La sexualisation des enfants

L’affaire Lyhanna a été un électrochoc. Comment en est-on arrivé là ? Pour Mathieu Bock-Côté que j’écoutais hier, cette dérive s’explique par l’influence d’une sociologie déconstructiviste, qui a poussé à remettre en cause toutes les normes morales, au point d’en arriver à l’injonction : « Il faut interdire d’interdire ». Mais cette explication, si elle est pertinente, n’est pas suffisante. La sexualisation des enfants est le résultat d’une alliance bien plus large : celle du Marché, qui voit en eux des consommateurs à capturer, de l’État, qui cherche à s’immiscer dans leur éducation, et d’une idéologie qui a perdu de vue les limites de la liberté.

 Formé dans la France des années 70, je pense qu’une société n’évolue qu’en se remettant en question en permanence. La critique est source de progrès, et certaines ruptures sont saines. Encore faut-il, après avoir déconstruit, très vite reconstruire, en mieux, et ne pas jeter dans les poubelles de l‘histoire tout ce qui a été laborieusement créé et qui a fait la grandeur de notre civilisation. Aujourd’hui, on assiste à une déconstruction sans fin, où toute norme devrait être balayée au nom d’une dogmatique « progressiste » ou d’une recherche de liberté sans limites. Et s’agissant de la sexualisation des plus jeunes ?

Elle résulte, je crois, principalement d’une volonté du Marché de faire rentrer le plus tôt possible les enfants dans son espace de chalandise – Le capitalisme sait tout vendre, y compris l’innocence. Car le système économique est aussi un prédateur qui capte les sensibilités pour mieux exploiter les corps. C’est pourquoi, la publicité, mais aussi les réseaux sociaux, formatent les enfants pour en faire, à la fois des objets de désir, dans une stratégie de réification du monde, mais aussi de très précoces consommateurs addicts, et des écrans qu’ils ne quitteront probablement plus de toute leur vie, et de modes vestimentaires et de pensée qu’il convient de leur imposer pour que la Machine tourne sans baisse de régime. Cette stratégie de faire d’enfants des consommateurs de bien, tout en en faisant des biens à consommer, est typique du marketing numérique. On donne ainsi aux petites filles l’apparence de très jeunes femmes : maquillage, érotisation de leur corps. Et cette volonté de les « capturer » de plus en plus jeunes, de les exposer de plus en plus tôt à des choix marketing ne semble choquer personne (Bratz, Lol Surprise, publicités pour les cosmétiques pour préadolescentes, etc.). Quant à leur interdire de posséder un portable ou d’accéder aux réseaux sociaux, les lobbyistes veillent à ce que rien de tel ne soit fait, et qu’ils restent captifs du système économique, dans un monde où les enfants ne sont plus des enfants, mais des cibles marketing. Pourtant, des études récentes démontrent que les réseaux sociaux causent de la dysmorphophobie aux adolescents, et surtout aux jeunes filles. « La dysmorphophobie est un trouble psychologique dans lequel une personne perçoit une partie de son corps comme défectueuse ou disproportionnée, même si ce n’est pas le cas. Elle peut conduire à une obsession de l’apparence physique, à un manque d’estime de soi et à un mal-être profond ».

Mais je voulais évoquer un autre point qui me paraît plus grave encore, c’est la complicité, en Occident, du Marché et de l’Administration. Dans des sociétés « totalisantes » (l’expression est d’Edgar Morin), où l’État entend se mêler de tout, d’absolument tout, et notamment de la vie des gens dans tous ses domaines, y compris les plus intimes, on cherche à tout prix à détruire l’autorité parentale, quitte à déconstruire progressivement les familles, en disqualifiant les parents et en leur refuser la maîtrise de l’éducation de leur progéniture (intervention du planning familial à l’école ; souhait de certaines associations de permettre aux mineurs de changer de genre sans autorisation parentale, etc. ). Et on cherche à promouvoir une société d’individus assistés (pas seulement par l’IA sous toutes ses formes, et qui bientôt ne conduiront ni leur voiture ni leur vie), bien pensants, irresponsables et incapables de réfléchir par eux-mêmes. Et si l’école et les réseaux sociaux sont ici en concurrence, ils mènent néanmoins le même combat pour le formatage des masses.

