Par quel hasard ?

Il n’y a pas de hasard ! C’est un peu court… ce qui est d’ailleurs le propre d’un bon aphorisme, mais qui pose question. Ce peut être celle du jour.

Mais, avant de trancher, encore faut-il s’entendre sur ce qu’on appelle hasard. Mon vieux Larousse, fidèle compagnon de mes doutes, le définit comme une cause inconnue d’un événement imprévisible — ou cet événement lui-même. L’OVNI dans le ciel des conjectures…

Albert Einstein, en affirmant que « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito », se fait l’écho d’une idée spinoziste : celle d’un univers où tout est déterminé, y compris l’imprévisible. Peut-on dire qu’il est ici très spinoziste ? Quand le scientifique se montre si proche du philosophe, et par sa judaïté et par la distance qu’il a pu prendre avec la religion de ses pères en développant sa propre philosophie. Et on pourrait rapprocher cette citation que je viens de rappeler du « Deus sive natura » de l’autre.  

Si le monde (« l’univers » pour le savant, « la nature pour le philosophe ») sont des mécaniques qui produisent aussi de l’imprévisible – un imprévisible dont la science tente de réduire le champ –, on peut encore s’interroger pour savoir si cette mécanique est pilotée, non pas par une IA, mais par une ID, ou une idée – homophonie que je revendique comme un jeu, non seulement sur les sons, mais aussi sur les images. ID, je veux dire Intelligence Divine. Oui, vous aviez compris… Et c’est là où je voulais en venir, ou du moins voulais vous amener. Tout a toujours une cause, et le hasard est un peu l’et cætera de l’évocation des causes, mais ce hasard a-t-il une raison et fait-il sens ? Et lequel ? Décider de notre vie ? nous faire prendre conscience de quelque chose ? nous aider, nous gratifier ou nous punir ? Permettre à Dieu de se faire reconnaître par ses créatures en leur parlant en langage codé. Ce qui poserait un autre problème, le seul, le vrai. Ces messages sont-ils clairs ?

Personnellement, je l’admets, j’ai souvent rencontré Dieu, probablement comme Einstein, mais ces hasards n’ont jamais été intelligibles, et n‘ont donc jamais marqué, dans ma vie, un avant et un après. Simplement un trouble. Abyssale, j’en conviens.

On prétend d’ailleurs « qu’il n’y a pas de hasard, mais seulement des rendez-vous », c’est-à-dire des occasions. Sauf à contredire la définition même du hasard, qui est une cause inconnue, on pourrait traduire cette formule, par : « tout ce qui est ou advient a sa raison d’être, et peut donc faire sens pour celui qui sait voir ou comprendre ». Et j’en arrive donc à cette définition de la foi.

Avoir la foi, c’est d’abord croire que tout fait sens – donc que ce tout procède d’une intelligence. Et que donc les réponses existent et sont à chercher en nous et dans nos vies. Et qu’enfin nous pouvons être « sauvés » par une révélation – le voile qui se déchire, comme le soleil perce les nuages, à l’aube d’un nouveau jour. Ne pas avoir la foi, c’est croire que toutes ces causes qui bouleversent et dirigent nos vies, connues ou inconnues, prévisibles ou pas, ne font pas sens ; et ne seraient qu’un « simple » hasard. Et cette absence de sens ne conduit nullement au nihilisme. L’agnostique est celui qui suspecte que si parfois le hasard fait sens, surtout quand la probabilité de l’événement qui ébranle toutes nos convictions est si proche de zéro, ce hasard n’a pour lui, subjectivement, aucune cohérence, défiant même la logique, voire la morale et ressemble plus à une ironie grinçante ou à une injustice monstrueuse. La patristique nous dit – et c’est un peu facile – que « Les desseins de Dieu sont impénétrables », mais nous ne sommes pas des jouets (les jouets du destin). Mais j’en termine ici, car aller plus loin me conduirait à évoquer deux sujets liés à cette courte réflexion, celui du Libre arbitre – ou du serf arbitre, selon Luther – et celui de la responsabilité. Le hasard est plus qu’une énigme. C’est un trouble qui nous rappelle notre dérisoire condition. Une leçon d’humilité, en somme.

Oui, le hasard existe. Mais sa vraie nature nous échappe. Est-il le sourire ironique de Dieu, le fruit d’un univers mécanique, ou simplement le reflet de notre incapacité à tout comprendre ? Une chose est sûre : il nous force à regarder nos vies et le monde, avec un mélange de curiosité et de résignation. Comme on regarde les nuages, en y cherchant des formes qui n’existent que dans notre imagination.

Votera ? votera pas !

Je ne vote pas, ou plutôt ne vote plus. Et c’est parce que le reproche m’en est fait que je veux m’en justifier, au calme, une fois cette séquence électorale close, les urnes rangées en attendant la prochaine compétition. Lendemain de match, l’heure est venue des commentaires et de la parole pondérée.

Qui pourrait croire que je ne m’intéresse pas, ou plus, à la politique ? Serais devenu indifférent à l’avenir de mon pays, de ma région, de ma ville ? Ce reproche, je ne suis pas le seul à le subir. Il s’adresse à cette foule grandissante d’abstentionnistes. J’en fais partie, et bientôt elle formera la majorité silencieuse d’un corps électoral amputé d’une partie de sa substance. Un jour très proche, il sera réduit à un demi-corps, sorte d’homme tronc électoral. Tronc comme amputé, tronqué, mais aussi comme celui présenté à la fin de la messe, et qui ressemble trop à une urne. Et si je voulais, par pure facétie, jouer avec les mots, je proposerais de remplacer le terme d’urne — trop funéraire, à croire que l’électeur y dépose les cendres de ses espoirs consumés — par celui de tronc. Un mot qui évoque à la fois la messe électorale et, une fois la messe dite, le salaire offert aux élus. Parfois une modeste obole glissée, parfois l’assurance d’une rentre avantageuse.

