Fait divers sordide

Un jeune homme brillant, élève à Sciences Po est mort dans une rixe. Comment peut-on commenter un tel accident sans céder à la colère devant un tel gâchis ? Clément Méric était militant politique, et se déclarait anarchiste et antifasciste. Il était jeune, avait la vie devant lui. Aujourd’hui il n’est plus.

Aucun mot ne semble assez fort pour porter l’émotion, le dégoût et la peur que cet événement tragique suscite. On ne sait même pas si l’on peut rappeler d’autres faits-divers du même type, sans être suspecté de chercher à relativiser la chose, ou à faire diversion. Et que veut dire ici « du même type » ? Je pense au décès, dans la rue, de personnes agressées par des marginaux violents, organisés en bande à casser. Et le fait qu’ils soient skinheads ne me parait pas si fondamental. La chose aurait-elle été moins grave si l’agresseur avait été islamiste, sioniste, proxénète, agent de police, ou militant d’un parti d’extrême gauche ?

Tout a été dit sur les ondes, imprimé dans les journaux – tout et n’importe quoi –, mais quitte à dire ici quelques banalités, je reviens sur ce fait-divers en précisant déjà ce que l’on croit en savoir. Il y a eu bagarre entre deux groupes de jeunes politisés. Les coups ont fusé. L’un d’entre eux est mort, sans que l’intention de le tuer soit ici démontrée – cette dernière information pouvant évoluer dans les heures qui viennent, notamment si l’on apprenait que l’agresseur était armé d’un poing américain. Dès-lors, si l’on veut s’en tenir aux faits, et cela n’enlève rien à leur gravité, on ne peut parler, à l’heure où je m’exprime, de meurtre, mais d’accident, ou d’homicide involontaire. Certains penseront que cela ne change rien à la douleur de ses parents ou de ses amis, ne rend pas la chose moins intolérable, et que demeure le problème skinhead. Sans doute, mais les faits ne peuvent être pliés aux besoins d’un rhétorique quelconque.

Je ne m’attarderai pas sur la médiatisation de l’émotion. Chacun sait que l’émotion est le carburant des médias, et le matériau que les politiques travaillent quotidiennement, comme une pâte à modeler les consciences. Et tout est bon : amour, haine, pitié, peur ; faut que ça rit ou que ça saigne, que ça pleure de joie ou de dépit. Laissons donc cela de côté pour tout d’abord regretter la récupération politique de cet homicide par la gauche institutionnelle. Méric n’était pas des leurs. Ils devraient s’en souvenir.

En second lieu, on peut regretter cet amalgame entre les skinheads et le front national. C’est un peu court, approximatif. Et l’amalgame est un procédé que je trouve toujours insupportable. Marine Le Pen a un projet politique – qui n’est pas le mien –, une doctrine, des références culturelles, des propositions politiques – que je ne défends pas. Elle devrait pouvoir, dans un pays démocratique, représenter institutionnellement une partie très minoritaire mais significative, de la population. Notre système, peu démocratique, l’en empêche. Les skinheads, eux, n’ont rien dans la tête, ni idée, ni projet. Ils n’ont rien dans le ventre, si ce n’est de la bière forte. Ils ne font pas de politique, mais foutent la merde ; et nous effrayent tous. On ne peut donc les reconnaître comme constituant le peuple. Hannah Arendt utilise dans un contexte similaire le terme de populace. Dans son ouvrage « L’Impérialisme », elle en définit ainsi la notion : « Cet autre sous-produit de la production capitalistique : les déchets humains que chaque crise, succédant invariablement à chaque période de croissance industrielle, éliminait en permanence de la société productive ». Et elle explique de manière limpide que la populace, qui pour le dire avec ses mots, est la lie du peuple, les déchets de toutes les classes, est le produit de la société capitaliste. J’insiste sur ce point, en actualisant l’analyse. Les skinheads sont des scories de la social-démocratie, cette social-démocratie présidée hier par M. Sarkozy, aujourd’hui par M. Hollande et que Clément Méric combattait.

