Le transhumanisme prend le métro.

Si les civilisations vont continuer à s’entrechoquer comme des plaques tectoniques venant au contact l’une de l’autre, je ne pense pas qu’une guerre de civilisation aura lieu : L’Islam est trop divisé et n’a pas les moyens de s’attaquer à l’Occident autrement qu’en essayant de le subvertir démographiquement, et les États-Unis et la Chine ont trop à perdre dans un conflit qui détruirait la planète et ne ferait aucun vainqueur. Et puis ces deux grandes puissances sont engagées dans une même voie, le transhumanisme, qui va les faire converger. Je pense donc comme Michel Onfray et contre Éric Zemmour dont j’apprécie le combat, que si guerre de civilisation il y a, elle se fera entre des États constitués collaborant dans un vaste Système intégré, et des dissidents, résistants à une forme de modernité. Nous assistons donc à la fin des civilisations humaines et à l’émergence d’un transhumanisme, de fait, non humain, inhumain. Et le transhumanisme est déjà en marche. Il prend même le métro.

On apprend que la direction de la RATP va bientôt supprimer les tickets de métro pour les dématérialiser, dans un premier temps sur les portables des usagers. À terme, on ne pourra donc plus en acheter, mais les charger via une appli. On peut imaginer que la SNCF et les compagnies aériennes emprunteront le même chemin. Et ce dont il s’agit, c’est bien de dématérialiser toutes nos relations, pour les transférer sur le net, via des portables, dont le cœur va se réduire à la dimension d’une puce qui pourra être implantée sous l’épiderme de ce qui ne sera plus vraiment un humain. D’où les travaux sur l’identité numérique sans lesquels on ne comprend pas l’importance de la portabilité de nos numéros de téléphone. Demain, un seul numéro PIN identifiera l’individu (comme tous les autres objets) et « signera » toutes ses relations au Système : pour appeler des amis, déclarer ses impôts, acheter un billet de train ou de cinéma, s’informer, se faire contrôler partout et en permanence. Car la puce qu’il aura sous la peau dialoguera en permanence – plus besoin de se connecter, plus moyen de se déconnecter – avec son environnement, et le cloud où toute sa vie sera transférée, dupliquée : ses contrats, ses achats, son carnet médical, son casier judiciaire, les photos de ses vacances, ses tchats, toutes ses informations privées, toute sa vie. Et quand il passera au péage du métro, sa puce sera reconnue par un portique électronique, comme pour un télépéage autoroutier. Et dans cette nouvelle civilisation 4.0, chaque personne sera donc en permanence sous le « regard » panoptique et inquisiteur d’un « Big Brother » doté d’une Intelligence Artificielle et d’une capacité mémorielle extravagante. Et c’en sera fini de nos libertés individuelles quand nous serons transparents à un Système qui sera celui de l’Administration et du Marché, fatalement unis dans cette entreprise totalitaire. Et les gens comme moi qui ne peuvent plus aller boire un coup dans un bar – je me suis fait vacciner par conviction, mais j’ai déchiré mon pass, car je ne veux pas être contrôlé en permanence – ne pourront plus prendre le métro ou le train, donc voyager.

C’est donc une atteinte majeure aux libertés sur laquelle la CNIL n’a rien à dire. Il est donc urgent de supprimer la CNIL, plus complice que défaillante, et de créer un Comité National d’Éthique indépendant qui n’existe pas aujourd’hui, et qui pourrait s’exprimer sur la quatrième révolution industrielle et ses dangers pour l’homme. Le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé ayant une autre vocation. C’est un problème, plus important, mais la jeunesse s’en fout, que la dérive climatique, car qu’importe de survivre au réchauffement climatique, si c’est pour revivre 1984.

Suicide sur le net

Ce mardi, en Région Parisienne, une jeune fille de 19 ans s’est suicidée, nous rappelant un drame malheureusement quotidien – en moyenne, 2 à 3 jeunes se suicident chaque jour en France. Mais si beaucoup d’entre nous s’en sont émus, c’est que la victime a mis en scène son acte désespéré sur Périscope. Elle en a d’abord expliqué la cause en accusant son ex-petit ami de l’avoir trahie, puis s’est jetée sous les roues du RER. Elle n’a pu être sauvée.

