Toujours la vie comme elle va

De longue date, je fais des listes, et notamment des « problèmes » à régler. Pas précisément les gros, mais ceux, suffisamment réels pour devoir être réglés avant que ma distraction, ma négligence, les rendent très « problématiques ». Je l’ai beaucoup fait dans ma vie professionnelle à tel point que j’ai pu déclarer aux cadres que j’encadrais et qui trop souvent se plaignaient d’être toujours confrontés à des problèmes, que, s’il n’y avait pas de problèmes à résoudre, il n’y aurait pas besoin de cadres pour les résoudre. Et dans ma vie personnelle, je fais de même. Aujourd’hui, je ne vous cache rien : prendre rendez-vous pour le contrôle technique de la voiture, déjà deux ans ; répondre à l’administration des impôts qui conteste une déclaration de surface habitable sur un CERFA produit après des travaux d’extension de la maison, mais sans apporter la preuve que mon calcul est faux ; renvoyer à la mutuelle une attestation de la CAF que j’ai du mal à obtenir, la CAF est inaccessible au téléphone et interpose entre elle et ses usagers des automates  et des robots aussi intelligents que des blocs de béton ; relancer une entreprise qui m’avait promis de réaliser de menus travaux ; appeler Pierre, Paul ou Jacques ; etc., etc. La liste est longue, les items sans intérêts pour le lecteur.

Mais je remarque deux choses. D’abord que cette liste joue de l’accordéon depuis plusieurs décennies sans jamais être soldée : une ligne biffée, une autre rajoutée. Il y a toujours un nouveau truc. Je mourrai en retard et n’aurai jamais été un jour « à jour », sans une forme de stress, donc d’aliénation mentale ; pas un jour tranquille de vie sereine, sans arrière-pensée.

Et puis je note une autre chose, infiniment plus grave, plus consternante, c’est que cette liste est largement nourrie par le Système. Ce système qui nous enferme dans des dispositifs, des lois innombrables, des réglementations tatillonnes, nous assigne, nous contraint, nous tient à la gorge, nous pollue, nous stresse.

 

La bureaucratisation du monde, corolaire de la prise de pouvoir de l’administration alliée au Marché, est un cancer qui nous ronge, nous tue à petits feux, nous accompagne vers la mort sans jamais nous laisser vivre vraiment, libre, libre de son regard inquisiteur et accusateur. La bureaucratie, c’est le mur contre lequel l’humanité se heurte et l’idée d’homme s’échoue et sombre dans l’abime noir du temps mort, du temps perdu pour la vie, gaspillé à survivre.

La vie comme elle va

Je m’arrête acheter mon pain au coin de la rue, fais la queue, paye en faisant l’appoint.

La gamine qui encaisse, une teenager comme disent les anglais, me jette un regard noir au-dessus du masque, et repousse avec dégout une de mes pièces jaunes. D’une voix pincée, haut perchée, vulgaire, entre violence et mépris : « Celle-là n‘est pas française ! ». Je vérifie. Je m’étais fait refiler une pièce de 5 cts de Francs. Je m’excuse par réflexe et sans avoir l’aplomb de lui répondre qu’en fait, c’est la seule française et que les autres sont européennes. En sortant, maugréant dans ma barbichette, je m’étonne qu’elle n’ait pas reconnu la piécette et je prends conscience qu’alors que j’ai presque toujours vécu avec cette monnaie, elle n’a probablement jamais vu de pièces françaises. Je n’avais pas encore suffisamment intégré que certains adultes étaient nés dans en euroland. Il faut bien le comprendre, bien le rappeler aux souverainistes.

Pour beaucoup de jeunes, appelés à se prononcer un jour pour ou contre une sortie de l’UE, il s’agira bien de quitter, ou pas, le monde dans lequel ils sont nés, alors que pour les plus âgés, ce ne sera que d’éventuellement faire un pas nostalgique en arrière, vers leur jeunesse. Le résultat d’un tel référendum tiendra donc peut-être moins d’un choix politique réfléchi que de considérations psychologiques, la vieille peur du changement pour les uns, la nostalgie pour d’autres ; questions de générations.

A quoi bon philosopher ?

