Transvaluation

Il y a une continuité idéologique, par Paul et Rousseau, entre le judaïsme, le christianisme et l’humanisme. C’est pourquoi j’ai tant de mal avec un humanisme qui n’est en fait que la laïcisation du judéo-christianisme et qui n’est qu’un spécisme gonflé d’orgueil. Valeur ou contrevaleur ? C’est un peu comme pour le travail. Évidemment comme l’écrit Van Der Meersch dans « Invasion 14 », je vois bien, pour le vivre tous les jours, que « le travail absorbe et distrait, qu’il est la source miraculeuse d’oubli et de joie, le remède unique à toutes les misères morales » ; et que les addictions les plus problématiques sont le fruit de l’inactivité et de la vacuité de l’âme. Mais quand travail rime avec subordination et exploitation, est-ce encore une valeur ?

Valeur ou contrevaleur ? On se souvient du détournement de cette formule d’Heinrich Beta que les nazis avaient inscrite au portail d’entrée du camp d’Auschwitz : « Le travail rend libre ». C’est bien le travail consenti, responsable, qui rend libre en permettant à l’homme de se réaliser. Pas le « travail irresponsable », pour reprendre ce concept fort du philosophe américain Matthew B. Crawford.

Des résolutions qui tiendront

Si les hommes de bonne volonté se doivent d’entrer en résistance, cette résistance doit être autant passive (sur la forme) qu’à active, fondamentalement active, une discipline quotidienne. Contraint par des conditions de vie inacceptables, dans leur confort matériel, et imposées à tous par un système liberticide, paternaliste et injuste, chacun doit l’accepter ou le refuser.

Si, sur un plan psychologique ou affectif, c’est toute autre chose, sur le plan politique, le choix est bien d’accepter notre condition ou de la refuser ; et il n’y a de citoyenneté que dans ce devoir de choisir, car être citoyen n’est pas un privilège ou un droit commun, c’est un engagement pour la République, pour la Démocratie. La citoyenneté, non seulement ne se réduit pas au droit de vote, mais son essence n’est pas dans l’exercice de ce droit de choisir entre quelques hauts fonctionnaires formés à l’idéologie énarquienne. Et si l’homme peut se prévaloir d’une quelconque valeur, elle est déjà à chercher dans sa capacité à faire des choix, par exemple de renoncer à un peu de confort au nom de ses principes. L’hygiène de vie primant sur le plaisir de consommer des produits inutiles et nocifs.

Il n’y a de contrat social qui tienne que par cette capacité des générations qui n’ont pas souscrit à celui légué par leurs pères, de le redéfinir, l’améliorer, en corriger les dérives, les errances, les égarements. Et de refuser l’inacceptable.

Refuser, c’est simplement se saisir de sa vie, refuser de s’abandonner à la technobureaucratie. Et j’entends bien qu’il faudrait s’indigner. Mais s’indigner, c’est à peine plus que de se plaindre, une posture frileuse qui participe de ce paternaliste monarchique qui prétend faire le bien des gens malgré eux, c’est-à-dire sans eux, contre eux. Les larmes et les cris des oppressés sont de peu de poids, face à un pouvoir qui vit dans des palais bien gardés, insonorisés, étanches aux bruits de la rue, de la vie, et qui sert des intérêts de classe.

Le temps des bonnes résolutions

Il n’y a de vertu qu’ignorante de sa nature. Sinon, ce n’est qu’orgueil ou calcul. Car, quand on considère l‘amour comme un investissement dont on attend Les fruits ici ou dans l’au-delà, on est encore bien loin de l’amour.

 

Je me souviens des propos de Sartre, philosophe que je n’ai jamais beaucoup aimé, faute peut-être de l’avoir suffisamment compris, et de sa façon de nommer certains en parlant de « salauds ». Comte-Sponville en donne une définition plus précise et plus accessible quand il dit que « Le salaud, c’est l’égoïste sans frein, sans scrupule, sans compassion ».