Ce qui s’est passé ainsi, en direct sur le net, va donc inéluctablement se reproduire. On sait que nombre de suicidés laissent une lettre, une explication sous une forme ou une autre, car le suicide est toujours, sauf rares exceptions, un acte social, une façon désespérée de communiquer avec les autres. Se suicider, ce n‘est pas simplement refuser de continuer à vivre, c’est quitter la-vie-que-la-vie-nous-fait ; une vie qui n‘est pas à la hauteur de la vie. Et ce divorce, si radical – que l’on se jette sous un train, ou bien que l’on s’immole par le feu –, consomme la rupture de l’être avec son environnement, essentiellement social : un proche qui a trahi, une famille qui ne comprend pas, une société désespérante, un régime politique honni. C’est de ce point de vue un règlement de compte, un solde-pour-tout-compte non négocié, jeté comme une pierre noire à la face du monde. Le suicidé sort en claquant la porte.

Pour les stoïciens, le suicide était toute autre chose : un acte philosophique révélateur de l’orgueil des sectateurs du portique, l’expression d’un thymos assumé. Le devoir imposait de quitter la pièce enfumée, plutôt que de se satisfaire d’une insuffisance d’air pur[1] et l’on sortait sans éclat. En l’occurrence, il ne s’agit pas de cela, et je ne confondrai pas un acte de désespoir avec l’expression d’une pure vertu.

Internet est devenu en très peu de temps un nouveau plan de réalité. En mesure-t-on les conséquences ?

Traditionnellement, notre appréhension du monde était structurée par la dualité surface étendue – surface pensante, ou corps – esprit, et notre réalité immatérielle s’est progressivement constituée, enrichie, au point de constituer un monde en soi, ou du moins une dimension nouvelle du monde qui a semblé devoir constituer, pour l’homme, paradoxalement, son cadre d’existence naturel[2]. Aujourd’hui, un nouveau plan constitué par la toile semble se construire, une nouvelle réalité émerger, un nouvel espace de liberté s’offrir à l’humanité. Les hommes y vivent déjà : ils y naissent de plus en plus jeunes ; aujourd’hui, ils y meurent. Demain, sur la toile, grâce à Périscope ou à d’autres applications, nous y naitrons en direct, et l’expulsion utérine créera, avant même tout enregistrement à l’état-civil, un compte Facebook, une recherche d’amis, la réception de sollicitations commerciales, et je ne doute pas qu’après la mort biologique des individus qui ne seront devenus que les pauvres reflets de leur avatar électronique, ceux-ci continuent à vivre, éternellement jeunes sur la toile.  L’éternité sera alors réalisée ; toute notre vie présente dans le présent d’une connexion sempiternellement rafraichie.

[1]. Epictète utilisait cette image : « Rien n’est difficile dans la vie. Quand tu le veux, tu sors et tu n’es plus gêné par la fumée. Pourquoi donc te tourmenter ? » Entretien Livre IV-X-27,28. Marc Aurèle, rappelle d’ailleurs cette formule : « De la fumée ! Je m’en vais »  (Livre V 29)

[2]. Avant l’apparition de l’homme sur terre, avant que la première pensée ne soit produite (je sais bien que cette présentation est toute théorique), bien avant que le langage ne se structure, l’univers se réduisait à sa dimension matérielle.

Nuit debout contre Black Bloc

Nuit debout veille toujours ; les syndicats défilent contre la loi travail ; en marge, les Black Blocs cassent et font peur. Les images se mélangent, se percutent, se répondent et créent un climat que les médias façonnent : terrorisme, violences urbaines, état d’urgence ; rejet de la classe politique pour les uns, haine de l’État et goût de la violence pour les autres. Tout craque et nul ne sait quand les choses rentreront, comme chaque fois, dans l’ordre bourgeois, ou si tout peut basculer vers le meilleur ou bien le pire. Mais une chose est évidente à tout observateur honnête : la situation est explosive et l’État est débordé. Mais plus grave encore, le système qui nous gouverne n’a plus rien de démocratique et apparait comme tel : le roi est nu.

Trois mouvements, donc, et trois réponses différentes à la faillite du modèle de démocratie occidentale, mais aussi un fragile espoir et deux impasses.

