Au moins trois raisons de ne pas voter aux Européennes

C’est décidé, je n’irai pas, et le temps qu’il fait – plutôt beau en Bretagne –, ce que j’ai à faire par ailleurs – plutôt dense – n’y sont pour rien. Je ne consentirai pas à ce rituel, car je n’en vois aucune raison qui tienne à l’analyse plus longtemps qu’un passage dans l’isoloir.

Tout d’abord, mon vote ne servirait à rien, car que vaut une voix sur quelques centaines de millions ? Autant jouer à l’euromillion ! Ce qui me laisse à penser qu’une élection, dans un corps électoral si vaste, n’a aucun sens, et ne peut que dissoudre le processus démocratique ; le dissoudre, donc le ruiner.

Mais si, sur le registre de l’efficacité, mon vote ne servait à rien, peut-être aurait-il quelques vertus en me permettant, par exemple, de communier, dans cet acte objectivement gratuit, avec la communauté à laquelle j’appartiens. Mais non seulement, je ne vois pas cette communauté, mais je n’en vois pas l’embryon en gestation. Je vis en France, à l’extrême ouest du continent européen, mais je me sens plus proche d’un américain new-yorkais ou d’un slave moscovite, que d’un islamiste radical de Vaulx-en-Velin, ou d’un sikh londonien. Et s’agissant des valeurs de l’Europe, l’égalité, l’argent, le travail, ce ne sont pas les miennes.

Je ne me raccrochai donc pas à cette idée de faire corps, de « faire Europe », comme les gens qui parlent la novlangue cul-cultureuse nous le disent aujourd’hui. Reste la défense de l’idée de démocratie. Et bien, justement, je suis trop attaché à la démocratie, trop militant de la chose publique, pour accepter de cautionner cette consultation. La démocratie, ce n’est pas cela. Quand les gens comprendront-ils que, non seulement la démocratie ne se réduit pas au suffrage universel, mais que ce mode de désignation des députés n’est ni garante, ni même nécessaire à la démocratie ? D’ailleurs, et la chose est encore plus claire pour ce type d’élections, on ne demande pas ici aux citoyens de choisir des députés, mais de partager le pouvoir entre quelques partis politiques. Car personne ne connait les candidats, ce qu’ils ont dans le ventre ou dans la tête, ce qu’ils pensent, ce qu’ils veulent. Cette consultation n’est donc qu’un sondage, pour savoir si l’européen, formaté par le système transfrontalier, se revendique à droite ou gauche, et plus ou moins loin du centre de gravité d’une classe politique apolitique et carriériste. Décidément, cela ne me concerne pas. Et pourtant l’eurosceptique qui conclut ici cette courte chronique, reste partisan convaincu de la construction d’une Europe sociale, économique et morale, donc europhile.

Naturalisme, matérialisme et rationalisme.

Je découvre tardivement un magazine bimestriel qui m’arrive dont je ne sais où, comme tombé du ciel. Il affiche en gros caractères blancs sur fond rouge le titre de « CLES » et l’exemplaire que je feuillette semble être le quatre-vingt-sixième numéro. C’est une composition surprenante, riche et glacée, plutôt féminine, entre mode et philo/psycho.

Le titre de cette parution m’étonne un peu : « Par quoi remplacer Dieu ? ». Il me semblait que Nietzsche, annonçant la mort de Dieu, avait répondu à cette question : par rien… Ou du moins, surtout rien du même ordre.

Je lis l’édito qui me déçoit quelque peu, et un autre article, lui aussi de Jean-Louis Servan-Schreiber, qu’il titre : « Après Dieu, la tentation religieuse demeure ». J’aurais pu, pareillement, et comme pour faire pendant à cet article par un autre composé sur le ton prophétique, proposé un texte que j’aurais intitulé : « Après la fin des religions, la tentation de Dieu demeure ».