Sous la pression de l’idéologie woke, on voudrait par exemple que l’école participe de la sexualisation précoce des enfants, en les faisant participer à des débats qui ne sont pas de leur âge, sur la sexualité, le genre, et en les invitant à se demander si leur genre est bien cohérent avec leur ressenti profond ou leur libido en formation. Voir, s’il ne conviendrait pas qu’ils envisagent une transition de genre – les réseaux sociaux leur proposant d’autres solutions à leur mal être : automutilation, suicide – rapport de l’UNICEF, études sur TikTok et l’automutilation. On se souvient de « Parents en colère », contre l’intervention dans les écoles du Planning familial dans le cadre du programme EVARS (Éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle). Mais certains manuels scolaires ou des programmes éducatifs promeuvent déjà un « genre fluide » (ABC de l’égalité, manuels de SVT). Et il me semble qu’une question simple, mais essentielle, n’est pas posée : qui doit avoir autorité en matière d’éducation sexuelle ?  L’Église, l’État, le Marché, la Famille ? Quand l’école remplace la famille, c’est la démocratie qui recule. Et si la solution passait par un retour à l’autorité parentale ?

Faut-il aussi interdire la publicité ciblant les enfants et limiter l’influence des réseaux sociaux sur leur développement ? Ne devrait-on pas réformer l’école pour qu’elle enseigne la pensée critique, plutôt que de formater les esprits ?

Le complexe du collabo

Si nous avons pris tant de retard dans la prise de conscience du risque existentiel de la submersion migratoire, c’est pour plusieurs raisons dont je retiendrai les suivantes : un aveuglement idéologique dans un paradigme resté très chrétien – ce que l’on nomme généralement « humanisme » –, une pression du Marché recherchant une main-d’œuvre à bas coût et se souciant peu des conséquences sociales de ses choix , une erreur stratégique des promoteurs de l’Utopie Européiste, l’impéritie de nos dirigeants, notre incapacité à gérer la décolonisation. Des raisons économiques, politiques, philosophiques… Mais aussi psychologiques. Je pense ici à ce que je nommerais le complexe national du collabo et dont je veux m’expliquer.

Je pense en effet que la chose aurait pu se passer autrement, avec de moindres freins psychologiques, si ce débat n’avait pas été tant marqué par la personnalité très contestable de Jean-Marie Le Pen. Et si le Front National, un parti dont les conditions de créations sont problématiques, n’en avait pas fait son cheval de bataille. Car si son leader a été l’un des tout premiers à dénoncer le grand remplacement, il était par ailleurs fasciste, raciste, antisémite – ce qui n’est évidemment pas le cas de sa fille qui a une tout autre histoire ni le cas des cadres actuels d’un Rassemblement national qui a fait sa mue. Le Pen était fasciste. Dès lors, on ne pouvait être d’accord avec lui, quoi qu’il dise. Et quitte à concéder comme Laurent Fabius le fit « Le Pen pose de bonnes questions, mais y apporte de mauvaises réponses ». Preuve que la raison a laissé place à la passion, l’émotion a l’analyse. Suivre Le Pen, cela aurait été « renouer » avec le fascisme d’avant-guerre, et notre nation est toujours travaillée par un complexe de culpabilité très ancré dans son inconscient collectif et produisant, en réaction, ce que l’avocat Gilles-William Goldnadel, un homme avec lequel je n’ai pas de proximité idéologique, nomme « le privilège rouge ». Mais sa formule, contestable dans ses termes, fait néanmoins sens. Il dénonce ainsi une asymétrie objective dans le traitement politique des idées des extrêmes (ou désignées telles) de droite et de gauche et une bienveillance médiatique et judiciaire pour la gauche, présupposée plus morale que la droite. Et c’est un fait que le communisme ne bénéficie pas du même regard que le fascisme, alors qu’il est au moins aussi criminel que lui. Car tout est là. Si, comme Hanna Arendt l’a qualifié, le nazisme, c’est le mal absolu, alors le bien est de l’autre côté, du côté de ceux qui ont terrassé la bête. Et il suffit de revendiquer l’antifascisme, pour intégrer le camp du bien et récolter ainsi tous les lauriers de cette victoire,  tous les bénéfices de ce positionnement, bénéficier de tous les privilèges accordés par les juges et autres censeurs médiatiques aux ennemis du mal.   

