Le problème des valeurs traditionnelles : travail, famille, patrie

J’y ai longtemps cru comme à une évidence indiscutable, une chose si profondément ancrée en moi qu’elle en était devenue constitutive et n’aurait pu faire débat. Je suis en effet de ceux qui se lèvent tôt, que l’effort n’effraye pas et que le repos ennuie, de ceux qui peuvent s’investir dans la durée malgré l’âpreté de la tâche. Oui, j’ai beaucoup aimé entreprendre et réaliser, beaucoup travaillé, et parfois au-delà du raisonnable – je veux dire sans mesure, au point d’en devenir addict et de tout plier à ce besoin d’aller au bout des choses. Car il me semblait, à moi qui ne suis pas chrétien, qu’il y avait du vrai dans cette thèse que Simone Weil défendait, à savoir que les dons reçus par l’homme le prédisposaient à s’accomplir par son travail, ses œuvres. Si Dieu est le premier créateur – le premier donc le seul, car tout est engendré par son verbe injonctif – et que l’homme est son avatar, alors, il faut bien que l’homme aussi se réalise par son travail. L’art n’est-il pas la seule activité qui donne vraiment sens à sa vie et la sauve ?

Pourtant, aujourd’hui, je déclare à qui m’interroge que je déteste le travail que je considère comme une contrevaleur. Et je n’hésite pas à utiliser cet argument quand je débats de l’octroi d’un possible revenu minimal universel, même à ceux qui ne font rien de socialement utile. Car le marché a perverti le travail. Il l’a dévalué. En dépossédant l’homme de son travail pour mieux l’asservir aux besoins de la production, il a mis l’homme au rang de la machine : et ce qu’il contribue à produire, à l’obsolescence rapide, n’est qu’un futur rebu, un déchet ; et la valeur travail a été transvaluée. Car il faut bien distinguer le travail au sens premier du terme, celui auquel Simone Weil faisait référence – symboliquement, celui de la femme accouchant, ou celui de l’artiste – de ce que Camus appelait le « travail forcé », que Matthew B. Crawford conçoit comme « travail irresponsable » et que je nommerais ici « travail asservi » ou « travail de survie », et qui est le lot de chacun, sa prison, ouvriers comme cadres. Et si le Marché n’avait perverti que la valeur « travail » …

La famille semble mieux résister, mais les évolutions que l’on sait ruineront inéluctablement cette valeur naturelle. Ce n’est qu’une question de temps. Et ne confondons pas l’abandon de la valeur « famille » avec la libération des mœurs, précisément sexuelles. Il était possible de travailler à mieux intégrer les homosexuels, les transgenres, à les protéger du mépris et des atteintes à leur dignité, sans détruire la famille comme fondement des sociétés et valeur ancestrale. Mais le Marché, en commercialisant le corps et la procréation, contribue grandement à transformer cette valeur en valeur négociable, c’est-à-dire déjà dévaluée. La vie n’aurait pas de prix. Il n’empêche que la procréation devient un business comme un autre, et que ce ne sera pas sans conséquence sur la valeur « famille ».

Quant à la patrie, c’est déjà devenu pour beaucoup une contrevaleur. Mais comment s’en étonner à l’heure où les États-nations sont remis en question au prétexte qu’ils seraient fauteurs de guerre, alors que les guerres africaines sont justement causées par une absence, sur ce continent, d’États-nations ? Comment s’en étonner, à l’heure d’un néolibéralisme économique qui refuse les frontières, travaille à une mondialisation toujours plus poussée qui, en standardisant les modes de consommation, de vie, pour écouler plus largement des produits usinés par millions, redessine les cultures et banalise les consommateurs ? Le Marché méprise les États, conteste toute régulation, refuse toute entrave à sa soif inextinguible de profits ; et le nationalisme économique n’est, en occident, qu’une farce. Comment s’étonner que plus personne ne soit attaché à son pays, à sa nation ? Que va même devenir l’idée d’État, quand des sociétés privées comme Amazon, bénéficiant de fait d’une forme d’extraterritorialité acquise en étant présente partout, c’est-à-dire nulle part, fait le choix d’avoir sa propre monnaie, demain ses propres lois ?  La patrie est une valeur qui ne peut perdurer dans un monde globalisé où les hommes et les femmes cessent d’être citoyens pour devenir de simples consommateurs de produits standardisés dont la fabrication non mesurée enrichit les plus riches, mais détruit nos modes de vie, nos traditions, les meilleures comme les mauvaises, et notre environnement.

Travail, famille, patrie, je ne vois pas ce qu’il en reste. Pourtant, ringardiser ces anciennes valeurs sans autre procès me semble un peu court, en fait, d’une grande inconscience.

 

Le problème de l’Etat

Qui me lit avec un peu d’attention connaît mes partis-pris libertaires, mon attachement à la non-violence et corrélativement à ce que je nomme « désobéissance civique ». Et qui suit mes chroniques sait quelles sont mes références philosophiques essentielles : Hanna Arendt, Simone Weil, Albert Camus, Friedrich Nietzsche ; parmi tant d’autres évidemment. Sur la non-violence, c’est justement Camus qui a la plus juste position quand il déclare que la violence est « à la fois nécessaire et injustifiable ». Je comprends : « parfois nécessaire et toujours injustifiable ».

