Prénotions sensibles et critères de vérité

Au-delà d’un jeu de mots un peu facile qui ne voudrait pourtant pas trop concéder à l’air du temps, me définir et me prétendre philosophant mescréant est suffisamment essentiel à ma démarche pour que j’y revienne à nouveau. Tout d’abord, il n’y a de philosophie qu’existentialiste – Nietzsche disait que toute philosophie est la confession d’un corps, et c’est souvent la confession d’un corps qui souffre, et l’exprimant ainsi, je considère que l’âme est une production du corps, ou du moins lui est trop intimement liée, pour que l’on puisse distinguer (délier) les deux choses ; et j’aime la philosophie, même si je conviens que l’exercice est un peu vain, et  que toute prétention à une forme de sagesse est proprement ridicule. Mais, et c’est  peut-être le plus grand de ses mérites, ou du moins la plus utile de ses leçons, elle enseigne une dialectique capable de répondre aux rhétoriques les plus perverses et de démonter les sophismes les plus en usage. Et de ce point de vue la philosophie antique nous propose encore toutes les leçons indispensables, essentielles au petit philosophe – on parlerait aujourd’hui de boite à outils pour une boite à outils conceptuels.

Par ailleurs, je manque de foi – comme certains manquent d’argent ou de gasoil ; et partant, s’il ne m’est pas possible de rejoindre une église de croyants-dieu, l’appartenance à une école philosophique, voire à un parti politique, me parait tout aussi problématique ; même si, à défaut d’adhérer ici ou là, je peux me sentir très loin – et l’affirmer ainsi à telle occasion – de telle famille engagée. Sur le plan philosophique, je ne saurais donc pas plus me définir comme sectateur de l’Académie que du Jardin, même si je me sens plus proche du matérialisme des seconds que de l’idéalisme des premiers, mais je peux, selon les thématiques sur la table, avouer mes sympathies, soit pour les épicuriens, soit pour les stoïciens, les pyrrhoniens, voire les cyniques. D’ailleurs, chaque école s’est construite en dissidence, c’est-à-dire dans le prolongement d’une autre : Epicure doit beaucoup à l’atomiste abdéritain de Démocrite, dont le secrétaire Protagoras fonde l’école sophiste ; Aristote quitte l’Académie pour créer le Lycée ; Zénon de Kition est d’abord cynique à Athènes, disciple de Crates, avant de créer son école sous le portique peint, la Stoa poikilê. Traditionnellement, la philosophie antique investissait trois domaines spéculatifs sensés couvrir l’essentiel de la connaissance : physique, morale, dialectique. Chacun, philosophant, peut donc ainsi se sentir proche et se revendiquer de la métaphysique épicurienne, de la vertu stoïcienne, et de la logique aristotélicienne. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire par exemple Marc Aurèle, éminent stoïcien, pour trouver dans « Ses pensées » des professions de foi épicuriennes. Je n’en cite qu’une, sur la mort : « La mort n’est rien que la dissolution des éléments dont tout être vivant se compose ; mais s’il n’y a rien de redoutable pour les éléments à se transformer continuellement, pourquoi craindrait-on le changement et la dissolution totale ? »[1]. Mais si l’on devait prendre un autre exemple plus contemporain, quitte à prendre le risque de passer pour un citateur convulsif, on pourrait évoquer l’iréniste Rousseau, naturaliste proche des pensées pré-chrétiennes, tout à la fois très épicurien (céder aux seuls besoins naturels et nécessaires) et parfaitement stoïcien (le souverain bien est la vertu). La thèse d’un Rousseau stoïcien, si elle n’a pas encore été écrite mériterait de l’être. Citons par exemple cette recommandation faite à Émile et tirée de son « Essai sur l’Éducation » : « N’attends pas de moi de longs préceptes de morale ; je n’en ai qu’un seul à te donner, et celui-là comprend tous les autres. Sois homme ; retire ton cœur dans les bornes de ta condition. Étudies et connais ces bornes… Les seuls biens dont la privation coûte sont ceux auxquels on croit avoir droit ». Cette idée d’accepter son destin, d’un amor fati, pour le dire en terme nietzschéen, est très stoïcienne. Sur un autre registre, plus proche d’un propos du jour vers lequel je chemine gentiment, et qui a pour double objet, la foi et la certitude, autrement dit le critère de vérité, on pourrait mettre en parallèle ou superposer comme identiques deux citations : Rousseau écrit « Jamais la nature ne nous trompe ; c’est toujours nous qui nous trompons » ; Aétius écrit « Les sensations sont toutes vraies, tandis qu’il y a des représentations vraies et d’autres fausses »[2]. Mais je pourrais trouver bien d’autres exemples, si je n’avais pas peur de lasser.

