D’autres raisons de ne pas être humaniste

Dans mon dernier article, reprenant des réflexions anciennes qui m’avaient conduit, il y a quelques années, à créer ce blog pour y défendre – avant que je me rende compte d’un potentiel risque de malentendu – une position de mescréant, je me présentais comme non croyant ; l’écrivant « mes créant », en reprenant par jeu un usage vieilli et démodé. Et cette position n’a pas varié depuis : je me prétends avec constance « non croyant et non athée » ; et quand on me répond « agnostique ? », je décline alors ce terme. Mais pourquoi y revenir si cette chose a déjà été clarifiée ? Peut-être pour prolonger mon précédent propos sur l’humanisme en abordant l’obstacle par un autre côté.

Si je devais revendiquer une filiation – cédant à nouveau à cette faiblesse de chercher crédit chez plus respectés que moi –, ou simplement me raccrocher à une pensée théologique forte, je pourrais évoquer ici ma proximité avec Simone Weil dont je parle souvent, l’associant souvent à Arendt et à Rand. Cette jeune femme semble avoir deux visages (mais c’est bien le même), celui de la jeune militante engagée, notamment pendant la guerre d’Espagne, dans une gauche anticommuniste, proudhonienne, et celui de la théologienne juive acquise au christianisme, mais qui eut une destinée un peu différente de celle d’Etty Hillesum – et qui connaît cette dernière comprendra ce rapprochement qui s’impose à l’instant à mon esprit. Mais restons sur le christianisme de Weil et sa théologie qu’elle construit en réponse philosophique au double mystère de l’incarnation de Dieu et de sa mort abjecte, cloué sur un pal dressé sur la colline du Golgotha. Une théologie sans doute aussi ancrée dans la réalité d’un monde travaillé par les totalitarismes du siècle (le sien – elle nait en 1909 et meurt en 43) et qui bascule dans l’horreur absolue de la Seconde Guerre mondiale. Elle la construit donc au cœur du christianisme, à la source douloureuse de la passion de Jésus et de sa crucifixion ; et elle la développe, pas toujours de manière limpide, dans « La pesanteur et la grâce », ce recueil de textes (principalement de théologie et de métaphysique) qu’elle laisse à Gustave Thibon, théologien catholique qui l’avait hébergée et employée comme « fille de ferme » de juin 1941 à 1942.

Elle était alors déjà militante d’extrême gauche et agrégée de philosophie (ancienne élève d’Alain), mais les lois raciales de l’époque l’excluaient de l’université. Ces textes sont très courts, lumineux, parfois incandescents. Mais ils n’ont pas été relus, corrigés et mis en forme par elle – ils s’apparentent donc formellement aux « Pensées » laissées sur son bureau par Blaise Pascal à sa mort. Mais ils sont assez clairs et cohérents pour y lire une pensée exaltée, inspirée, mystique. Et si je veux l’évoquer, c’est pour sa dimension apophatique.

Simone Weil y explique que si notre représentation du monde se réduit à la réalité sensible et pensable, alors on passe nécessairement à côté de Dieu, impensable. Car si Dieu ne peut être contenu dans cette représentation, c’est qu’il ne peut être contenu dans aucune représentation humaine. Il faudrait donc laisser un vide dans notre conception du monde – à la place de Dieu – et plus encore pour que se crée un « appel du vide », c’est-à-dire un appel à Dieu ; ce vide qui est la place vide de Dieu et donc qui est Dieu dont la présence est absence, justifiant notre besoin de Dieu qui seul peut le combler. Et si sa foi est en marge du déisme, à l’opposé du panthéisme, elle est donc apophatique, donc proche de la non-croyance. Car la différence est étroite entre croire en un Dieu inconnaissable, indicible, et se déclarer non croyant. Elle le dit d’ailleurs avec une formule proprement géniale « Il y a deux athéismes, dont l’un est une purification de la notion de Dieu ». C’est en ce sens qu’on peut la juger en équilibre instable au point de rencontre des deux approches (théologie apophatique et athéisme raffiné), mais très loin de l’agnosticisme. Car quelle différence y a-t-il à répondre à toute proposition théologique, « il n’est pas cela » (réponse apophatique), ou je ne crois pas « qu’il soit cela », ou, plus simplement, « je ne crois pas » (réponse mécréante). Du systématisme du « il n’est rien de cela » à « je ne crois en rien », il y a si peu de place. Et si j’ai tant d’affection pour elle, indépendamment de ma grande proximité politique avec la militante, et malgré son antisémitisme, c’est que je me demande si, moi et elle en équilibre au même point, elle n’est pas tombée d’un côté et moi de l’autre ; elle du côté de la mort – « De même, il faut beaucoup aimer la vie pour aimer encore davantage la mort » –  moi résolument du côté de la vie. Elle rajoute dans ces mêmes textes, mais je lui laisse la responsabilité de cet aphorisme : « Entre deux hommes qui n’ont pas l’expérience de Dieu, celui qui le nie en est peut-être le plus près ».