Je ne suis pas un philosophe et ne souhaite pas faire de la philosophie, ni ici ni ailleurs. Si, être philosophe, c’est être capable de penser sa vie et de la vivre sans concessions, alors j’en suis encore très loin, m’étant trop souvent prostitué, soit par raison, soit par faiblesse, soit par devoir. Et je ne souhaite pas faire de la philosophie comme d’autres font de la cuisine ou de la gymnastique, car c’est ici stérile. Et s’il y a vanité à croire, en religieux, il y a aussi une grande stérilité dans l’incroyance du philosophe. Car, s’il faut souvent déconstruire pour se libérer des préjugés et des fausses vérités, échapper aux évidences trompeuses, à la moraline médiatique, il faut bien aussi reconstruire, au moins pour avoir un toit où abriter son âme malmenée, sa précaire existence, mais sans s’illusionner sur la pérennité des choses ou l’objectivité des valeurs. Si rien ne peut durer, si rien ne sert vraiment à rien, il est vital de l’oublier et, non pas de vivre comme si on devait mourir demain, proposition aussi sotte que séduisante, mais comme si nous ne devions jamais mourir, comme si nous pouvions abolir le temps, n’en plus sentir le poids. En fait, la vie n’est supportable que lorsqu’on l’oublie, je veux dire qu’on s’oublie, que l’on cède à l’ivresse. C’était d’ailleurs la proposition de Baudelaire : « Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve ». L’écriture est une ivresse, consolante – je viens de consacrer plusieurs mois à l’écriture de deux livres à paraître incessamment, mais l’écriture m’est devenue aussi insupportable qu’un verre d’alcool après une nuit de beuverie. Mais je sais que ça reviendra, même si écrire ne sert à rien. Je pourrais d’ailleurs le dire comme Pessoa « Tout cela ne me sert à rien, car rien ne me sert à rien. Mais je me sens soulagé en écrivant, comme un malade qui soudain respire mieux, sans que sa maladie ait cessé pour autant ». Oui, malgré les gueules de bois qui calment un temps, court, on replonge. L’écriture est une drogue, la philosophie peut l’être aussi ; les jeunes ont d’autres ressources. Point de philosophie alors ?

Sauf que ses outils restent indépassables pour penser le monde, et se penser au monde, car les pensées renaissent toujours, comme un mauvais grain. Restons donc attachés à la philosophie comme méthode, mais pas comme sagesse, car, à défaut de mépriser la sagesse – et comment revendiquer son humanité sans mépriser une sagesse qui n’a jamais été le propre de l’homme –, je ne crois pas à ses vertus. Les seules vertus dans la vie sont celles qui aident à vivre paisiblement : accepter sa médiocrité, la laideur du monde, la promiscuité, l’absence de liberté, 1984 comme avenir inéluctable.

C’est Stephan Zweig qui avait raison. Il écrivait en 1925, ou peut-être fin 24 – il vit alors encore en Autriche, mais voyage beaucoup –, un court texte où il déplore l’uniformisation du monde, la disparition de toute individualité, l’égalitarisme, le conformiste, la mode. Il y dénonce, quelques décennies avant Bernanos, entre autres, « la mécanisation de l’existence, la prépondérance de la technique, comme étant le phénomène le plus important de notre époque ».  Et il conclut son texte par ce constat désespéré que je prends pour moi : « Le dernier recours ; il ne nous en reste qu’un seul, puisque nous considérons la lutte vaine : la fuite, la fuite en nous-même. On ne peut pas sauver l’individu dans le monde, on ne peut que défendre l’individu en soi. La plus haute réalisation de l’homme spirituel reste la liberté, la liberté par rapport à autrui, aux opinions, aux choses, la liberté pour soi-même. Et c’est notre tâche : devenir toujours plus libre, à mesure que les autres s’assujettissent volontairement ». Et il rajoute « Séparons-nous à l’intérieur, mais pas à l’extérieur : portons les mêmes vêtements, adoptons tout le confort de la technologie, et ne nous consumons pas dans une distanciation méprisante, dans une résistance stupide et impuissante au monde. Vivons tranquillement, mais librement, intégrons-nous silencieusement et discrètement dans le mécanisme extérieur de la société, mais vivons en suivant notre seule inclinaison, celle qui nous est la plus personnelle, gardons notre propre rythme de vie ».

Je pense qu’il a raison, l’homme est en train de disparaître au profit d’une humanité d’animaux de rente, je veux dire d’animaux qui se conforment aux exigences du Marché et s’en accommodent. La liberté n’intéresse personne, chacun l’ayant, de longue date, abandonnée pour une sécurité servile. Et on ne pourra sauver les gens, seulement essayer de préserver dans son âme l’idée d’homme, l’idée de ce qui fut ou qui aurait pu être. Je pense qu’il a raison, on ne peut lutter contre le Système, s’engager est stérile, voter ne sert à rien, et chacun sait que notre prochain monarque sera un produit du système, produit par le système pour servir le système, et cautionné par la masse formatée par les médias. Mais de là à vivre tranquillement, bourgeoisement, discrètement en se protégeant de la fureur du monde ! Zweig se suicidera en 1942. J’ai choisi une autre voie, celle de la « résistance stupide et impuissante au monde », celle de ne pas consentir au viol, même si je ne peux l’éviter et ai chaque jour plus de mal à m’assoir. Qu’on ne me demande pas de tendre l’autre joue, ou pire encore.