Modernité et conformiste, l’équation macronienne


Oui, ces élections terminées, il va devenir à nouveau possible de parler politique – je veux dire de philosophie politique ; comme, une fois la pub terminée, on revient au programme. César gouverne et va donc entreprendre toutes les réformes qui permettront au système de perdurer, en l’état – et en l’État. Comme dit Tancrède au vieux prince Salina dans « Le Guépard »[1] : « il faut que tout change afin que rien ne change ».  Aujourd’hui, on le dirait avec d’autres mots, d’autres images : il faut réinitialiser le système d’exploitation de l’homme par l’homme, réinitialiser ce système qui bugge trop souvent… Beaucoup de choses vont donc devoir changer, et nous allons bien vite nous habituer à d’autres visages, d’autres noms, d’autres concepts pour dire de vieilles choses et justifier une vieille politique.

J’entends ici et là qu’il faut s’en réjouir et choisir son camp, celui du progrès ou des conservatismes, c’est-à-dire choisir la forme de modernité que nous souhaitons collectivement fabriquer. Personnellement, tout en gardant un attachement critique aux traditions, il me semble que j’ai toujours été du côté du progrès, comme une évidence, et que je n’ai jamais eu d’autre horizon politique. Mais l’injonction présidentielle, « progressisme ou conservatisme… », m’interpelle quand même un peu. Comme dit l’autre, c’est un peu fort de café.

 

Macron a raison – comme ont raison, toujours, ceux qui gagnent ; et on peut au moins lui savoir gré d’avoir contesté la prétendue opposition gauche-droite, pour nous ramener à la vraie question : progrès vs conservatisme ? Il l’a fait brillamment en ruinant le vieux clivage, cette escroquerie qui maintenait ce que Michéa appelait « l’alternance unique ».  En-Marche n’est pas, comme j’ai pu le croire faute de recul suffisant, le NPS[2] ; c’est bien l’UMPS que Marine Le Pen dénonçait, et nous devons remercier le Président de cette clarification.

Le vrai clivage se situe donc bien entre progressistes et conservateurs, et on doit donc soutenir ou dénoncer le président sur ce registre. Soit !

C’est donc sur ce registre que je combattrai avec mes petits moyens ce président qui est devenu, par le fait de nos institutions républicaines, monarque et premier représentant français du conservatisme occidental.

 

Qu’est-ce qu’être conservateur ? C’est tout simplement défendre l’ordre naturel et ancestral, fait d’inégalités et d’absence de libertés. A contrario, le progressisme se mesure à l’aune du progrès revendiqué, proposé comme horizon de tout choix politique, défendu bec et ongles : c’est-à-dire, sur le plan social, toujours plus d’égalité de situation, et sur le plan des mœurs, plus de libertés individuelles. C’est une vieille leçon d’Arendt, et, plus récemment, Ruwen Ogien nous le rappelle dans ce livre indispensable qu’est « L’État nous rend-il meilleurs ? ».

Et la philosophie d’Emmanuel Macron, jeune bourgeois et ancien banquier, n’est ni égalitaire au plan social, ce qui ne peut que satisfaire une certaine droite, ni, par ailleurs, libertaire, mais jacobine et liberticide, ce qui ne peut que satisfaire une certaine gauche, celle de Hamon comme celle de Mélenchon.

 

Mais Macron a été élu (considérons le premier tour des présidentielles, car le second n’a pas été celui du choix, mais du rejet) par 18,19 % des inscrits – ce que les médias nous présentent après coup comme un triomphe – le triomphe de la démocratie contre le populisme. C’est donc la France conservatrice qui a gagné, mais pas triomphé.

Mais avant de conclure sur ce tropisme conservateur de nos sociétés, revenons sur la question de la liberté, question si fondamentale pour un esprit nietzschéen.

Les philosophes se partagent entre deux définitions de la liberté ; une liberté négative, c’est-à-dire définie négativement et une autre positive. Je reste, parce qu’elle est plus simple et surtout plus facile à utiliser et à défendre en politique, personnellement attaché à une liberté définie négativement, en quelque sorte selon Voltaire qui déclarait dans « Le philosophe ignorant » : « Je suis libre quand je peux faire ce que je veux ». Je ne saurais mieux dire, ou faire plus court. À défaut, je dirai que je suis libre si je ne suis dominé ni par une personne ou une organisation  ni par une situation particulière et insurmontable qui m’oblige ou m’empêche, donc me contraint ; et que je ne consens ni à l’un  ni à l’autre. Cette définition est effectivement plus lourde, moins élégante que celle de Voltaire, et je laisse chacun la décliner sur le plan politique. Mais cette idée de consentement me semble importante et me permet de revenir à La Boétie que j’évoquai dans la chronique qui précède. Dans son discours sur la servitude volontaire il a cette formule indépassable : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libre ». Il nous invite à ne plus consentir à l’esclavage pour recouvrer notre liberté. Et si je devais inviter mon lecteur à la méditation, ce pourrait être aujourd’hui sur ce point. Il y a sans doute deux façons d’être libre, c’est-à-dire de vaincre la domination : soit cesser de consentir « Soyez résolus à ne plus servir » soit consentir, afin de vouloir ce qu’on me veut. « Amor fati » comme disait Nietzsche, ou « Que ta volonté soit faite » comme le propose la catéchèse en guise de programme religieux de libération[3]. Deux façons d’être libre et deux figures archétypales « le rebelle » et « le religieux ». Qui me connait un peu sait où je me trouve ; mais tout cela n’est qu’affaire de conformation psychologique.

 

Concluons donc sur cette idée de progrès. Le progrès n’est pas le mouvement et ne s’oppose pas à la tradition. C’est une élévation, une progression vers un horizon désiré, parce que désirable. Et en politique, il ne peut s’agir que d’aller vers plus d’égalité de condition – faire diminuer l’écart entre les plus pauvres et les plus riches, c’est-à-dire mieux répartir le pouvoir et les richesses – et vers plus de liberté pour chacun. Tout le contraire du conservatisme qui s’arrange bien, comme le macronisme, de la situation présente. Or la France, comme plus largement l’Occident, est de plus en plus conservatrice, ce qui ne veut pas dire qu’il faille en désespérer, comme Michel Onfray semble le faire. J’ai terminé il y a peu son volumineux essai « Décadence » dans lequel il dresse un diagnostic définitif et désespéré de l’occident chrétien : grosse fatigue, fausses valeurs, submersion démographique. Si je devais – manie bien philosophique des caractérisations –, définir la décadence, j’avancerais probablement cette idée que la décadence c’est le renoncement au progrès, le conservatisme promu comme idéologie de la fin de l’histoire.

