Retour aux sources

Je crois beaucoup à la Réforme, non pas aux réformes qui ne sont que des rustines sur une chambre pourrie et qui n’ont pas d’autre but que de « tout changer pour que rien ne change », mais à ce que je qualifie de « Réforme au sens religieux du terme » ; cette idée de revenir aux sources pour retrouver la vérité virginale d’un projet qui s’est enlisé depuis trop longtemps dans des compromis qui l’ont dénaturé, et dont on ne comprend plus le véritable sens. Il en va ainsi de notre divise nationale : liberté, égalité, fraternité ; elle mériterait d’être expliquée, commentée, débattue, et pourquoi pas dans nos lycées afin de l’on retrouve derrière les mots, l’idée, l’ambition dans sa force et sa cohérence. Mais qui souhaite ouvrir la boite de Pandore de la réflexion politique critique, surtout entre les mains des plus jeunes ?

Car la formule, pour le dire trivialement, est plutôt habile, je veux dire signifiante. La liberté et l’égalité comme alpha et oméga « chrismatique »[i], de la démocratie. Et je verrai d’ailleurs la liberté plutôt comme son oméga, car c’est bien le but de toute démocratie ; d’ailleurs, un projet démocratique qui ne viserait pas à libérer les gens ne serait qu’une escroquerie politicienne. Et l’égalité comme préalable et comme moyen, est en alpha, car la démocratie est d’abord un choix, celui de l’horizontalité, le refus d’une verticalité aristocratique, royale ou jupitérienne. Mais il faut bien s’entendre sur ces notions de liberté et d’égalité, car le diable totalitaire étant dans les détails et la com étant passée par là, on a tôt fait de garder les mots, mais de leur faire dire autre chose en pervertissant les concepts qu’ils désignent.

D’abord, il n’y a de libertés qu’individuelles, le reste, c’est concept creux et tours de passe-passe. Il n’y a pas plus de liberté publique ou collective que d’intérêt général. Il n’y a que des libertés personnelles, individuelles plus ou moins communes. Quant à l’égalité, il ne faut pas la confondre ni avec la similarité ni avec un égalitarisme qui ne cherche qu’à niveler. J’en prends comme exemple, cette façon de prétendre répondre « également » aux besoins des gens. Le principe d’égalité suppose qu’on essaye d’y répondre, même si le projet est un peu vain, pour tous et de manière égalitaire, c’est-à-dire qu’on porte le même intérêt à chacun, un égal intérêt aux besoins singuliers de chacun, car chacun a effectivement ses propres besoins. Mais si donner à chacun la même chose est justifiable sur le principe de la justice, ça ne l’est pas au prétexte d’égalité.

Quant à la fraternité, que dire si ce n’est que ce principe qui est postérieur aux deux autres, est une simple survivance d’un bon théisme (ou déisme) et humanisme que ne revendique pas, mais qui ne me pose pas soucis. Car il faut se méfier en politique, et plus largement en sociologie des symboles et des concepts « religieux ». Derrière chacun se cache une entreprise « théocratique », je veux dire aristocratique et féodale donc antidémocratique. J’en donne encore un exemple, car faute de toujours illustrer les thèses ici défendues, on pourrait croire à la vanité de mon propos. Penons le concept, lui aussi tendancieux, de nation. La seule réalité démocratique est de parler de « gens ». Car évoquer la nation, c’est permettre à certains de prétendre l’incarner, ce qui est une prétention religieuse. Une nation s’incarne, les gens se représentent. La première approche est jupitérienne, monarchique ; la seconde, démocratique. Mais c’est vrai que la société française n’est pas seulement demeurée monarchiste, elle est aussi restée très féodale.

[i] Je fais évidemment référence au Chrisme constantinien

L’ivresse comme remède philosophique

Évoquant la peur, j’écrivais : « Il y a bien, psychologiquement, deux archétypes, celui du croyant et celui du mécréant, et chacun se situe quelque part entre ces ceux pôles qui déterminent et orientent la vie humaine ». On peut prolonger le propos en restant sur cette dimension psychologique !

Il y a bien, à défaut de modèles, des archétypes, et l’astrologie prospère d’ailleurs sur cette étude des caractères innés. Et si c’est un jeu de les révéler, ce n’est pas non plus sans intérêt philosophique.  Et j’en donnerai un autre exemple, en fait, très proche de cette antinomie peur-croyance.

