Une suite repeinte en jaune fluo

On devrait pouvoir s’accorder sur la nature de la démocratie : après tout, l’étymologie fait sens et les Lumières sont assez éclairantes ; et si, pareillement, la définition du libéralisme devrait faire peu débat, il en est tout autrement pour le populisme. Sans doute parce que le terme est récent, mais surtout parce qu’il ne désigne ni un choix politique, ni un système de gouvernement, mais plutôt, comme l’humanisme ou le christianisme, une idéologie, un mouvement de pensée ; et si l’essence du christianisme est la foi, la confiance, l’espoir, le populisme est une défiance, un rejet, une forme de désespoir. Et force est de constater que cette défiance est fondée sur une profonde frustration, et de regretter qu’elle ne trouve comme réponse politique, que ce qu’il est convenu d’appeler en philosophie politique un « césarisme », par nature autoritaire.

Mais sans doute faut-il aussi rappeler la définition la plus usuelle du césarisme, en précisant que c’est le système de gouvernement d’un dictateur s’appuyant sur le peuple. On pense évidemment à César, mais aussi à Hitler, à Perón ou à Orban ; à Trump aussi, d’une certaine manière. On peut donc, dès lors que l’on accepte de tordre les concepts, considérer plusieurs types de dictatures : dictature de la majorité du peuple, ou spécifiquement du prolétariat, dictature de la bureaucratie étatique, dictature du Marché, dictature d’une Église ou d’un parti, dictature d’un leader charismatique, et, instrumentalisant la caution populaire, les baptiser toutes « démocraties » – démocratie parlementaire, démocratie libérale, démocratie populaire, démocratie islamique,  alors que la démocratie est ailleurs. Elle est précisément dans le refus de la dictature. Mais ce qui caractérise le populisme, et ce qui est bien dans l’air du temps, c’est le refus des médiateurs, et, osant ce parallèle avec la religion, le souhait d’une Réforme qui écarterait l’Église ou l’État, et laisserait l’individu, seul, face à Dieu, ou au Prince, sensé l’écouter singulièrement.

Mais il est d’autant plus difficile de s’y retrouver – confusion langagière ou sémantique – que le langage politique est plein de fantômes, si je peux le dire comme Stirner, sans pour cela promouvoir son nihilisme. Il parle de « fantômes » ou de « simulacres ». Mais Schopenhauer ne parle-t-il pas des « fantômes de l’esprit », et Leopardi de « fantômes spirituels » ? C’est-à-dire de choses, ici de concepts, que personne n’a jamais rencontrées : la patrie, le peuple. Oui, le peuple, ça n’existe pas, pas plus que l’intérêt général. Il n’y a que des gens et des intérêts particuliers, catégoriels, et plus ou moins partagés par un plus ou moins grand nombre d’individus. En fait, si l’on cherche à coller rigoureusement aux concepts, sans démagogie, on ne peut parler de peuple que comme expression, dans les urnes, d’une volonté collective, toujours contradictoire. Alors, parler du pouvoir du peuple… Et je me demande si l’important n’est pas, plus que de savoir qui gouverne, de comprendre comment on gouverne, et de juger ce gouvernement sur ses vertus et sur une efficacité qui ne se saurait être mesuré par les seuls indices économiques, alors que le point essentiel me semble être la défense des libertés individuelles.

Mais revenons à l’essence du populisme, quitte à évoquer un peu trop rapidement, les frustrations qu’il exprime, et ce lien causal, et fatal, entre populisme et césarisme.

S’agissant de frustration, elle résulte au moins de deux facteurs que je ne saurais hiérarchiser. Tout d’abord, ce sentiment d’individuation, pour le dire avec les mots d’Erich Fromm, sentiment que je viens d’évoquer et qui rejette les médiateurs et les experts – remarquons d’ailleurs qu’un expert n’est rien autre qu’un médiateur entre soi et la vérité. Les gens souffrent que l’Etat, ce médiateur monstrueux et pesant, s’interpose systématique entre eux, et le « peuple » voit bien qu’en démocratie parlementaire, son pouvoir est toujours médiaté par la bourgeoisie, c’est-à-dire biaisé, et plus souvent confisqué. Et puis, second élément, il y a ce simple constat de la faillite de la démocratie libérale, et précisément de son déficit démocratique. Je pourrais développer ce point en alignant des milliers de caractères, mais mon discours ne sera jamais aussi pertinent qu’Hanna Arendt qui écrivait au début des années 70, dans « Du mensonge à la violence » : « Le système de gouvernement représentatif connaît aujourd’hui une crise parce qu’il a perdu, avec le temps, toutes les institutions qui pouvaient permettre une participation effective des citoyens et, d’autre part, parce qu’il est gravement atteint par le mal qui affecte le système des partis : la bureaucratisation et la tendance des deux partis à ne représenter que leurs appareils ». Elle parlait évidemment des et depuis les États-Unis. Et près d’un demi-siècle plus tard, on s’étonnerait presque et du pouvoir dévastateur du « mensonge en politique » – la démagogie qui ruine tout discours institutionnel, et dont nos gouvernants sont des virtuoses – et de la frustration des gens qu’on n’écoute pas et qui voient que le peuple, au sens où je le définissais comme l’expression politique de la vox populi, est méprisé. Je n’en prendrai qu’un exemple. Il y a peu, la bureaucratie étatique a décidé que la vitesse sur les routes françaises secondaires serait abaissée à 80 km/h. Les sondages ont bien montré qu’une forte majorité des Français refusaient cette évolution, surtout les gens qui prennent ces routes, car ils ne vivent pas dans les métropoles, et ne pouvaient que considérer la mesure comme vexatoire et discriminatoire. On connaît la suite. Ni le peuple, ni même la classe politique n’a pu s’y opposer.

On ne peut que s’étonner que ces frustrations ne s’expriment que maintenant, ou s’expriment avec tant de violence. J’y vois au moins deux raisons. En premier lieu, nos contemporains sont en train de faire leur deuil d’un mythe psychologiquement structurant : le progrès. Nous avons vécu longtemps dans cette vision darwinienne de l’évolution de l’humanité : l’idée que l’humanité évoluait progressivement vers un mieux, alors que comme John Gray l’analyse parfaitement dans « Le silence des animaux » – un livre sous-titré « Du progrès et autres mythes modernes » –, il s’agit bien d’un mythe, religieux, fortement développé par les Lumières, et qui structure fortement les XVIII et XIXes siècles. L’idée de progrès est une dimension essentielle de l’humanisme, et je n’ai de cesse de répéter que l’humanisme est l’autre nom du Christianisme.

John Gray, qui probablement voit plus loin que moi, ou mieux que moi, écrit : « Quand les humanistes contemporains invoquent l’idée de progrès, ils mélangent deux mythes différents : le mythe socratique de la raison et le mythe chrétien du salut ».

Passons ! Mais cette idée sous-tend quand même la fable néo-libérale, défendue par Fukuyama, mais aussi par un politologue libéral comme Yascha Mouk, idée d’une fin de l’histoire, le peuple humain arrivant au terme d’un long périple, dans un pays de Canaan ruisselant de lait et le miel, et organisé sous forme d’une démocratie libérale. Deux conflits mondiaux majeurs auraient pu ruiner ce mythe, mais les trente glorieuses ont largement renouvelé, en occident, ce mythe civilisationnel : allongement spectaculaire de la durée de vie, diminution du temps de travail, plein emploi, développement de l’éducation de masse et recul de l’illettrisme, amélioration de l’alimentation et du logement, progression de la justice sociale et développement de l’État providence, progrès technologiques spectaculaires, fin de la guerre, victoire du « monde libre ». Mais tout cela est fini : Aux États-Unis, l’espérance de vie reflue, et ce phénomène sera constatable en Europe dans les décennies qui viennent, recul de l’âge de la retraite et augmentation de la pression sur les cadres employés, chômage de masse, baisse du niveau intellectuel des masses, augmentation du nombre des sans-abris, des écarts de revenu entre les pauvres et les riches, de la pollution, retour des guerres et sentiment d’insécurité, abandon de l’État providence dans un monde néo-libéral. J’oublie le sida et la croissance très inquiétante de l’obésité et des maladies cardiovasculaires ; sans parler du dérèglement climatique et de l’extinction massive des espèces animale. Et puis, cette érosion continue des libertés dans un monde de plus en plus violent, de plus en plus fliqué, de plus en plus verrouillé par la norme, par un droit liberticide, et cette façon insidieuse dont le Marché et l’État nous fichent. S’agissant de ce dernier point, et de la façon dont le Marché promeut l’idéologie libérale, très loin de toute neutralité axiologique, je ne peux que sourire quand on évoque les hauteurs de vue, la clairvoyance d’un Yascha Mounk qui travaille pour un think tank (« New America ») doté d’un budget de 39 millions de dollars.

Et chaque fois que l’on dénonce cette modernité aliénante, les élites nous renvoient à un passé récent qui n’est plus. Notre monde occidental convergent – et cette convergence est une impasse si étroite qu’arrivé au bout, il est quasiment impossible de manœuvrer pour faire demi-tour – est failli. Et un nombre important de gens, parmi les plus défavorisés voient bien que la bureaucratie a pris le pouvoir, réduit à rien le champ des possibles, et nous a mis collectivement en position d’échec. Et conscient que la démocratie libérale n’a pas été la solution et qu’elle est devenue le problème, le populisme prospère sur deux sentiments négatifs : défiance et désespérance, c’est-à-dire sur le sentiment vague que la fête est finie et que nous entrons dans un long hiver ; et dès lors, la comparaison avec les années trente est évidente.

