Tropisme moralisateur et liberticide.

Les organisations humaines (entreprises, collectivités, états), subissent des pressions règlementaires de plus en plus fortes, irrésistibles, qui ont pour objet, non seulement de réguler les échanges et les relations, mais aussi de les moraliser, et cette tendance moralisatrice, dont on aurait pu croire qu’elle n’était qu’un marqueur des social-démocraties occidentales, gagne partout du terrain. A tel point que, tournant le dos à une forme de pragmatisme ou de realpolitik, le primat semble devoir être donné à la moralité, même si les peuples n’en tirent aucun profit effectif, ou si la vertu affichée recouvre de vieilles hypocrisies drapées pour la circonstance dans des principes sacralisés. Ainsi, on préfèrera punir, voire humilier un homme qui gagne « trop » d’argent, quitte à le faire fuir sous des cieux fiscalement plus cléments, plutôt que de valoriser son talent, même s’il crée de la richesse et contribue ainsi, positivement, à l’économie de la nation. Le principe d’égalité des conditions – que je ne confonds pas avec l’égalité des droits[1] – conduisant à un nivèlement qualitatif et à une médiocratie généralisée. On connait, pour se l’être fait servi trop souvent et à bien des sauces, cet oracle sentencieux de Malraux qui annonçait que le prochain siècle (le nôtre) serait religieux ou ne serait pas. Il est vrai qu’il aurait démenti l’avoir dit, bien que certains témoins l’aient pourtant entendu de sa bouche[2]. Je crois, en effet, que nous assistons bien en ce début de siècle, non seulement à un retour du religieux, mais plus encore à une dictature de la morale ; morale que je pourrais qualifier de moraline si je n’avais pas trop souvent abusé de cette formule nietzschéenne, et qui n’est qu’une morale chrétienne, digérée par le marché[3], et servie par notre technobureaucratie[4]. Et je pense par exemple au concept plus ou moins normé de RSE ou CSR (Corporate Social Responsibility) que l’on demande aux entreprises de mettre en œuvre, en leur rappelant le caractère volontaire de cette démarche.

Et si je m’inquiète de ces évolutions normatives, en accueillant bien évidemment de manière positive l’idée qu’une organisation puisse se déclarer prête à assumer une responsabilité sociétale globale, sur les plans économique, environnemental et social, c’est que je vois bien que ces pressions de la sphère politique, et plus largement de la société, conduiront par le media de recommandations, de guidelines, de directives, à ce que ce type de démarche « volontaire », devienne vite une contrainte incontournable qui éloignera un peu plus les organisations concernées et leurs managers, comme d’ailleurs leurs salariés, de la morale. Car la norme et la loi tuent la morale, et ne font pas d’un individu ou d’une organisation un être moral (mais un être asservi à un dogme, à une orthodoxie civile). Mais qu’appelle-t-on un être moral ? Difficile de le définir… Toute axiologie n’est-elle pas discutable, aporétique dans ses développements ?

Chacun sait que la morale est une échelle de valeur. Mais encore ? Peut-on définir la morale sans recourir au concept de valeur, et comment définir une valeur sans référence à la morale ? Ou encore, sans clarifier préalablement tous ces concepts associés : le bien, la vérité, le bon ou le beau.

La morale est donc l’échelle de valeur sur laquelle on évaluerait[5] un acte, une pratique, une intention déterminante, et par extension la personne physique ou morale – personne morale pouvant être immorale, comme un pétrolier qui vidangerait ses cuves en pleine mer – qui la produirait, et cette évaluation consisterait à qualifier le degré de proximité ou de sympathie, d’éloignement de deux pôles d’exemplarité opposés. Pour les uns, le bien et le mal, pour d’autres le beau et le laid ; pour d’autres encore le juste et l’injuste, le bon ou le mauvais, le vrai et le faux, mais pour tous, et subjectivement, transcendants. Mais ces concepts (le bien, le beau, …) sont-ils simplement objectivables ? Et où trouver une méthode sûre pour reconnaitre cette autorité supérieure ?

Avant le développement planétaire des grands monothéismes, les penseurs sophistes considéraient que « l’homme est la  mesure de toutes choses »[6] ; Prolongeant cette idée, d’autres écoles philosophiques antiques ont considéré que l’homme a une connaissance apriorique, spontanée et directe de ces notions morales (innée selon les uns, sensible selon les autres – Chrysippe et les stoïciens) ; ou une connaissance raisonnée pour Epicure qui, lui, s’en tenait au bon et au mauvais pour soi ; raisonnable pour d’autres, plus tardivement, mais sous forme de la « droite raison » ou du « bon sens » conçu comme une méthode, « cartésienne ». Rousseau, sans s’éloigner de la nature, cherche la référence morale dans sa conscience, considérant que « le meilleur de tous les casuistes est la conscience ». Les théistes s’en tiennent, soit sous la forme de la révélation soit sous celle de l’imprécation, à l’autorité de l’écriture sensée faire écho, par la prophétie, à la parole divine. Spinoza, pour qui Dieu est la nature  « Deus sive natura », confond la morale et l’harmonie de la nature, mais Nietzsche considère aussi « qu’est vice tout espèce de contre-nature ». Restons-en là sur notre incapacité à objectiver la morale, autrement que sous la forme d’une moraline de convention qui correspond à un ensemble de préjugés ; et feignons de croire à ces présupposés de connaissance et d’existence – les sophistes pour qui l’inceste ou la pédophilie ne posaient aucun problème moral, parlaient de prénotions. Admettons aussi, contre toute vraisemblance, que dans un pays laïc comme prétend l’être la France, la morale ne serait pas chrétienne, mais républicaine – je ne sais pas ce que ça veut dire – et reposons cette question : Quand le système technobureaucratique qui gère nos vie, la réduit à une survie qu’elle organise – pour le dire en rendant hommage aux thèses de Raoul Vaneigem – nous invite, avec forces recommandations, à mettre en œuvre une stratégie pour défendre une éthique que ce système politique ne pourra reconnaitre comme telle que si c’est celle du marché, fait-il progresser la qualité morale des citoyens et des organisations concernées ?  Inciter aujourd’hui si fortement, et imposer demain aux entreprises une démarche de prise en compte de la RSE peut-elle moraliser le Marché ?

Non seulement je ne le crois pas, mais je suis convaincu du contraire, car, rappelons-le, le droit tue la morale. On pourrait l’illustrer de mille manières. Donner, par exemple, est un acte d’autant plus moral qu’il ne se confond pas avec le troc : pour le dire simplement, « celui qui considère le don comme un investissement est encore loin de l’amour ». Faire preuve de compassion ou acte de charité, le pistolet sur la tempe ou l’épée dans les reins, ou parce que c’est une obligation règlementaire ou une injonction de la morale cesse d’être un acte moral. Le droit, l’obligation plus ou moins contraignante, ôtent la possibilité d’un acte spontané, authentiquement moral, et tue la morale pour lui substituer une éthique qui n’est pas celle de la personne physique ou morale, « contrainte » de faire le bien, mais de l’organisation ou de la société qui l’aliène en l’enjoignant de faire bien et d’apporter ainsi au groupe les preuves de sa moralité, donc de sa soumission à la technostructure, par définition bienpensante. Il y a quelque chose de religieux dans cette économie de la morale,  et qui me glace.

Poussons le paradoxe au bout de sa logique, comme on tend une corde à la rupture. Si la vertu est induite par la peur du gendarme, par le regard des autres ou de celui, si lourd, de Dieu, ou encore par le dessin de sauver son âme, ou même de satisfaire sa conscience – Erich Fromm, écrit dans « La peur de la liberté », « La « conscience » est une esclavagiste, mise entre les mains de l’homme par l’homme lui-même ». Elle le pousse à agir selon les souhaits et les buts qu’il croit être les siens, alors qu’ils sont en fait l’intériorisation des revendications sociales extérieures. »–, je ne pense pas qu’il s’agisse de vertu. Si l’homme est contraint par la loi, celle de sa cité ou de son dieu – et ce fût souvent la même, à tel point que toute une école de pensée continue à croire que si ce n’est pas le cas, le système politique en est considérablement fragilisé –, il ne lui est pas possible ou permis de développer une éthique personnelle et d’être vertueux.

Impossibilité d’être vertueux, et de se construire libre et moral, sauf évidemment à définir la vertu comme la simple conformité à une morale en usage, contingente et  circonstancielle, (la charia, par exemple)… Mais j’entends bien que faute de lois, certains hommes (peut-être la majorité) sombreraient dans la violence plus facilement qu’ils n’accèderaient à la vertu, et j’entends ce reproche d’irénisme que l’on peut me faire. Alors, renonçons à la morale et que la chose soit dite – ou du moins cesse d’être faussement débattue et conceptuellement biaisée.

Imposons à l’homme de faire le bien, et nous lui ôtons la possibilité d’être vertueux. S’agissant du RSE, de même que l’Evangile dit que chaque fois que notre main droite donne, il faut que la gauche l’ignore, je rêve d’un monde où les chefs d’entreprises seraient suffisamment vertueux pour vivre suivant une éthique exigeante, quitte à contredire la loi, sans faire jamais état de la moindre stratégie de RSE. Et puis, s’il faut s’engager dans le RSE, pourquoi les collectivités territoriales, l’état, ne montrent-ils pas l’exemple en développant une démarche de RSE que les citoyens pourraient confronter à quelques réalités de terrain ?



[1]. Hannah Arendt, comparant dans « On revolution », les révolutions française et américaine, pointe, dans notre pays, ce glissement de l’égalité de droit vers l’égalité de condition.

[2]. André Frossard l’a affirmé, au moins sous la forme « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas ».

[3]. Voir les analyses et thèses de Raoul Vaneigem, par exemple dans la première partie de son livre « le mouvement du libre esprit »

[4]. Pour emprunter cette formule à Edgar Morin.

[5]. Le caractère tautologique de la formule « évaluer sur une échelle de valeur » ne m’a pas échappé.

[6]. La formule est de Protagoras.

Propos sur la laïcité.

Philosophiquement, je reste très sensible à la problématique de la morale, et politiquement au concept démocratique que je ne distingue pas de celui de laïcité.

Mais ces deux points particuliers de sensibilité tiennent à ma conformation psychologique, à ma façon trop singulière de concevoir l’autorité, à ma nature rétive et à mon besoin maladif de cultiver ma singularité.