Beaucoup d’abstentions. Ce qui veut déjà dire que nombre d’élus triomphants devant les médias viennent d’être portés au pouvoir communal, ou d’être reconduits dans leur fonction municipale, avec le soutien de moins d’un électeur sur trois. À Paris, près de 70% des inscrits n’auront pas donné leur voix à la liste de M. Grégoire (exactement 68,88%). Il devient pourtant roi de notre capitale. Et le maire de la ville des rois, Saint-Denis, est « plébiscité » par 21,75 % du corps électoral.

Je ne serais donc qu’un mauvais défenseur de la démocratie, un « délinquant civique », un « traître à la démocratie » condamnable de refuser son devoir citoyen ? Mais de quel devoir parle-t-on, et de quelle démocratie en danger ?

Ce devoir citoyen ne peut résulter que d’un contrat. Nous avons, en effet, tous ce devoir d’honnêteté, de respecter notre Contrat social. Et ce contrat, ancien, qui trouve sa source dans notre inconscient politique, notre désir de vivre ensemble de manière harmonieuse et, de manière plus factuelle, de notre constitution, est un contrat entre l’État et le Peuple. Mais il est d’une nature très particulière, car partiellement non écrit et s’appréciant donc moins dans un cadre juridique que moral. En démocratie, ce contrat d’adhésion que l’on peut qualifier de synallagmatique a été mis en place par un processus historique, essentiellement politique, qui légalise l’État, comme détenteur du « monopole de la force légalisée », et reconnaît aux constituants du peuple une citoyenneté. Mais là où je voulais en venir (c’est un point évoqué dans une chronique précédente), c’est que l’état profond n’a eu de cesse de transformer les citoyens en consommateurs de droits et de produits manufacturés, dans une approche totalement économique et consumériste de la société. Et si l‘on ne peut pas, aujourd’hui, assigner les citoyens à leurs devoirs d’électeurs, c’est qu’on leur refuse par ailleurs leur citoyenneté pleine et entière. Perdant leurs droits, le contrat rompu, ils n’ont plus les devoirs et les obligations qui étaient les leurs.

On peut donner de nombreux exemples de cette destruction de la citoyenneté. L’État, par son mépris répété de la volonté populaire — qu’il s’agisse des résultats ignorés de référendums (constitution de l’UE en 2003), de référendums refusés (Mariage pour tous, Fin de vie), des conventions citoyennes jetées aux oubliettes, ou de l’ouverture du droit de vote aux non-nationaux — a méthodiquement sapé les fondements de la citoyenneté. En refusant de considérer les citoyens comme tels, en leur refusant l’exercice de leurs droits, il les a déliés de leurs devoirs. Ceux qui nous gouvernent ont tout fait pour tuer la citoyenneté et s’étonnent de sa disparition. De même, la technostructure infantilise ses assujettis, leur impose à coups de normes des modes de vie et de pensée et leur ôte tout esprit de responsabilité.

Quant à la défense de la démocratie, à laquelle je n’ai jamais failli, mais sans résultats concrets, l’argument ne tient pas non plus, car nous ne sommes pas en démocratie. Mais dans un système parlementaire où les élus ne représentent pas leurs électeurs, mais les intérêts des partis auxquels ils sont affiliés, affidés. J’ai, ici, dans ma ville, une députée. Elle n’a jamais interrogé les « citoyens » de sa circonscription pour savoir quelle position elle devait tenir sur tel ou tel dossier. Elle n’entretient donc aucun dialogue avec ses électeurs. Ce qui n’est pas sans cohérence dans un système parlementaire qui est d’abord une dictature majoritaire. Et je citerai à nouveau Camus, qui expliquait que « la démocratie, ce n’est pas la dictature de la majorité ». L’exemple des municipales est révélateur. Dans une démocratie, il n’y aurait qu’un tour et chaque liste remporterait des sièges à proportion de ses résultats. Puis les conseillers municipaux éliraient leur maire. Plus de magouilles, d’arrangements, de désistements, de fusions plus ou moins « techniques » : de la clarté.

Parce que nous ne sommes pas en démocratie, que notre Système ne nous reconnaît pas comme des citoyens, nous refuse toute vraie prise de parole ou de responsabilité, et travaille à nous transformer en consommateurs addicts et décervelés, alors, oui, je ne suis tenu à aucun devoir de voter. Et si je suis prêt à m’investir dans la défense de la démocratie, je refuse de défendre un parlementarisme qui confisque le pouvoir au profit d’une technobureaucratie et d’un personnel politique qui me méprise. Et puis, le parlementarisme n’a pas besoin de moi pour le défendre. Il a les médias.

Reste deux derniers points d’importance. La médiocrité de notre personnel politique, que je ne traiterais pas, et cet autre. J’ai peur que voter ne serve à rien et soit même contre-productif. Je me suis déjà déplacé plusieurs fois pour déposer un bulletin dans l’urne. Je l’ai fait quelques fois, mais guère plus. Une fois, une seule, j’ai fait le même choix que la majorité des électeurs. C’était mon premier vote. Depuis, que je vote réellement en passant par l’isoloir règlementaire – sorte de confessionnal sans prêtres –, ou seulement dans celui de mon âme, j’ai toujours perdu : aux présidentielles, aux législatives, aux municipales. Mon vote n’a donc servi à rien, ou n’aurait servi à rien. Et même si je joue au Loto, je perds.