La fête est finie, nous nous sommes gavés de sucres d’orge au son des flonflons, au point de nous être étourdis, d’avoir gâté nos dents et notre goût, épaissi nos corps et nos âmes dolentes. Nous avons cru à la démocratie libérale, sans voir qu’elle devenait progressivement, tirée par l’attelage funeste du Marché et de la Bureaucratie, néo-libérale et si peu démocratique. Nous sommes entrés dans l’ère du « capitalisme post démocratique » – Michéa m’apprend que l’expression est du sociologue Wolgang Streeck – et l’Intelligence artificielle va achever de subordonner l’humain à la machine – car en humanisant la machine, en la dotant d’une intelligence, on déshumanise l’homme –, dans un monde ou l’homme ne pourra plus échapper à ce que l’on nomme des « dispositifs ». Giorgio Agamben, dans « Qu’est-ce qu’un dispositif » remarque : « Aujourd’hui il n’y a plus un seul instant de la vie des individus qui ne soit modelé, contaminé ou contrôlé par un dispositif ». Je ne sais s’il faut renvoyer plus à Orwell qu’à Huxley.

 

Mais je voudrais aussi dire quelques mots de ce processus psychologique qui conduit des populistes à favoriser l’avènement de gouvernements césaristes, car après tout, leur désespoir pourrait les conduire ailleurs. Mais ce sera pour une autre fois.

Confusion langagière

Si je peste tant contre le caractère démagogique de notre époque pourrie par la com, c’est qu’à trop nommer lanterne ce qui n’est que vessie, on rend suspect le moindre propos, stérile tout débat et, ce faisant, on ruine toute possibilité de vraie relation. La presse, qui se satisfait toujours de répéter les mêmes dépêches d’agence dans les mêmes termes, est coutumière du fait et en a fait son modèle économique. Et la philosophie, science et quête d’une forme de vérité, s’enlise pareillement dans des discours faux ; à tel point qu’on peut se demander si philosopher a encore un sens. Stéphane Feye, le fondateur de Scola Nova Belgique, pointe ce problème de « confusion langagière » Conférence S. Feyeet tente d’en appréhender et l’origine, déjà ancienne, et les raisons, dont l’une est idéologique. Personnellement, je note aussi, de manière récurrente, ce problème de sémantique ; et quand c’est le devenir de la philosophie qui l’inquiète, je suis, moi, plus inquiet encore du mésusage général des mots dans nos sociétés dites de communication, des mots dévoyés et réduits à des éléments de langage aussi pervers que creux. Car cette pratique funeste a ruiné l’autorité politique, et plus généralement celle de tous les discours institutionnels. Si l’économie a subverti le politique, le libéralisme occidental tué les idéologies en déclarant « la fin de l’histoire … des idées », la communication a ruiné l’autorité du discours.

 

Prenez par exemple les catégories politiques traditionnelles, et quotidiennement questionnées. Et d’abord la démocratie, pour parler des « grandes démocraties occidentales », mais pareillement le libéralisme, classique ou néo, le socialisme, le populisme, l’humanisme, etc. Le sens de ces « ismes », le contour de ces idéologies, non seulement semblent bien s’être définitivement perdus, mais ces mots ne semblent plus être que des insultes dans la bouche qui les forme. Et interpeler quelqu’un de fasciste ou de communiste, c’est un peu comme de le traiter de con : un simple cri de haine, sans le moindre jugement de valeur que l’on puisse discuter, argumenter. Car un con n’est pas un sot…

Pour ma part, j’essaie de m’en tenir au sens des mots et à la définition des concepts, quitte à risquer le malentendu. Ainsi, j’entends par démocratie « la confusion des gouvernants et des gouvernés ». Pourquoi devrais-je en dire plus ? Mais, s’il le fallait, je dirais que c’est le contraire de la dictature de la majorité, c’est-à-dire l’exact contraire de ce que Luc Ferry, philosophe spécialiste de Kant, déclarait cette semaine à la matinale de France culture. Je le cite : « La démocratie, c’est l’alternance ». Non, la démocratie, ce n’est pas l’alternance de deux dictatures, celle d’un parti prétendument à gauche, suivant ou précédant celle d’un autre, s’affirmant à droite. Je le répète, avec Camus contre Ferry : la démocratie, c’est le contraire de la dictature de la majorité, c’est une recherche permanente du consensus, et donc corrélativement la protection des minorités et de libertés individuelles. Chacun jugera donc à l’aune de ces rappels si la France est une démocratie. « Confusion des gouvernants et des gouvernés », c’est une autre façon de m’en tenir à la définition de Rousseau qui explique cette confusion, en démocratie, du Prince et du Peuple ; le peuple étant, selon lui, prince et sujet : « Le Gouvernement est assujetti au peuple souverain, mais commande au peuple sujet ».

 

Quant au libéralisme, toujours pour faire simple et respecter le format de ces chroniques, on pourrait dire que c’est le primat du contrat sur la norme, de la société civile sur l’État ; et le néolibéralisme, comme refus de la règlementation, de la régulation par la norme ou la loi, est une simple, mais fatale perversion du libéralisme. J’ai toujours eu de la sympathie pour un certain libéralisme, considérant qu’un contrat équilibré et qui exprime la libre volonté des partis, leur désir commun d’un « arrangement », est souvent plus satisfaisant qu’une norme qui ne représente parfois que la volonté ou l’idéologie de l’administration. Et puis le contrat suppose la négociation, l’échange, donc présuppose la relation. Et chacun s’accorde à dire qu’un bon arrangement vaut mieux qu’un mauvais procès, ou encore que l’innovation est plus présente dans le privé que dans le public.

Il n’y a sans doute rien de plus fondé anthropologiquement que le troc, partie essentielle du commerce entre les êtres, et qu’est-ce qu’un village, si ce n’est le regroupement de foyers autour d’un temple et d’une place de marché. L’agora n’étant d’ailleurs qu’un lieu où commercer, c’est-à-dire où se retrouver autour d’un objet, d’un projet. Mais j’ai toujours été gêné par cette façon qu’ont les libéraux de n’avoir qu’une vision économique et juridique du monde, de le réduire à son appréhension bourgeoise. Et dans un monde libéral, la marchandisation du monde fait pendant à la juridisation des rapports humains et au mépris du don. C’est pourquoi je crains qu’il ne puisse exister de démocratie libérale. Il y a pourtant une dimension libertaire dans le libéralisme, et qui faisait dire à Serge July qu’il se définissait comme libéral libertaire, une autre façon de s’avouer gauchiste embourgeoisé. Et il y a aussi une dimension libertarienne dans le néolibéralisme. Mais, où serait donc le problème ? Peut-être, dans cette façon et de privilégier la société civile, sans remarquer que les corps intermédiaires font toujours partie de l’appareil d’État, et de privilégier le contrat, sans distinguer les différentes natures de liens contractuels. Personnellement, j’en distingue trois et au risque de faire plus long qu’à mon habitude, je veux aller au bout de cette analyse qui doit faire réfléchir.

Le plus courant est le contrat d’échange, une forme de troc formel qui permet d’échanger un produit qui peut d’ailleurs être un service, contre monnaie. Et l’économie de ce marché singulier, multiplié à l’échelle d’un Marché, constitue l’Économie. Cet acte d’échange, comme je viens de le rappeler, a donc une dimension anthropologique essentielle. Les animaux, que je sache, ignorent la prostitution. Le second est le contrat de partenariat qui se caractérise par le fait que l’objet du contrat n’est pas celui de l’échange ? C’est le cas quand on achète un travail, un service ou une prestation afin de réaliser autre chose. C’est, par exemple, le contrat d’un architecte qui rémunère sa prestation, alors que le véritable objet du contrat, c’est bien la maison à construire. Ce type de contrat se développe énormément dans la nouvelle économie, car tous les contrats de médiation ou d’intermédiation rentrent dans ce cadre. Et puis, il y a un contrat de troisième type, non pas d’échange ou de partenariat, mais de subordination. Je pense évidemment au contrat de travail, mais aussi à de nombreux autres contrats : un contrat de prêt bancaire, et tous ces contrats dont on ne peut négocier les termes qui sont imposés par l’une des parties. Ceux-ci, même s’ils ne sont pas tous léonins, ne procèdent ni d’un échange équilibré, ni d’une forme de partenariat, mais d’un simple rapport de force. Et ce rapport bancal est d’autant plus problématique que ces contrats ont souvent des clauses abusives, sont rédigés de manière obscure, et imprimés en petits caractères peu lisibles. Et si j’évoque un peu longuement les contrats et notamment ceux de subordination, c’est qu’on ne saurait parler dans ce cas, d’une liberté de contracter qui fonderait le libéralisme. L’homme mal né, sans ressources, n’a ni la liberté de ne pas travailler, ni celle d’aborder sa banque ou l’administration en position égale. Dans le meilleur des cas, c’est à prendre ou à laisser, dans le pire des cas, on ne peut qu’accepter, c’est-à-dire se soumettre. J’évoquerais aussi le contrat social cher à Rousseau. Qui a, un jour, réussi à négocier avec l’État une révision de ce contrat social, un arrangement personnel ? Déréguler, c’est donc aussi laisser se multiplier les contrats de subordination, et c’est pourquoi la liberté du Marché trouve très vite ses limites en se confrontant à la liberté des gens, car un Marché, non maitrisé ou mal maitrisé, abime la liberté des gens. Et si le libéralisme peut prétendre favoriser les échanges et défendre la liberté, le néo libéralise qui esquinte les relations est toujours liberticide.

