De la responsabilité.

Être responsable, ce n’est pas, comme je l’entends trop souvent, être « cause de ». La responsabilité est une assignation, parfois injonctive, à assumer, c’est-à-dire à porter et à rendre compte – qu’importe que l’on ait enfanté, si l’on reconnait ou si l’on adopte. On doit rendre compte de ses actes, mais aussi, en droit, de ceux de ses enfants, animaux domestiques ou de rente, de ses employés, de ce que l’on possède, garde, ou fabrique. La responsabilité est donc l’attendu du jugement, voire le présupposé de la justice (dans un cadre légale). Mais si la responsabilité n’est pas corrélative de l’acte, du phénomène, qu’elle en est donc le fondement ? Je réponds que son fondement est moral ou légal, c’est-à-dire que c’est un a priori, et que cet a priori existe dès qu’il est accepté comme tel. Là aussi, l’existence précède l’essence. Ce n’est pas le jugement, ou l’évaluation d’une causalité qui décrète la responsabilité, c’est la responsabilité considérée comme une donnée apriorique qui rend le jugement possible.

Et il n’y a de responsabilité que vis-à-vis d’une communauté de tiers, en référence à la loi, ou bien vis-à-vis de soi, en conscience. La responsabilité est donc soit conventionnelle – en général légale – soit morale. Et on ne peut pas ne pas distinguer ici nomos et physis, la loi et la morale, la responsabilité légale et la responsabilité morale.

Et si je tente ici de clarifier ce propos, c’est que la notion de faute est corrélative de celle de responsabilité ; faute que l’on peut nommer crime ou délit, en nomos, faute morale en physis, ou péché sur le registre religieux – en logos. Et il est intellectuellement salutaire de distinguer ici la loi, qui est une réalité sociale partagée, la morale, réalité toujours singulière – la conscience étant le seul casuiste légitime –  et la religion, qui n’est qu’une réalité sublimée, mythifiée, mais fantasmagorique ; et dont je dénonce les dangers à longueur de texte, assumant cette posture militante.

Et cette posture antireligieuse n’est d’ailleurs pas strictement antichrétienne. Evidemment, et malgré le parcours extraordinaire de Jésus et la profondeur d‘une partie de son message, je combats, en fidèle nietzschéen, la religion chrétienne. Et pour justifier cet écart d’adhésion entre le Jésus historique et le personnage conceptuel du Christ, je pourrais rappeler, en citant Deleuze, qui d’ailleurs s’exprime ici dans un essai sur la philosophie de Nietzsche que « L’inventeur du christianisme n’est pas le christ, mais Saint Paul, l’homme de la mauvaise conscience, l’homme du ressentiment ». On pourrait rajouter « l’homme de l’idéal ascétique ». Mais plus largement, je conteste toute démarche religieuse, tout enfumage clérical. Et le fait que le pape soit sincère, généreux, sympathique, le rend plus dangereux encore, et ne change rien au fond. Car toute religion cherche à donner corps à un monde suprasensible (un inter monde), en construisant ce monde de l’au-delà à l’image inversée du notre[1], en nous éloignant donc de notre monde sensible, et ce faisant, en nous désinvestissant de « la vallée de larmes » qui est notre quotidien – et ce désinvestissement est une déresponsabilisation. Notre monde étant matériel, l’autre ne peut l’être, l’homme étant peccamineux, mortel, faible, mauvais, Dieu doit être éternel, omnipotent, bon, impeccable. C’est pourquoi le monde supra sensible est toujours anthropomorphique, et en fin de compte, notre théologie n’est qu’une anthropologie.

Mais restons sur la difficile question de la responsabilité. Derrière le choix de condamner une démarche religieuse, morale, se défend un choix éthique alternatif qui veut privilégier le réel sur le vrai, s’en tenir au phénomène faute de pouvoir connaitre le noumène ; Ici se justifie une posture que je qualifierais d’épicurienne et qui fera toujours le choix de la positivité sur la véracité, du bon sur le bien. Ou, pour le dire autrement, et en des termes qui sont choisis ici pour choquer : pour ce qui me concerne, la vérité et le mensonge ont la même autorité – et le même statut : ce ne sont que des discours ; reste la conscience comme seule autorité, et la responsabilité posée comme un a priori ; une responsabilité qui n’a pas besoin du primat de la morale, car elle constitue en soi, une éthique.