Je suis donc amené à ressasser indéfiniment les mêmes idées (deux ou trois), mais chaque philosophe n’est-il pas dans ce cas ? Montaigne n’aura écrit qu’un livre, même si plusieurs livres sont dans celui-ci, mais le philosophe le plus prolixe – Épicure aurait écrit 300 ouvrages[1], et Chrysippe, qui plagiait beaucoup, 705 (ouvrages ou traités) – n’écrit-il pas toujours le même livre pour développer, murir et présenter, une seule pensée, celle qui le fait être ce qu’il est ? Écrire est ainsi la meilleure façon de « devenir ce que l’on est ». [2]

Et si je reviens aujourd’hui sur le thème de laïcité, c’est en écho à une chronique de Roger-Pol Droit, dans Les échos du 13 septembre. Il y évoque de manière positive la Charte de la laïcité, affichée depuis le début de la semaine dans les établissements scolaires du pays. J’avais déjà téléchargé, puis lu avec beaucoup d’attention, ce très court document. Rien à en dire, ou s’y peu… Un pinailleur pourrait sans doute contester un mot, une présentation, mais ce texte faisant consensus, acceptons-le sans réserve. Sarko qui avait initié un débat maladroit sur l’identité nationale aurait pu le faire ; c’est Hollande-Peillon qui l’a fait. On peut quand même regretter le peu d’écho de cette initiative, et s’inquiéter du suivi de sa diffusion et de sa réception. R.-P. Droit écrit que, dans un monde qui change, monde globalisé, « les évidences fondatrices de la laïcité à la française sont devenues moins audibles » et « que les principes de base semblent désormais d’application malaisée ». Je ne peux que le remercier d’insister ici sur une évidence qui n’est pas suffisamment prise en compte. Mais le problème n’est-il pas aussi que, faute de texte fondateur, notre laïcité est mal définie, et n’a pas, pour chacun d’entre nous le même sens ? J’en prendrais un parmi d’autres. Manuel Valls a inauguré en septembre 2012 la grande mosquée de Strasbourg, en présence du ministre marocain des Affaires Islamiques. François Fillon, sous un autre quinquennat, avait inauguré en juin 2010 la mosquée d’Argenteuil. Cela est, de mon point de vue, incompatible avec le principe de laïcité. Mais je vois bien que mon avis, radical et définitif, est peu partagé. On me répond que c’est une façon de rassurer les musulmans, donc de les prendre en considération, car ce sont des français à part entière. Je réponds qu’un état laïc n’a pas à considérer les musulmans, pas plus que les juifs, les chrétiens ou les bouddhistes. Il ne doit considérer que ses ressortissants, différemment selon qu’ils sont français, étrangers, ou apatrides, mais toujours avec respect. Un magistrat de la nation peut donc inaugurer un stade, une crèche, une maison de la culture, un hôpital, un institut du monde arabe s’il est ouvert à tous, mais pas une église – et cela lui laisse suffisamment d’opportunités pour se monter dans le poste et faire sa pub.

Quand on connait les traditions laïques de la gauche française, comment, au-delà d’une charte bien venue et commentée dans les écoles, et qui rappelle l’indivisibilité de la nation, un gouvernement socialiste peut-il défendre la laïcité en acceptant qu’une partie du territoire national échappe à la loi « fondatrice »[3]de séparation de l’église et de l’état ? C’est le cas en Alsace-Moselle qui bénéficie d’un statut particulier que les Bretons, les Corses, ou les Rhônalpins pourraient revendiquer : la loi de 1905 ne s’y applique pas. Comment un pays prétendument laïc, et donc prétendument démocratique, peut-il accepter que la mosquée de Strasbourg soit financée par le Maroc, l’Arabie Saoudite et le Koweït ? Imaginons un instant que la France propose à M. Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud, monarque saoudien, que nous financions la construction d’une cathédrale catholique en terre arabe… Faute de refonder par un texte constituant notre laïcité, principe non défini dans la constitution[4], faute de la défendre rigoureusement, nous en arrivons à des incohérences dangereuses. L’inauguration d’une mosquée par un ministre français qui est aussi ministre des cultes, et qui pose sur la photo-souvenir aux côtés d’un ministre marocain des Affaires Islamiques, le financement du prosélytisme islamique par des pays étrangers dont certains financent aussi le terrorisme religieux : un peu d’argent pour acheter un stade de foot, un peu d’argent pour financer une mosquée ou une école coranique, encore un peu pour la formation d’un prédicateur salafiste ou pour acheter quelques kalachnikovs ou quelques missiles. D’ailleurs, parlant de kalachnikov, cela nous ramène à cette belle époque ou le PC soviétique finançait ses homologues européens et essayait ainsi de tirer certaines ficèles de la politique française ; Est-il normal que le Conseil français du culte musulman, qui a vocation prosélyte, qui promeut une religion qui ne conçoit pas la séparation de l’Église et de l’État, soit entre les mains des autorités marocaine et turc ?

Mais revenons à l’article des Échos pour en prolonger une critique positive. « Le vrai débat, pour l’œil d’un philosophe, porte sur les liens entre pacte social et religion » : Je ne pourrais qu’en rajouter. « Tout le travail des pères de la laïcité française repose sur l’idée qu’un corps politique fort et viable peut se constituer indépendamment de tout fondement religieux ». Prolongeons par une formule courte : c’est l’idée révolutionnaire que l’on peut séparer religion et morale, et que l’on peut imaginer une transcendance qui ne serait pas religieuse. Et cette révolution n’est pas gagnée, mais je continue à rêver d’un texte fondateur dont le préambule poserait la chose en ces termes, et qui rajouterait que, « a priori, rien n’est sacré, mais que tout est respectable »[5] C’est autour de cette question que se sont opposés lors de notre révolution mythique (et ratée) les hébertistes et les robespierristes. On se souvient de la façon dont Robespierre imposa le culte national de l’être suprême, renonçant à séparer alors le spirituel et le temporel, et puis de sa chute au pied de la veuve noire, et des relations entre Bonaparte puis Napoléon et l’église de Rome. La question, telle qu’elle se pose aujourd’hui, est néanmoins d’une nature particulière, car ce qui devrait faire débat, c’est non seulement la séparation non consommée de l’église catholique et de l’état français, mais plus encore, le fonctionnement effectif de cet Etat, au-delà des principes, quand la nation est éclatée entre une majorité de culture historiquement chrétienne, et qui souhaite continuer à ne pas travailler samedi et dimanche, à rallonger son week-end à Pâques, à fêter en famille Noël, autour du sapin, avec les boules de toutes les couleurs, dont les éclats brillent dans les yeux des enfants,  et une minorité de plus en plus nombreuse de croyants qui aspirent à vivre dans un environnement culturellement marqué par une autre spiritualité, qui refuse toute idée d’assimilation, et qui demandent et ont obtenu que dans certaines écoles de la république, des sapins de Noël soient retirés, au prétexte de laïcité. Si ce problème explosif ne nous était pas posé, il conviendrait de toute façon de défendre la laïcité comme un choix moral. Mais ce risque d’une partition de la communauté nationale, à la libanaise, qui ne pourrait conduire qu’à une guerre civile (comme en ex-Yougoslavie), nous oblige, au risque de payer très cher notre laxisme, non seulement à défendre la laïcité, mais encore à la refonder de manière plus radicale. Faute de s’y attacher, nous ferons le lit d’une part du communautarisme religieux, d’autre part du front national.



[1]. Selon Diogène Laërce qui nous a sauvé le peu qui nous en reste : «  ses volumes atteignent le nombre de trois cents environ ».

[2]. Pour reprendre cette forme nietzschéenne (Ainsi parlait Zarathoustra), qu’il emprunte à Pindare (une des Odes Pythiques)

[3]. Je mets les guillemets, car ce texte, qui fait date, ne fonde rien.

[4]. Les termes, laïc ou laïcité, doivent y apparaitre seulement 3 fois, sans aucune définition claire.

[5]. Mon essai sur la laïcité.

Abus de droit et objection de conscience.

Il n’est pas dans mes intentions de dispenser ici un cours de droit ou de résumer en quelques lignes une doctrine de notre droit national ; doctrine qui existe d’ailleurs aussi en droit international. Je n’en ai pas les compétences et cela m’intéresse peu. Rappelons simplement, pour introduire mon propos, que l’abus de droit définit en France des pratiques condamnables, comme, par exemple, l’utilisation d’un droit à la seule fin de nuire à autrui, ou afin d’atteindre un objectif inverse à celui que ce droit visait, ou encore dans le seul but de se soustraire à certaines obligations légales – par exemple d’échapper à l’impôt. C’est donc un principe juridique à but moral et à dimension jurisprudentielle. Permettant aux juges de faire évoluer le droit en interprétant la volonté du législateur, et souvent en se référant à des principes supérieurs qu’ils font prévaloir sur la lettre de la loi, il leur permet de faire le droit, et ainsi d’abuser, d’une certaine manière, du droit ; car le droit de faire le droit devrait être, en bonne démocratie, l’exclusive du corps législatif. Par ailleurs, conjuguant le droit à l’air du temps, ils assujettissent la loi à ce que Nietzsche appelait la moraline, cette morale bourgeoise que le philosophe définissait comme l’ensemble des préjugés du temps. On aura donc compris ma réserve devant ces notions floues qui permettent de troubler les eaux claires et froides du droit, et de dénouer ce qui avait été trop bien, ou trop maladroitement ficelé par la loi.

Néanmoins, si je veux ici dénoncer l’abus de droit, et en défendre donc le concept, c’est en considérant, non pas le principe juridique aujourd’hui défini par les textes et l’usage, mais sa dimension plus large, disons-le autrement, éthique. Et de ce point de vue, plus philosophique, il me semble déjà que l’Etat est le premier à abuser du droit, sans que cet abus ne soit toujours pointé comme tel. J’en prendrai principalement deux exemples récents : la loi sur le mariage homosexuel, et la possible intervention de l’armée française en Syrie.

Notre constitution pose comme principe, en son article 3, que « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ». Les décisions fondamentales appartiennent donc au peuple souverain (langage très rousseauiste) et elles peuvent être prises, soit par l’Assemblée, soit plus directement par le référendum. Et si le constituant l’a voulu ainsi, c’est qu’il concevait ces deux outils, non pas indifféremment, mais comme ayant chacun un usage particulier, sans en privilégier forcément l’un ou l’autre. Et chacun conviendra que le référendum est plus démocratique, plus symbolique, plus solide, et doit être privilégié pour l’adoption de textes fondateurs. Ce fût le cas en pour l’adoption du quinquennat en 2000[1]. Ce fût le cas pour l’adoption (ratée en 2005) de la Constitution Européenne, car la faire ratifier par le parlement, ce qui était techniquement possible, aurait été un abus de droit (forfaiture qui interviendra en 2008). Cela aurait dû être le cas pour un texte modifiant aussi fondamentalement notre cadre sociétal que celui du mariage homosexuel, car il fait évoluer très profondément l’idée que l’on peut se faire et de la famille et de la société ; rappelons que Rousseau, parlant de la famille, la nommait « la petite patrie ». Le vote de cette loi par l’Assemblée fût donc un nouvel abus de droit, et ce déni de démocratie restera une tâche du quinquennat. Il en est de même du possible engagement militaire de la France en Syrie. S’agissant d’une « intervention extérieure » et non d’une « déclaration de guerre », le chef de l’État est autorisé par notre constitution à en décider seul. S’il devait le faire ainsi, il userait d’un droit que les textes constitutionnels lui donnent, mais usant de ce droit, il en abuserait. Car chacun sait bien qu’une intervention de nos militaires serait, de fait, une déclaration de guerre. Je pourrais évidemment prendre d’autres exemples, et montrer que si le citoyen cherche toujours la faille dans des textes trop nombreux et confus, triche, abuse de ses pauvres droits et use de quelques artifices, l’Etat fait de même et n’a, en la matière, pas plus de vertu que ses administrés – et beaucoup moins d’excuses.

