Archives de l’auteur : Pascal MOUNIER

De l’amour à la politique

Je voulais vous parler à nouveau d’amour… comme si le sujet politique me lassait. Mais ce n’est sans doute qu’une autre façon de toujours ressasser.

Essayant de le mieux définir, j’avais écrit dans un moment d’apparente lucidité « l’amour comme attachement désintéressé et comme raffinage et sublimation du respect », et j’avais clos cette courte réflexion en pensant au Jésus du Nouveau Testament : l’amour comme éthique…

J’étais content de ces quelques mots. Et puis, à la relecture, à la lumière crue de l’aube, j’ai bien vu les limites de ce que j’avais écrit : cela ne sonnait plus vraiment juste ; et j’ai laissé ces notes de circonstance sur mon bureau. Et puis, plus tardivement, lisant un court texte de Simone Weil « La Personnalité humaine, le juste et l’injuste », paru fin 1950 dans la revue « La Table ronde », je lis cela : « L’esprit de justice et de vérité n’est pas autre chose qu’une certaine espèce d’attention, qui est pur amour ». Et j’ai compris ce qui sonnait faux dans ma formule de la veille : écrivant “l’amour comme attachement”, c’est “amour comme attention” que j’aurais dû dire. C’est ainsi que l’on mesure la largeur et la profondeur du fossé entre le presque vieillard que je deviens un peu plus chaque jour, si lourd, et l’enfant lumineuse que je retrouve dans ce texte, toute la distance entre la médiocrité et le génie… Et elle me ramène à la politique, me faisant une fois de plus la leçon, en me rappelant que « le droit est par nature dépendant de la force » et qu’il n’a donc pas de « relation directe avec l’amour ». Et d’opposer l’esprit de Rome, fondé sur le droit, et celui de la Grèce antique, sur l’idée de justice. Et de conclure ainsi : « Au-dessus des institutions destinées à protéger le droit, les personnes, les libertés démocratiques, il faut en inventer d’autres destinées à discerner et à abolir tout ce qui, dans la vie contemporaine, écrase les âmes sous l’injustice, le mensonge et la laideur. Il faut les inventer, car elles sont inconnues, et il est impossible de douter qu’elles soient indispensables ».

Au moment où nos concitoyens européens sont appelés aux urnes, tout est dit à qui veut relire ce texte. Libre à chacun de perdre son temps avec ces élections et de se passionner, comme certains le font, pour telle compétition des Jeux olympiques : il y aura du sport, un peu de suspens, de l’émotion chez ceux qui vivront dans leur âme le sentiment d’avoir perdu ou gagné. Mais la vraie question politique est ailleurs, c’est celle du bonheur. Comment abolir en Europe tout ce qui, dans la vie contemporaine, écrase les âmes sous l’injustice, le mensonge et la laideur ? Quel homme ou femme politique s’en soucie un tant soit peu ? Quel leader religieux est crédible sur ce thème ?

Un printemps de mélancolie

Un ami m’interroge : tu n’écris plus ? Aucun livre en vue ? Si… si…, j’écris, quotidiennement ou presque, mais sans doute ne suis-je plus vraiment sûr que ce que j’écris mérite d’être publié, sauf peut-être pour mes proches… mais ils ne s’intéressent pas à ce qui me fait vivre. Donc je continue à coucher mes mots fatigués sur le blanc du papier, à laisser dormir mes phrases dans des linceuls immaculés qui s’entassent comme dans une morgue. Mais publier, ce qui est de toute façon très difficile, ne me parait pas essentiel. C’est en fait comme de faire un loto. Cela m’arrive encore, mais le reçu reste dans mon portefeuille ; et je ne regarde jamais si j’ai gagné, car je sais que je ne peux que perdre. Et c’est seulement l’espoir vain, mais réel d’avoir les bons numéros qui me procure ce plaisir que je paye modestement. Mais constater de visu que j’ai perdu ne m’intéresse pas, ce qui fait que le papier reste longtemps en poche ; et quand l’envie me reprend de jouer, je jette l’ancien, sans même le regarder ou le regretter.