 

Or le macronisme est un conservatisme qui participe d’une décadence qui, je reste optimiste, ne me parait si inéluctable que cela.

[1]. Ce film qui est surtout un libre de Giuseppe Tomasi di Lampedusa est une belle allégorie de la séquence macronienne que nous vivons.

[2]. Le Nouveau Parti Socialiste.

[3]. Hegel ne dit-il la même chose en affirmant que « l’obéissance à la loi est liberté ».

Trop longue absence

Je reviens à mon blog après une trop longue absence que je pourrais justifier par des soucis techniques qui tiennent autant à l’outil – un changement de nom, donc d’adresse, laborieux – et à l’homme qui se cache, mais si peu, derrière cette étiquette de mescréant qu’il va falloir abandonner pour ne pas entretenir plus longtemps une forme de malentendu. Et puis la mise en retrait, cette fausse vacance m’a permis aussi d’écrire sur d’autres sujets et en d’autres formes ; et de ressasser gentiment mes obsessions idéelles. Enfin, il était sans doute trop tentant, dans cette période spectaculaire, de parler politique. D’ailleurs, relire dans un an les commentaires journalistiques de ce printemps sera édifiant, et on se demandera comment on a bien pu se laisser ainsi embarquer dans ce délire médiatique.

 

Mais, en attendant de m’étonner ici, plus longuement, de cette hystérie collective qui a porté au pouvoir un jeune césar, prouvant par là le peu de goût des Français pour la démocratie, la laïcité, ou les libertés individuelles, je voulais, pour parler de notre système politique, porter mon regard outre-Atlantique.

James Comey ancien patron du FBI a rendu public hier la déposition qu’il doit faire ce jour au Sénat étatsunien. Il y confirme que le Président – maladresse ou malhonnêteté de l’homme à la mèche – lui aurait demandé de clore une enquête sur un de ses anciens conseillés[1]. Cette obstruction au travail de la police fédérale pourrait conduire à sa destitution.

Où l’on voit l’écart abyssal, celui d’un océan, entre une démocratie américaine qui a aussi ses limites, mais qui fonctionne, et la monarchie élective française qui concentre tous les pouvoirs politiques entre les mains d’un homme qui peut utiliser la police et la justice à des fins qui ne tiennent en aucune manière à l’intérêt général. Ce fut ici toujours le cas ; ce le sera demain encore plus, et s’il y a réforme, c’est bien à cela qu’elle vise, s’affranchir de plus en plus, sous prétexte d’efficacité, des principes démocratiques.

Comment ne pas revenir en ces temps critiques au « Discours de la servitude volontaire » Discours de la servitude volontaire ?

[1]. Michael Flynn

 

Je ne voulais pas en parler

En politique, le principe ne fait pas la loi mais l’inspire ; et beaucoup de lois nécessaires et subjectivement « justes » contredisent partiellement les principes constitutionnels, sans d’ailleurs les ruiner. La loi s’inspire donc du principe, lui donne corps, le tempère, le met en balance avec d’autres principes plus ou moins contradictoires dans les faits. Et puis, il y a les valeurs et l’idée qu’on s’en fait, et la morale…

Le droit est donc une science molle, « humaine trop humaine », une Science Humaine et Sociale, ou politique si l’on préfère. Elle est donc interprétative et hautement subjective. Quant à la morale…

Les affaires d’Aulnay-Sous-Bois, et Fillon en sont des exemples à méditer : Viol ou pas viol de Théo ? Primat de la loi ou de la morale chez un leader politique ?

Il y aurait beaucoup à dire, et principalement sur le traitement médiatique de ces affaires. On ne connait de Théo que son prénom, mais s’il s’agissait d’un terroriste, on ne connaitrait que son patronyme. Pourquoi ces choix médiatiques stigmatisants ? L’usage privilégié de « Théo » qui donne de lui l’image d’un gamin – car, enfin, ce jeune homme doit bien avoir un nom de famille ! –, et je trouve ici remarquable que ce prénom renvoie à une identité judéo-chrétienne –, est compassionnel, et condamne a priori les flics[1]. Par contre, les médias, dans le cas de terrorisme, ne manqueraient pas de mettre en avant un patronyme maghrébin, ou du moins arabe.

Le cas Fillon n’a aucun rapport, si ce n’est que tout finit par se percuter dans le ressacement des nouvelles. Tout a été dit, ad nauseam, et les électeurs pourront bientôt trancher en connaissance de cause. Mais encore faudrait-il que le candidat puisse exposer son programme, car il y a l’homme, sa moralité, aujourd’hui dévoilée crûment, et son programme. Mais les médias qui s’acharnent veulent l’abattre, ayant, non seulement jugé, mais condamné. Par contre, Marine, qui a aussi triché, qui a été condamnée par le parlement européen et ne veut pas payer, est laissée tranquille, quiète, et elle pourra continuer à condamner le système dont elle fait partie et qu’elle ne propose pas de réformer, dénoncer les magouilles en oubliant les siennes, jouer du « tous pourris » ; avec la complicité des médias.

 

S’agissant de l’instruction des emplois présumés fictifs de Pénélope, je note encore deux points qui mériteraient de longs développements. L’Europe du Nord se moque de notre pratique de la politique. J’en suis aussi choqué, mais la pratique de l’emploi fictif est, en France, institutionnalisée. Deux exemples : Les fonctionnaires de l’État, s’ils font de la politique, et ne travaillent jamais pour l’État, peuvent toucher leur retraite de fonctionnaire, comme s’ils avaient travaillé. Ils cotisent donc sans bourse déliée, et perçoivent donc un salaire « différé » sans travailler ? C’est un emploi fictif. Second exemple : l’État subventionne le dialogue social en permettant que des syndicalistes soient salariés par de grands groupes, sans jamais travailler pour eux. C’est encore un emploi fictif. Et l’on pourrait trouver d’autres exemples (tous ces gens qui émargent au Conseil Economique Social et Environnemental, n’y viennent jamais et n’y fond strictement rien, etc.)

