Islamophobe ?

C’est vrai, je produis moins depuis quelques mois… Fatigue ? Sentiment d’impuissance face à une nation qui marche sur la tête. Et sans vraiment se poser la question : mais vers quoi ?

À entendre une certaine gauche (qui n’est pas la mienne) invectiver à tout va, je m’interrogeais sur le droit d’être islamophobe. Mais c’est pour répondre sans hésiter que si l’antisémitisme est un délit, l’islamophobie n’en est pas un. Et c’est bien normal. Car l’antisémitisme est un racisme dirigé contre des personnes en raison de leur appartenance à un peuple, une ethnie. Le terme est d’ailleurs malheureux, car ce concept a été forgé au XIXᵉsiècle par Wilhelm Marr pour désigner spécifiquement la haine des Juifs, mais indépendamment de l’étymologie biblique qui considère que les Arabes sont aussi des Sémites (descendants de Sem, fils de Noé).

Par contre, l’islamophobie n’est pas un racisme, mais une opinion – ici négative – sur une religion, l’Islam. Évidemment, si cette opinion conduit à des discriminations, des violences, des appels à la haine, toutes ces dérives sont justement pénalement condamnables. Comme d’ailleurs toute violence religieuse, idéologique, « politique ». Mais quand on parle d’«islamophobie» pour désigner des actes anti-musulmans, on confond une opinion et ses dérives : l’acte reproché est celui de quelqu’un qui est incapable de distinguer une idéologie religieuse et ses lois, et des croyants sincères qui ne demandent qu’à vivre leur foi paisiblement.  

Insistons, pour la justifier, sur cette distinction, peut-être trop subtile pour des esprits aveuglés par leur idéologie. Elle est fondamentale : critiquer l’Islam comme religion (ses doctrines, ses pratiques, son histoire), ou le Christianisme, ou encore le Judaïsme, relève de la liberté d’expression. Et c’est un droit. S’en prendre aux musulmans ou aux chrétiens, ou aux juifs, en tant que personnes, compte tenu de leur foi, les discriminer ou appeler à la haine contre eux est un délit, et, dans certaines conditions, un crime.

Pour ma part, si j’avais vécu au XVIIIe siècle, j’aurais été christianophobe. Et je me serais battu auprès de Voltaire ou Dixderot, d’Holbach, La Mettrie, Helvétius, pour exiger une laïcité rigoureuse. Et la loi de 1905, que je n’aurais donc pas connue, et qui n’emploie jamais les termes « laïcité » ou « laïc » ne m’aurait de toute façon pas satisfait. Ce n’est en effet qu’une loi de Séparation entre l’État français et les religions. Et si les territoires français annexés alors par l’Allemagne n’étaient pas concernés, la question de l’Islam n’était pas non plus traitée.

Je le confesse donc. Je suis depuis mon adolescence un militant antireligieux, mais respectueux de tous ces croyants qui trouvent leur vérité dans la Torah, le Nouveau Testament ou le Coran. Et loin de moi l’idée saugrenue de violer les consciences, de discriminer ceux qui ne pensent pas comme moi, ou d’interdire les religions. Du moins tant qu’elles ne troublent pas l’ordre public, ou ne portent pas profondément atteinte à l’unité d’un peuple, dont la culture historique est tout d’abord gréco-latine, puis judéo-chrétienne.

Reprendre la main.

Comment ne pas être choqué et interpellé par les violences de rue dont nos médias nous rendent compte ad nauseam depuis que les lycéens manifestent ? Il y a des blessés de chaque côté, peut-être demain un accident mortel. Et des dégradations sans nombres qui, demain, devront être payées par des contribuables déjà bien trop imposés. Je n’aime pas réagir à chaud – et là c’est vraiment chaud –, préférant prendre le temps de la réflexion, d’une véritable analyse. Mais c’est trop. Chaque jour, dans un contexte où l’État montre de plus en plus son impuissance, le pays glisse lentement vers une guerre civile, comme si la chose était inéluctable et que personne ne pouvait rien y faire.   

Ce ne sont pas les manifestations lycéennes, que je comprends mal, que je veux commenter. Pas plus que les violences urbaines qui les accompagnent. En remarquant qu’elles ne sont pas seulement le fait de lycéens – qui souvent ne font que suivre, se défouler, jouer à se faire peur sans vraiment comprendre qu’ils risquent d’y perdre un œil ou une main – et qu’elles sont instrumentalisées par une certaine gauche irresponsable qui souffle sur les braises. Ce qui justifie cette chronique, c’est l’absence de réaction d’un État déliquescent.