Les choses ont changé depuis l’écriture de La Nausée ; la dernière grande tuerie mondiale est lointaine et passablement oubliée malgré les rites mémoriels. Mais le monde, plus que de changer de nature, s’est raffiné, précisé, caricaturé. Car il en est des sociétés comme des gens : avec le temps long qui permet la parfaite expression des gènes et la compréhension des cosmogonies, chaque être devient la caricature de ce qu’il est vraiment. Et le monde est de moins en moins « monde », pour être de plus en plus « système », l’artifice effaçant la nature et la réalité se réduisant au spectacle dans un univers où le mal-être devient la condition naturelle de l’homme, le symptôme d’une aliénation insurmontable. Nous sommes tous formatés, abimés par le Système ; et assignés, non pas à nous comporter, ou pas, comme un salaud, mais de manière plus complexe, moins claire, à chercher notre confort entre différentes postures que l’on adopte selon les circonstances, nos possibilités ou notre nature intime. Et sans voir de véritables salauds, je vois bien ces exploiteurs dont les visages changent au cours stérile des siècles, et, en regard, ces éternels esclaves d’un maître ou d’une terre, aujourd’hui d’un travail irresponsable et pénible, et puis tous ces collabos qui font tourner la machine, ceux qu’on pourrait appeler les chiens du système, cerbères ou caniches censés garder le troupeau. Oui, c’est l’éternelle partition du maître, de l’esclave et du soldat, ou du prêtre, que Dumezil voyait dans l’organisation des sociétés indo-européennes, celle qu’Orwell décrit se reconstituant inexorablement dans La ferme des animaux et que l’on retrouve sous tous les visages qu’elle présente selon les époques : le maître étant noble ou grand bourgeois, idéologue ou tyran ; le dominé, esclave, paysan ou ouvrier ; le collabo, prêtre, soldat, enseignant ou fonctionnaire. Mais c’est toujours ce même système qui œuvre et exploite la masse au profit d’une élite qui possède d’autant plus que les autres ont peu.

Mais, pour tenter d’être complet, ou moins incomplet, il faut sans doute rajouter deux figures historiques, en fait assez rares : le sage, dans sa bulle spirituelle, hors du monde, un illuminé qui vit de rien et ne craint rien : c’est Diogène ou Epictète qui, nous dit la légende, accepta de perdre le bon usage de sa jambe sous les coups de son maître, sans se plaindre. Et puis le résistant, posture que je voulais ici exalter, me retrouvant dans cette attitude plus qu’en tout autre, sans forcément jeter la pierre aux exploiteurs, sans dénoncer les collabos, ou moquer les plus soumis. Tout cela n’est souvent qu’affaire de circonstances, de naissance, de chance, de talent. Et si personnellement j’ai toujours eu le ventre un peu mou, le menton assez volontaire, le front bas du rebelle, et l’esprit obtus de l’âne, j’ai beaucoup subi, me suis trop prostitué. Et, trop courbatu aujourd’hui d’avoir tant pris les positions que l’on attendait de moi, j’en suis venu, non seulement à refuser de collaborer, mais à résister, chemin que certains Français firent entre 1940, moment où, selon le Général, les Français se laissèrent mener à l‘abattoir comme des veaux, et la fin de la guerre. Car je crois que la situation, si différente de celle de l’occupation nazie, appelle encore à un mouvement de résistance et de sabotage. Et j’en viens à penser, moi dont les questions morales sont sans doute les seules qui me passionnent vraiment en philosophie, que résister, refuser de consentir, pour reprendre cette formule de La Boétie, est la seule éthique qui convienne à un homme qui chemine vers le terme de sa vie, ce moment si redouté, quand il faudra bien rendre quelques comptes. Refuser de se soumettre ou de collaborer, se cabrer comme un vieux cheval devant l’obstacle de trop, le dernier fossé à franchir…

 

Depuis de nombreuses années, je ne vote plus ; ou si je le fais, par exception, et toujours aux extrêmes, ce sera dans une volonté de saboter le vote. Et quotidiennement, fourmi industrieuse à la sape, je travaille stérilement à la ruine du Système dans l’espoir vain et un peu puéril que le peuple sorte de sa léthargie, secoue son joug et renverse ce système liberticide, méprisant de la vie et qui nous cuit à petit feu, hommes, bêtes et toute la nature dans le même chaudron diabolique. Je résiste, petit avorton ridicule et têtu, pratiquant quotidiennement, soit cette désobéissance que l’on nomme civile, mais que je dis « civique », soit sabotant tout ce qui peut l’être, sans jamais attenter ni aux personnes ni aux biens. Non, je ne pose pas de bombes, ne mets la vie de personne en péril, pratique autant la non-violence que l’humour, préférant entartrer le Système plutôt que le dynamiter. Mais nous avons tous mille occasions de nous attaquer avec détachement et humour au système et à son attelage de tête : le Marché et la Bureaucratie, en rêvant qu’un jour peut-être, des maquis de résistance pourront s’organiser en un Conseil National de la Résistance au Système.