Mais, plus encore, notre classe politique et médiatique – ce que l’on nomme « état profond » –, comme plus largement notre nation, est atteinte d’une forme de trouble psychique ou mental qui perturbe son équilibre mental et trouble sa vision du monde. Un trouble psychique qu’il faut analyser et dater.

Je pense que depuis le dernier conflit mondial que Staline a gagné et qu’Hitler a perdu, la nation française, du moins celle qui constitue « l’ancienne France », vit sur un extraordinaire sentiment de culpabilité et de honte qui constitue un complexe au sens psychiatrique du terme. Et, à l’heure où j’apprends la disparition d’Edgar Morin, un intellectuel majeur pour qui j’avais la plus grande estime, je ne peux que regretter que des sociologues formés à la psychiatrie ne se soient pas penchés plus avant sur ce traumatisme collectif et le syndrome de ce qui explique ce « privilège rouge ». Je prends donc le risque, à défaut de disposer d’un autre qualificatif, de parler du « complexe du collabo ». Un complexe qui se forme dans les années 40, en trois séquences.

Quand, le 10 mai 1940, les armées du troisième Reich envahissent la France, notre pays, politiquement déliquescent, s’effondre en quelques semaines et nos compatriotes se laissent « menés à l’abattoir comme des moutons ». Pétain, qui est alors, au côté de Paul Raynaud, vice-président du Conseil, impose l’Armistice et rejette la responsabilité du désastre sur « les fautes que le pays a et que nous avons tous commises, ce goût de la vie tranquille, cet abandon de l’effort qui nous ont amenés là où nous sommes ». Se développent alors un « esprit de débâcle » et un profond sentiment de culpabilité collectif entretenu par les réussites arrogantes de notre ennemi de 14. Très vite, les Français acceptent leur défaite et nombre de leurs chefs font allégeance à leur agresseur et collaborent. C’est le deuxième temps. Le gouvernement de Vichy, autour duquel se groupe toute la droite française, cède tout à Hitler. Dans le même temps, les militants communistes, aux ordres de Moscou, acceptent le pacte germano-soviétique et collaborent aussi. Les hauts fonctionnaires restent à leur poste, les policiers collaborent avec la Gestapo, certains adolescents s’engagent dans la Wehrmacht. Les juifs portent l’étoile jaune, et l’idée de purifier la race est dans les esprits. La nation applaudit le vieux maréchal et certains européistes rêvent de la création de cette Europe allemande, en s’interrogeant sur la place de la France dans ce futur grand Reich.

Les résistants sont rares ou tardifs, et peu d’hommes politiques se dressent pour s’opposer à l’Allemagne nazie. Certains sont emprisonnés en Allemagne dès 40, Mendel sera assassiné sur ordre d’Hitler (en 1944) ; de Gaule, nommé en juin 1940 sous-secrétaire d’État à la Guerre et à la Défense nationale (et général à titre provisoire), est choisi par Paul Raynaud pour représenter la France à Londres. Tout cela est connu. La France d’alors fut surtout celle des collabos et des antisémites. Puis, troisième temps, la défaite de l’Allemagne, puis la découverte des crimes nazis ont constitué un nouveau choc traumatique, et un certain sentiment de honte, refoulé dans l’euphorie de la victoire alliée. Ce que de Gaulle a sans doute compris et essayé de prévenir ou de soigner en imposant les Français vaincus dans le camp des vainqueurs et en magnifiant la résistance, comme si tous les Français avaient été résistants et comme si les communistes avaient combattu les allemands dès le premier jour. Il fallait reconstruire le pays, retrouver une cohésion nationale, et oublier certaines réalités. Mais les Français sont restés marqués dans leur inconscient collectif par leur lâcheté. D’où leur haine des fascistes et leur grande indulgence pour les communistes.