Et, à bien y réfléchir, si l’on a compris que dans la vie, on ne peut pas gagner – c’est conçu comme ça –, car c’est un jeu où ce sont les autres qui gagnent, et d’abord la société du loto, alors on comprend aussi que l’on achète un peu de rêve, une dose d’opium, mais à un prix si abordable… et sans vrais effets secondaires. Mais ne cherchez pas à comprendre, c’est trop fort pour vous… Et je vais donc continuer à travailler des livres, à empiler des tapuscrits que mes héritiers jetteront à la benne après ma mort, comme, pour respecter mes dernières volontés, ils bruleront mon cadavre, jetant les cendres récoltées dans le composteur du jardin, le reste des cendres d’un homme dont le souvenir s’efface déjà allant naturellement aux ordures.

L’anti Sisyphe

Comment « devenir ce que l’on est » sans s’en remettre aux lois de la physique, sans lâcher prise et accepter d’être mis en mouvement par l’aveugle loi de gravité qui nous pousse dans cette direction singulière que les anciens nommaient « fatum », comme pour apprivoiser un inconnu en l’affublant d’un nom commun. Mais cette loi n’est pas seule responsable du hasard de nos vies. Dans un ouvrage déjà daté, je parlais aussi d’une loi d’ironie. Et comme chacun d’entre nous est aussi travaillé par un syndrome de Sisyphe qui pourrait paraitre, sur un plan psychologique, de nature masochiste, ce « lâcher-prise » est aussi une discipline morale un peu contradictoire, ce qu’il convient d’appeler une éthique éthique de l’abandon, et surtout pas abandon de l’éthique –, en l’occurrence stoïcienne : entreprendre sans espérer réussir ; en ayant même parfois la certitude de devoir échouer. Un abandon qui est tout le contraire d’un renoncement ni même d’une inaction. Mais il est difficile de s’y tenir, tant nous sommes tiraillés, écartelés entre désir et peur, et cette foutue loi d’ironie qui ruine trop souvent le meilleur de nos résolutions. Mais c’est d’autre chose dont je voulais vous entretenir. Car, avec l’âge, l’écriture c’est une peu comme le sexe, ça vient de manière impromptu – et parfois importune –, mais ça ne dure pas. Et il faut parfois se saisir vite de l’idée avant que ça ne retombe. Et c’est moins d’impuissance à gérer nos vies que de hasard dont je voulais parler.  

Ce loto métaphysique que les scientifiques nomment génétique distribue les dons de la nature comme un vent capricieux des graines sur une terre plus ou moins fertile. Mais la vie est aussi faite de rencontres, qui sont le produit d’enchainements causaux que, faute de comprendre, on nomme hasards – toujours ce besoin d’apprivoiser l’inconnu en lui donnant un petit nom, un peu comme on nomme un ouragan, une tempête qui fait mal d’un doux nom de femme. Le hasard d’une rencontre qui peut produire des effets bouleversants – je pense à ces rencontres qui éveillent, à celles qui tuent, à celle de deux êtres visiblement faits l’un pour l’autre, ou d’un homme d’État avec l’Histoire. Je pense aux drames les plus imprévisibles, aux malchances fatales. Je pense à l’amour et à la foi. Je pense aussi, pour les plaindre, à ceux qui, faute d’être à l’heure de ces rencontres, seront toujours en avance ou en retard sur une histoire qui ne sera pas la leur. Car il y a les rencontres que l’on a faites et celles qui sont restées virtuelles, de l’ordre du fantasme, et qui, par défaut, stérilisent une vie qui reste inaccomplie, suspendue entre rien et rien – ou du moins qui ne permettent pas au désert d’enfanter une oasis. Qu’y a-t-il de pire ? D’avoir fait de mauvaises rencontres ou de n’en avoir fait aucune, de mauvaises ou de bonnes ? Je parle évidemment de ces rencontres qui déterminent une vie ou du moins lui donnent du relief.