Et puis, on s’en souvient sans doute, dans ma dernière chronique, je me disais non croyant, mais aussi non humaniste ; et tentais de m’en expliquer. Et Simone Weil a cette formule dont elle ne s’explique pas clairement : « Les erreurs de notre époque sont du christianisme sans surnaturel. Le laïcisme en est la cause – et d’abord l’humanisme ». Je la comprends ainsi, au plus proche de ma sensibilité personnelle : notre époque est trop rationnelle, trop géométrique, et si la laïcité n’est pas condamnable, une forme de laïcisme l’est. Je l’ai souvent écrit en ces termes : « l’humanisme n’est qu’un christianisme laïc ». Pour y réfléchir, ici à haute voix, sous le regard amical et lointain de Simone Weil, je vois bien que je vais devoir dire dorénavant et de manière plus précise : « l’humanisme est un christianisme laïcisé ».

Ecoféminisme Versus Humanisme

Bien que je n’aime pas les concepts à géométrie variable, à contenu incertain – et j’y reviendrai –, je pourrais revendiquer et défendre l’écoféminisme, contre l’humanisme que je condamne, et qui est en effet, à la fois un spécisme et un machisme. Car la seule façon de justifier cette connexion entre écologie et féminisme, c’est bien en le formulant ainsi : écoféminisme versus humanisme ; et en revenant à la source religieuse de ce dernier.

Je le répète, l’humanisme, c’est l’autre nom du christianisme ou, pour le dire autrement, un christianisme laïque qui a vulgarisé (la Vulgate) le double message vétérotestamentaire, celui de la Genèse. Et il faut bien toujours revenir à la genèse des concepts : Dieu a créé son avatar pour qu’il domine la nature et la femme, établissant cette dernière entre l’homme mâle et la bête ; ou, pour le dire en terme juridique, entre l’homme et le bien meuble – en France, depuis le code Napoléon, l’animal est un « meuble » et faut-il rappeler que la femme fut longtemps considérée comme irresponsable.

Et l’Occident a été ainsi matricé par le judéo-christianisme ; et si le créateur a voulu que l’homme domine et exploite la nature et la femme pour que l’une et l’autre portent les fruits nécessaires à la croissance de son espèce – je n’insisterai pas sur cette façon d’assimiler la terre à la mère –, s’il a permis à l’homme de croquer la vie à pleines dents, le diable en introduisant le ver dans le fruit, a transformé l’homme, exploiteur et jouisseur, en prédateur.

S’agissant de son rapport à la nature et aux femmes, l’homme occidental a donc effectivement un certain problème que je qualifierai d’idéologique, de « religieux ». Mais l’Islam qui est une branche du judéo-christianisme (même tronc commun) a la même difficulté ; quant à l’hindouisme, au bouddhisme, ce sont aussi des religions très patriarcales. On ne peut néanmoins exonérer le christianisme (surtout catholique) de toute responsabilité quant au sort fait aux femmes ou à la nature – il y a quelques années, j’avais d’ailleurs chroniqué ici l’encyclique papale « Laudato-si » qui, sur le plan de l’environnement, m’avait proprement sidéré. Et malgré mon immense admiration pour Bérénice Levet, femme lumineuse, je ne peux souscrire à sa démonstration (dans « L’écologie ou l’ivresse de la table rase ») visant à dédouaner le christianisme de toute responsabilité dans les désordres écologiques et le mépris pour les espèces animales. Elle nous explique que les évangiles démontrent assez la proximité de Jésus avec la nature. Sauf que le Jésus dont on nous parle est un personnage préchrétien, qui vit dans un monde antique si l’on préfère, et qui est plus proche intellectuellement d’Epictète ou de Platon que d’Érasme. Et faut-il rappeler que Jésus n’a pu être chrétien, cette religion ayant été inventée par un autre que lui, et s’étant vraiment développée plus de deux siècles après sa mort – À Nicée, en 325 de notre ère, cette religion n’avait d’ailleurs même pas fini de clarifier sa doctrine. Et Jésus s’il avait vécu assez longtemps ne serait pas plus devenu chrétien que Marx n’est devenu marxiste.

Quant à la maltraitance animale, j’en reste à cette remarque de Nietzsche : « D’où vient que le christianisme a répandu en Europe la cruauté envers les animaux, malgré sa religion de la pitié ? Parce qu’il est également, et plus encore, une religion de la cruauté envers les hommes ».

Prolongeons mon dialogue avec Bérénice Levet et sur l’écologie, d’abord, et sur le féminisme ensuite – quitte à passer par Jonas.

Non spéciste, sans être antispéciste, féministe sans être sexiste, non raciste – je le pense – sans être racialiste, non croyant sans être athée, je suis écologiste et combats ce que je nomme avec d’autres, « écologisme » et en qui ses laudateurs français communiquent au sein d’EELV.

Un peu à la façon d’un Élysée Reclus qui reste, sur ce plan, ma référence ultime, je suis écologiste, car non-spécisme. Mais je ne suis pas un antispéciste, j’insiste. Et rappelons que si le spéciste croit à la supériorité morale de l’humain – seul être créé à l’image et à la ressemblance de son créateur –, l’antispéciste défend l’Idée que la nature aurait des droits. C’est une position que je dénonce. Le non spéciste que je suis défend l’opinion que l’homme fait partie de la nature, mais que les espèces humaines et non humaines ne s’inscrivent pas dans une hiérarchie morale. Pourtant, pour d’autres raisons, je pense que l’homme a des devoirs envers la nature. Et pour le comprendre, peut-être faut-il entendre ce que Hans Jonas nous dit du « Principe Responsabilité ». En synthèse, c’est parce que l’homme agit en conscience qu’il est pleinement responsable de ses actes, des artefacts qu’il invente, du monde qu’il créé. Et aujourd’hui « La frontière entre « État » (polis) et « nature » a été abolie : la citée des hommes, jadis une enclave à l’intérieur du monde non humain, se répand sur la totalité de la nature terrestre et usurpe sa place. La différence de l’artificiel et du naturel a disparu, le naturel a été englouti par la sphère de l’artificiel ; et en même temps l’artefact total, les œuvres de l’homme devenues monde, en agissant sur lui-même et par lui-même, engendrent une nouvelle espèce de « nature », c’est-à-dire une nécessité dynamique propre, à laquelle la liberté humaine se trouve confrontée en un sens entièrement nouveau ».