Je résiste avec constance et application, cultivant une posture qui se veut pacifiste et essayant de ne porter aucun jugement moral sur les uns ou les autres. Les exploiteurs exploitent le Système comme les situations et les hommes. Je les combats sans haine, presque nu face à leurs grosses machines. Les soumis ne sont pour moi que des victimes et je me reconnais en eux, parfois fatigué, écœuré, découragé ou brisé.  Et le collabo n‘est souvent qu’un individu qui a peur, peur de l’avenir et du changement, qui pense à sa famille et à son confort, fait ses petites affaires dans un mode d’affairistes. Et je vois trop que si je résiste, c’est plus par « conformation physiologique » que par « courage » ou « grandeur d’âme », et qu’il n’y a pas lieu d’en tirer la moindre fierté.

Le luxe ! ou rien…

On oppose trop souvent et à tort, conservateurs et réformateurs, alors que les réformateurs sont le plus souvent les pires des conservateurs. Quand on veut vraiment changer les choses, on ne procède pas par réforme, laissant cela à ceux qui veulent « tout changer pour que rien ne change ». Car réformer, c’est corriger, donc conserver.

On prétend ainsi réformer les retraites pour ne pas changer de système ; on réforme le système politique en changeant le nom des choses, les têtes ici ou là, mais sans rien remettre en cause ; après chaque crise financière, on réforme le système financier ; aujourd’hui nous sommes confrontés à un problème de développement économique, une impasse, et on en reste à imaginer mettre des cautères sur une jambe de bois.

Il faut cesser de réformer, cesser de réparer, de colmater, d’arranger, de faire perdurer ce qui ne marche pas. Laissons ces idées aux conservateurs macronistes et aux idéologues énarquiens. A un certain moment, il faut « changer de véhicule ». Notre République est en panne : elle est de moins en moins démocratique, de plus en plus liberticide, inégalitaire, injuste, bureaucratique. Mais je sais bien qu’elle distribue postes, honneurs, prébendes, allocations, et que chacun à trop peur de perdre le peu qu’il a – et je ne parle pas de ceux qui ont beaucoup, et parfois trop à perdre. Il faut remettre tout à plat et accepter de prendre ce risque. Je pense qu’on le doit à ceux qui viennent après nous.

 

Non, je ne prétends pas à la Politique, et si je devais avoir un programme, je ne revendiquerais que celui-ci : permettre à chacun d’accéder au luxe. Et cela est parfaitement possible. Mais j’entends le luxe comme réappropriation de l’espace et du temps, c’est-à-dire en fin de compte, de la nature.

Subversion des commissaires de la république

Si je n’aime pas les religions, ce n’est pas seulement parce qu’elles nous proposent de vivre dans un monde symbolique, disons-le poétique, un monde irréel et fumeux. Non ! Après tout, pourquoi pas si cette construction idéelle, fantasmagorique, en nous éloignant de la vraie vie, ne nous la gâchait pas ? C’est surtout que je suis trop attaché à la liberté, et notamment à celle de penser, pour céder totalement aux idéologies, même religieuses, et pour vendre mon âme à un parti, fût-il religieux. Je reste un esprit libertaire, fidèle à cette simple définition : être libertaire, c’est refuser la soumission sans refuser l’engagement, et c’est autant refuser le nihilisme que la moraline. Et je suis malheureux de voir que nos sociétés restent si religieuses et que le progrès qu’on nous vend comme tel nous prépare gentiment à un monde de moins en moins démocratique, de plus en plus totalitaire, de plus en plus régressif. Triste progrès ! Et si je dis « gentiment », c’est en ayant à l’esprit les images d’Emanuel Maron ou de Bruno Lemaire, des personnalités jeunes et souriantes, modernes, intelligentes, des hommes au charme véritable, très élégants, et à la communication lisse comme leurs visages télégéniques. Des ambitieux qui travaillent sérieusement à notre malheur en nous tapant gentiment sur l’épaule et en nous racontant des sornettes, qui nous parlent d’une « start up nation », en pérennisant un système d’un autre temps, dont le conformisme et la ringardise sont les marques.