À suivre …

Il faut lire

Évidemment, je lis beaucoup ; trop peut-être, car ce temps de lecture est pris sur l’écriture, mais il la nourrit aussi. Et je prends des notes, beaucoup de notes, tant je souhaite profiter de qui est plus intelligent ou plus profond que moi, plus au fait des choses qui m’intéressent, mieux doué par la nature pour dire des choses essentielles dans le meilleur format possible. Et puis le style… Sa beauté souvent me stimule. Parfois, son indigence me console de mes propres faiblesses. Mais surtout les idées, quand elles font écho à mes intuitions les plus prégnantes.

Avant d’avaler un court texte de Michéa, j’ai lu avec beaucoup de plaisir le dernier roman de Boualem Sansal – Le train d’Erlingen –, un texte qu’on ne peut pas lire sans penser au « Soumission » de Houellebecq, même si le style, l’architecture du texte, le ton n’ont rien à voir. Parmi bien d’autres, j’ai retenu cette citation : « La révolution n’a que ces buts : 1) tout changer pour que rien ne change ; 2) purger la société de ses tentations révolutionnaires ; 3) remettre les gens au travail dans le strict respect des traditions ». Je croyais voir citée Hannah Arendt, précisément dans « On revolution » (ou, peut-être Giuseppe Tomasi di Lampedusa). Comment ne pas penser à la politique menée ici ? Mais revenons à Jean-Claude Michéa et à son « loup dans la bergerie ». Je pourrais citer des pages entières de ce militant que je lis depuis longtemps, un intellectuel souvent infiniment plus pertinent que ceux que les médias reçoivent et encensent. II cite Isabelle Pereira qui rappelle que « l’anarchisme est un courant politique qui exalte l’individualité et la liberté. Mais, à la différence du libéralisme, il ne conçoit pas l’individu et la liberté en opposition avec autrui. Il ne propose pas une liberté négative. L’anarchisme propose une conception positive de la liberté. Elle repose sur une morale de la solidarité et le présupposé d’une nature sociale de l’être humain ».

 

J’aurais aimé pouvoir trouver ces mots qui résume mes affinités politiques : Liberté, fraternité, solidarité.

Désordre de la confusion des ordres

Évoquant la science, je remarquais dans un effort de synthèse que les sciences dures s’attachent à observer, décrire, conceptualiser, vérifier, prévoir. Dans un propos plus elliptique, j’aurais sans doute pu dire qu’elles dénouent : expliquer c’est dénouer, autant qu’éclaircir ; tant tout est dans tout, ou avec tout. Ou cédant à certaines idées fixes, j’aurais pu aussi écrire que la science, axiologiquement neutre, prend toujours le parti de la pédagogie, refusant la démagogie, en clarifiant ; tout comme d’ailleurs prétend le faire une bonne philosophie. Et dénouer, c’est séparer les ordres, en quelque sorte percer le voile d’une réalité sensible qui, par nature, confond les ordres. Car il n’y a de réalité que psychologique, et la psychologie est faite de raccourcis, de synthèses, de ressentis. Confusion du privé et du public, du politique et de l’économique, du culturel et du cultuel. Ce qui d’ailleurs rend incompréhensible cette affirmation d’être ou de ne pas être libéral. Prétend-on l’être d’un point de vue politique, économique, ou encore sociétal ? Se bat-on pour la libération des mœurs, c’est-à-dire des corps – orientation assumée homo ou hétéro, polygame ou polyandre, zoophile ou fétichiste ? Défend-on la liberté du Marché, celle d’éteindre des espèces marines en péchant par électrocution, celle de surexploiter la planète en la bousillant chaque jour un peu plus ? Milite-t-on pour la liberté d’opinion, d’imprimer et de diffuser des libelles acides qui ridiculisent le prince ? Chaque liberté trouvant sa limite dans une autre qu’elle contrarie.

 

Évidemment les nostalgiques d’un autre temps regrettent cet ordre ancien de la confusion des ordres, et pleurent le désordre de notre modernité occidentale. C’est vrai qu’à cette époque révolue quand le prince gouvernait encore, quand l’économique émergeait timidement à l’ombre du politique, quand la religion, après avoir oint puis couronné le prince, lui faisait allégeance, un certain ordre de la confusion régnait : la France, en l’occurrence, était un royaume catholique, sûr de ses valeurs chrétiennes. Le prince pouvait dire « l’État c’est moi », se confondant à lui, comme l’État se confondait avec l’Église, la vérité avec l’Écriture, la communauté des croyants avec la nation. L’acte de baptême tenait alors lieu d’acte de naissance, et le mariage était religieux, avant d’être civil. Aujourd’hui, en Occident du moins, les ordres sont distincts, et chacun se dispute une partie du pouvoir, comme des prédateurs une carcasse en décomposition. Ici le Marché, là la Bureaucratie, les églises de Rome ou de la Mecque. Confusion des confusions, tout n’est que confusion et poursuite du pouvoir. Et le monde est devenu libéral, droite et gauche gouvernementale confondues.

 

J’entends, chaque fois que je râle, que notre système est pourtant démocratique, mais qui ne voit pas qu’il est, beaucoup plus cela, bureaucratique, aristocratique, ploutocratique ? Et comme si cela ne suffisait pas, certains voudraient en faire une théocratie. Dénouer, c’est aussi dire cela.

 

Le pouvoir peut sans doute se partager, mais à la condition de conserver une hiérarchie claire. Après tout, depuis l’Olympe, tous les dieux exerçaient leur pouvoir sur les hommes, mais Zeus restait incontesté, et ce dieu des dieux que les Latins appelaient Jupiter détenait l’autorité suprême et ultime. Mais il ne suffit pas de le dire pour l’être, d’un costume ou d’une posture pour exister en majesté.

 

Sauf à s’y perdre dans ce désordre, ce grand foutoir qu’est devenu l’Occident, et faute de revenir à une confusion des ordres, il faudra bien que le peuple ou ses représentants reprennent le pouvoir en main, mettent au pas l’Administration et le Marché, et hiérarchisent fortement des libertés contradictoires ou antinomiques. Libertés individuelles et politiques, liberté culturelle, liberté du marché. Et faute de pouvoir encore, comme dans un passé lointain, confondre les ordres, et sauf à accepter demain une théocratie, il faudra pousser beaucoup plus loin ce processus de dénouement que l’on nomme ici laïcité ; expulser de l’espace public les religions, pour les reléguer dans la sphère privée et quelques espaces publics consacrés ; séparer le Marché du Politique ; séparer mêmement le Politique de l’Etat, en interdisant, par exemple, à un élu de rester ou de revenir dans l’administration. Terminons par un trope : Tant que le champ de la politique sera labouré par une charrue tirée par cet attelage fatal, formé par le Marché et la Bureaucratie, il sera incapable de produite quoi que ce soit de bon. Surtout pas un arbre de la liberté. Oui, l’image était facile, mais si parlante !

Géopolitique sur le zinc

Il y a un côté ludique aux prévisions et, soyons clairs, toute prévision n’est que la projection d’un fantasme ; et toute prévision économique, même proférée de manière sentencieuse et prétendument neutre, n’est que l’expression d’une idéologie. C’est bien ce qui explique que nos experts les plus reconnus se trompent si régulièrement dans cette tentative d’autoréaliser leurs désirs. Et force est de constater que, pour l’essentiel, tous se plantent, car l’avenir n’a que faire de nos vœux, et la parole d’expert, loin d’être prophétique n’est même pas performative. Jouons donc à ce jeu, puisque nous sommes entre amis.

Je ne crois pas, à moyen terme, au déclin des États-Unis. Ils ont pris trop d’avance et la conserveront grâce à cette capacité de matricer l’avenir de la planète ; et la Chine, qui truque ses données économiques, ne les rattrapera pas. Les GAFAs sont toutes américaines et Hollywood est en Californie ; et regardons le budget d’une université américaine lambda… Mais la Chine s’installera durablement dans le rôle du seul opposant crédible au système occidental, et comme le second empire à dimension planétaire. Et puis l’Europe…

Sur notre continent, on voit bien se dessiner trois blocs relativement cohérents et qui formeront, un ensemble de puissances, non pas planétaires, mais régionales, c’est-à-dire de second rang. À l’Est, l’empire euroasiatique Russe, au Centre, l’empire germanique, à l’Ouest et au Sud, un réseau assez étroit de pays latins, formé de grands états qui seront sortis de l’U.E. devenue dès lors allemande : la France, l’Italie, l’Espagne, et de plus petits : la Catalogne, le Portugal, la Wallonie, la Suisse. Et, malgré le tunnel, la grande Bretagne, restera un archipel, et cessera peut-être d’être une grande Bretagne, pour devenir une petite Amérique.

Quant au monde musulman, je ne le vois pas sortir de sitôt de ses guerres de religion, de l’impasse idéologique de la charia, et de l’impéritie de ses gouvernements.