 

Beaucoup de livres s’impriment avec comme objet la recherche d’une prétendue sagesse (aujourd’hui, Onfray, Lenoir, etc.). Et souvent sur le ton professoral du donneur de leçons, le ton de celui qui s’en sort mieux que les autres. Pour ma part, et bien que philosophe revendiqué, profitant de l’équivocité du terme, je me fais une autre idée de la sagesse. Car pour la majorité de ceux que je lis, la sagesse est une connaissance de certaines vérités cachées qui conduirait à une maîtrise de soi, une posture prétendue morale, ou du moins exemplaire. Ce serait ainsi le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, un fruit vitaminé qui fait grandir. On comprend pourquoi religion et philosophie n’ont jamais fait bon ménage, chacun prétendant avoir seul le droit de récolter ces fruits et de les vendre sur le marché de la misère humaine. Pour d’autres, et sur un autre registre, la sagesse c’est une tranquillité.

Car le terme de sagesse renvoie aussi à cette idée de quiétude, de calme. Ne dit-on pas à un enfant trop remuant de rester là, ou bien d’aller dans sa chambre, mais d’être sage ? Tiens-toi calme ! Oui, reste sage mon âme, en silence !

Se tenir tranquille, quiet, chose si difficile quand tout nous inquiète. Montaigne le disait par cette belle formule « C’est chose tendre que la vie et si aisée à troubler ». Et c’est vrai qu’il y a des natures inquiètes. La sagesse, c’est donc aussi d’être quiet, par nature ou par volonté ; avoir surmonté ses angoisses existentielles, notamment celle d’avoir à mourir et avant cela, de devoir vivre de l’intérieur la lente pourriture de son corps. Et comment trouver un sens à tout cela, donner du sens à ce qui n’en a pas ?

Et pour surmonter cette angoisse, atteindre cette sagesse, cette quiétude, cette tranquillité de l’âme, tout est bon : les distractions, les passions, les ivresses ; alcool, amours, aventure, travail acharné, dévouement aux autres, grandes causes, passions littéraires, quête philosophique. Tout fonctionne ou peut fonctionner, « qu’importe la coupe ! … » Et avant Valles, Baudelaire le disait aussi : « Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous ». L’essentiel étant d’oublier, et deux seules choses fonctionnent pareillement : s’abrutir et jouir, s’abrutir en jouissance ; seul l’abruti est sage. Il faut vivre pour oublier la vie, la brûler pour la supporter. Et toute drogue a son efficacité, tout artifice, toute ruse, s’il s’agit de tromper l’angoisse, est légitime. La foi, évidemment, cette croyance un peu sotte en une vie après la vie, une vie qui ne serait donc pas une vie, curieux concept !, ruse de la raison, opium si salutaire. Au croyant donc, la foi ; au mécréant, d’autres drogues et pourquoi pas la poésie ou la philosophie. Comme je l’écrivais, on n’a guère de choix. La foi est une grâce et ne se décrète pas ; on ne peut pas plus la chercher. Un mécréant ne peut n’être que philosophe ou mal tourner.

 

Je lis cela, justement, en présentation du livre de Frédéric Lenoir sur la sagesse (qui n’écrit pas aujourd’hui sur la sagesse ?). « Tous estiment que ce qui donne sens à notre vie, c’est de grandir en humanité. Je suis pour ma part convaincu que cet idéal philosophique de sagesse reste l’objet d’une quête on ne peut plus actuelle, car nous ne sommes pas sur terre seulement pour assurer notre sécurité matérielle, nous divertir et consommer ». Puis-je m’inscrire en faux contre ces sottises ?

Si, utilisant le terme d’humanité – « grandir en humanité » –, on parle bien de ce qui fait notre essence, notre spécificité, de ce qui est notre nature, et si je devais l’expliquer à un étranger à notre planète, expliquer ce qui fait la singularité de cette espèce, alors, plutôt que de lui parler d’idéologie et de religion, je montrerais des hommes en train de massacrer des bébés phoques dans une mer de sang. Et sans besoin de faire d’autres discours ou de tracer un dessein, je dirais : « Voilà, vous avez sous les yeux, en acte, ce qui fait la nature humaine, ce qu’est l’humanité », et je rajouterais que, personnellement, je ne souhaite pas grandir en humanité, et préfèrerais me rapprocher du grand singe ou du cheval, peut-être du rat, et abandonner cette prétention à écrire des livres.

Pensées pour moi-même

Une idéologie est une pensée qui n’est au service que d’elle-même, et qui préfère toujours ses fantasmes à la réalité sensible.

 

Une société non bourgeoise serait une société où la valeur de toute chose ne serait pas réduite à sa valeur marchande. En d’autres termes, où il y aurait place pour la non-propriété et le don. Je remarque qu’à peine les hommes envisageaient la possibilité de se poser sur la lune, que des états ou des personnes revendiquaient la propriété de certains de ses territoires.

N’ayez pas peur !