Enfin, je veux conclure, quitte à prendre quelques distances par rapport à ce drame, sur une question qui me parait assez essentielle, et que j’analyse comme un risque : celui d’une radicalisation de l’expression politique. Notre système politique, hyper centralisé et majoritaire, ne permet pas au peuple de s’exprimer. Il ne donne pas la parole aux minorités, alors qu’il devrait permettre l’expression non pas des skinheads, qui sont des têtes vides – des empty heads –, mais de l’ensemble des sensibilités pouvant contribuer au débat. Et il me paraîtrait tellement plus intéressant de combattre certaines idées, dans un face à face dialectique avec leur promoteur. Faute de trouver d’autres moyens d’expression, un certain nombre de groupes, désespérés de pouvoir se faire entendre, n’admettant pas qu’on leur refuse des libertés qui n’offensent, ni les principes de notre république, ni l’intérêt général, pourraient radicaliser leurs positions, avec le risque de voir certaines disputes se régler dans la rue, par voie d’invective ou à l’arme blanche.

Le réveil de la polis.

Les émeutes turques me donnent l’occasion de revenir sur mon dernier propos et de le prolonger en l’illustrant. Le peuple est dans la rue stambouliote, comme il l’est de plus en plus souvent, partout ; même s’il ne faut pas tout mélanger : ici, le printemps arabe, là, les mouvements des indignés, aujourd’hui la Turquie. Ici, on est las d’un dictateur prévaricateur, là on se bat pour préserver une place ombragée, de l’appétit des promoteurs immobiliers. Il ne faut donc pas tout assimiler. Néanmoins, je constate que chaque fois le peuple est dans la rue, et que les gouvernants s’obstinent à ne rien vouloir entendre, à se boucher les oreilles aux révoltes populaires.

Le peuple a besoin de s’exprimer et l’admettre, quitte à en tirer quelques conséquences politiques, ce n’est pas du populisme : c’est simplement accepter de prendre en compte une aspiration proprement démocratique qu’on pourra, de l’Iran à la Chine, de moins en moins ignorer. Internet est passé par ici, les réseaux sociaux repasseront par là. Le peuple a besoin de s’exprimer, sur beaucoup de sujets qui le concernent et à tous les niveaux, et il ne peut le faire que dans l’agora ou dans la rue. Et  nous devons choisir entre ces deux espaces politiques, c’est-à-dire entre deux scénarii révolutionnaires : la rue ou le parlement, les défilés ou les débats, la violence ou la diatribe. Aujourd’hui, le peuple est absent des parlements, écarté, mis hors-jeu par des partis politiques qui ont confisqué l’institution en substituant aux représentants du peuple des technocrates, mandataires professionnels de ces partis de gouvernement. Et cette spoliation s’est faite avec la complicité des média. Je suis d’ailleurs plus choqué que surpris de cette formule journalistique de « partis de gouvernement », qui dit tout de notre mal démocratique : le peuple serait incapable de se gouverner et il appartiendrait aux partis, et à certains plus capables que d’autres, de le faire.

La conséquence de ce refus de mettre le peuple au cœur du jeu politique est dangereuse. Faute de pouvoir s’exprimer autrement, l’agora lui étant interdite, c’est dans les rues alentour que le peuple donne de la voix, ou du pavé. Comment pourrait-il faire autrement, si des pouvoirs prétendument démocratiques – par exemple en Turquie –, de plus en plus éloignés de lui, de plus en plus anonymes, de plus en plus autoritaires et parallèlement de plus en plus dénués d’autorité, font leurs petites affaires dans le dos des électeurs. Ici, il s’agit de raser un parc – le parc Gezi – pour y installer un centre commercial, remplacer un lieu de rencontres, d’échanges, par de grands magasins, et visiblement sans concertations. Mais ne doutons pas que le pouvoir turc s’est concerté, plus que de raison, avec les promoteurs de cet investissement lucratif. Ailleurs, ce sera autre chose, mais le schéma est toujours le même : Décider à la place des gens, et décider de tout ce qui les concernent, de leur cadre de vie, de leur confort, de leur morale, de ce qu’il doivent penser ou aimer, de la façon dont ils doivent vivre. Et les tondre au passage pour financer le système. Mais tout cela, pour leur bien, et au nom de la morale.