Aux revendications des lycéens, il faut évidemment répondre par le dialogue, la nomination d’un médiateur et la mise en place d’un processus de concertation ; et rapidement des engagements clairs. Aux violences urbaines, il faut aussi répondre. Par le rappel à l’ordre, la fermeté ; osons le mot, la répression. Mais pour tout cela encore faudrait-il que l’État en soit capable. J’écris depuis longtemps – mais qui ne le dit pas ? – que notre État est en faillite. Alain Bauer disait hier sur une chaîne que l’État n’existait plus et qu’aucune administration ne marchait. Je souscris pleinement à son analyse. D’ailleurs, il n’y a plus d’État et il n’y a plus de Chef de l’État. Où est-il en ces moments prérévolutionnaire ? Parti à Baden-Baden ou en d’autres lieux consulter l’armée. L’absence du Général, en mai 1968, n’avait duré que quelques heures avant qu’il ne revienne à Paris et reprenne les choses en main. Il avait aussi déclaré : « Si cette situation de force se maintient, je devrais pour maintenir la République conformément à la Constitution prendre d’autres voies que le scrutin immédiat du pays ». Il pensait à l’article 16 de la Constitution qui, en de tels cas, lui permettait de déclarer l’état d’urgence et de disposer de pouvoirs exceptionnels. Mais Emmanuel Macron est d’une autre envergure et préfère jouir, en touriste, de son statut et de son impuissance.

Il faudrait donc aujourd’hui éteindre l’incendie avant que tout s’embrase, en renouant le dialogue – le ministre de l’Éducation nationale s’y emploie avec maladresse –, et en cassant la dynamique des casseurs – le ministre de l’Intérieur est en première ligne. Mais où sont les figures d’autorité ? Les parents laissent faire, Le Cornu n’est pas Pompidou et se tait, Macron n’est pas de Gaulle et voyage.

Et puis, tout de suite, reconstruire l’État, seule figure d’autorité politique légitime. Rappelons que l’autorité, c’est la confiance, une confiance construite sur l’efficacité et la défense des valeurs. Ce sont avec ces choses qu’il faut renouer : un État qui fonctionne, qui est juste et qui défend nos valeurs nationales. Mais pour envisager cela, nous devons changer de classe politique, car c’est elle qui est responsable de cette situation. C’est ainsi dans toute entreprise. Quand l’entreprise a fait faillite, que la Direction a échoué, on change le Président de la société, son Directeur général, et quelques postes clés. Et on change de stratégie. Pensez que M. Hollande envisage de se déclarer, en décembre prochain, candidat à l’élection ! Pensez que M. Macron envisage de se représenter dans cinq ans ! Pensez que M. Mélenchon ou Mme Le Pen se représentent à nouveau ! Pensez que M. Philippe, partie prenante du bilan macroniste, se présente aussi !

Deux solutions me paraissent pouvoir changer vraiment la donne, pour peu que l’on accepte de renverser la table. La première est d’élire le tiers des députés par tirage au sort. On me dit que cela ne permettra plus de trouver des majorités stables pour gouverner. Cet argument ne tient pas. La seconde mesure, tout en permettant aux fonctionnaires de se mettre en disponibilité six mois pour réaliser un autre projet, est de les obliger, après ces six mois d’absence, soit à reprendre leur poste dans l’administration, soit à renoncer définitivement à leur statut de fonctionnaire. Ces deux, simples, mais radicales, évolutions, permettront de renouveler complètement le personnel politique, en espérant voir émerger et des idées neuves et des hommes d’État nouveaux.

Tous antifas ?

En entendant les leaders de la France Insoumise appeler à l’insurrection et à une nouvelle prise de la Bastille, une question m’est venue : pourquoi la gauche marxiste continue-t-elle à bénéficier d’une telle indulgence ? Pourtant, ce parti est aujourd’hui dirigé par un trotskiste, héritier d’une tradition violente. Léon Trotski lui-même, dans son testament politique « Terrorisme et communisme », défendait la terreur comme moyen d’action. Cette tolérance envers un courant aussi radical m’amène à une réflexion plus large : pourquoi le communisme, tout comme le fascisme, reste-t-il si peu critiqué pour son essence totalitaire ?

Communisme et fascisme : deux idéologies totalitaires, deux monstres du XXe siècle. Pourtant, l’une a été diabolisée à Nuremberg, tandis que l’autre a souvent bénéficié d’une indulgence relative. Pourquoi ? Parce que le vainqueur écrit l’Histoire. Mais au-delà de cette différence de traitement, ces deux systèmes partagent une essence commune : celle du totalitarisme.