Chacun peut mesurer tous les jours la faillite de notre système : il n’a plus prise sur la réalité et est incapable de produire le moindre progrès social. Ce n’est plus qu’une machine à percevoir des taxes et à redistribuer des rentes et à maintenir un ordre liberticide qui préserve les intérêts des plus puissants. Notre système politique agonise, mais nous avons tous connu de vieilles personnes qui n’en finissaient pas de mourir, épuisés de la vie, incapable de tenir debout, inapte à produire quoi que soit d’utile pour eux ou pour les autres. L’agonie du système politique occidental – car le problème n’est pas hexagonal, ni même européen – sera longue, mais son impuissance à répondre aux besoins de peuples de mieux en mieux éduqués, mais mal élevés, exigeants au-delà du raisonnable, le condamne à terme, et toute démonstration de force, toute posture martiale de ses dirigeants, tout excès d’autoritarisme démontre son manque d’autorité et sa grande faiblesse. Cela prendra du temps, mais le système tombera faute d’être en capacité de se réformer.

Car il faudrait, non pas faire une révolution qui ne ferait que faire passer le pouvoir de la main droite à la main gauche, c’est-à-dire qui ne changerait rien aux rapports dominants dominés, mais une grande réforme, au sens religieux du terme.

Tout doit être réformé.

Et en premier lieu les institutions. Il faut plus de démocratie, plus de laïcité, plus de liberté, plus de justice. La classe politique doit donc rendre le pouvoir aux citoyens, toute verticalité être exclue des rapports sociaux, l’État être mis au service des gens, et la justice sociale réinterrogée : tout un programme constitutionnel…

Mais il faut aussi promouvoir une grande réforme fiscale, car beaucoup passe par là : nouvelle fiscalité des revenus, du capital, de la consommation ; pour plus de simplicité, plus de lisibilité, plus d’efficacité, plus de justice, car on ne peut accepter que les écarts de salaire se creusent autant, que les riches soient toujours plus riches au détriment des plus pauvres et des classes moyennes.

Et réformer l’économie et le système bancaire à défaut de pouvoir renoncer au capitalisme. Nous devons consommer différemment, et nous affranchir autant que faire ce peu du Marché[1]. Et, bien évidemment, réformer l’éducation et la formation. Et tant de choses encore.

Nous devons changer de cadre de référence, et toute réforme qui ne serait pas paradigmatique ne changerait, au bout du compte, rien.

Est-ce possible au sein de l’U.E. ? Il appartient à chacun de répondre à cette question, mais poser la question n’est-il pas y répondre ?

Nuit debout, front syndical, Black Blocs : trois mouvements, trois réponses. Et s’il faut soutenir Nuit debout – au moins jusqu’à la grande déception que l’on craint –, c’est bien que les deux autres sont des impasses. Les syndicats ne changeront pas le système, car ils font partie de l’appareil d’État et forment le premier obstacle à toute vraie réforme d’un système jacobin où l’État se pose comme seul médiateur entre les gens, et fait tout pour que tout dialogue social passe par lui, lui seul fixant les règles, le cadre, les conditions du dialogue et la teneur de ses conclusions. Quant aux anarchistes de Black Bloc, ils ont choisi la violence qui ne peut être qu’une impasse, et ne représentent aucun danger pour l’État qui est bien mieux armé, mieux équipé que leurs groupuscules aussi organisés soient-ils. Tous ces casseurs ne pourront que provoquer en retour une répression toujours plus violente, toujours plus aveugle, et l’État, au bout du compte, est très satisfait de voir se développer dans la population une peur et un rejet qui justifieront la reprise en main par la police et l’interdiction d’un mouvement pacifiste et bienveillant comme Nuit debout. L’État, si cette formule m’est permise, profite de tout pour se maintenir en l’état, et toute violence justifie sa violence et le fortifie. Il prolongera d’ailleurs autant qu’il le pourra l’état d’urgence pour suspendre un peu plus nos libertés et renforcer un ordre qui ne crée que du désordre. Aujourd’hui les casseurs font le jeu du pouvoir et sont les alliés objectifs d’un gouvernement qui les instrumentalise. Que Nuit debout se généralise et évite toute violence, toute provocation, et le système tombera, mais il ne faut compter ni sur les syndicats, complices de l’État, ni sur les casseurs qui communient, dans la violence, avec la police.