Aujourd’hui, traiter une personne, un groupe d’individus, un parti, un régime, de fascisme, permet, sans autre analyse, de le condamner et de le disqualifier. Le terme de fasciste étant devenu, non pas une simple insulte générique, mais la marque d’une infamie – le mal radical. Le fasciste est devenu dans l’esprit de celui qui le désigne, ce qu’était le juif pour le fasciste : un sous-homme qui salit l’humanité et doit en être retiré comme d’un corps métastasé. Et peut-être ce mal que chacun porte en soi, comme une morbide pulsion de mort. Et chaque individu, chaque groupe, refusant de voir le fasciste qui dort en lui, peut se trouver des fascistes à condamner et détourner le regard dans cette autre direction.

Et plus la gauche française, payant ses égarements, voyait sa côte diminuée, plus elle a joué à ce jeu de désigner tout ce qui n’était pas elle du nom de fasciste. Se proclamant « antifa » pour être dans le camp du bien, elle s’exonérait alors de tout examen de conscience, de toute critique. Beaucoup d’intellectuels ont suivi, acceptant cette bipolarité morale, sartrienne, soit d’être du bon côté, soit d’être de l’autre ; et considérant être dans le camp du bien, on finit de définir tous les autres comme des fascistes. Il faudra pourtant rompre avec ces schémas, comprendre qu’il y a des clivages plus importants que la simple référence à la droite et à la gauche, comprendre qu’on peut faire une révolution ou l’assumer à la mode Jacobine ou Girondine, que les questions de liberté, de la démocratie, du totalitarisme traversent tous les courants de pensée. Et qu’il ne suffit pas de se prétendre de gauche pour revendiquer un supplément d’âme. Aucun parti n’ayant le monopole du cœur.

Le retour de la spiritualité ?

On n’a de cesse, dans les médias de droite, de se réjouir de ce besoin de spiritualité qui pousse une certaine jeunesse française au baptême. Les chiffres seraient probants, je ne les ai pas consultés. Admettons-le, bien que l’image d’actualité de ces pèlerins en marche vers Chartes soit probablement survalorisée. Mais ne serait-ce pas l’arbre qui cache la forêt ? De même pour le débat politique, sujet proche si l’on veut bien m’accorder ce parallèle. Il semble encore vivant alors que la violence des insultes et les lynchages masquent l’indigence des idées, et palie l’absence des propositions : trop d’hommes politiques et pas assez de gens qui font de la politique, trop de vitupérations et pas assez d’échanges. Et qu’il s’agisse d’idéologie ou de religion, toute promesse est mensongère. Comme la parousie, ou les lendemains qui chanteront. Qui chanteront quoi, des cantiques, des odes à la gloire du peuple ou d’un guide plus ou moins surhumain ?   

Ce qui est évident, c’est que, faute de recul, il nous est difficile de mesurer les conséquences psychologiques du rétrécissement de notre univers mental. Je parle évidemment ici de l’Occident, une civilisation qui a dominé le monde, mais qui se laisse mourir comme un vieillard trop las pour désirer encore se lever tous les matins et se coltiner des réalités qu’il ne comprend pas, qui le dépassent, mais qu’il a pourtant contribué à créer. La politique, c’est d’abord le désir, un désir teinté de morale, celui d’un monde meilleur, plus aimable, où l’homme serait réconcilié avec la terre et avec l’idée de Dieu. Mais c’est aussi le rapport de force ; une fin si désirable justifiant certains moyens. On chercherait vainement ce désir collectif dans cet Occidental fatigué. Ce monde est pourtant le sien, mais le père est dépassé par ses enfants qui ne rêvent que de le tuer. Place aux jeunes ! Et ici, particulièrement, à la nouvelle France. Je remarque d’ailleurs que le jeunisme est une idéologie comme les autres, promue par un Marché et ses médias qui participent largement à la puérilisation du monde.  

L’occident, depuis les années 90 (fin du communisme, construction d’une Utopie Européiste technocratique, digitalisation d’une économie de plus en plus confinée, pour ne pas dire concentrationnaire, donc liberticide), est entré dans une profonde dépression : dépression et contraction. Au changement de siècle, si l’on veut retenir cette date symbolique, une bascule s’est opérée : 1989, chute d’un mur séparant l’Est et l’Ouest ; 1992, signature du traité de Maastricht qui crée l’UE ; 1997, IBM Deep Blue bat le champion du monde d’échec Kasparov.

