple, peur de l’inconnu, goût du confort, apprentissage millénaire de la servitude. L’homme est un animal de rente. On dit que « l’homme est un loup pour l’homme ». Je le vois plutôt, en référence à la fable, comme un chien qui cherche son maître et dont le fantasme est de dormir au soleil, au pied de sa niche, gardant sa gamelle comme le plus grand des trésors. Les prétendants à la présidence ne nous parleront que de ça, nos gamelles ; jamais de ce collier qui nous étrangle, jamais de cette laisse qui nous tient attachés quand nous ne dormons pas au pied de notre maître, espérant qu’il nous jettera un os à ronger. Rien ne changera tant que les hommes accepteront leur servitude, et ils l’accepteront tant que leurs maîtres sauront leur garantir le minimum pour survivre : du pain, des jeux, la foi déraisonnable et quasi religieuse en l’avènement de jours meilleurs.

Le réchauffement climatique est venu détruire cette croyance. Les hommes commencent à comprendre qu’ils vont souffrir, que leur avenir est bouché, que seuls les maîtres auront les moyens de s’en sortir sans trop de dommages. Où l’on voit les limites du syndrome de la grenouille quand le GIEC affole les grenouilles.

Trop d’écologistes nous disent qu’il faudrait changer notre système de développement. Je conteste cette analyse qui fait la part trop belle au statu quo. Il faut substituer à notre « modèle de développement » un « mode d’existence » respectueux de l’homme et de son environnement. Et je ne joue pas sur les mots. Il faut sortir de nos têtes trop formatées ces notions de « système » et de « développement ». Il faut cesser de croire que nous avons aurions des droits sur la nature, cesser de prétendre que nous vivons en démocratie ou que nous sommes libre. Il faut inventer un nouveau mode de vie, non seulement compatible avec les capacités de la planète, mais permettant aux hommes et aux femmes de trouver leur bonheur. Soyons plus précis. L’objectif doit être de permettre à chaque être vivant, homme ou bête, de vivre dans un environnement sain, sécurisé, où il puisse avoir l’impression d‘être libre, c’est-à-dire, où il ne soit pas en cage. Personnellement, je n’adhérerai à aucun autre programme et ne soutiendrai aucun autre projet. Et refuserait tout projet écologiste qui souhaiterait me mettre en cage, me faire vivre dans un zoo, soigné et nourri par le système.

Je ne vous parlerai pas d’amour

Demain, c’est dimanche – repos… J’avais envie de vous entretenir d’un sujet grave, l’amour. Mais c’est décidément trop sérieux : on ne badine pas avec l’amour ! Et puis, c’est la saison estivale, les vacances ; personne n’a la tête à réfléchir à des choses sérieuses ; alors, parlons plutôt de la mort, la mienne, la vôtre, celle qui banalement nous attend tous. Elle nous attend avec cette sérénité de celle qui sait qu’elle n’attend pas en vain, que les chalands viennent à elle sans effort de sa part, et ce petit sourire en coin de celle qui a tout vu, tous les clients imaginables en sa boutique. Elle se sait sans concurrence en son état, et incontournable, indépassable, éternellement passive et sereine.

 

Les tenants du Marché n’ont rien inventé avec leur obsolescence programmée. Déjà, Dieu l’avait inventé, nous faisant le corps périssable : créé pour ne pas durer, pour tomber en panne à un certain moment – Cioran parlait « de la démission des organes ». Oui, les choses ne sont pas faites pour durer et nos décharges sont pleines de cadavres : un vieux frigidaire, la chaise haute du bébé qui a grandi, ce canapé qui meublait le salon de l’appartement de Nogent, de la vaisselle cassée, des cintres démembrés, le cadeau que nos voisins nous avaient ramené de leurs vacances de neige, le corps tout sec de papy Albert, l’enfant mort-né qu’on aimerait ne pas avoir conçu, des bassines de toutes les couleurs, crasseuses, mais qui mettent néanmoins un peu de gaité dans tout ce bordel. Nous sommes tous faits pour durer un temps, et puis la vie nous jette, périmés. Le Marché nous jette aussi, mais pas trop vieux – ça, il s’en fout – trop pauvre.

Avec beaucoup de prudence, on peut espérer un peu de rab, comme à la cantine. Les hygiénistes se battent d’ailleurs pour nous vendre leur hygiène bien-pensante qui pue. Les plus jouisseurs bruleront la chandelle par les deux bouts – l’image aussi est éclairante – et se retrouveront à bout de souffle, à bout de suif, un peu trop tôt dans le noir. Mais que l’on s’économise ou que l’on gaspille, le gain ou la perte se fait toujours sur notre capital de départ. Chacun a son temps singulier, son temps à lui. Nous sommes tous égaux face à la mort, aussi nus qu’au premier jour, égaux aussi dans la mort, car le néant n’est pas un zéro à l’arrondi près, mais le néant absolu, et zéro égal zéro. Mais égaux, nous ne le sommes pas face à la vie qui pour l’un est programmée courte et pour l’autre longue, et chaque fois avec des dons singuliers. Alors, pourquoi ne pas l’accepter ? La philosophie, nous dit-on, doit nous apprendre à mourir. Il n’est en fait nul besoin de leçons pour cela. Mais comment apprendre à admettre que, passée l’heure fatale inscrite dans nos gènes, il n’y a pas lieu d’insister ? Ce n’est pas seulement une question existentielle. C’est aussi une vraie question sociale, éthique, politique. Ne devrait-on pas apprendre aux hommes à accepter ce que la nature a fait et qui répond à sa nécessité propre ? Faire aujourd’hui une transplantation cardiaque, demain du cerveau, est-ce bien raisonnable ? Je sais que le faire la première fois fut un exploit et que l’homme n’aime rien tant que de se confronter à l’impossible. Je sais aussi que quand une chose est possible, même moche ou sans intérêt, l’homme la fait inéluctablement. Mais est-ce bien raisonnable ? Je pense à ces transhumanistes qui prétendent défier la mort ou espèrent pouvoir un jour transférer leur conscience dans un corps jeune, beau, musclé, si possible blanc. Ce sont ces questions politiques (souligné) dont j’aimerais débattre ; pas seulement de la réforme du droit du travail, ou du prochain traité de libre-échange entre l’U.E. et les martiens. Je crois pouvoir défendre politiquement (je pense « système de santé » et « financement ») l’idée d’une médecine réparatrice des accidents, ou des aberrations congénitales – qui sont aussi des accidents –, c’est-à-dire aider la nature à réaliser son projet ; d’une médecine qui permet de mieux vivre, comme l’homme naturel idéalement sain devrait le faire, donc qui atténue la douleur ; mais pas d’une médecine qui repousse les limites naturelles de la vie, ou qui nous permettrait d’être plus que ce que l’on est.