 

Camus déclarait en mars 1957 : « Ce qui définit la société totalitaire, de droite ou de gauche, c’est d’abord le parti unique, et le parti unique n’a aucune raison de se détruire lui-même. C’est pourquoi la seule société capable d’évolution et de libération, la seule qui doive garder notre sympathie à la fois critique et agissante, est celle où la pluralité des partis est d’institution ». Comment ne pas être globalement d’accord avec lui, et ne pas pointer aujourd’hui l’Algérie ou Cuba, la Chine ou la Corée du Nord ? Mais je voudrais aussi prolonger le propos, l’actualiser en quelque sorte. Encore faut-il, dans une société prétendument démocratique, qu’un parti ne soit pas en position de domination, ou que le pouvoir d’un leader charismatique ne s’affranchisse pas des partis.

Mais que penser quand les politiques n’ont plus la main et que le pouvoir est exercé par une institution, une administration sans contrôle ? En fait, je pense que le totalitarisme commence là où cesse la politique, c’est-à-dire la libre confrontation des idées et la possibilité d’un véritable choix. Et son niveau le plus abouti est la fin de l’état de droit. Et puis je rajouterai un dernier point, sans doute le plus important : on ne peut imaginer de gouvernement démocratique sans construction d’une société démocratique, et je vois trop que les Français, entre apathie et violence, sont de moins en moins informés et de moins en moins politisés. Ils sont découragés, ou s’en moquent ; et les gilets jaunes font tache – malheureusement pas « tache d’huile ».

 

La France, progressivement, mais rapidement, s’éloigne d’un schéma démocratique qu’elle n’a jamais atteint, et je ne vois pas comment ne pas écrire, sans chercher l’outrance, qu’elle est de plus en plus totalitaire. À croire qu’Orwell et Huxley étaient prophétiques.

 

Et si je pointe les raisons de ce pourrissement, c’est moins pour remuer le couteau dans la plaie que pour pointer dans le même temps les possibles réponses.

La bureaucratie étatique a pris le pouvoir, et l’exerce sans partage. Quelques dizaines de milliers de hauts fonctionnaires, non élus, mais cooptés, formés à une écrasante majorité à l’ENA, gouvernent le pays et ont réussi à imposer les leurs aux principales élections pour justifier d’une forme de légitimité. Emanuel Macron, comme le fut François Hollande avant lui, n’est qu’un représentant de la haute administration ;

Au fil des décennies, cette bureaucratie jacobine a construit tout un maillage d’institutions (agences, instituts, conseils, comités, commissariats, hautes autorités, observatoires, directions, bureaux, fondations), pour lui permettre de tout verrouiller, sans laisser la moindre liberté ou initiative aux usagers ou aux pouvoirs locaux ;

Elle a tout fait pour éloigner les gens de la politique, quitte à tout complexifier artificiellement pour réserver le champ de l’action publique à des spécialistes fonctionnarisés ;

Elle s’est alliée au Marché pour surveiller, contrôler et exploiter la population, transformant le consommateur en un animal de rente. Je remarque que tous les grands médias appartiennent au Marché et que notre siècle sera celui de « Big Brother » ;

Elle capte une partie essentielle et toujours croissante de la richesse produite (aujourd’hui plus de la moitié, demain 60, puis 70, puis 80 %), non seulement pour financer son couteux système de gestion et de prébendes, mais aussi pour rendre dépendant de l’État une partie toujours plus importante de la population (subventionnée ou allocataire), nous emmenant dans un schéma où une petite minorité de riches seront libres, car indépendants de l’État, et où la masse des gens seront totalement surveillés, dépendants et asservis à l’État. Rappelons que toute dépendance à l’État est une perte de dignité ;

Elle développe de manière méthodique, en s’appuyant sur les médias de masse, et en la justifiant « pour le bien et la sécurité de tous », une culture de l’irresponsabilité, de la soumission, de la surveillance, de la bien-pensance, une culture qui pue et me fait gerber.

Elle ne laisse aux esprits libres qu’une seule alternative : entrer en résistance.