Mon second point sera ma conclusion du jour. À propos de l’instruction du dossier Fillon par le PNF, on a posé, très logiquement, la question de la séparation des pouvoirs. Je donne ici, à nouveau, ma vision de la « Théorie des cinq pouvoirs ». Cinq pouvoirs (trois actifs et deux réactifs) sont à l’œuvre dans nos sociétés. Les trois actifs, par ordre de prégnance sont le Marché, la Bureaucratie et l’Opinion Publique. Les deux, réactifs, sont les médias et la classe politique. Dans le dossier qui sature tant les chaînes et les ondes, le Marché qui tire les ficelles  (on parle ici d’AXA) reste très au-dessus de l’histoire. La Bureaucratie, sous la forme du PNF, est à la manœuvre. L’Opinion tranchera, in fine. Les médias réagissent comme une chambre d’écho, et par un comportement de meute, instrumentalisent, déforment, orientent, manipulent, mais tourneront avec le vent, car, si le Marché est toujours cohérent, les médias sont inconsistants. La classe politique, comme les médias, est essentiellement réactive.

[1]. Je ne défends pas la force publique, dont j’ai peur et que je n’aime pas, mais je me refuse à la condamner « a priori ».

Uber, moteur ou produit de l’atomisation des sociétés occidentales

 À l’heure où la revendication des chauffeurs de VTC conduit chacun à reparler d’ubérisation de l’économie et plus largement de la société, peut-on faire un parallèle entre cette ubérisation et le populisme et analyser sommairement, mais sur deux registres apparemment différents, une mutation sociétale fondamentale qui a déjà donné lieu à de nombreux articles et à quelques livres ? Car les plus lents d’entre nous – et j’en fais partie – commencent à mieux comprendre la nature de cette « révolution », qui ne peut se réduire à l’informatisation des activités, ou à l’utilisation de plateformes numériques pour faire du business en créant un nouveau modèle économique.

Evidemment, Internet change tout, mais le Net n’est qu’un moyen au service d’une mutation culturelle qui, selon qu’on en décrive les dimensions économique, politique, culturelle, sociale, est qualifiée d’ubérisation, de populisme, d’économie de la connaissance. Car il faut bien voir que l’émergence de l’économie collaborative ou des réseaux sociaux, et la demande de démocratie participative procèdent de la même évolution anthropologique. Et c’est pourquoi, choisissant cet angle particulier, je mets ici en parallèle l’économique et le politique en remarquant que s’il faut choisir un centre de gravité à ces évolutions, il se trouve probablement chez Facebook. Et cette mise en perspective est d’autant plus légitime que depuis la grande Révolution des XVIIe et XVIIIe siècles qui a mis à bas le système aristocratique pour lui substituer un système bourgeois, le Marché a réussi à transformer des citoyens en devenir, en consommateurs abrutis.

Ce mouvement que nous vivons comme une lame de fond qui va tout emporter est à la fois un mouvement de déhiérarchisation et de désaffiliation. C’est une déstructuration, une remise à plat – je veux dire « à l’horizontale » – de notre organisation sociale, dans une logique de fragmentation. Il sonne le glas, si ce n’est de l’entreprise et du parti politique – voire du syndicat –, du moins, leur disparition comme cadres structurants des activités politiques et économiques. Si Amazone n’est pas totalement une entreprise, le mouvement 5 étoiles n’est pas, non plus, un parti politique, ou du moins pas totalement. Ces concepts, comme représentation des matrices d’organisation sociale, comme cadre structurant des activités humaines clairement et formellement posé dans notre inconscient collectif, disparaissent, car les catégories d’affiliation : clients, fournisseurs, adhérents, militants, se brouillent. Et la robotisation des tâches, associée d’une part à la normalisation des esprits et des sentiments, d’autre part à la totalisation du pouvoir politique, va accélérer ce phénomène de fragmentation. L’humanité y survivra peut-être, mais les notions de peuple, de nation, de citoyen, de pays, de politique vont disparaître, au moins d’un vocabulaire en prise avec le réel. Resteront et le Marché et les religions. Le reste ne sera qu’administration techno-bureaucratique. Si l’humanité y survit comme espèce, l’homme aura disparu, remplacé par des types, des catégories ; manipulées, instrumentalisées, robotisées.

Wikipédia se développe sans « employer » de fournisseurs de contenus, Amazone n’a quasiment pas de salariés, et propose à ses clients de vendre eux-mêmes des livres en lignes, abolissant la frontière entre acheteurs et vendeurs. Uber n’a ni salariés ni voitures, mais utilisera bientôt des voitures sans chauffeurs, afin de boucler la boucle, au moins son premier tour. Le mouvement 5 étoiles est d’abord une plateforme d’échange d’idées qui ne véhicule aucune idéologie, si ce n’est cette idée simple et jouissive de casser le système et ses codes. Macron rêve de s’y essayer, mais Beppe Grillo, à 68 ans, est infiniment plus jeune que Macron dont la ringardise est patente.

Sur le fond, l’ubérisation est la forme économique du populisme, c’est-à-dire la réinvention d’un modèle de relation directe, sans intermédiaire, ou plutôt déstructuré : Airbnb, Wikipédia, ou « Nuit Debout », même combat : contourner le système, ses corporatismes, ses rentes de situation, ses blocages. Mais il faut s’entendre sur ces concepts qui recouvrent une idée simple : créer de la valeur en fluidifiant la relation, c’est-à-dire le flux d’information, et en la maintenant au niveau le plus horizontal possible : gain de temps, simplification, etc. La solution étant de substituer à des médiateurs plus ou moins institutionnels ou patentés (le parti, l’État, l’entreprise « traditionnelle », la profession réglementée), des plateformes d’échanges « directs », d’intermédiation.

Cette nouvelle organisation sociale, que le Marché nous offre en écho aux aspirations individualistes des consommateurs-citoyens, est d’abord caractérisée par la mise en place de plateformes numériques qui ne sont plus des « médiateurs », au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire entre l’individu et le collectif, le citoyen et le souverain, le client et le fournisseur, l’homme et le divin, mais des « intermédiateurs », des facilitateurs de relations horizontales, des modérateurs – de mon point de vue des niveleurs. Dorénavant les choses ne pourront plus se passer de manière verticale, entre les individus et l’organisation, mais entre les individus eux-mêmes, relation médiatée, modérée et instrumentalisée par une plateforme. Place aux réseaux sociaux, aux groupes de discussion, à l’open source. Évidemment, le marché compte bien en faire son miel et taxer lourdement l’intermédiation. Car voyons bien qu’il y a une forme d’escroquerie dans cette nouvelle conception du commerce qui s’affranchit de tous les vieux codes du troc : un échange de biens de valeurs équivalentes qui trouve son équilibre naturel par l’échange et le respect des intérêts de l’acheteur et du vendeur.  Dans le système Uber, la plateforme qui offre un authentique service et peut faire baisser les prix, au moins dans un premier temps, prive l’entreprise de ses clients (le libraire, bientôt l’imprimeur et l’éditeur ; la société de taxi, l’hôtelier), précarise le travailleur, et capte une clientèle qui se croit libérée des contraintes de la vieille économie, mais qui s’abandonne au Marché et y perd son âme et sa liberté.

