Péché d’orgueil.

Aristote notait que l’homme étant un animal social et par ailleurs le seul doué de la parole pouvait se définir comme « animal politique » ; et il développe cette idée, trois siècles avant notre ère, dans un texte très connu sous le titre de « La politique »[1]. Qui peut pertinemment contester cette analyse ? Loin de ce désir, et cherchant sur un registre plus psychologique la meilleur définition possible de l’humain, ou du moins celle qui me parle le mieux, je dis, moi, que l’homme est un « animal orgueilleux ».

Évidemment, le don de la parole le distingue des autres êtres vivants, ainsi que, d’une manière induite, une conscience plus claire de lui et du monde, mais aussi l’humour, la sensibilité artistique et beaucoup d’autres choses, car décidément l’homme est singulier. Mais au-delà de tous ses attributs, son orgueil, parce qu’il en a un gros, me semble bien le caractériser. Et j’aime cette formule car elle hiérarchise les créations de la nature, classant l’homme à part, mais sans créer une hiérarchie morale si claire, car tout chez l’homme est ambiguë. L’homme ne peut être comparé à nul autre animal. Il fait la guerre et tue ses congénères sans réelle nécessité, abuse de sa force pour le simple plaisir d’en jouir, est capable de raser une cité, de supprimer un peuple, une race, par simple idéologie.

L’orgueil est le péché originel de l’humanité.  L’herméneutique judéo-chrétienne nous le signifie assez clairement. Regardons du côté de la Genèse. Adam et celle qui fut tirée de sa côte pour vivre à ses côtés, vivaient en paradis, c’est-à-dire en innocence, car l’éden[2]est par définition le lieu où le péché n’existe pas. Cette utopie n’est pas seulement une ou-topos métaphysique, une utopia, c’est aussi une uculpa. Le premier couple n’était donc pas, dans cet état édénique de leur enfance, un couple d’êtres humains, mais d’animaux, car comme eux, il ignorait les questions morales, et vivait donc dans un monde sensible et phénoménale, un monde de la connaissance sans vraiment de conscience. Si l’animal n’est pas « politique », c’est que la question morale ne l’affecte pas. Il tue pour se nourrir ou pour défendre ses petits, et si le chat torture la souris, il le fait par jeux mais sans aucune méchanceté. J’imagine bien qu’Eve fît de même avec son homme, sans méchanceté, lui disant que ce soir : « non, pas ce soir, j’ai la migraine … ». Le serpent qui symbolise ici la sagesse[3], et mal lui en prit, initiât le couple à la dialectique, et les ouvrit aux questions morales : il leur fit gouter le fruit « de l’arbre de la connaissance du bien et du mal ». Ils en mangèrent et « prirent conscience qu’ils étaient nus ». Par la sagesse, c’est-à-dire aussi par la ruse, ils accédèrent à ce que je nomme, paraphrasant Schopenhauer « le monde comme conscience du monde » –  « Leurs yeux à tous les deux s’ouvrirent », et ils découvrirent la faute et le remord. Ils devinrent homme et femme, et cessèrent d’être bêtes. Ils en goutèrent et virent qu’ils étaient nus. En effet l’homme est le seul animal à s’habiller, et la femme à suivre la mode. Et de ce changement de statut ontologique, ils en connurent un orgueil proprement humain – l’orgueil sans doute de pouvoir être jugés et de pouvoir juger (les animaux ne comparaitront pas lors du jugement dernier). Ce que le texte testamentaire ne dit pas, c’est que le premier couple cessa de manger, en toute innocence, ses enfants, et que ce fut le début de la prolifération gangréneuse de notre espèce sur notre planète. Car si nous devons honorer nos ancêtres ce sont moins Adam et Eve qui doivent l’être car ils furent d’abord des animaux que leurs enfants qui ne furent tout au long de leur vie de douleur que des hommes et des femmes, et qui commirent l’adultère et le meurtre, et connurent le remord et la mort.