Revenons donc à l’homme de peu de foi qui tire sa pensée du jour, comme on étire ses muscles au levé. Je devrais, en toute logique sectaire, en appeler plus souvent à Pyrrhon qu’à Zénon, et m’affirmer philosophiquement plus sceptique que stoïcien.  Mais, faute peut-être de bien connaitre la philosophie sceptique, je cite plus souvent Epictète ou Marc Aurèle, Cicéron ou Sénèque, que les tenants du pyrrhonisme. Il est par contre difficile de citer les premier stoïciens, car nous ne disposons plus d’aucun texte. Zénon crée le portique en 301 avant J.C. Il ne nous reste aucune trace physique de son enseignement. Le premier scholarque de l’école, Cléanthe, ne laisse rien, et seuls les titres de certains de ses textes nous sont connus. Chrysippe qui lui succède relativement tardivement, aurait composé, selon Diogène Laërce, 705 traités, pour une part importante des traités de dialectique. Son apport fût probablement considérable, et les sectateurs du portique avaient l’habitude de dire, que sans Chrysippe, le stoïcisme n’existerait pas. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Rien, ou presque. Des fragments, et des commentaires, ici ou là. Et cette difficulté, qui est commune à toutes les pensées antiques, est encore augmentée de plusieurs faits. Certaines citations de textes du second scholarque sont reprises par des auteurs qui « écrivent contre » et peuvent probablement déformer et la pensée et les citations. La langue de rédaction de ces textes a considérablement évolué, et les stoïciens ont largement participé à cette évolution sémantique, en précisant, modifiant, ou inventant pour supporter leurs concepts des mots ou des sens nouveaux. Il suffit, pour prendre la mesure de cette difficulté, de relire Montaigne ou La Boétie dans leur langue, et de mesurer l’écart d’avec celle d’aujourd’hui –  Ils ne sont pourtant pas plus éloignés de nous (quatre siècles), que Zénon de Marc Aurèle.

Chrysippe reste donc  dans l’histoire des idées, celui qui développe la dialectique stoïcienne, c’est-à-dire, non pas la stricte logique comme outil d’accession à la vérité, mais l’art de discourir justement, pour convaincre de ses opinions. Logique et dialectique sont donc proches, étant pareillement discours vrais, et non sophistiques, mais l’un l’est pas ses fins, l’autre par ses moyens. La dialectique, qui est science du raisonnement démonstratif, utilise donc la logique syllogistique, mais reste le développement d’une opinion. En effet, Chrysippe considère qu’il y a des « notions communes », ou « notions naturelles »  qui, non seulement n’ont pas à être démontrées, mais permettent de faire socle à tout raisonnement. Et c’est en raison d’une sensibilité particulière – ou peut-être d’une certaine lucidité – à ce point de fragilité du raisonnement, insoluble par la recherche philosophique, que le philosophe mescréant manque de foi.