En tant qu’écologiste non encarté, je dénonce donc un écologisme, forme politique de l’écologie, comme Bérénice Levet le fait avec beaucoup de talent : mondialiste, bureaucratique, totalitaire, fanatique, converti au wokisme ; et sa prétention à reconstruire l’homme.

Quant au féminisme, et je veux, là encore, montrer mon attachement à Bérénice Levet, notamment aux idées qu’elle développe dans un autre de ses ouvrages : « La théorie du genre ou le monde rêvé des anges ». Pas plus que je ne crois à la supériorité morale, ou ontologique si l’on préfère, de l’humain sur l’animal, je n’admets l’idée d’une hiérarchie entre l’homme et la femme, ou ne souscris à cette idée que l’homme puisse asservir la femme, la subjuguer. Et si je défends l’égalité de leurs droits, c’est sans vouloir effacer leurs différences. Au contraire, je crois à leur complémentarité, donc à l’irréductibilité de leurs différences naturelles. Et ce que j’aime chez une femme, c’est bien cette altérité, qu’elle ne soit pas un homme ; et puisse, pour cette simple raison, me fasciner et m’échapper. Et c’est pourquoi je dénonce toute discrimination entre les sexes qui ne serait pas moralement ou politiquement neutre, qui serait donc négative ou positive.

Et je pourrai conclure aujourd’hui ce propos ainsi. Je rêve d’un monde qui ne serait pas dominé par les hommes ; j’en détesterais un autre dominé par les femmes, ou, pire encore, où il n’y aurait plus de différences entre les hommes et les femmes. Et c’est cet équilibre qu’il convient de trouver : accepter le donné naturel et ses corollaires, qu’il y ait donc des femmes et des hommes, des individus de différentes races, ethnie ou religion, des nations culturellement marquées par une histoire, une géographie, des traditions, des mœurs. Respecter tout cela, le vivre sans ostentation ni arrogance, dans une forme de laïcité, et construire à partir de ce donné, des conditions de vie acceptables et, si possible, harmonieuses. Et tout cela sans honte. Personnellement, je suis un occidental, mâle, blanc de peau, français de souche – oui, quand on peut prouver que ses parents vivaient sur ce sol, en Charentes, il y a plus de cinq siècles, peut-être plus de mille ans, cela fait sens – non croyant, mais de culture chrétienne. C’est mon identité, une identité que je n’ai de cesse d’essayer de dépasser ; c’est ma filiation que j’assume comme un legs. Mais si je défends une forme très élargie de laïcité, c’est que je crois que nous devons aujourd’hui plus encore qu’hier, mettre en avant ce qui nous rapproche, respecter les donnés naturels, et rendre le moins visible possible ce qui nous sépare culturellement. Sachant que ce qui protège les minorités, c’est d’abord le respect qui leur est dû, ensuite l’égalité de droit et le refus de la ségrégation, mais plus encore les libertés individuelles qui doivent être garanties à chacun. En regard, elles doivent respecter dans l’espace public, les mœurs, les coutumes de la société, de la nation dans laquelle elles vivent et qu’elles contribueront naturellement à faire évoluer. Une nation, c’est une histoire, un patrimoine, une culture. On peut se sentir différent, comme un enfant dans une famille ; on doit néanmoins accepter ce que l’histoire a fait, ce que l’histoire nous a fait, s’efforcer de l’aimer (amor fati), travailler à l’améliorer.

Il n’y a de progrès que moral

Sans doute me faut-il m’expliquer sur cet aphorisme : « Il n’y a de progrès que moral ». Je crois que « l’homme est un projet » (autre aphorisme). C’est aussi le sens de cette ancienne formule, « Deviens qui tu es quand tu l’auras appris », une exhortation que l’on doit à Pindare, un poète lyrique du Ve siècle avant le Christ (dans cette ode, il interpelle ainsi Hiéron, tyran de Syracuse). Devoir « devenir ce que l’on est », une intuition que les philosophes comme les religions ont reprise à leur compte, et qui, pour un esprit aussi peu religieux que le mien, peut constituer toute une Mystique.

Il me semble que cette invite s’adresse à l’homme en tant qu’homme, de fait, à l’humanité en tant que telle. L’homme est, ce que la tradition aristotélicienne nomme une entéléchie, non pas un être parfait, mais un être ayant en soi sa fin et sa perfection et qui trouvera sa perfection en devenant ce qu’il est. L’humain est donc un être en devenir, un projet ; et ce projet s’inscrit, depuis le début des temps humains, dans un cadre naturel que le judéo-christianisme considère comme créé par Dieu pour son avatar. L’homme ne peut donc être dissocié de la nature dont il procède, ce que toute la philosophie antique avait compris.