Car l’Ubérisation, c’est cela : une fluidification de l’échange rendue possible par une technologie nouvelle, la captation de clientèle qui permet de rançonner certaines activités, la précarisation des travailleurs, libérés de leurs anciens employeurs, et qui vont pouvoir, « librement », c’est-à-dire de manière indépendante, travailler beaucoup plus, pour gagner sensiblement moins, et sans protections : un progrès qui est un vrai retour en arrière, un regrès. Et c’est aussi un nivèlement de l’offre et une normalisation des pratiques. Mais tout cela ne serait pas possible sans une faillite du système politique incapable de se réformer.

Terminons, en revenons sur le plan politique, car si les évolutions économique et politique procèdent de la même dynamique, de la même modernité, ces mouvements parallèles peuvent parfaitement diverger.

Ce qui se joue, c’est bien la disparation, non pas de l’État, mais de son rôle de régulateur. Dans une société libérale, le rôle de l’État est de protéger le territoire et la nation, et de garantir la paix publique. Mais c’est aussi de préserver et de développer les libertés individuelles ; et c’est bien cela qui qualifie la société « libérale ». Nous n’en sommes plus là, et qu’il me soit possible d’évoquer ce paradoxe, un peu comme un Joseph De Maistre dont je ne partage pourtant pas les idées. Le Marché, qui se dit libéral et que l’on dit libéral, est néo ou post libéral. Tout d’abord, il n’a que faire des libertés individuelles. En second lieu, s’il demande à l’État de garantir la paix, ce n’est pas tant la paix sociale qui l’intéresse que la paix du commerce. Pourtant, on ne peut garantir la paix sociale sans réguler, et apaiser les tensions sociales. Et ce rôle de l’État reste indispensable. Rappelons cette image, sportive : dans un système dirigiste, l’État est « sur le terrain » et joue la partie ; dans un système libéral, l’État est, pour l’essentiel, sur la touche, et s’il met le pied sur le terrain, c’est pour arbitrer, sans jamais toucher le ballon. Le Marché ne souhaite voir l’État ni sur le terrain ni en touche, drapeau à la main et sifflet à la bouche. Il souhaite réduire l’État à sa dimension première, la plus dangereuse pour le citoyen, « le monopole de la violence légalisée », et à un rôle de « dressage » de la masse au profit du Marché. Et, maniant l’outrance en parlant de dressage, je fais référence à une remarque de Nietzche, et à une formule de Stirner dans « L’Unique et sa propriété » : « De tout temps, les efforts ont tendu à « former des êtres » moraux, raisonnables, pieux, humains, etc., j’appelle cela du dressage ».

Victoire de Trump

Et de deux ! Après un Brexit sidérant, l’Amérique a élu Trump. Comment ne pas frémir en pensant à la prochaine présidentielle Française ?

Les médias unanimes avaient annoncé la victoire des partisans du maintien britannique dans l’Union européenne, puis la victoire démocrate ; et ont activement milité pour transformer leurs pronostics en réalité[1]. De même pour l’échec annoncé de Marine Le Pen au second tour de l’élection de 2017 ; échec qui semble acquis à tous les journalistes qui ne manquent pas une occasion de mobiliser contre le FN.

Une forme de populisme gagne du terrain, mais le dénoncer est un peu court quand on serait mieux inspiré à remettre en question un système failli qui produit une situation qui n’est pas sans rappeler les années qui ont précédé l’avènement en Europe de leaders fascistes, puis la Première Guerre mondiale.

Nous payons le prix de la disparition de la classe moyenne, et d’un abandon des classes populaires par les partis de gauche.

La logique du Marché, aujourd’hui libéré de la tutelle des États – ce que l’on appelle la mondialisation et que défend chez nous l’UMPS –, conduit à l’émergence d’une bourgeoisie de plus en plus riche et dominatrice, et à la relégation d’une fraction de plus en plus importante de la population, qui se retrouve précarisée et qui va grossir les rangs de ce que l’on appelait traditionnellement les classes populaires. Les riches s’enrichissent, les pauvres s’appauvrissent, et les classes moyennes disparaissent progressivement. Et l’ubérisation de l’économie, dont le modèle économique est construit sur la destruction des structures professionnelles traditionnelles et la précarisation des producteurs, symbolise parfaitement cette évolution.  Comme l’écrit Christophe Guilluy, « L’adaptation des sociétés européennes et américaines aux normes de l’économie-monde passe donc par la mise en œuvre du plus grand plan social de l’histoire, celui des classes populaires ». Les classes populaires ont grossi en nombre et atteignent aujourd’hui en France entre 50 et 60% de la population – même si ce concept de « classes populaires » est flou et mériterait d’être interrogé. En effet, cette population n’est nullement homogène ; ni éthiquement ni sociologiquement ni culturellement. Mais tous ces gens se retrouvent relégués, marginalisés et non représentés ; et de fait désaffiliés.

Car les partis politiques ont cessé de représenter cette partie silencieuse de la population : en France, en Angleterre, en Amérique et ailleurs. Les partis de gauche, pour l’essentiel, marxistes, ne peuvent représenter ces gens et ont, de toute façon, perdu tout crédit depuis la chute du mur. C’est pourquoi on peut prédire un avenir peu glorieux à M. Mélanchon. Le Parti Socialiste, parti de notables embourgeoisés, ne s’intéresse pas à ces classes que je qualifie ici, faute de mieux,  de populaires, et quand les sans-voix essayent d’exister politiquement, par exemple dans un mouvement comme « Nuit debout », chacun moque la démarche sans comprendre ce qu’elle nous dit et en appelle à l’évacuation policière de la place de la République.

Il suffit donc qu’un leader populiste aux accents mussoliniens en appelle au peuple pour que l’on risque de basculer dans l’irréversible. Et qu’importe que cette notion de peuple soit alors totalement instrumentalisée, et qu’importe l’outrance des propos ! Comment ne pas être frappé par la dernière intervention du candidat Trump. Pendant qu’au même moment, Hillary faisait son show entourée de stars politico-médiatiques  (deux anciens présidents, des artistes reconnus et appréciés, de nombreux représentants de l’intelligentsia), Trump apparaissait seul avec sa famille, sans soutien de son parti dont la majorité des leaders avaient de longue date déclaré qu’ils voteraient contre lui, et, dans un court discours, en appelait au peuple (The American People) pour trancher, en expliquant que le choix se résumait ainsi : le peuple ou le système, lui ou « Clinton Inc. » ?