Celui qui doute

Vieillir c’est aller vers l’essentiel, c’est-à-dire vers le Néant, se désincarner jusqu’à l’os, jusqu’à la partie la plus minérale de notre être.

 

Bien que doté d’un tempérament mystique – faut-il d’ailleurs écrire ici « doté », ou peut-être plus justement « encombré » ? –, je reste un esprit areligieux ; et si, tout gamin, j’ai souhaité être « enfant de chœur » – confondant sans doute enfant de chœur et enfant de cœur – et servir le curé de ma paroisse à l’office, c’était déjà avec ce tempérament revêche, ce besoin de croire empêché par un sens trop critique et un esprit libertaire. Oui, je n’aime pas les religions, car, non seulement elles nous distraient de l’essentiel, qui reste de se battre tous les jours, pieds à pieds, jusqu’à notre dernier souffle, pour rendre à l’homme sa dignité et à nos sociétés leur humanité, mais elles nous mentent et jouent d’ambiguïtés qui conviennent mal à l’étroitesse de ma raison. Et de ce point de vue, pour ne parler que d’elles, l’islamique et la chrétienne sont sœurs. L’Islam cultive de manière permanente ses deux visages, celui d’un islam des lumières, tolérant, ouvert à la modernité et compatible avec la démocratie ; et plus celui d’un islam conquérant, dont la charia reste l’alpha et l’oméga, c’est-à-dire l’essence et le but, et la théocratie le seul système politique qui lui aille. Quant à l’autre, suivez mon regard qui se porte avec affection et horreur vers ce corps éventré qui pend au bois, elle nous donne à aimer un dieu qui à la fois serait père et juge ; et qui, donc, aurait la prétention de nous considérer comme ses enfants, c’est-à-dire au sens premier du terme, nous aimer ; et qui dans le même temps, ou plus tard, ce qui ne change rien, nous jugerait. Mais cela ne tient pas : on ne peut, tout omnipotent soit-on, et quoiqu’en dise notre morale, « chrétienne », tout à la fois aimer et juger.

Tempérament mystique, esprit trop étroit et Mécréant toujours, par conformation congénitale ; non pas homme-de-peu-de-foi mais bien, homme-sans-foi. Je ne crois ni à la matière ni aux lendemains qui chantent. Quel rapport ? Aucun ! mais c’est pour dire :  je ne suis ni matérialiste ni spiritualiste, et ne crois pas à la providence. Polnareff chantait dans ma jeunesse – c’était aussi la sienne, ce temps béni quand mon corps irrigué de désirs se croyait un destin : « On ira tous au paradis ! ». Non, je crois que nous n’irons nulle part, sauf peut-être les uns dans un trou, quand les autres s’en iront en fumée ; et le paradis comme l’enfer, c’est ici ou nulle part ailleurs. Je me méfie des idéologies, religieuses ou politiques, tout en restant idéaliste, mais sans y croire vraiment ; et si je refuse toute morale, c’est pour m’accrocher comme un mollusque à son rocher, à des principes d’un autre temps ; et je préfèrerais parfois mourir plutôt que de céder sur ce qui me parait essentiel et que les autres trouvent dérisoire et regardent avec ces yeux qui semblent dire : « Et alors, il est où le problème ? ». Il est sans doute que certains mollusques ne peuvent vivre sans leur rocher alors que d’autres se laissent, sans dommages, rouler par la vague.

Philosophie et philosophie politique

En parcourant parfois, en vérité très rarement, ces textes que je sème comme Petit Poucet ses cailloux blancs pour éviter de me perdre tout à fait en route, je constate la forte proportion de chroniques politiques. Comment cacher cet intérêt évident pour la chose publique et cette forte préoccupation de l’actualité ? Mais la politique étant un champ philosophique comme un autre, dès que l’on parle d’éthique, le glissement de l’un à l’autre se fait naturellement. Et puis cette importance des mots en philosophie comme en politique, et parfois même ce goût pervers de la jonglerie langagière, cette permanente tentation du sophisme. Mais reste encore à ne pas confondre politique et philosophie politique, politicien et philosophe.