Et puis d’autres articles qui nous invitent à la réflexion philosophique, intercalés entre des pubs de mode. Et ce choix de proposer sur un papier glacé couteux, la promotion du luxe extrême – des jolies femmes promouvant fringues de haute couture, sacs à main, bijoux et parfums –, côtoyant une invite à la vie spirituelle et une réflexion sur la sagesse, m’étonne un peu. C’est bien dans l’air du temps. Mais pourquoi pas ? Je lis une chronique de Roger-Pol Droit dont je retrouve toujours avec plaisir, ici ou là, les contributions ; C’est un homme bien, un véritable ami de la sagesse, cultivé, pédagogue. Et puis il est gentil, poli. Ce n’est pas un allumé du bocal, un mécréant enragé. Et je m’attarde aussi sur un long article d’André Comte-Sponville, philosophe authentique dont je lis toujours les textes avec attention et plaisir. Il y présente sa métaphysique qu’il résume par trois formules qu’il développe : naturalisme, matérialisme, rationalisme. Et j’aimerais ici faire écho à ce qu’il en dit, à sa façon de définir ces doctrines, et de se définir par ces doctrines.

Il définit le naturalisme comme « toute doctrine pour laquelle la nature, prise au sens large, est l’unique réalité ». Pour ses tenants, le surnaturel n’existe donc pas. Il nous rappelle que c’est la position des épicuriens, mais aussi de Spinoza, de Diderot, ou de Marx. C’est effectivement, à la fois la position de ceux qui croient que Dieu n’existe pas, et de ceux qui croient que Dieu existe, mais n’est pas extérieur à sa création, ou dissociable d’elle. Comme l’écrivait Spinoza « Deus sive Natura » – « Dieu, c’est-à-dire la nature », mais il faudrait sans doute aussi distinguer chez le philosophe de l’Ethique, nature « naturante » et nature « naturée ». Où l’on voit que si l’on veut opposer les conceptions métaphysiques, la ségrégation entre croyants et athées n’est pas toujours la plus pertinente.

Pour définir le matérialiste, c’est un peu plus compliqué. Il se définit par son refus d’envisager la pensée « indépendamment de la matière », alors que son contradicteur spiritualiste envisage une indépendance substantielle de la pensée (Voir l’école platonicienne et la métaphysique monothéiste).  Pour lui, l’âme, l’esprit, n’ont pas d’existence propre, donc ne peuvent perdurer au-delà de la corruption des corps, ou vivre dans les limbes en attente d’une possible incarnation. C’est le cerveau qui pense, et dès qu’il cesse de fonctionner, les pensées cessent d’être produites – comme un oued tari par une trop longue sècheresse. Comte-Sponville nous rappelle que cette position qui est la sienne et celle d’Epicure[1], n’était pas défendue par Spinoza, qui considérait l’existence d’une « surface pensante ». Mais on aborde là une question extrêmement difficile, qui est celle de la nature du discours considéré comme ordonnancement de représentations. Dès lors qu’il est produit objectivement, je veux dire, dès qu’il objectivable comme discours, quel statut ontologique lui donner ? La pensée est un flux – flux cohérent de données – et ce flux qui est structuré symboliquement par un langage formel – langage scientifique, mathématique, lexical – devient discours. Et l’on conçoit bien que ce flux, ce champ, a besoin pour exister, pour être opérant, d’être généré, ou supporté matériellement, soit dans sa dynamique, soit figé dans la forme qui l’a vu naître. Le cerveau, sous forme de matière grise, est ce générateur ; mais ne peut-on considérer que la matière élémentaire l’est aussi ? Et ce discours, dont l’essence est formelle, perdure au-delà de l’extinction de ce qui l’a généré, donc acquière une existence propre – La Joconde continue d’interpeler de son sourire énigmatique le passant, bien longtemps après la mort de Vinci. Que nous dit Spinoza ? Qu’on ne peut séparer, bien qu’il les distingue, surface étendue et surface pensante, car ce ne sont que deux modes d’être. Le corps est un mode de l’étendue, et l’esprit un mode de la pensée. Les choses de la nature sont donc des modes d’expression de la substance, car il n’existe qu’une substance, sous différentes formes dans lesquelles elle se module. Dans cette conception pas toujours facile à suivre, chaque chose peut être décrite par ses attributs qui caractérisent autant d’essences. Et nous ne connaissons que deux attributs, la pensée et l’étendue (l’immatériel et le matériel). Pour Spinoza la pensée n’est donc pas seconde, produite par, résultante d’un flux, donc détachable de la matière, c’est une autre façon d’appréhender la substance. Et je me dis que si l’on opère un léger glissement sémantique, en considérant la pensée sous la forme de la volonté, pour reformuler dans un langage modernisé le panthéisme spinoziste, on est très proche de la métaphasique de Schopenhauer ; et que cette filiation est essentielle : De Giordano Bruno, à Spinoza, Schopenhauer et Nietzsche ; même si chacun a développé sa propre vision du monde, non pas « comme », mais « à partir de » – Et j’entends bien que Spinoza prolonge d’abord Descartes.