Mais le problème que je voulais dénoncer aujourd’hui est d’un tout autre type, mais je dois pour cela distinguer abus du droit et abus de droit, car si l’abus de droit tel que nous le concevons recouvre l’idée d’abuser le droit, de le manipuler, de le tromper, ne pourrait-on aussi considérer un abus du droit, distinguant deux dérives de notre modernité : Plus le droit est enflé, boursoufflé de textes contradictoires, inutiles et liberticides, plus la tentation est forte d’abuser le droit, en le poussant dans ses logiques les plus perverses, en le manipulant, en lui faisant entendre ce qu’il a dit sans avoir voulu le dire. Mais cette enflure de la chose règlementaire n’est-elle pas due à notre manie du règlement, ce cancer législatif qui aujourd’hui, avec notre consentement fatal, se propage partout, comme une maladie honteuse ? Et  les textes produits prétendent diriger nos vies dans leurs sphères les plus intimes. Le drame de notre modernité, et comment ne pas rappeler les alertes nietzschéennes, est d’avoir substituer à la morale, le droit. Funeste dérive.

Chacun sait que «  Le sage ne vit pas d’après les lois de sa patrie, mais d’après la vertu »[2]. Pourtant, la réalité psychologique est que le citoyen moyen (vous et moi), éduqué comme un animal de rente, préfère le droit à la vertu – c’est effectivement moins lourd, et il est plus facile d’échapper à la loi qu’au regard de sa conscience car le gendarme n’a pas l’œil de Caïn –, fait le choix de la moraline contre la morale – car il est plus confortable d’avoir tors avec la foule que raison seul contre tous. Chacun abuse donc du droit, et tout gavé qu’il soit de droits lui interdisant l’essentiel, c’est-à-dire de vivre comme un homme, la bouche dégoutante de ses droits minables qu’il invoque ad nauseam, il en demande encore, quitte à s’y vautrer parfois comme dans des déjections mal digérées ; alors qu’il devrait faire prévaloir toujours et une éthique personnelle que le droit indiffère et une objection de conscience qui se moque elle aussi du droit et ne souhaite surtout pas être reconnu par ce droit, abimée, et salie par la loi. C’est pourquoi, je ne plaide pas, par exemple, pour un droit de retrait codifié par des textes. Car s’agissant du droit comme de la justice, on ne doit pas confondre les Droits Humains et le droit des hommes – je veux dire des représentants des institutions humaines –, ni assimiler la Justice transcendante à la justice institutionnelle, ni la Morale à la moraline. Va pour une déclaration des Droits Humains, droits qui ne peuvent être qu’universels (est-il besoin de le préciser ?). Mais ces Droits Humains ne peuvent être l’objet de lois qui ne pourraient que les avilir[3], les destituer. De même qu’existe un droit de résister à l’oppression, donc à la loi, au droit institutionnel, il existe un droit fondamental d’objection de conscience, ou de retrait, que la justice institutionnalisée peut ne pas reconnaitre sans rien lui enlever. Ainsi, pour ne prendre que ce simple exemple, le droit d’aider quelqu’un qui le désire fortement à mourir est un droit, qui n’a pas lieu d’être repris par un texte. Ce ne serait qu’abuser du droit. Mais face à l’abus du droit, je ne vois comme réponse qu’un droit de retrait au titre de l’objection de conscience.

Mais plus fondamentalement, je dis que si l’homme est grand par sa capacité à dire oui, et singulièrement à la vie, il l’est plus encore dans ses refus de la norme. Il l’est souvent en disant oui d’une manière active, engagée, mais parfois aussi en disant non à la mode, aux consensus les plus évidents, non à tous ces gens de communication qui veulent faire son bonheur (politiques et publicitaires), non à l’institution et à la loi ; dire non, c’est trop, ou, s’il faut le dire en terme plus populaire, dire « je vous emmerde ». Diogène le chien utilisait-il ce langage ? Bien qu’outrancier à en être insupportable (il se masturbait sur la place publique pour théâtraliser ses leçons philosophiques), il devait être plus subtil et tout à la fois plus profond que le mescréant philosophant. Mais je saurai le dire de toutes les manières : les religieux pensent que l’homme n’est jamais aussi grand que lorsqu’il est à genoux. Permettez-moi de prétendre le contraire, et de conclure avec les mots de Nietzsche qui revendiquait « le sens aristocratique, la volonté de ne dépendre que de soi, le pouvoir d’être différent, seul et réduit à soi-même,… ».[4]



[1]. Adopté à une majorité de 73,21 % des suffrages estimés, soit 51 % du corps électoral, compte tenu des 69,81 % d’abstention.

[2]. Selon Antisthène, cité par Diogène Laërce.

[3]. Si cette image m’est permise, je dirais que c’est comme de breveter le génome humain.

[4]. Par-delà Bien et Mal.

Leçon de démocratie

La France va peut-être s’engager très prochainement dans une nouvelle guerre et intervenir en Syrie pour hâter la chute de Bachar al-Aassad. Ce faisant, elle s’enrôlera, aux côtés des monarchies du Golfe, – c’est-à-dire aux côtés des financeurs et soutiens d’Al-Qaïda – mais sans évidement le souhaiter, dans une guerre de religion qui oppose les Sunnites et les Chiites et qui déstabilise un peu plus le Moyen-Orient. Mais ce dernier point ne constitue pas l’objet de mon propos, et chacun mesure bien le débat casuistique provoqué par les atrocités du régime syrien et son arrogance – mais les occidentaux ne le sont-ils pas aussi, à vouloir se mêler de tout et imposer partout leur morale.

Je veux plutôt, prenant cet exemple comme cas d’école, mettre l’accent sur la dimension peu démocratique de notre système politique, en comparaison de celui de nos alliés anglo-saxons, d’Amérique et de Grande Bretagne.

Le président Obama, qui souhaite intervenir, se l’est vu refusé par certains sénateurs, et il n’engagera pas son pays dans cette intervention sans l’aval des représentants de la nation. Il a donc prévu de consulter rapidement le Congrès. James Cameron a interrogé sa Chambre des Communes qui, jeudi dernier et par une faible majorité de 285 voix sur 272, a refusé l’intervention. Il en a pris acte en déclarant : « Il est clair que le Parlement britannique ne veut pas d’intervention militaire britannique. Je prends note et le gouvernement agira en conséquence ». Le gouvernement allemand avait déclaré, il y a quelques jours, ne pas vouloir participer à une opération militaire, mais tout observateur de la politique allemande sait que la Chancelière ne se serait de toute façon pas engagée sans l’aval du Bundestag. En France, François Hollande a pris sa décision sans vote de la représentation nationale, ce que la Constitution lui permet, s’agissant d’une « opération extérieure », et non d’une déclaration de guerre. Il attend pour la mettre en œuvre l’engagement des Etats-Unis et surveille du coin des sondages son opinion publique. Mais l’opinion publique n’est pas la vox populi et les organismes de sondages un organe représentatif.

Je vois personnellement dans ces différences de pratique politique, un écart qualitatif extrêmement important entre la démocratie britannique, mais aussi étatsunienne – toutes deux plus anciennes que la nôtre – et la démocratie française, et cet écart a été malheureusement renforcé par l’adoption en 2000 du quinquennat présidentielle et surtout par la concomitance voulue des élections présidentielle et législative. Et nous sommes de fait entrés après cette réforme qui a conduit à instrumentaliser le parlement, dans une sixième république. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle et De Gaulle et Pompidou étaient opposés à cette concomitance d’élections nationales.

Évidemment, aucune démocratie n’est parfaite, et par ailleurs elle ne pourrait l’être, dans son fonctionnement, qu’avec des citoyens vertueux. Ce qui est d’autant moins le cas que tout système politique constitué n’a d’autres ambitions que d’infantiliser les citoyens et de les rendre dépendants de son administration. Et l’on ne peut comparer la gestion d’une nation de soixante millions d’habitants à celle de la cité athénienne qui fit naître l’idée de démocratie, une cité d’environ 300 000 habitants au Ve siècle avant notre ère (dont environ 15 % de citoyens). Mais la qualité d’une démocratie peut néanmoins s’apprécier au regard du respect de certains principes de bases, qui sont assez bien illustrés par la formule d’Abraham Lincoln, reprise dans notre constitution, et si peu à l’ordre du jour : « Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Le Peuple doit toujours s’exprimer et l’élection d’un Président sur un programme quelconque ne saurait justifier que l’on contourne le parlement, seul corps constitué pouvant décider. Et encore, on peut s’interroger sur son autorité. Rousseau écrit dans Du Contrat Social : « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi ». Considérer que le Président pourrait décider seul, ou du mariage homosexuel ou de notre entrée en guerre est donc une double perversion de notre système. Car c’est aussi confondre exécutif et législatif : « Dans la puissance législative le Peuple ne peut être représenté ; mais il peut et doit l’être dans la puissance exécutive, qui n’est que la force appliquée à la loi ». Et je ne constate pas ce mépris du parlement dans les pays anglo-saxons. Il semble bien qu’en France, nous n’en ayons pas fini avec des pratiques d’Ancien Régime.

Travail, famille, patrie.

Le MEDEF ouvrait hier son université d’été et les médias se sont fait l’écho de cette manifestation politique qui s’inscrit dans ce que Guy Debord[1] appelait en 1967, la Société du spectacle ; et que nous contribuons tous à faire tenir debout. Je crains d’ailleurs que nous n’ayons que deux perspectives, la continuation de la Société du spectacle et l’Utopie ; mais sans doute faut-il accepter ce déchirement et vivre, par défaut d’autres possibilités, dans la Société telle qu’elle est, et se battre pour rendre possibles nos utopies, pour les faire vivre dans nos têtes ou nos cœurs, à l’intérieur de nos communautés familiales, intellectuelles ou amicales. Les microsociétés à la construction desquelles les situationnistes (Debord en tête) aspiraient, sont aujourd’hui réduites aux personnes singulières et isolées qui croient encore, après l’annonce de la fin de l’histoire, à cet idéal d’un monde nouveau où l’homme pourrait réaliser pleinement ses potentialités. Et ils constitueront peut-être un jour les nucléides autour desquels viendront graviter d’autres singularités engagées. Et qu’importe la pureté de ces noyaux si leur pouvoir d’attraction est suffisant pour que s’agrège autour d’eux la substance qui constituera peut-être les perles rares qui feront rêver des générations libérées. Mais revenons à cette université d’été, celle du MEDEF, et plus précisément à une réflexion qu’elle m’inspire sur le travail et la vraie création de richesse.

Je ne critiquerai pas ici les propos tenus, en distribuant des points, bon ou mauvais, et par exemple en m’inscrivant en faux contre cette idée que seule l’entreprise créerait des richesses – car bien évidemment l’université, l’hôpital, les labos de recherche et bien d’autres organisations en créent – ou encore en convenant bien volontiers que de créer une nouvelle taxe est bien le meilleur moyen de ne pas réformer, et ne constitue donc qu’une démission politique. Je m’attarderai simplement sur cette idée que le travail serait une valeur, car il permettrait la réalisation de soi. Foutaise, ou sophisme ?