Pauvre démocratie.

M. Copé, commentant la primaire de son parti pour la prochaine municipale parisienne, a déclaré dimanche dernier dans une émission de télévision, et je crains qu’il ne plaisantât pas : « A l’UMP nous apprenons la démocratie, et c’est nouveau ». Ainsi, le leader désigné – mal désigné – d’une des deux principales formations politiques de notre pays déclare « apprendre la démocratie ». Dont acte.

Cette déclaration, qui est moins un aveu qu’une maladresse, montre néanmoins le problème français qui est d’ailleurs le mal plus ou moins congénital de toutes les démocraties parlementaires : ces démocraties sont très faibles, et toutes les affaires récentes montrent à quel point l’état de droit y est peu consistant, et l’opinion des peuples méprisée.

Les origines du mal sont évidentes, et tiennent à la nature même de l’homme ; mais les spécificités françaises en aggravent les conséquences. Et il est peut-être intéressant d’en rappeler les termes, même si tout a été déjà dit.

Notre pays est un Etat-nation, mais dont la particularité tient à ce que la nation y procède de l’Etat, et non l’inverse. Notre nation n’a pas d’origine ethnique – d’où l’importance du mythe de nos ancêtres les gaulois, mythe proprement républicain, et que l’on peut dater du XIXe siècle –, ni religieuse, ou territoriale. C’est une construction que l’on doit à la monarchie, principalement capétienne, puis prolongée par les Bourbons. Cette période cosmogonique qui prolongea la chute de l’Empire Romain d’Occident, se caractérise par le principe que l’Etat c’était le roi, et ce roi rassemblait son troupeau par annexion, rattachement ou conquête de territoires. Et notre pays s’est donc constitué sur ce primat de l’Etat, qui a conservé une présence, une force, un pouvoir exorbitant du droit. Je renvois chacun à quinze siècles de construction historique, et à une méditation plus ponctuelle sur la loi « révolutionnaire », dite Le Chapelier, loi du 14 juin 1791, dont l’esprit était bien d’interdire toute organisation qui ne dépendrait pas de l’Etat, ou puisse lui opposer un contrepouvoir.

Les représentants de l’Etat, qui vivent dans des palais, ont donc toujours eu le sentiment monarchique, dans notre pays, d’être au-dessus du droit. D’où tous les abus que nous constatons : enrichissement personnel, prévarications diverses, utilisation de caisses noires ou paiement de primes à discrétion et non déclarées au fisc. Nos élus se permettent donc, en toute bonne conscience, tout ce qu’ils n’acceptent pas, très justement, de leurs électeurs, au prétexte de morale. Et je ne dis pas que le sentiment monarchique est la principale raison de ces scandales que l’on constate effectivement partout sur la planète. Je prétends qu’elle explique la bonne conscience de ces élus qui nous volent.

Mais deux points me semblent essentiels, car ils corrompent définitivement toute idée de démocratie. Le premier est la confiscation du pouvoir par les partis politiques. Les députés de la nation qui exercent le pouvoir, ne l’exercent pas au nom des citoyens, mais en celui de leur parti d’affiliation. Un élu n’est donc pas le représentant de ses électeurs. C’est le mandataire désigné par son parti qui lui impose des consignes de vote. Cette pratique spolie le peuple du pouvoir de gérer son avenir. Et ce que je dénonce ici, l’a été bien souvent, par des voix bien plus fortes que la mienne. Citons simplement Hannah Arendt dans son « Essai sur la révolution » : « Les partis, en raison du monopole de la désignation des candidats qui est le leur, ne peuvent être considérés, comme des organes du Peuple, mais, au contraire, constituent un instrument très efficace à travers lequel on rogne et on domine le pouvoir populaire ».