On ne pourra laisser, sans risque de dommages, une partie importante, voire majoritaire de la population, sans représentation, sans voix, ou ne lui laisser comme recours que l’abstention ou le FN. Et imaginer que la France d’en haut (M. Juppé ou M. Hollande) va pouvoir continuer à représenter la France d’en bas, c’est une escroquerie ou une illusion. Perdurer dans cette voie, c’est ouvrir un boulevard à Marine Le Pen.

[1]  . 76,1 % de la presse américaine a soutenu les Démocrates.

Primaires à droite suite

Nous vivons à une époque individualiste où la compétition est survalorisée, la consommation la seule règle, et l’argent l’unique valeur. Pourquoi alors s’étonner que les hommes et les femmes politiques, qui sont des consommateurs comme les autres, ne s’intéressent pas aux classes populaires ; ou du moins ne s’y intéressent que de manière très incidente ? Comprenons que ce qui les motive, c’est très naturellement leur devenir personnel : briguer un poste ou tenter de le conserver à tout prix, cumuler des fonctions, donc des indemnités, se vautrer dans les ors de la République, servir ses enfants et amis, placer ses proches, soigner son égo…

Je ne prétends pas que ces hommes et ces femmes n’aient aucune qualité ou aucune ambition pour leur pays, mais ces ambitions sont toujours subordonnées aux leurs propres : d’abord des ambitions personnelles, en second lieu des collectives, et seulement pour autant que les secondes servent les premières. En conséquence, les politiques n’évoquent en campagne que les sujets qui les intéressent ou les servent, et ne proposent de réformes que dans cette perspective. Leur propos n’est pas de penser l’avenir, mais de se qualifier ; les idées n’ayant ici que peu de place.

Pourtant, certaines questions me paraissent essentielles : mais, il n’y a par exemple dans les débats aucune place pour une réflexion sur l’écologie planétaire et son urgence, sur la nécessaire démocratisation de notre système oligarchique, sur la société mondialisée, la ruine du système social français, la perte de l’identité nationale, la paupérisation des plus modestes, ou encore sur la rupture de plus en plus dangereuse entre la France d’en haut, et celle d’en bas.

Chacune de ces thématiques mériterait ici un long article et justifierait ailleurs de longs débats.

Le premier de nos problèmes est probablement celui de la démocratie, et ce devrait constituer le premier chantier, car tout en dépend, même le niveau du chômage. Le système français, pas plus d’ailleurs que les autres systèmes occidentaux, n’est démocratique. Le peuple n’y gouverne pas, et la classe politique si peu. Le pouvoir se partage aujourd’hui de manière très inégale, entre le Marché, qui est de plus en plus conquérant, qui façonne nos vies selon ses intérêts et précarise les classes populaires ; l’administration, omniprésente, prétendant tout régenter, et nos désirs, et nos pensées ; et la société, mal relayée par les sondages et les médias. On parle pourtant d’une démocratie d’opinion. Les politiques, qui ne maîtrisent plus rien et se sont disqualifiés par tant d’échecs, tant de renoncements, tant de trahisons, s’en sont toujours plaint, déclarant un jour que la « politique de la France ne se faisait pas à la corbeille », un autre que « ce n’est pas la rue qui décide ».

Il n’en reste pas moins, qu’à l’heure d’élections qui verront probablement le taux d’abstention augmenter encore, les politiques comptent pour du beurre. Ils peuvent donc dire ce qu’ils veulent, les gens se bouchent les oreilles.

Ils ne font le poids, ni face au Marché qui dispose de tout l’argent qu’il faut pour les corrompre ni face à l’Administration qui, à défaut d’argent, a le temps pour elle – insecte aux mille pattes industrieuses qui grignote quotidiennement nos libertés ; ni face au peuple qui seul dispose de la force de déplacer les montagnes, mais ne sait pas quoi faire de cette force brute qui fait peur.

Toute classe politique est donc nécessairement corrompue, instrumentalisée par le Marché, le Système, l’Opinion. Je rappelle la formule d’Arendt « La masse ne peut avoir d’opinions, elle n’a que des humeurs. Il n’y a donc pas d’opinion publique ».

Il faut pourtant choisir : soit laisser le pouvoir au Marché – c’est le choix des néolibéraux –, soit s’en remettre à l’Administration et accepter de vivre dans un monde orwellien, soit encore faire le choix du peuple : choix démocratique qui n’est pas sans risques, car le peuple est, lui aussi, manipulé par les médias – qui d’ailleurs appartiennent au Marché ; on n’en sort pas. Mais a-t-on d’autres choix ? Aujourd’hui, nous sommes coincés entre le Marché et l’Administration, et desservis par une classe politique qui garde un pouvoir de nuisance.

Ne prenons qu’un exemple : les lois votées sont, soit écrites par des lobbys qui fournissent aux parlementaires, « clé en main », le texte de la loi, ses justifications – appuyées parfois sur des études faussées ou incomplètes, donc mensongères – et les éléments de langage pour faire passer le texte ; soit écrites par l’administration qui produit des textes abscons, confus, que les députés votent sans toujours les comprendre.

Il ne faut donc rien attendre du politique, mais se battre avec nos moyens dérisoires ; se battre contre le Marché – sans néanmoins en sortir – et contre l’Administration – sans néanmoins prétendre, comme les libertariens ou les anarchistes, tuer l’État, ce mal nécessaire.

Le second point que je veux évoquer est celui de l’identité nationale.

L’État-nation est une production occidentale, et le parlementarisme son mode naturel de gouvernance.

Ces États-nations, nés dans le sang des guerres européennes, et dont l’existence structure les relations nationales et internationales depuis des siècles, ont été construits par les monarchies européennes qui, avec l’aide de la religion, ont unifié des populations depuis longtemps sédentarisées sur des territoires nationaux. Ils ont été « accomplis » par la Révolution bourgeoise qui a transformé les sujets en citoyens par l’artifice du mythe du peuple souverain. Mais, aujourd’hui, le concept d’État-nation, qui s’est largement exporté dans les pays décolonisés, marquant par là une forme de permanence de la colonisation, est partout contesté : ici par la mondialisation et la totale prise de pouvoir du Marché, ailleurs par des dynamiques sociales, religieuses ou ethniques, transnationales,  qui n’ont jamais été aussi fortes.