J’ai donc pu objectiver de manière rationnelle la stérilité de mon vote. Alors, pourquoi aller voter quand on sait que l’on va perdre, sauf à être masochiste ? Encore plus qu’un mauvais citoyen, un traître à la démocratie, serais-je donc aussi un perdant chronique, dont le bulletin de vote serait maudit ? Car chaque fois que j’ose voter selon mon cœur, c’est l’autre qui l’emporte. À croire que mon suffrage est un baiser de mort pour les candidats que je soutiens… À croire – responsabilité terrifiante – que je suis personnellement responsable, dans des duels de second tour, de la victoire de celui que je n’aime pas. Tout tiendrait à cela. Et les analystes et commentateurs politiques ne devraient pas aller chercher plus loin. Reste qu’effectivement, et heureusement pour eux, parfois je m’en fous et ne peux donc être tenu responsable de rien.

Le Grand Regrès, ou l’histoire d’une décadence progressiste.

Comment définir le progrès, alors que nous constatons que l’avenir qu’on nous prépare est celui d’un regrès nourri de nostalgie ?Les temps d’insouciance sont passés. Le présent est angoissant et la peur est d’autant plus présente que la confiance en l’État a disparu. Regrès, ce concept, antonyme trop peu usité de progrès, devrait être dans toutes les conversations et dans tous les esprits – progrès vs regrès. Le regrès, c’est donc le progrès à l’envers, une élégante descente des marches, sous les feux de la rampe, vers l’enfer totalitaire. Un spectacle où l’on applaudit à sa propre décadence. Et si certains radicaux prétendent « renverser la table », encore faudrait-il qu’il s’agisse d’une « table d’orientation ».

Il y a, dans l’idée de progrès, celle d’avancer et surtout de s’élever. S’agissant des sociétés humaines, ce ne peut être qu’une progression vers le mieux vivre pour tous et une meilleure justice sociale. Peut-on s’accorder sur ce point ? En politique, le progrès est le seul objectif et le seul marqueur qualitatif ; mais un progrès global pour l’homme et la société. Car un progrès strictement technologique peut être un immense regrès pour l’humanité – l’invention de la bombe atomique. Mais ces notions restent complexes quand on comprend qu’un progrès pour l’humanité peut avoir de fatales conséquences pour toutes ces espèces vivantes dont le nombre a tant décru au siècle dernier, pendant que notre démographie sans contrôle mettait tout l’équilibre biologique de la planète en danger. C’est toute la difficulté de discerner ce qui, à terme, sera bon ou mauvais, pour les uns et les autres. Mais, la politique consiste donc à faire des choix, qu’on espère être bons, celui du progrès, de la vie bonne pour chacun et pour tous. Et si je n’évoque pas la philosophie schumpétérienne, c’est que je ne souhaite pas m’égarer en évoquant la « destruction créatrice ».

 L’Occident vit une époque de regrès, voire agonique, à l’heure où l’ensemble du monde se recompose. Et je pense – formulation outrancière assumée – que la dérive climatique et celles de la justice française procèdent d’une même dynamique. Et cette déconstruction de notre société favorise aussi un profond nihiliste consumériste, à moins qu’elle ne soit favorisée par lui. Et elle aboutit à une disparition de la foi et à la désacralisation de tout ce qui nous permettait de nous transcender. « Dieu est mort », la République n’est plus sacralisée, la morale devient clanique ou subjective, et notre période est celle de l’abaissement marchant. Dans un monde totalement réifié, la seule valeur qui vaille c’est l’argent. Dis-moi combien tu pèses (de dollars) et je te dirais combien tu vaux. Et Trump en est l’expression caricaturale. Une fois l’édifice culturel déconstruit – l’art étant le substitut naturel de dieu, pour les athées –, il ne restera bientôt plus qu’un tas de pierres. Babel ne sera alors qu’un amas de gravats et nous « déambulerons dans les ruines » – j’emprunte cette formule-titre à un livre de Michel Onfray.  Comment s’élever en grimpant sur un tas de pierres qui ressemble plus à un tumulus qu’à un belvédère dressé vers le levant ? La majorité d’entre nous n’a plus d’idéaux, spirituels, éthiques, politiques, car nous ne croyons plus ni en nous ni en nos valeurs, encore moins en l’État. Et pas plus dans le génie créateur de la nature que nous prétendons dépasser, disqualifié. Réifier le monde l’a nivelé. C’est le grand œuvre du Marché et de l’Administration. Nous assistons, impuissants, à une grande déconstruction de notre cadre civilisationnel par une caste de fossoyeurs du passé qui se targuent d’être progressistes. Et si j’avais le talent d’un Zola, je rédigerais un pamphlet pour accuser « ligne à ligne », « thème par thème » cet « état profond » qui s’ingénie – il s’agit bien d’ingénierie – à détruire ce que nos aïeux avaient essayé, avec plus ou moins de bonheur, de construire ; au prix des larmes et du sang. Mais il ne leur suffit pas de déconstruire, ils détruisent, méthodiquement.

On a ainsi partiellement détruit la nation, la famille, la personne, la politique, la démocratie, la justice, nos valeurs de liberté, de solidarité, de responsabilité, de laïcité, etc. À court terme, ne restera que ce qu’il y avait au début, des rapports de force, une majorité d’individus réduits au servage ou à la relégation, par une minorité de possédants qui les contrôleront grâce à des robots boostés à l’IA. Une forme de retour au très haut Moyen-âge, celui qui succéda aux grandes invasions barbares et à la disparition de l’Empire romain d’occident. C’est d’ailleurs le thème de l’excellent livre de Chantal Delsol, La Tragédie migratoire et la chute des Empires. Elle fait très intelligemment ce parallèle entre notre contemporanéité européenne et la réalité d’Augustin d’Hippone, citoyen de Rome, assiégé dans sa ville par les Vandales de Genséric. Mais, plutôt que de la paraphraser, je renvoie à son ouvrage.