Le deuxième point est encore plus problématique, et concourt à faire de notre république une oligarchie aristocratique, et à nous ramener, dans les faits constitutifs et les pratiques, sous l’ancien régime. Le pouvoir, tout le pouvoir, est aujourd’hui accaparé par une très petite élite, formée à l’ENA et – ou – à Sciences Po. Et cette petite aristocratie de quelques dizaines de milliers de personnes, qui pratique par ailleurs une forme d’endogamie, détient tous les rênes du pouvoir : les fonctions cardinales des partis politiques, la haute administration, les grands corps e l’Etat, les grandes entreprises. Et ces aristocrates, brillants par ailleurs, et plutôt bien formés, mais aux horizons très étroits, vivent entre eux dans des palais, coupés du peuple, et maintiennent en place un système dont ils profitent très largement.

Et nous voyons ce système, dont la France constitue un archétype, à l’œuvre dans beaucoup de pays d’Europe et bien au-delàs. C’est le modèle de la démocratie occidentale qui est promue partout et qui fait rêver tous les élus, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon.

Le retour des questions morales.

Je suis tout à la fois surpris et ravis de voir qu’en cette fin de premier semestre les questions morales occupent une telle place dans le débat public hexagonal. Evidemment, ce débat rampe un peu, se traine dans la poussière politicienne alors que l’on attendrait un peu plus de hauteur, en d’autres termes une approche philosophique ; mais ne boudons pas notre plaisir et accueillons ces débats comme autant d’augures d’un retour de la politique.

Qu’il s’agisse de la farce cahuzacienne, ou du mariage homo – ce sacrement laïque sensé laver plus blanc en permettant aux homosexuel de s’orthonormer, car rappelons qu’un homo est d’abord un hétérodoxe, ou du moins le tenant d’une hétéropraxie sociale –, ou qu’il s’agisse encore de la liberté religieuse et de la laïcité qui semble devoir être écornée, dans la rue, à coups de cutter, ou dans l’entreprise par quelques projets déposés sur le bureau de l’Assemblée par Messieurs Houillon, ou Ciotti, ou encore – mais la liste pourrait être rallongée à l’envie – de la mise en examen pour « escroquerie en bande organisée » d’un juge du tribunal arbitral ayant octroyé à Bernard Tapie, une somme de 303 millions d’euros, ou des prochain ennuis de M. Claude Guéant pour détournement de fonds, ce sont bien chaque fois des questions morales que l’actualité nous posent sur un ton que je qualifierais d’injonctif. Mais, il est vrai que la situation économique est tellement désespérante, et l’impuissance de nos élus et de notre administration tellement patente, qu’il vaut mieux enterrer tout sujet économique et débattre d’autre chose. Le mescréant philosophant ne s’en plaindra pas forcément, surtout s’il est convaincu que c’est de disputes et non de consensus dont nous avons besoin, car comme dit l’autre « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive. Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère ». Il faut débattre si l’on veut séparer pour clarifier les options et les postions.

Je surfe donc avec plaisir sur cette vague – c’est un peu de saison – et je m’y presse avant le reflux, et revient précisément sur la liberté religieuse ; cette question n’étant que l’autre formulation de celle de la laïcité. Et je veux m’attarder sur deux points.

La liberté est un concept large, englobant, donc flou, que l’on peut aborder par le libre arbitre, ou par l’autonomie ou la spontanéité du choix, ou par le droit à être ou la capacité à faire ; et le décliner ne lui apporte qu’un éclairage tout relatif : liberté de pensée, liberté d’expression, liberté religieuse, liberté de déplacement, d’entreprise, ….

Schopenhauer, que j’appelle souvent à l’aide quand je fais face à une difficulté conceptuelle, distingue, dans son essai sur le libre arbitre, la liberté physique, une seconde, intellectuelle, et la liberté morale.