Comme l’a montré Nietzsche, les idéologies sont des projections affectives, souvent nées du ressentiment. Et si elles prônent un monde utopique, c’est au mépris du réel et de la nature de l’homme. C’est une étrange mécanique : une construction souvent rationnelle, née d’une passion triste. Et quand la passion prétend à la rationalité, on touche à l’absurde. « Humain, trop humain », comme dirait Nietzsche. De ce premier point de vue, ce sont donc des utopismes et des formes de religion, avec ou sans Dieu – comme le wokisme –, des projections affectives qui répondent à une frustration devant le monde tel qu’il est. Raymond Aron l’a dit en peu de mots : « Le totalitarisme est une religion politique ». Et j’y vois une perspective eschatologique, celle de lendemains qui chantent. Le troisième Reich devait durer mille ans, c’est-à-dire l’éternité.

Ressentiment, ressentiment…Et je défends cetteidée que toute grande idéologie, toute idéologie radicale est construite sur un idéalisme mortifère. On m’opposera des systèmes de pensée apparemment moins dangereux, le libéralisme économique, l’écologie, l’européisme, etc. Mais toutes portent toutes en germe un poison, un esprit d’orthodoxie, de radicalité ou d’intolérance, une certitude morale de nature religieuse.  

Et ce sont bien les religions qui ont, les premières, développé cette capacité à éviter, contourner le réel, quitte à justifier l’injustifiable pour éviter les affres d’une remise en cause de ses fantasmes : « les desseins de Dieu sont impénétrables » – il est donc logique que cet être divin qui nous a construit à son image échappe à notre logique. Autre exemple, « l’absence du Dieu d’amour pendant la Shoah » – il est resté caché, ou avait-il piscine ? Mais, pour mieux comprendre ce besoin majeur de protéger son équilibre mental devant l’absurdité du monde, quitte à en passer par des métaphysiques extravagantes, on relira Feuerbach, « l’essence du christianisme », ou, à défaut, Freud. Mais c’est une constante humaine que cette difficulté à se remettre en question, et à remettre en question ce en quoi on croit.

Cette capacité à ignorer le réel, en défiant l’observation et la logique, conduit soit à la sophistique justificative, soit au mensonge le plus décomplexé. S’agissant de sophisme et de formules dénuées de sens, oxymoriques, on pense à cette notion de « dictature du peuple » (en URSS) ou de « dictature de la démocratie du peuple » (en Corée du Nord).Et ce Mensonge, dont Soljenitsyne nous dit qu’il est consubstantiel du totalitarisme – « Nous savons qu’ils mentent. Ils savent qu’ils mentent. Ils savent que nous savons qu’ils mentent. Nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent. Et, pourtant, ils persistent à mentir », conduit à un « esprit d’orthodoxie » fatal. On sait que l’on se précipite à grande vitesse vers un mur, mais on dit que ce mur n’existe pas. On pourrait aussi, sur le registre du mensonge assumé, du Mensonge comme Système, rappeler cette perle récente de Mathilde Panot, « La France blanche et chrétienne n’a jamais existé ». Et ce Mensonge systémique devient une contre-valeur, affirmée avec autant de force qu’une vérité qui justifierait tout, quand « La vérité est ce que le Parti dit qu’elle est »  (Orwell, 1984). On se souvient des procès de Moscou instruits sur des accusations totalement fabriquées ; ou la propagande (nazie) du « Triomphe de la volonté » de Leni Riefenstahl, un documentaire de 1934.

Orthodoxie fatale, car c’est toujours le même schéma, religieux : vérité imposée, intolérance, inquisition ou police politique, mise au cachot, tortures, procès où l’innocent accusé doit absolument avouer ses crimes, rédemption par le fer et le feu.

Aveuglement dogmatique, approche religieuse de la vérité, mépris du réel, justification de l’injustifiable par le mensonge le plus décomplexé qui soit, mais aussi absence de pragmatisme. Et cela a conduit les totalitarismes à faire les pires choix économiques (ou politiques), quitte à ruiner leur pays et à affamer leur population – comme en URSS (Holodomor, 1932-1933) ou en Chine (Grand Bond en avant, 1958-1962). Cette idée de vouloir tout planifier, depuis un bureau central, en ignorant les réalités de terrains – géographiques, climatiques, sociales –, les savoir-faire traditionnels. Et il ne reste plus alors qu’à tricher sur les chiffres pour surévaluer les rendements et se féliciter des choix idéologiques opérés (les plans quinquennaux soviétiques). Pire choix politique pour le régime nazi, en se lançant dans la conquête de la Russie et échouer devant Stalingrad, avant l’effondrement final, puis le suicide du chef, son immolation.