C’est un peu comme de dire que la guerre est une valeur, au prétexte qu’un homme d’action peut s’y réaliser. Certains jeunes gens choisissent effectivement la carrière des armes pour cette raison et toute la communication des services de recrutement des armées ne s’articule pas autrement. Et une carrière militaire ne l’est, militaire, que s’il y a des théâtres d’opérations où le soldat peut s’exprimer, c’est-à-dire tuer les ennemis qu’on lui désigne. Mais j’aurais pu aussi évoquer, sur le registre des symboles forts positifs, la conquête de l’espace, ou négatifs le colonialisme. Quel est le fond de la question ?

Il me semble, si l’on cherche à donner du sens au travail, qu’il faut admettre que l’homme contemporain cherche, en la matière, trois choses également fondamentales et nécessaires à son équilibre. Tout d’abord, il recherche des revenus qui soient suffisants, pérennes, garantis. Car nous vivons dans une société de surconsommation où nos besoins sont déterminés par la publicité, où chacun est réduit à un statut de consommateur addicte aux produits tendance, contribuable asphyxié et contributeur passif à la survie d’un système épuisé, et où l’argent est devenu l’alpha et l’oméga de toute entreprise humaine. Et quand j’entends des journalistes évoquer l’inquiétude des salariés dont l’usine ferme et qui réclament du travail, j’ai souvent l’impression qu’ils se contenteraient qu’on leur garantisse des revenus.

En second lieu, mais ce terme de second n’affirme rien d’autre que l’ordre inspiré d’un énoncé d’évidences, le travailleur recherche un statut hiérarchique dans la société, et je serais tenté de renvoyer ici mon lecteur à certaines analyses d’Erich Fromm sur l’évolution paradoxale du sentiment d’individuation des individus et sur la peur induite de leur liberté nouvelle. L’homme libre refuse par définition d’intégrer la dialectique maitre-esclave, dominant-dominé, employeur-employé, décideur- exécutant, mais  comment s’en affranchir ? Et dans son essai « La peur de la liberté » Fromm, (parlant de la théologie de Luther qu’il rend responsable de cette évolution) décrit en ces termes un individu moderne écartelé : « L’homme est libéré de tous les liens qui l’attachent aux autorités spirituelles, mais cette même liberté le laisse seul et angoissé, l’écrase avec le sentiment de sa propre insignifiance et de son impuissance en tant qu’individu. Cet individu libre et isolé est écrasé par l’expérience de son insignifiance personnelle ». Je pense que le travail permet à de nombreux individus un enracinement dans la société dont ils ont psychologiquement besoin, et le travail, s’il permet d’acquérir un statut dans la communauté, peut être, de ce point de vue, un substitut à la religion. Car cet enracinement social est traditionnellement vécu sur le mode hiérarchique – rappelons que l’étymologie même du mot (hieros pour sacré et arkhein pour commander) renvoie à l’idée d’autorité religieuse. On cherche donc à être aussi reconnu professionnellement par les siens. Il est d’ailleurs révélateur de constater qu’à la question « Que faites-vous dans la vie ? », on réponde trop souvent en déclinant un statut professionnel ou l’énoncé d’une profession plus ou moins valorisante. Et noter la gêne de certains retraités à évoquer leur retrait relatif de la vie active est tout aussi banal. Il serait si facile de répondre de manière iconoclaste que dans la vie, « on réfléchit à la nature des choses et à la difficulté d’être », que, devant aussi gagner sa vie, le temps nous manque pour cela, mais que la retraite nous permettra un jour, ayant alors quitter l’activité passive pour intégrer la vie active de se consacrer plus sérieusement à ce qui fait l’essentiel de cette vie, et  lui confère cette dimension de véritable activité.

Enfin, il me semble que chaque homme (si l’on en croit Maslow) aspire aussi à se réaliser, c’est-à-dire à réduire cette séparation entre soi et soi. Le travail peut sans doute y contribuer et est donc, de ce dernier point de vue, paradoxalement, cadre de libéralisation virtuel, et lieu d’aliénation potentiel. Mais je prétends que l’on peut se réaliser autrement, et ailleurs : rentrer dans une association caritative, cultiver son jardin, écrire de la philosophie, peindre, construire des maquettes de la tour Effel en allumettes.

En conclusion, le travail qui est pour l’essentiel un cadre d’aliénation, surtout s’il est salarié et si les tâches exigées du salarié sont sans intérêt personnel, exténuantes, répétitives et mal payées, est totalement nécessaire dans un système de production-consommation de masse, et il est dès lors indispensable de tout faire pour faire chuter le taux de chômage ; et notamment celui des jeunes. Mais je ne souscris pas à cette idée que le travail soit une valeur.

Et, après avoir cité Fromm, je ne peux conclure sans faire référence à sa compatriote Hannah Arendt. Dans « Condition de l’homme moderne », la philosophe germano-américaine distingue les concepts de travail et d’œuvre – elle distingue d’ailleurs, le travail, l’œuvre et l’action. Et cette distinction essentielle débouche, dans cet essai, sur une autre. Elle distingue un homme « aristocratique », immortel par ses œuvres, de l’humain « animal » qui travaille mais vit et meurt comme une bête. L’homme, s’il peut se réaliser – c’est-à-dire se libérer, car les deux mots sont ici synonymes –, le fait pas ses œuvres et dans l’action, mais le travail, lui, ne le libère pas. S’il lui permet de survivre – car sa vie n’est alors qu’une survie ;  et dans un certain contexte, on peut considérer que c’est mieux que rien –, il ne lui permet pas de renouer avec lui-même.

Un philosophe mescréant qui n’a donc que peu de foi en l’avenir peut-il trouver un peu d’optimisme en fantasmant quelques projections ? Le temps de travail a diminué depuis un siècle, libérant un temps de loisir qui aurait pu permettre à l’homme de se réaliser en se consacrant, soit au plaisir, soit à la réalisation d’œuvres lui permettant, ce faisant, de produire encore plus de plaisir, un plaisir à consommer ou à partager. Mais ce temps donné par le système économique – donné, faute de pouvoir faire autrement, ou arraché par des luttes ouvrières –, a été repris par ledit système qui assigne chacun à des loisirs qui ne sont que des produits comme d’autres.

La robotisation pourra-t-elle un jour libérer l’homme du travail, ou n’est-elle qu’une mécanique aliénante qui produit du chômage ? Cette libération ne sera possible que lorsque nous serons capables d’inventer un nouveau système de redistribution des richesses produites ou disponibles. Et on ne voit pas aujourd’hui de solution à ce difficile problème. Un système de redistribution égalitaire des richesses n’est pas, psychologiquement tenable, à moins d’aller au bout d’une utopie terrifiante qui consisterait à rendre les hommes parfaitement similaires – un monde de clones servis par un monde de robots qui leur renvoient, en miroir, leur image. Un système de rentes basé uniquement sur le patrimoine et le capital ne serait pas éthiquement tenable. Un autre, sur la valeur intrinsèque des individus, insoluble sur des données objectives. Reste le travail.



[1]. Je cite cet activiste car Michel Onfray dans son Université Populaire d’été, met cette année un coup de projecteur sur mai 68, et évoque les situationnistes.  C’est l’occasion de relire (pour certains) ou de découvrir – n’ayons pas honte de dire que c’est mon cas – et Debord et Vaneigem. Et le choix de la référence situationniste permet, comme un clin d’œil dialectique, de mettre en regard ces deux université d’été, celle des chefs d’entreprises et l’autre, populaire.

Réflexion sur le capitalisme (un jour de pluie d’août en Bretagne)

Puis-je, moi qui ne suis pas économiste, me risquer à définir le capitalisme, au moins pour essayer de comprendre ceux qui en réclament la fin, et accessoirement pour entrer proprement dans cette chronique. Traditionnellement, il se définit comme un système économique, social et politique fondé sur la propriété privée des moyens de production et d’échange. Plus fondamentalement, il se caractérise par la séparation de l’investisseur du travailleur. Je pourrais en rester là et remarquer que cette définition simple s’applique parfaitement à un certain nombre de pays communistes où les moyens de production et de distribution ont été, ou sont, la propriété privée d’un Etat entre les mains d’une bourgeoisie dirigeante qui, à défaut d’en posséder, à titre personnel, la nue-propriété, en a l’usufruit. Il n’y a donc pas d’incompatibilité entre communisme et capitalisme (d’état).

Mais cette définition est nécessairement courte et rend mal compte et des différentes formes de capitalisme que l’histoire a connue (agraire, artisanal, industriel, financier) et de l’évolution contemporaine de ce système de création et de distribution de richesses. Depuis les années cinquante, le capitalisme est indissociablement lié à l’économie de marché, autrement dit à la société de consommation de masse ; et je pourrais, pour reprendre ses analyses, indexer ici l’ouvrage d’Hannah Arendt « Condition de l’homme moderne », mais je préfère renvoyer le lecteur à cet ouvrage fondamental, même si, publié en 1958, il ne pouvait imaginer ce jeu planétaire totalement artificiel de l’offre et de la demande, où tout est devenu bon pour créer de la valeur d’échange, indépendamment de toute valeur d’usage, ou intrinsèque. On spécule aujourd’hui sur des stocks de biens excédentaires ou des pénuries – quitte à les créer –, sur des matières premières offertes sur le marché ou prétendument gisantes dans des sous-sols, sur des droits à polluer, des monnaies ou de la dette, des risques industriels, sociaux ou financiers, des valeurs éthiques (certifications environnementales ou sociales), des changements d’hommes de pouvoir ou de politique. Tout est bon, pour créer des plus-values réalisables en bourse : une rencontre sportive, un jubilé, une naissance princière, une pandémie, une catastrophe naturelle, une crise économique, une révolution, une guerre.

Ce qui caractérise le capitalisme moderne, c’est d’une part sa fin : maximaliser un profit en maitrisant une chaine de valeur (conception d’un produit ou d’un service, production et distribution), sur un marché actif ou potentiel, en réponse à un besoin réel ou à des désirs latents ; c’est d’autre part ses moyens : l’optimisation de la production des biens, le recours à l’exploitation du travail d’autrui et à l’investissement financier, la publicité. Il est construit sur deux principes éthiques parmi les quatre droits naturels, ou du moins reconnus comme tels par notre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : la liberté (d’entreprise, des contrats, du négoce, de circulation des biens et des capitaux), et la propriété privée. Mais d’une part, c’est un système de création/distribution basé sur la séparation entre le capitaliste propriétaire d’un capital qu’il investit et des producteurs qui vendent leur force de travail (et leur capacités créatrices) – et bien souvent leur âme –, et d’autre part la plus-value n’y est plus l’accessoire rétributif de la mise à disposition du produit, mais l’unique finalité du processus. Dans cette relation entre le producteur et le consommateur, c’est le tiers investisseur qui est déterminant, car c’est lui qui manipule producteurs et consommateurs, et qui, au bout du compte les exploite, évidemment à son profit. Et si le Marché peut s’autoréguler, (croyons-en Adam Smith), c’est tant que le rapport des forces est équilibré, et que l’Etat veille au grain ; la liberté n’existant que dans un Etat de droit, où la loi crée les conditions d’existence de la liberté.

 Evidemment, le capitalisme est créateur de richesses (et plus encore de biens), et d’emplois, mais ce système économique modifie surtout fondamentalement nos modes de vie, tous nos paradigmes culturels, nos valeurs, les rapports de force sociaux, la politique. Et c’est l’image du Léviathan qui s’impose, car ce système fait système, et impose ses règles à tous. Rajoutons que tout ce que le capitalisme a apporté comme progrès, des logements confortables, des médicaments, une production agricole potentiellement suffisante et une industrie du divertissement (panem et circensem), se paye néanmoins : augmentation déraisonnable de la population, immigration massive, chômage de masse, destruction de notre environnement, épuisement des ressources.