L’amour entre deux êtres est une chose compliquée, une équation qui n’a pas besoin d’être résolue. Car la rencontre de l’autre doit rendre tout cela évident. Cette rencontre, beaucoup l’espèrent, je pense, certains la cherchent, mais sans comprendre l’inanité d’une telle démarche, car seul le hasard est seul maître du jeu, d’un jeu où qui gagne perd et qui perd perd aussi. C’est un peu comme pour Dieu… oui, en fait, c’est aussi de cela dont je voulais parler… le chercher n’a aucun sens. L’épiphanie est un mythe. On peut évidemment accepter la rationalité de l’hypothèse divine, comme celle de la nécessité de l’existence de l’amour ; on peut avoir cette conviction intime que la vérité du monde ne peut se limiter à la réalité sensible ; on peut sentir mille choses, assister même à des miracles qui ne sont pas seulement des choses que le hasard n’explique pas de manière satisfaisante, mais qui sont de réelles suspensions des lois naturelles… mais rencontrer Dieu, c’est-à-dire avoir la foi, c’est autre chose, une grâce qui ne se mérite pas. Mais concluons sur Sisyphe.

L’homme n’a aucune prise sur les forces de gravité qui roulent en bas de pente le rocher qu’il s’esquinte, lui, à élever. Et s’il existe un principe d’ironie qui se joue des destins humains, l’homme n’a pas plus de prise sur ce principe que sur autre chose. Il ne peut donc que reconnaitre la dimension tragique de sa vie et si l’on peut, à l’invite de Camus, « imaginer Sisyphe heureux », c’est en l’imaginant comme spectateur amusé de la tragédie de sa vie qu’il peut aussi choisir de regarder comme une comédie, se faisant le complice distant des forces de la nature.

Le dilemme : Hannah Arendt ou Ayn Rand…?

Il y a du symbolique dans ces deux grandes figures de la philosophie américaine contemporaine ; pas seulement en elles-mêmes, même si ces deux femmes ont quelque chose de fascinant, mais par leurs positions, semble-t-il opposées, comme deux planètes orbitant de manière symétrique autour d’un point de lumière que l’on nommerait LIBERTÉ… et que l’on qualifierait de source vive (fountainhead).

Elles sont de la même génération ; Arendt étant née en 1906 et son ainée, mais de si peu, en 1905. Toutes deux étaient philosophes, avec un gout pour la philosophie politique, et surtout un amour inconditionnel et passionnel de la liberté, amour qu’elles ont prioritairement défendu dans leurs ouvrages et leurs différentes prises de position : La liberté sinon rien…!, pour reprendre une formule éculée ou, pour citer Arendt, « La plus ancienne de toutes les causes, celle, en réalité, qui depuis les débuts de notre histoire détermine l’existence même de la politique : la cause de la liberté face à la tyrannie ». Et elles l’ont fait de manière très féminine, c’est-à-dire radicale, absolue, utopiste. Les femmes sont en cela souvent plus déterminées et plus cohérentes que les hommes ; elles savent aller au bout des choses et je veux bien avouer que mon panthéon littéraire est assez féminin, ce qui ne déplait pas vraiment au mâle blanc occidental que j’assume être – pour reprendre cette expression et la brandir comme un chiffon rouge au bout d’une hampe taillée en pique. Et j’aurais rajouté à ces deux noms, ceux de Simone Weil et d’Etty Hillesum, comme on lie une sauce, en cuisine, ici politique, avec des éléments existentiels et métaphysiques. Et si je rajoute encore un nom, celui d’un homme, d’Élysée Reclus, ce n’est ni par vantardise ou souci puéril et un peu pédant d’étaler une prétendue culture, ni du fait du disfonctionnement mental d’un éjaculateur précoce… de citations… on va le voir. Non, c’est qu’avant Camus, Reclus est Ma référence politique, mon Frédéric Bastiat à moi si je peux me permettre ce clin d’œil à Charles Gave, sauf que celui-là était géographe et non économiste ; et qu’en le citant, je joue la transparence sur l’endroit « d’où je parle ».

