En l’an 130 après Zarathoustra.

Si tout point de vue sur l’antiquité est par nature anachronique, rendant toute analyse de cette période et tout parallèle périlleux, c’est que l’avènement du christianisme aux second et troisième siècles de notre ère a définitivement bouleversé notre univers intellectuel et psychologique, changeant l’épistémè de notre monde mental[1].

La religion de Paul a définitivement cousu le suaire d’un empire gréco-romain[2]païen et suscité l’avènement d’un monde totalement nouveau – l’agneau a dévoré la louve[3] – même si la dimension syncrétique de la nouvelle religion est incontestable. Mais, nos paradigmes en ont été si radicalement transformés qu’il est légitime de mesurer l’histoire des hommes, avant et après la date décrétée comme étant celle de la naissance d’un personnage symbolique, prétendument fils de Dieu. Sans doute peut-on déclarer comme Nietzsche, que « le christianisme est un platonisme pour le peuple »[4] ; ou reconnaitre ce qu’il doit à la doctrine d’Epicure – Valla, par exemple, le fit –, et je vois bien comment la religion nouvelle reprit à son compte une certaine « philia » ascétique, sous la forme d’agapè, (le monachisme n’est-il pas une « diététhique »[5]du jardin – ou plus justement du cloitre –) ; ou encore voir comment ont été récupérés, sur le plan moral un certain stoïcisme, ou sur le plan métaphysique ou rituel les cultes solaires, dont celui de Mithra – par exemple sous la forme de « sol invictus » –, ou tant d’autres pratiques païennes. Il n’empêche, la religion du dieu vivant est totalement novatrice.

Peut-on être plus précis ?

Je remarque, pour simplifier beaucoup mon propos et le ramener à la fois à la taille de cette chronique et aux limites de ma compréhension des choses, que la philosophie antique occidentale, d’ailleurs essentiellement grecque, était fondée sur deux idées structurantes : la logique et la morale. Rappelons d’ailleurs que la philosophie antique était généralement structurée sur trois registres : la métaphysique, la morale et la dialectique. Les esprits païens étaient donc convaincus de vivre dans un monde cohérent (logique) et qui faisait sens (moral) – D’où l’importance du concept de logos dans la pensée grecque, ou des logos si l’on cherche à suivre l’évolution de ce concept depuis Pythagore, Héraclite ou les rédacteurs de la Septante, jusqu’à Jean (celui de l’évangile et de l’apocalypse, autrement dit celui qui finit ses jours à Patmos). D’où l’importance aussi de l’idée matérialiste (et de l’atomisme abdéritain : Leucippe, Démocrite, Épicure). Pour Épicure, les dieux existaient, évidemment, mais ils étaient matériels, comme les impressions, les pensées.

La métaphysique chrétienne va imposer, contre la logique grecque, en dépit de toute rationalité philosophique, une idée neuve : celle du Mystère ; en déclarant qu’on ne saurait comprendre Dieu avec les outils de la logique – ce qui est une idée révolutionnaire et disons-le choquante pour un esprit grec. Paul de Tarse la développe abondamment dans ses épitres. Il y a une sagesse divine, mais toute sagesse des hommes est folie pour Dieu, et tout mystère divin parait « folie à l’homme qui raisonne » (au philosophe comme au scientifique). Ne citons que quelques extraits de la première épitre aux Corinthiens : « Le langage de la croix est folie pour ceux qui vont à leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu » ; «  Que celui d’entre vous qui parait sage devienne fou pour être sage » ; « Alors que les juifs réclament les signes du Messie, et que le monde grec recherche une sagesse, nous,  nous proclamons un messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les peuples païens » ; « Car la folie de dieu est plus sage que l’homme, et la faiblesse de Dieu est plus forte que l’homme. » ; « Ce qu’il y  a de fou dans le monde ; voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages ».

Et la patristique s’inscrit dans cette nouvelle épistémè. Augustin ne déclare-t-il pas : « Si comprehendis, non est Deus »[6], ou encore « Creo quia absurdum »[7]. La religion de Rome abandonne donc la raison aux vielles religions païenne et les philosophes chrétiens s’en sortent par une pirouette : « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connait point »[8].

Mais elle conserve l’idée que les choses ont un sens. Dieu fait sens, car Dieu est vérité, l’alpha et l’oméga du monde ; et s’il y a une logique dans tout cela, elle nous échappe, à moins qu’à défaut de logique conceptualisable, accessible au raisonnement, – car qui peut comprendre que Dieu envoie son fils sur terre pour qu’il y soit massacré, et le ressuscite le troisième jour, et tout cela, très objectivement pour rien –, tout cela aurait un sens et cette axiologie serait révélée par l’Évangile.

En déclarant que Dieu est mort, Nietzsche nous invite à réaliser le surhomme en passant par une transvaluation de la morale chrétienne. Celui qui se considère antéchrist, annonce donc la mort de Dieu et considère que l’ère du Christ est close et que nous devons maintenant compter, non plus après J.C., mais après Zarathoustra. C’est bien l’idée de son évangile à lui, texte difficile qu’il écrit avant « Par-delà bien et mal ». Nietzsche veut tourner la page du romantisme, aller au-delà de la religion : « Il faut avoir aimé la religion et l’art comme on aime une mère et une nourrice – autrement on ne peut devenir sage. Mais il faut porter ses regards au-delà, savoir grandir au-dessus ; si l’on reste dans leur suzeraineté, on ne les comprend pas. »[9]

Reprenons les idées forces qui structuraient la métaphysique antique, et plus largement la philosophie. Le philosophe allemand qui connait bien sa philosophie grecque, puisqu’il fût d’abord philologue, reconnait que le monde – disons le fatum –  n’est pas logique : « Tiré de l’expérience – L’absurdité d’une chose n’est pas une raison contre son existence, c’en est plutôt une condition ».[10] Mais, en pointant l’absurdité des choses, il  nous faut invite aussi à  ne plus nous laisser abuser par l’axiologie chrétienne. La Morale, au sens chrétien du terme, mais aussi telle que les grecs pouvaient l’entendre n’existe pas – elle est morte avec Dieu. Il n’y a aucune axiologie métaphysique, aucune orientation cosmologique. Le cosmos n’est pas plus orienté de bas en haut, que de droite à gauche, ou du passé vers le futur. Il n’y a qu’un infini qui peut se tenir en un point de rayon nul.

Par contre, il est toujours possible, de manière immanente, d’orienter nos vies, de leur trouver un sens, mais d’une manière subjective – donc singulière. Si l’on peut fabriquer des boussoles, elles nous donneront toujours soit la direction d’un pôle référent de notre humanité, géographiquement ancré sur notre planète d’origine –, ou notre système solaire – soit la direction de notre désir.



[1]. Pour le dire avec les mots de Michel Foucault (Les mots et les choses) : L’épistémè de la culture occidentale s’est trouvée modifiée dans ses dispositions fondamentales.

[2]. Pour reprendre cette formule de Paul Veyne.

[3]. Je fais ici référence au titre du roman de Lucien Jerphagnon.

[4]. Dans « Par-delà bien et mal.

[5]. Le néologisme est de Michel Onfray.

[6]. Si tu comprends, ce n’est pas Dieu.

[7]. Je le crois parce que c’est absurde.

[8]. Doit-on rappeler que l’aphorisme est extrait de notes de préparation d’un ouvrage sur l’apologie de la religion chrétienne.

[9]. « Choses humaines, trop humaines ».

[10]. Ibid.

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