Et il y a donc, en matière de responsabilité, deux dialectiques envisageables : celle de la « responsabilité – dette » et celle de la « responsabilité – ressentiment ». La première est active, saine, laïque ; la seconde passive, malsaine, religieuse. Et chacun devrait comprendre où le choix religieux nous mène, ou nous ramène, à un soi-disant péché originel, dont la dette ne peut être payée par les hommes ; ce qui justifie qu’elle le fût par Dieu lui-même, en la personne crucifiée de son fils ; et ce qui permet à une certaine église de prétendre que la dette est toujours existante, mais au crédit du fils, donc du père. Allez comprendre …

La dette doit être immanente, rachetable – au moins en principe à défaut de l’être toujours dans les faits[2] –, et le créancier réduit à la victime ; la religion en fait une dette transcendante dont le créancier serait l’Idée : Dieu ou le bien. Le péché étant une dette souscrite sur l’idée de bien. Sur le premier registre la douleur peut être extériorisée et guérie. Sur le second, elle s’intériorise sous la forme d’un sentiment de culpabilité qui sclérose notre humanité. Remarquons à nouveau, et pour conclure – puisqu’il faut conclure ces réflexions d’un froid matin de printemps – la construction « morale » de nos sociétés soit disant laïques. La dette y est considérée comme dette vis-à-vis de la société – qui souvent n‘a pas souffert du délit –, de la loi – qui n’a pas plus souffert –, de la morale, qui n’est ici qu’une autre façon, laïque, de nommer Dieu.



[1]. Ce que Feuerbach a bien montré dans « L’essence du christianisme ».

[2]. Rappelons qu’est grave, une perte conséquente pour qui la subit et irréversible (comme de vieillir, …). Comment réparer l’irréparable ?

Etiquetage politique.

C’est à l’heure matutinale où je trempe mon pain beurré-salé dans un café noir, que j’ai découvert dans mon quotidien papier une information qui m’a sidérée, et qui m’a gâché cet instant auroral ou l’activité de la journée ne nous a pas déjà entrainé dans son flux erratique, et où l’on rêve encore un instant de pouvoir échapper au stress de la vie qu’on nous fait – et qui n’est qu’une survie laborieuse et dérisoire. J’aurais pu m’étrangler ; et ce qui m’étonne encore, c’est que cette information n’a pas suscité de réactions à la mesure de la saloperie qu’elle rapporte.  Pourtant, une recherche sur le net permet d’y accéder avec toute l’immédiateté qui caractérise ce média : le Ministère de l’Intérieur oblige les listes de candidats constituées pour les élections municipales dans les communes de plus de mille habitants à choisir une étiquette partisane dans une liste proposée de seize partis, mouvements, ou regroupements. Et dans l’hypothèse où une liste ne voudrait pas « rentrer » dans une des cases formatée par les fonctionnaires de l’administration, ceux-ci se chargeront d’encadrer, ou d’encarter les impétrant-édiles.  Et je veux dénoncer cette atteinte grave à l’essence de la démocratie, et cette nouvelle tentative de conserver aux partis politiques leur mainmise sur le pouvoir. C’est une petite saloperie, une de plus.

Je l’ai souvent évoqué ici, et quelquefois sur un ton trop passionné pour ne pas être excessif, voire outrancier. Mais je pense que la crise que nous connaissons aujourd’hui en Europe est d’abord une crise intellectuelle, politique, donc morale ; crise ancienne et dont l’avènement avait déjà été pressentie dès la fin du XIXe siècle, par exemple et avec beaucoup d’acuité par Nietzsche – il faut relire ce qu’il disait de la démocratie –, mais aussi un peu plus tard par Hannah Arendt – pour ne rendre ici hommage qu’à ces deux philosophes. Arendt, mieux que d’autres, avait pointé cet écueil de la démocratie représentative, expliquant que la démocratie montre ses limites quand les élus de la nation cessent de se comporter comme les représentants de leurs électeurs pour devenir les mandataires de leurs partis d’appartenance.