[1]. « Toute cité est naturelle puisque les communautés antérieures [la famille, le village, les premières cités et les tribus soumises à un roi] dont elle procède le sont aussi.[…] Il est manifeste, à partir de cela, que la cité fait partie des choses naturelles, et que l’homme est un animal politique, et que celui qui est hors cité, naturellement bien sûr et non par le hasard des circonstances, est soit un être dégradé soit un être surhumain […].

[2]. Éden veut dire délice en Hébreux, et c’est vrai que vivre en ignorant la faute, c‘est-à-dire faire tout ce que l’on souhaite et peut faire sans le payer du remord, doit être un vrai délice.

[3]. Dans l’astrologie chinoise, le Serpent est symboliquement associé à la sagesse, la culture, la réflexion, la créativité, la connaissance de soi…

Assumons le capitalisme.

Peut-on combattre le capitalisme pour ce qu’il est, contester radicalement son existence, ou même ce que l’on nomme le Marché ? Évidemment non, pas plus que l’on ne peut éradiquer la pluie ou la bêtise humaine ; mais on peut toujours s’interroger sur sa nature profonde. Et il reste possible de contester sa prévalence en politique ou d’en évaluer les effets sur notre vie, et salutaire d’en corriger ses effets les plus problématiques – selon que l’on considère le capitalisme comme la pluie, la bêtise humaine, ou encore comme la peste. Mais depuis que l’homme fait société, il vit dans une économie capitaliste, et est confronté, par le jeu de la rareté et de l’abondance des biens, au Marché. Et je crains fort que nous ne soyons pas au crépuscule de ce qu’Edgar Morin appelle le moyen-âge de l’humanité, à l’aube de ce temps nouveau de la réalisation de « l’homme total »[1] dont Marx rêvait ; car il faudrait alors renoncer au capitalisme, c’est-à-dire, cesser de considérer le travail comme une valeur.

On ne peut évidemment pas réduire le capitalisme au troc, mais on le voit naître dès que l’évolution humaine permet à l’homme de dépasser le stade premier de l’économie de subsistance. Car si le troc est une des conditions de sa subsistance, un simple moyen d’améliorer sa survie, l’accumulation de biens ayant une valeur d’échange et constituant un capital, est la condition d’existence d’un capitalisme qui s’invente donc tôt dans l’histoire humaine. Mais il ne prend sa vraie nature qu’à partir du moment où, entre le producteur de biens qu’il cueille, capture, façonne, et amasse, et les consommateurs auxquels il les cède, s’intercale un exploitant-gestionnaire que l’on peut qualifier de capitaliste. Le capitalisme s’invente donc dès que les conditions de vie permettent de dépasser l’économie de subsistance, et il se développe dès qu’apparaissent des capitalistes exploitant des producteurs, transformant pour leur compte des biens d’usage en biens d’échange, les écoulant sur un marché que le jeu de l’offre et de la demande crée et structure, et gère ainsi un flux de richesse. Le capitaliste est l’ordonnateur de ce flux.