En première approche, on dira donc déjà que communisme et fascisme sont des idéologies radicales et religieuses, c’est-à-dire des visions idéalisées de l’homme et de la société ; idéalisées, mais surtout fausses. On pense aussi à la vision rousseauiste de l’homme qui a beaucoup influencé le Jacobinisme. Elles préfèrent aux données scientifiques, l’anthropologie, la sociologie, les sciences de la vie et de la terre, à la simple prise en compte du réel, une vision fantasmée et idéalisée du monde ; à la physique, la métaphysique. C’est donc aussi un aveuglement, une incapacité ou un refus de voir que la terre n’est pas plate ou que notre système solaire n’est pas géocentré ; que l’homme n’est pas naturellement bon, ou que l’homosexualité n’est ni une maladie, ni une déviance, mais une réalité anthropologique qui dépasse le cadre stricte de l’espèce humaine. L’idéologue préfère toujours le monde tel qu’il le rêve (la cité de l’Idée) au monde tel qu’il est. Un mépris, plus qu’un refus de la nature. Et c’est bien une forme de religion où l’idée est, non seulement centrale, mais sacrée. Tout peut alors « légitimement », et tout doit alors « moralement » lui être subordonné. Jean-Marie Le Pen pouvant ainsi déclarer que « les chambres à gaz sont un détail de l’histoire ». Car la fin justifie alors les moyens. Et si la fin est la construction de la cité de Dieu, ou l’Utopie finale, alors tout crime, même de masse, est justifié pour purifier l’humanité, quitte à ne pas faire de détail, car « Dieu reconnaîtra les siens ». Et c’est un autre marqueur des idéologies radicales, une morale assujettie à une Idée supérieure et sacralisée.  

Mais, second aspect essentiel, ces idéologies ne se contentent pas d’être utopiques : elles sont aussi, et nécessairement, totalitaires.

Et on pourrait aussi se poser la question de savoir si une idéologie pourrait ne pas l’être, ou le devenir à terme. Car elles sont assises sur des contre-valeurs ou, si l’on préfère, des valeurs inversées : abolition des libertés individuelles au nom du bien social, et notamment de conscience, d’opinion, de réunion ; soumission totale de l’individu à l’État, abolition de la sphère privée, dans une vision orwellienne de la société, destruction de la famille, comme cadre d’autorité pouvant s’opposer à l’État ; parti unique et chasse aux opposants politiques. Développons rapidement ces points.

L’idée d’individu, possiblement autonome et responsable, doit disparaître au profit de la construction d’un homme nouveau formaté et au service du Projet idéologique : L’homme nouveau communiste ou l’homme nouveau fascisant, le pur arien ; ou encore le bon chrétien ou le bon musulman – d’une certaine manière, l’Européen bien pensant. Ces hommes nouveaux se définissant strictement par leur adhésion à la doxa officielle et leur respect de la seule praxis autorisée (mode de vie, façon de manger et de se vêtir, norme sexuelle, etc.) ; donc par leur « normalité », non pas de façade, mais consentie, assumée, revendiquée. Ils deviennent donc interchangeables, sans valeur singulière. Et seul compte leur nombre, leur poids, car ils ne sont que des éléments constitutifs d’une autre chose dont la forme, seule, fait sens.  On pourrait aussi reprendre pour la création de cet homme-brique qui va servir à construire la cité idéale, et idéelle, cette autre image biblique d’un homme fait d’argile et animé d’un germe, celui de l’idéologie.

Et sur le viol de la sphère privée, on voit comment les choses se passent et comment les fonctionnaires d’un État totalisant, ou totalitaire, peuvent exiger de nous observer jusque dans nos chambres à coucher, voire dans nos toilettes. Le programme de la France insoumise (dernières élections européennes) se préoccupant même des serviettes hygiéniques de nos filles et compagnes.

S’agissant de la destruction de la famille, le premier stade est pour l’État oppressif de se substituer à la famille dans l’éducation (ou l’endoctrinement) des enfants – les Jeunesses hitlériennes. Le dernier est de demander aux enfants de dénoncer leurs parents comme déviants – les enfants espionnant leurs parents en RDA (Stasi), ou l’affaire plus ou moins mythifiée de Pavlik Morozov.

