La dance du balancier

Camus écrivait (Carnets III, 1951-1959) que « la démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité ». Était-il « woke » avant l’heure (éveillé – wake si l’on s’en tient à l’origine anglo-saxonne du terme) ? J’entends que l’on commence à s’interroger sur ce mouvement Woke qui nous vient des milieux d’avant-garde politique états-uniens et qui précède, mais accompagne et prolonge aussi le mouvement Black Lives Matter.

Essayant de m’informer sur ce qu’il est convenu d’appeler l’idéologie « woke », j’ai un peu de mal à en appréhender les limites. Car si le « mouvement » consiste à défendre les minorités opprimées, en premiers lieux les noirs en proie au racisme, les femmes inférieurement traitées et les minorités sexuelles, il me semble aussi voir émerger une « idéologie » qui viserait à défendre, mais plus encore à sacraliser et promouvoir les minorités, du seul fait de leur nature minoritaire ; et il me semble que c’est précisément à ce point que cela devient discutable.

Ce n’est pas qu’il ne me parait pas essentiel – c’était l’idée de Camus – de protéger les minorités malmenées par la majorité, ou une certaine marginalité écrasée par une norme liberticide – cela, en accord avec le principe de liberté. Quant à l’égalité, elle impose que les personnes minoritaires soient égales devant la loi aux tenants de la majorité, cette majorité ne pouvant opprimer la minorité. Mais il y a un écart considérable entre un « mouvement » de protection (des noirs dans un pays blanc, des musulmans dans un pays catholique, des femmes, partout où les hommes font la loi, donc partout, des homosexuels en Russie ou dans les États du Golfe) ; et une « idéologie » qui promeut les choix minoritaires, avec comme seule justification qu’elles soient minoritaires. Car, comme Balavoine chantait « qu’il ne suffit pas d’être pauvre pour être honnête », il ne suffit pas d’être minoritaire pour avoir raison, ou pour être en droit d’imposer sa vision du monde à une communauté nationale. Je n’ai jamais pensé qu’une majorité, du fait de son nombre, eusse forcément raison, ni même tort, ce qui constitue d’ailleurs toute la limite de la démocratie telle que nous l’entendons. Certaines minorités ont souvent raison contre la majorité, mais pas systématiquement ; et si ces minorités veulent vivre différemment, sans troubler l’ordre public qui est nécessairement celui de la majorité, alors elles doivent en avoir le droit, mais sans s’imposer. Et je remarquerai que s’il n’y a qu’une majorité, il y a toujours, dans le même temps, de nombreuses minorités, et toujours contradictoires.

Mais surtout, je pense que si s’ouvrir aux minorités, les comprendre, les respecter et les accepter tant qu’elles agissent dans le cadre de la loi, adhérer donc au mouvement Woke est essentiel ; faire notre leur idéologie, leur permettre de déroger à la loi commune et transformer ainsi le Woke en idéologie est une erreur. Oui ! le racisme doit être combattu, oui ! il faut faire notre maximum pour que les femmes soient égales aux hommes et aient les mêmes droits, oui ! il faut garantir la tolérance religieuse, oui ! chacun doit pouvoir revendiquer la sexualité qu’il souhaite vivre. Non ! aucune minorité ne peut exiger que la loi soit mise en conformité avec son idéologie. Et, s’il faut aller plus loin, je dirai que toute politique de discrimination positive, même si elle peut avoir quelques résultats de court terme, se révèle à plus long terme pour ce qu’elle est, une politique de ségrégation qui ruine le principe d’égalité des droits.

Et prenons garde aussi à ces dérives – puisque la woke attitude en est là, à ce point ou la démarche positive de défense des minorités se transforme en idéologie qui sacralise un fait identitaire, et où le politiquement correct risque d’adhérer à cette triste idéologie. Rien n’est sacré, mais tout est respectable ; et il n’appartient pas aux gens mis en cause de juger d’un éventuel manque de respect à leur égard, qu’il s’agisse de caricaturer le prophète de l’Islam, de se grimer en noir ou en femme, quand on est un homme blanc, ou qu’il s’agisse de prendre l’accent belge – une fois – québécois ou sénégalais – d’autres fois. C’est le bon sens qui doit permettre de comprendre l’intention : irrespect ou simple démarche éducative, artistique, politique ? méchanceté ou simple humour ? manque objectif de respect avec l’intention de provoquer ou mépriser, ou tout autre chose ?

Et puis, dernier point, l’idéologie woke serait moins problématique si elle ne faisait écho, et donc n’entretenait l’idéologie victimaire. Aujourd’hui, trop de gens se positionnent comme victime et sollicitent une reconnaissance de dette de l’État et surtout des droits singuliers qu’il faudrait leur accorder en guise de dédommagement. Cette posture de victime est nauséeuse. Je ne dis pas qu’un homme, une communauté ne doivent pas demander à la justice de lui, de leur faire droit pour avoir été outragés par un tiers ou par l’État qui doit le reconnaître. Mais si cette justice peut conduire à un dédommagement, elle ne peut ouvrir de droits singuliers.

Chacun est le produit d’une histoire, personnelle, familiale, nationale. Cette histoire est toujours complexe, parfois douloureuse. Au-delà de la juste revendication de cette mémoire, des réparations individuelles que la justice peut accorder, chacun doit assumer son histoire et ne saurait se complaire dans une posture de victime, avec ou sans le soutien d’un mouvement woke.

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