On ne peut donc dissocier l’émergence et le développement du capitalisme, c’est-à-dire de l’économie de marché, de l’évolution des sociétés humaines, et sans avoir peur de plagier le Général Clausewitz, je dirais que le capitalisme c’est un peu la continuation de la guerre par d’autres moyens, ou plus justement du vol par des moyens légaux, c’est-à-dire, pour le signifier en termes nietzschéens, la fin de l’aristocratie et l’avènement de la bourgeoisie. Tant que l’individu peut accroitre ses biens, quitte à en jouir jusqu’au dégout (ce que l’on nomme décadence), par le vol, la guerre, le pillage, le viol, c’est-à-dire d’une manière aristocratique, il peut mépriser et la loi et l’économie de marché. S’il veut s’enrichir, c’est-à-dire chercher la même fin (de jouissance, donc d’aliénation) par d’autres moyens, mais sans céder à l’arrogant arbitraire féodal, il lui faut accepter et utiliser les outils subtils et pervers d’instrumentalisation de la bourgeoisie. Et cette identité de but aux formes stratégiques opposées entre vol et troc, entre commerce et guerre, se révèle dans les mots pour le dire, et se décline dans tout le champ sémantique (campagnes, conquêtes, …). Le capitalisme n’est donc, de ce point de vue, que l’expression naturelle de nos pulsions : « potentia » selon Spinoza, « vouloir vivre » schopenhauerien, « volonté de puissance » nietzschéenne, … désir, orgueil, … Le capitalisme n’est donc qu’un substitut à la violence aristocratique[2], un régime légalisé dont la loi première est la propriété privée, valeur éminemment bourgeoise, comme le travail, et qui sont toutes les deux et pareillement de nécessaires substituts bourgeois au droit du sang (dont les figures archétypales sont le servage et le droit de cuissage), et à l’oisiveté aristocratique promue comme valeur. Il ne faut donc pas voir comme un hasard que la propriété privée soit reconnue par notre Déclaration (bourgeoise, antiaristocratique) des Droits de l’Homme et du Citoyen de 89, et soit posée comme le second des quatre droits naturels imprescriptibles de l’homme. Cette déclaration cèle la victoire de la bourgeoisie sur l’aristocratie : liberté, propriété privée, sureté, et droit de s’opposer à l’arbitraire[3], c’est-à-dire, refus des « droits » aristocratiques ; et permet cette expansion tentaculaire et totalisante du capitalisme. Il n’y aurait pas de capitalisme sans propriété privée (individuelle ou collective), car vendre un bien c’est céder une propriété (de la chose ou de l’usage de la chose) ; et sans argent pour étalonner la valeur d’échange. Mais d’autres inventions furent déterminantes : le silo à grain[4], la charrue, le creuset, le moulin ou le pressoir, le rouet et le métier à tisser, la machine à vapeur, …

Mais, relisant ce début de chronique, je vois bien que certains lecteurs pressés pourraient en conclure que je dénonce ici et le capitalisme et la propriété privée, et que d’autres penseront inversement que je les défends. Ce n’est pas mon propos. J’en appelle, sans guère d’illusions, au dépassement du capitalisme, et à un juste équilibre entre propriétés privées et biens collectifs ; des biens collectifs dont la jouissance ne saurait être confisquée, sur le modèle soviétique, par le pouvoir en place[5], ou gérés sous le statut de biens privés appartenant à l’État.

Concluons sur d’autres perspectives. Le capitalisme s’est toujours adapté et on ne peut considérer pareillement un premier capitalisme artisanal – l’échange de poteries, de bijoux, d’armes forgées –, un capitalisme de ressources – matériaux précieux ou rares (or, bois, ambre, pierres…) –, ou alimentaires (blé, huile, vin, épices), le capitalisme industriel, et le capitalisme financier.

Si les premiers capitalismes étaient des « capitalismes de nature » et exploitaient principalement les ressources naturelles (on produisait d’abord pour soi, puis on troquait ses excédents), le capitalisme industriel qui, bien sûr, a  exigé de la terre qu’elle lui fournisse son bois, ses minerais, puis son pétrole, a surtout exploité l’homme. Quant au capitalisme financier, il n’a plus besoin ni de la nature ni de l’homme. Il y a donc des différences de nature entre une économie de marché qui exploite la nature, la domestique, l’humanisme, mais garantit son maintien en état de produire, et une économie industrielle qui exploite l’homme, le domestique en le transformant en animal de rente, mais a, malgré tout, toujours besoin de lui ; en méprisant par contre et détruisant la nature. Quant à l’économie financière, non seulement elle ne s’intéresse plus à l’industrie – on est passé d’une industrie « fabless » à plus d’industrie du tout (au moins en occident) –, mais elle n’a plus besoin de l’homme et peut décider dans sa logique interne de détruire l’homme pour augmenter le profit.