Le Marché n’a que faire des États, et s’adresse, par-dessus leur tête, aux sociétés. Tout l’enjeu du blocage belge sur le CETA s’est joué sur ce point, alors que les néolibéraux seront toujours prêts à renoncer à l’État, actant ainsi que le monde des relations doit se restructurer sur une base essentiellement marchande, voire ubérisée : l’État est mort, vive les sociétés et le Grand Marché. Dès lors, nommer un chef de l’État peut apparaitre comme un exercice démodé, ou vain.

L’État-nation, comme son nom le dit, c’est la conjonction ou la confusion du social et du politique. Du moins, c’est bien comme cela que je le conçois ; et la fin de l’État-nation n’est concevable que comme un divorce entre le social et le politique, la réalité vécue et les idéaux. Dans les faits, et en l’occurrence, ce divorce, qui résulte de la mondialisation, correspond à une substitution, celle du Marché au Politique. Le Marché, à défaut d’avoir déjà tué l’État, l’a dépolitisé, transformé en administration. Dès lors, les politiques ne cherchent plus à gouverner les hommes, ils se contentent d’administrer les choses. Ce qui va bien au Marché qui exècre la politique, lui préférant le commerce, préférant l’argent aux idées, les valeurs monétaires aux spirituelles.

On nous explique que l’État-nation, forgé dans la guerre, ne peut conduire qu’à la guerre, ce que je crois, du moins en partie. Mais, vouloir à tout prix éradiquer la guerre, c’est-à-dire tourner la page de l’ère idéologique, et imaginer utiliser pour cela le Marché – c’était bien l’idée des pères de l’Europe qui ont conçu en 1952 la CECA[1] comme antidote à une revanche allemande – conduit à détruire l’État-nation et à substituer le Marché au Politique, et aux relations internationales, des accords de libre-échange, c’est-à-dire de simples rapports de force – ce que l’on appelle le jeu du marché, ou la dynamique des marchés. Mais la loi du marché n’est que la loi du plus fort, une loi sans lois, ou l’intérêt est la seule morale.

Tout se tient donc : on ne répondra pas aux problèmes qui sont les nôtres, par des mesures d’adaptation, des changements ponctuels de règles. Et changer les visages – ceux de Sarkozy ou de Hollande ­– pour des visages moins ridés, plus frais, n’y fera rien. Et voter pour le Front National ne nous fera pas avancer vers la solution. Il faudra bien finir par changer de système, refaire nation, et remettre simplement à leur place et le Marché et l’Administration, et les partis politiques qui n’auraient jamais dû cesser d’être des think tanks.

Allez ! Je ne résiste pas à citer à nouveau Arendt : « Les partis, en raison du monopole de la désignation des candidats qui est le leur, ne peuvent être considérés, comme des organes du Peuple, mais, au contraire, constituent un instrument très efficace à travers lequel on rogne et on domine le pouvoir populaire ».

[1]. La Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier. Fondée sur le traité de Paris, Elle rassemblait la France, l’Allemagne, l’Italie, le Bénélux. Son but, selon Robert Schuman était d’empêcher un nouveau conflit franco-allemand. Son but était de rendre la guerre « non seulement impensable mais aussi matériellement impossible ».

Primaires de la droite

C’est parti !, et pendant près de dix mois, si l’on prend aussi en compte la période de mise en place d’un nouveau gouvernement, les Français vont devoir vivre au rythme des élections présidentielles, mais aussi législatives – les secondes, occultées d’ailleurs par les premières. Oui !, nous allons devoir nous fader ad nauseam tous ces bavardages, toutes ces « bonimensonges ». Pourtant, les jeux sont faits et chacun sait déjà de quoi ce pseudo évènement va accoucher : un duel de premier tour entre le Front national et l’UMPS[1], c’est-à-dire entre l’extrême droite et la droite mole, puis une défaite de Marine qui néanmoins fera mieux que son père en 2002 et s’en gaussera. Il n’y a aucun suspens, et personne, ni Macron ni un autre, ne changera rien au scénario écrit par les médias. Et puis, les choses continueront comme avant, sans changement de cap : bonnet blanc et blanc bonnet.

Mais les médias, malgré l’insipidité du moment, l’absence de contenu des échanges, la pauvreté des idées prétendument réformatrices, feront leur métier qui consiste à transformer tout évènement, aussi insignifiant soit-il, en spectacle, chauffant des salles où rien ne peut ni ne doit se passer par des artifices de communication très élaborés et totalement rodés ; et ce faisant, feront écho, bruyamment, à des discours vains, des postures convenues, des promesses auxquelles personne ne croit, remplissant vaille que vaille du tintamarre d’une kermesse de foire, le silence sidéral du monde politique. « Trop fort ! », comme disent les djeuns. Mais c’est ainsi : l’état est un obèse impuissant, vautré sur sa couche, notre modèle est en ruine, le chômage continue à croitre, comme la fortune des plus riches ; et les hommes politiques s’agitent comme des marionnettes désarticulées par les forces du Marché et les lobbys qui œuvrent. Les classes populaires le payent : précarité, pauvreté, violence, mais, « the show must go on » ; et le système tenir debout, malgré tout : malgré la désespérance de toute une partie marginalisée de la population. Mais ceux-là n’intéressent personne, et des voix commencent d’ailleurs à s’élever pour les faire disparaître, éteindre leur voix[2].

Qu’en est-il de la démocratie quand les médias ont déjà écrit le synopsis de cette séquence plus médiatique que politique ? Ils ont choisi les protagonistes, installé tôt le duel entre les candidats que de vagues sondages avaient promus  et qui les rassuraient ; et ils ne changeront pas leur plan média, contribuant de cette façon, et de manière déterminante à la confirmation de leur première prédiction.

Mais rassurons-nous, tout cela est de peu d’importance. Non pas que la politique ait cessé d’être nécessaire : elle l’est plus encore aujourd’hui qu’hier, mais ni les médias ni les partis politiques ne font malheureusement de politique ; ils font l’un et l’autre de la com, ce qui est leur façon de faire leurs affaires. Et de toute façon, aucun candidat du système ne souhaite changer le système, le réorienter, encore moins le reconstruire. Tout système, pour le dire d’une formule spinoziste est animé d’un conatus qui le pousse à se préserver, à générer ce qui garantir sa pérennité, éventuellement le faire croitre et. Sans céder totalement à l’analyse de Christophe Guilluy qui, derrière les chiffres qu’il ausculte en géographe professionnel, nous donne à mesurer la profondeur de la fracture entre la France embourgeoisée des métropoles, surreprésentées, pro-européenne, qui continue à s’enrichir, et une France périphérique de la relégation qui s’appauvrit régulièrement[3] et ne tire aucun intérêt de la mondialisation, je crois effectivement que cette élection ne concerne pas ce qu’il nomme la France populaire, un territoire que l’UMPS ne représente pas, et le Front National, si mal.

