Le « je » et ses représentations

La philosophie qui, pour le dire dans les termes de Levinas est avant tout une optique[1], qui revendique comme outil d’analyse de ses représentations la logique déductive et comme méthode d’investigation sa capacité à poser un regard lucide et droit sur les choses, et qui ne peut donc procéder que par mise en doute – y compris, et surtout de toute forme de savoir apriorique –, puis reformulations et mises en perspectives, est nécessairement déconstructiviste – s’il m’est permis de détourner ce terme loin de l’architecture et hors de son contexte d’invention. Et c’est pourquoi le grand Nietzsche prétendait philosopher au marteau. On ne peut construire du neuf qu’après avoir fait table rase, ou avoir tenté de le faire au moins partiellement, car l’esprit de l’individu n’étant jamais, pas plus à sa naissance qu’après, dans cet état théorique de tabula rasa, on ne saurait lui retrouver une forme de virginité et pouvoir, comme nous y invite pourtant le philosophe indien Krishnamurti, « se libérer du connu ». Les bêtes noires du philosophe sont donc les fausses évidences, les certitudes admises comme telles, les consensus, les concepts considérés a priori comme prénotions, en d’autres termes le contenu psychologique de l’habitus. Le philosophe est donc un Janus dont les deux  visages sont celui de l’ignorant et celui du sage, et qui tiendrait d’une main les clés de la science des choses et de l’autre la verge de la morale. Ce philosophe idéalisé devrait se moquer des dogmes, fuir l’orthodoxie, comprendre qu’il n’a pas sa place dans l’institution, et n’être ni fondateur ni scholiaste ou simple adepte d’une doctrine sectaire ; et c’est pourquoi j’admire un Montaigne, solitaire dans sa tour, ou la singularité d’un Nietzsche. Son propos peut être outrancier – il l’est nécessairement quand il associe les préjugés de son temps à la moraline –, il ne peut jamais être définitif, fidèle à des idées qui se cherchent toujours. On le prétendra donc parfois, et souvent à raison, relativiste. Protagoras disait que « L’homme est la mesure de toutes choses, pour celles qui sont, de leur existence ; pour celles qui ne sont pas, de leur non-existence ». Que veut donc dire l’ancien portefaix du port d’Abdère (selon Diogène Laërce) ? Que toute vérité est subjective, et ne peut être objectivée, relativement, que par une tradition. Epictète, qui n’était pas sophiste, lui, mais stoïcien (l’un des derniers consistants avec Marc Aurèle), dit qu’il faut regarder le bien comme « La droiture de la personne et le bon usage des représentations ». La question serait donc moins la justesse de la représentation que l’usage, bon ou mauvais, que l’on peut en faire. La réalité humaine se réduit donc toujours à l’idée que l’on s’en fait, singulièrement ou collectivement. Et si la question de la vérité ne se pose pas pour qui suit et Protagoras et Epictète, c’est bien ici, pour ce dernier, l’honnêteté qui fait vertu, et qui constitue une forme de vérité morale. Mais tirons encore un peu le fil de la pensée de l’ancien esclave d’Epaphrodite, qui, lui, nous invite à l’indifférence vis-à-vis de ce qui ne dépend pas de nous – un hors champ moral –, et à porter notre attention sur ce qui dépend de nous, c’est-à-dire, justement, nos représentations, et à en faire le bon usage, c’est-à-dire conforme à la nature. C’est évidemment un peu court… Et d’autant plus qu’il ne fonde ce bien que sur des a priori innés. Comment trancher si simplement ? Nos représentations dépendent-elles de nous, ou du moins dans quelles limites ?

Et notre volonté, de quoi dépend-t-elle ? D’une représentation ou de bien d’autres choses… Et ce « nous » existe-il, ou n’est-il pas plutôt introuvable ? J’entends souvent cette formule, avec beaucoup d’agacement : « Il ne tient qu’à vous. » ; ou encore : « Il vous faut trouver en vous, la force de … ». Qui est ce « vous » interpellé ainsi ? Où puis-je le rencontrer, le presser, le mettre devant ses responsabilités ? Comment puis-je lui parler ? Pourquoi une chose si facile pour l’un, est-elle impossible à l’autre ?

Il y a des raccourcis décidément trop simplistes : le « je » ou le « nous », la représentation, la volonté… ; et trop légers pour y fonder un système des devoirs. Comparant les « nous », ou les « eux », on juge souvent l’homme en fonction des circonstances et des épreuves : l’un fort et l’autre faible, l’un vertueux, l’autre lâche. Je conteste cette simple représentation pour avoir souvent constaté que « nous » sommes tous étonnamment faibles et tout à la fois forts, d’une manière surprenante et inattendue Car après avoir constaté la facilité avec laquelle le fort surmonte certains obstacles devant lesquels le faible reste irrésolu ou impuissant, je vois souvent sur d’autres sujets le fort perdu devant ce qui lui parait alors insurmontable, mais si facile au faible qui prend alors sa revanche. Il n’y a donc aucune difficulté objectivable, et la question posée n’est pas de trouver en soi les forces proportionnées. Il n’y a que des problématiques subjectives, et face à certaines de ces difficultés qui peuvent paraitre dérisoires à qui juge sans connaitre, il est souvent inutile de chercher en soi le courage pour les affronter. Ce courage n’y est pas, et il me parait injuste d’en juger au prétexte que d’autres le possèdent. Revenons, pour prolonger une chronique précédente (celle du 25 juillet), sur cette proposition bien trop simple à mon gout de ne nous inquiéter que de ce qui dépend de nous. Où est ce nous ? Est-il substantiel ou essentiel ?

Il me semble que ce « je » est un nœud, la rencontre incarnée d’une conscience et d’une volition. Le « je » procède donc, de manière singulière, c’est-à-dire autonomisée, de la conscience représentative des mondes sensible et spirituel, ainsi que d’une capacité à vouloir par soi, et pour soi. Il est ici déterminé mais non déterminant. Mais déterminé par quoi donc ? Par des circonstances, un corps, une histoire… Qui pourra me convaincre que le « je », dont je ne conteste pas l’existence, est un être qui précède ou prolonge la simple étance contingente, alors que mon intuition me porterait à le voir comme un nœud, une occasion, un peu comme ces points de rencontre marqués au sol à l’attention des usagers des espaces publics trop grands pour ne pas s’y perdre. Ils n’existent que pour et par la rencontre qu’ils permettent ; mais dès que les personnes qui s’y sont retrouvées ont tourné les talons, ils ne sont plus que simple et dérisoire marque au sol, une empreinte, un souvenir – les retrouvailles se sont nouées, puis se sont dénouées. J’entends bien que cet espoir de l’existence d’un être assez précieux pour prétendre à une forme de pérennité est notre seule richesse et que toutes les religions du monde n’ont pas d’autre métaphysique à nous proposer que celle qui consiste à nous rendre cet espoir que notre quotidien s’ingénie à ruiner, suivant l’un des principes cosmogoniques de l’univers qui sera l’objet d’une prochaine chronique du philosophe empêché : le principe d’ironie.



[1]. Dans Totalité et infini. Et il rajoute une optique spirituelle.

One comment on “Le « je » et ses représentations

  1. Je ne pense pas qu’un écrivain doive apprendre quelque chose à ses lecteurs, au sens factuel, évènementiel. Il se peut qu’il le fasse, par le travers, parfois avec érudition même (à cet égard, Kundera, oui). Mais ce qui m’importe, c’est son imaginaire qui travaille le mien comme un levain, nous révélant quelque chose de moi et des autres, de lui aussi, tout un monde.

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