On ne règlera aucun de nos problèmes économiques sans ressourcer nos démocraties. Il convient donc de revenir aux fondamentaux et de les rappeler avec force : la démocratie ne peut avoir d’autre but premier que la liberté des citoyens ; l’existence de partis politiques forts est un obstacle à l’expression de la volonté populaire[1]. Citons Arendt : « Les partis, en raison du monopole de la désignation des candidats qui est le leur, ne peuvent être considérés comme des organes du Peuple, mais, au contraire, constituent un instrument très efficace à travers lequel on rogne et on domine le pouvoir populaire »[2], et revenons à cette information qui ne passe pas. Ce qui se démasque dans cette décision gouvernementale, c’est une claire volonté de s’opposer à des listes qui ne seraient pas encartées. Le gouvernement, et plus largement l’oligarchie politicienne – par ailleurs politicarde – ne peut imaginer que l’on fasse de la politique sans être de droite ou de gauche, et sans se reconnaitre dans ces archétypes désuets ; il ne peut accepter qu’on veuille être pleinement citoyen sans être affilié ici, encarté là , soumis à un parti, donc à un homme, discipliné par un maître à penser ; il s’effraye que des hommes et des femmes de bonne volonté, les uns engagés à gauche et les autres défendant des idées de droite, puissent se rencontrer, s’entendre sur des enjeux locaux, se retrouver sur l’essentiel à mettre en œuvre sur une mandature, et travailler ensemble, au-delà des clivages traditionnels. Ils veulent tout étreindre, tenir, étouffer, instrumentaliser, tuer la politique – mais garder le pouvoir.

Peut-on espérer qu’un jour les citoyens se réveillent et refusent ce système qui n’a d’autre volonté que de les transformer en animaux de rente ?



[1]. Relire « Du contrat social ».

[2]. Dans  « On revolution ».

En l’an 130 après Zarathoustra.

Si tout point de vue sur l’antiquité est par nature anachronique, rendant toute analyse de cette période et tout parallèle périlleux, c’est que l’avènement du christianisme aux second et troisième siècles de notre ère a définitivement bouleversé notre univers intellectuel et psychologique, changeant l’épistémè de notre monde mental[1].

La religion de Paul a définitivement cousu le suaire d’un empire gréco-romain[2]païen et suscité l’avènement d’un monde totalement nouveau – l’agneau a dévoré la louve[3] – même si la dimension syncrétique de la nouvelle religion est incontestable. Mais, nos paradigmes en ont été si radicalement transformés qu’il est légitime de mesurer l’histoire des hommes, avant et après la date décrétée comme étant celle de la naissance d’un personnage symbolique, prétendument fils de Dieu. Sans doute peut-on déclarer comme Nietzsche, que « le christianisme est un platonisme pour le peuple »[4] ; ou reconnaitre ce qu’il doit à la doctrine d’Epicure – Valla, par exemple, le fit –, et je vois bien comment la religion nouvelle reprit à son compte une certaine « philia » ascétique, sous la forme d’agapè, (le monachisme n’est-il pas une « diététhique »[5]du jardin – ou plus justement du cloitre –) ; ou encore voir comment ont été récupérés, sur le plan moral un certain stoïcisme, ou sur le plan métaphysique ou rituel les cultes solaires, dont celui de Mithra – par exemple sous la forme de « sol invictus » –, ou tant d’autres pratiques païennes. Il n’empêche, la religion du dieu vivant est totalement novatrice.

Peut-on être plus précis ?

Je remarque, pour simplifier beaucoup mon propos et le ramener à la fois à la taille de cette chronique et aux limites de ma compréhension des choses, que la philosophie antique occidentale, d’ailleurs essentiellement grecque, était fondée sur deux idées structurantes : la logique et la morale. Rappelons d’ailleurs que la philosophie antique était généralement structurée sur trois registres : la métaphysique, la morale et la dialectique. Les esprits païens étaient donc convaincus de vivre dans un monde cohérent (logique) et qui faisait sens (moral) – D’où l’importance du concept de logos dans la pensée grecque, ou des logos si l’on cherche à suivre l’évolution de ce concept depuis Pythagore, Héraclite ou les rédacteurs de la Septante, jusqu’à Jean (celui de l’évangile et de l’apocalypse, autrement dit celui qui finit ses jours à Patmos). D’où l’importance aussi de l’idée matérialiste (et de l’atomisme abdéritain : Leucippe, Démocrite, Épicure). Pour Épicure, les dieux existaient, évidemment, mais ils étaient matériels, comme les impressions, les pensées.