 

Prédire un Frexit est tout aussi risible que la perspective, il y a encore peu, du Brexit, et j’entends tous ceux qui se gaussent, se bidonnent, rigolent, se moquent, et me disent : « Vous n’y pensez pas, et quelle catastrophe ce serait ! » ; un peu comme un ancien premier ministre qui prédisait en cas de victoire de la gauche en 1981, « les chars russes dans les rues de Paris » ; ou comme ces parents en mal d’arguments qui promettent aux enfants turbulents le croque-mitaine.

Pourtant, moi qui aie toujours été un europhile, je ne vois plus comment la France pourra rester dans une Europe si loin de ses valeurs, et je me range à l’avis de Régis Debray qui ne croit pas au projet européen. Pour qu’une Europe politique advienne sur les bases actuelles, il eût fallu qu’elle soit Française, ce que l’Allemagne ne peut culturellement accepter, ou Allemande, ce à quoi la France ne peut consentir qu’en abandonnant tout ce qui a fait ce qu’elle est : son manque de pragmatisme, son esprit de renoncement, son goût pour la dépense, son incapacité à tenir un engagement, son côté latin, romain, qui est l’autre moitié de son cerveau. On ne reviendra pas à l’empire de Charlemagne, dont la capitale était Aachen, aujourd’hui dans le land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. On ne reviendra pas avant le traité de Verdun de 843.

Chronique urbaine

Comme le temps en cette fin août est beau et chaud et invite à la flânerie, je me suis interrogé sur ce que pourrait être, ici, en Europe, la vie bonne. Vieille rengaine philosophique… Mais quand on a du temps à perdre …

Ce serait déjà de vivre dans un environnement dont la nature n’aurait pas été éradiquée, stérilisée, et qui, par ailleurs, serait pour nous suffisamment confortable. Car nous avons pris des habitudes, probablement mauvaises ; et habiter un chez-soi douillet comme un nid est légitime.

Il conviendrait donc à ceux qui chercheraient cette vie bonne – vie douce serait peut-être moins ambitieux –, désintoxiqués des produits du Marché, guéris de leurs addictions modernistes, d’habiter des villes à tailles humaines. C’est du moins mon point de vue, car je trouve, dans tous les domaines, ce concept de taille ou de mesure humaine, pertinent. Un bouddhiste parlerait de juste mesure, pour cette idée de regarder les choses à son niveau, sans se hausser du col. Et cette idée était très présente – je pense à Platon et à Aristote – dans la philosophie grecque, comme dans sa littérature – L’Iliade n’est-il pas aussi un plaidoyer contre l’hubris ? Et cette exigence est centrale chez Montaigne qui nous invite « à vivre à propos », c’est-à-dire à chercher les réponses justes, c’est-à-dire adéquates, mais aussi mesurées. L’excès, la démesure, est toujours dangereux et cette course, « humaine, trop humaine », au super, à l’hyper est notre talon d’Achille. Achille étant précisément la figure homérique de l’hubris.

Mais concrètement, qu’appeler alors, une ville à taille humaine ? C’est une ville ou chaque famille pourrait avoir sa maison, même modeste, avec un jardin, même petit, où faire possiblement courir ses enfants et son chien, où pouvoir planter un arbre, cultiver quelques fleurs, passer un après-midi d’été dans une chaise longue à relire « Les Essais » ; une ville où les vieux pourraient rester «  à la maison », et de chez eux, marcher paisiblement vers la poste, un vendeur de nouvelles, une épicerie de proximité, un café ou ancrer ses habitudes, y être reconnu et discuter avec le patron de la vie du quartier.

Force est de constater que le nombre de villes à taille humaine décroit, au moins en France, et que ce que notre modernité nous propose, c’est de vivre dans des villes qu’il faut bien qualifier d’inhumaines. Mais l’homme s’habitue, progressivement, aujourd’hui à vivre dans des clapiers, demain je ne sais comment – notons que c’est la progressivité qui rend l’insupportable supportable. Et il s’habitue à croire que blanc c’est noir, qu’une contrevaleur est une valeur, et que l’inhumain est l’humain, et un jour s’il vit sur Mars, il finira par considérer que la planète rouge est acceptable, voire désirable. Quand on n’a plus que ça, on finit par aimer son malheur et à y tenir. Et la démagogie est là pour nous faire prendre un regrès pour un progrès, prétendre que, contestant une certaine modernité, les empêcheurs de tourner en rond souhaiteraient le retour aux cavernes, alors qu’ils en appellent simplement à une tout autre modernité, un tout autre progrès, un bon en avant décisif – ce qu’il convient de nommer un sursaut –, mais dans une tout autre direction. Et n’écoutez pas les experts qui vous diront qu’on ne peut prendre une autre voie, comme si notre effondrement était inévitable et qu’il convenait d’accepter cette perspective comme une juste fin des choses. Les experts défendent un certain système où les promoteurs, les bétonneurs en tous genres parlent fort.

 

Le luxe, ce serait tout simplement de pouvoir vivre, pas de survivre, c’est-à-dire de disposer d’espace et de temps, l’un et l’autre à soi, pour soi, pour y déployer son corps et en jouir librement. Ces choses qui nous ont été données par la nature et que le marché nous a volées. Un luxe, car une chose aussi primaire, première, aussi fondamentale à la réalisation de nos vies, nous est aujourd’hui chichement comptée. Quel paradoxe que de parler de progrès pour la perte de ces choses qui nous avaient été offertes. Alors que nous aurions dû consacrer toute notre énergie, toute notre inventivité à trouver, puis à parfaire les moyens de jouir de nos espaces naturels et de notre temps de vie, c’est-à-dire à perfectionner la vie, à en faire un art, nous avons tout gâché, et fait en sorte que l’espace devienne une rareté et le temps de même. Nous avons fait de la vie, j’entends de la vraie vie, distinguant ici comme le philosophe Raoul Vaneigem, vie et survie, un luxe que seuls quelques privilégiés peuvent connaître. Nous avons donc globalement régressé, et refusons de changer de cap.

 

Beaucoup partagent ce sentiment que notre temps subjectif s’accélère, et qu’il nous est en quelque sorte de plus en plus compté. En fait, ce sont les blancs qui font la durée subjective du temps, ces moments de disponibilité dont chacun peut jouir, soit en les remplissant au gré de son désir, soit en les laissant vacants : du temps laissé libre à la contemplation, à l’écoute, à l’attente de l’imprévu, à l’espoir d’une rencontre. Et si notre temps nous semble si rabougri, c’est que le Marché, considérant que ce temps est un temps de consommation possible, le réifiant en quelque sorte, nous mobilise en permanence, capte notre présence, pour ne plus nous laisser respirer, vivre, entre deux spasmes de consommation. On est par exemple frappé du temps que les jeunes passent les yeux sur un écran, consommant de manière télévisuelle leur vie. Et qui a encore une pleine conscience de l’omniprésence de la pub dans notre réalité sensible ? Une étude reste à mener pour savoir combien d’heures par jours un individu est exposé à la pub. Y a-t-il un seuil d’exposition critique, une dose maximale au-delà de laquelle, comme pour l’alcool, les neurones meurent ? Mais la publicité n’est pas seule responsable : notre temps est ruiné, car nous sommes, comme le rappelle le philosophe Giorgio Agamben en reprenant pour le développer ce concept à Foucault, prisonniers de « dispositifs » aliénants.

Il définit ainsi ce concept : « J’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants » ; et remarque comme moi : « Aujourd’hui il n’y a plus un seul instant de la vie des individus qui ne soit modelé, contaminé ou contrôlé par un dispositif ». Donc très loin des débats stériles entre la gauche ou la droite, entre les partisans de telle ou telle idéologie, à l’inverse de ce que les écologistes nous proposent – d’autres dispositifs de normes et de contrôles pour toujours plus de surveillance – c’est un combat pour récupérer ce temps et cet espace qui nous ait nécessaire pour vivre dignement qu’il faut mener. Sans liberté de vivre, pas de dignité.

 

L’homme survit et s’en accommode, dans un environnement de plus en plus étroit, borné, sans horizon, dans des villes inhumaines. Il accepte de donner son temps, sa vie au Marché et au Système qui le surveille et le contrôle en permanence. Il accepte, par la force des choses, que ce qui lui a été donné, gratis, l’espace, le temps, c’est-à-dire la vie, lui soit volé, qu’il doive donc la gagner, la regagner, et qu’elle devienne un luxe qu’il devra racheter très cher, pour en jouir de manière parcimonieuse, sauf à être bien né. Nous appelons cela la modernité, nous en sommes fiers – c’est dire notre état de formatage et de dépendance ; et, sans craindre la démagogie, nous appelons progrès ce long chemin qui nous a conduit au fond sordide de cette impasse. Vivement le grand collapse. Après, les animaux survivants pourront, dans leur langage à eux, reprendre cet aphorisme de Sylvain Tesson : « L’homme ne sera plus un jour qu’un souvenir terrifiant ».

Regrès et inconséquences humaines

La démagogie c’est l’art de travestir les vessies en lanternes, la pratique de la transvaluation promue en valeur de modernité, le mésusage des mots à fin d’enfumage. S’il y a une sagesse, c’est bien celle de voir les choses comme elles sont, de les prendre comme tels et d’en user au mieux. Et j’entends bien que cette voie est étroite et mal commode : c’est pourquoi les bouddhistes parlent d’un sentier plus que d’un chemin, un sentier du milieu, noble et octuple. Et dont les premières stations seraient : vision juste, pensée juste, parole juste, action juste, si l’on me permet de le dire ainsi en simplifiant et en substituant une quadrature du cercle, symbole très occidental puisqu’il renvoie à l’antiquité pythagoricienne, à un chemin octuple, plus oriental et si poétique ; et que je prends ainsi, au plus court, en brulant quelques étapes.