Mais l’histoire n’est pas écrite, et il nous encore quelques possibilité – possibilités que notre classe politique bourgeoise et ploutocratique de gauche comme de droite, ne semble pas prête à saisir –, de hiérarchiser, entre nature, homme et argent. Cela pourrait passer à la fois par une autre écologie et par un humanisme dont l’aristocratie consisterait à renoncer aux rapports dominants-dominés.



[1]. Dans ses œuvres de jeunesse (le manuscrit de 1844), Marx traite de sa vision de l’homme, en développant un concept repris à Charles Fourier et Feuerbach : l’Homme Total ; c’est-à-dire, non pas seulement un être générique, mais un être construit et accomplit par ses relations sociales. La société devenant le cadre naturel de l’accomplissement de l’homme, le cadre nécessaire à la révélation de son humanité.

[2]. On pourrait, mais ce serait un peu court, parler d’une substitution de l’intelligence industrieuse, à la force virile ; mais ce serait feindre d’ignorer que l’un et l’autre ne s’excluent pas.

[3]. Article II de la Déclaration d’août 89 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression.

[4]. Qui ne se souvient de cette histoire de la Genèse, premier livre du pentateuque, quand Joseph, interprétant le rêve du Pharaon (la vision de sept vaches grasses, puis de sept vaches maigres) le convint de profiter de sept bonnes récoltes pour stocker du blé, et faire ainsi face aux sept années de disettes qui ne manqueront pas de suivre. C’est bien là une illustration d’un capitalisme d’État, d’une gestion de stock, qui permet de spéculer sur les cours du blé.

[5]. J’ai toujours été choqué que les parcs des préfectures qui, en général sont très beaux, soient fermés au public, alors qu’ils devraient être propriété collectives.

Confession d’un obsédé de la quête.

Aujourd’hui, samedi, jour de sabbat. Je ne devrais pas écrire …

Hier, je ne suis pas allé à la Mosquée ; aujourd’hui, on ne me verra pas au Temple dont les portes me sont fermées bien que je sois circoncis ; demain, je n’irai pas chanter à l’Église et me recueillir à Notre Dame La Blanche[1]. J’ai brulé ma robe safran par dépit et je suis fâché, il y a déjà longtemps, avec les Témoins de Jéhovah. Qu’importe, je resterai à la maison à lire mon Tao, où j’irai me promener en forêt de Brocéliande dans l’espoir d’y rencontrer Merlin, enfin délivré du sortilège de Viviane.

Car je crois en Dieu. Du moins je crois croire, quelquefois, mais désespérément, au moins chaque fois que le doute en moi reflue, comme une vague reprise par la mer après avoir mouillé la plage et ruiné quelques châteaux de sable que mon âme d’enfant reconstruira ; mais je confesse ne pas avoir l’esprit religieux. Nietzsche écrit que « dans toute religion l’homme religieux est une exception »[2]. Krishnamurti écrit exactement la même chose. Et je n’oublie pas que l’inquisition catholique brula les hommes et les femmes authentiquement religieux (ceux qui se reconnurent dans le mouvement du libre-esprit, (pas seulement les béguins et les béguines, Bruno, tant d’autres – il s’en fallut de si peu pour Eckhart).