Enfin, un dernier point commun entre communisme et fascisme : l’antisémitisme. Mais au-delà de cette haine partagée, ces régimes ont aussi en commun un césarisme absolu… On comprendra que je ne revienne pas sur la haine des juifs, qui est aussi un fait de société européen marquant au XIXe (l’affaire Dreyfus), chez les nazis qui ont donné tant de preuves de ce racisme absolu – les lois de Nuremberg de 1935. Côté communistes, Marx a écrit un ouvrage entièrement consacré à justifier sa haine du juif « Sur la question juive », titre intéressant qui montre qu’au XIXe, il existait, comme pour aujourd’hui l’immigration, une « question » juive qui faisait débat partout en Europe. C’est d’ailleurs l’époque de la création par Theodor Herzl du sionisme. Mais Marx ne s’est pas contenté d’un livre antisémite, il y est revenu dans de nombreux articles pour dénoncer « le juif » – « il y a un juif derrière chaque tyran » et « les juifs » – « quel est le culte profane du juif ? Le trafic. Quel est son Dieu profane ? L’argent. »  

Enfin, j’évoquerai le Césarisme. Tous ces régimes ne peuvent fonctionner sans être tenus d’une main de fer, dans un gant trempé de sang d’un chef tout puissant auquel chacun est invité à jurer fidélité. Un César, Grand timonier, Petit père des peuples, leader maximo, Dirigeant suprême, Iman parmi les Imans. Cela justifiant évidemment l’absence d’élections, ou d’élections libres. À l’est, culte de la personnalité de Staline ; à l’ouest : « Ein Volk, Ein Reich, Ein Führer ».

À croire donc, qu’il n’y aurait aucune différence entre ces deux frères ennemis et qu’on pourrait aisément traiter de fascho, tout régime totalitaire, celui de Staline, Mao, Castro ou Pol Pot, comme celui de Mussolini ou Hitler, ou encore ceux contemporains de l’Iran ou de la Corée du Nord. On remarquera aussi que les nazis se prétendaient nationalistes, mais aussi socialistes ?

La différence est en fait économique. Le communisme a fait le choix de collectiviser les outils de production et l’essentiel des biens. Et a refusé l’économie de marché, quitte à asphyxier son économie et à paupériser son peuple. Tout y appartient à l’État et est géré par le Parti unique. Le fascisme, qui a globalement accepté l’économie de marché, mais a souhaité néanmoins planifier et contrôler l’économie, a préféré confier les outils de production et l’essentiel des biens et ressources du pays à une oligarchie proche du pouvoir, afin de pouvoir garder un contrôle étatique fort.

Et cette analyse permet de comprendre que la Russie a pu si aisément passer d’un régime communiste, à un autre qu’on aurait du mal à ne pas décrire comme une forme de fascisme, et comment un haut responsable du KGB a pu en devenir le leader ?  Mais aussi comment la Chine de Mao a fini par accepter le marché et par développer un secteur privé tenu en laisse, en faisant le même chemin que la Russie ? Elle est devenue un système fasciste, tout en conservant quelques tristes atours du communisme – notamment son parti unique. Et elle est bien tenue par un homme qui n’envisage pas de céder un jour le pouvoir.

Et si donc le vrai danger n’était pas tant le fascisme ou le communisme que notre incapacité à les reconnaître, même lorsqu’ils se cachent sous des masques vaguement respectables ? D’autant plus que le communisme, lorsqu’il est contraint à renoncer à son utopie économique, sous la pression internationale ou le choix d’un leader fort, peut dériver vers un fascisme : c’est ce qu’a montré la Russie, passée du stalinisme à un autoritarisme oligarchique, ou même la Chine. Il nous faut donc combattre avec force, mais sans violences physiques, le fascisme comme le communisme. Ce dernier n’étant donc qu’un fascisme en devenir, un fascisme virtuel, qui n’a pas encore accepté l’indépassable économie de marché et la mutation-maturation qu’elle impose à tous les systèmes totalitaires.

Et je conclus ici sur un texte déjà trop long. Mais pas avant d’avoir redit que communisme et fascisme ne diffèrent finalement que par leur modèle économique et leur rapport au nationalisme. Face à ces régimes totalitaires, une seule réponse : la démocratie. Non pas comme une idéologie, mais comme un pragmatisme où l’État sert le citoyen, où le débat prime sur le dogme, et où le réel l’emporte sur l’utopie. « Le totalitarisme est la négation de la complexité humaine » (Albert Camus).

C’est ce choix que nous devons faire – valeurs contre valeurs, ou plutôt valeurs contre contre-valeurs. Et pour y parvenir, il nous faut combattre tous les fascismes – en germe, en devenir ou assumés – qu’ils viennent de l’extrême droite, de l’extrême gauche… ou même du centre technocratique. Car le communisme, lorsqu’il abandonne son utopie économique, n’est qu’un fascisme en puissance ; et que dans toute forme de gouvernement se cachent des tentations liberticides – cet extrême centre technocratique défendu par un establishment libéral autoritaire qui, au prétexte de défendre une forme d’idéologie démocratique libérale, considère que la seule démocratie viable serait celle qui tient à distance le peuple, l’ignore, voire le méprise. Oui, retenons, à défaut d’autre chose, ce dernier point : la démocratie n’est pas une idéologie, mais un pragmatisme.