La métaphysique chrétienne va imposer, contre la logique grecque, en dépit de toute rationalité philosophique, une idée neuve : celle du Mystère ; en déclarant qu’on ne saurait comprendre Dieu avec les outils de la logique – ce qui est une idée révolutionnaire et disons-le choquante pour un esprit grec. Paul de Tarse la développe abondamment dans ses épitres. Il y a une sagesse divine, mais toute sagesse des hommes est folie pour Dieu, et tout mystère divin parait « folie à l’homme qui raisonne » (au philosophe comme au scientifique). Ne citons que quelques extraits de la première épitre aux Corinthiens : « Le langage de la croix est folie pour ceux qui vont à leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu » ; «  Que celui d’entre vous qui parait sage devienne fou pour être sage » ; « Alors que les juifs réclament les signes du Messie, et que le monde grec recherche une sagesse, nous,  nous proclamons un messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les peuples païens » ; « Car la folie de dieu est plus sage que l’homme, et la faiblesse de Dieu est plus forte que l’homme. » ; « Ce qu’il y  a de fou dans le monde ; voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages ».

Et la patristique s’inscrit dans cette nouvelle épistémè. Augustin ne déclare-t-il pas : « Si comprehendis, non est Deus »[6], ou encore « Creo quia absurdum »[7]. La religion de Rome abandonne donc la raison aux vielles religions païenne et les philosophes chrétiens s’en sortent par une pirouette : « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connait point »[8].

Mais elle conserve l’idée que les choses ont un sens. Dieu fait sens, car Dieu est vérité, l’alpha et l’oméga du monde ; et s’il y a une logique dans tout cela, elle nous échappe, à moins qu’à défaut de logique conceptualisable, accessible au raisonnement, – car qui peut comprendre que Dieu envoie son fils sur terre pour qu’il y soit massacré, et le ressuscite le troisième jour, et tout cela, très objectivement pour rien –, tout cela aurait un sens et cette axiologie serait révélée par l’Évangile.

En déclarant que Dieu est mort, Nietzsche nous invite à réaliser le surhomme en passant par une transvaluation de la morale chrétienne. Celui qui se considère antéchrist, annonce donc la mort de Dieu et considère que l’ère du Christ est close et que nous devons maintenant compter, non plus après J.C., mais après Zarathoustra. C’est bien l’idée de son évangile à lui, texte difficile qu’il écrit avant « Par-delà bien et mal ». Nietzsche veut tourner la page du romantisme, aller au-delà de la religion : « Il faut avoir aimé la religion et l’art comme on aime une mère et une nourrice – autrement on ne peut devenir sage. Mais il faut porter ses regards au-delà, savoir grandir au-dessus ; si l’on reste dans leur suzeraineté, on ne les comprend pas. »[9]

Reprenons les idées forces qui structuraient la métaphysique antique, et plus largement la philosophie. Le philosophe allemand qui connait bien sa philosophie grecque, puisqu’il fût d’abord philologue, reconnait que le monde – disons le fatum –  n’est pas logique : « Tiré de l’expérience – L’absurdité d’une chose n’est pas une raison contre son existence, c’en est plutôt une condition ».[10] Mais, en pointant l’absurdité des choses, il  nous faut invite aussi à  ne plus nous laisser abuser par l’axiologie chrétienne. La Morale, au sens chrétien du terme, mais aussi telle que les grecs pouvaient l’entendre n’existe pas – elle est morte avec Dieu. Il n’y a aucune axiologie métaphysique, aucune orientation cosmologique. Le cosmos n’est pas plus orienté de bas en haut, que de droite à gauche, ou du passé vers le futur. Il n’y a qu’un infini qui peut se tenir en un point de rayon nul.

Par contre, il est toujours possible, de manière immanente, d’orienter nos vies, de leur trouver un sens, mais d’une manière subjective – donc singulière. Si l’on peut fabriquer des boussoles, elles nous donneront toujours soit la direction d’un pôle référent de notre humanité, géographiquement ancré sur notre planète d’origine –, ou notre système solaire – soit la direction de notre désir.



[1]. Pour le dire avec les mots de Michel Foucault (Les mots et les choses) : L’épistémè de la culture occidentale s’est trouvée modifiée dans ses dispositions fondamentales.

[2]. Pour reprendre cette formule de Paul Veyne.

[3]. Je fais ici référence au titre du roman de Lucien Jerphagnon.

[4]. Dans « Par-delà bien et mal.

[5]. Le néologisme est de Michel Onfray.

[6]. Si tu comprends, ce n’est pas Dieu.

[7]. Je le crois parce que c’est absurde.

[8]. Doit-on rappeler que l’aphorisme est extrait de notes de préparation d’un ouvrage sur l’apologie de la religion chrétienne.