Reconnaissons donc que je n’ai pas l’esprit de religion, l’esprit d’orthodoxie comme aurait dit Grenier. Pourtant, j’ai lu la Bible et j’en ai travaillé particulièrement certains textes, pendant peut-être une année, en recevant chez moi, très régulièrement, deux témoins de Jéhovah, prosélytes de leur religion mal comprise ; mais nous nous sommes fâchés – j’avais un esprit trop obtus, trop tortu, un esprit trop contourné. Et je voyais bien qu’on peut faire dire à ces textes tout et son contraire et que personne ne s’en prive ; et de quelle bible parle-t-on ? De la Thora, de la Septante, de la Vulgate rédigée par Saint Jérôme et  retraduite partiellement par Erasme qui, comme tous les intellectuels de son époque, connaissait et le grec et le latin, mais aussi l’hébreu ? Quand Pascal cite l’Ancien Testament dans « Les Pensées », et que je compare le sens qu’il nous livre avec le texte de mes deux bibles – la première aujourd’hui trop annotée, et une plus récente –, je constate que Pascal m’en dit une chose et que j’en comprends une autre. Freud, philosophe juif, vaguement thérapeute et probablement lui-même névrosé psychopathe, nous dit[3] que la religion mosaïque est un syncrétisme, et que ce texte sacré confesse deux dieux, l’un colère, et l’autre d’amour. J’ai bien peur que feuilleter cet ouvrage qui longtemps ne m’a pas quitté, c’est un peu comme de jouer à la roulette : un coup, on tombe sur les rouges, un coup sur les noirs, un coup c’est oui, un coup c’est non. J’ai lu les évangiles avec admiration, et l’apocalypse de Jean pour le fun. Que n’a-t-on inventé une religion du fils de l’homme ? Cette religion existe, comme un corps non constitué, non incarné. Rousseau en parle comme de la religion naturelle[4] (ou comme « la religion de l’Évangile »), et j’imagine que la confession du vicaire savoyard est d’abord la sienne[5]. Mais c’est Paul qui s’est saisi de cette belle opportunité. La religion paulinienne est un scandale. Il suffit de relire les Épitres. Paul fait peur ; et pour prolonger cette remarque, c’est encore Krishnamurti qui me prête ses aphorismes : De Jésus, je dirais « l’amour n’a pas d’objet »[6] ; de Paul, «  Pratiquer l’humilité, c’est cultiver l’orgueil »[7]. Mais je n’ai pas voulu en rester là. J’ai lu Augustin, pas tout évidemment, mais la « Cité de Dieu » et certaines « Confessions », et j’entends bien m’attaquer prochainement aux « Soliloques », au « Manuel » et aux « Méditations », dont j’ai trouvé une vielle collection – datant de 1823 – un peu mangée par les vers. J’ai failli pleurer avec lui, et avec son ami Alypius au récit de sa révélation à la lecture d’un texte de Paul (« tolle lege – Prends, lis ! »). J’y ai reconnu une belle intelligence, une extraordinaire sensibilité, un goût non consommé de la philosophie, mais aussi trop d’énormités, de bondieuseries et de partis-pris que le nazaréen n’aurait pu cautionnés.

Je suis parti courageusement à la recherche des preuves de l’existence de Dieu, en lisant Thomas d’Aquin ; 10 ans pour écrire la somme théologique. Je n’en ai lu qu’une petite partie pour y trouver ce que j’y cherchais, car c’est une littérature qui gave. Je n’en ai rien retenu. Les fameuses preuves sont des fumisteries, presque aussi risible que celles que Descartes propose dans ses méditations philosophiques ; relisez la cinquième… C’est à se tordre, si peu cartésien. J’ai ouvert une traduction française du Coran et j’ai lu, avec attention, application. C’est une compilation mal foutue, peu inspirée, très datée. Chacun y trouvera ce qu’il souhaite y trouver. Cela m’a gavé, aussi, encore… J’ai lu avec plus de plaisir la légende de Gilgamesh, antérieure aux récits des textes vétérotestamentaires : texte fascinant qu’on ne peut ignorer. J’ai lu avec intérêt le livre des morts de l’ancienne Égypte.  Je ne me suis pas encore aventuré dans les Upanishads – même si mon amour pour Schopenhauer m’y invite –, car je souhaite les aborder sérieusement et y consacrer le temps nécessaire ; à la retraite sans doute… Qu’ai-je retenu de tout cela ? Un esprit de mescréance. Pourtant, je crois sans doute en Dieu, quelque part…