Dans le même temps, la politique est morte ici, et les choses semblent se passer ailleurs, dans un nouvel affrontement des empires, mû par des démographies affolantes. 1981, un socialiste accède à la présidence française avec un projet de rupture au service des classes populaires. Mais ce parti incapable de juguler le chômage – « on a tout essayé ! »  –  fait le choix du Marché, de la mondialisation, du multiculturalisme, de la technocratie. Et, reniant toutes ses valeurs, abandonne aussi les classes populaires au profit d’une bourgeoisie boboisé. Plus tard, une autre gauche, de substitution, plus radicale encore, fera de même en abandonnant la laïcité au profit d’une nouvelle religion, le wokisme, et les classes populaires, ouvriers, paysans et employés modestes, au profit de certaines communautés d’immigrés. Quitte à sombrer dans le racialisme et l’antisémitisme le plus primaire.

Mais revenons à la spiritualité. Les grandes religions, qui sont d’abord des forgeries de concepts funestes – l’Immaculée Conception, qui justifie que sauf miracle, toute conception sexuée est maculée, peccamineuse ; à croire que la conception in vitro serait la seule réellement morale –, ont très fortement abîmé la spiritualité, faisant le lit de l’idéologie. Ceci permettant à un philosophe majeur qui se prenait dans ses moments de délire pour le christ – ou l’antéchrist, ce qui revient au même – de décréter la mort de Dieu. Dans le même temps, l’état profond a promu une laïcité devenue religieuse, et les régimes idéologiques et totalitaires sont devenus des églises, avec leur orthodoxie démente, et une inquisition organisée pour la faire respecter au prix du sang. J’ai tenté, dans un livre, de faire l’étiologie d’une telle décadence. Le diagnostic me semblait clair : les religions ont abîmé la spiritualité, l’idéologie a tué la politique et la communication a subverti la culture.

Les religions ont péché, commettant nombre de ce que l’on appelle aujourd’hui des crimes contre l’humanité et la papauté continue à prétendre donner au monde des leçons d’humanisme. Les idéologies de substitution se sont révélées funestes à l’heure des grandes désillusions. Et si le fascisme a pu être jugé dans les règles à Nuremberg, le communiste, dont le procès a été instruit dans les pages de « L’archipel du Goulag », n’a pas encore pu être clairement condamné. Quant au technocratisme, dernière idéologie de notre modernité, il va s’avérer plus funeste encore, car plus insidieux. Mais il faudra attendre une nouvelle séquence populiste qui permettra, je l’espère, de démasquer les experts. Experts de quoi d’ailleurs ? De la vie ? Du bonheur ? De la justice sociale ?

Grandes désillusions et contraction de notre réalité mentale, en un temps où certains pensent que le seul choix encore possible serait binaire, entre wokisme et nihilisme, et que nous serions tous condamnés, soit à une survie rythmée par la consommation compulsive quotidienne de biens à l’obsolescence programmée, soit à un retour à un passé fantasmé. C’est une impasse ! La seule vraie perspective devrait être progressiste et libertaire, permettant de cultiver une « spiritualité sans dieu, immanente » – ou avec dieu, si l’on préfère –, de remettre au centre de nos relations une politique purgée de ses idéologies, de s’attaquer à l’omniprésence de la com, de revenir à des principes éternels : liberté, responsabilité, solidarité, justice sociale. Et surtout, à l’invite de Baudelaire, à choisir l’ivresse, celle de l’art. Peut-on rompre avec la société du spectacle et regarder le monde sans écrans ? Cette consommation effrénée d’images, de sons, d’objets entre lesquels nos désirs émoussés zappent de manière de plus en plus erratique et imposée, réduit notre capacité à sentir, désirer, aimer, comprendre.