La sexualisation des enfants

L’affaire Lyhanna a été un électrochoc. Comment en est-on arrivé là ? Pour Mathieu Bock-Côté que j’écoutais hier, cette dérive s’explique par l’influence d’une sociologie déconstructiviste, qui a poussé à remettre en cause toutes les normes morales, au point d’en arriver à l’injonction : « Il faut interdire d’interdire ». Mais cette explication, si elle est pertinente, n’est pas suffisante. La sexualisation des enfants est le résultat d’une alliance bien plus large : celle du Marché, qui voit en eux des consommateurs à capturer, de l’État, qui cherche à s’immiscer dans leur éducation, et d’une idéologie qui a perdu de vue les limites de la liberté.

 Formé dans la France des années 70, je pense qu’une société n’évolue qu’en se remettant en question en permanence. La critique est source de progrès, et certaines ruptures sont saines. Encore faut-il, après avoir déconstruit, très vite reconstruire, en mieux, et ne pas jeter dans les poubelles de l‘histoire tout ce qui a été laborieusement créé et qui a fait la grandeur de notre civilisation. Aujourd’hui, on assiste à une déconstruction sans fin, où toute norme devrait être balayée au nom d’une dogmatique « progressiste » ou d’une recherche de liberté sans limites. Et s’agissant de la sexualisation des plus jeunes ?

Elle résulte, je crois, principalement d’une volonté du Marché de faire rentrer le plus tôt possible les enfants dans son espace de chalandise – Le capitalisme sait tout vendre, y compris l’innocence. Car le système économique est aussi un prédateur qui capte les sensibilités pour mieux exploiter les corps. C’est pourquoi, la publicité, mais aussi les réseaux sociaux, formatent les enfants pour en faire, à la fois des objets de désir, dans une stratégie de réification du monde, mais aussi de très précoces consommateurs addicts, et des écrans qu’ils ne quitteront probablement plus de toute leur vie, et de modes vestimentaires et de pensée qu’il convient de leur imposer pour que la Machine tourne sans baisse de régime. Cette stratégie de faire d’enfants des consommateurs de bien, tout en en faisant des biens à consommer, est typique du marketing numérique. On donne ainsi aux petites filles l’apparence de très jeunes femmes : maquillage, érotisation de leur corps. Et cette volonté de les « capturer » de plus en plus jeunes, de les exposer de plus en plus tôt à des choix marketing ne semble choquer personne (Bratz, Lol Surprise, publicités pour les cosmétiques pour préadolescentes, etc.). Quant à leur interdire de posséder un portable ou d’accéder aux réseaux sociaux, les lobbyistes veillent à ce que rien de tel ne soit fait, et qu’ils restent captifs du système économique, dans un monde où les enfants ne sont plus des enfants, mais des cibles marketing. Pourtant, des études récentes démontrent que les réseaux sociaux causent de la dysmorphophobie aux adolescents, et surtout aux jeunes filles. « La dysmorphophobie est un trouble psychologique dans lequel une personne perçoit une partie de son corps comme défectueuse ou disproportionnée, même si ce n’est pas le cas. Elle peut conduire à une obsession de l’apparence physique, à un manque d’estime de soi et à un mal-être profond ».

Mais je voulais évoquer un autre point qui me paraît plus grave encore, c’est la complicité, en Occident, du Marché et de l’Administration. Dans des sociétés « totalisantes » (l’expression est d’Edgar Morin), où l’État entend se mêler de tout, d’absolument tout, et notamment de la vie des gens dans tous ses domaines, y compris les plus intimes, on cherche à tout prix à détruire l’autorité parentale, quitte à déconstruire progressivement les familles, en disqualifiant les parents et en leur refuser la maîtrise de l’éducation de leur progéniture (intervention du planning familial à l’école ; souhait de certaines associations de permettre aux mineurs de changer de genre sans autorisation parentale, etc. ). Et on cherche à promouvoir une société d’individus assistés (pas seulement par l’IA sous toutes ses formes, et qui bientôt ne conduiront ni leur voiture ni leur vie), bien pensants, irresponsables et incapables de réfléchir par eux-mêmes. Et si l’école et les réseaux sociaux sont ici en concurrence, ils mènent néanmoins le même combat pour le formatage des masses.