Je l’ai d’ailleurs rencontré plusieurs fois, ou plutôt croisé, comme on croise la vague silhouette d’un être qui fuit devant vous, une ombre, un fantôme. Il m’a donné ainsi quelques preuves de son existence, m’a quelquefois sorti la tête de l’eau, quand tout menaçait de s’arrêter. Mais, il n’a jamais souhaité répondre à mes appels. Je pense que s’il existe – et ce « il », bien trop anthropomorphite, est ici déplacé, mais comment faire autrement ? –, il est beaucoup plus loin de l’homme que l’homme peut l’être de la fourmi ou du pou. L’homme n’est pas l’avatar de Dieu, ni le singe ou la girafe, ni Superman. Que nous importe à nous ce que les poux pensent ou vivent, ce qu’ils souffrent, comment ils meurent. Citez-moi quelqu’un qui s’en préoccupe vraiment. On s’en fout, comme Dieu s’en fout. Et c’est normal, humain, et probablement divin. La race humaine disparaitra un jour, et peut-être aura-t-elle eu le temps d’éradiquer les poux, les fourmis, les mescréants, les ironiques, les hétérodoxes, les fous, les ennemis du peuples, les inutiles. Dieu n’est pas concerné. Il y a, rien que dans notre galaxie (la voie lactée), 200 milliards d’étoiles (disons entre 100 et 400), et tellement d’autres galaxies dans l’univers, et certains scientifiques suspectent d’autres univers dans d’autres dimensions sensibles. Et pourtant, face à la vanité des choses, et dans le silence indifférent de Dieu qui ne lui demande rien, l’homme est prêt à étriper son frère pour des raisons religieuses, chrétiens contre musulmans, ou chrétiens catholiques contre chrétiens réformés, ou musulmans sunnites contre chiites, demain, chrétiens catholiques modernistes contre chrétiens catholiques traditionalistes, après-demain traditionalistes canal historique contre traditionalistes du renouveau. D’où nous vient ce gout morbide pour la rhétorique assassine ? La civilisation gréco-latine, dont on ne peut pas dire qu’elle fût pacifiste, ne s’encombrait pas de cela – à l’époque, massacrer une ville en guise de représailles, sans oublier les chiens qui s’y trouvaient et que l’on coupait en deux, était chose courante. Que les dieux existassent ou qu‘ils n’existassent pas importait peu. On les honorait, et chacun devait avoir la religion de sa cité. Ce n’était pas une affaire spirituelle, de sensibilité personnelle, de morale, c’était une affaire civile, une affaire politique. Et cette idée simple et saine perdura longtemps, jusqu’à la révolution française. Voltaire le dit en ces termes « Partout où il y a une société établie, une religion est nécessaire »[8]. Quant à moi, je proposerai bien, non pas un nouveau culte à l’être suprême, mais une religion de la mescréance.



[1]. Je vis dans une commune de moins de 7 000 habitants, mais qui possède quatre chapelles et une église.

[2]. Le gai savoir.

[3]. Moïse ou la religion monothéiste.

[4]. Du contrat social, et ailleurs aussi…

[5]. L’Emile, livre IV.

[6]. La révolution du silence.

[7]. Commentaires sur la vie III. Krishnamurti s’explique en réponse à deux hommes venus le questionner sur « l’action totale ». L’un deux en vient à demander « comment atteindre l’humilité ? » et le philosophe indien répond « Certainement pas avec une méthode ? Pratiquer l’humilité, c’est cultiver l’orgueil ».  Marguerite PORETE, que l’Évêque de Valencienne fait brûler vive en 1310, et qui nous a laissé un texte important « Le miroir des âmes simples et anéanties », développe la même idée. Elle dit que les âmes libérées par l’amour de Dieu « prennent congés de la vertu » ; c’est-à-dire que l’amour délivre des vertus et de la raison. Évidemment ces idées, trop subversives ne pouvaient qu’être condamnées par le Concile de Vienne (1311-1312).