 

Ces quatre philosophes qui n’aimaient pas l’État, ce mal nécessaire, l’ont toujours condamné au nom des libertés individuelles et pour son tropisme totalitaire ; ce dernier terme n’étant nullement exagéré : il suffit pour s’en convaincre de prendre pleine conscience de la surveillance inquisitoriale permanente que l’administration exerce sur chacun de nous, nous fichant et croisant ses données comme on croise des fils pour tiser la toile d’une camisole de force ou filer la corde du garrot qui nous étrangle chaque jour un peu plus – chacun retiendra l’image qui le touche. Mais qui garde suffisamment de recul et n’est pas encore assez formaté pour s’en offusquer ? Nous sommes traités comme des animaux de rente et nous finissons par nous en satisfaire. Pour l’essentiel d’entre nous, nous nous soumettons à nos maîtres et ne demandons qu’à jouir paisiblement de ce que le système nous offre : « Panem et circenses », quand d’autres encore collaborent à cette fatale entreprise pour quelques prébendes. Et si j’utilise ici la référence à l’inquisition, c’est du fait de la dimension « ecclésiale » de l’État, et je souhaite développer ici cette thèse.

 

L’État est donc une structure ecclésiale, une « église séculière », vaguement laïque ; et c’est probablement la raison pour laquelle, militant antireligieux, je ne peux que me retrouver dans le camp des ennemis de l’État.

Tel que nous le connaissons, l’État moderne naît en France avec (et par) le Cardinal de Richelieu qui le conçoit alors, peut-être sans en avoir totalement conscience, sur le modèle de l’Église de Rome ; puis il prendra la dimension qu’on lui connaît aujourd’hui après la Révolution qui, tentant de laïciser la société, reconstruit une nouvelle religion sur le modèle de l’ancienne par une simple transposition, translation idéelle. La nouvelle religion devient celle des droits de l’homme et s’appellera bientôt humanisme. Le Peuple sera déifié afin que l’on puisse à la fois le sacraliser et le désincarner ; et l’État sera promu « vicaire du Dieu nouveau », ce qui ulcérait Nietzsche et l’amena à déclarer : « il ment froidement, et le mensonge que voici sort de sa bouche : « moi, l’État, je suis le peuple »». Et si je devais pousser encore cette démonstration du caractère ecclésial de l’État, en poussant un peu l’analogie, je dirais comme Loisy déclarait « Jésus annonçait le Royaume, c’est l’Église qui est venue », que les Lumières nous annonçaient la liberté et la fin des privilèges, et c’est l’État totalitaire qui est venu. Une structure ecclésiale au Dieu désincarné, une organisation prétendument au service d’un personnage conceptuel, « le Peuple », d’autant plus présent dans la communication politique qu’il est absent politiquement, fantôme relégué dans le paradis des concepts politiques.

 

Depuis le XVIIe siècle, les fonctionnaires forment une église aux dogmes desquels la société doit se soumettre, les petites gens comme les grands bourgeois, une église qui dit la morale et juge chacun, les rois et les roturiers, béatifiant certains, envoyant les autres au bûcher. On se souvient de la formule de Louis XIV, prononcée en 1655 : « L’état c’est moi ». Cette formule doit aussi être comprise dans ce contexte – Richelieu meurt en 1642 – d’une reprise en main par le jeune roi du pouvoir grandissant de l’administration. Aujourd’hui, la technobureaucratie en s’alliant avec le Marché a pris tout le pouvoir, au point de s’assurer le quasi-monopole des candidatures aux élections et de préempter tous les postes importants du pouvoir. Et je ne peux jamais écouter un haut fonctionnaire se prétendre grand commis de l’État, sans voir un cardinal se dire vicaire du Christ dans son diocèse, un prélat se déclarer sans complexes au service de son église. Et cette église, comme l’autre sous l’ancien régime, a maillé le territoire et en constitue le squelette ; et son clergé, petits fonctionnaires aux revenus modestes en contacts permanents avec la population, ou grands clercs vivant dans des palais, contrôle toute la vie de la nation, les corps et les âmes. Tant que ce pouvoir illégitime n’aura pas été remis en question – et ne comptons pas sur un fonctionnaire ou un produit de l’ENA pour le faire – rien ne sera possible.

Il nous reste à espérer un jour l’intervention d’un Luther, condamnant les dérives de notre République en en appelant à une vraie Réforme. Car notre république est religieuse : le Peuple est son dieu, les droits de l’homme son idéologie, l’État son Église. Une église qui prétend adorer le Peuple, mais méprise les gens, une église dont le clergé s’est laissé pervertir par le Marché et vit dans la débauche.

 

Personnellement, suivant l’exemple de mes maîtres à penser, je continuerai à me dire libertin, au sens du XVIIe siècle, moins de mœurs que de pensée, c’est-à-dire libre penseur et radicalement antireligieux. Et pour toutes ces raisons je continuerai à ne pas aimer un État dont je me méfie, un État trop loin de l’abécé de la sympathie pour ses usagers : Attention, Bienveillance et Compréhension.