Je n’ai pas à donner de leçon, mais quand, néanmoins, je la fais à mon petit-fils, déjà en âge de comprendre, je lui dis que les religions n’ont pas le monopole de la spiritualité, qu’il doit cultiver l’autonomie plus que l’individualisme, avoir l’espoir plus que la foi, s’engager sans se compromettre, et toujours essayer de préserver un semblant de liberté.

Par quel hasard ?

Il n’y a pas de hasard ! C’est un peu court… ce qui est d’ailleurs le propre d’un bon aphorisme, mais qui pose question. Ce peut être celle du jour.

Mais, avant de trancher, encore faut-il s’entendre sur ce qu’on appelle hasard. Mon vieux Larousse, fidèle compagnon de mes doutes, le définit comme une cause inconnue d’un événement imprévisible — ou cet événement lui-même. L’OVNI dans le ciel des conjectures…

Albert Einstein, en affirmant que « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito », se fait l’écho d’une idée spinoziste : celle d’un univers où tout est déterminé, y compris l’imprévisible. Peut-on dire qu’il est ici très spinoziste ? Quand le scientifique se montre si proche du philosophe, et par sa judaïté et par la distance qu’il a pu prendre avec la religion de ses pères en développant sa propre philosophie. Et on pourrait rapprocher cette citation que je viens de rappeler du « Deus sive natura » de l’autre.  

Si le monde (« l’univers » pour le savant, « la nature pour le philosophe ») sont des mécaniques qui produisent aussi de l’imprévisible – un imprévisible dont la science tente de réduire le champ –, on peut encore s’interroger pour savoir si cette mécanique est pilotée, non pas par une IA, mais par une ID, ou une idée – homophonie que je revendique comme un jeu, non seulement sur les sons, mais aussi sur les images. ID, je veux dire Intelligence Divine. Oui, vous aviez compris… Et c’est là où je voulais en venir, ou du moins voulais vous amener. Tout a toujours une cause, et le hasard est un peu l’et cætera de l’évocation des causes, mais ce hasard a-t-il une raison et fait-il sens ? Et lequel ? Décider de notre vie ? nous faire prendre conscience de quelque chose ? nous aider, nous gratifier ou nous punir ? Permettre à Dieu de se faire reconnaître par ses créatures en leur parlant en langage codé. Ce qui poserait un autre problème, le seul, le vrai. Ces messages sont-ils clairs ?

Personnellement, je l’admets, j’ai souvent rencontré Dieu, probablement comme Einstein, mais ces hasards n’ont jamais été intelligibles, et n‘ont donc jamais marqué, dans ma vie, un avant et un après. Simplement un trouble. Abyssale, j’en conviens.

On prétend d’ailleurs « qu’il n’y a pas de hasard, mais seulement des rendez-vous », c’est-à-dire des occasions. Sauf à contredire la définition même du hasard, qui est une cause inconnue, on pourrait traduire cette formule, par : « tout ce qui est ou advient a sa raison d’être, et peut donc faire sens pour celui qui sait voir ou comprendre ». Et j’en arrive donc à cette définition de la foi.

Avoir la foi, c’est d’abord croire que tout fait sens – donc que ce tout procède d’une intelligence. Et que donc les réponses existent et sont à chercher en nous et dans nos vies. Et qu’enfin nous pouvons être « sauvés » par une révélation – le voile qui se déchire, comme le soleil perce les nuages, à l’aube d’un nouveau jour. Ne pas avoir la foi, c’est croire que toutes ces causes qui bouleversent et dirigent nos vies, connues ou inconnues, prévisibles ou pas, ne font pas sens ; et ne seraient qu’un « simple » hasard. Et cette absence de sens ne conduit nullement au nihilisme. L’agnostique est celui qui suspecte que si parfois le hasard fait sens, surtout quand la probabilité de l’événement qui ébranle toutes nos convictions est si proche de zéro, ce hasard n’a pour lui, subjectivement, aucune cohérence, défiant même la logique, voire la morale et ressemble plus à une ironie grinçante ou à une injustice monstrueuse. La patristique nous dit – et c’est un peu facile – que « Les desseins de Dieu sont impénétrables », mais nous ne sommes pas des jouets (les jouets du destin). Mais j’en termine ici, car aller plus loin me conduirait à évoquer deux sujets liés à cette courte réflexion, celui du Libre arbitre – ou du serf arbitre, selon Luther – et celui de la responsabilité. Le hasard est plus qu’une énigme. C’est un trouble qui nous rappelle notre dérisoire condition. Une leçon d’humilité, en somme.