 

En fait, je voulais moins parler de spiritualité que de philosophie politique, et me désoler à nouveau, quitte à lasser, que le système occidental soit en faillite. Mais un prophète ne dit-il pas toujours la même chose ? Pardon pour l’absence de modestie, même si je pensais moins au Christ qu’au crucifié de Turin – je pense évidemment à Nietzsche et à son effondrement de janvier 89. Je continuerai donc à l’aboyer ou à le murmurer quand mon propos sera devenu insupportable : la faillite occidentale est une réalité dans les faits et dans les chiffres. Il faut voir les choses comme elles sont, ou patauger dans la démagogie ambiante : publicité, novlangue bureaucratique, langue de bois politique. Évidemment, les nantis, ceux qui sont du bon côté du manche, tous ceux qui pensent avoir trop à perdre au changement, disons pour simplifier et jouer un peu, les marconistes qui marchent sans avancer, au pas cadencé, ne veulent ni l’entendre ni l’admettre. Il est d’ailleurs rationnel de craindre pour sa fortune et de protéger ses petits privilèges. Ceux-là m’opposent aussi que « c’est toujours mieux que si c’était pire », ce qui ne manque ni de logique ni de profondeur, et je me suis même vu répondre, quand je pointais le tropisme totalitaire du système, que nous n’en étions pas au point de la Corée du Nord. C’est pas faux ! Faut-il donc attendre que « 1984 » advienne, avec si peu de retard, que Big Brother prenne tout pour réagir ? Et en attendant, laisser l’étau se resserrer et nous étouffer progressivement ?

Il ne s’agit pas de cracher dans la soupe qui m’a nourri et qui a fait l’homme que je suis : désespérément occidental, si judéo-chrétien même dans mes combats contre le christianisme ; nietzschéen en fait. Il n’empêche : le système occidental est failli. Et qu’il nous ait apporté jadis une prospérité relative, qu’il ait produit ce que l’homme a produit de mieux, qu’il ait été pendant des siècles le moteur du progrès planétaire, qu’il fût une grande et belle civilisation n’est pas contestable et j’en donne ici acte et avoue mon amour pour ce qui fut. Mais je me demande si, à défaut de fin de l’histoire, et l’on dit que toutes les histoires d‘amour se terminent mal, l’histoire n’a pas sifflé la fin de la partie et annoncé l’imminence du grand collapse. Un peu comme dans ces courses automobiles quand, drapeau en mains, on signifie aux coureurs prisonniers de leur machine, grisés par la vitesse, qu’il ne reste que quelques tours à parcourir à tombeau ouvert, dans le vacarme des moteurs qui hurlent.

 

Regardons les choses crument ! Essayons-nous au regard juste !

Les progrès de la médecine et de l’agriculture avaient permis à l’homme occidental de vivre plus longtemps et en meilleure santé. Aujourd’hui, son espérance de vie, précisément aux États-Unis, a commencé à baisser. La condition des travailleurs s’était améliorée : baisse de la durée hebdomadaire du travail, retraite vaguement décente, protections collectives, travail pour tous. Les politiques néolibérales détricotent tout :  chômage de masse, atteintes au droit du travail, recul de l’âge de la retraite, diminution des allocations retraites. À terme, le travail sera marginal, et l’oisiveté subventionnée par des allocations de survie la règle. Ce serait le progrès ?

Les libertés, si prisées dans les discours, sont rognées chaque jour, mises à mal par un délire normatif liberticide et des médias qui acceptent pour des raisons qu’il conviendrait d’analyser de se transformer en police de la pensée.

Notre environnement est salopé, bétonné, dénaturé, et les ressources naturelles pillées, gaspillées, souillées. L’homme chie dans ses draps ! Je sais, la poésie de la formule est contestable, mais, merde alors !

 

Pardon pour ce cri, et disons le plus calmement avec les mots de Sylvain TESSON : « On se prend à penser que le passage de l’humanité sur la Terre, finalement, aura consisté en une politique permanente de la terre brûlée, et que le progrès n’est que le mouvement immobile qui aura permis à l’homme de continuer à pratiquer le brûlis tout en inventant le Canadair ».

… Et toute cette violence ! Le développement du droit international, de l’arme nucléaire, paradoxalement, la construction, pourtant sanglante, des États-nations, la fin des idéologies, semblaient pouvoir nous conduire vers un monde pacifié. Nous n’avons jamais été si près d’un nouvel embrasement planétaire qui, s’il advient, aura trois causes : la fin de la suprématie américaine, celle des états nations en Europe, les guerres de religion planétaires. Tien ! Parlons un peu des religions ! La Réforme engageait l’occident dans la voie d’une foi théiste areligieuse, en singularisant la relation à Dieu et aux textes, le panthéisme spinoziste l’engageait plus loin encore, vers le matérialisme du XIXe, l’émergence d’une spiritualité sans Dieu nous promettait une aube débarrassée des vieilles lunes. Depuis, le prosélytisme islamique nous a fait faire un grand bond en arrière et nous avons perdu le combat de la laïcité avant même de l’avoir mené. Très objectivement, on peut constater que l’Occident a renié ces valeurs. Certains parlent de décadence, on hésiterait à parler de masochisme. Et si je n’avais pas déjà écrit quelques horreurs, je parlerais d’auto émasculation.

 

La croissance du marché nous a apporté un confort relatif ; son emballement, son changement de nature et son développement sans maitrise – marché sans conscience n’est que ruine de la civilisation –, nous conduisent à cet effondrement que Jared Diamond nous annonce à très court terme. On doit s’interroger, et le faire vite, sur ce qui s’est passé. Personnellement je vois la cause de ce grand gâchis, dans la façon dont le Politique, qui devrait, tirant sa légitimité de ce qu’il porte la voix du peuple, prévoir, orienter, organiser, corriger, s’est laissé subvertir par le Marché et la Bureaucratie. Et cette subversion est fatale, non seulement à la démocratie, mais plus gravement à la survie de l’humanité. Aujourd’hui, exclus de la cour des grands où les patrons des grands groupes et les représentants des bureaucraties nationales et internationales se chamaillent, renvoyés dans leur bac à sable, les politiques crient et piaillent pour faire croire qu’ils ont encore prise sur le monde. Ils me font penser, analogie troublante, aux rois fainéants dans leurs chars à bœufs, on devrait dire « rois jouisseurs » ; ces derniers mérovingiens qui régnaient, mais sans pouvoir prendre la moindre décision, car tout était décidé par l’administration du palais d’Austrasie, et précisément par le maire qui était le premier des fonctionnaires du palais. On connait la fin de l’histoire : Childeric III sera le dernier roi mérovingien. Son action se limitera à recevoir les ambassades et à répéter ce que le maire du palais lui demandait de dire, jusqu’à ce que ce que ce maire, Pépin dit le Bref, le dépose et se fasse élire roi à sa place.

 

Actualité plus récente. Je lisais hier dans un quotidien régional : « Les barrages français vont être privatisés, car la Commission européenne n’accepte pas le monopole des entreprises publiques sur l’hydroélectricité. Et c’est écrit, comme on dirait : « le ciel sera aujourd’hui nuageux et demain, un vent frais nous fera perdre un degré ». J’imagine que notre Président applaudira. C’est à pleurer !

Prolongeons un peu le propos sur deux points

Insistant sur les dynamiques de convergence, j’évoquais la mondialisation de l’économie qui doit beaucoup à la puissance historique de l’Occident et à l’adoption de l’économie de marché par la Chine, l’Inde ou la Turquie notamment. Mais sans doute n’ai-je pas assez souligné un autre aspect ; cette mondialisation a semblé signer la fin de la politique, ou la fin de l’histoire de la politique, mais a produit, en fait, et en réaction, l’émergence politique de ce que la démagogie institutionnelle appelle populisme, et qui est donc aussi, une conséquence de cette mondialisation et de ces phénomènes de convergence. Le schéma est « globalement » simple : la croissance naturelle du marché a pour conséquence un phénomène de convergence, de normalisation et de nivellement qui induit une bureaucratisation d’un monde devenu plat avec de moins en moins d’aspérités, et à laquelle répondent certaines radicalités, notamment populistes. À ce rabotage des singularités culturelles et de dilution des identités, se sont rajoutés sur notre continent, la création de l’U.E. et son choix de substituer aux nationalités construites depuis la partition de l’empire de Charlemagne au traité de Verdun, un nationalisme européen inconsistant. Il suffisait alors, griotte sur le gâteau, de rajouter deux grosses erreurs stratégiques, le refus en 2005 de reconnaitre les origines chrétiennes de l’Europe – alors que c’est bien le pape Léon qui fait de Charles, roi des Francs et des Lombards, l’empereur romain d’occident (Imperator et Basileus) –, et le projet jamais dénoncé de faire entrer la Turquie dans l’U.E., rendant illusoire l’idée de construire une identité européenne.

