Zemmour ne peut gagner !

Nous serions, paraît-il, en période d’élection présidentielle ; un moment précieux et institutionnalisé pour débattre. Mais chacun, considérant cette élection déjà « pliée », préfère s’investir ailleurs. Tans pis pour les candidats condamnés à faire banquette pendant que le roi s’agite. Il serait nu si les médias ne lui taillaient pas quotidiennement le costume repassé de la fonction. Et si je pensais plus précisément à Éric Zemmour, c’est en retrouvant au plus haut de ma bibliothèque – on sait que les plus hautes étagères sont les moins visitées – un recueil de « Chants Populaires pour les Écoles », une édition de 1899 et qui porte à l’encre violette le sceau carré de « l’École annexe de l’École Normale d’Instituteurs de La Roche-sur-Yon ». Par quel hasard ?

J’ouvre, parcours et, à défaut de chantonner les partitions, lis la poésie de Maurice Bouchor – un Bouchor dont Wikipedia me confirme l’existence posthume. J’imagine donc que les vers qui suivent furent bien écrits il y a un peu plus d’un siècle pour être enseignés aux maîtres d’école afin qu’ils les fassent chanter par les gamins de la communale. Éric Zemmour en rêverait peut-être. Ce qui suit doit donc être lu à haute voix, si possible sur un air « provençal » – on peut s’isoler pour cela :

Gardons bien la mémoire

Des Celtes nos aïeux,

Qui dans les jours de gloire

Savaient mourir joyeux.

Ils ont fait trembler la terre

En poussant leur cri de guerre

Gloire aux vaillants du temps jadis.

Frères, soyons leurs dignes fils !

On peut alors reprendre sa respiration pour le couplet suivant – il y en a trois, mais je vous fais grâce du second – qui n’est pourtant pas des moindres.

Pour Jeanne la Lorraine

Ayons un cœur pieux ;

Bayard, Crillon, Turenne,

Soyez devant nos yeux !

Que la grande République

Nous inspire une âme antique !

Gloire aux vaillants du temps jadis !

Frères, soyons leurs dignes fils !

Que d’eaux sont passées sous les ponts de la République depuis lors ! On n’oserait plus dans nos écoles… Et pourtant, qu’y a-t-il de si choquant dans les six ou huit derniers vers ? Peut-être le refrain faisant peu de places aux sœurs et aux filles de Jeanne, la pieuse Lorraine. Mais tout cela est révolu et c’est moins, sous ma plume, jugement de valeur que simple constat. À l’époque où Bouchor versifiat, nos valeurs restaient « Travail, Famille, Patrie ». Les jeunes n’adhèrent plus à cela. Ils ont, selon la formule de Debray, cessé d’être des Gallo-Romains pour devenir des Gallo-Ricains et sont devenus sensibles au wokisme d’outre-Atlantique qui veut détruire la famille « traditionnelle ». Pour ce qu’il en est du travail, un sondage récent montre qu’à la question « le travail est-il important dans votre vie ? », les Français répondaient il y a 20 ans par l’affirmative à 70 % ; aujourd’hui ils ne sont plus que 19% à répondre de même. Quant au patriotisme, il faut être Ukrainien pour savoir encore ce que cela veut dire.

Tout ça pour dire que les électeurs d’Éric Zemmour sont probablement en voie de disparition ; les jeunes, formatés par le Marché et la Bureaucratie, sont d’une autre « race », comme on disait jadis.