Mais, je veux surtout pointer ici les deux travers les plus rédhibitoires de ce système, ceux auxquels je suis le plus sensible : l’avènement de la société bourgeoise et la mort de la démocratie.

Le capitalisme moderne nous a tous transformé (en utilisant principalement les ressources de la publicité pour flatter nos égos et exciter nos pulsions les plus primaires) en consommateurs addictes à ses gadgets, indifférents à tout, aux émotions convenues, aux sentiments émoussés ; et plus que nos us, a profondément transformé notre psychologie. Elle nous a tous embourgeoisé, entélévisé – énervé pour le dire dans un sens premier[1] – et elle nous a imposé, relayée par une classe politique à son service, une morale bourgeoise – moraline nietzschenne –, et peu complaisante aux esprits hétérodoxes. Mai 68 aurait pu être l’occasion de remettre en cause cette dérive homicide, mais l’esprit de 68 est mort, rattrapé d’une part par le chômage de masse (dans le prolongement des chocs pétroliers de 1973 et 1975) et du sida. Osons la formule : le chômage de masse a été le sida du monde du travail.

Mais le capitalisme, c’est aussi la fin de la démocratie. Rousseau a, d’une certaine manière, développé ce point dans « Du contrat social » : il n’y a pas de démocratie sans citoyens et sans vertus citoyennes, et la mondialisation – comme la construction européenne –, inéluctable par ailleurs, est de ce point de vue, inquiétante. Rousseau n’écrit-il pas que « Plus l’Etat s’agrandit, plus la liberté diminue ». Et le capitalisme a transformé les citoyens en consommateurs de providences. Arendt, citée plus haut, parle dans son ouvrage sur l’antisémitisme, et dans un contexte historique différent, de la « dégénérescence du citoyen en bourgeois », et évoque « La victoire des valeurs bourgeoises sur le sens des responsabilités des citoyens ». Elle le redit d’ailleurs dans presque tous ses ouvrages (Dans « De la révolution » elle parle « d’une société qui a perverti toutes les vertus en valeurs sociales ».

Ayant posé rapidement – ne confondant pas chronique et essai – le problème en ces termes, j’interroge qui liera cette chronique. Ayant bien entendu ces propositions d’un nouveau mode de développement, proposition d’une économie décarbonnée, je me demande si ce ne serait pas la solution pour trouver de nouvelles marges de manœuvre capitalistes, de nouveaux débouchés, de nouvelles sources de profits, de nouveaux moyens de spéculer, et de préserver suffisamment nos ressources pour pourvoir continuer, en fin de compte, comme avant ? La question n’est-elle pas en premier lieu, politique : comment mettre un terme à une dérive ploutocratique de notre classe politique ? Comment redonner le pouvoir aux citoyens, promouvoir ce beau programme qu’aucun parti politique ne nous propose, et qui fait si peur à la social-démocratie : « le gouvernement du peuple par le peuple, pour le peuple » ? N’est-elle pas culturelle : comment mettre des limites à notre société de consommation, cesser de gaspiller, et privilégier, non pas un développement durable, mais plus simplement des produits durables et réparables ? Ne peut-on simplement s’opposer à la financiarisation de l’économie ? Je reconnais que ce n’est pas si simple, mais doit-on, pour autant, renoncer à faire bouger les lignes.

Je prendrai pour finir deux seuls exemples d’une possible/impossible réforme. Le capitalisme a la capacité, même si ce n’est pas son but[2] de créer des richesses, mais le capitalisme financier n’en crée pas, ou si peu. Pourtant, présentant peu de risques dans un système où le contribuable garantit les banques, permettant par ailleurs des gains exorbitants, ce capitalisme est non seulement permis mais soutenu par un pouvoir technobureaucratique légitimé dans les urnes, dont les élites (coté pouvoir et coté banque) ont fait leurs classes sur les mêmes bancs.

Second exemple. On peut s’étonner des politiques natalistes encore à l’œuvre et en chercher les raisons. Ces politiques, traditionnellement, n’avaient pas d’autre finalité que de produire de la chair à canon, comme ailleurs on produit de la chair à saucisse. Qu’aurait pu Napoléon sans la grande armée ? Elle atteignit près de 600 000 hommes. Pourquoi s’être préoccupé de notre croissance démographique, s’il n’avait fallu préparer la prochaine guerre contre le prussien ou l’allemand ou repeupler les campagnes après 18 ou 45 ? Il faudra attendre 1950 pour retrouver la population française de 1910 affectée par deux conflits mondiaux. Depuis, cette population a cru de plus de 50%, ce qui est parfaitement déraisonnable et que chacun considère comme un progrès. Aujourd’hui cette justification militaire ne tient plus. Pourquoi l’Etat subventionne-t-il la production d’enfants ? Vieillissement de la population ? L’argument est un peu court, et la réponse inadaptée. Parce que l’Etat capitaliste doit promouvoir la génération de producteurs-consommateurs, au prétexte facilement contestable de produire des actifs cotisants au bénéfice des retraités. Il répond en fait à la double demande du capitalisme : des mains pour produire, et des bouches pour consommer : produire un Homo oeconomicus, en hybridant homo laborans (plus que faber, si l’on se réfère à Arendt) et homo consumens (je me réfère ici à son compatriote – avant et après l’exile – Erich Fromm, qui décrit ainsi notre homo : « plus il consomme et plus il devient esclave de ses besoins croissants créés et manipulés par le système industriel. »



[1]. Qui lit les philosophes des XVII et XIIe siècle est parfois de trouver le mot dans le sens de « avoir perdu ses nerfs », donc être sans réactions, sans couilles dirait-on aujourd’hui.

[2]. Car sa fin est de permettre aux propriétaires investisseurs de faire du profit en exploitant les producteurs et les consommateurs (Arendt fait remarquer ce que Ford avait bien vu : que ce doivent-être les mêmes ; et c’est pourquoi le chômage inquiète politiques et capitalistes, car un chômeur consomme moins, est exclu du système, donc mieux à même de le voir comme il est et de le contester dans la rue) –

Compte rendu du pire et du meilleur

Manuel Valls nous montre cette semaine le meilleur et le pire d’un ministre, par ailleurs efficace en son poste. Et si j’évoque ainsi, par cette accroche un peu facile, et la fermeté de sa gestion des réactions islamistes à Trappes et une proposition de réduire encore la vitesse des automobilistes, c’est  que ces deux informations, sans aucun lien, font politiquement sens. Et je m’empresse donc de faire mon miel – le miel amère de la critique – de la concomitance de faits, au centre desquels s’agite l’un des ministres les plus populaires et les plus jacobins de notre gouvernement ; et par ailleurs primo-ministrable. Car selon que l’on approuve ou non ses positions, et j’avoue soutenir ici la fermeté dans les banlieues et condamner une nouvelle limitation de vitesse, on prend de toutes façon des positions fondamentales qui clivent, bien plus et bien loin du faux clivage entre des partis de gouvernement socio-démocrates qui se prétendent, l’un de gauche et l’autre de droite.

Si donc j’applaudis notre ministre ici, pour le siffler ailleurs, c’est au nom du principe de liberté, en rappelant que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, celle de 1789, déclaration de principe qui fait partie de notre constitution, ne reconnait à l’humanité que quatre droits naturels, et partant, inaliénables : la liberté, la propriété privé, la sureté et  le droit de résister à l’oppression. Personnellement, je me déclare défenseur jusqu’auboutiste de la liberté ; et c’est naturellement au nom de ce principe fondateur que je conteste l’idée d’une nouvelle baisse de la vitesse autorisée sur les routes. L’argument évoqué par le ministre est celui de la réduction du nombre d’accidents mortels. Acceptons les termes de cette équation pour mieux en contester la résolution. L’économie de la question est bien celle-ci : jusqu’où est-on prêt à abandonner sa liberté pour préserver sa vie, alors qu’en d’autres temps, ou encore aujourd’hui sous d’autres ciels, certains donnent leur vie au nom de la liberté. La route a tué en France 3 645 personnes en 2012, et le cancer du poumon, environ 28 000. Chacun comprend bien que si l’on veut éradiquer la mort accidentelle, si tant est que l’on puisse considérer la mort comme une pandémie ou distinguer la mort accidentelle de sa forme naturelle, il conviendrait d’interdire la voiture, mais aussi la mobylette, et la planche à roulette, comme celle à voile, ainsi que la cigarette, le tabac à priser et la barbe de maïs – j’en fumais étant gamin, faute de pouvoir acheter des clops –, de prohiber le rouge qui tache et le petit blanc qui donne le courage d’aller pointer le matin à l’usine, de proscrire l’escalade en montagne ou le rafting en eau vive. Il conviendrait donc de vivre en épicurien, si possible dans son jardin car le monde est dangereux, et de se contenter de jouir des plaisirs naturels et nécessaires. Vivre de pain et d’eau fraiche, ne pas se mêler au monde, renoncer à la vie, vivre au cloître, ou douillettement protégé de la folie des hommes par les murs capitonnés d’une cellule monacale – le capiton permettant de rendre supportable le murmure lointain de ceux qui souffrent. Je me souviens de cette anecdote lue chez Diogène Laërce et qui contait ici un autre Diogène, celui de Sinope, qui se montrait dans cette fable assez épicurien, bien que cynique – mais on peut évidemment être l’un et l’autre – et qui observant un enfant buvant dans ses mains jointes l’eau d’une fontaine, jeta l’écuelle de bois qui, avec son bâton et son vieux manteau crasseux, constituaient ses seuls biens, considérant que c’était un luxe d’en posséder une s’il pouvait s’en passer. Mais Diogène qui méprisait le luxe savait prendre des risques. On prétend qu’il mourut d’avoir mangé un poulpe cru pour prouver l’innocuité et la supériorité du naturel. Et j’aime ce sage un peu fou que l’on représente toujours, soit dans son tonneau, soit une lanterne à la main, cherchant vainement dans les rues d’Athènes, un homme.

 Mais revenons à notre sujet et à la question de fond que l’on peut poser ainsi : Est-on libre de prendre des risques et de mettre sa vie en danger pour la consumer selon son désir ? Accessoirement, on pourrait s’étonner – faussement – qu’un ministre soit plus prompte à restreindre la liberté des automobilistes pour faire baisser ce chiffre de 3 645 décès, qu’à s’attaquer au marché du tabac qui tue 28 000 personnes par an.