Mais que met-on vraiment sous ces concepts libertaires ? La chose n’est pas si claire, et peut même être qualifiée de paradoxale. Pourtant, c’est sur le ton de l’évidence que chacun en appelle à ces principes qui semblent établis. Se souvient-on, par exemple, qu’après avoir, en 1789, consacré sur le mode religieux – ou dogmatique si l’on préfère cette présentation – la liberté comme le premier des droits fondamentaux, après l’avoir érigée comme un phare de l’action révolutionnaire, la jeune république s’est attaquée deux ans plus tard à la liberté d’association (loi Le Chapelier), puis trois ans plus tard à la liberté de pensée, en décrétant l’immortalité de l’âme, et en s’attaquant au matérialisme, au théisme et à la religion chrétienne.

On peut donc, sans être immédiatement accusé par les plus dogmatiques de relativisme, s’interroger à nouveau et sur le principe de liberté et sur le contenu de la liberté religieuse. Et personnellement, je me demande ce qui fonde cette liberté particulière, ce qui la limite, ce qu’elle contient, et ce que ses textes fondateurs, constituants, par ailleurs peu prolixes, nous en disent. Car j’entends aussi, et je lis pareillement les raccourcis, approximations, extensions jurisprudentielles qui prolongent les principes républicains en les dénaturant.

En second lieu, je voudrais justement préciser le contenu du principe de liberté religieuse, pour dénoncer une approche trop globalisante, et aussi insister sur un point essentiel : la liberté de croyance n’est pas la liberté religieuse, et la première n’emporte pas la seconde. Car toute croyance ne fait pas une religion. A moins de considérer qu’il puisse y avoir des religions sans église, c’est-à-dire, d’une part sans communauté de fidèles, et sans orthodoxie.

Le principe de liberté, comme celui de laïcité, est consacré par notre constitution, mais son contenu n’est pas défini. La liberté religieuse n’y est ni consacrée spécifiquement, ni définie clairement ; et je n’oublie pas l’article X : «  Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » qui réduit cette liberté à une liberté de penser et de croire, et à manifester son opinion. Je m’en tiens là, car je veux distinguer :

Liberté de croyance (qui est une liberté de pensée)

Liberté de rite (liberté de pratique religieuse)

Liberté d’exprimer ses convictions religieuses (liberté d’expression)

Liberté de manifester ses croyances (liberté de manifestation)

Liberté de propagande (prosélytisme)

On ne peut refuser aux gens – voir l’évangile selon Florent Pagny –, leur liberté de pensée, donc celle de croire en conscience, du fond du cœur, que la vérité est telle qu’ils la pressentent et l’intuitent. La liberté de pratique est garantie par la constitution, mais limitée pour éviter de troubler la tranquillité publique. La liberté d’expression est aussi garantie, car inscrite dans les textes sous la formule maladroite de « manifester son opinion ». Qu’ont donc voulu dire les constituants ? S’agit-il d’une liberté d’exprimer, ou de démontrer ? Mais acceptons la formule en rappelant que là encore cette liberté est limitée par le risque de trouble à l’ordre public. La liberté de propagande est, elle, non évoquée ici.

En conclusion, ne considérons pas que le concept de liberté religieuse soit si clair – comme le concept de laïcité dont je reparlerai – et gardons à l’esprit que si la liberté de croire est sans limites, car elle s’exprime dans la sphère intime, celle d’exprimer sa foi, de la manifester, de la brandir comme un drapeau – blanc ou vert –, voire de la propager, est limitée par les intérêts du groupe (intérêts exprimés sous la  forme de l’ordre public ou de la paix sociale), et que par ailleurs d’autres principes doivent être mis en regard, dans une hiérarchisation subjective ou politique.

Identité et tradition.

Il y a encore peu d’années, Nicolas Sarkozy, président de la république, gardien de ses valeurs et comptable de sa paix sociale, mais apprenti sorcier à ses heures – sombres – engageait un débat mort-né sur l’identité nationale.