[1]. Les mots sont importants, ici comme ailleurs : « s’affranchir de » n’est pas « renoncer à » ou encore « détruire ».

C’est le progrès – 10 avril 16

C’est le progrès ! Quelques raisons de ne pas désespérer de notre modernité…

La semaine passée :

Le Président Hollande a remercié officiellement les lanceurs d’alerte d’avoir informé son ministre de l’économie des agissements illégaux de certaines banques françaises au Panama. C’est la moindre des choses pour celui qui se qualifiait, mais il y a si longtemps, d’ennemi de la finance[1] – elle a d’ailleurs dû trembler, la finance ! M. Sapin l’ignorait donc : ses services ne l’avaient pas informé, et c’est vrai qu’il ne sort qu’à Noël. Pourtant, la chose avait été dénoncée depuis une dizaine d’années par des articles et des livres ; mais M. Sapin, retranché dans son bureau capitonné de Bercy, protégé des turpitudes mondaines, n’avait rien vu, rien lu, rien entendu. Mais maintenant que la chose est dénoncée, vous allez voir ce que vous allez voir, la finance peut trembler…

A ce propos, j’apprends que le gouvernement confirme que, pour libérer les gendarmes de ces tâches et les affecter à la sécurité, le racket[2] des automobilistes sera désormais confié à des sociétés privées qui patrouilleront à bord de véhicules banalisés équipés de radars invisibles. Ne doutons pas que ces contractuels ne soient alors directement rattachés à Bercy. La rationalisation, c’est l’autre nom de la modernité.

Mais, il n’y a pas que l’argent qui préoccupe le gouvernement, il y a aussi le sexe. Le 7 avril, nos députés ont entériné une loi pénalisant les clients des prostitués. Il y aurait beaucoup à dire, quitte à se répéter, sur ce vrai sujet, philosophique. Mais cela ne semble pas passionner la représentation nationale. La presse a rendu compte de l’adoption de  la loi. Remarquons quand même, que sur 577 députés, 87 ont votés, pour ou contre. Le texte a donc été adopté démocratiquement, à la majorité de 64 voix. Mais avec un taux d’abstention de 84,9 %. On qualifie cela de « démocratique », et les citoyens doivent accepter de voir prélever sur les richesses qu’ils créent, laborieusement, des sommes extravagantes pour maintenir ce système et permettre aux représentants de la nation d’aller à la pêche (peut-être aux voix), plutôt que de voter – peut-être étaient-ils partis au Bois de Boulogne, pour s’informer ?

Du sexe à la mort, glissons sur un sujet plus gai. J’apprends que les exécutions de condamnés à mort ont cru de plus de 50% en 2015, battant un record d’un quart de siècle. Citons sur la plus haute marche du podium, avec 977 exécutions, nos nouveaux amis iraniens reçus récemment en grande pompe en Europe ; le Pakistan suit, puis le royaume saoudien, grand ami de nos amis états-uniens, et les États-Unis justement qui, avec 28 minables exécutions, font pâle figure. Mais, il est vrai que tout n’est pas comptabilisé et que, par exemple, les centaines d’égyptiens arrêtés par la police politique du bon Maréchal Sissi en 2015, et que personne ne reverra jamais, ne sont pas pris en compte.

Et puis, il y a « Nuit debout ».

 

Rien n’arrêtera le progrès !

[1]. Déclaration faite devant 25 000 personnes, au Bourget, en janvier 2012 : « Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance ».

[2]. Je recopie Wikipédia : « Le racket (taxage au Québec) est ce que le code pénal nomme « vol avec violence » ou « extorsion ». Le racketteur exige de sa victime de l’argent, des objets ou des vêtements en le menaçant. Il fait généralement usage de la force physique, de menaces ou de chantage. »