Sans avoir pour projet de rédiger une diatribe structurée, que je puisse au moins esquisser le tableau de la destruction systématique de ce monde qui disparaît en évoquant tous ces piliers déconstruits. Et je terminerai cette longue chronique en évoquant l’une des causes de ce phénomène, la plus suicidaire, ce que l’on a nommé, la philosophie déconstructiviste.

En Europe, la politique est morte – marquée par un projet postpolitique, l’Utopie Européenne, une U.E. purement technocratique, sans passion ni humanité, et bientôt possiblement gérée par une I.A. Mais les raisons de cette décadence sont multiples. Retenons au moins la transformation, par le Marché, des gens en consommateurs, et par l’Administration, en assujettis ; le pouvoir de la com et la privatisation des médias ; le désintérêt de la classe politique pour la chose politique et le sort des Français ; la confiscation du pouvoir par la haute administration ; la perte de tout « pouvoir d’agir » des gens dans un monde totalement verrouillé, « totalisant », ou voter ne sert plus à rien. Edgar Morin, dans un ouvrage qui n’a pas vieilli, Où va le monde, tente de distinguer « état totalitaire » et « état totalisant », définissant ce nouveau concept comme un État de plus en plus « Etat–providence et État assistanciel » et qui « étend ses compétences dans tous les domaines des vies individuelles, désormais enserrées dans un réseau polymorphe, à la fois cocon (protecteur, mais éventuellement infantilisant) et nasse ». Le corollaire est que les citoyens sont en voie de disparition comme les visons d’Europe ou certaines familles d’abeilles qui ne sont plus là pour polliniser les champs de la culture. Par contre, la classe politique ne risque pas de disparaître. Ils sont comme des mollusques, collés sur leur rocher constitutionnel, qui défient vents et marées et se concentrent sur des stratégies d’appareils afin d’accéder au pouvoir et à tous ses privilèges. Regrès et regret de cette citoyenneté populaire qui avait progressé tout au long de notre si longue Troisième république – la Révolution française était plutôt censitaire – et qui était au centre du projet gaulliste : progrès, puis regrès, comme un retour du balancier démocratique, exaltation d’un idéal, puis abandon, un abandon que je serais tenté de qualifier de « reprise en main ».   

Et nos nations occidentales sont menacées de disparaître, et pas seulement du fait d’une immigration non maîtrisée – je pense au Canada, avant de penser à la Belgique francophone. Thomas Mann, magnifique écrivain, mais conscience politique médiocre, évoquait « le naïf attachement aux intérêts supérieurs de la nation ». Que reste-t-il de l’esprit national ?

Il y a un paradoxe, notamment chez cette « mauvaise gauche » néomarxiste – j’ai forgé ce concept pour dire d’elle tout le mal que j’en pense, tant parfois elle ressemble à une droite radicale. Ce n’est pas la mienne, pas la « bonne gauche ». Et si je peux rajouter une image qui vous fera peut-être vomir, disons que c’est comme une dysphagie, quand on avale de travers, par la mauvaise gorge, et que les aliments font fausse route. Les mêmes qui nous ont expliqué que « le nationalisme c’est la guerre », se portaient hier au secours moral du Cambodge envahi par le Vietnam, et, dans la foulée, refusaient de voir les crimes de Pol Pot. Et les mêmes s’offusquent aujourd’hui du viol de l’intégrité de l’Ukraine en vantant la bravoure de la nation bombardée. Ils condamnent aussi les visées américaines sur le Groenland. Dans le même temps, ils affichent un profond mépris pour la nation française et ne voient pas de problème dans le projet de l’EU de dissoudre notre nation dans autre chose, ou d’ouvrir nos frontières au reste du monde. Le résultat ? Du fait des politiques migratoire et européenne, le pronostic vital de la nation française est sérieusement engagé.

Même la famille est contestée…

Hier, elle était le socle de la transmission et le partenaire naturelle de l’école. Aujourd’hui, elle n’est qu’un « constructivisme social » parmi d’autres, soumis à la norme, et qui doit s’adapter aux dogmes de la sociologie militante. Souvenons-nous que la structure traditionnelle de nos sociétés était familiale et nationale. Et, en Occident, une famille, c’était un couple de parents se partageant l’éducation des enfants et leur transmettant des valeurs nationales. Ce schéma est aujourd’hui très contesté : monoparentalité, homoparentalité, théorie du genre, principes éducatifs délirants refusant toute idée d’autorité. Cela fait beaucoup. Le Mariage pour tous a été une novation intéressante qui a répondu à une demande réelle, mais très faible (moins de 3% des mariages en 2025 selon l’INSEE). Cela peut être considéré comme un progrès, au moins sur le registre des libertés individuelles. Mais, sur le registre de l’éducation, ou du maintien des traditions dans une société bousculée dans son identité, notamment par une nouvelle religion homophobe, on peut se demander si cette mesure « électoraliste » était vraiment si urgente, voire si opportune. Je ne plaide pas pour le conservatisme, ni même pour l’interdiction du contournement des données naturelles – je ne pense pas à l’homosexualité qui est présente dans la nature, mais au fait qu’un enfant puisse avoir comme mère un homme, ou inversement. Mais je crois que des réalités devraient imposer une forme de pragmatisme et de prudence. Nous verrons bien le sort qui sera fait dans quelques décennies aux couples homosexuels quand la France comptera 20 à 25% de musulmans, sachant que les adultes d’alors seront ces jeunes d’aujourd’hui qui, selon un récent sondage, sont 59% à déclarer que la charia doit s’appliquer. Cette loi islamique qui prévoit la mise à mort des homosexuels. On aimerait savoir comment François Hollande voit les choses, lui qui, parallèlement, a largement favorisé l’entrée en France d’immigrés musulmans. Peut-être nous parlerait-il d’éducation de ces jeunes ?