Tout progrès ne vaut donc que comme progression de l’homme vers la découverte et la réalisation en actes de ce qu’il est ; et de ce point de vue, un progrès technique ne peut être qu’un moyen de progression (ou de régression) vers cet idéal. Et si une civilisation est bien ce projet même, porté en un lieu et un temps par une communauté humaine, la fin de l’histoire ne pourra être que l’avènement de l’ère des premiers hommes, de l’homme complet, accompli dans sa plénitude. Et toute décadence civilisationnelle, comme celle que l’Occident vit depuis plus d’un siècle, n’est qu’un égarement du projet humain, une fausse route conduisant dans une impasse fermée par un mur.

Et, s’agissant de l’Occident, cette fausse route a d’abord été de renoncer à la nature, puis de la violer et de la surexploiter, puis d’accepter des perversions idéologiques fatales : l’humanisme spéciste est une perversion de l’humanisme, le refus de la finitude de l’homme, de sa dimension animale, en est une autre. De même, le refus des déterminations congénitales, biologiques ou sexuelles des individus. Ne parlons pas du racialisme qui, exacerbant la race, favorise le racisme, ou du féminisme qui s’égare sur le terrain de la haine du masculin. Mais vouloir sanctuariser la nature au point de couper l’homme de ses racines ou de l’obliger à vivre dans des « smart cities » est du même ordre. Je conclurai comme j’ai débuté, par un aphorisme à ma façon : « Il faut déshumaniser la nature, pour renaturaliser l’homme ».

Tout le mal que je pense de la convention citoyenne

Puis-je exprimer ici tout le mal que je pense de la convention citoyenne sur le climat ?

En premier lieu, je regrette que son objet ait été celui du dérèglement climatique, alors que ce problème, évidemment gravissime, n’est que la conséquence de notre modèle de développement et des dégâts écologiques induits. Le gouvernement prétend donc s’attaquer à la fièvre du malade, mais pas vraiment à sa maladie, montrant qu’il a compris l’impérieuse nécessité de permettre à l’humain de survivre, mais sans remettre en cause la société d’hyper consommation et de gaspillage ni aucun des dogmes économiques qui condamnent la planète. Car que l’homme trouve des solutions pour limiter la fièvre du globe ne changera pas grand-chose aux conséquences fatales, pour la vie des autres espèces, de son développement irrespectueux de son environnement. Cette convention prend donc le problème par son mauvais bout. En second lieu, on doit regretter les conditions mêmes de nomination des membres de la convention, car on a ici raté l’occasion d’une démarche démocratique innovante, par exemple en mettant en œuvre une expérience de « démocratie délibérative ». Ici, le tirage au sort final qui a permis de sortir 150 noms du chapeau, a été fait sur un échantillon construit par l’administration et censé représenter l’ensemble de la population. Mais comment expliquer que M. Cohn-Bendit se soit trouvé « tiré au sort » avant de décliner ? Comment expliquer Cyril Dion ait été, lui aussi, plus favorisé par le sort que quelques autres millions de Français ? Comment comprendre que la convention ait validé à une confortable majorité la réduction de la vitesse sur les autoroutes, alors que les trois quarts de la population y sont opposés. Ces membres, non représentatifs, ont donc été tirés au sort après tamisage dans des conditions surprenantes, et n’ont pu, à l’évidence délibérer librement. Car, c’est le troisième point, la convention a été étroitement encadrée par un comité de gouvernance à la main du gouvernement qui a élaboré le programme de travail et veillé à sa mise en œuvre. Ce comité s’est appuyé sur de nombreuses interventions d’experts pour diriger (dans tous les sens du terme) ses travaux. Ce qui explique que le Président de la République ait pu trancher, sans délai, sur les propositions d’un comité, puisqu’il connaissait déjà ces propositions qui sont celles préparées par l’administration et sur lesquels les membres, après qu’on leur ait bien briffé, ont eu à voter et à apporter une caution. D’ailleurs, on retrouve la « patte » de l’administration dans cette idée de créer de nouvelles taxes qui devront, comme cela a été dit, être affectées à la lutte contre le réchauffement climatique. Je comprends que dans notre pays qui croule sous les dettes, qui a vu cette année s’ajouter à son déficit structurel les dépenses exorbitantes du covid, on va créer de nouveaux postes de dépenses qui seront financées par de nouveaux prélèvements, pour payer, n’en doutons pas, de nouveaux « machins », et salarier encore plus de fonctionnaires. Alors qu’il aurait fallu, dans le contexte de crise que nous connaissons, faire des économies drastiques partout où cela était possible, renoncer à des priorités devenues secondaires, baisser le nombre de fonctionnaires dans toutes les activités non créatrices de richesses, et affecter une partie importante des économies faites aux investissements permettant de produire autrement : plus durablement, avec moins de gaspillages, et beaucoup moins de rejets carbonés. Mais à l’heure du projet de prolongement de la CRDS sur plusieurs décennies, on va encore plus mettre à contribution les Français. Il faut donc dénoncer cette opération de com macronienne et rester vigilant sur les propositions faites. On nous parle d’en faire un référendum. Est-ce à dire que le pouvoir reconnaît que les décisions de ce comité n’ont rien de démocratique ?