Oui, le hasard existe. Mais sa vraie nature nous échappe. Est-il le sourire ironique de Dieu, le fruit d’un univers mécanique, ou simplement le reflet de notre incapacité à tout comprendre ? Une chose est sûre : il nous force à regarder nos vies et le monde, avec un mélange de curiosité et de résignation. Comme on regarde les nuages, en y cherchant des formes qui n’existent que dans notre imagination.

Votera ? votera pas !

Je ne vote pas, ou plutôt ne vote plus. Et c’est parce que le reproche m’en est fait que je veux m’en justifier, au calme, une fois cette séquence électorale close, les urnes rangées en attendant la prochaine compétition. Lendemain de match, l’heure est venue des commentaires et de la parole pondérée.

Qui pourrait croire que je ne m’intéresse pas, ou plus, à la politique ? Serais devenu indifférent à l’avenir de mon pays, de ma région, de ma ville ? Ce reproche, je ne suis pas le seul à le subir. Il s’adresse à cette foule grandissante d’abstentionnistes. J’en fais partie, et bientôt elle formera la majorité silencieuse d’un corps électoral amputé d’une partie de sa substance. Un jour très proche, il sera réduit à un demi-corps, sorte d’homme tronc électoral. Tronc comme amputé, tronqué, mais aussi comme celui présenté à la fin de la messe, et qui ressemble trop à une urne. Et si je voulais, par pure facétie, jouer avec les mots, je proposerais de remplacer le terme d’urne — trop funéraire, à croire que l’électeur y dépose les cendres de ses espoirs consumés — par celui de tronc. Un mot qui évoque à la fois la messe électorale et, une fois la messe dite, le salaire offert aux élus. Parfois une modeste obole glissée, parfois l’assurance d’une rentre avantageuse.

Beaucoup d’abstentions. Ce qui veut déjà dire que nombre d’élus triomphants devant les médias viennent d’être portés au pouvoir communal, ou d’être reconduits dans leur fonction municipale, avec le soutien de moins d’un électeur sur trois. À Paris, près de 70% des inscrits n’auront pas donné leur voix à la liste de M. Grégoire (exactement 68,88%). Il devient pourtant roi de notre capitale. Et le maire de la ville des rois, Saint-Denis, est « plébiscité » par 21,75 % du corps électoral.

Je ne serais donc qu’un mauvais défenseur de la démocratie, un « délinquant civique », un « traître à la démocratie » condamnable de refuser son devoir citoyen ? Mais de quel devoir parle-t-on, et de quelle démocratie en danger ?

Ce devoir citoyen ne peut résulter que d’un contrat. Nous avons, en effet, tous ce devoir d’honnêteté, de respecter notre Contrat social. Et ce contrat, ancien, qui trouve sa source dans notre inconscient politique, notre désir de vivre ensemble de manière harmonieuse et, de manière plus factuelle, de notre constitution, est un contrat entre l’État et le Peuple. Mais il est d’une nature très particulière, car partiellement non écrit et s’appréciant donc moins dans un cadre juridique que moral. En démocratie, ce contrat d’adhésion que l’on peut qualifier de synallagmatique a été mis en place par un processus historique, essentiellement politique, qui légalise l’État, comme détenteur du « monopole de la force légalisée », et reconnaît aux constituants du peuple une citoyenneté. Mais là où je voulais en venir (c’est un point évoqué dans une chronique précédente), c’est que l’état profond n’a eu de cesse de transformer les citoyens en consommateurs de droits et de produits manufacturés, dans une approche totalement économique et consumériste de la société. Et si l‘on ne peut pas, aujourd’hui, assigner les citoyens à leurs devoirs d’électeurs, c’est qu’on leur refuse par ailleurs leur citoyenneté pleine et entière. Perdant leurs droits, le contrat rompu, ils n’ont plus les devoirs et les obligations qui étaient les leurs.