Mais l’éducation et la culture sont, elles aussi, menacées par les médias et les réseaux sociaux. Parlons culture. Nombre de jeunes sont confrontés à un néant culturel et éducatif qui préfère toujours « la performance » – car c’est du consommable dont il ne restera rien, et seul le buzz compte –, à l’œuvre – qui, dans le temps, se confrontera au jugement de l’histoire. Et pour les médias, la culture se réduit souvent à un jeu télévisé.

L’éducation. L’école, fonction régalienne d’un État failli, est dépassée. Elle a perdu toute autorité, face à certains élèves qui contestent l’histoire enseignée, la science officielle, la morale républicaine, l’art classique. D’autres élèves font plus confiance à Wikipédia qu’à leurs professeurs, et seront très vite formés/déformés par une IA dont l’Éducation nationale ne maîtrise ni le code ni les biais.  C’est doxa contre doxa, dans une école qui n’est plus le lieu d’apprentissage de références communes – ce qu’on appelait jadis « les humanités » –, mais de confrontations, parfois violentes, pouvant aller jusqu’au meurtre, de communautés qui, faute peut-être de l’avoir compris, ne respectent pas notre laïcité. Et qui considèrent que les hétérodoxes ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

En réalité, l’État se désintéresse de l’éducation des individus et laisse faire le Marché qui n’hésite pas, afin de populariser ses messages, à nous abaisser plus que nécessaire. Je remarque d’ailleurs que si l’éducation doit nous faire grandir, le Marché, à rebours, nous infantilise, en promouvant une mode « jeuniste » et puérile. Mais aussi décadente. Et dans ce contexte, j’y reviens, on déconstruit la culture, les arts, les valeurs morales, laissant les jeunes sans formation esthétique : la mairie de Paris préférant ainsi promouvoir Barbara Butch, qui n’a jamais produit aucune œuvre, comme icône médiatique, celle de la décadence, plutôt qu’une « belle personne ». Doit-on nécessairement, quand on est une grande bourgeoise dont les robes coûtent cher aux contribuables parisiens, promouvoir la laideur et le manque de dons (pourvu qu’on se revendique de la famille LGBT+) ? Est-ce pour justifier qu’on est encore jeune, branchée, de gauche ? Je remarque aussi que nos édiles, pour être dans la « bonne » dynamique, celle des courants d’air, enlaidissent nos villes d’aménagements ludiques en les présentant comme des œuvres d’art urbain. Mais cette négation de la culture est aussi le projet stérile de toute une classe politique branchée et progressiste, de droite comme de gauche. Emmanuel Macron ne déclarait-il pas « qu’il n’y a pas de culture française » et Jean-Luc Mélenchon, en référence à notre patrimoine culturel, « il n’y a pas de français de souche », donc pas de réalité française historique. Il faut donc que tout passe à la trappe : la nation, la culture, les valeurs, les individus comme individus.

Pour l’attelage fatal qui nous dirige – ploutocrates et hauts fonctionnaires –, il ne doit pas y avoir d’individus porteurs de singularités, de richesses humaines propres, mais des groupes humains catégorisés, désignés souvent par des acronymes. On peut ainsi limiter la largeur des colonnes des tableurs Excel avec lesquels on rend compte de leur présence au monde sous forme de statistiques. Et l’identité numérique signera bientôt l’arrêt de mort de toute individualité dans une société orwellienne accomplie – on sera bien passé d’une société « totalisante » à une société « totalitaire ».

Venons-en aux valeurs en commençant par la démocratie. Et en rappelant que la démocratie n’est qu’un horizon vers lequel on chemine ou dont on s’éloigne– les Iraniens ont fait leur choix. S’il y a progrès-progression, c’est vers cet horizon. S’il y a regrès-régression, c’est toujours par rapport à cet horizon du désir. Or que voit-on ? Partout l’idée démocratique perd du terrain. Au plan international, et j’y reviendrais, la philosophie de la Déclaration Universelle des Droits Humains de 1948 n’est plus à l’ordre du jour. Cette charte prévoyait implicitement – le cinquième des droits fondamentaux – le droit à la démocratie. Mais ce texte prévoyait aussi le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité des personnes, le droit au respect de la vie privée et familiale (aujourd’hui bafoué par le Marché et l’Administration), la liberté d’expression (si questionnée aujourd’hui), la liberté de pensée, de conscience et de religion (niée par les réseaux sociaux). Et si ce texte reste une vague référence en Occident, le reste du monde s’en est complètement affranchi (la Chine, la Russie, La Turquie, l’Iran). La démocratie recule donc partout, et, en Occident, il est de mieux en mieux admis que d’autres civilisations puissent vivre très légitimement suivant d’autres principes. On le dit, mais sans en tirer toutes les conséquences géopolitiques, à savoir l‘abandon du droit international. Quant à la SDN, elle n’a jamais existé autrement que formellement. De même l’ONU, du fait de l’absence d’union des nations. On peut donc comprendre que l’administration américaine souhaite s’affranchir de ce « machin ». Et en Europe ? Le projet de l’UE est objectivement technocratique, profondément antidémocratique. Et l’abandon, en France, de la pratique référendaire, est une preuve supplémentaire de ce regrès.