[8]. Traité sur l’intolérance.

La propriété et le vol.

La dialectique « liberté-aliénation » est de manière troublante comparable, voire superposable à celle de la propriété et du vol.

On ne peut parler de liberté que dès lors où une forme d’aliénation nous en prive, la limite, et ce faisant la révèle de manière nostalgique et la circonscrit, comme en creux. L’aliénation, paradoxalement, rend donc pertinent le concept de liberté, la révélant comme réalité existentielle. Avant cette amputation, je veux dire en l’État de Nature – pour parler comme les Lumières – l’homme solitaire, non socialisé, n’est pas libre, faute de pouvoir concevoir sa liberté. Ce concept n’a en effet alors, tout simplement, aucune pertinence pour lui, nul sens ; ça ne lui parle pas. Dès qu’il s’aliène, ou est aliéné, il conçoit ce qu’il vient de perdre : Il n’y a de paradis que perdu, d’utopie que nostalgique, de bonheur que dans la quête.

Posséder c’est très exactement la même chose. On ne possède que relativement au risque de perdre, d’être dépossédé. Notre homme de nature, bon sauvage « rousseauisé », possède-t-il l’azur bleuté, la cloche d’azur[1] que seul son horizon lui vole, l’air qu’il inspire à pleins poumons quand il course une femelle, le soleil qui réchauffe son corps alangui après l’effort ou le plaisir ? Il ne possède rien de tout cela et ne le revendique pas. Mais qu’Alexandre de Macédoine vienne à passer et fasse de l’ombre à Diogène méditant dans son tonneau, alors l’homme s’insurge sur ce qu’on lui vole, et défend son droit, c’est-à-dire son bien.

Peut-on dire que « la propriété, c’est le vol » ? Je ne le pense pas, même si l’on peut tout dire dès lors que l’on peut donner sens aux mots et justifier une figure de style pour ce qu’elle est. Par contre reconnaitre la propriété, c’est reconnaitre le vol, car inventer le concept de propriété ou l’inscrire dans le droit civil, c’est faire exister le vol, soit comme concept phénoménal, soit comme délit. Et nier la propriété, l’abolir, c’est évidemment mettre fin au vol, car on ne saurait voler ce qui n’est à personne : on le prend et on en use, c’est tout ; une canne à pêche, une femme – cette dernière ne pouvant prétendre s’appartenir.  Peut-on concevoir qu’un bien appartienne à tous. Je dis que non. Un bien est une propriété individuelle ou collective (et de ce point de vue, on doit bien distinguer la Nation et l’État), ou n’appartient à personne. Mais s’il n’appartient à personne, il cesse d’avoir une valeur d’échange,  et ne peut être considéré comme un bien, mais comme un objet, au sens générique que je donne à ces mots. Ou alors peut-être … Cela signifierait, soit qu’il n’a aucune valeur d’échange, ou d’usage – une idée, un sentiment, un coucher de soleil, un camp d’extermination qui témoigne  –, soit que ce qui fut un bien ou aurait pu le devenir fût sacralisé, élevé hors de portée humaine, hors d’atteinte du commerce des hommes, divinisé. Mais sans qu’une religion prétende s’en emparer. Le Christ est ainsi propriété de l’Église de Rome, ce que je veux bien admettre, il nous reste Jésus, mais pour les évangiles, c’est moins clair.


[1].  « J’ai posé sur toutes choses cette liberté, cette sérénité céleste, comme une cloche d’azur, le jour où j’ai enseigné qu’au-dessus d’elles et par  elles il n’y a pas de « vouloir éternel » qui agisse » -Ainsi parlait Zarathoustra, III, Avant le lever du soleil.