Sous la pression de l’idéologie woke, on voudrait par exemple que l’école participe de la sexualisation précoce des enfants, en les faisant participer à des débats qui ne sont pas de leur âge, sur la sexualité, le genre, et en les invitant à se demander si leur genre est bien cohérent avec leur ressenti profond ou leur libido en formation. Voir, s’il ne conviendrait pas qu’ils envisagent une transition de genre – les réseaux sociaux leur proposant d’autres solutions à leur mal être : automutilation, suicide – rapport de l’UNICEF, études sur TikTok et l’automutilation. On se souvient de « Parents en colère », contre l’intervention dans les écoles du Planning familial dans le cadre du programme EVARS (Éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle). Mais certains manuels scolaires ou des programmes éducatifs promeuvent déjà un « genre fluide » (ABC de l’égalité, manuels de SVT). Et il me semble qu’une question simple, mais essentielle, n’est pas posée : qui doit avoir autorité en matière d’éducation sexuelle ?  L’Église, l’État, le Marché, la Famille ? Quand l’école remplace la famille, c’est la démocratie qui recule. Et si la solution passait par un retour à l’autorité parentale ?

Faut-il aussi interdire la publicité ciblant les enfants et limiter l’influence des réseaux sociaux sur leur développement ? Ne devrait-on pas réformer l’école pour qu’elle enseigne la pensée critique, plutôt que de formater les esprits ?

Le complexe du collabo

Si nous avons pris tant de retard dans la prise de conscience du risque existentiel de la submersion migratoire, c’est pour plusieurs raisons dont je retiendrai les suivantes : un aveuglement idéologique dans un paradigme resté très chrétien – ce que l’on nomme généralement « humanisme » –, une pression du Marché recherchant une main-d’œuvre à bas coût et se souciant peu des conséquences sociales de ses choix , une erreur stratégique des promoteurs de l’Utopie Européiste, l’impéritie de nos dirigeants, notre incapacité à gérer la décolonisation. Des raisons économiques, politiques, philosophiques… Mais aussi psychologiques. Je pense ici à ce que je nommerais le complexe national du collabo et dont je veux m’expliquer.

Je pense en effet que la chose aurait pu se passer autrement, avec de moindres freins psychologiques, si ce débat n’avait pas été tant marqué par la personnalité très contestable de Jean-Marie Le Pen. Et si le Front National, un parti dont les conditions de créations sont problématiques, n’en avait pas fait son cheval de bataille. Car si son leader a été l’un des tout premiers à dénoncer le grand remplacement, il était par ailleurs fasciste, raciste, antisémite – ce qui n’est évidemment pas le cas de sa fille qui a une tout autre histoire ni le cas des cadres actuels d’un Rassemblement national qui a fait sa mue. Le Pen était fasciste. Dès lors, on ne pouvait être d’accord avec lui, quoi qu’il dise. Et quitte à concéder comme Laurent Fabius le fit « Le Pen pose de bonnes questions, mais y apporte de mauvaises réponses ». Preuve que la raison a laissé place à la passion, l’émotion a l’analyse. Suivre Le Pen, cela aurait été « renouer » avec le fascisme d’avant-guerre, et notre nation est toujours travaillée par un complexe de culpabilité très ancré dans son inconscient collectif et produisant, en réaction, ce que l’avocat Gilles-William Goldnadel, un homme avec lequel je n’ai pas de proximité idéologique, nomme « le privilège rouge ». Mais sa formule, contestable dans ses termes, fait néanmoins sens. Il dénonce ainsi une asymétrie objective dans le traitement politique des idées des extrêmes (ou désignées telles) de droite et de gauche et une bienveillance médiatique et judiciaire pour la gauche, présupposée plus morale que la droite. Et c’est un fait que le communisme ne bénéficie pas du même regard que le fascisme, alors qu’il est au moins aussi criminel que lui. Car tout est là. Si, comme Hanna Arendt l’a qualifié, le nazisme, c’est le mal absolu, alors le bien est de l’autre côté, du côté de ceux qui ont terrassé la bête. Et il suffit de revendiquer l’antifascisme, pour intégrer le camp du bien et récolter ainsi tous les lauriers de cette victoire,  tous les bénéfices de ce positionnement, bénéficier de tous les privilèges accordés par les juges et autres censeurs médiatiques aux ennemis du mal.   

Mais, plus encore, notre classe politique et médiatique – ce que l’on nomme « état profond » –, comme plus largement notre nation, est atteinte d’une forme de trouble psychique ou mental qui perturbe son équilibre mental et trouble sa vision du monde. Un trouble psychique qu’il faut analyser et dater.

Je pense que depuis le dernier conflit mondial que Staline a gagné et qu’Hitler a perdu, la nation française, du moins celle qui constitue « l’ancienne France », vit sur un extraordinaire sentiment de culpabilité et de honte qui constitue un complexe au sens psychiatrique du terme. Et, à l’heure où j’apprends la disparition d’Edgar Morin, un intellectuel majeur pour qui j’avais la plus grande estime, je ne peux que regretter que des sociologues formés à la psychiatrie ne se soient pas penchés plus avant sur ce traumatisme collectif et le syndrome de ce qui explique ce « privilège rouge ». Je prends donc le risque, à défaut de disposer d’un autre qualificatif, de parler du « complexe du collabo ». Un complexe qui se forme dans les années 40, en trois séquences.