[9]. « Choses humaines, trop humaines ».

[10]. Ibid.

Abbatage des éléphants d’Afrique.

La concomitance de deux informations, l’une sur l’abattage des éléphants en Afrique et l’autre sur la parution du livre du paléontologue Pascal Picq[1] me conduit à m’exprimer à nouveau sur ce que d’aucuns appellent la crise, et qui n’est ni une crise économique, ni une crise nationale ou occidentale, mais une crise humanitaire au sens premier du terme[2]. L’humanité est en crise existentielle, et si sa nature est ici soumise à la question, c’est surtout la question de son devenir ou de sa fin qui est aujourd’hui posée. J’apprends que la population d’éléphants sur le continent africain est passée en quelques décennies de 1,2 M d’individus à 500 000 environ et l’on continue à tuer une centaine d’animaux tous les jours. On peut donc imaginer que dans quelques années, il n’y aura plus d’éléphants africains, si ce n’est dans quelques parcs d’attraction. Car aux braconniers traditionnels se joignent, pour participer à cette tuerie à grande échelle, les bandits qui prospèrent en Afrique, financés par tous les trafics qu’ils y développent et les dictatures traditionnellement sponsors des mouvements islamistes : l’Arabie Saoudite, le Qatar, … En d’autres termes, chaque fois que nous passons à la pompe, ou que nous rachetons nos otages, nous finançons à notre corps défendant le meurtre à grande échelle ; et ce sont des hommes où des éléphants qui sont sacrifiés.  Mais si la population humaine continue malgré tout à croitre, il n’en est pas de même des espèces animales ou végétales, et l’on peut avec quelque raison considérer que la vie d’un éléphant a aujourd’hui plus de prix que la vie d’un homme. La biodiversité de la planète est de plus en plus compromise et l’humanité va en payer le prix. C’est le thème du livre de Pascal Picq …

Il nous reste dons à espérer que l’humanité soit détruite avant qu’elle n’ait détruit toute autre forme de vie sut terre. Car la terre est malade de l’homme ; Zarathoustra, ou plutôt Nietzsche le dit en ces termes « La terre, dit-il, a une peau ; et cette peau a des maladies. L’une de ces maladies, par exemple, s’appelle « homme » ».

Nous allons donc tous dans le mur et nous devrions questionner notre soi-disant modernité, car cette évolution qui s’accélère chaque jour un peu plus est létale.

Que faire alors ? Changer de système, renoncer au marché, renoncer au capitalisme ?

Chacun a bien compris qu’il nous fallait radicalement et de manière urgente changer, non seulement de système de développement, mais aussi de paradigme, et chacun s’effraie des conséquences que ces changement auront inévitablement sur son mode de vie. Car il faudra bien changer nos habitudes et plonger dans l’inconnu, comme dans une eau froide mais vivifiante. Et chacun voit bien aussi que l’écologie politique telle qu’elle nous est vendue, n’est pas la réponse adaptée. Car les partis écologistes sont des produits du système, qui souhaitent l’adapter pour qu’il puisse tenir debout, encore un peu, et qu’eux, comme partis notabilisés, y trouver leur place. Mais le sort des éléphants n’intéresse pas les écologistes qui préfèrent se focaliser sur les couloirs de bus, ou le transfert du flux marchand de la route au rail.

Faut-il renoncer à l’économie de marché, au capitalisme économique, à la technologie ? Je prétends que non. Mais sans doute faut-il réformer radicalement tout cela.

L’économie de marché, c’est l’idée simple que les produits ont, non seulement une valeur d’usage, mais aussi une valeur d’échange ; la première indexée sur l’intérêt de posséder, la seconde sur le désir de posséder. Si l’on accepte la propriété privée, on ne peut renoncer au marché ; et il me semble que l’abolition de la propriété est une idée d’essence totalitaire, car nier la propriété c’est nier l’individu, et les démonstrations de Stirner[3] sont sans égales par ailleurs.

Faut-il renoncer au capitalisme et à la technologie ? Le capitalisme, c’est-à-dire, l’irruption d’un exploitant entre le producteur et le consommateur, me parait être le meilleur garant des gains de productivité. Et nous avons besoin de produire des biens de confort. Et l’essor technologique est intimement lié au capitalisme. Évidemment, la recherche scientifique est à la base de l’invention ; mais c’est l’industrie des hommes qui produit des biens commercialisables et qui est le vrai moteur du progrès. Évidemment, Pasteur qui invente la vaccination ou Fleming découvrant la Pénicilline sont des scientifiques, mais encore faut-il une industrie pharmaceutique pour produire du médicament et un système de soins pour les administrer.