Mais revenons à nos deux philosophes américaines, la première classée à gauche, en fait à gauche de la gauche, et l’autre à droite, inspiratrice de Reagan, très à droite ; tout cela sur un échiquier très théorique qui parfois me semble plus cyclique qu’hémicyclique. Et ces deux femmes se sont battues, non seulement pour les libertés individuelles, mais surtout, et de manière conjoncturelle, contre les deux totalitarismes de leur siècle qu’elles avaient côtoyés de près, et avec une sensibilité très particulière du fait de leur judaïté. Arendt, née en Allemagne, avait fui le nazisme en 1933 après avoir été arrêtée par la Gestapo puis relâchée. Rand, de son vrai nom Zinovievna, née à Saint-Pétersbourg, avait déjà quitté la Russie bolchevique en 1925.

Mais ce bref rappel de deux trajectoires, deux météores qui se sont donc, à un certain moment, mis en orbite autour d’une idée fixe, me paraissait essentiel, car il illustre bien comment on peut être à la fois proches et éloignés. En réalité, cet article aurait pu pareillement se titrer « Philosophies libertaire et libertarienne ». Et je ne fais pas une comparaison qui serait assez ridicule entre les personnalités et les partis pris comparés de ces deux intellectuelles et la position que je veux défendre face à Charles Gave, que j’ai un peu lu et avec lequel je partage non seulement cet attachement viscéral aux libertés individuelles, mais probablement bien d’autres choses. Et si je nommais Élysée Reclus, c’est que, comme lui, je suis écologiste – le mot n’existait pas à son époque –, militant non violent, féministe –  du « genre » Bérénice Levet si l’on peut me comprendre, encore une femme que j’admire, mais peut-être ai-je un problème avec les femmes… de sans doute trop les aimer –, naturiste, au sens philosophique du terme, et puis… libertaire. C’est à dire tout le contraire de la pastèque évoquée dans le livre de Charles Gave (vert dehors et rouge dedans). Mais je suis de gauche, d’extrême gauche, et donc contre Sartre et pour Camus, contre LFI et pour… l’abstention. Quand Arendt vient en France en 52, elle déclare dans une lettre à son mari que la seule personnalité intéressante qu’elle y a trouvée c’est Camus – et disant cela, elle pense aussi à Sartre, « l’agité du bocal ». Je reprends ses mots : « Hier, j’ai vu Camus ; c’est sans aucun doute le meilleur en France à l’heure actuelle, il dépasse les autres intellectuels de la tête et des épaules ». Oui, elle reconnait un homme qui n’avait aucun complexe à défendre des positions et des amitiés clairement anarchistes ; et qui déclarait, et c’est là où je voulais en venir : « Le grand évènement du XXe siècle a été l’abandon des valeurs de liberté par le mouvement révolutionnaire, le recul progressif du socialisme de liberté devant le socialisme césarien et militarisé. Dès cet instant, un certain espoir a disparu du monde, une solitude a commencé pour chacun des hommes libres ». Et cette citation résume bien ce que je veux déclarer ici, précisément sur le site de l’Institut Des Libertés. Les amoureux de la liberté positionnés à droite, ce que je respecte, qui dénoncent et condamnent, parfois avec beaucoup de talent, d’intelligence et de cœur, « Les Horreurs de la démocratie » (Nicolas Gomez Davila, mais Nietzche avant lui…), font trop souvent l’erreur de confondre démocratie et parlementarisme et de réduire la Gauche au néomarxiste. Historiquement, il existe une autre gauche, celle de Proudhon – pour faire court… et éviter de me faire traiter à nouveau de pédant –, incompatible avec celle des laudateurs de Marx et de tous ceux qui l’on moins compris que défendu. Et lors de la Première Internationale, cet autre socialisme, individualiste et non collectiviste, anti étatique, a été mis au ban du mouvement révolutionnaire, au point que lors de la guerre d’Espagne, relire d’Orwell « Hommage à la Catalogne »… non, relire tout Orwell… – c’est vrai que j’ai oublié cet autre frère de ma famille libertaire – les staliniens, sur ordre de Moscou, ont préféré faire gagner Franco plutôt que de renforcer le parti anarchiste qui combattait les fascistes républicains. Continuer à oublier cette gauche et à tirer à vue contre « LA GAUCHE », c’est faire le jeu des néomarxistes ; de même que continuer à dénoncer l’écologie, sans distinguer Écologie et Écologisme, c’est accorder bien facilement une légitimité, une épaisseur à Mme Rousseau qui n’en a aucune.