Revue de presse

Ce mardi, Manuel Valls a eu recours au 49.3 pour faire adopter la loi MACRON. Faut-il rappeler que cet article qui permet, en engageant la responsabilité du gouvernement, d’imposer un texte en squeezant l’Assemblée, est une procédure d’exception dérogeant aux règles démocratiques ? Et en utilisant une seconde fois ce procédé, républicain – car il est parfaitement constitutionnel –, mais non démocratique – car il s’agit bien d’un procédé dérogatoire à la procédure législative naturelle –, le gouvernement français ignore les principes démocratiques, déjà si mal servis par notre régime aristocratique. Et comment ne pas regretter que ce soit un parti de gauche, si prompt à donner des leçons sur les valeurs, qui montre ainsi son mépris pour la démocratie, d’autant plus qu’il utilise cet artifice, non pas avant le vote des députés, pour raccourcir ainsi un débat qui s’enliserait, mais avant même que ce débat ait débuté en seconde lecture ; semblant dire aux prétendus représentants des citoyens : « circuler, il n’y a rien à voir, et rien à discuter ». Le gouvernement traite donc, en toute logique, les députés comme il traite les citoyens, leur signifiant que la seule chose qui leur est demandée, c’est bien de cautionner le Système, et en utilisant, pour se faire, ce qu’il est convenu d’appeler un chantage : consentir ou être démis. Ce procédé qui consiste à se faire voter les pleins pouvoirs, ici sur un texte, est de plus de nature totalitaire ; et si je termine là cette courte chronique, c’est pour ne pas me laisser aller à l’utilisation de formules plus dures encore, et pour réagir sur un tout autre sujet.

Je lis trop d’articles et j’entends trop de commentaires moquant les efforts d’Alexandre Tsipras négociant la dette grecque – quand ce ne sont pas des remarques méprisantes pour son soi-disant amateurisme – pour ne pas m’en agacer ici.

Ces condamnations, ces remarques assassines proviennent toutes de l’establishment politico-médiatique, principalement européen, c’est-à-dire néolibéral, et visent à disqualifier une expérience de gauche ; le Système ne souhaitant absolument pas qu’un parti comme Syriza réussisse.

Faut-il rappeler que ce parti populaire n’a aucune responsabilité dans le creusement du trou ? Ce trou, aujourd’hui abyssal, est passé de 103% du PIB en 2007 à 176% en 2014 (soit 317 milliards d’euros). Et cela malgré un allègement de 107 milliards en 2012 qui a été consacré, pour plus de la moitié, non pas à secourir une population très affectée par la crise, ou à investir dans des projets d’avenir, mais à renflouer les banques, c’est-à-dire à financer la finance ? Faut-il rappeler que depuis l’abolition de la Monarchie et l’établissement de la République en 1974, le pouvoir grec a été détenu au gré des alternances par l’équivalent de l’UMPS français, à savoir, faute d’un acronyme introuvable, par les conservateurs de la Nouvelle Démocratie et les socialistes du PASOK ? Faut-il rappeler que les succès électoraux de Syriza s’expliquent par le niveau d’engagement de son mouvement dans une grande quantité d’actions et de soutien à la société et précisément aux plus pauvres ?

On peut regretter, évidemment, certaines maladresses de l’équipe d’Alexandre Tsipras, mais pas sans prendre la mesure de la guerre idéologique que la commission européenne et tout l’establishment mènent contre les partis populaires européens, effrayés par des mouvements comme Podemos ou Syriza qui réinventent, à ses sources mêmes, la démocratie directe.

Revue de presse

Dans le cadre de l’examen du projet de loi Santé, les députés à l’Assemblée ont souhaité cette semaine renforcer la présomption de consentement au don d’organes, en supprimant la nécessité de l’accord de la famille du défunt. Mais les médias, préférant commenter la généralisation du tiers-payant, ou sur un tout autre registre la suspension d’un joueur de foot ayant tenu des propos injurieux, ne s’en sont pas fait l’écho. Leurs priorités de la semaine étaient ailleurs.

Évidemment, tout commentaire d’une telle information doit être fait de manière circonstanciée car il ne s’agit que d’un amendement d’un projet en cours d’élaboration, et qui devra, s’il est adopté, être bien compris et replacé dans un contexte qui le justifie ou du moins l’éclaire. Mais quand bien même, il me parait révélateur du caractère non démocratique de nos institutions et de la pauvreté de nos débats de société, une société nécrosée à cœur.