Mais pourquoi, me dira-t-on, ne pas défendre sur les mêmes bases, la liberté des femmes musulmanes de se voiler – ou la liberté de leurs hommes à les voiler ? Pour au moins deux raisons qui me paraissent fondamentales. En premier lieu, il y va de la paix sociale dans une situation dont la criticité devrait nous apparaitre. Dans un pays de tradition chrétienne – on ne refera pas, malheureusement,  notre l’histoire –, mais à la population d’origine magrébine et de confession musulmane très importante, et en croissance démographique forte, dans un monde que les conflits confessionnels ensanglantent – la guerre religieuse entre sunnites et chiites devient chaque jour plus radicale –, il est indispensable de maintenir la cohésion nationale et de promouvoir la laïcité, faute de quoi, nous verrons, dans le pays de Voltaire, des églises et des mosquées bruler. Et la loi de la république doit être appliquée, partout. Je remarque d’ailleurs que cette revendication du port du voile est plus culturelle, donc politique, que religieuse. Et si l’Etat laïc doit rester tolérant sur la religion, et protéger les libertés de culte et les convictions de chacun, il ne peut rien céder sur l’identité culturelle de la nation ; une identité, évidemment en évolution permanente – et de ce point de vue, les changements à petite doses sont salutaires, comme les remèdes, et à forte dose, elles tuent ceux qu’elles prétendent soigner. On aurait beaucoup de mal à trouver dans le Coran ou dans les hadits du prophète, une obligation du port du voile ; mais mon lecteur pourra peut-être m’éclairer ? Je n’ai trouvé qu’une sourate qui le prescrit, mais dans un contexte historique particulier. Par contre, je trouve ce commandement stipulé de manière plus précise dans la religion chrétienne – au moins pour les assemblées –, et notamment dans la première épitre aux corinthiens rédigée par l’inventeur de la religion chrétienne, Paul de Tarse. Il y déclare d’ailleurs que si les femmes doivent conserver les cheveux longs, c’est que Dieu l’a voulu afin que leur chevelure leur constitue ainsi un premier voile[1]. Mais cette règle, qui marque l’attachement psychologique du treizième apôtre aux us de son temps, s’est perdue, car il est évident que l’on peut vivre sa foi chrétienne, comme sa foi islamique, sans être voilée. Je remarque d’ailleurs, aussi, que Dieu étant unique pour les chrétiens comme pour les musulmans, qu’importe le nom qu’on lui donne, Dieu, God, Gott, Gud, Allah, Dios, Dio, …, la foi en Dieu est toujours la même ; ce qui diffère, c’est chaque fois la foi en la parole des prophètes. On ne se bat donc pas ici pour Dieu et là pour Allah, on se bat pour le message porté par la voix de Moïse, pour Paul de Tarse ou pour Luther, pour Muhammad ou pour Ali, pour Bouddha, ou pour Lao Tse. J’évoquais une seconde raison, et je conclurai rapidement sur ce point. Je ne suis pas convaincu que de répondre à des conditionnements religieux d’un autre âge, soit faire preuve d’esprit critique et exercice de sa liberté de penser.



[1]. 1E.C. 11,5 : Toute femme qui prie ou qui prophétise la tête non voilée, déshonore sa tête.

EC 11,15 : C’est une gloire pour la femme qu’une longue chevelure, parce que la chevelure lui a été donnée en guise de voile.

Les homosexuels sont-ils les meilleurs promoteurs de la théorie du genre ?

Une lecture anecdotique de l’actualité m’amène à m’interroger à nouveau sur ce que certains nomment « théorie du genre », et si j’y reviens ici, c’est déjà pour rappeler qu’une théorie n’est ni une profession de foi, ni l’expression pétitionnaire d’un choix doctrinaire, mais un schéma conceptuel explicatif et cohérent. Une théorie est donc bien spéculative, mais ne se borne pas à une liste d’assertions conjecturales. Elle doit proposer des concepts validables et formés pour rendre compte et analyser une réalité phénoménale ou psychologique en identifiant des relations causales, analysant des processus logiques, formalisant des lois ; justifiant ainsi une démarche « scientifique » – même si l’on parle en l’espèce de sociologie. Et cette théorie explicative clarifie en l’espèce un point essentiel : les vocables appariés d’homme et de femme rendent chacun compte de deux types d’identités, une première, naturelle, sexuelle, et une seconde, culturelle, générique. Il faut donc bien distinguer le sexe, mâle ou femelle, dont l’individu ne peut a priori s’affranchir, et le genre, masculin ou féminin, qui est une construction culturelle, et dont le traduction, dans notre langue, consiste à distinguer en genre, le soleil et la lune, la chaise et le tabouret, la terre de mon pays et la mère patrie – pourquoi pas, le terre de ma pays et le père matrie ; mais cessons d’affoler mon correcteur de texte en mettant les conventions orthographiques cul par-dessus tête (l’un d’ailleurs marqué au coin de la masculinité et l’autre de la féminité …). Et les promoteurs de la théorie du genre nous disent très justement que ce qui a été construit, par l’éducation, peut être déconstruit par une autre éducation, et nous en propose le projet au prétexte que ces identités différentes de nature, mais mêlées dans le langage courant – car l’une procède historiquement de l’autre – conduisent à des discriminations inacceptables sur le registre de l’égalité des sexes. Comment contester tout cela ?

Honnêtement, on ne peut nier les évidences, ni contester que cette théorie rende compte d’une réalité historique et sociale, ni ignorer que certaines discriminations de genre soient indéfendables. Néanmoins, il reste possible de condamner quelques dérives programmatiques qui, pour être construites sur des idées généreuses, n’en sont pas moins dangereuses.

Dans un texte précédent, je mettais mon lecteur en garde contre cette idée liberticide qui, confondant égalité et similarité, voudrait promouvoir la similitude comme une valeur, et couper les têtes qui auraient l’imprudence – l’impudence – de dépasser. Evidemment, la nature, produisant de la dissemblance et affectant aux êtres des rôles pour lesquels elle les adapte, introduit des inégalités de pouvoir (ici potenta plus que potestas, pour reprendre un distinguo structurant chez Spinoza) : L’Homme a assujetti sa planète – comme le dit le Livre : « Dominez sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux des cieux, et sur tout être vivant qui se meut sur la terre » ; la femelle porte l’enfant à naître puis l’alète, le mâle n’étant ici qu’un contributeur, un partenaire nécessaire ; et un facilitateur, car la mère, étant affaiblie par ses grossesses, doit chercher protection dans une tribu patriarcale. Mais cette inégalité de traitement – de l’individu par la nature –, ou de statut naturel dans un ordre des choses, ne s’appréhende pas nécessairement sur une échelle de valeur bornée par le bien et la mal. En second lieu, j’exprimais des craintes de voir, pour des raisons dont la dimension dogmatique ne peut s’ignorer, des traditions structurantes être détruites sans profit pour personne, si ce n’est quelques poignées de bulletins roses dans une urne. Je n’y reviendrai pas. Mais c’est quand même le fond de la question qui m’apparait ainsi : la construction culturelle d’archétypes de genres, dans le prolongement d’une spécialisation biologique naturelle, crée des discriminations sociales dont certaines sont négatives. Et tant qu’il y aura deux genres, masculin et féminin, il y aura, non pas un sexe fort et un sexe faible, mais un genre fort et un faible, et donc une relation déséquilibrée car concurrentielle où l’un domine sur l’autre, ou du moins est porté à le faire. On peut donc, ayant dénoncé la chose et démonté ses mécanismes – merci à la théorie du genre –, soit ruiner cette distinction – c’est-à-dire supprimer le genre, ce qui me parait impossible –, soit modifier les archétypes – ce qui revient à en construire d’autres, et à déplacer un problème sans vraiment le résoudre –, soit, plus modestement, s’attaquer directement aux discriminations négatives en conservant toute la richesse (et le plaisir aussi) à être deux ; deux regards, deux corps. Je plaide personnellement pour cette dernière solution, à la fois au nom de la tradition, et parce qu’il ne me déplait pas qu’il ait dans notre monde artificiel et psychologique du masculin et du féminin, en écho à l’ontologie du monde que je sens dual. Et, la tradition, revenons-y ! Toute notre mythologie, notre symbolique, est construite sur l’idée d’une terre féminisée, d’une terre fécondable et nourricière, matrice d’où nous serions tous sortis. L’ancien comme le nouveau testament – ou du moins l’évangile apocryphe de l’enfance – racontent comment l’homme a été fait de terre et d’eau, animé par le souffle divin, par le soleil, symbolisé dans l’empire romain par Appolon, sol invictus, que l’on fêtait le 25 décembre. Dans l’Evangile que je cite, Jésus enfant crée des oiseaux en terre qu’il fait cuire au soleil, et qu’il fait s’envoler.

Mâles et femelles sont donc différents, biologiquement, irréductiblement, mais aussi psychologiquement. Chacun devrait savoir qu’il n’y a pas d’autre réalité que celle de la matière, d’autre psychologie que celle d’un corps qui vit et réagit à un environnement toujours mouvant – Montagne écrit dans son langage du XVIe siècle que « le monde n’est qu’une branloire pérenne ». Chacun devrait reconnaitre que le rapport d’un enfant ou d’un adolescent avec son sexe – rapport fait de plaisir et d’angoisses –, façonne sa psychologie et  que, corrélativement, la psychologie d’un homme sera toujours différente de celle d’une femme ; que l’on me démontre le contraire… Et toute différence sensible appelle, en réponse subjective et relationnelle, une discrimination. Et cette discrimination peut être neutre ou éventuellement positive, si elle est naturelle, car toute différence, toute diversité de forme, de nature, est une richesse ; mais elle peut aussi être négative dès que ces différences s’appréhendent sur le registre des valeurs, ou, comme certaines religions s’y emploient, si l’on en fait une véritable axiologie, en inventant le concept d’impureté des femmes pubères, ou en associant la féminité au désir et au Mal – éros écartelé entre agapè et porneia. On peut, dès lors, sous les réserves déjà longuement évoquées et rappelées (la question des traditions et de la cohésion sociale) souscrire à cette ambition de s’attaquer aux discriminations négatives, en déconstruisant les schémas de pensée qui conduisent aux inégalités de droit et aliènent le « second sexe » au pouvoir (ici potestas) du « premier ». Et je vois bien tout l’intérêt de distinguer le sexe – discrimination naturelle donc positive (ou neutre) – et le genre – discrimination pointée comme trop négative, donc moralement contestable, même si elle est souvent neutre. Je remarque d’ailleurs au passage, et cette incise justifierait un développement qui n’a pas ici sa place, que le désir (de l’autre sexe) nait d’une discrimination (positive) – Narcisse est un déséquilibré. Tout cela fait donc sens. Mais je vois bien qu’il sera difficile de s’attaquer vite et profondément à l’habitus, et je continue à me demander si « tout casser » en vaut vraiment la peine.

Et je vois trop, et ce me semble beaucoup plus grave, que ce débat autant légitime que nécessaire est pollué par d’autres revendications sociétales, notamment de minorités homosexuelles qui, en tant que tels, n’ont pas grand-chose à dire du problème posé, et dont les préoccupations sont moins le sort fait par nos sociétés au second sexe, que celui qui est fait, par les éléments les plus traditionalistes, au troisième sexe, et leur difficulté à trouver leur place entre deux figures conceptuelles qui sont celle de l’homme et de la femme, l’une et l’autre conçues comme appariés dans un équipage domestique dont l’objet est l’enfant et le moyen la couche consacrée par l’institution ecclésiale ou républicaine. Ces homos interfèrent dans ce débat, en proposant la suppression du genre compris comme norme ; ce que l’on peut comprendre compte-tenu des idées et des pratiques qu’ils défendent. Mais je ne peux les suivre, malgré le respect que je leur porte et qui n’a d’égal que celui que je porte à tout le monde.