Mais deux questions me travaillent : la matière peut-elle penser et la matière est-elle, plus fondamentalement, substance étendue ou pensante. Sur le premier point, et je rappellerais la belle formule de Schopenhauer « Si vous ne savez pourquoi la matière peut tomber à terre, vous ne savez pourquoi elle peut aussi penser », les matérialistes répondent que c’est la matière organisée (la matière grise) qui pense. En d’autres termes, la pensée serait le résultat d’une organisation particulière de la matière, son organisation la plus complexe, la plus élevée dans l’échelle des valeurs – la pensée devenant le processus relationnel le plus élaboré. Et les matérialistes nous renvoient aux neurosciences qui conforteraient leur position. Mais qu’en est-il de la matière élémentaire ? Regardons donc aussi du côté de la physique des particules. On sait depuis Leucippe et Démocrite, que la matière est constituée d’atomes qui flottent, ou « tombent dans le vide ». Mais la science a depuis rompu ces insécables : l’électron, le noyau atomique, les quarks… mais qu’en est-il de la nature substantielle de ces grains de matière ? De quoi sont-ils constitués ? Peut-on encore parler de matière ? Je pense qu’à un certain niveau d’observation, la notion traditionnelle de matière considérée comme substance étendue, donc comme « corps » descriptible par ses caractères géométriques, n’est plus pertinente ; et qu’il faut alors parler de grains d’énergie, de forces, de volonté, de pensée. Et si ce dernier terme ne convient pas, admettons que la matière ne peut plus être considérée ni comme surface étendue, ni comme surface pensante, à moins que ces modes, soient des modes d’observation, à une certaine échelle ; mais ces modes d’observation sont ceux du vulgaire, mais plus vraiment du scientifique.

Terminons par le concept de rationalisme. Comte-Sponville nous invite déjà à distinguer ce qui est rationnel et ce qui est raisonnable. Mais il convient aussi de distinguer les causes et les raisons : la cause étant ce qui explique a priori l’effet, considérant que le monde des phénomènes est le champ d’expression des causalités ; la raison, étant, à l’inverse, ce qui appelle le phénomène, ce qui le justifie a posteriori. Il y a donc, considéré suivant la logique des flux, inversion des dynamiques, des concepts : l’un étant poussant – la cause produisant l’effet « devant elle » –, l’autre étant tirant – la fin appelant ses moyens. Mais, le plus important étant, qu’accepter qu’il puisse y avoir une raison aux choses qui adviennent comme elles adviennent, c’est surtout accepter une axiologie de l’univers.

Qu’est-ce que cela veut dire, au bout du compte ? Que si le monde obéit à ses lois (causalité), ces lois sont cohérentes, et il faut bien considérer, pour peu que l’on adhère à une forme de rationalisme, que parmi les principes cosmologiques de l’univers, on puisse discerner, non seulement un principe de cohérence, mais encore un principe d’harmonie. Ce que je nomme la Morale, et que je ne confonds pas avec la moraline bourgeoise.



[1]. Lucrèce, épicurien, disait que le corps est le lieu des flux, et il considérait dans le même concept le fait de se nourrir (manger et déféquer), ou de penser.

Parlez-moi d’amour.

Aujourd’hui, temps gris. Il fait moche, et je me suis levé avec une bronchite. Je suis fatigué, et ne saurais dire si c’est mon âme ou mon corps qui est le plus rompu. Chienne de vie…

Ça ira probablement mieux demain, mais en attendant … Je me traine un peu d’un fauteuil à l’autre, prends un livre, l’abandonne sur le canapé. J’ouvre « les Echos » qui traine là, et mon esprit vide, las, sans doute plus masochiste que mélancolique, tombe sur un petit article titré « Vote de la loi sur le don de jours de repos pour enfant malade ». Je lis : « Le parlement a voté la loi, … Les sénateurs du groupe communiste, républicain et citoyen ont voté contre, déclarant « préférer une solidarité universelle » ». Chienne de vie… Les communistes ne changent pas, leurs réflexes totalitaires restent entiers.