En effet, on bafoue les principes démocratiques quand on souhaite « faire passer », sans débat public, une mesure grave, à dimension morale. Faut-il rappeler que la démocratie, ce n’est pas le suffrage universel ou le parlementarisme, mais bien plutôt une vraie représentation citoyenne qui, aujourd’hui, n’existe pas en France, et surtout des processus de prise de décision faisant la part belle au débat public et permettant de dégager des consensus sociétaux. On en est très loin. Est-ce si grave ? Mais la démocratie c’est aussi le respect des libertés individuelles ; un respect qui s’exprime dans le refus de ne rien imposer à quiconque, qui ne serve l’ensemble des citoyens, ou la cohésion nationale, ou encore la justice sociale. Toute contrainte apportée à un citoyen ne peut donc être justifiée que par une nécessité ou la recherche d’un intérêt commun (pour ne pas dire général). Or cette mesure d’exception ne profite pas à l’ensemble des citoyens, mais seulement à cette petite minorité, qui évidemment mérite toute notre compassion, de transplantés en attente d’organe sain. Il ne sert donc que des intérêts sans doute légitimes mais singuliers.

Sur le débat de société. On aurait pu, à l’occasion, réfléchir collectivement d’une part sur la propriété privée, d’autre part sur le statut du corps, notamment sur celui d’un mort. A qui appartient-il et qui peut en disposer ? C’est une question troublante. A la nature à laquelle il retourne sans d’ailleurs l’avoir jamais quittée ? On aurait pu aussi réfléchir au concept de présomption de don…

Je comprends bien que mort, l’homme n’existe plus et que seul demeurent, des biens plus ou moins valorisables ; et pour un temps assez court une dépouille beaucoup plus encombrante (je veux dire : avec une durée de péremption dépassée). La question, ici, est donc celle de l’héritage, de la propriété de ce corps en décomposition, de sa prise en charge et du respect qu’on lui doit ; la question est évidemment plus simple quant au solde des comptes bancaires du défunt. Qui doit se charger de cela ? Le vivant a-t-il quelque droit a en décider par anticipation, tant qu’il le peut ? La question est donc bien celle de la succession, du testament, et plus encore de l’exécuteur testamentaire et de la légitimité des héritiers.

La règlementation va donc remettre en cause ici l’héritage, et comme pour les biens patrimoniaux ou financiers, taxer la succession, pour en redistribuer une part aux plus démunis, ici quelques sous ou une œuvre d’art, là un cœur ou un poumon. L’Etat taxe et prélève, et a l’hypocrisie de présumer qu’il s’agit d’un don non exprimé.

Je crois que c’est bien ce qui me gêne. Qu’on me rappelle à cette occasion que nous vivons dans une société ou la technocratie qui nous gouverne met, au bout du compte, tout sur le même plan, la gestion des biens notariés et des corps des défunts. Car nous vivons dans un monde de bourgeois, ou de philistins si nous voulons utiliser la formule nietzschéenne. Et j’en ai le dégout.

Nous survivons dans un monde gouverné par la bureaucratie et formaté par un système qui tourne à vide, c’est-à-dire pour lui seul. Nous avons tous été dressés, embourgeoisés, philistanisés par ce système totalisant qui nous impose sa moraline détestable. Le philistin est à l’image des trois petits singes : il se bouche les oreilles pour ne pas entendre ceux qui pleurent de rage ou de douleur ; il se masque les yeux pour ne rien voir du monde dans lequel il prétend vivre. Il ne prononce plus les mots qu’il déclare politiquement incorrects, préférant, à défaut de confronter l’indigence de sa pensée au débat, nier les questions qui se posent. Il est lâche, même quand il fait la guerre, et prêt à toutes les concessions, toutes les compromissions pour préserver son petit confort. Et cela semble lui réussir, puisqu’il fait de cette lâcheté carrière, et accède aux plus hautes fonctions.

Il me vient parfois l’envie de crier comme Stirner : « Il faut entendre parler le philistin pour acquérir l’affreuse conviction que l’on est enfermé avec des fous dans une maison d’aliénés ».

Jean GERMAIN s’est suicidé

Jean GERMAIN s’est suicidé. Il n’aurait pas supporté l’idée de sa mise en examen dans une affaire assez pitoyable et sans grandes conséquences – si ce n’est la disparition d’un homme qui semblait estimé par ses anciens administrés et que sa mort a choquée. Si la compassion que l’on peut ressentir pour ses proches est naturellement en deçà des mots pour en témoigner, c’est surtout le gâchis que je ressens qui me fait réagir. Qu’un homme choisisse de mettre fin à ses jours en dit long sur la perversité d’un système qui pousse un élu à une telle extrémité.