Reste la justice et le droit. Même sur ce plan, un processus de déconstruction est à l’œuvre. J’ai parlé de la déconstruction du droit international ; il n’existe plus. L’organisation du monde est à nouveau impériale, et, si rien d’extérieur à l’Empire ne peut lui être imposé légalement, son droit propre doit s’appliquer à ses vassaux et états liges. Les États-Unis, qui se sont affranchis de quasiment tous les traités et organisations internationales, ne se gênent pas pour extraterritorialiser leur droit. C’est dans cette optique que la police américaine a pu arrêter le Président Maduro au Venezuela.

En Europe, la chose est plus compliquée encore. Le droit français, de construction latine, est subverti par celui de l’UE, plutôt germanique, parfois anglo-saxon. À terme, il ne sera plus en mesure de gérer notre pays. Et la justice y est devenue politique, tiraillée entre plusieurs idéologies de gauche mal digérées : de la repentance, de l’irresponsabilité, rousseauiste, wokiste.

Nos valeurs ? Elles aussi ont été déconstruites, notamment la laïcité que plus personne ne comprend ni n’applique. Faute d’être actualisées, refondées et ressourcées, elles disparaissent sous les coups de boutoirs des nouvelles religions nationales : l’islamisme, et le wokisme. Et si elles survivent encore, c’est, instrumentalisées à des fins peu vertueuses. Cela dans une société que les plus âgés ne reconnaissent plus. On est passé de l’idéologie libertaire soixante-huitarde – « il est interdit d’interdire » – qui trouvait des vertus à la pédophilie, à une idéologie réactionnaire et puritaine – « le mouvement #MeToo qui ne permet plus à un homme de se trouver seul avec une femme dans un ascenseur. Comme en Islam où une femme non mariée ne peut se retrouver dans une pièce, seule avec un homme. Spectaculaire renvoi du balancier de l’horloge historique.   

Nous allons à rebours, régressons chaque jour, moralement, vers l’animalité ; le statut de l’animal de rente dans son usine alimentaire. C’est bien cette question du progrès qui mériterait d’être posée et qui ne l’est pas. Les États-Unis et la Chine, cohérents dans leurs approches impériales, sont en train de matricer le monde de demain. L’islam, quoi qu’on en dise, est en recul, même si la démographie le sauve. L’Europe est sur le déclin, incapable de réagir, et l’Afrique, le grand impensé de notre époque va devoir trouver sa voie. Une époque de renoncement au progrès.

Racisme, racialisation, racisés : quand la gauche préfère les cases aux visages

Dans une chronique récente, La politique ou l’art d’euthanasier la democratie, je tentais, par un exercice dialectique, de mettre en regard philosophie et politique en montrant comment l’une et l’autre sont sensibles à l’usage des mots. Et si je devais résumer ce développement sans y revenir, je dirais que la philosophie joue sur les mots, alors que la politique se joue des mots – quitte à en inventer de nouveaux, par nature mal définis, ou à tordre le sens des anciens. On ne répétera jamais assez la formule que l’on prête au philosophe Camus – mais que je n’ai jamais retrouvée dans son œuvre –, « Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde ».

Dans cette même chronique précédente, j’évoquais mon agacement devant la façon dont une certaine gauche mésuse d’un concept de racisme qu’elle banalise par un usage inconsidéré. Le racisme est ainsi devenu le couteau suisse de la gauche morale : un outil polyvalent, mais qui ne tranche plus ni franchement ni droit. Prenons un exemple de cette arnaque lexicale. Jean-Michel Apathie, figure éminente de cette gauche et expert en manipulation, déclare ainsi, « C’est l’Occident qui a inventé le racisme ». C’est évidemment tordre la vérité. Même si c’est bien en Occident qu’a été développée, au XVIIIe siècle, la notion de race. Et plus encore la théorie racialiste. De même que le mot « racisme » y apparait au tout début du siècle dernier, d’abord en France et en Angleterre. Et on peut donc dire que l’Occident a su nommer les choses. Mais le racisme est vieux comme le monde. Dire que « l’Occident a inventé le racisme », c’est comme dire que les Grecs ont inventé la pédophilie. La nouveauté c’était peut-être de l’avoir justifié et banalisé.

Autre exemple, autre contexte, autre média. Un prétendu journalise télévisuel déclare que « Les scientifiques ont démontré que les races n’existaient pas ». Encore faux ! Mais cela procède d’une méthode de communication politique, propre aux totalitarismes et que Hanna Arendt, dans les pas d’Orwell, a bien étudiée dans Du mensonge à la violence : dire un mensonge et le répéter suffisamment pour qu’il pénètre les cerveaux au point de devenir une vérité admise. Pourtant, cela reste un mensonge. Les scientifiques n’ont pas nié les races : ils ont démontré que le racialisme (la croyance en une hiérarchie biologique) était une escroquerie. Si par exemple, on retrouve de l’ADN sur la scène d’un crime, son analyse ne permettra pas d’identifier racialement le suspect. Mais dire que « la race n’existe pas » est aussi stupide que de nier les couleurs – ou les privilèges qui y sont parfois attachés.

Le racialisme n’est donc qu’une escroquerie intellectuelle. Reste que les caractères physiques existent et que l’on peut toujours classer les individus par leur taille, la couleur de leurs cheveux ou de leur peau, leur type ethnique ou racial — et que les classer, c’est déjà racialiser. Ce qui pose un problème : que faire de ceux qui échappent aux cases ? Les roux ? Les métis ? Raillant un autre exemple, Coluche déclarait d’une célèbre pop star qu’il n’était ni noir ni blanc, mais gris.