Je suis donc de gauche et je rêve, pour reprendre la formule de Proudhon, d’un « Ordre sans État », mais, étant pragmatique, je pense que l’État est malheureusement un mal nécessaire. Et je crois à la démocratie directe et, dans un livre déjà ancien, je proposais comme réforme institutionnelle urgente qu’un tiers au moins de nos députés soient élus par tirage au sort, m’accordant sur la formule de Montesquieu qui, dans « l’esprit des lois », déclarait que « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie. Le suffrage par le choix est de celle de l’aristocratie ». Mais Arendt n’y fait-elle pas écho quand elle remarque que « Les partis, en raison du monopole de la désignation des candidats qui est le leur, ne peuvent être considérés comme des organes du Peuple, mais, au contraire, constituent un instrument très efficace à travers lequel on rogne et on domine le pouvoir populaire » ?

Et je suis un libéral… Mais quand la liberté des grands groupes s’appelle licence et ruine celle des petites gens, je veux d’abord être un libéral qui défend la liberté économique des plus faibles, une certaine « common decency ». Je veux défendre la liberté de vivre décemment de leur travail des petits producteurs de lait contre Lactalis, comme celle des paysans modestes contre la grande distribution qui les étrangle. Mais les anarchistes ne sont pas nécessairement contre le Marché. Je citais Rand, mais je le faisais comme libertarienne et pour faire pendant à Arendt – on aura compris l’artifice rhétorique d’opposer ces figures emblématiques –, j’aurais pu citer Voltairine de Cleyre… quel beau prénom…, une anarchiste américaine qui se définissait, un demi-siècle avant Rand, mais étrangement si proche d’elle, en s’opposant à une militante communiste de sa génération : « Mademoiselle Goldman est une communiste ; je suis une individualiste. Elle veut détruire le droit de propriété ; je souhaite l’affirmer. Je mène mon combat contre le privilège de l’autorité, par lequel le droit de propriété, qui est le véritable droit de l’individu, est supprimé. Elle considère que la coopération pourra entièrement remplacer la compétition ; tandis que je soutiens que la compétition, sous une forme ou sous une autre, existera toujours et qu’il est très souhaitable qu’il en soit ainsi ». Oui, n’en déplaise aux uns, à droite, ou aux autres, à gauche, c’est une militante de l’ultra gauche qui affirmait cela.