Et loin de tout jugement, on peut essayer de comprendre ce qui s’est joué et dénoué dans son garage, par la décharge d’une arme à feu. Il aurait donc été blessé dans son honneur, incapable de supporter l’idée que son intégrité fût mise en cause. Son égo en aurait donc pris un coup. Honneur, égo, il m’est difficile de distinguer les deux, même si, en la matière, on peut dire la chose avec un mot qui l’élève ou la rabaisse. Pourtant, il n’est pas si rare de se voir accuser, voire condamner pour un délit qu’on n’a pas commis ; et se trouver confronté à l’injustice de la justice est une chose courante. En général, les gens se défendent, se battent et trouvent dans ce combat pour leur vérité de nouvelles raisons de vivre.

Mais n’a-t-il pas plutôt succombé à la corruption de la politique, à la perversion d’un système malsain qu’il faudra bien réformer un jour ?

Il a été maire de Tours pendant près de vingt ans … Comment cela est-il possible ? Comment le système l’a-t-il permis ? Comment le PS, si prompte à s’exprimer sur le registre des valeurs, a-t-il pu accepter que l’on bafoue ainsi les principes fondateurs de la démocratie ? Comment le dire avec assez de force : la limitation du renouvellement des mandats, comme  du cumul est la base de la démocratie. Comment imaginer qu’après un mandat si long, un homme ne considère par l’hôtel de ville comme son hôtel particulier ? Maire, il ne l’était plus depuis un an, mais sénateur. Mais c’était aussi un homme remarquable et très remarqué par sa capacité à cumuler mandats et fonctions de manière déraisonnable. Depuis son retrait de la mairie, il avait quasiment tout perdu. Comment exister encore quand après avoir usé et abusé autant du pouvoir, on se retrouve écarté des feux de la rampe ?

Le pouvoir est dangereux. Il l’est pour ceux qui, du mauvais côté du manche, en subissent la violence. Il l’est aussi pour ceux qui l’exercent, en jouissent, s’en droguent, et à trop incarner de fonctions, se perdent, et s’aliènent, au sens philosophique ou psychiatrique du terme. Et il nous appartient, par des règles de santé politique publique, de protéger et la démocratie et les représentants de la nation de ces excès ravageurs.

Revue de presse

François de Rugy, coprésident du groupe écologiste à l’Assemblée Nationale veut déposer une proposition de loi pour rendre le vote obligatoire. C’est une mauvaise idée. Il a déclaré sur Sud Radio « Personnellement, j’en ai un peu assez qu’à chaque élection on se lamente, on se mette à pleurer sur l’abstention, et qu’on ne fasse rien » C’est consternant.

Comme si l’obligation du vote pouvait être une réponse. Il me semble qu’aujourd’hui, on se met à pleurer sur deux écueils de même type sur lesquels notre pauvre démocratie s’est fracassée : l’abstention et le vote FN. Peut-on donc lui conseiller de faire d’une pierre deux coups ? Non seulement rendons le vote obligatoire, mais rendons-le obligatoire pour l’un des deux partis qui monopolisent tout le pouvoir depuis tant d’années. Et la démocratie sera sauve, et la classe politique pourra dormir tranquille sur les bancs de l’Assemblée.

Je prétends moi, sans faire référence directement à une déclaration récente de Michel Onfray sur BFMTV, que refuser de voter peut-être légitimement considéré comme l’acte militant d’un démocrate convaincu. Dans un texte fameux traitant de servitude volontaire, La Boétie nous invite à ne pas nous soumettre « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libre ».

Soyons résolus à ne plus voter, et le système partitocratique s’écoulera, et il deviendra alors possible de reconstruire autre chose, une république démocratique, laïque et sociale.