« Une solidarité universelle » : Qu’est-ce que ça veut dire ? Je réfléchis, je cherche, je comprends sans comprendre ; sans doute à cause de cette novlangue politicienne …

Au moins trois choses me choquent, mais il en fallait si peu ce matin. Tout d’abord, cette confusion dommageable entre le don et la solidarité – invoquer cette dernière n’étant pas la réponse adaptée à la question du don. Ensuite, cette évidence malheureuse que le don, valeur antibourgeoise par excellence, est logiquement considérée par la classe politique comme antisociale. Enfin, cette idée totalitaire, funeste, que même dans le don, surtout dans le don, il faudrait un médiateur. Mais reprenons les choses dans l’ordre ?

Les concepts de don et de solidarité me semblent antinomique, car le don est gratuit, lui ; faute de quoi, ce n’est qu’une obligation règlementaire ou morale, ou bien c’est du troc. Et je pense que celui qui considère l’amour comme un investissement est encore très loin de l’amour. Par ailleurs, si aimer, donner, – les deux verbes s’équivalent dans la pratique de la chose – devient une obligation morale, il ne s’agit plus de don, car l’injonction – même morale  – disqualifie le don qui cesse, pour être obligé, d’être gratuit. En d’autres termes, celui qui est vertueux dans le but de gagner son salut, ne mérite pas au terme de sa vie d’entrer au paradis. Très différemment, l’idée de solidarité se constitue sur d’autres registres : la fraternité, l’entraide, le respect de l’autre. C’est une valeur magnifique. Mais qui peut concevoir que l’on aime – non pas d’un désir charnel, ou d’une fascination intellectuelle – un homme ou une femme qui n’est ni votre frère ou votre sœur, ni votre ami, ni une personne belle ou respectable, aimable ? Qui ne le conçoit pas, ne conçoit pas l’amour, et ne comprend rien au don. La solidarité n’est qu’une charité bien ordonnée, un acte dont on attend un profit personnel, au moins une valorisation personnelle.

Le don est une valeur antibourgeoise, ou, pour le dire autrement : La bourgeoisie c’est le refus du don. Raoul Vaneigem, aux livres desquels je suis abonné, écrit dans « Nous qui désirons sans fin » : « La civilisation marchande est fondée tout entière sur l’interdit de la gratuité ». Et corrélativement, il rajoute dans un autre ouvrage[1]« Il n’y a, pour fonder une réalité nouvelle, d’autre principe en l’occurrence que le don ». C’est une évidence : notre civilisation bourgeoise abhorre le don, donc l’amour qui est confiné au registre des idées, dans un au-delà dont on ne veut pas ici-bas, maintenant. Et si l’on peut rêver à une improbable révolution, il faudra, pour que cette révolution en soit réellement une, qu’elle libère l’homme, c’est-à-dire qu’elle mette un terme au marchandisage des relations, ce que j’appelle la prostitution, à la relation dominant/dominé, qu’elle ruine, par un processus de transvaluation, le pouvoir de l’argent, et qu’elle abolisse tous les processus de médiation, y compris sur le plan politique. Impossible programme. Sans doute, n’en sommes-nous pas là, mais la fièvre porte au délire. Car l’amour, c’est aussi la relation, puisque c’est le premier de ses trois modes ; et qui ne devient essence de la relation qu’à partir du moment où elle cesse d’être « médiatée », soit par un billet de banque ou une autre promesse plus ou moins fiduciaire, soit par un intérêt quelconque. Et quand le Parti Communiste évoque sa préférence pour une solidarité universelle, il entend bien défendre une solidarité encadrée par le système, et prend donc une position liberticide qui me révulse. Car la malédiction de nos libertés dans les sociétés modernes, c’est notre incapacité à conserver un espace d’autonomie, une capacité singulière, à donner, à aimer, sans que cet acte gratuit, soit approuvé ou désapprouvé, favorisé ou gêné, condamné ou félicité, encadré d’une manière ou de l’autre par l’Etat. Et les systèmes totalitaires ne peuvent accepter que les choses se fassent, sans eux, sans leur intervention de médiateur, sans leur jugement et leur sale petite morale. Même s’il s’agit d’amour, ils veulent tenir la chandelle, profiter de sa flamme chancelante comme un désir pour distinguer pornéïa, éros et agapè. Les pouvoirs, parce qu’ils sont des outils de domination, ne peuvent accepter le don, car le don c’est d’abord le refus de la médiation, et c’est le seul acte révolutionnaire qui soit. Seul le don est révolutionnaire, seul l’amour est révolutionnaire. Et si je conteste tant les religions – terminons par cela sans trop pousser les feux –, c’est moins que je rejette Dieu (ni Dieu ni maître comme disait l’autre), que je refuse toute médiation entre moi et le divin ; et si je déteste tant l’Etat, c’est qu’il est toujours le Grand Médiateur.