Ces deux figures, celle du politicien et celle du philosophe, ne pouvant d’ailleurs que se rencontrer et s’opposer. On connait ce souhait de Platon dans le livre V de « La Politique » de voir les rois devenir philosophes ou les philosophes être couronnés ; mais c’est à une autre méditation sur une remarque d’Epictète que je veux aujourd’hui inviter mon lecteur. On la trouve au chapitre XXII des Entretiens, un texte sans doute un peu moins lu que le Manuel, car plus laborieux. Son disciple Arrien nous rapporte la réponse d’Epictète à un jeune homme qui « paraissait avoir du penchant pour la profession de Cynique et lui demandait : « Quelle sorte d’homme doit être le Cynique ? » ». Le philosophe essaye de l’en dissuader, considérant que prétendre devenir un philosophe cynique, « messager des dieux », c’est mettre la barre un peu haut car la philosophie « est une manière de vivre » – formule à méditer, notamment par « ceux qui font aisément profession de maîtres en philosophie » et par ceux qui les écoutent.

Après avoir montré l’extrême difficulté de se comporter, en différentes circonstances, en cynique, il oppose les figures du philosophe et du responsable politique en présentant le philosophe et sa fonction publique en ces termes : « Si cela te fait plaisir, demande-moi aussi s’il prendra part aux affaires publiques. Nigaud, peux-tu songer à une politique plus noble que celle dont il s’occupe, demander si on ira à Athènes discourir des impôts et des revenus, quand on doit discuter avec tous les hommes, aussi bien avec les Athéniens qu’avec les Corinthiens ou les Romains, non pas des revenus, ni des ressources publiques, ni de la paix ou de la guerre, mais du bonheur et du malheur, de la bonne et de la mauvaise fortune, de la recherche de la liberté ? ». Et sans faire mienne la philosophie d’Epictète dont je pourrais discuter longuement les limites, je ne peux que le suivre ici. Le responsable politique s’occupe d’économie, et il suffit de les écouter – mais leur formation de haut fonctionnaire y est pour beaucoup – pour constater qu’ils ne s’intéressent qu’à cela. Le philosophe, lui, doit justifier sa vocation par le fait qu’il s’occupe de toute autre chose ; en fait de choses infiniment plus importantes : les questions du bonheur et de la liberté, de la vie, en somme. C’est sans doute pourquoi les hommes et les femmes politiques sont pléthores, les agrégés de philosophie nombreux, quand les philosophes sont si rares. Et ces derniers nous font cruellement défaut, à moins qu’ils ne se cachent ou que les médias ne les gardent dans l’ombre.

C’est pourquoi je veux insister encore sur ce point largement développé dans les entretiens et trop peu dans le manuel : La philosophie est une manière de vivre, et de vivre libre – c’est-à-dire non compromis ; et le philosophe ne peut être un conférencier vaniteux ou un producteur de discours abscons ou fumeux. Car il doit être utile ; et pas seulement à lui. Sa philosophie doit donc avoir une fin, d’où l’importance en philosophie de l’éthique défendue, et l’intimité de la philosophie et de la philosophie politique.

Lassitude

Parfois, la philosophie même m’agace un peu et j’en viendrais à douter de l’intérêt de continuer à discourir sur le monde-comme-il-va et à réfléchir sur ce que pourrait être une vie belle et heureuse. Lassitude. Ce flot de mots ne serait-il que le fruit logomachique d’une addiction comme une autre, une manie qui masquerait un problème existentiel plus profond, incurable, ou tout du moins inqualifiable ? Et parfois aussi, il m’arrive, petit bonhomme présomptueux, de croire avoir fait le tour de la question. Car je vois trop que le bonheur doit pouvoir se résumer à trois ou quatre petites choses qui, ajoutées les unes ou autres, le garantissent assurément : la santé, la beauté, la jeunesse, et, pour ne pas avoir tout-sauf-l’essentiel, la chance de vivre auprès de gens qu’on aime. Mais je me place, trop évidemment, du côté des Occidentaux qui ne meurent pas de faim et vivent en relative sécurité.

Sinon, sinon, reste la foi, qui en fait n’est que la croyance en une improbable redistribution des cartes, un repêchage de la vie qu’on appelle la grâce ; et après laquelle certains déshérités courent comme d’autres jouent au loto. Évidemment, si avec l’âge et la consomption de l’être la santé faiblit et que, côté beauté, ça ne s’arrange décidément pas malgré tous les artifices de la mode ou de la chirurgie des chairs, et que par ailleurs on est incroyant, je ne vois plus trop ce qu’il reste comme prise à l’espoir. Et c’est peut-être alors que la philosophie peut éviter de sombrer dans la misanthropie, le dégoût de soi ou la haine de la vie.

