Spleen.

A un ami qui me taquinait sur mon gout de l’ergotage et de la ratiocination, et sur ma vision pessimiste de la nature humaine, je répondais un peu vite, comme pour m’excuser, que Je faisais depuis maintenant un certain nombre d’années de la philosophie. Peut-on faire de la philosophie comme on fait de la cuisine, ou bien comme on ferait du vélo ou du golf ? La formule était évidemment maladroite. Mais que pouvais-je répondre ? Il eut peut-être fallu lui avouer que j’essayais simplement de vivre ma vie en la pensant, c’est-à-dire avec une exigence de vérité peu commune, dans l’espoir ridicule qu’elle me soit plus supportable et que je puisse échapper, au moins un peu, à l’angoisse, non pas de sa finitude, mais de la vanité de nos efforts à en faire quelque chose.

C’est cette posture, qui prend aujourd’hui une dimension pathologique, qui m’a conduit à m’identifier à ce personnage de mescréant philosophant, après avoir hésité à me prévaloir de cette autre formule : « philosophe empêché » ; mais si j’ai gardé la premiere c’est qu’au terme conclusif de toutes mes réflexions déconstructives, je n’ai trouvé que « Choses humaines, trop humaines ».  Et mes instincts qui m’ont permis de remporter parfois des victoires étonnantes, m’ont pareillement planté plus d’une fois. Qu’il y ait des forces qui me dépassent, qui pourrait m’en faire douter ? Il me suffit de contempler la nature au printemps et l’optimisme de la renaissance de la flore. Que ces forces nous laissent lire dans les phénomènes leur cohérence, leur interdépendance, leur unité, qu’elles conduisent notre intuition vers l’idée d’un monisme du monde, c’est pour moi une évidence sensible, mais forte. Que des phénomènes dépassent le rationnel, je l’ai vécu ; comme j’ai vécu des choses inconcevables, été sauvé in extremis par la coalition de forces obscures. Mais cela ne m’explique rien, ne m’assure de rien, ne me rassure de rien, et je reste comme un enfant face à l’immensité angoissante de la mer.

N’est-ce pas notre lot ? L’homme avance dans la vie, c’est-à-dire vers la mort, pauvrement habillé de ses illusions, mais condamné à les perdre progressivement. Il se retrouve un jour nu, pauvrement drapé d’un futur mité, et minable qui le couvre comme un suaire. Il est nu, il a froid et il tremble.

Revue de presse.

M. Valls déclare cette semaine à propos de la grève des pilotes d’Air-France qu’elle est « insupportable ». Que veut-il dire exactement en utilisant un mot si ambigu ? Que cette grève serait financièrement insoutenable pour la compagnie et pour l’économie française ou bien qu’elle serait intolérable, inadmissible, car exorbitante du bon sens ou de la moral ? Il me semble que de rajouter qu’elle « est insupportable […] pour l’image de la France à l’étranger » clarifie malheureusement son propos. Il n’accepte pas cette grève, ce que l’on peut comprendre, mais il le dit, ce qui me parait être une erreur. Et je m’étonne de cette déclaration d’un premier ministre en exercice. Car, soit il reconnait le droit de grève dans les termes qui sont ceux de notre législation, et il doit l’accepter quoiqu’il en pense, soit il considère que l’intérêt de la Nation ou de l’État justifie des limites à ce droit, auquel cas, non seulement il doit le dire, mais il doit aussi demander à l’Assemblée de légiférer pour poser ces limites. Mais en aucun cas, il ne peut contester à une catégorie sociale d’utiliser son droit.

Le tribunal prud’homal de Lyon vient de condamner la société Carrefour pour avoir licencié une caissière qui ne respectait pas son règlement intérieur qui stipulait que les personnes en contact avec la clientèle ne pouvaient arborer avec ostentation des signes politiques ou religieux (ici le port du foulard, …). Les deux partis peuvent faire appel. Mais le pouvoir politique va-t-il se saisir de cette décision, la contester devant les tribunaux, voire légiférer si cela s’avère nécessaire ? Il doit le faire, à un moment ou à un autre, pour au moins deux raisons : l’une de cohérence, l’autre pour préserver nos valeurs. Le règlement intérieur de l’entreprise avait été déposé auprès de services de la Préfecture qui avaient tout loisir de le contester. Les délégués du personnel de la grande surface auraient pu aussi le faire. Ils l’ont tous accepté. Le juge conteste ce règlement, tardivement, et trouble, me semble-t-il, la jurisprudence (se rappeler de l’affaire baby loup). Le principe de laïcité impose que dans les lieux publics, on s’abstienne de tenues religieuses : porter la cornette pour les bonnes sœurs, le voile islamique pour les musulmanes, … Au moment où un français se fait égorgé par des allumés du bocal qui prétendent, en massacrant un guide de montagne dont personne ne connait les options religieuses, défendre la cause de dieu, ne pas être intransigeant sur la laïcité ne serait pas une erreur mais une faute lourde.

Je note enfin la création par M. Bennahmias (ex Modem) d’un nouveau parti politique qu’il présente comme social-démocrate, écologiste, laïc et républicain. Une nouvelle escroquerie … Souhaitons-lui long feu.

Si ce parti est social-démocrate, au sens politicien du terme, il se satellisera autour de l’UMPS et ne sera donc ni social ni démocratique. Et comme la laïcité et la démocratie c’est la même chose, ou pour le dire autrement, ces concepts recouvrent le même objet politique, ce nouveau mouvement de non-pensée ne sera pas plus laïc. Quant à être républicain, qu’est-ce que ça veut dire ? Comment un parti politique pourrait-il ne pas l’être ? Attendons donc sans illusion le programme de ce parti pour y juger les mesures qui promouvront et la démocratie et la laïcité.