Parlez-moi encore d’écologie

L’honnêteté nous oblige à reconnaître que l’humanité a connu par le passé des épidémies planétaires autrement plus meurtrières que celle du coronavirus, à une époque où le Marché ne faisait pas sa loi, quand la mondialisation n’était pas une réalité, au temps où le niveau de pollution n’avait pas conduit à l’invention du concept d’écologie. Et si le nombre des victimes reste inacceptable, notre modernité hygiéniste que je dénonce quotidiennement, ainsi que la nature, totalitaire, de nos systèmes que je combats sans relâche, nous a évité le pire.

Oui, l’honnêteté m’oblige à écrire cela. Pourtant, la promiscuité, la civilisation urbaine, sont, en la matière, le premier facteur de risque. Souvenons-nous qu’avant l’arrivée des Européens en Amérique, les maladies n’y existaient pratiquement pas et que des germes mortels y furent introduit dans le but d’exterminer les Amérindiens.

Et l’on peut se demander si les grandes épidémies n’ont pas été des « purges », dans des mondes trop pleins, comme une réponse que je ne qualifierai pas de divine, à l’excessive croissance démographique. On connait ces élevages intensifs (de saumons, de volailles, de bovins …) qui n’échappent à la ruine virale que parce que les animaux sont bourrés d’antibiotiques. L’homme a cessé d’être un homme pour devenir un animal de rente, stabulé dans des cages, nourris par le marché qu’ils nourrissent. Et le responsable en est cet attelage infernal du marché et de la bureaucratie étatique.

J’entends certains dire (c’était la prédiction, à moins que ce ne fût la doctrine de Stephen Hawkins) que l’avenir de l’humanité est dans la conquête spatiale et la colonisation de nouvelles planètes. Je pense effectivement qu’il va nous falloir faire un choix entre deux options ; et si l’on peut faire des reproches à la classe politique, c’est bien de ne pas poser la question sous cette forme et de ne pas se retourner vers le citoyen pour lui demander de trancher.

Option 1, celle du Marché : L’homme mise sur la conquête spatiale, afin de poursuivre une surexploitation qui ne peut avoir de fin. Autrement dit, après avoir salopé la terre et l’avoir rendue inhabitable, il trouve et colonise une nouvelle planète qu’il pourra à nouveau saloper. Et tant pis pour toutes les espèces vivantes qui seront mortes sur notre vieille terre.

Option 2 : L’homme reste ici et remet les choses en ordre. Cela conduisant à réduire progressivement la population (confinement sexuel ?), et à modifier notre urbanisme, en renonçant aux mégapoles et à la densification.

 

Et pour trancher ce débat de nature idéologique (soit laisser vivre les espèces dans un espace plus ou moins naturel, soit les confiner dans des élevages intensifs, des cités), il convient de prendre en compte un dernier élément. Si nous ne faisons rien, c’est la fin de l’humanité, une humanité qui achèvera sa vie dans des latrines. Si nous optons pour la colonisation spatiale, c’est aussi la fin de l’humanité. Tout d’abord, parce que nous nous serons comportés comme des irresponsables, ayant stérilisé la planète, massacré les espèces vivantes, détruit les écosystèmes, avant de partir en laissant les choses en l’état. En second lieu, si l’homme survit et se développe sans contact avec la terre, cet homme sera, dès lors, d’une autre espèce ; car il n’y a pas d’homme dénaturalisé. Cet homme nouveau, ce sous-homme, à moins qu’il s’agisse alors d’un surhomme, constituera une espèce nouvelle, comme les loups sont, je crois, devenus des chiens. On ne pourra donc plus alors parler d’humanité, et il conviendra de trouver un nouveau concept pour désigner ces nouveaux êtres vivants dans les étoiles. L’humanité sera morte avec la nature terrestre.

Personnellement, je suis de ceux qui pensent que, quand on chie dans ses draps, la moindre des choses est de les laver.

Aux briseurs d’horloge

Les déistes fondent leur foi sur l’argument de la perfection du monde. On se souvient de la formule de Voltaire : « L’univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger » ; mais, il ne faisait là que reprendre un très vieil argument, présent partout, y compris dans la philosophie antique : on rapporte ce propos d’Epictète : « Et comment une ville ou une maison pourrait-elle subsister, même très peu de temps, s’il n’y avait quelqu’un pour la gouverner et veiller sur elle, et une construction si vaste et si belle serait-elle administrée avec autant d’ordre si c’était par le hasard et une heureuse chance ? Il y a donc quelqu’un qui la gouverne.

Il y a effectivement une forme d’intelligence de la nature, un génie ; avec ou sans géniteur, et le hasard, l’évolution, le simple jeu aveugle des lois physiques ont laissé perplexe plus d’un philosophe ou d’un scientifique. Personnellement, sans répondre à la question de fond, je vois ce génie dans la capacité de l’univers à construire des écosystèmes complexes et équilibrés, c’est-à-dire capables de se conserver en s’enrichissant. Cette capacité à faire émerger du chaos, comme le sculpteur le buste d’un enfant, un cosmos en suspension dans l’espace et le temps ; ici, une nature propice à la vie. Cette capacité à produire de l’équilibre est bien son génie ; cet équilibre que l’homme, mammifère sans génie, s’ingénie à détruire, à saloper, à pourrir.