 

Autre point, autre sujet. Il fut un temps quand, en France, existait un Commissariat général du Plan. Il fut créé en 1946, et ce type de planification de notre avenir national perdurera un demi-siècle. Aujourd’hui, cela n’est plus de mise, car, considérant que notre avenir ne dépend plus de nous dans un système mondialisé, acceptant l’impuissance des gouvernements face à un développement historique dont la caractéristique principale semble être son inéluctabilité et son absence d’alternatives, les politiques ont donc jeté l’éponge ; et cette démission a fait le lit des hauts fonctionnaires qui, à l’heure où il convenait d’abandonner toute idéologie pour s’en tenir à la gestion des catastrophes provoquées par la Marché, ont pu légitiment considérer qu’ils étaient les seuls à avoir l’expertise et l’autorité pour gouverner, et corriger ce qui devait l’être.

Mais cette idée de la prévalence de l’efficacité gestionnaire sur l’action politique (prégnante depuis la chute du mur), cette revendication à abandonner toute idéologie (de droite ou de gauche) pour s’en tenir aux lois économiques, à ce qui marcherait, et qui, à l’évidence, ne marche pas, est évidemment hautement idéologique. Oui, prétendre que l’économie pourrait se substituer à la politique, et que l’aspiration au gouvernement du peuple est risible, est une escroquerie intellectuelle de plus : choses démagogiques, trop démagogiques… Et le populisme est aujourd’hui, malheureusement, la seule réaction opérante face à cette dérive.

Après le foot, retour à la politique

Parler de mondialisation, comme je l’entends quotidiennement, c’est qualifier de la manière la plus commune ce phénomène dont Fukuyama qui en a bien senti l’importance et le caractère structurant, a rendu compte, mais de manière très imparfaite, et en faisant quelques erreurs de perspective, dans ses articles puis son essai sur « La fin de l’histoire et le dernier homme ». Fausse téléologie ! Nous n’en sommes évidemment pas à la fin de l’histoire ni, je l’espère, à son crépuscule, car cette fin sera celle de l’humanité ; et elle sera dramatique et probablement accidentelle. Dramatique, sauf pour la planète bleue qui sera enfin débarrassée, comme le dit mon maître, de sa maladie de peau, de ses parasites, et pourra cesser de se gratter.

On nous dit que nous serions entrés dans l’ère de la sixième extinction massive des espèces vivantes. Il faudra bien qu’un jour, comme pour les dinosaures, nous soyons de la charrette. Et si cette histoire a une morale, il faudra qu’il en soit ainsi : une aube radieuse et sans hommes pour empêcher la terre de tourner rond.

Il n’y a donc pas de fin de l’histoire qui s’annonce, même si cette fin s’est inscrite dans l’histoire dès le début, mais sans plus. Et aux philosophies finalistes, c’est-à-dire providentialistes, je préfère cette idée nietzschéenne d’une « innocence du devenir », d’un « ciel de contingences ». Il n’y a pas de prédestination, pas de nécessité morale ou d’axiologie du progrès, mais du hasard, un hasard qui toujours fait nécessité. Et si nous allons bien quelque part, il n’y a ni feuille de route, ni plan, aucune certitude quant à notre point de chute ou à la violence de ladite chute.

Ne prédisons donc pas la fin de l’histoire, une eschatologique sociale et politique sur un modèle occidental prétendument abouti, raffiné par le christianisme et l’économie de marché. Et ne parlons pas de « mondialisation », mais plutôt de « convergence », dont la mondialisation des échanges n’est qu’un aspect parmi d’autres, une participation. Et précisons que si le développement du marché est un processus entropique autant qu’anthropologique, donc naturel, la convergence d’une espèce qui se développe sur un espace clos est de toute façon inévitable, par le simple fait du brassage, du transfert dans le patrimoine génétique de caractères culturellement acquis, et de la relative homogénéisation des individus qui s’en suit.

 

L’économie est la science des échanges, l’art de faire converger les intérêts vers une contractualisation qui marie les individus, et c’est pourquoi le commerce a toujours été le meilleur rempart à la guerre. À l’époque où j’étais adolescent, on récitait comme le plus branché des mantras : « faites l’amour, pas la guerre ! », un slogan auquel, à quinze ans, je ne demandais qu’à adhérer sans réserve ; le royaume ici et maintenant, et l’obligation morale d’en jouir. Nos ainés, moins puérils, auraient pu nous objecter « faites du commerce, pas la guerre ! », mais l’amour, la guerre, ou l’échange marchand, ne sont que des façons de commercer, et l’homme, animal social, est un commerçant dans l’âme, et la cité, plus un marché qu’un dortoir. Encore que, comme je viens de le rappeler, on peut commercer dans un lit et trouver un profit à cet échange.

Mais l’économie de marché est plus que l’économie, et son développement, sa massification, parce qu’elle multiplie et accélère les échanges, conduit à une convergence des comportements et à une uniformisation des individus, formatés par des usages et des rapports aux choses qui leur sont imposés par les concepteurs et les marketeurs de produits marchands. Et c’est là où je discerne toute cette entropie de l’humanité comme système. Des consommateurs que tout pourrait séparer, s’ils n’utilisaient les mêmes outils manufacturés de la même manière, finissant par faire les mêmes gestes et entretenir les mêmes relations aux objets standardisés du Marché, conduits à vivre dans la même réalité qui n’est qu’une réification marchande du monde. Tout converge, la forme des voitures, les modes vestimentaires, la façon de se nourrir d’un burger, le fléchage iconique des informations sur les écrans qui ne peut pas être sans conséquence à long terme sur l’asymétrie cérébrale – sujet d’étude pour les neurologues. Et le phénomène contemporain le plus remarquable qui puisse être étudié est bien la convergence entre l’Occident et la civilisation chinoise, et les prémices, notamment en Turquie, de celle avec le monde musulman. L’histoire humaine converge, non pas vers une fin particulière et désirable, comme Fukuyama après Kojève et Hegel a pu le dire ; car cette convergence n’a pas pour ressort une nécessité morale – par exemple l’idéologie droit-de-l’hommiste –, mais l’irrépressible dynamique de l’économie de marché qui soutient, dans une certaine mesure, les droits de l’homme ; car la liberté de circulation est bonne pour le Marché, et tout ce qui est bon pour le Marché est moral, dans un monde qu’il réifie.

 

Cette convergence est donc une nécessité, même si elle reste formellement indécise, et dépendante de l’imagination des concepteurs de produits et de services. Nous allons donc tous au même endroit – sans que personne n’ait pu réserver une chambre à l’arrivée ­–, embarqués sur le même bateau qui prend l’eau. Mais le ciel est bas, le brouillard dense, et si le capitaine tient fermement la barre, les courants restent forts, et de toute façon il ne dispose ni de carte, ni de boussole, ni de projet particulier. Et ceux qui savent que la terre, quelque part devant, est rocheuse, et que le navire ne pourra que s’y briser, ne sont pas pressés d’apercevoir un semblant de terre émerger du brouillard, et préfèrent attendre au bar, sur le pont supérieur, à écouter l’orchestre ou à philosopher sur la vanité du monde et la beauté des femmes.

Le ciel est bas et les mines tristes, surtout celles des passagers des ponts populaires, en bas, près des machines dont ils entendent la respiration bruyante et cadencée, heurtée, et dont ils perçoivent les odeurs de mazout et de crasse. Cette convergence, parce qu’elle replie l’éventail des possibles et nous fait sentir une fin peu désirable, provoque nécessairement le désenchantement du monde et un désarroi général. On pourrait, jouant sur les concepts, dire que si la culture déplie le monde, le Marché le replie sur quelques valeurs, dont l’argent, et partant, l’appauvrit.

 

L’Occident est décadent, on l’a beaucoup écrit, et je veux bien le croire. Et on a beaucoup commenté que les civilisations, comme les hommes, naissent, vivent et meurent. Peut-être n’avons-nous pas suffisamment compris l’analogie et insisté sur le fait qu’elles peuvent mourir de leur belle mort, dans leur grand âge, par extinction du désir, ou mourir fauchées dans leur belle jeunesse. Et on ne doit pas confondre non plus ces deux phénomènes : convergence et décadence. Évidemment, la convergence provoque des frictions, des rapports de force qui peuvent accélérer ou modifier d’autres processus et altérer ce qu’on pourrait nommer « le conatus des civilisations ». Et on peut mettre l’index sur un point révélateur de cette convergence entre, précisément, l’Occident et la civilisation asiatique : le Marché a fait converger les intérêts, englobant toute la planète, et les produits qui nous formatent sont aujourd’hui fabriqués pour l’essentiel en Asie et conçus en Occident – il faut dire « designés » quand on fait partie d’une start-up-nation ; et les femmes asiatiques, assez logiquement, se font débrider les yeux.

 

Revenir sur le passage du troc à l’économie de Marché est nécessaire pour comprendre les ruptures qui se sont opérées alors, mais progressivement, et leurs conséquences politiques. Car, pour insister sur ce point, c’est bien l’invention du Marché qui a tout bouleversé, car le troc se suffisait à lui-même. L’économie du troc est une économie de subsistance et d’échange de surplus de production. Si l’on ne peut consommer tout ce que l’on a produit pour soi, il est alors rationnel d’échanger ce surplus contre ce qui peut nous manquer, ou ce que l’on peut désirer, un plat de lentilles pour un héritage, ou un joli couteau à manche d’ivoire contre la femme de son voisin – heureuse époque d’une insouciance perdue. Et c’est un processus pacificateur de relations, car il est difficile de faire du troc avec des voisins que l’on combat ; processus redistributif, sans hiérarchie ; et ce modèle économique primaire, s’il avait pu produire à lui seul un système politique, aurait produit un système égalitaire et démocratique. D’ailleurs, qu’on fouille un peu, et on se rendra compte que l’Europe féodale du moyen âge avait une dimension démocratique très forte ; lire par exemple l’étude passionnante : « Vivre au village au Moyen Âge » de Monique Bourin et Robert Durand – la façon dont les villageois géraient leur quotidien en assemblées élues, et avaient beaucoup recours au troc.