On peut donner de nombreux exemples de cette destruction de la citoyenneté. L’État, par son mépris répété de la volonté populaire — qu’il s’agisse des résultats ignorés de référendums (constitution de l’UE en 2003), de référendums refusés (Mariage pour tous, Fin de vie), des conventions citoyennes jetées aux oubliettes, ou de l’ouverture du droit de vote aux non-nationaux — a méthodiquement sapé les fondements de la citoyenneté. En refusant de considérer les citoyens comme tels, en leur refusant l’exercice de leurs droits, il les a déliés de leurs devoirs. Ceux qui nous gouvernent ont tout fait pour tuer la citoyenneté et s’étonnent de sa disparition. De même, la technostructure infantilise ses assujettis, leur impose à coups de normes des modes de vie et de pensée et leur ôte tout esprit de responsabilité.

Quant à la défense de la démocratie, à laquelle je n’ai jamais failli, mais sans résultats concrets, l’argument ne tient pas non plus, car nous ne sommes pas en démocratie. Mais dans un système parlementaire où les élus ne représentent pas leurs électeurs, mais les intérêts des partis auxquels ils sont affiliés, affidés. J’ai, ici, dans ma ville, une députée. Elle n’a jamais interrogé les « citoyens » de sa circonscription pour savoir quelle position elle devait tenir sur tel ou tel dossier. Elle n’entretient donc aucun dialogue avec ses électeurs. Ce qui n’est pas sans cohérence dans un système parlementaire qui est d’abord une dictature majoritaire. Et je citerai à nouveau Camus, qui expliquait que « la démocratie, ce n’est pas la dictature de la majorité ». L’exemple des municipales est révélateur. Dans une démocratie, il n’y aurait qu’un tour et chaque liste remporterait des sièges à proportion de ses résultats. Puis les conseillers municipaux éliraient leur maire. Plus de magouilles, d’arrangements, de désistements, de fusions plus ou moins « techniques » : de la clarté.

Parce que nous ne sommes pas en démocratie, que notre Système ne nous reconnaît pas comme des citoyens, nous refuse toute vraie prise de parole ou de responsabilité, et travaille à nous transformer en consommateurs addicts et décervelés, alors, oui, je ne suis tenu à aucun devoir de voter. Et si je suis prêt à m’investir dans la défense de la démocratie, je refuse de défendre un parlementarisme qui confisque le pouvoir au profit d’une technobureaucratie et d’un personnel politique qui me méprise. Et puis, le parlementarisme n’a pas besoin de moi pour le défendre. Il a les médias.

Reste deux derniers points d’importance. La médiocrité de notre personnel politique, que je ne traiterais pas, et cet autre. J’ai peur que voter ne serve à rien et soit même contre-productif. Je me suis déjà déplacé plusieurs fois pour déposer un bulletin dans l’urne. Je l’ai fait quelques fois, mais guère plus. Une fois, une seule, j’ai fait le même choix que la majorité des électeurs. C’était mon premier vote. Depuis, que je vote réellement en passant par l’isoloir règlementaire – sorte de confessionnal sans prêtres –, ou seulement dans celui de mon âme, j’ai toujours perdu : aux présidentielles, aux législatives, aux municipales. Mon vote n’a donc servi à rien, ou n’aurait servi à rien. Et même si je joue au Loto, je perds.

J’ai donc pu objectiver de manière rationnelle la stérilité de mon vote. Alors, pourquoi aller voter quand on sait que l’on va perdre, sauf à être masochiste ? Encore plus qu’un mauvais citoyen, un traître à la démocratie, serais-je donc aussi un perdant chronique, dont le bulletin de vote serait maudit ? Car chaque fois que j’ose voter selon mon cœur, c’est l’autre qui l’emporte. À croire que mon suffrage est un baiser de mort pour les candidats que je soutiens… À croire – responsabilité terrifiante – que je suis personnellement responsable, dans des duels de second tour, de la victoire de celui que je n’aime pas. Tout tiendrait à cela. Et les analystes et commentateurs politiques ne devraient pas aller chercher plus loin. Reste qu’effectivement, et heureusement pour eux, parfois je m’en fous et ne peux donc être tenu responsable de rien.