Et, à l’automne 2017, la politique ne changera pas : la dette nationale continuera à augmenter, comme les impôts et le chômage, ou le nombre de radars sur nos routes, ou encore comme l’écart de revenus entre les plus pauvres et les plus riches[4]. C’est une évidence que nous constaterons bientôt. Et notre démocratie sera toujours aussi peu démocratique : aucune question de fond ne sera posée aux Français, car la France d’en haut a effectivement peur de la celle d’en bas. Pourtant, cette France bourgeoise, issue de la Révolution, n’a pas grand-chose à craindre et dispose de tous les leviers régaliens. Et je ne vois pas ce retour du bâton s’annoncer, malgré « Nuit debout », car les médias veillent – médias qui, aujourd’hui, appartiennent quasiment tous à des banques, ou à des groupes industriels.

Et si je pense que toutes ces élections sont de peu d’importance, c’est bien que les choses se passent ailleurs. Ce n’est plus la classe politique qui gouverne, trop obnubilée par la sauvegarde de ses privilèges, trop occupée à sauver ce qui peut l’être d’un système failli. C’est le Marché qui décide, et le monde de demain ne se construit pas par MM. Valls, Macron ou Juppé. Il est construit par Mark Zuckerberg,  Sundar Pichai, Tim Cook, Jeff Bezos, ou encore par Elon Musk. Tiens !, que des hommes, tiens !, que des Américains ? Non !, j’ai oublié Jack Ma. Je remarque quand même que Ma Yun, c’est bien son nom, a choisi de se faire appeler Jack. C’est ainsi : Bill Gates a toujours eu beaucoup plus de pouvoir qu’Obama ; alors, Juppé ou Sarko… ; leur pouvoir se réduit à nous pourrir un peu plus la vie, et le monde de demain se construit ailleurs, sans eux qui restent à jouer dans leur bac à sable. La domination des marchés signe la fin de l’État-nation.

[1]. Évidemment, l’UMP a changé de nom, mais l’acronyme tient toujours pour désigner ce que Jean-Claude Michéa nomme l’« alternance unique », et dont Cohn-Bendit déclarait « Il faut arrêter de se mentir, l’UMPS existe bien ».

  1. 2. Je pense à ces propositions curieuses de donner, aux élections, plus de poids à ceux qui sont plus proches, sociologiquement, du système bourgeois, ou disons le autrement moins dans les marges. Il faudra en reparler.

[3]. Christophe Guilluy « Le crépuscule de la France d’en haut ».

[4]. Il y a quelques jours la MSA déclarait que 30 % des agriculteurs – qui sont des chefs d’entreprises – gagnaient moins de 400 €/mois. Dans le même temps d’autres chefs d’entreprises gagent plus de 200 000 €/mois. J’en conclus que les seconds valent plus de 500 fois les premiers ; ce qui ne les empêchera pas de nous parler de cohésion sociale, ou d’humanisme.

Le candidat qui pose et le président qui fait

Hier, il fallait entendre le candidat Hollande défendre avec brio et la démocratie et la république pour mesurer tout l’artifice des élections dans un système présidentiel hyper médiatisé. Et cet écart infranchissable entre le candidat qui parle et le président qui fait apparait avec une clarté aveuglante quand les candidats que les médias ont choisis ont tous deux exercé les fonctions de chef d’État, donc de gouvernement, et se sont donc découverts dans l’exercice du pouvoir.

L’injonction républicaine va donc nous conduire à retenir, au terme d’un processus qui n’est qu’un jeu de dupes, puis à subir un chef qui ne sera qu’un chef de clan ; et cela après avoir entendu des candidats dont les propos n’engagent ni n’obligent le président futur : le candidat aura dit ce qu’il doit, enfin ce qu’il pense que ceux de son camp, d’abord, puis les électeurs, veulent entendre, il aura pris la pose ; le président, lui, fera ce qu’il a déjà fait, mais comment pourrait-il en être autrement quand le système est construit sur l’irresponsabilité politique ?

Le candidat vainqueur – et les deux principaux impétrants sont curieusement dans la même position – se sera posé comme gardien de la démocratie, et il en violera l’esprit comme il l’a déjà fait, et ceci avec un mélange de désinvolture et de mauvaise foi. On appelle cela faire de la politique. À chacun son job : le candidat fait de la communication, c’est-à-dire crée un climat ; le président, demain, fera de la politique, et travaillera aux affaires des siens, aux intérêts de ses amis et de ses commanditaires. Ce processus est bien connu dans le monde des affaires : en amont, le vendeur qui peut se permettre de dire n’importe quoi – déclarer de manière explicite que l’ennemi c’est la finance –, puis en aval, une fois que le client a signé et que le vendeur s’est échappé, la livraison d’un produit décevant ; et les yeux pour pleurer sur notre naïveté.

Le problème intégriste – suite

Peut-on refonder notre communauté nationale ?

Quand un pays n’a qu’une religion, ladite religion est toujours facteur de cohésion. Et c’est pourquoi Voltaire écrivait : « Partout où il y a une société établie, une religion est nécessaire ; les lois veillent sur les crimes connus, et la religion sur les crimes secrets ». Mais dès qu’il y a deux religions, c’est facteur de division ; dans tous les cas. Et j’invite chacun à méditer cette vérité première. Le catholicisme a fortement contribué à la construction de la nation française, comme l’islam ailleurs ; et l’oublier, c’est nier la réalité, autrement dit, faire de la politique. Mais ces temps ont changé, sans retour possible en arrière, et nous devons prendre garde à ce qui se construit sous nos yeux : deux communautés, deux nations sur un territoire.

Rousseau nous dit deux choses essentielles. Première leçon : « Partout où l’intolérance théologique est admise, il est impossible qu’elle n’ait pas quelque effet civil ; et sitôt qu’elle en a, le Souverain n’est plus Souverain, même au temporel ; dès lors les Prêtres sont les vrais maîtres ; les Rois ne sont que leurs officiers ». Je n’ai rien à rajouter à ce premier point.

Seconde leçon : « Maintenant qu’il n’y a plus et qu’il ne peut plus y avoir de Religion nationale exclusive, on doit tolérer toutes celles qui tolèrent les autres, autant que leurs dogmes n’ont rien de contraire aux devoirs du Citoyen ». C’est une parole de raison qui nous rappelle à la hiérarchie des normes. Peut-on s’en tenir à cette pétition de principe ?

