Oui, l’amour…

Tantôt, je voulais vous parler d’amour, mais sans doute n’étais-je pas prêt ; ou peut-être ai-je senti que c’était vous qui ne l’étiez pas, trop affairé à construire d’autres châteaux de sable, l’esprit alangui et le corps ramolli par la vacuité estivale ; et comme il faut parfois trouver des subterfuges, nous avons alors parlé d’autre chose. Et puis, écoutant Brassens comme personne ne le fait plus – sur un tourne-disque –, le souvenir mélodieux d’une poésie d’Aragon m’est revenu : « il n’y a pas d’amour heureux » – magnifique texte d’Aragon, amant comblé d’Elsa et immense poète, mais si peu lucide – j’ai eu l’envie de revenir à cette chronique annoncée devant laquelle j’avais hésité. Je crains qu’Aragon, si grand poète soit-il, ne se soit toujours trompé, et sur l’amour et sur le reste. Il n’y a d’amour qu’heureux, car amour et bonheur, c’est un peu la même chose, une expérience de communion et de complétude ; et j’imagine mal, on m’excusera de la platitude, un bonheur sans amour. Et je ne parle pas du désir, autre sujet si controversé.

Si d’autres ont chanté que « les histoires d’amour finissent toujours mal », c’est simplement qu’elles finissent, nécessairement ; et ne confondons pas l’amour et les histoires d‘amour, le bonheur et la vie, ou encore le voleur et le vol. Qui oserait chanter que la vie est une histoire qui finit toujours mal ? Elle finit, voilà tout. Mais comment être heureux à l’idée que ce tout finit un jour, à jamais ? Jamais, toujours, voilà bien les mots de l’amour.

 

Cherchant dans une chronique précédente à définir le bonheur, je disais avec ces mots ou d’autres que c’était un état de conscience sans contradiction, c’est-à-dire sans peurs, sans aliénation. C’est bien ce sentiment puissant, jubilatoire, de plénitude ; un sentiment si rare et si précieux de vivre en accord avec soi-même, avec ses valeurs les plus ancrées ; vivre la liberté de son corps et de son esprit dans leur plénitude vivante, palpitante ; et s’en trouver comblé au point d’en remercier un dieu auquel on ne croit pas et qu’on nommera fatum. L’homme accompli est nécessairement heureux, en ce qu’il atteint cet état d’harmonie, de communion avec lui-même ; d’autres parleront d’éveil. Être pleinement et précisément socialement, ce que l’on est, et en jouir sans contraintes, dans sa communauté. Une ambition sans doute égoïste, même si « La quête du bonheur est le seul but moral de l’homme ». Mais je n’avais pas utilisé alors le terme d’amour. Pourtant, il y a bien dans l’amour cette dimension de communion sereine, doublé du sentiment de plénitude.

Peut-on accéder à cet état de communion sereine, seul, communion avec soi-même ? autrement dit, peut-on s’aimer soi-même, non pas de manière narcissique, mais plutôt solipsiste ? La philosophie n’existerait pas sans ce projet de trouver son bonheur, d’accéder à une vie heureuse ; et chaque école a proposé sa méthode, sans toujours se rendre compte que cette méthode ne visait qu’à trouver un bonheur conforme à ce que le maître considérait être le bonheur et qui n’était que son idéal de bonheur en référence à ses propres valeurs. Mais toute la philosophie nous enseigne néanmoins, comme voie, de nous suffire à nous-mêmes, donc de s’aimer. Mais de se suffire à soi-même à être comblé de ce que l’on est, il y a un pas. Il n’empêche, si l’amour est le premier (dans les deux sens du terme) pas vers le bonheur, et si l’amour est communion, alors il doit être vertueux de s’aimer soi-même. Mais sans doute est-ce la voie la plus difficile.

L’homme religieux a fait un autre choix ; est-ce bien un choix ? : de communier avec l’être suprême qui est aussi ce que lui n’est pas, ce qu’il n’a pas la capacité à devenir. Et son amour, son bonheur, sont éternels. Et les religions l’ont bien compris et ne prospèrent que sur cette idée d’un amour sublime, éternel, une communion à nulle autre pareille, au-delà même de la vie. Une histoire d’amour qui se terminerait bien, ou plus justement qui ne se terminerait jamais. Est-ce à dire que l’homme religieux aime Dieu, car il ne s’aime pas ; qu’à défaut d’amour terrestre, lui reste la jouissance de s’humilier devant son créateur, le cilice de fer ceint autour des seins, ou de la taille ? Mortification et masochisme sont les deux perversions de l’amour.

Quitte à entrer en religion, je préfère encore les panthéistes, amoureux du tout et en communion avec la nature. Il y a chez Jésus un peu de cette dimension d’un amour du tout, donc sans objet précis. Mais pas vraiment, car je me demande si l’amour christique n’est pas l’amour de l’amour, un amour désincarné, inhumain.

Pour les autres, pour la plupart d’entre nous, reste à espérer vivre cette communion avec un autre soi-même, révélé par une épiphanie contingente, vulgaire, mais rare ; et si l’accord improbable des âmes suffit à sceller cette communion, l’emboitement des corps réalise parfois cette fusion sur le plan mécanique. Car le plaisir des corps n’est pas nécessaire à l’amour, mais si le bonheur, c’est la quintessence de la vie, si érotiser la vie est une façon de la mieux vivre, alors l’érotisme ne peut que sublimer l’amour et les sens ajouter au plaisir de se savoir combler. Et l’amour est bonheur tant que l’amour dure, c’est-à-dire tant que la communion existe, et l’amour meurt avec la désunion des âmes, reste alors le chagrin, le regret ou le ressentiment, mais ces sentiments ne sont plus de l’amour ; l’amour dure, tant que l’être aimé, en qui l’amant a projeté son essence, ne déçoit pas. Et de ce point de vue, parce qu’il se tait et est, par nature, impénétrable, Dieu ne déçoit pas. Aimer, c’est toujours communier et si être amoureux, c’est se projeter, aimer c’est idéaliser avant que de communier avec cet idéal. Et c’est sans doute le seul vrai remède à la solitude.

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