Les stoïciens inaugurent donc cette idée de prénotions, voyant bien que toute pensée ne peut se dérouler qu’à partir d’un point de départ, d’une assertion que l’on peut considérer comme hypothétique ou axiomatique, mais que l’on pose comme apodictique. Par exemple, l’idée que la nature dit la vérité des choses, qu’existent des notions naturelles du bien et du juste, ou encore l’existence des dieux ou la survivance de l’âme. Et la philosophie, ne disposant comme outil dialectique que de la logique, et laissant la rhétorique aux religieux, n’a jamais su apporter la preuve de la vérité de ces prénotions. Le mescréant, soit qu’il ait un esprit trop rétif, soit qu’il l’ait trop paresseux, n’a pu résoudre cela. Mais quel autre philosophe a pu y apporter une réponse claire ? La question du « je » est de cette nature. C’est la première. Comment imaginer penser sans préalablement admettre être ? Mais cette prénotion de l’existence de soi peut-elle être démontrée ? Descartes s’y est attelé de manière peu convaincante, aveuglé par sa conviction d’être. Rousseau ne s’y attarde pas et déclare qu’il sent donc qu’il est[3]. Sur la question de l’existence de Dieu, et sans revenir sur les pseudos preuves de cette existence, chacun connait la formule de Voltaire : « L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait point d’horloger », mais Rousseau dit la même chose[4], et les stoïcien considéraient, de la même manière, que la conviction indiscutable de l’existence de Dieu procédait de l’observation de la nature. Epicure ne débat pas plus de la chose et convient sans s’y attarder que « Les dieux existent, nous en avons une connaissance évidente » – ce qui ne l’empêchait pas de croire les dieux matériels. Sur l’idée de bien et de mal, Rousseau considère que le meilleur des casuistes est notre conscience[5], et que cet œil intérieur nous permet d’accéder une vérité objective. Beaucoup d’autres philosophes ont considéré qu’existe une connaissance apriorique de certaines notions. Mais là où les stoïciens, grâce à Chrysippe, pour peu qu’on puisse le déduire des fragments et citations éparts qui lui sont attribués, me parait essentiel, c’est qu’il considère que ces prénotions ne sont pas innées, mais acquises par les sens ; alors que pour une partie essentielle des écoles philosophiques ces prénotions sont innées – c’est par exemple le cas de Kant qui pensait que certaines lois nous étaient connues a priori et de manière innée.

On ne saurait vivre, ou du moins penser, sans prénotions. Par exemple, l’idée que l’on existe dans un monde qui existe, et que nos questionnements ont un objet véritable. Nier cela, c’est considérer un néant absolu ; et ce néant nierait, de manière passive, par défaut d’être, tout : objets, pensées, perspective, dessin.

Et sur ce premier point, je trouve l’approche rousseauiste plus pertinente que celle de Descartes.  Je pense et je suis. Je suis car je sens que je suis. Et je sais que je pense, car ma pensée me permet de conceptualiser ma pensée et mon être pensant.

Mais d’autres vérités aussi, la connaissance des prénotions procède des sens, et si je défends cette idée simple mais forte c’est que je sais bien que les sens sont trompeurs et nous abusent parfois, en ce qu’ils nous conduisent à construire des représentations fausses. Et je conclurai sur un dernier point qui mériterait ici un plus long développement (que j’ai d’ailleurs fait ailleurs). On évoque traditionnellement nos cinq sens physiques ; d’une part odorat, ouïe et vue, qui sont les plus nobles, puis le goût et le toucher, le premier prolongeant l’odorat et le second la vue. Je pense que l’on doit rajouter, un sixième sens – mais peut-être aussi un septième et un huitième. Ce sixième est celui que je nomme intuition ; et qui peut prendre, suivant l’objet auquel il s’attache, plusieurs formes ; et je n’ai pas ici le temps d’évoquer l’intuition métaphysique. Je rends quand même hommage, avant de refermer cette rubrique, à Kant, que je cite peu, l’appréciant peu – peut-être est-il trop difficile pour moi ? Il professait dans ses cours de philosophie que « nous n’avons d’intuition que par les sens »[6].



[1]. Livre II

[2]. Aetius le doxographe est un écrivain grec du I ou IIe siècle de notre ère. Je trouve cette dernière citation, très stoïcienne, extraite de  Placita philosophorum, ouvrage que je ne connais pas, dans un livre d’Emile Bréhier sur l’ancien stoïcisme.

[3]. Il le dit en ces termes « J’existe et j’ai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la première vérité qui me frappe et à laquelle je suis forcé d’acquiescer ».

[4]. « J’aperçois Dieu partout dans ses œuvres ; je le sens en moi, je le vois tout autour de moi ; mais sitôt que je veux le contempler en lui-même, sitôt que je veux chercher où il est, ce qu’il est, quelle est sa substance, il m’échappe et mon esprit troublé n’aperçoit plus rien. »

[5]. « Je n’ai qu’à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que sens être mal est mal : le meilleur de tous les casuistes est la conscience. »

 

[6]. Il enseigna pendant 41 années (82 semestres) à l’université d’Albertina de Königsberg. Il y fut professeur ordinaire de métaphysique et de logique.

 

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