Alors, tout serait au mieux dans le meilleur des mondes ? Il conviendrait donc de ne rien changer  et de s’en remettre aux économistes et aux fonctionnaires qui nous gouvernent ?  Je pense évidemment tout le contraire. Par exemple, si le capitalisme est seul garant des colossaux gains de production qui nous permettent aujourd’hui de nourrir quelques milliards d’habitants, le capitalisme financier ne crée aucune richesse et asphyxie l’économie. Evidemment, il faut faire croitre nos richesses, notre confort, mais indexer la croissance du PIB sur la croissance de la population est une erreur dramatique. Toute croissante qui augmente la pollution, ou qui se construit sur la croissance démographique est un piège, une bombe à retardement. Il faut miser sur l’industrie, sans oublier évidemment les services, mais il faut parallèlement diminuer la pollution, le gaspillage de nos ressources, augmenter le PIB par habitant et diminuer la population. Et prendre en compte d’autres intérêts : ceux de la terre, de la nature, de la flore, de la faune. Et préserver les inégalités quand elles sont équitables pour s’y attaquer quand elles sont injustes ou exorbitantes. Nietzsche pointait déjà le risque que faisaient peser sur la cohésion sociale c’est-à-dire sur la démocratie, la pauvreté et la richesse. Plus précisément, ayant beaucoup compris avant les autres, il pointait[4] les trois obstacles à la liberté : « les trois grands ennemis de l’indépendance, à ce triple point de vue, sont le pauvre diable, le riche et les partis ».



[1]. Pascal Picq « De Darwin à Lévi-Strauss ».

[2]. J’ai rouvert mon dictionnaire pour comprendre tous les sens du terme humanitaire. Si le concept renvoie au bien de l’humanité, il me semble ici convenir.

[3]. L’Unique et sa propriété.

[4]. Dans « Choses humaines, trop humaines ».

Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.

La religion serait l’opium du peuple : n’est-ce pas plus justement la foi ? Rappelons aussi qu’en livrant cette sentence dans les manuscrits de 1843[1], Marx reconnait que l’état de l’homme prisonnier de sa « vallée de larmes » rend l’illusion religieuse nécessaire – bien que perverse – et que, partant, l’abandon de cette illusion présuppose un changement d’état et l’avènement de « l’homme total ». Remarquons aussi que la citation sur laquelle j’articule mon propos est extraite d’un texte rédigé deux ans après la publication de « L’Essence du christianisme » par Ludwig Feuerbach. La condition humaine n’est donc supportable au peuple que grâce à cette double illusion que sa douleur puisse faire sens et qu’il puisse émouvoir des forces compatissantes qui nous dépassent. Marx parle de l’«universel motif de consolation et de justification » de la religion, et rajoute : « Elle est la réalisation chimérique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine ne possède pas de réalité véritable »[2].

L’homme est un animal orgueilleux, évidemment ; mais c’est aussi un animal angoissé, car il est le seul à avoir la conscience de la finitude de sa vie, l’intelligence de l’inéluctabilité de sa mort, et aussi parce qu’il juge ; et juge de sa douleur, et de l’injustice de sa condition – voir les lamentations vétérotestamentaires[3]. Il a le sens du temps et sait que le sien lui est compté, chichement. Sa douleur, dont la foi est un analgésique – c’est d’ailleurs aussi un analeptique –, est une dimension essentielle de son vécu sensible et psychologique, de sa conscience d’homme. Citons à nouveau Marx : « A la vérité, la religion  est la conscience de soi et le sentiment de soi de l’homme qui, ou bien ne s’est pas encore conquis, ou bien s’est déjà de nouveau perdu ».

La foi est donc l’opium de l’homme ; mais pour être plus juste, peut-être faudrait-il écrire : la foi et le plaisir sont les deux opiums de l’homme.

Peut-on, comme Marx le propose pour la religion – et le « marxisme » était primitivement ce projet moral et politique –, renoncer à la foi pour transformer l’homme et changer le monde : « Nier la religion, ce bonheur illusoire du peuple, c’est exiger son bonheur réel. Exiger qu’il abandonne toute illusion sur son état, c’est exiger qu’il renonce à un état qui a besoin d’illusions. La critique de la religion contient en germe la critique de la vallée de larmes dont la religion est l’auréole. […] La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique ».