En premier lieu, ces minorités, niant la discrimination positive des sexes, contestent l’autorité de la nature. Et je suis toujours effrayé que l’on puisse nier une réalité naturelle, ou contester l’autorité des faits.

En second lieu, je me demande si leur projet a grand-chose à voir avec celui, implicite, des inventeurs de la théorie du genre. Les uns voulaient dénoncer la condition faite aux femmes, et pointer comme tels des a priori culturels et déconstruire des statuts artificiellement hiérarchisés. Les homosexuels de tous bords semblent vouloir, au moins pour certains, à défaut de choisir leur sexe, choisir leur genre, à leur convenance, et en fonction de leurs inclinaisons sexuelles. Mais je conviens qu’il est ici très facile de généraliser, et de sombrer dans une forme de caricature.

Par ailleurs, si la théorie du genre, séparant dans une démarche clarificatrice sexe et genre,  « asexue » logiquement le genre (la chaise et le tabouret sont de genres différents, sans avoir de sexe défini) et « affaiblit » la sexualisation en la cantonnant à ses fonctions de reproduction et de pourvoyeur de plaisir – n’en déplaise à Paul de Tarse –, lui refusant toute capacité normative, les homosexuels semblent moins clarifier (en séparant sexe et genre) qu’apporter la confusion (des genres) : un enfant vivant dans un couple homosexuel, n’ayant pas socialement un père et une mère, pourrait avoir deux pères, ou deux mères, mais parfois une mère qui est un homme, ou un père qui est une femme. Et je ne peux m’empêcher de voir un lien avec un débat récent sur le mariage pour tous, débat de société qui n’a pas eu lieu et qui n’était qu’une tentative de justification du mariage promis aux homosexuels : refus de nommer les choses, refus du débat, refus d’écouter le peuple, déni de démocratie (et je confirme être personnellement ouvert à l’union devant l’institution des homosexuels).

Le genre signe, non pas la spécificité biologique (mâle ou femelle), mais la fonction parentale et familiale (mari et femme, père et mère, garçon ou fille) ; et cette fonction est sociale, d’où le risque d’y toucher trop radicalement. Le genre est donc, au moins à l’origine, la traduction familiale donc sociale et politique d’une détermination génitale. C’est la virtualité procréative qui crée le genre, pas la sexualité, et c’est la société, donc ses rapports de force qui en a fait ce qu’il est devenu, une justification, sur le registre du naturel, du pouvoir des mâles – Dieu étant créé à l’image du mâle. Et je me demande si les homosexuels les plus boboisés,  en quête de reconnaissance et de normalité, veulent bien – hier ils n’ont pas remis en cause l’institution du mariage, sacrement bourgeois s’il en est –, remettre en cause le genre et ce que dénonce la théorie éponyme. Ne veulent-ils pas, pour certains choisir selon leur penchant, d’être de l’un ou l’autre côté. L’autodétermination du genre réclamé par certains serait alors une authentique révolution, c’est-à-dire un changement qui ne change rien. On change les personnes, mais on conserve les structures d’aliénation.

Il y aurait alors bien deux combats distincts. Celui de ceux qui veulent déconstruire le genre, facteur d’aliénation, en gommant l’identité sexuelle des individus de la sphère publique – en expliquant qu’une sentinelle est rarement une femme quand elle garde l’entrée d’une caserne, qu’une sage-femme peut être un homme, et il reste à en convaincre nos amis musulmans –, et le combat de ceux qui veulent à tout prix faire accepter dans cette sphère publique leurs préférences sexuelles.

Concluons, comme on joue, à imaginer un nouvel an II qui abolirait, non pas l’esclavage stricto sensu, mais cet autre esclavage qu’est l’usage du genre dans les us et coutumes, et conséquemment dans notre langage. Faudra-t-il alors conserver nos numéros de sécurité sociale en l’état ou les castrer de leur premier chiffre ? Faudra-t-il aussi redéfinir quelques usages, décider si l’on continue à user du monsieur ou du madame, et inventer pour la langue française un neutre, car féminiser tous les noms de profession, ne règle rien renforçant le genre plus que ne l’affaiblissant. Où irions-nous ? Supprimer le genre comme réalité sociale construite sur une base biologique m’apparait impossible ; permettre à chacun de choisir son genre, indépendamment de son sexe, une demande exorbitante et disons-le monstrueuse. Nous devons préserver nos traditions les plus essentielles et les plus inoffensives. Reste à travailler à ce qu’une différence naturelle, à la disparition de laquelle nous aurions beaucoup à perdre ne devienne pas un artifice aliénant pour une moitié de la population. La réponse est sans doute du côté de la promotion d’une certaine forme de laïcité. Pourquoi, par exemple, accepter que nous sœurs musulmanes soient voilées, ni nos frères musulmans ne le soient pas ?

Revendication de la liberté de pisser debout (où il sera question de la théorie du genre)

Je me défie d’autant plus des dogmes politiques qu’ils prennent appuis sur quelques évidences difficilement contestables. C’est d’ailleurs un artifice de bonimenteur de foire, que de débiter des évidences pour extorquer l’accord du chaland, et pour ensuite, prenant appuis sur ce premier assentiment, lui vendre ce dont il n’a nul besoin, ou lui faire avaler une pilule amère ou une couillonnade habile. C’est par exemple tout l’art rhétorique d’un Besancenot. La vérité, elle, n’a  jamais besoin de fondements, se contentant d’être, et souvent évanescente ; par contre méfions-nous des architectures branlantes posées sur un socle solide. Mais venons-en plutôt à mon propos et abordons le sujet par ce qui ne devrait pas prêter à discussion.

Dans les  sociétés humaines, les statuts et les places relatives des hommes et des femmes procèdent de l’histoire et prennent la forme de la tradition. Et cet habitus a pour origine déterminante le processus biologique de reproduction des mammifères ; autrement dit la maternité.

En effet, si hommes et femmes occupent des places discriminées, c’est que l’homme est un père en puissance et la femme, potentiellement une mère. Et cette répartition naturelle des rôles dans le processus génital, le fait que la grossesse et l’allaitement  – laissons de côté les règles menstruelles – échoient à l’une, alors que l’autre se voit mieux doté en force physique que sa compagne, a desservi  la femelle qui s’est trouvée piégée par l’enfant, la famille, et a permis au mâle fécondateur de s’arroger et d’occuper naturellement une position dominante dans le couple, et par extension dans la société. Mais je conçois que l’on puisse le regretter, et souhaiter s’affranchir de la nature. Même si la modernité n’est pas réductible à ce désir de contester l’autorité de la nature.

Les rôles ont donc été distribués par l’histoire des peuples suivant un  processus qui procède de caractères biologiques et des conditions même de développement des sociétés humaines. Et l’histoire, sur ce socle d’une différence sexuelle incontestable, a permis l’existence de deux genres : masculin et féminin, homme et femme, le soleil et la terre, Mars et Eros. Chacun peut et doit l’admettre : la sexualité procède de la biologie, et le genre de la tradition. Mais le genre découle d’une manière non déterminante du sexe. Ainsi, et pour ne prendre qu’un ou deux exemples, si les petits garçons portent des shorts ou des pantalons, alors que leurs sœurs vont habillées en robe, cela est à mettre au crédit – voire au débit selon certaines – du genre et non du sexe ; et d’un genre qui procède du sexe. Pour ce qui est de la vaisselle ou de l’aspirateur, il en est évidemment de même. Voilà pour les évidences, et précisément ce que l’on doit concéder à la théorie du genre.

Nos traditions sont évidemment destinées à évoluer, et elles ne s’en privent pas, soit sous la pression d’une évolution progressive des mœurs – de plus en plus de filles portent des jeans –, soit sous celle, plus politique, des morales nationale ou ethnique. Et mon propos n’est pas ici de réfléchir, ni aux fondements de la morale, ni aux causes profondes de l’évolution des mœurs. Il me suffira de remarquer que le concept d’histoire peut être appréhendé en distinguant par exemple l’histoire des techniques, l’histoire économique, l’histoire des idées – de l’homo sapiens, laborans, ludens,  economicus.

Que les femmes, mais aussi un nombre important d’hommes souhaitent remettre en cause une tradition que l’on peut qualifier de machiste, me va bien et j’adhère personnellement  à cette ambition. Et si l’on ne peut remettre en cause le sexe des individus, on peut donc travailler sur le genre. Car si le sexe est acquis, à la naissance, le genre est une construction culturelle et ce qui a été construit peut être déconstruit. Mais il convient néanmoins de se poser une question simple : pourquoi faudrait-il changer les choses ? Je ne vois qu’une réponse « morale » à cette première question : pour libérer les femmes. Et des évolutions majeurs ont d’ailleurs fait bouger considérablement les choses depuis un petit siècle : La contraception, l’IVG, la PMA, la gestation pour autrui, demain le clonage humain. Ces évolutions  médicales, qui touchent toutes à la maternité comme fondement du genre, vont permettre de redistribuer les rôles, mais ne changeront rien au fait, ni qu’existent des êtres aux différences évidentes, hommes et des femmes, ni qu’hommes et femme s’attirent et se fascinent naturellement ; car la nature a des principes qui permettent la survie de ‘espèce. On doit aussi rajouter l’accès des femmes au salariat, c’est-à-dire à la pire servitude que l’humain ait connue. Bienvenue à nos sœurs !

Le projet politique des promoteurs de la théorie des genres m’apparait donc comme l’ambition de supprimer le genre (et pourquoi pas ?), et de ne conserver dans leur perception de l’humain que le sexe, que l’on ne peut escamoter. Je vois deux limites à cette ambition, qui constituent des réserves fortes.

En premier lieu, je m’interroge sur les ressorts profonds de cette ambition. Ce projet s’inscrit-il dans une démarche vertueuse de défense de principes démocratiques : liberté, égalité ? Il s’agirait alors de libérer les femmes de la domination masculine, et de permettre aux citoyens comme aux citoyennes d’avoir les mêmes droits.

Ou s’agit-il d’une forme de règlement de compte, de guerre des sexes non déclarée que je qualifierai de prosélytisme féministe ? Il s’agirait alors de faire payer aux hommes quelques millénaires de servitude féminine.

En second lieu, je m’interroge sur la simple possibilité d’escamoter le genre, et de tordre le cou sans réflexion aux traditions. Je pense qu’alors, on prendrait un risque énorme en « jetant, en quelque sorte, le bébé avec l’eau du bain ». On ne saurait évidemment escamoter le genre pour de multiples raisons. La première est phylogénétique. Je pense qu’il a été suffisamment démontré que certains caractères acquis pouvaient, selon un processus encore mal connu, s’inscrire dans les gènes et enrichir ou modifier l’innéité. Je pense donc qu’indépendamment de l’éducation, la psychologie d’un bébé mâle et différent de celle d’un bébé femelle. Je n’irais pas jusqu’à plaider « l’éternel féminin », ou expliquer comme Schopenhauer que le caractère est transmis par le père et l’intelligence par la mère » mais les différences sexuelles ne se limitent pas à « en avoir ou ne pas en avoir », et qu’on aurait tort de renvoyer au genre tout ce qui ne constitue pas une différence biologique ou morphologique.