L’économie de marché, par contre, a pour principe non plus de vendre ses surplus, mais de produire pour vendre ce dont on n’a pas a priori besoin, mais qu’on peut mettre sur le Marché dans le but d’amasser une richesse plus ou moins fiduciaire, donc du pouvoir. L’argent étant l’agent de la thésaurisation du pouvoir. Et ce paradigme économique ne peut produire, au plan politique, si la morale ne s’en mêle pas et ne le redresse pas un peu, qu’un monde inégalitaire et aristocratique, ploutocratique si l’on préfère, d’abord physiocrate, puis bourgeois ; un monde d’exploiteurs et de rentiers. Le modèle économique étant le premier moteur de la politique.

 

La convergence est donc un processus de subversion, par le Marché, dont l’activité produit des effets naturels, « mécaniques », pouvant être analysés et décrits par des lois. C’est en cela que l’on peut parler des lois du Marché et, plus ou moins légitimement, d’économie comme science. Le développement du Marché, en transformant le monde en monde-de-choses-à-vendre, en standardisant ces choses, et le désir de les posséder et le mode d’usage qui va avec, fait converger les modes de vie, de consommer, d’être à la vie, et formate cet homo economicus qui remplacera à terme le sapiens-sapiens. Car à quoi bon penser quand on consomme, c’est-à-dire quand on jouit ? Et pourquoi penser que l’on pense, à l’heure d’une Intelligence artificielle qui peut être de substitution, une I.S. ? À la standardisation des produits, correspondent une standardisation des comportements, une uniformisation des systèmes et un formatage des individus. Dès lors, les seuls marginaux sont ceux qui n’y consentent pas et refusent l’économie de Marché ; un choix et une liberté que le Marché et le Système qu’il formate ne peuvent accepter ou consentir. Il faudra donc bien que les marginaux rentrent dans le rang ou en crèvent – c’est toute la leçon du « Meilleur des mondes » et du suicide de John, acculé dans une impasse, car comme l’écrit Huxley : « Mieux vaut le sacrifice d’un seul que la corruption d’une quantité de gens ».

 

La convergence est donc un glissement doux, mais de plus en plus rapide vers ce qu’Edgar Morin nomme « un monde totalisant », et dont la forme politique est nécessairement technobureaucratique et totalitaire, car si un monde de travailleurs ne peut être que ploutocratique, un monde d’allocataires ne peut être que totalitaire. Insistons sur ce point : un monde de travailleurs réellement indépendants, d’artisans ou d’artistes ne peut être que politiquement libéral ; quand, à l’aliénation des travailleurs salariés, correspond l’aristocratie de rente, et à un monde d’allocataires qui reçoivent passivement sans contribuer à rien, correspond un totalitarisme bureaucratique qui maitrise les principaux flux financiers. Rappelons que l’allocation (ce qu’on appelle les revenus de transfert) ne cesse de croitre en Occident, les revenus du travail et du patrimoine décroissant dans le même temps à proportion. Et que pendant ce temps, très logiquement, l’État capte une partie toujours plus importante des richesses produites.

 

Si le développement de l’économie de marché a permis le développement massif du salariat, c’est la financiarisation de l’économie qui a conduit à l’émergence d’une société d’allocataires sans travail. Mais dès 1958 Hannah Arendt pointait le risque de fabriquer « une société de travailleurs sans travail ». Le développement non maitrisé de la bourse a permis de gagner toujours plus d’argent sans créer de richesses, notamment en spéculant sur l’évolution des valeurs, des monnaies, des produits dérivés, et sans investir sur le moyen long terme. Et cette pratique qui permet au capital de s’investir sur du très court terme (parfois quelques secondes) avec des espoirs de rendement extravagants, a obligé les entreprises qui voulaient se financer à offrir aux investisseurs des perspectives comparables. Cela a conduit les managers à mener des politiques de survalorisation fatales et à exiger des gains de productivité toujours plus importants, même pour des entreprises rentables, les engageant dans une course un peu folle. La encore, il y a eu convergence des pratiques, et chacun a dû mener la même stratégie d’optimisation des coûts : baisse du coût matière, donc diminution de la qualité du produit et utilisation de matières polluantes, non dégradables ou portant atteinte à l’environnement, optimisation des produits, donc standardisation-uniformisation ; optimisation des coûts de main-d’œuvre, cost killing dans les fonctions support.  Et l’optimisation des coûts de main-d’œuvre de production a conduit à l’optimisation de l’organisation, mais aussi à exiger des hommes un rendement toujours plus important. Mais l’anthropologie fixe quelques limites à cette demande d’augmentation des cadences. Heureusement, quand l’homme touche à ses limites, il est encore possible de le remplacer par une machine, plus forte, plus adroite, plus robuste, plus fiable et plus docile, et moins chère. La machine, l’automate et le robot remplacent donc l’homme, et si le marché a encore besoin des gens, c’est bien pour consommer, pour que les allocataires rendent aux entreprises une partie de l’argent que l’État a prélevé, ici et là – en fait partout ; et que l’essentiel de la richesse produite revienne au capital. La logique financière du Marché produit donc bien un marché sans travailleurs, donc sans citoyens actifs, capables de s’investir et d’échanger ; un monde d’inactifs et d’irresponsables, passifs et nourris par un système qui ne demande que ça : gérer chacun comme un animal de rente. Et je prophétise le retour au troc – je le vois bien s’amorcer –, comme seul espoir d’un retour du désir démocratique. Mais l’Etat, « ce monstre froid », l’a bien compris, et dans le projet de supprimer l’argent liquide, l’argent libre, ne se cache aucun autre projet. Nous en reparlerons, mais l’abandon du cash sera la fin de tout espoir démocratique et la victoire, peut-être définitive, de la technobureaucratie, c’est-à-dire de l’alliance entre des groupes aux pratiques formellement mafieuses, et l’administration. Qui me lira trouvera ces mots bien outranciers. Je cite une dernière fois, Huxley, dans un article de 1946, la date est importante : en écho à son roman, évoquant l’étatisme, il déclare : « Il est probable que tous les gouvernements du monde seront plus ou moins totalitaires … Seul un mouvement populaire à grande échelle en vue de la décentralisation et de l’aide individuelle peut arrêter la tendance actuelle à l’étatisme. Il n’y a présentement aucun indice permettant de penser qu’un semblable mouvement aura lieu ». Et d’ajouter : « Il n’y a, bien entendu, aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens ». Alors, disons que mon outrance fait simplement écho à celle d’Huxley

 

Convergence des modes de vie, de produire et de consommer, et de penser. Car l’économie de marché a façonné notre modernité et structuré le monde, l’a fait plier à ses exigences, et il sera difficile de le déplier. Car on a retiré à l’homme tout moyen naturel de vivre, toute possibilité de revendiquer un bout de terre et de s’y installer pour y vivre en paix, dignement, libre, mais à sa façon, pour y vivre de son travail. Il n’y a plus de droit au sol quand le système a tout pris et rien laissé à ceux qui veulent vivre autrement, une liberté que les zadistes, proches d’ici, se sont fait refuser. La convergence du monde ôte à l’homme ses libertés fondamentales le transformant en travailleur/consommateur, ou en allocataire, sauf, évidemment, à ce que l’on soit bien né. L’homme doit rentrer dans les cases-prisons que le système a construites pour lui, ou bien il devra disparaître. Il ne pourra être libre et revendiquer, comme l’écrit Huxley, reprenant une expression anglaise courante « La liberté d’être une cheville ronde dans un trou carré ».

 

Que rajouter si, pour conclure, je devais résumer mon propos à l’essentiel ? Le phénomène de convergence des sociétés humaines est irrépressible, et crée une désillusion, projetant chacun dans un monde désenchanté où sa vie lui échappe, et les opportunités de se conduire en homme libre et autonome s’évanouissent. Le rêve du « ni Dieu ni maître » a disparu. L’Etat est devenu notre Dieu et notre maître, et demain, ayant ôté à la plus grande partie de la population tout moyen de vivre, il fera dépendre ces vies de ses allocations, leur ôtant toute dignité.

Cette convergente est mécaniquement produite par l’extension du marché et ses dernières évolutions vers la financiarisation de l’économie et la numérisation du monde. Cette croissance et ces évolutions, après avoir fabriqué un monde de travailleurs, actifs ou chômeurs, fabriquent aujourd’hui, du fait justement de sa financiarisation et de sa numérisation, un monde d’allocataires fichés, et créent les conditions de l’émergence de systèmes politiques totalitaires ; et il faut bien convenir que si les entreprises sont à la manœuvre – et pas seulement les GAFA et les promoteurs de l’I.A. –, la bureaucratie suit, fascinée par son pouvoir, et la classe politique laisse faire, impuissante à penser et à agir, et totalement mobilisée par la défense de ses intérêts catégoriels et les exigences de sa réélection. Et le marché nous pousse dans une voie sans issue, un mur qu’on ne pourra s’éviter de rencontrer de la manière la plus rude qui soit. Et comme c’est l’économique qui crée les conditions du politique, il faudra bien un jour réinvestir le politique si l’on veut réorienter l’économie, c’est-à-dire la vie ; ce qui veut dire que toute réponse à un « problème » économique ne peut être trouvée qu’au plan politique : par exemple, s’il y a trop de chômeurs, alors, toute « boite à outils » de mesures économiques et préparées par des énarques sera inopérante, et n’aura d’autre objet que de gagner du temps. Il faudra bien un jour, quand tout le reste aura été essayé et aura échoué, surpasser nos peurs et reconstruire la démocratie pour rendre aux gens le pouvoir de changer leur vie, c’est-à-dire leur simple dignité, la possibilité d’être autre chose qu’un nom sur un bordereau, ou un code alphanumérique dans un système de gestion et de surveillance. Sinon, je le dis, certains s’organiseront pour échapper au Système en entrant dans une forme de clandestinité radicale.