La question était non seulement sensible dans un contexte conjoncturel particulier, mais elle était et reste essentielle. Il était donc légitime de la poser et lui, au sortir des urnes, pouvait prétendre avoir l’autorité pour le faire. Mais il fût, sur ce sujet comme chaque fois, incapable, au-delà d’un effet d’annonce manœuvrier, de gérer ce qu’il saisissait, et il a donc gâché une belle occasion d’entrer dans le vif d’un sujet proprement existentiel. Son successeur, produit banal d’un parti qui n’a de socialiste que le nom et qui préfère user ad nauseam de concepts éculés et vidés de leur sens dans des rhétoriques creuses plutôt que de faire des choix politiques, s’est bien gardé de reprendre à son compte un sujet qui fâche. Entre l’identité nationale et le mariage homo, on aura vite compris quels étaient les centres d’intérêts de notre gouvernement. Et j’en profite, souhaitant éviter le malentendu, pour déclarer ici que je suis partisan du mariage homosexuel et opposant à la loi votée à l’Assemblée ce mois de mai. Mais joli mois de mai, si gai que l’on y fait ce qu’il nous plait ! ; Et comme le dit la comptine « Gay, gay, marions-les ; Mettons-les donc en ménage, Gay, gay, marions-les ; Mettons-leurs la corde au cou ! » (A chanter en comptant les syllabes, chacune rapportant autant de paquets de voix). Je rajoute volontiers que je suis d’ailleurs pareillement ouvert à la polygamie, à la polyandrie, et à l’union civile entre chacun et chacune et avec leur animal de compagnie (chien, chat, poisson rouge, cochon d’Inde, et plus si affinité). Soyons moderne et large d’esprit, ouvert aux nouvelles demandes sociétales, et respectueux des inclinaisons affectives singulières. Mais j’ai tort de badiner ici, on ne badine pas avec l’amour.

Revenons donc, comme sujet plus léger, à l’identité nationale, en un lieu (l’Europe), en un temps (ces dix dernières années), dans un contexte (le prosélytisme musulman), où la question peut légitimement être considérée comme sensible. Et nous pourrons évoquer et la tolérance et la paix sociale. Je viens d’être informé par les médias qu’à Londres, ville multiculturelle et multiraciale, un citoyen britannique vient d’être égorgé par deux musulmans qui ont revendiqué cette exécution au nom de Dieu – en réalité, au nom de leur idée de dieu.

Je me souviens que M. Juppé, à l’époque du débat sarkozien avait été, peut-être le seul à la télévision, à apporter une réponse claire à la question de l’identité en déclarant que pour lui, « l’identité se résumait aux valeurs ». Je ne peux qu’approuver, non pas l’ancien premier ministre, mais ses propos de circonstance, en rajoutant peut-être : les valeurs et les traditions. Car, la cuisine anglaise – le pudding à la graisse de bœuf, pour reprendre la formule d’Orwell -, ou ailleurs le port du kilt ou la moussaka, ou le bal du quatorze juillet font partis d’une identité nationale. Et on ne peut défendre la cohésion nationale sans défendre et les valeurs et les traditions. Mais entendons-nous. Toute tradition n’est pas défendable, et notamment quand elle offense ou contredit, soit les valeurs, soit le bien commun. Prenons donc bien garde à ne pas détricoter les traditions pour de mauvais prétextes, dont je citerais les deux plus contestables. Tout d’abord, cette idée qu’il faudrait répondre positivement, voire favoriser des demandes d’individus qui rejoignent la communauté nationale, mais en gardant un pied dedans et un pied dehors et qui préférerait que leur nation d’accueil s’adapte à eux, plutôt que de s’adapter à elle. Je veux parler du refus d’intégration. Et puis, cette autre idée insensée qu’il faudrait consentir à la modernité. Et consentir à la modernité, c’est un peu comme si, emporté dans un mouvement qui nous emmène dans le mur, grisé par la vitesse, on crierait : « Plus vite, plus vite ! ». J’y vois déjà un malentendu sur la nature même de la modernité, sur une vision fausse, inversée, de cette idée. La modernité ne préexiste pas au mouvement qui l’engendre. Elle n’est pas un horizon vers lequel nous nous dirigerions, ou qui nous attirerait comme un aimant, un pôle moral. Et je conteste ici précisément la vision marxise de l’histoire, cette dimension eschatologique du discours marxiste qui en fait une religion à part entière. La modernité n’est pas une fin vers laquelle nous nous dirigerions inexorablement, pour que se réalise et s’achève l’Histoire. La modernité, comme l’histoire, n’est pas une fin, qui existerait indépendamment des processus qui la font. Ce ne sont là que des concepts qui désignent des effets qui prennent la forme d’une réalité advenue et changeante. Et pour cette raison, la modernité n’a pas de valeur morale. Elle ne s’appréhende ni sur le registre du bien, ni sur celui du mal, recouvrant une réalité qui présente des proportions variables de progrès et de regrès. Je dénonce donc ce gout du modernisme quand il se réduit à des concessions faites aux nouveaux possibles que la technologie nous offre, à un refus des singularités, et à une subordination à des concepts mondialisés qui  nous sont proposés par les impérialismes économiques dominants – par exemple le culte de la vitesse et de l’hyper, ce que j’appelle : syndrome de l’A380.