Reprenons les valeurs théologales de la religion chrétienne : la foi, l’espérance et la compassion[4]. Ces trois vertus ne sont-elles pas trois façons de désigner le même opiacé ? Pas tout à fait ; même si l’espérance porte en elle une dimension de crédulité : espérer c’est croire en la raison ou en la justice, avoir foi en la cohérence des choses, en un avenir possible qui répondrait à nos désirs ou à notre idée du bien. Mais l’amour ne se conjugue-t-il pas sur le même registre de l’investissement confiant dans notre désir ? Et celui qui aime peut-il refuser sa compassion à l’objet de son amour ?

La foi est donc à la fois justificatrice et compassionnelle, et ce qu’on doit lui reprocher, comme Marx le pointe du doigt (ou du texte), c’est que c’est le meilleur rempart contre les forces qui voudraient remettre en cause les positions acquises, voire plus fondamentalement la relation dominant-dominé. Car s’agissant de la justification de l’ordre des choses, on n’a pas forcément le même intérêt à y croire, que l’on soit du bon ou du mauvais côté du manche, que ce manche soit celui de la pelle ou du fouet, du fusil, ou de l’avenue s’agissant de certains quartiers. Pour ce qui est de la compassion, j’ai peur que ça ne mange pas de pain d’y croire que l’on soit nanti ou démuni, car les riches n’ont jamais refusé aux pauvres la compassion. Pour le pain c’est autre chose…

N’ayons donc pas peur de nous déclarer ici marxiste, ou du moins, comme Erich Fromm le fit[5], de défendre ce Marxisme-là. Acceptons d’espérer, sans trop y croire, en la possibilité d’occurrence, d’avènement, d’épiphanie de ce que l’on porte en soi comme projet ou comme rêve, ou plus simplement, suivant la formule de Guillaume d’Orange, d’entreprendre sans espérer[6], et  si l’on en a la force d’âme, – mais, me concernant, rien n’est moins sûr –, essayons comme une posture radicale de ne croire à rien, de ne rien espérer, de vivre une laïcité radicale et une absence totale de naïveté. Mais ce programme est-il réaliste ? Peut-on, comme Camus nous y invite, « imaginer Sisyphe heureux » ? Quand Sisyphe sait que le temps est compté, et que tout espoir de hisser son cailloux au sommet est désormais vain, brisé, peut-il encore trouver la force de le faire rouler devant lui ? La douleur est cette ruine d’un possible en lequel la foi ne peut plus s’investir. Il ne faut pas désespérer l’homme, faute de l’angoisser. L’homme angoissé, qui a peur, qui alors tremble nu et froid, dépouillé de ses illusions, peut-il ne pas espérer de l’aide, encore et malgré tout, peut-il surmonter sa douleur et sortir de sa dépression ? Peut-être en jouissant, quitte à ce que l’ivresse le conduise au dégout et au vomissement de l’âme. Peut-on se désintoxiquer de la foi et du plaisir et vivre une mescréance sereine ? Peut-on, pour le dire comme Marx, se conquérir ou se retrouver ? Je n’en suis pas sûr, faute d’avoir jamais rencontré dans ma vie personnelle ou professionnelle, dans mes lectures, un homme qui ait pu vivre sans idéaux ni plaisirs, sans croyance à quelque projet, sans confiance en quelque chose. D’ailleurs le marxisme est en soi, un idéal et un projet qu’il faudrait désirer sans illusions, pauvre Sisyphe. Peut-on vivre dans une forme de philia mescréante. C’est peut-être la proposition d’Épicure… Mais le vulgum pecus me semble plus proche des aspirations du divin marquis ou des injonctions de Paul de Tarse[7], mais toujours dans une forme de débauche humaine, trop humaine.



[1]. Dans « Critique de la philosophie du droit de Hegel ».

[2]. Ibid.

[3]. Que ce soit celle de Job ou celles des prophètes, notamment Jérémie – ses « jérémiades ».

[4]. L’agapè grec pouvant se traduire par amour, charité ou compassion.

[5]. « La peur de la liberté », ou « L’art d’aimer ».

[6]. « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. »

[7]. J’aurais pu rajouter, pour la jouer sur un autre registre, de Stirner ou de Marx (Ce dernier surnomma le premier Saint Max.)