Je pense que nous pouvons encore travailler au sauvetage de la cohésion nationale en refondant la laïcité, c’est-à-dire en l’occurence la république, et j’avoue d’ailleurs ne pas voir d’autre voie.

Car la laïcité ne peut plus se réduire à la neutralité de l’État. Il faut aujourd’hui reléguer les religions dans les sphères privées des consciences, et dans les espaces publics consacrés. L’État ne peut plus tolérer le fait religieux dans l’espace public ouvert. Il faut donc consacrer le droit à la croyance et à la mécréance, garantir le droit de chacun à adhérer à une religion, permettre et protéger la pratique religieuse. Sans doute ! Mais j’y pose deux limites : la pratique ne peut s’organiser dans l’espace public ouvert que de manière dérogatoire et spécifiquement autorisée (processions, et autres rassemblements…) ; le prosélytisme et l’expression de la foi doivent être interdits dans l’espace public ouvert. Et je distingue là, l’espace public ouvert, et les espaces « spatiotemporels » publics consacrés : un lieu de culte pendant le culte, un journal confessionnel, un site internet, une émission de radio ou de télévision confessionnelle, etc.

Je mesure toute la radicalité de cette proposition, mais elle répond à une autre radicalité, celle du terrorisme religieux. Si l’on n’en vient pas à cette extrémité, alors, jamais nous ne retrouverons de cohésion nationale. Et je conclus en revenant sur mon propos précédent, et ma dénonciation de DAESH, comme bras armé du salafisme ; L’Arabie saoudite avec l’aide des États-Unis a engendré DAESH pour promouvoir son idéologie, et j’entends bien qu’on ne saurait réduire l’islam au salafisme, ou l’oumma aux sunnites.

Le salafisme nous fait la guerre, et nous fait une guerre sale. Le royaume saoudien qui a financé (partiellement) la construction de 8 mosquées en France paye aussi tous les mois le salaire de 14 imans prêchant en France[1]. L’État français ferme les yeux, l’Assemblée nationale censée constituer la représentation nationale se tait, et les autorités musulmanes du pays si prompt à nous expliquer que l’islman n’a rien à voir avec le salafisme regardent ailleurs.

[1]. Je trouve cette info en page 3 de l’Echos du 2 août.

Le problème intégriste

Même en vacances, il est bien difficile d’échapper à l’actualité, et si je ne souhaite pas réagir, toujours, et à chaud, ne pas évoquer le terrorisme islamiste laisserait penser que je suis indifférent à certains drames qui pourtant me touchent et m’effrayent.

Comment ne pas s’interroger sur les raisons qui conduisent un jeune Français – et qu’importe qu’il s’agisse, dans une autre occasion,  d’un Tunisien – à égorger un homme inoffensif, âgé, qui professe, quoi qu’on en pense, l’amour du prochain ? Nous allons vaincre DAESH, évidemment, même si cela nous prend du temps et coûte un certain prix, mais je vois bien que ce ne sera pas la fin de ces tueries sordides. Car notre société continuera à fabriquer des meurtriers suicidaires qui n’aspirent qu’au carnage, si possible médiatisé. Et nous sommes, par le cinéma et la télévision, si gavés de violence, que seule une surenchère macabre peut répondre à ce besoin d’exister dans l’espace public médiatisé. La fin de DAESH ne marquera pas la fin d’une idéologie mortifère – je veux parler du salafisme – et ne règlera donc pas grand-chose, quoi qu’en disent nos hommes politiques qui s’agitent. Mais le pouvoir politique, incapable d’endiguer le phénomène, et qui surtout ne souhaite rien remettre en cause, n’a de son point de vue aucun intérêt à organiser un débat public sur ce phénomène. En premier lieu, parce que l’Arabie Saoudite, qui dépense ses pétrodollars à promouvoir le salafisme, est un allié des États-Unis et de la France. En second lieu, parce que les tenants du Système ont tout à perdre à sa remise en question. Et, au prétexte de défendre notre modèle et nos valeurs, notre système politique cherche donc à  se conserver, donc à se maintenir en l’état. Rappeler nos valeurs, c’est clore un débat, avant même qu’il n’ait pu s’engager.

S’agissant de ces jeunes terroristes, on pourrait pourtant s’interroger sur ce sentiment de relégation, à dimension existentielle qui, faute de la moindre perspective matérielle ou spirituelle, ne peut trouver aucun apaisement dans un monde qui n’est fait ni par eux ni pour eux, et qui ne leur offre pas d’autre perspective que de rester en marge, ou de s’engager dans des causes folles ; un monde gouverné, et par une classe politique et par des religions au service du marché, et toutes deux disqualifiées. Comme disaient les punks dans les années soixante-dix « No futur » ; mais remarquons une chose : la musique, et plus largement la culture, fut leur exutoire, et la société de consommation a réussi à les récupérer, « la culture se nourrissant de ses fèces ».

Et ce sentiment de relégation, cette désespérance, est instrumentalisé à des fins politiques, par des groupes dont le seul but est de prendre le pouvoir. Et de cette désespérance à l’exaltation criminelle, il n’y a qu’un pas, le saut dans la radicalité.

Évidemment, ces terroristes sont des gens fragilisés, plus sensibles que d’autres à une certaine rhétorique, et parfois ce sont déjà des délinquants, voire des individus au profil psychologique particulier. Sans doute, mais cela ne change rien à l’analyse que je peux en faire. En d’autres temps, des chrétiens s’offraient aux lions, béatement. Gloser sur leur profil psychologique, considérer que tout anachorète est un déséquilibré, que Paul de Tarse était un psychopathe, nous éloigneraient des questions de fond.

Face à une telle situation, que peut-on faire ?

Il serait prétentieux de le dire sur le registre du « Y-a-qu’à », mais chaque citoyen a néanmoins le devoir de donner son point de vue, d’apporter sa contribution à cette réflexion.

Pour ma part, je pense qu’il nous faut reconstruire un système politique, c’est-à-dire un mode de fonctionnement collectif et refonder notre communauté nationale.

Refonder un mode de fonctionnement, c’est refonder, non pas « la » politique, mais « le » politique. Il s’agit d’inverser les perspectives. Si l’on veut que ce mode de fonctionnement soit inclusif, il faut que l’homme ne soit plus l’instrument du marché, mais que le marché soit celui de l’homme. Le business ne peut pas tout justifier, et la morale ne peut céder devant le marché, quoi qu’en pensent les néolibéraux.

Pour ce qui est de la refondation de notre communauté nationale…