Enfin, on peut s’étonner de la confusion si souvent présente dans les discours entre égalité et similarité. Que les hommes et les femmes soient égaux (ou égales) en droits et en devoir, n’implique pas, fort heureusement, qu’ils soient sexuellement, ou plus largement physiquement, racialement, identiques. Je remarque d’ailleurs que ce sont les mêmes qui défendent cette idée de similarité et dans le même temps font la promotion de la diversité ethnique.

Pour ce qui est de la tradition, pourquoi faudrait-il la détruire, sauf à ce qu’elle offense la morale ? Je pense évidemment à l’asservissement des femmes, l’inégalité des citoyens devant la loi, plus largement à l’atteinte aux libertés individuelles. Mais les traditions forment aussi le ciment de toute nation, et il est extrêmement dangereux de les faire évoluer trop vite. Méfions-nous de ne pas le abandonner toutes, c’est-à-dire de renoncer à notre culture au risque de voir d’autres communautés nous imposer la leur, que nous accepterons par respect de certaines minorités agissantes, ou du fait des complexes qui sont les nôtres.

Nous devons être très attentif aux justifications des modifications culturelles que l’on nous propose, défendre nos traditions quand elles ne font de mal à personne et garantissent une stabilité psychologique, émotionnelle, affective aux individus – pourquoi vouloir faire porter aux garçons des jupes ? Quelle justification morale ? Que cherche-t-on ? Pourquoi renoncerait-on à coller sur les portes des toilettes des logotypes imagés, où l’on voit, stylisés sur l’un, un homme en pantalon, et sur l’autre une jupe.

Je mets d’ailleurs chacun en garde contre cette tentation de nier la biologie. Nier la différence objective des sexes, différence biologique, culturelle, psychologique, c’est nier la réalité, et c’est surtout refuser l’autorité de la nature – et c’est bien la question qui est posée par la possibilité du clonage humain.  Et je dis que si l’humanité évolue à grande vitesse vers le mur des réalités où elle va se fracasser, c’est bien que nous refusons l’autorité de la nature, et confondons en permanence modernité et progrès, alors que notre modernité est de plus en plus porteuse d’une part de regrès, aujourd’hui infiniment plus importante que sa part plus positive. Pour ce qui me concerne, j’élèverai mes petits-fils comme j’ai élevé leurs pères ; et je leur apprendrai à pisser debout. Pourquoi rompre cette tradition ? Serait-ce de nature à libérer les femmes ? Et cette habitude procède-t-elle du sexe ou du genre. Si mon chien lève la patte en pareille circonstance, sexe ou genre ? Il ne me gêne pas que nos traditions aient construit, dans le prolongement d’une différence physique fondamentale, essentielle – car l’équilibre du monde se joue sur deux polarités, mâle et femelle, positive et négative, attractive et répulsive, vide et plein, acide et basique, équilibre qui se résout par le neutre –, des genres qui sont des constructions culturelles. J’entends les défendre comme on défend ses habitudes, ses traditions, sa culture, sans prétention à les considérer comme supérieures. Et je suis ouvert à les faire évoluer si elles offensent une morale que je réduis ici, à la liberté des individus dans leur diversité ethnique, religieuse, sexuelle, et à l’égalité devant le droit.

Je conclus ici en revenant sur le titre de mon propos. Le choix tient évidemment plus au plaisir de faire un clin d’œil à Fichte qu’à celui de choquer. Mais, s’il est,  par ailleurs, toujours nécessaire de chercher l’accroche, je revendique mêmement l’un et l’autre de ces choix.

Droit de vote dès la naissance

Je viens de lire avec au moins autant d’intérêt que d’étonnement que le quotidien japonais « Nihon Keizai Shinbun » – ce quotidien économique qui publie l’indice Nikkei – proposait d’abaisser l’âge de la citoyenneté au Japon à « zéro an ». L’article, qui débute par cette accroche : « Faisons voter les bébés », suggère plus précisément, pour contrebalancer le poids trop lourd des seniors dans la vie politique d’une société japonaise très vieillissante, de donner le droit de vote dès la naissance ; à charge des parents des mineurs de moins de quinze ans de voter à leur place. On aurait pu, bien évidemment, attendre d’un média plutôt conservateur, des propositions moins radicales : abaisser simplement l’âge légal du droit de vote à dix-huit, seize ou quinze ans ; pourquoi pas quatorze ? Mais cette idée reste intéressante, car elle nous oblige, pour la considérer sérieusement, à remettre en cause quelques a priori.

Remarquons incidemment que, dans nos démocraties dégénérescentes, la citoyenneté est souvent réduite au droit de vote, alors qu’en d’autres temps plus élitistes – autre temps, autres mœurs politiques –, elle se matérialisait par le droit, ou plutôt l’honneur de défendre par les armes la cité en danger. Citons Benjamin Rush, l’un des pères fondateurs de la démocratie américaine, qui remarquait que « bien que tout pouvoir vienne du peuple, il n’est sien qu’au soir de l’élection ». Et visiblement, cela arrange bien toute la classe politique qui ne souhaite pas que l’électeur-contribuable ait d’autres droits citoyens que celui de voter, une fois de temps en temps, c’est-à-dire de choisir entre quelques candidats proposés par les partis de gouvernement. Evidemment, il a bien d’autres droits, mais ceux-ci ne procèdent pas de sa citoyenneté. Mais là n’est pas l’essentiel de mon propos.

Mettons aussi de côté, quelques autres questions adventices sur les conditions requises pour voter : être national – sans exclusive de la nationalité requise, ce qui pourrait faire débat –, non destitué de ses droits citoyens. Il n’est pas, en effet, ou plus ici nécessaire d’être un homme au masculin, d’avoir fait son service militaire, de payer un minimum d’impôts pour être citoyen. Le concept d’égalité est passé par là comme un laminoir et a réduit la citoyenneté à rien. Aujourd’hui, on ne conçoit plus la démocratie qu’égalitaire, le suffrage qu’universel, les droits de l’homme et du citoyen que confondus, et le demos assimilé au plethos. Mais ce ne sont là que des a priori, et ces a priori ont créé des sociétés de moins en moins humaines, coupées de la nature, immorales et parfaitement aristocratiques – ou plus justement ploutocratiques. Et revenons à cette proposition surprenante qui interroge très directement l’idée de majorité politique, c’est-à-dire de maturité éthique. Et là encore, nous vivons et pensons sur quelques certitudes historiquement et culturellement construites, même si leur évolution récente est significative. Par exemple, on considérait encore récemment que le caractère de la femme était puéril, et qu’elle ne pouvait ni gérer, ni se gérer – relire ce que Schopenhauer dit des femmes –, ou que les jeunes gens de dix-huit ans ne pouvaient voter – en France la majorité fût de 25 ans avant d’être abaissée en 1793 à 21 ans.

La première idée simple que ce concept traduit est l’idée du primat de la droite raison (pour le dire dans les termes de la philosophie des Lumières), c’est à dire de la raison raisonnante. Mais comment ne pas y souscrire ? Pour bien décider, décider justement, c’est-à-dire selon la morale, il convient de connaitre, de comprendre, d’envisager et de prévoir les conséquences du choix requis ; mais sans doute aussi de désirer, d’aimer, de compatir. Et cela requière des capacités à appréhender, stoker et analyser des informations, à les décrypter, et à développer des raisonnements logiques, inductifs ; mais sans doute aussi à sentir et ressentir, à être affecté par le monde ; sans oublier, loin d’un utilitarisme de premier degré, à promouvoir certaines valeurs. En d’autres termes, il faut, au citoyen éclairé et responsable, une expérience et une culture, ainsi qu’une aptitude à la réflexion sur soi et sur le monde que les plus jeunes n’ont pas encore eu le temps d‘acquérir. Il faut que la conscience soit « mûre », qu’à l’école de la vie, le prétendant citoyen ait fait ses classes. Et il faut aussi qu’il ait conservé des capacités intellectuelles suffisantes. Mais comment s’assurer qu’un individu ait bien atteint son âge de raison, ou ne l’ait pas dépassé, en sombrant dans la sénilité ?

Je vois de toute façon dans cette approche très largement répandue et cette vision très partagée des choses – que par ailleurs je ne conteste pas –, une foi exorbitante dans la raison, et une confiance excessive dans nos fonctions logiques. Et je me demande si ce n’est pas simplement cela qui nous emmène dans le mur. On voit d’ailleurs qui si notre système est construit sur un socle de principes de droite raison, il fonctionne suivant des dynamiques psychologiques qui procèdent toujours de l’Hubris. Quoi de plus passionné que le personnel politique, de moins logique que la chose politique et de moins rationnel que les choix politiques. On ne peut que constater que certaines erreurs faites par nos dirigeants ne le seraient pas par un adolescent de quinze ans ; à croire qu’un certain type de formation obscurcirait le jugement, ou couperait celui qu’elle formate des réalités élémentaires – a-t-on d’ailleurs déjà vu un major de l’E.N.A. avoir de l’imagination -, ou que la griserie du pouvoir ferait perdre à celui qui l’exerce toute mesure. Et quoi de moins rationnel, de moins laïque que la symbolique républicaine : l’amour de la patrie, celui du drapeau, le goût exacerbé des légendes et des mythes républicains, celui plus contestable encore de l’héroïsme et du sacrifice, la poitrine gonflée devant les baïonnettes par un chant hurlé pour oublier sa peur et par lequel on communie en abreuvant nos sillons d’un sang impur.

Et je me demande aussi sur quels principes justifier qu’un citoyen doive voter. Voter est un droit, pourquoi faudrait-il que ce devienne un devoir ? Pourquoi faudrait-il que donner son avis soit une obligation ? Si l’on ne sait pas… Pourquoi cette injonction à prendre parti ? Si l’on considère que l’on n’a ni l’information suffisante, ni la compétence politique, ni l’intelligence suffisante pour décider… On peut parfaitement, alors que le clergé politique nous explique tous les jours que la complexité du monde justifie la confiscation du pouvoir par des experts fonctionnarisés, considérer qu’effectivement on n’y comprend plus rien et qu’il serait prétentieux de donner son avis. Et si l’on s’en fout, si l’on considère que tout cela est vain, que la vérité est ailleurs ? Se désintéresser de la politique serait immoral ? Quelle autorité « morale » en a-t-elle décidé ainsi ? Et je conclurai cette volée de piques sur un point plus essentiel. Il conviendrait de toujours distinguer ce qui est de l’ordre de l’administration des affaires collectives, et dont la gestion devrait échoir aux commissaires désignés par le peuple, et ce qui procède des choix politiques fondamentaux, et que le peuple souverain, ne devrait pas déléguer. Dans un contexte mondialisé, sur une planète surpeuplée et surarmée, l’administration d’un grand pays est effectivement l’affaire d’équipes bien formées, compétentes, et dont les choix ne doivent jamais procéder de la morale, mais de l’efficacité, en relation avec un objectif clairement défini et précisément défini par ceux au service desquels ils devraient être. Les décisions politiques, elles, celles du souverain, qui ne peuvent être prises que sur le plan moral, c’est-à-dire de manière constituante d’une éthique, doivent procéder d’autre chose. Ce devrait être le monopole du peuple assemblé, et l’idée de faire tomber cette barrière de la majorité citoyenne me parait aussi surprenante soit elle, intéressante.