Les besoins de l’âme

Après une pause un peu déprimante chez Houellebecq, puis-je revenir à cette question environnementale qui m’inquiète – c’est peu dire – et qui est quasiment la seule qui devrait nous préoccuper. L’humanisme, cette idéologie religieuse mortifère, nous emmène à très grande vitesse dans le mur ; ou du moins, le Marché dans sa soif irrépressible et inextinguible de profits a monétisé le monde. Mais l’humanisme est l’autre face de cette médaille religieuse, et l’idéologie droit-de-l’hommiste  est de même nature. Non ! je ne mélange pas tout.

L’humanisme est un mythe qui s’est fait idéologie, comme l’équidéisme, s’il existait, et que le mot mérite alors d’être inventé pour expliquer la supériorité du cheval. Et pourquoi pas le cheval, par sa grâce, ou pourquoi pas encore l’insecte qui seul nous survivra ? Ou bien l’arbre, la rose ou l’ortie ? Ce mythe est politique, mais d’origine religieuse, judéo-chrétienne, adamique ; l’idée que nous serions tous sortis de la même « origine du monde », du ventre d’Ève, donc de la côte d’Adam. Mais cette déification de l’homme est une croyance mortifère.

 

Les écolos s’interrogent sur la possibilité d’octroyer aux animaux des droits. Je lis chez Richard Powers l’idée de droits pour les arbres ; et quand il nous fait remarquer que nous partageons une partie de notre patrimoine génétique avec ces cousins branchus, dont certains sont multiséculaires, je me demande si l’humanisme n’est pas sous-jacent à cette remarque. Sans doute est-ce un mauvais procès que d’imaginer que nous devrions octroyer des droits à qui nous est apparenté, et pour cette seule raison. Insistons sur notre difficulté à simplement penser notre avenir et celle de la terre quand nous sommes à ce point prisonniers d’une idéologie judéo-chrétienne que l’on peut nommer, c’est selon, humanisme ou droit-de-l’hommisme. Et que le marché a parfaitement intégrée, car le mythe testamentaire dit deux choses, quasiment dans la même phrase : l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance du créateur ; La terre, faune et flore confondues, a été créée pour être exploitée par l’homme. Rajouter à cela le précepte « croissez et multipliez-vous » et tout est dit, le mal est fait. Oui, le ver était dans la pomme.

 

Il faut, quoi qu’en pense François, revenir sur ces fables pour enfants, ou du moins les considérer comme telles : La Genèse, le Petit chaperon rouge, Le petit poucet et l’ogre, je veux dire David et Goliath. L’homme n’est pas l’avatar de Dieu ; il n’est pas moralement supérieur à l’animal, même s’il a pris le dessus sur l’ensemble de la création, et, si je peux paraphraser Brel paraphrasant Aragon, je ne suis même pas sûr qu’il soit l’avenir de la terre. Il nous faut changer tous nos paradigmes, et notamment cette trilogie de valeurs prétendument cardinales : l’homme n’est pas moralement supérieur aux autres animaux et n’a donc pas de valeur intrinsèque éminente ; une politique des droits (de l’homme, du citoyen, de l’enfant, de l’animal, des arbres, etc.) est une maladresse, pour ne pas dire une faute ; le libéralisme économique qui revendique sa liberté à monétiser le monde est fatale à la nature.

 

Disons-le simplement pour être bien compris : nous n’en sortirons vivants qu’à condition d’opérer une vraie Réforme qui aborde les choses ainsi. Car nous n’avons pas besoin d’un ensemble de réformes, mais d’une Réforme, pas besoin de mesures technobureaucratiques, mais d’un changement radical de paradigmes. Et ces changements ne se produiront pas gentiment. Soit nous sommes incapables de gérer cette rupture, soit ce schisme s’opèrera dans la violence. Pensons aux guerres de religion.

 

Revenons sur la question des droits. D’abord pour rappeler que les animaux ne sauraient avoir de droits car ils n’appartiennent pas à un état de droit. Et j’entends bien que cette affirmation peut choquer. Pourtant, on ne peut dissocier droits et devoirs et il vaudrait mieux prendre les choses dans le bon sens, sauf à préférer marcher sur la tête. Tout droit suppose un devoir qui est sa condition même d’existence. Les droits sont donc subjugués aux devoirs, car comment un droit pourrait-il être revendiqué, octroyé, si, dans un cadre donné, n’existait pas un devoir, une obligation correspondant à respecter et défendre ce droit. Que devient le droit de l’enfant si l’adulte s’en fout ? Qu’en est-il du droit de l’animal à vivre si l’homme n’assume pas un devoir ou ne respecte pas une obligation de respecter cette vie animale ?

C’est Simone Weil qui, probablement, pose le plus justement cette problématique dans un texte publié par Camus sous le titre « L’Enracinement » (et sous-titré « Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain ». Elle écrit « La notion d’obligation prime celle du droit, qui lui est subordonnée et relative. Un droit n’est pas efficace par lui-même, mais seulement par l’obligation à laquelle il correspond. ; l’accomplissement effectif d’un droit provient non pas de celui qui le possède, mais des autres hommes qui se reconnaissent obligés à quelque chose envers lui. L’obligation est efficace dès qu’elle est reconnue. Une obligation ne serait-elle reconnue par personne, elle ne perd rien de la plénitude de son être. Un droit qui n’est reconnu par personne n’est pas grand-chose ».