L’espoir grec

Syriza doit réussir. C’est évidemment extrêmement important pour les grecs, mais ça l’est tout autant pour l’Europe en construction et plus généralement pour le devenir des peuples. Car ce qui va se jouer dans cette expérience politique radicale, radicalement nouvelle, c’est la possibilité même d’encore pouvoir faire de la politique, et il ne m’est pas indifférent que la question soit posée dans la patrie d’Aristote[1]. Au-delà de la gestion de l’énorme dette grecque (173 % de son PIB)[2], du maintien ou pas d’une austérité qui n’est plus tenable, c’est la question de la démocratie qui est ainsi posée. En effet, depuis trop longtemps, le partis qui nous gouvernent sans partage – en France l’UMPS – nous expliquent que la politique est morte, que le Marché décide de tout, et que, reconnaissant cette force transcendantale, à la fois principe de vie et grand régulateur des rapports humains, il faut bien aussi communier dans sa morale – morale qui nous dit que dans un monde où tout est quantifié, c’est-à-dire réifié, tout rapport humain est nécessairement marchand –, et accepter que les clercs de cette nouvelle religion naturelle administrent les sociétés en respectant la seule autorité de l’économie. Nous n’aurions donc plus aucune marge de manœuvre et pas d’autres choix que de renoncer à l’illusion politique pour accepter un traitement administratif des situations mises en courbes et en ratios, et des individus assignés à des catégories – c’est-à-dire niés comme sujets-individus pour devenir objets-matière de l’économie. Et dans les faits, il faut bien reconnaitre que la technostructure a partout pris la main sur la vie des gens, pris le pas sur l’avis des citoyens, et que les hauts-fonctionnaires, principalement formés chez nous à l’ENA, nous gouvernent en méprisant la vox populi. Et l’exemple bruxellois en est une vraie caricature.

Syriza doit donc démontrer qu’il est encore temps de reprendre la main et possible de sortir de cet enfermement fatal. Aussi, si le traitement de la dette grecque doit être suivi de près, principalement par l’Italie, l’Irlande, le Portugal et les autres pays très endettés qui ne manqueront pas de s’engouffrer dans la brèche possiblement ouverte, c’est d’abord sur le plan institutionnel que l’on attend le parti radical d’A. Tsipras. Athènes, au temps de Clisthène, avait su inventer la démocratie. Saura-t-elle, à l’aube du XXIe siècle, la réinventer ? C’est je crois la vraie question, le seul enjeu qui pour moi vaille. Nous verrons bien…

Pour ce qui est de la dette des pays de l’UE, disons qu’il est inévitable qu’une partie en soit annulée, par exemple pour la ramener partout en-dessous du seuil de 80 ou 90 % du PIB, et que le solde soit partiellement refinancé par l’Europe et remboursé par chacun sans intérêts. A l’heure ou la BCE se propose de « créer » de la monnaie et de remettre en circulation de l’argent que les banques soustraient à l’économie, ce plan ne serait-il pas compatible avec un projet de QE[3] qui me semble dépourvu d’ambitions et très loin de répondre au problème posé par la mise en faillite de pays gérés par une classe politique laxiste et populiste. Car les vrais populistes, ce ne sont pas les SYRIZA ou les PODEMOS, ce sont ceux qui ont laissé filer la dette par pure clientélisme, et par désir de flatter le peuple pour assurer leur réélection.



[1]. Je me dois de préciser que le stagirite était un métèque, mais natif de macédoine (comme Alexandre).

[2]. D’autres pays ont des dettes abyssales : l’Italie de l’ordre de 130 % de son PIB, le Portugal de 100 %,  l’Espagne ou la France 95 ; mais l’Allemagne n’est pas si loin derrière, avec un peu moins de 80 %.

[3]. Quantitative easing.

Je suis toujours Charlie.

Je relève dans mon quotidien de ce jour « Une bombe fixée sur le corps d’une fillette âgée d’une dizaine d’années a explosé samedi sur un marché très fréquenté de la ville de Maiduguri, dans le nord-est du Nigéria ». Je cherche un peu et sur le net, je lis ce témoignage : « L’explosion a coupé le corps de la kamikaze en deux, projetant une partie de l’autre côté de la rue ». J’ai envie de vomir. L’attentat n’a pas été revendiqué, mais il y a peu de doutes que la secte islamique Boko Haram n’en soit pas responsable.

Nous avons tous dans nos proches une gamine de cette âge (fille, petite fille, nièce, cousine, voisine, fille d’amis). Fixons ce visage connu dans notre esprit avant de relire cette annonce, pour donner corps à l’information et en prendre toute la mesure.