La question est donc, au bout du compte, celle de l’Autorité. Accepter qu’un salarié puisse donner un jour de repos à un collègue dont un enfant malade réclame sa présence, l’accepter sans que la loi s’en mêle, sans qu’elle lui dise ainsi le possible et l’interdit, donc le bien et le mal, c’est accepter que  cet acte compassionnel échappe à l’autorité de la loi, à son système de gestion, et donner au donneur cette autorité de disposer de lui, et de faire vivre sa morale singulière. Mais des hommes et des femmes politiques, et particulièrement le parti Communiste, n’acceptent pas que l’amour échappe à l’autorité de la loi. Où l’on voit que les vrais clivages politiques ne s’articulent pas où on penserait les trouver.

Et je termine en ouvrant le propos pour y revenir bientôt. Notre humanité a connu peu de révolutions, et ces révolutions ont été des ruptures de paradigme, ruptures épistémiques et axiologiques. Le fait chrétien est de ce point de vue central, et fonde l’occident chrétien ; et c’est pourquoi j’y reviens tant, avec trois personnages essentiels. Jésus prétendument de Nazareth, Paul de Tarse, et Augustin évêque d’Hippone. Le premier promeut l’amour comme horizon absolu – et évidement inaccessible – de la morale. Le second invente la religion que l’on sait qui va développer ses propres valeurs, qui sont nos valeurs occidentales : l’égalité, donc la démocratie, la soumission à l’ordre établi, la compassion, le mépris de soi, le gout morbide pour la mortification de la chair, la fascination pour le sexe. Le dernier invente l’homme singulier, préparant le cogito cartésien, donc invente la liberté, le respect de l’individu.

Propos irréligieux

Je voulais m’agacer de la présence du chef de notre gouvernement à Saint-Pierre de Rome, le 26 avril dernier, venu pour assister, et plus encore participer à la canonisation de deux défunts papes. Je ne pouvais laisser passer cela, et ne pas exprimer ma sidération : qu’un éminent représentant du seul pays prétendument laïc d’Europe puisse ainsi, non pas rendre une visite d’état à un chef d’état, aussi modeste soit l’État du Vatican, mais communier en une manifestation religieuse, par ailleurs très symbolique, c’est assez énorme. Et M. Valls, en qui j’avais eu la faiblesse de placer quelques modestes espoirs, me déçoit déjà. Il a beau nous faire savoir qu’il assume son ministère sous le saint patronage de Clemenceau, je rappelle que le Tigre ne se serait jamais compromis ainsi. Mais parlons d’autre chose, sans vraiment déserter notre sujet.