Mais pour ne pas faire plus long et ne pas rester sur le sol américain, je veux revenir à Camus parlant de la liberté, bien meilleur avocat que moi, mais tout aussi pessimiste que moi sur l’avenir, ce qui me distingue encore de Charles Gave : « La société de l’argent et de l’exploitation n’a jamais été chargée, que je sache, de faire régner la liberté et la justice. Les États policiers n’ont jamais été suspectés d’ouvrir des écoles de droit dans les sous-sols où ils interrogent leurs patients ». Mais il ne faut pas se méprendre sur ces termes. Contester « la société de l’argent », c’est, dans ces lignes, refuser, non pas l’économie de Marché, ni même le capitalisme, mais un capitalisme financier qui considère l’argent, non pas comme un outil de développement, de financement du progrès, une valeur de référence, d’échange, une récompense qui peut être légitime, mais comme une fin en soi et trop souvent comme un outil de domination et de corruption. Et l’exploitation veut ici dire la surexploitation, l’assujettissement, cette façon dont certaines entreprises françaises ont préféré pendant les trente glorieuses, plutôt que de payer des salaires décents aux ouvriers français, importer une main-d’œuvre étrangère corvéable à merci, et bientôt incontrôlable, quitte à la licencier plus tard, et en laisser alors la gestion à la collectivité. Ce que certains veulent encore faire en prétendant que « serveur dans la restauration » est un « métier en tension » et qu’il faut donc faire venir des immigrés pour pendre ces postes ingrats et très mal payés – postes qu’ils occuperont quelques mois avant de devenir dealer de crack. Charles Gave écrit que « nous ne sommes plus en démocratie, mais sous un système hybride que l’on devrait appeler une ploutocratie technocratique ». Je ne pense pas que nous ayons été jamais en démocratie, mais je crois dire un peu la même chose que lui en expliquant, depuis des années dans mes livres et sur mon blog, que nous sommes gouvernés par un attelage fatal du Marché et de la bureaucratie étatique – et supra étatique. Évidemment, quand je parle du marché, je ne parle pas du boulanger ou du garagiste de mon quartier ou des patrons de PME en général. Je parle de ces grands groupes qui ont les moyens de modifier nos vies et sont prêts à tout pour faire de l’argent, quitte à nous vendre, après nous les avoir fait désirer à coup de réclame mensongère, des produits dont nous n’avons aucun besoin ; et que rien n’arrête : destruction de l’environnement et des liens sociaux, déstructuration des sociétés, mise sur le marché de produits dangereux, corruption des élites, communication mensongère, etc. Et quand je parle de bureaucratie, je ne rends pas le modeste fonctionnaire responsable de tous les malheurs du monde. Mais si une vérité peut nous rendre libres – mais j’en doute un peu – il faut dire que depuis que les hauts fonctionnaires, notamment formés à l’ENA, sont entrés en politique, depuis que les grandes entreprises ont racheté tous les médias privés, depuis que les partis politiques ont renoncé à faire de la politique pour se concentrer sur la quête du pouvoir, depuis qu’une élite plutôt endogamique et cooptée a résolu par différents moyens (en Europe la construction de l’UE) de retirer tout pouvoir des mains du peuple – référendum est devenu un gros mot –, nous sommes dans une impasse. Et si l’on veut voir ce qui est au bout de cette impasse, il faut relire le « 1984 » d’Orwell (un livre de 1949) ou peut-être celui d’Ayn Rand « La source vive – The fountainhead » qui date de 1943, un très beau livre, bien que moins abouti, moins synthétique que celui d’Orwell.

Notes de lecture

J’avais prévu de vous reparler du petit dernier de Michel Onfray : « Patience dans les ruines » …. J’y viens… et déjà pour vous dire le plaisir que j’ai, chaque fois, à lire ce philosophe de prédilection avec lequel je partage, sur le plan des idées, tant de choses.

Remarquons déjà que si la philosophie est le métier d’Onfray, créateur de « l’Université populaire de Caen », une démarche profondément politique, métier qu’il pratique et où il excelle depuis longtemps, sa vraie vocation est la littérature. Mais le sait-il ? Et dommage, d’une certaine manière, que son métier, si prenant, l’ait tenu trop loin de cette vocation. Mais c’est le cas de beaucoup d’entre nous.

Pour l’essentiel, ce que je voulais redire ici, non pas qu’il le dise en ces termes, ou le dise tout court, mais il le démontre – son échange de lettres avec le supérieur du Monastère de Lagrasse, le Père Michel, qui clôt ce court ouvrage, inspire ma remarque un peu définitive : On ne peut pas plus traiter de l’irrationnel de la foi avec les outils de la raison, qu’on ne pourrait décrire avec des instruments de mesure physique (le décamètre, la balance, le microscope, etc.) des objets immatériels. Religion et physique participent de deux épistémologies qui ne peuvent se rencontrer, se superposer ; quoi que semblaient en dire les scolastiques. Et si le langage vulgaire, celui fait de mots et de phrases capables de décrire des paysages et de construire des syllogismes est adapté, par défaut, à un usage trivial de la pensée, la religion a besoin de parler en images, symboles, paraboles… Quant à la science, elle a besoin d’un autre langage, plus logique, plus binaire – celui qui distingue le vrai du faux – celui des mathématiques qui veut qu’un plus un fasse deux. Il fallait donc bien que physique et métaphysique s’affirment, à un certain moment, de manière singulière, et seule la physique quantique semble pouvoir peut-être réconcilier un peu les deux.

En d’autres termes, il y a un fossé entre croyants et incroyants que seule peut combler singulièrement la grâce.