Quand, le 10 mai 1940, les armées du troisième Reich envahissent la France, notre pays, politiquement déliquescent, s’effondre en quelques semaines et nos compatriotes se laissent « menés à l’abattoir comme des moutons ». Pétain, qui est alors, au côté de Paul Raynaud, vice-président du Conseil, impose l’Armistice et rejette la responsabilité du désastre sur « les fautes que le pays a et que nous avons tous commises, ce goût de la vie tranquille, cet abandon de l’effort qui nous ont amenés là où nous sommes ». Se développent alors un « esprit de débâcle » et un profond sentiment de culpabilité collectif entretenu par les réussites arrogantes de notre ennemi de 14. Très vite, les Français acceptent leur défaite et nombre de leurs chefs font allégeance à leur agresseur et collaborent. C’est le deuxième temps. Le gouvernement de Vichy, autour duquel se groupe toute la droite française, cède tout à Hitler. Dans le même temps, les militants communistes, aux ordres de Moscou, acceptent le pacte germano-soviétique et collaborent aussi. Les hauts fonctionnaires restent à leur poste, les policiers collaborent avec la Gestapo, certains adolescents s’engagent dans la Wehrmacht. Les juifs portent l’étoile jaune, et l’idée de purifier la race est dans les esprits. La nation applaudit le vieux maréchal et certains européistes rêvent de la création de cette Europe allemande, en s’interrogeant sur la place de la France dans ce futur grand Reich.

Les résistants sont rares ou tardifs, et peu d’hommes politiques se dressent pour s’opposer à l’Allemagne nazie. Certains sont emprisonnés en Allemagne dès 40, Mendel sera assassiné sur ordre d’Hitler (en 1944) ; de Gaule, nommé en juin 1940 sous-secrétaire d’État à la Guerre et à la Défense nationale (et général à titre provisoire), est choisi par Paul Raynaud pour représenter la France à Londres. Tout cela est connu. La France d’alors fut surtout celle des collabos et des antisémites. Puis, troisième temps, la défaite de l’Allemagne, puis la découverte des crimes nazis ont constitué un nouveau choc traumatique, et un certain sentiment de honte, refoulé dans l’euphorie de la victoire alliée. Ce que de Gaulle a sans doute compris et essayé de prévenir ou de soigner en imposant les Français vaincus dans le camp des vainqueurs et en magnifiant la résistance, comme si tous les Français avaient été résistants et comme si les communistes avaient combattu les allemands dès le premier jour. Il fallait reconstruire le pays, retrouver une cohésion nationale, et oublier certaines réalités. Mais les Français sont restés marqués dans leur inconscient collectif par leur lâcheté. D’où leur haine des fascistes et leur grande indulgence pour les communistes.

Aujourd’hui, traiter une personne, un groupe d’individus, un parti, un régime, de fascisme, permet, sans autre analyse, de le condamner et de le disqualifier. Le terme de fasciste étant devenu, non pas une simple insulte générique, mais la marque d’une infamie – le mal radical. Le fasciste est devenu dans l’esprit de celui qui le désigne, ce qu’était le juif pour le fasciste : un sous-homme qui salit l’humanité et doit en être retiré comme d’un corps métastasé. Et peut-être ce mal que chacun porte en soi, comme une morbide pulsion de mort. Et chaque individu, chaque groupe, refusant de voir le fasciste qui dort en lui, peut se trouver des fascistes à condamner et détourner le regard dans cette autre direction.

Et plus la gauche française, payant ses égarements, voyait sa côte diminuée, plus elle a joué à ce jeu de désigner tout ce qui n’était pas elle du nom de fasciste. Se proclamant « antifa » pour être dans le camp du bien, elle s’exonérait alors de tout examen de conscience, de toute critique. Beaucoup d’intellectuels ont suivi, acceptant cette bipolarité morale, sartrienne, soit d’être du bon côté, soit d’être de l’autre ; et considérant être dans le camp du bien, on finit de définir tous les autres comme des fascistes. Il faudra pourtant rompre avec ces schémas, comprendre qu’il y a des clivages plus importants que la simple référence à la droite et à la gauche, comprendre qu’on peut faire une révolution ou l’assumer à la mode Jacobine ou Girondine, que les questions de liberté, de la démocratie, du totalitarisme traversent tous les courants de pensée. Et qu’il ne suffit pas de se prétendre de gauche pour revendiquer un supplément d’âme. Aucun parti n’ayant le monopole du cœur.