J’ai donc écrit « racialisé ». Aurais-je dû dire « racisé » ? Ce sont des termes récents, le premier, inventé dans les années soixante-dix par des chercheurs en sciences sociales – je lis, sans pouvoir le vérifier, que la sociologue Colette Guillaumin l’aurait une première fois utilisé en 72. Le wokisme en a fait un totem et un fonds de commerce juteux. Après tout, rien ne rapporte autant que la culpabilité, surtout quand on la vend en kit clé en main (formations, audits, manuels de repentance…). Mais, comme le note Jean-François Braunstein, le wokisme est une religion, avec ses tabous, ses rituels (les « formations à la diversité ») et ses inquisiteurs, grands et petits. Sauf qu’elle se prétend laïque. Et on ne peut que constater un parallèle entre le genre et la race qui sont deux constructions sociales, renvoyant à une réalité identitaire, et qui s’appuient toutes deux sur des réalités physiques : le sexe, la couleur des yeux, des cheveux, de la peau. Reprise aussi par une certaine gauche qui en a fait un terme à charge, à ranger dans le carquois militant, avec toutes ces flèches trempées dans le poison du sophisme : racisme, colonialisme, sexisme, intersectionnalité, etc. Tous ces termes étant fabriqués par des sociologues, avec une relative rigueur, et pour un usage spécifique et pédagogique. Mais la sociologie est une science molle qui accouche de concepts élastiques — des mots-valises qui s’étirent à l’infini, comme « racisé » ou « intersectionnel », pratiques pour justifier n’importe quoi. Ils peuvent donc être repris et manipulés à d’autres fins. Et on pourrait – autre débat, autre chronique restant à écrire – regretter qu’un des naufrages de notre époque soit l’abandon de la philosophie au profit de la sociologue comme cadre de la réflexion politique. Affaire de paresse intellectuelle ? Reste qu’il y a un flou sémantique créé par tous ces néologismes, qui peuvent devenir des concepts piégés. Et à trop vouloir désigner, c’est-à-dire généraliser et vulgariser des réalités complexes, on en vient à s’y perdre et à perdre chacun à dessein.

Si le sens du terme de racisme ne fait pas débat (un mépris de l’autre pour des raisons liées à son altérité raciale), si je crois avoir clarifié celui de racialiste (une théorie contredite par la biologie), reste encore les termes de racialisé et de racisé.

Être racialisé, c’est être considéré du fait de sa race ; sans qu’il y ait nécessairement de racisme au sens qui vient d’être rappelé. La discrimination positive résulte ainsi d’une démarche non pas raciste, mais s’inscrivant dans une vision racialisée de la société : La discrimination positive, c’est du racialisme en costume de charité : on essentialise les races pour « aider » les unes… en supposant qu’elles en sont incapables sans coup de pouce. Une charité qui humilie, en somme. Ce que l’on peut comprendre pour un pays comme les États-Unis où l’histoire a creusé des fossés raciaux. J’y puise un exemple concret : Un Noir américain est racialisé dès qu’il met le pied aux États-Unis (son identité est réduite à la couleur de son épiderme). Il devient racisé quand on lui refuse un logement à cause d’elle. En France, la gauche médiatique racialise tout le monde – y compris les Blancs, qu’elle transforme en « oppresseurs » par défaut.

Si les nations ont l’histoire de leur géographie, elles ont les valeurs de leur histoire. Racialiser est donc une approche sociale ou politique qui essentialise la race. Et cette racialisation est contraire à nos valeurs françaises. Et ne confondons pasle racialisme qui est une erreur dénoncée par la science et la racialisation qui est une stratégie politique – bien plus dangereuse, car elle se pare de vertus.

Être racisé, c’est donc autre chose. C’est être susceptible d’être discriminé (négativement) du fait de sa race. Mais, à bien les écouter, ce que personne ne fait en politique, pour certains, être racisé, c’est être discriminé, pour les autres seulement être susceptible de l’être.

Ce qui pourrait alors laisser entendre qu’étant tous « susceptible de », nous serions tous « de fait » racisés. Et de fait, le débat actuel, notamment porté par la gauche médiatisée, nous racialise tous, bourreaux supposés comme victimes déclarées. Et prétendre « qu’une partie de la société est racisée » racialise, de fait, cette société. Rajouter à cela l’extension du concept hors du champ du racisme, à tous les néoracismes de type « anti », on en vient à cliver la société, à la fragmenter, l’émietter, l’éclater façon puzzle. Et toujours la communautariser. Une tendance socialement mortifère – l’enterrement de la politique et du vivre ensemble – qui est le fonds de commerce des réseaux sociaux, où chaque communauté trouve son influenceur.

Jouer du concept de race (comme du concept de genre), l’instrumentaliser à des fins politiques en le sortant du champ de la sociologie, ou avec les meilleures intentions du monde (discrimination positive), conduit à racialiser notre vision de la société et le débat politique. Ce qui est un reniement de l’universalisme français — celui qui, de 1789 à 1905, a tenté de dissoudre les identités dans la citoyenneté. Un héritage encombrant, visiblement. Cet universalisme qui doit tant au christianisme, dont le liquide amniotique qui l’a nourri dans sa période prénatale était impérial et romain. Donc contraire à tout le patrimoine intellectuel français et à toutes nos valeurs. Et cet « abandon » à la sociologie est une première faute politique majeure sur laquelle on doit insister. La sociologie est devenue la théologie des temps modernes : elle produit des dogmes (l’intersectionnalité), des hérétiques (les individus insuffisamment repentants) et des excommunications (le « canceling »). Le pire ? Elle se prend pour une science.

Et on ne peut racialiser la société et les rapports humains, sans les raciser, et donner alors des justifications rationnelles au racisme. Comment les uns pourraient-ils être racisés si n’existaient pas des racistes pour le faire. Il n’y a pas de victimes sans bourreaux, d’esclaves sans maîtres, d’inférieurs sans supérieurs. Et c’est de ce point de vue qu’on peut considérer que toute politique s’engageant dans cette voie fait fausse route en attisant les haines – seconde faute.

