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Parlez-moi d’amour.

Aujourd’hui, temps gris. Il fait moche, et je me suis levé avec une bronchite. Je suis fatigué, et ne saurais dire si c’est mon âme ou mon corps qui est le plus rompu. Chienne de vie…

Ça ira probablement mieux demain, mais en attendant … Je me traine un peu d’un fauteuil à l’autre, prends un livre, l’abandonne sur le canapé. J’ouvre « les Echos » qui traine là, et mon esprit vide, las, sans doute plus masochiste que mélancolique, tombe sur un petit article titré « Vote de la loi sur le don de jours de repos pour enfant malade ». Je lis : « Le parlement a voté la loi, … Les sénateurs du groupe communiste, républicain et citoyen ont voté contre, déclarant « préférer une solidarité universelle » ». Chienne de vie… Les communistes ne changent pas, leurs réflexes totalitaires restent entiers.

« Une solidarité universelle » : Qu’est-ce que ça veut dire ? Je réfléchis, je cherche, je comprends sans comprendre ; sans doute à cause de cette novlangue politicienne …

Au moins trois choses me choquent, mais il en fallait si peu ce matin. Tout d’abord, cette confusion dommageable entre le don et la solidarité – invoquer cette dernière n’étant pas la réponse adaptée à la question du don. Ensuite, cette évidence malheureuse que le don, valeur antibourgeoise par excellence, est logiquement considérée par la classe politique comme antisociale. Enfin, cette idée totalitaire, funeste, que même dans le don, surtout dans le don, il faudrait un médiateur. Mais reprenons les choses dans l’ordre ?

Les concepts de don et de solidarité me semblent antinomique, car le don est gratuit, lui ; faute de quoi, ce n’est qu’une obligation règlementaire ou morale, ou bien c’est du troc. Et je pense que celui qui considère l’amour comme un investissement est encore très loin de l’amour. Par ailleurs, si aimer, donner, – les deux verbes s’équivalent dans la pratique de la chose – devient une obligation morale, il ne s’agit plus de don, car l’injonction – même morale  – disqualifie le don qui cesse, pour être obligé, d’être gratuit. En d’autres termes, celui qui est vertueux dans le but de gagner son salut, ne mérite pas au terme de sa vie d’entrer au paradis. Très différemment, l’idée de solidarité se constitue sur d’autres registres : la fraternité, l’entraide, le respect de l’autre. C’est une valeur magnifique. Mais qui peut concevoir que l’on aime – non pas d’un désir charnel, ou d’une fascination intellectuelle – un homme ou une femme qui n’est ni votre frère ou votre sœur, ni votre ami, ni une personne belle ou respectable, aimable ? Qui ne le conçoit pas, ne conçoit pas l’amour, et ne comprend rien au don. La solidarité n’est qu’une charité bien ordonnée, un acte dont on attend un profit personnel, au moins une valorisation personnelle.

Le don est une valeur antibourgeoise, ou, pour le dire autrement : La bourgeoisie c’est le refus du don. Raoul Vaneigem, aux livres desquels je suis abonné, écrit dans « Nous qui désirons sans fin » : « La civilisation marchande est fondée tout entière sur l’interdit de la gratuité ». Et corrélativement, il rajoute dans un autre ouvrage[1]« Il n’y a, pour fonder une réalité nouvelle, d’autre principe en l’occurrence que le don ». C’est une évidence : notre civilisation bourgeoise abhorre le don, donc l’amour qui est confiné au registre des idées, dans un au-delà dont on ne veut pas ici-bas, maintenant. Et si l’on peut rêver à une improbable révolution, il faudra, pour que cette révolution en soit réellement une, qu’elle libère l’homme, c’est-à-dire qu’elle mette un terme au marchandisage des relations, ce que j’appelle la prostitution, à la relation dominant/dominé, qu’elle ruine, par un processus de transvaluation, le pouvoir de l’argent, et qu’elle abolisse tous les processus de médiation, y compris sur le plan politique. Impossible programme. Sans doute, n’en sommes-nous pas là, mais la fièvre porte au délire. Car l’amour, c’est aussi la relation, puisque c’est le premier de ses trois modes ; et qui ne devient essence de la relation qu’à partir du moment où elle cesse d’être « médiatée », soit par un billet de banque ou une autre promesse plus ou moins fiduciaire, soit par un intérêt quelconque. Et quand le Parti Communiste évoque sa préférence pour une solidarité universelle, il entend bien défendre une solidarité encadrée par le système, et prend donc une position liberticide qui me révulse. Car la malédiction de nos libertés dans les sociétés modernes, c’est notre incapacité à conserver un espace d’autonomie, une capacité singulière, à donner, à aimer, sans que cet acte gratuit, soit approuvé ou désapprouvé, favorisé ou gêné, condamné ou félicité, encadré d’une manière ou de l’autre par l’Etat. Et les systèmes totalitaires ne peuvent accepter que les choses se fassent, sans eux, sans leur intervention de médiateur, sans leur jugement et leur sale petite morale. Même s’il s’agit d’amour, ils veulent tenir la chandelle, profiter de sa flamme chancelante comme un désir pour distinguer pornéïa, éros et agapè. Les pouvoirs, parce qu’ils sont des outils de domination, ne peuvent accepter le don, car le don c’est d’abord le refus de la médiation, et c’est le seul acte révolutionnaire qui soit. Seul le don est révolutionnaire, seul l’amour est révolutionnaire. Et si je conteste tant les religions – terminons par cela sans trop pousser les feux –, c’est moins que je rejette Dieu (ni Dieu ni maître comme disait l’autre), que je refuse toute médiation entre moi et le divin ; et si je déteste tant l’Etat, c’est qu’il est toujours le Grand Médiateur.

La question est donc, au bout du compte, celle de l’Autorité. Accepter qu’un salarié puisse donner un jour de repos à un collègue dont un enfant malade réclame sa présence, l’accepter sans que la loi s’en mêle, sans qu’elle lui dise ainsi le possible et l’interdit, donc le bien et le mal, c’est accepter que  cet acte compassionnel échappe à l’autorité de la loi, à son système de gestion, et donner au donneur cette autorité de disposer de lui, et de faire vivre sa morale singulière. Mais des hommes et des femmes politiques, et particulièrement le parti Communiste, n’acceptent pas que l’amour échappe à l’autorité de la loi. Où l’on voit que les vrais clivages politiques ne s’articulent pas où on penserait les trouver.

Et je termine en ouvrant le propos pour y revenir bientôt. Notre humanité a connu peu de révolutions, et ces révolutions ont été des ruptures de paradigme, ruptures épistémiques et axiologiques. Le fait chrétien est de ce point de vue central, et fonde l’occident chrétien ; et c’est pourquoi j’y reviens tant, avec trois personnages essentiels. Jésus prétendument de Nazareth, Paul de Tarse, et Augustin évêque d’Hippone. Le premier promeut l’amour comme horizon absolu – et évidement inaccessible – de la morale. Le second invente la religion que l’on sait qui va développer ses propres valeurs, qui sont nos valeurs occidentales : l’égalité, donc la démocratie, la soumission à l’ordre établi, la compassion, le mépris de soi, le gout morbide pour la mortification de la chair, la fascination pour le sexe. Le dernier invente l’homme singulier, préparant le cogito cartésien, donc invente la liberté, le respect de l’individu.