Reprenons. Les valeurs et les traditions sont constitutives de l’identité nationale. Cette identité évolue, évidemment, comme celle d’un individu donné, mais ni une nation ni un individu ne peuvent vivre sans identité, survivre à ce traumatisme existentiel de la perte de tous ses repères. Et remarquons qu’un certain nombre de traditions font socles ; non pas qu’elles aient toujours fait socle, car nous serions bien en peine de retrouver un schéma originel qui préexisterait à l’histoire de la nation, comme nous serions dans la même difficulté à peler l’oignon pour en atteindre le cœur. Les traditions se sont constituées par couches, par dépôts successifs, mais les dépôts les plus sédimentaires, les plus anciens, sous la pression des apports plus récents se sont solidifiés, et ont formé un socle relativement compact et parfaitement homogène, un socle de calcaire. Et ce socle ne peut être détruit sans risque, mais continuera à s’épaissir et à modifier sa structure sous le poids des forces qui pèsent sur lui.        Cette identité qui n’est qu’une construction psychologique et n’est donc pas figée – l’Angleterre a bien démonté toutes ses cabines téléphoniques rouges pompier –, mais elle doit être absolument préservée, et il en va de la responsabilité de l’Etat. Et ce qui, de ce point de vue, est le plus grave, c’est quand l’identité de la nation n’est plus celle du peuple. Ce divorce menace alors la nation de dissolution, le pays d’éclatement et le peuple d’une guerre civile plus ou moins froide, tiède ou chaude – le crime perpétré à Londres. Le premier devoir du politique – rappelons que le préambule de notre constitution stipule que la France est une république indivisible – est de maintenir l’intégrité du territoire et la cohésion nationale, donc de faire vivre les valeurs et de permettre une évolution lente et cohérente des traditions. L’impéritie de notre élite politique se mesure concrètement à l’aune de son défaut d’engagement sur ces points.

Sans traditions, sans sauvegarde des fondamentaux de notre identité – ce que l’on appelle le génie d’un peuple –, nous prenons les plus grands risques, et nous affaiblissons considérablement l’image de la France dans le monde.

La France comme l’Europe occidentale est évidemment une terre de tolérance. Mais doit-on composer avec les intolérants, excuser leurs agissements au prétexte de leurs difficultés sociales, leur prêter une oreille toujours compatissante, leur présenter en permanence nos excuses pour des dominations anciennes ? Où doit-on mettre de côté nos complexes pour défendre nos valeurs et se montrer intolérant avec l’intolérance ? Ce qui n’est d’ailleurs pas la même chose que de se montrer intolérant avec les intolérants.

Mais j’y reviendrai probablement.