Et puis, en manipulant le concept de racisme, surtout avec des mains sales, on fait perdre au racisme sa clarté, sa force (de destruction). On finirait par en faire une chose comme une autre, un fait avec lequel il faudrait faire. Comment peut-on parler d’antisémitisme d’atmosphère quand on garde à l’esprit et au ventre le souvenir de la Shoah ? Et c’est encore une faute.

Compte tenu de son histoire, notamment coloniale, et de ses valeurs universalistes, la France va accélérer son évolution, sans qu’il y ait de grand remplacement ethnique. Qui peut prétendre que la France de Montaigne soit la même que celle de Louis XIV ou que celle d’un Français, né en Algérie, nommé Camus. Mais la France reste la France, et tous les Français d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, gardent en partage cette histoire et ces racines : des racines celtes, la colonisation franque, l’intégration dans un empire romain très marqué par la culture grecque, le christianisme, la Réforme, la Révolution, l’Empire, etc. Autant de ruptures surpassées.

Et je vous ferai un aveu, moi qui suis amoureux de la beauté. Je trouve que ces jeunes gens, ni blancs ni noirs que notre histoire récente produit, sont souvent extrêmement beaux. La race est un leurre et j’espère que la France, malgré ses crises, et gardant ses valeurs, restera un laboratoire de l’universel, et surtout une singularité précieuse et laïque.

Regardons les choses en face : la racialisation est-elle le remède au racisme… ou son meilleur allié ?

Urnes funéraires : Comment la politique a tué la citoyenneté

Je ne vote plus. Et cela depuis de nombreuses années. Pas par paresse, mais parce que la politique est devenue un spectacle où les électeurs ne sont plus que des figurants. Voyez le drame des paysans : un suicide toutes les 36 heures. Je ne parle pas des agro-industriels qui n’ont que rarement des problèmes de fin de mois, mais des petits exploitants, étouffés par des traités comme le Mercosur, imposés malgré les promesses et les mobilisations. Rien n’y fait. Malgré tous les engagements pris par les politiques, ils vont devoir se laisser enfoncer ce traité dans la gorge, bien profond. Et tant pis s’ils en meurent, étouffés.

Je n’aime pas la politique. Pourtant je reste passionné par la philosophie politique, ouvert aux débats d’idées, très intéressé par la géopolitique. Et si je continue à suivre les campagnes électorales, c’est comme d’autres suivent la Coupe des Nations, ou l’élection de Miss France. Mais je n’aime pas la façon dont elle se pratique aujourd’hui, un mélange de The Voice et de Télé-achat, où les candidats vendent des rêves à des électeurs qui zappent entre les discours bonimenteurs. Les médias transformant chaque élection en compétition people télévisuelle : la Roue de la Fortune, version pouvoir. La fortune, bien sûr, n’est pas pour les infortunés électeurs, mais pour une minorité qui gagne toujours – tandis que la majorité paie, encore et toujours. Car c’est une loi économique simple : dans un processus qui ne produit aucune richesse, il faut que les beaucoup perdent pour que peu gagent. Les affiches et les tracts électoraux finiront donc invariablement comme les promesses imprimées dessus, à la poubelle.

Mais la raison profonde de cette désaffection des urnes, c’est l’éducation. Ou plutôt, son détournement. Nous sommes tous et depuis toujours formatés par notre éducation.

Dans l’antiquité, l’éducation était le fait des familles et de la cité. Elle était sensée produire, ici, de bons Grecs, là de bons Romains, ailleurs des Perses, des Hindous, des Gaulois, etc. Puis, avec la prise du pouvoir par le christianisme, c’est l’Église de Rome qui, en Europe, a fait l’école à nos enfants, avec ce nouvel objectif d’en faire de bons Chrétiens. Après la révolution, avec la séparation de l’Église et de l’État, le Concordat, puis le développement de la laïcité, l’éducation a été transférée à l’État. Et le magistère des maîtres a consisté, non pas à fabriquer des Chrétiens, mais des Citoyens de la République. Autre époque, où l’école républicaine prétendait fabriquer des Citoyens. Elle est close. Dorénavant, c’est le Marché qui forme les gens dans l’idée d’en faire non plus des Citoyens mais des consommateurs, si possible, addicts. Les médias privatisés, l’intelligence artificielle en soutien, et une technocratie méprisante ont remplacé la Marseillaise par des jingles publicitaires. Et, au fronton de nos écoles, notre devise nationale n’est plus qu’une réclame désuète et inopérante. Les « droits » ne sont plus des conquêtes collectives, mais des produits marketing à consommer : un droit à l’avortement constitutionnalisé, un mariage pour tous… Des acquis vendus comme des promotions, à grand renfort de pub, pour masquer l’incapacité du politique à améliorer la vie des gens.

Résultat ? Le grand remplacement : celui des citoyens par des consommateurs : de biens, de services, de droits, d’allocations, de modestes privilèges – laisser passer, j’ai une carte « handicapé » ! Une inflation de biens, souvent inutiles, toujours rapidement obsolescents, et dont la fabrication pollue l’environnement, épuise la planète, aliène nos libertés. Tout cela dans un monde réifié ; réifié, car marchand. Avec une seule idéologie « business is business ».

À terme donc, il faudra ranger les urnes de vote, quitte à les recycler pour en faire des urnes funéraires pour recueillir les cendres de la démocratie étouffée par le Marché.

En attendant, on peut toujours regarder ce cirque de loin – non par indifférence, mais par respect pour ce que la politique aurait pu être et pour les engagements militants de nos aînés.