Quant aux écoles philosophiques, aux doctrines sectaires qui balisent toute recherche sur l’histoire des idées, je vois bien qu’il faut en user comme des condiments en cuisine. On ne se nourrit pas de condiments, mais c’est vrai qu’ils ajoutent une vraie dimension à tout ce que l’on consomme. Un peu d’épicurisme ici, une pincée de stoïcisme là, un soupçon de platonisme pour tempérer l’amertume d’une trop forte dose de nietzschéisme. Il faut en user avec mesure selon les circonstances, mais toujours les avoir à disposition pour donner un peu de goût à la vie, relever certaines fadaises, ou effacer parfois un arrière-goût de pourriture.

 

Lassitude

Parfois, la philosophie même m’agace un peu et j’en viendrais à douter de l’intérêt de continuer à discourir sur le monde-comme-il-va et à réfléchir sur ce que pourrait être une vie belle et heureuse. Lassitude. Ce flot de mots ne serait-il que le fruit logomachique d’une addiction comme une autre, une manie qui cacherait un problème existentiel plus profond, incurable ? Et parfois aussi, il m’arrive, petit bonhomme présomptueux, de croire avoir fait le tour de la question. Car je vois trop que le bonheur doit pouvoir se résumer à trois ou quatre petites choses qui, ajoutées les unes ou autres, le garantissent assurément : la santé, la beauté, la jeunesse, et, pour ne pas avoir tout sauf l’essentiel, de vivre auprès de gens qu’on aime.

Sinon, sinon, reste la foi, qui en fait n’est que la croyance en une improbable redistribution des cartes, un repêchage de la vie qu’on appelle la grâce ; et après laquelle certains déshérités courent. Évidemment, si avec l’âge et la consomption de l’être, la santé faiblit et que, côté beauté, ça ne s’arrange décidément pas, malgré tous les artifices de la mode ou de la chirurgie, et que par ailleurs on est incroyant, je ne vois plus trop ce qu’il reste. Et c’est peut-être alors que la philosophie peut éviter de sombrer dans la misanthropie, le dégoût de soi ou la haine de la vie.

Sommes-nous tous condamnés ?

Pour que la vie soit, il faut bien que la mort fasse son œuvre laborieuse et patiente ; et que le monde même se régénère, quitte à pourrir d’abord.

 

Nuit debout a échoué à éveiller les consciences et à changer quoi que soit. Depuis, un néolibéral méprisant la démocratie a été élu à la présidence française. Aujourd’hui, le mouvement des gilets jeunes touche à sa fin ; je le crois et m’en désespère un peu. Ailleurs, on se souvient d’Occupy Wall Street (déjà 8 ans) ou, dans le même temps, mais géographiquement plus proche, du mouvement des « Indignados ». Tout cela semble avoir été vain, car rien n’a vraiment bougé. Syriza a trahi, Podemos n’a pas convaincu. Et ne parlons pas de la France Insoumise, empêtrée comme jamais. Épuisement, abattement.

 

Non, je ne veux pas croire à la vanité de tout cela. Ces mouvements nous ont déjà redonné espoir en l’homo politicus ; et ce qui a alors été semé doit nécessairement donner un jour des fruits. Je veux le croire, comme Gramsci en prison écrivait à son frère : « Je suis pessimiste avec l’intelligence, mais optimiste par la volonté ». Mais qu’il est dur de faire bouger les choses quand le Système est à la fois si bien ancré dans nos vies et si bien défendu par des médias qui appartiennent à quelques grandes fortunes. Je reparlerai une autre fois de l’indigence de la télévision et de la perversion à avoir tant augmenté le nombre de fonctionnaires qui vivent du Système et le défendent quotidiennement (+ 40 % en quarante ans). Mais gardons espoir, au-delà du raisonnable, quitte à faire fi de notre intelligence, de mon incrédulité congénitale : le Nazisme a été vaincu, le Communisme stalinien aussi ; et même s’il reste des métastases, l’espoir en de meilleurs lendemains a refleuri. Évidemment, depuis, d’autres totalitarismes sont à l’œuvre et d’autres combats sont à mener hic et nunc. Et l’ennemi est toujours le même sous des masques différents, toujours aussi liberticide et méprisant de l’individu. Il porte aujourd’hui celui, insolent, de la technobureaucratie ; et le combat pour les libertés n’a pas changé de forme : il oppose toujours démocratie et totalitarisme, les gens contre le Système ; et les romans d’Orwell ou d’Huxley n’ont jamais été plus d’actualité.