Et c’est pourquoi, à l’idéologie des droits, je préfère m’en tenir au primat de l’obligation, en fait du devoir, et considérer que si l’État doit garantir des droits à sa population, et si réfléchir aux droits de l’homme reste pertinent, l’essentiel est de promouvoir des chartes précisant les devoirs de l’État et du citoyen, l’un vis-à-vis de l’autre, et de l’homme vis-à-vis de l’ensemble de la création : la terre, sa flore, sa faune, dont les communautés humaines forment la part la plus problématique. Et si je préfère parler de devoir plus que d’obligation, c’est que la question n’est pas seulement de droit. Elle est d’abord morale.

 

Encore un mot sur l’humanisme qui est une façon de ne jamais considérer les choses, autrement qu’en rapport à l’homme, à ses intérêts. Je lis aujourd’hui même cet avertissement au G7 de l’environnement : « La nature décline globalement à un rythme sans précédent dans l’histoire humaine et le taux d’extinction des espèces s’accélère, provoquant dès à présent des effets graves sur les populations humaines du monde entier ». Où l’on voit que la gravité de la situation n’est pas mesurée ici par le nombre d’espèces en voie de disparition (près d’un million), mais pas les conséquences sur une seule espèce (la vie humaine).

Plus d’arbres et moins d’hommes

Plusieurs fois, j’ai eu l’occasion ici de faire allusion au risque d’effondrement de nos sociétés, et chaque fois en référence aux analyses déjà anciennes de Jared Diamond, dans « Collapse – How societes chose to fail or succed ». Déjà anciennes, car la maturation et l’écriture de cette étude publiée aux États-Unis en 2005 (600 pages aux Éditions Gallimard pour l’édition française) prenant de nombreuses années, l’essentiel des thèses défendues était donc produit au tout début des années 2000, voire à la fin de la décennie précédente. Son auteur est un scientifique et enseignant américain, biologiste, physiologiste et géographe qui, après avoir étudié l’effondrement d’un certain nombre de sociétés disparues, nous livre une grille de lecture et des recommandations dans un essai très documenté, très long, trop long. Aussi, ne tenterai-je pas de résumer cette étude historique et ce travail de synthèse qui mériterait d’ailleurs une synthèse. Mais au moins puis-je livrer ce que j’en ai retenu d’opératoire.

Une étude de cas détaillée permet tout d’abord à Diamond d’identifier les 8 causes fondamentales de l’effondrement des civilisations étudiées et leurs 4 facteurs d’effondrement. Ces causes historiques ayant toutes comme résultat la destruction de l’environnement de ces sociétés, puis leur extinction. On pourrait les présenter comme le chemin octuple vers la mort, ou les 8 meilleures façons de détruire son environnement, de se tirer une balle dans le pied ou de scier la branche sur laquelle on est assis. Tout d’abord et naturellement la déforestation, puis les problèmes liés au sol ; rajoutons une mauvaise gestion de l’eau, la chasse excessive, la sur pêche, l’introduction d’espèces allogènes qui vont déséquilibrer les écosystèmes, la croissance démographique, l’augmentation des impacts humains par habitant. Évidemment, ces facteurs sont déterminants pour des sociétés d’éleveurs ou de chasseurs-cueilleurs, ce que nous ne sommes plus totalement. Et les 4 facteurs d’effondrement (et ce point est peut-être plus important encore) sont : les dommages environnementaux précédents classés, un changement climatique parfois imprévisible, du moins quand il n’a pas de cause anthropique, l’existence de voisins hostiles ou l’absence de partenaires commerciaux amicaux. En d’autres termes, les sociétés disparues étudiées ont cessé, à un certain moment, d’être autosuffisantes faute d’avoir su préserver leurs ressources vitales ou d’avoir régulé leur démographie pour l’adapter aux ressources disponibles, et elles se sont retrouvées confrontées à des changements climatiques devenus insurmontables ; et leur isolement dû à l’absence de voisins ou à des voisins hostiles, et leur manque d’échanges commerciaux qui auraient pu pallier leur perte de ressources les ont conduits à une impasse fatale. À chacun de faire des parallèles avec une forme d’actualité ou de modernité.

Après des exemples du passé, l’auteur évoque le Rwanda qui s’est effondré en 1994, et sa grille de lecture semble pertinente (déforestation, surpopulation, famine, génocide). Mais je voudrais, prolongeant les analyses de l’auteur évoquer trois réflexions parmi d’autres possibles.

 

Il y a peu d’années, je lisais que l’Afrique s’éveillait enfin, que son taux de croissance (il s’agit là du PIB) était le meilleur indicateur pour en juger et que le prochain siècle (le nôtre) serait celui du continent noir. Pourtant, si l’on utilise les outils méthodologies forgés par Jared Diamond, force est de constater que, non seulement l’Afrique n’est pas en train de s’en sortir, mais elle présente tous les critères laissant penser qu’elle a commencé à s’effondrer : surpopulation – l’Afrique est le continent qui a le plus fort taux de croissance démographique ; déforestation et destruction de l’environnement ; insuffisance alimentaire – plutôt que de favoriser des cultures maraichères traditionnelles qui nourriraient les populations, les sols africains sont utilisés à produire pour les consommateurs occidentaux ou chinois ; pas d’échanges commerciaux dignes de ce nom  – l’Afrique est pillée et par ses clients du Premier Monde et par les despotes qui la gouvernent. Et elle subit le dérèglement climatique mondial que l’on sait, et qui peut lui être fatal. L’auteur de Collapse nous décrit précisément le synopsis de cette sombre histoire : mise en place et corrélation des 4 facteurs d’effondrement puis, dans tous les cas étudiés, et cela depuis quelques millénaires (île de Pâque, Groenland Viking, civilisation Anasazi, Mayas, mais aussi le Rwanda ou Haïti), la famine, les épidémies, la guerre, le génocide, l’effondrement, l’exode.