Qui me suit un peu, sait que je suis un militant laïc, c’est-à-dire antireligieux – soit dit sans user de raccourci[1]. Bien évidemment, le mescréant qui écrit ces mots respecte les croyants – mes frères en doute et en peur –,  ainsi que leurs croyances, mais il critique radicalement les religions ; et règle, autant qu’il le peut, de vieux comptes avec l’Église de Rome. Je pourrais justifier cette abhorration par de multiples arguments, fondés en morale, mais ce rejet doit sans doute plus au ventre qu’au cerveau. Mais je note néanmoins que ses dogmes sont consubstantiels d’une escroquerie intellectuelle originelle : celle de la confusion entre Jésus, fils de l’homme, et le Christ, créature de Paul. Et rappelons l’infranchissable distance entre, d’une part un personnage historique, prophète de son état, thaumaturge et vaticinateur à ses heures de grâce, pécheur d’hommes et prêcheur d’évangile, une énigme, autant philologique qu’historique, et d’autre part le personnage conceptuel appelé Christ, annoncé dans des textes testamentaires anciens et obscurs, que Paul de Tarse, puis la patristique, inventent ; substituant – comme on fait disparaitre, une certaine nuit de Pâques, un cadavre qui témoignait – au corps disparu du tombeau de Joseph d’Arimatée[2], l’image fantomatique et glorieuse d’une figure mythique en construction. Car, après la passion, il y a, par une alchimie qui dépasse celle de l’embaumement pratiqué alors, transfiguration du crucifié ; une transmutation qui devient littéralement une transvaluation, et que Paul opère au premier siècle de notre ère. Mais cette distance entre ces deux images n’est pas plus grande que cette autre, entre le message évangélique, si difficile à comprendre tant il est singulier et semble paradoxal, et l’éthique chrétienne. C’est pourquoi je veux distinguer l’éthique de la religion de Paul, qui a pris son temps pour se constituer, s’exprimer, s’affirmer, contaminer notre civilisation, scléroser nos sociétés, et la philosophie du prêcheur Jésus, pour peu qu’on puisse l’appréhender au-travers de logoi rapportées et déformées. Mais ce hiatus justifierait en soi un essai. Et je ne développerai succinctement ici qu’un exemple : le primat de l’amour sur la justice, présent dans l’évangile et me semble-t-il refoulé, inversé dans la philosophie de l’église.

Il y a dans le message de Jésus, un primat catégorique du don, dont la logique ne me semble poussée si loin, nulle part ailleurs, car cette logique est ici poussée jusqu’à la déraison, au-delà du logos, une vengeance de l’hybris. Comme dit l’autre : « l’amour à ses raisons, …. ». Et cette primauté consacrant le don, s’affranchit de l’équité et de la justice. Voyons la parabole, celle dite « des ouvriers de la onzième heure[3] » et que l’église commente tout autrement que je ne la fait ici.

De bon matin, un chef de famille s’en va recruter un ouvrier agricole pour travailler sa terre. Il le trouve, le prend pour la journée en lui promettant une pièce d’argent. Un peu plus tard, il en rencontre d’autres qui cherchent aussi du travail, et les prend dans les mêmes conditions. Puis d’autres encore, plus tard. Le soleil poursuivant sa courbe apparente, le dernier se fait embaucher en fin d’après-midi, à la onzième heure. Le soir, le propriétaire les réunit tous et leur donne à chacun une pièce d’argent, en commençant par les derniers arrivés au champ. Les premiers venus, ayant travaillé beaucoup plus que le dernier, crient à l’injustice. Jésus donne raison au propriétaire sans plus d’explications. Comprenne qui pourra…

On pourrait croire, en bon socialiste, qu’il hiérarchise ainsi égalité et équité, considérant que tous doivent recevoir la même chose indépendamment de leur mérite, ou de leur travail. Ce serait mécomprendre le message évangélique. On pourrait aussi s’en tenir à l’explication cléricale officielle[4]. Rien ne permet de la considérer comme meilleur qu’une autre. De mon point de vue, il s’agit plus surement de hiérarchiser sur le plan moral le don et le troc. Et poussant plus loin mon raisonnement, je distinguerais deux types de troc. Tout d‘abord cette idée simple et première de l’échange de deux choses de même valeur – de quelle valeur parle-t-on ? valeur intrinsèque, de production, d’usage, d’échange ? Qu’importe ici ! Et une seconde idée qui serait celle de la récompense, du salaire – du travail, du mérite ou de la peur ? –, le prix de la vertu ; une valeur, non plus d’échange, mais d’équivalence, au sens étymologique du terme, et mesurée sur le registre de la morale. Car pour l’église, il y a bien une forme de troc entre la vertu et l’accès au paradis, la foi et la grâce, la punition et la rédemption, la grande vertu et la canonisation ; ce que l’on doit appeler la justice et qui s’apparente au règlement des comptes – qu’il s’agisse du jugement des hommes ou du jugement dernier.