Mais chaque fois que les cauchemars reviennent, comme une eau sale qui monte, il est plus difficile de garder la tête hors de l’eau, de s’opposer à l’intolérable, car le Système s’ancre toujours plus profondément dans nos vies et nos consciences. Il est aujourd’hui encore plus difficile de s’opposer au cours des choses, de faire bouger les lignes. Si le progrès, c’est d’avoir toujours plus de prise sur nos vies, alors nous devons parler de regrès.

 

Le monde est de moins en moins adapté à l’homme et le système que nous avons construit collectivement, ou que nous avons laissé construire, non seulement méprise de plus en plus l’homme, mais pourra bientôt se passer de lui. Mais après tout, n’est-ce pas une forme de retour des choses, une preuve d’une palingénésie de l’histoire – ce qui me ramène à cette réflexion sur le progrès ? On ne doit pas oublier que pour l’essentiel de son temps sidéral, le monde a fonctionné sans l’homme, avec sa dynamique propre, ses lois, son désir d’expansion, ses écosystèmes stables. L’homme ne s’est pas contenté de s’inscrire dans cette dynamique naturelle et, faute de trouver dans l’ordre cosmique des choses, une justice à sa mesure, a inventé l’idée de dieu et a souhaité construire une réalité nouvelle, humaine, chaque fois plus affranchie de la nature. Il s’est inventé un Dieu à son image pour pouvoir déclarer que lui, l’Homme, avait été créé à l’image de son créateur, et prétendre ainsi s’humilier devant l’Éternel dans un mouvement où je ne vois que de l’orgueil. Et cette réalité a fini par faire système, et fonctionnera bientôt sans lui. Déjà la bourse fonctionne sans l’homme qui ne décide plus d’investir ici et maintenant, d’acheter ou de vendre tel titre, telle monnaie, tel produit dérivé. Bientôt, ce n’est plus seulement le trading qui sera réalisé par des logiciels, c’est l’ensemble de l’économie, comme la guerre ou la politique, qui seront régulées par des progiciels et des automates. Ce sera la fin de la politique, car à quoi bon faire de la politique quand c’est une administration au service d’un système autorégulé qui n’aura d’autre logique que de perdurer en l’état et d’accroitre son pouvoir sur le monde, qui décide. Ce sera pour le coup la fin de l’histoire, c’est-à-dire la fin de l’homme comme individu jouissant d’autonomie et du pouvoir de faire des choix. Et ce sera la fin progressive de l’humanité, jusqu’à ce que le système fonctionne entièrement sans humains ; ce qui ne sera qu’un retour des choses. Et c’est pourquoi j’évoquais la palingénésie chère aux stoïciens, cette idée d’un temps circulaire, et cette évidence que le progrès n’est pas linéaire. Sans doute a-t-on trop assimilé les progrès technologiques et le progrès humain. Si le progrès technologique n‘a pas de limites, il a néanmoins cessé depuis longtemps de constituer un progrès pour l’homme, progrès qui ne pourrait se mesurer qu’au critérium du mieux vivre ou de l’élévation morale des gens.

Je l’ai déjà dit, il n’y a de progrès que moral, et force est de constater que ce que le progrès technologique qui par ailleurs détruit l’environnement nous offre, c’est un monde toujours moins confortable pour la masse, toujours plus violent, toujours plus totalitaire, toujours moins moral, toujours plus désespérant au sens premier du terme ; un monde sans avenir désirable. Qu’on me laisse le crier en ces termes : c’est l’espoir qu’on assassine !

 

Encore un point. C’est bien la fin de la Politique quand la Technobureaucratie a usurpé tout le pouvoir. Mais quand la politique n’est plus possible, ne reste que la violence des peuples qui ne peut s’exprimer que dans la rue, à moins que le peuple ne soit subjugué, soit par un clergé, soit par un nouveau César.