Quand des sociétés s’effondrent, que cet effondrement est déjà engagé et attesté par ces marqueurs : famines, épidémies, guerres, génocide, les populations n’ont plus d’autres choix que de partir ou mourir sur place ; et beaucoup meurent dans leur fuite.

Les grandes migrations de ce début de siècle n’ont pas pour origine, comme on voudrait nous le faire croire, la guerre, des conflits entre Hutus et Tutsis ou entre chiites et sunnites, ou bien encore de grands manœuvres géopolitiques de recompositions impliquant la Russie, la Turquie, l’Iran, ou des guerres de religion, mais l’effondrement d’un continent, au sens où Jared Diamond a théorisé ce phénomène. L’occident, et principalement l’Europe, est confronté à un effondrement qu’elle n’a pas vu venir, ou qu’elle a laissé se produite, ou qu’elle a provoqué en pillant les ressources de ce continent perdu. C’est pourquoi nos responsabilités coloniales et post- coloniales ne nous permettent pas de nous en laver les mains ; et nous avons donc un devoir de secours vis-à-vis de ces populations ; mais gardons-nous d’importer ici toutes les causes qui conduiraient demain à l’effondrement de l’Europe. C’est tout notre dilemme, car dans tous les cas, si la question environnementale est centrale, la question démographique et d’aménagement du territoire est elle aussi critique.

 

Mais l’essentiel du propos de Diamond – ce qui m’a amené à dire que son ouvrage aurait mérité une synthèse, un « reader digest » sous la forme d’un ouvrage de 100 pages –, tient à cette question posée dans le dernier chapitre : « Que se passera-t-il lorsque tous les habitants du Tiers-Monde entreverront que le niveau de vie actuel du Premier Monde leur est inaccessible et que le Premier Monde refuse d’abandonner son niveau de vie ? » À l’époque où cette étude est parue, le rapport entre le niveau individuel de consommation et de production de déchets des habitants du Premier Monde et du troisième était de 1/30. Un rééquilibrage de ce rapport, aggravé par une croissance de la population mondiale nous conduira dans une impasse et à un effondrement, non pas national ou continental, mais planétaire, car les problèmes de pollution et de ressources seront alors posés à ce niveau. Et la question « morale » qui peut être posée, introduisant ma troisième remarque, est celle-ci : est-il moralement plus acceptable d’empêcher la mise à niveau des conditions de vie du troisième monde ou de faire décroitre absolument la population mondiale ? Voyons bien qu’un ralentissement de cette croissance des naissances, par exemple en augmentant le niveau de vie des habitants du Tiers-Monde pour atteindre un point d’équilibre au-delà de 10 milliards, nous condamne ici, en occident, à voir baisser considérablement notre niveau de vie, baisse qui augmentera de manière très spectaculaire les écarts de revenu et de patrimoine, car, dans cette affaire, les riches sauront maintenir leurs positions et laisser les autres payer la note. Diamond nous rappelle d’ailleurs avec un peu d’ironie que dans tous les cas étudiés, si les riches n’ont rien fait pour éviter la catastrophe, ils ont été les derniers à se suicider.

Et il rajoutait, il y a donc maintenant près de vingt ans : « Comment imaginer que les habitants du Premier monde conserveraient leur confort, sous la menace du terrorisme, des guerres et des maladies, et alors que croîtraient les mouvements migratoires à partir de pays du Tiers-Monde en voie d’effondrement ? »

 

Je termine par un point d’actualité. Les Echos du 16 courant titraient « Baisse de la natalité : les risques pour l’économie ». En regard, citons à nouveau l’ouvrage de Diamond : « Il est empiriquement prouvé qu’une population plus nombreuse est une croissance démographique plus forte implique plus de pauvreté, et non pas davantage de richesse ». Personnellement, j’ai toujours plaidé pour cette dernière opinion, mais je rajouterai un point important qui explique le parti pris des Echos : une population plus nombreuse implique qu’il y ait plus de flux commerciaux et financiers, donc plus d’écarts de revenus et plus d’injustice sociale, car les riches, pour l’être beaucoup, ont besoin qu’il y ait aussi beaucoup de pauvres, car leur richesse est assise sur la paupérisation du plus grand nombre. Rappelons que les 26 personnes les plus fortunées au monde possèdent ensemble plus que les 3,8 Milliards de personnes les plus pauvres – il s’agit là de capital et non de revenus.

 

Allez, encore une dernière citation pour me faire plaisir et céder à mes démons : « Mais il est un facteur clé : les valeurs religieuses. Profondément implantées, elles sont donc de fréquentes causes de comportement désastreux. Par exemple, une bonne partie de la déforestation dans l’île de Pâques résultait d’une motivation religieuse : il fallait disposer de troncs d’arbres pour transporter et ériger les statues géantes de pierre qui étaient des objets de vénération ». Tout ça, c’est de la faute du pape – on relira avec intérêt ma chronique sur l’encyclique du pape (postée en décembre 2015)