Bleu, blanc, rouge

Il y a quelques heures, l’équipe de France de foot gagnait le droit d’arborer une seconde étoile sur son maillot ; et un délire patriote s’est emparé de nos compatriotes. C’est sans doute dans l’ordre des choses. Des amis canadiens nous ont appelés pour nous féliciter et nous signaler des mouvements de foule à Montréal. J’ai pensé au Général de Gaulle et à un certain moment de communion un peu hystérique avec les Québécois.

Chez moi, comme ailleurs en France, les gens se sont lâchés, surtout des jeunes, et ont défilé en gueulant, drapeau sur les épaules, en cape, ou flottant aux vitres des voitures comme des mains saluant une foule conquise à l’évènement et à son importance planétaire. J’ai observé ce feu d’artifice : tout ce qui pouvait l’être, maisons, motos, voitures, visages, pavoisés des trois couleurs. J’ai entendu – comment faire autrement ? – ces tintamarres de kermesse, le défoulement des klaxons, les cris d’adolescents et d’enfants innocents des choses de la vie et du monde de la politique : Vive la France ! Savaient-ils bien ce qu’ils hurlaient, ce que ces mots impliquent d’engagements politiques et moraux ?

Mais pourquoi cette remarque de mauvais coucheur ? Pourquoi gâcher la fête en crachant dans la soupe et en boudant un carnaval si populaire pour une si belle victoire, et un si rare instant de communion nationale ? Pourquoi se plaindre d’un court moment de défoulement dans une époque si verrouillée par le Système ? Pourquoi moquer des mots d’amour quand l’actualité est si constante à nous parler de haine, de ressentiments ethniques, de racisme et de xénophobie ? Retour en 1998 avec cette France black, blanc, beurre qui gagne, et cette fierté partagée d’un dépassement identitaire ?

En fait, malgré la joie partagée, j’ai ressenti une forme de peur, quelque chose qui m’a glacé. L’émotion est une vague irrépressible et la foule une bête sauvage. Les mêmes qui hurlaient leur amour de la patrie – certains n’avaient pas dix ans – exprimeront bientôt avec la même ferveur leur mépris pour cette idée ringarde de patrie et ne verront dans la France qu’un système providentiel, un guichet où venir exiger des allocations, revendiquer des droits qui vont de soi, toucher les dividendes d’un investissement qui ne fut pas le leur, mais dus, du simple fait d’être nés ici. J’ai assez retenu les leçons de Gustave Le Bon pour m’effrayer de cette façon dont on peut enflammer les foules, créer une ferveur populaire et un sentiment national belliciste aux conséquences funestes. Il écrivait dans les années 1890 : « Par le seul fait qu’il fait partie d’une foule organisée, l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation ».

Je sais qu’il ne s’agit en l’occurrence que de sport, mais ce sont d’autres images – d’archives – de foules en liesse qui se sont imposées à moi. En 1914, ces drapeaux accrochés aux fenêtres des trains, partout brandis. Et pensant aux Croates dépités, mais qui n’ont pourtant pas démérité, comment ne pas se souvenir du conflit des Balkans qui a déchiré feu la Yougoslavie, a vu ressurgir des nationalismes que l’on croyait éteints ; les vieilles haines réveillées par quelques leaders nationalistes. Et depuis, le retour des nationalismes s’impose comme un fait perturbant de l’évolution européenne. Ce que j’appelle le mur des réalités.

 

Comment ne pas être interpellé par cette façon, si politiquement correcte, c’est-à-dire démagogique, de condamner le populisme et les élans nationalistes de certains peuples, et « en même temps » d’organiser et de favoriser ces mouvements de masse, voire de les instrumentaliser ? Je note d’ailleurs que si Freud cite Gustave Le Bon, Hitler aussi dans Mein Kampf.

Il n’est pas bon de se dire populiste ni nationaliste, alors que le patriotisme se porte encore avec une certaine élégance bourgeoise. Mais, s’agissant de national-populisme, je pense qu’il s’agit bien de césarisme, c’est-à-dire de l’idée qu’un leader providentiel pourrait suffire à lui seul à incarner le peuple, à le représenter, à porter sa voix. Et que cet homme se nomme Hitler, Mussolini, Poutine, Erdogan ou Orban, que son régime garde quelques formes démocratiques ou les jette dans les poubelles de l’histoire, assumant de n’être qu’une dictature dure, c’est toujours la même mécanique : concentrer tout le pouvoir entre les mêmes mains, au prétexte d’efficacité, une présidentialisation extrême. Erdogan vient de le faire, Macron souhaite faire bientôt un nouveau pas dans cette voie. Et il peut y arriver, car il a une chance insolente – la victoire de l’équipe de France en atteste – et les dieux le favorisent et le soutiennent, ce qui n’est pas de nature à me réconcilier avec les forces de l’au-delà.

Mais, pour éviter de m’égarer, je voudrais distinguer le nationalisme que le système médiatico-politique condamne – et le patriotisme, qui serait l’esprit de 92, avec Valmy comme référence. On me dit que de Gaulle a déclaré : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres ». Mais puis-je avec respect m’inscrire en faux contre cette formule qui n’est qu’une formule. Car, distinguant bien les concepts, je m’avoue nationaliste et peu porté au patriotisme. En effet, fidèle, au moins sur ce point au Général de Gaulle, j’assume d’être un nationaliste comme il l’était ; et non seulement je crois à l’État nation comme cadre adapté au devenir des peuples – et mon euroscepticisme procède de cette conviction – mais je crois que les niveaux pertinents à l’exercice démocratique sont la commune et la nation ; car ce sont les niveaux où la présence administrative peut être relativement la plus faible, la plus nécessaire. Et le premier ennemi de la démocratie, c’est bien l’administration dont les normes, non discutées démocratiquement et rédigés par des fonctionnaires sans mandats, s’opposent à la volonté populaire ; et toujours ce paternalisme insupportable à un citoyen majeur, mais si plaisant aux plus puériles d’entre nous. Et s’agissant de la nation, je ne vois d’autres postures que d’être nationaliste ou mondialiste, d’exiger que les lois soient faites en France, ou que leur fabrication soit déléguée à d’autres, à des bureaucrates ou des députés que personne ne connait.

Pour ce qui est du patriotisme, j’entends bien l’attachement gaulliste au pays, mais j’avoue ne pas me reconnaitre dans ce concept qui m’échappe, et qui me semble daté, n’en déplaise à De Gaule, n’en déplaise à Péguy. Autant je comprends ce qu’est l’État, ce que peut être une nation – par exemple lorsque j’ai honte d’être Français –, le sens de république ou de démocratie ; autant cette idée de patrie m’échappe et m‘agace un peu. Et cette personnification maternelle – la France, grande dame, ou dame nature – qui fait de nous tous des enfants, petits garçons et petites filles ! Tout cela nous renvoie à une puérilité et à un sentiment d’adoration religieuse et tourne le dos à l’idée démocratique. Car « mère patrie » ou « Dieu le père », c’est un peu la même chose. Et comme Nietzsche déclarant que Dieu est mort, il conviendrait de déclarer que la patrie n’existe pas. À propos de Nietzsche, justement – oui je n’en sors pas –, rappelons qu’il dénonçait une forme de patriotisme, peut-être pas celle du général, et qu’il utilisait le néologisme de « patriotardise ». Comme quoi, les mots ont le sens qu’on veut bien leur donner et entre le général et Bernard Shaw, je préfère ce dernier quand il déclare : « Le patriotisme est votre conviction que ce pays est supérieur à tous les autres, parce que vous y êtes né ».

 

Si l’on veut un jour progresser sur le chemin de la démocratie, et aujourd’hui, en Europe, on progresse dans le sens opposé, il faudra bien se débarrasser d’un certain nombre de sentiments religieux et cheminer aussi – c’est le même chemin – vers une forme nouvelle de laïcité. Il faudra donc, n’en déplaise à Debray, débarrasser la république de toute transcendance, de toute verticalité, ce qui n’exclut pas que l’on puisse donner sa vie pour ses proches, sa terre, ses choix idéologiques, défendre ses droits et sa liberté, mais tout cela de manière immanente, c’est-à-dire mourir en sachant qu’on ne va pas au ciel, mais que l’on retourne à la terre.

 

Comment le redire quitte à lasser ? Une démocratie aboutie ne peut être que laïque, c’est-à-dire avoir réussi à expulser les religions de l’espace public, les avoir reléguées dans la sphère privée ou les espaces publics consacrés ; séparer le Politique et l’État, abandonner toute approche religieuse de la Politique, et toute idéalisation de la patrie.

Mais quand même, bravo pour notre équipe.