Or Jésus s’inscrit ici en faux contre cette justice des hommes, contre leur logique comptable. Il propose clairement une autre logique – « l’amour à ses raisons » – en prenant le contrepied de la logique, en justifiant une « folie divine » ; ici  « la folie de dieu est plus sage que l’homme, et la faiblesse de Dieu est plus forte que l’homme ».[5]

Il ne nie pas la justice mais lui préfère le don, la gratuité, valeur anti-bourgeoise par excellence ; alors que l’église, elle, préfère la justice, bourgeoise, l’équité, voire l’égalité, voire encore la démocratie. Mais la justice n’est jamais gratuite, d’où l’invention de la faute (ou du péché), de la punition ou de l’indulgence (des indulgences) ou du pardon. Jésus met au-dessus de la loi, l’amour, donc le don gratuit, pur, sans taches, un don qui n’a plus rien d’humain, et qu’il propose comme horizon inaccessible. Et tirant mon fil, je comprends mieux les débats sur la grâce, la grâce étant, pour l’église chrétienne, le don suprême que Dieu puisse offrir. Il me souvient d’avoir lu, sans bien toujours en comprendre les enjeux, les arguments du débat entre Érasme de Rotterdam et Luther, qui prit violemment parti contre les indulgences, donc contre le troc des places en paradis promises contre monnaie sonnante. Après la publication par Luther, en octobre 1517, de ses 95 thèses sur la vertu des indulgences, Érasme tire le premier et adresse à Luther sa diatribe. L’autre lui répond violemment par son texte sur le libre arbitre[6], et réfute point par point les arguments d’Érasme. Et si cette réponse est fondamentale, c’est qu’elle est radicale. Au-delà de savoir « si Dieu sait par avance contingentement, ou s’il sait nécessairement », le point de radicalité, schismatique, est que Luther remet en cause l’autorité des pères de l’Église[7], et s’en prend, par exemple, très fortement à Jérôme, qui n’aurait rien compris à l’Écriture. Déclarant Jérôme « somnolent et hébété dans sa compréhension des écritures », il remet en cause toute une tradition d’interprétation des textes (par exemple de l’interprétation des paraboles de jésus). Mais quel est l’enjeu de ce texte (et ce n’est pas le seul) ? : Cette idée que Dieu offre la grâce à qui il veut, indépendamment du comportement de l’homme, et que Dieu sait, de toute éternité, avant que l’homme ne naisse et donc, quoi qu’il fasse, s’il sera sauvé, ou non. Comment, quand on est épris de justice accepter cela ? Comment concevoir qu’un dieu accorde sa grâce au pécheur invétéré, et non repentant, et la refuse au martyr de la foi. Comment accepter cette iniquité, ce manque d’équité évidente ? C’est pourtant ici le message de Jésus, et l’église ne peut s’y retrouver, d’où la condamnation du jansénisme et les difficultés de Pascal (« L’amour a ses raisons ») et de ceux de Port-Royal, avec l’autorité épiscopale. Reste que cette gratuité de l’acte divin me semble problématique. Elle nous renvoie, me semble-t-il, à des conceptions métaphysiques que je vois présentes chez Maître Eckhart, et que je ne trouve pas incompatibles avec le panthéisme de Spinoza.



[1]. Il n’y a en effet pour moi qu’une seule façon d’être authentiquement laïc, c’est de ne prendre rien pour sacré, et de cultiver un esprit d’hétérodoxie. La séparation de l’église et de l’état n’en étant que le corolaire (et non pas le fondement).

[2]. Ou d’Arimathie.

[3]. Matthieu 20.1-16

[4]. L’église la commente ainsi : il n’est jamais trop tard pour rejoindre l’église, et qu’importe que la conversion soit tardive, chacun aura sa part,…

[5]. Paul : Premier épître aux Corinthiens.

[6]. Du serf arbitre.

[7]. Il écrit par exemple : « Le Christ est supérieur à la parole des Pères ».