N’ayez pas peur ! François nous y a invités plusieurs fois, faisant écho explicitement à la « bonne nouvelle » annoncée par le prédicateur juif Jésus, dit de Nazareth. En effet, la formule qui est souvent reprise dans les évangiles fait référence à l’Ancien Testament où, parait-il, elle serait présente plus de trois cents fois. Mais une fois de plus, je trouve le christianisme bien ambigu et de ce point de vue, pas si différent de l’islam qui n’est, il est vrai, qu’un christianisme de Bédouins.

 

N’ayez pas peur ! J’en ai rêvé, très précisément une certaine nuit du 15 au 16 août dernier, et je ne voulais pas terminer cette année sans en parler ; même si je ne raconterai pas ce rêve, trop doux pour en partager les détails. Mais c’est bien cela que j’ai, non pas compris, je le savais de longue méditation, mais vécu pleinement dans cette intimité onirique et nocturne : ne pas avoir peur, et être enfin libre. Non pas comme si nous avions surmonté nos peurs ancestrales, et celle, permanente, qui reste logée là, au creux du ventre, comme un cancer sans rémission possible ; non plus comme si, en ce moment si particulier, elle n’était pas présente ; mais bien comme si elle n’avait tout simplement jamais existé, comme si aucun esprit malin ne l’avait jamais inventé pour nous gâcher la vie, pour relativiser tout ce qui est beau et doux et lui donner encore plus de valeur, la valeur de la rareté.

 

La source de toute aliénation, c’est la peur, et le seul antidote, c’est l’amour ; le mal et le bien s’articulant entre la peur et l’amour, ce que le christianisme a bien compris, bien expliqué, en prenant d’ailleurs toujours le contrepied de cette profonde vérité, refusant d’en faire une doctrine, et se condamnant de ce fait. Oui, l’église est récipiendaire d’une authentique révélation, mais la tient enfermée dans ses coffres à l’abri de la lumière et l’a toujours étouffée. Mais, on peut tous rêver du Royaume, d’un monde idéal où la peur n’existerait pas. Et c’est pourquoi cette formule reprise par le pape est si troublante : n’ayez pas peur ! mais comment cela pourrait-il être possible, alors que nous avons construit une civilisation de la peur ; et si, en occident, nous sommes en situation d’échec, c’est bien que les violences faites aux peuples n’ont jamais cessé et qu’aucune décrue ne s’annonce. Si le politique, comme le religieux, avait pour objet d’améliorer la vie des gens, de les rendre plus heureux, ou du moins d’augmenter leur capacité à l’atteindre, alors, l’un et l’autre devraient tenter d’éradiquer la peur de nos vies. En fait, c’est exactement le contraire qui est à l’œuvre, et cette œuvre humaine est mortifère.

Le christianisme, et de ce point de vue on devrait pouvoir facilement convenir que l’Islam n’est qu’un christianisme oriental et partant, exotique – de moins en moins exotique –, le christianisme donc, est une religion de la peur et du ressentiment. Et qui, mieux que Nietzsche l’a dénoncé. Mais nos systèmes politiques dont la nature apparaît de plus en plus répressive et liberticide à mesure qu’ils se bureaucratisent ont contribué à ce que la peur soit présente partout comme des totems noirs plantés au bord de nos routes : Interdits, contrôles, répression, c’est le même cycle infernal de la violence institutionnelle.

 

Évidemment, la peur est naturellement présente dans notre vie : peur de manquer de l’essentiel, peur de la maladie et de la vieillesse, peur de la mort de nos proches, peur pour nos proches, et parfois elle a une fonction positive ; quand, par exemple, elle est mère de la prudence et de la tempérance. Mais alors que nous aurions dû collectivement travailler à construire des sociétés, non pas plus protectrices des faits, mais nous protégeant de la peur, l’église a inventé le péché et l’enfer et l’État a repris cette philosophie en construisant d’innombrables interdits qu’un nombre toujours plus considérable de fonctionnaires ont la charge de faire respecter par un système de peines : amendes, sanctions diverses. Et puis la guerre, chose humaine trop humaine, le réchauffement climatique et ce collapse que Jared Diamond nous promet pour 2022. N’ayez pas peur ! il est gentil ce pape, mais il ne dit pas comment faire. Chaque fois que je reçois une lettre marquée de la Marianne bicolore, j’ai un sursaut en imaginant un nouvel embarras administratif !

Je crains bien, comme disent les jeunes, que nous ayons tout faux, et pas une proposition politique pour nous sortir de cette violence institutionnelle. Non, nous ne souhaitons pas plus de protections ; nous souhaitons sortir de ce régime de la peur et de la violence institutionnelle des églises et des états, de la politique telle qu’elle est conçue et pratiquée et des religions mortifères, christianisme et islam confondus. Je ne consentirai qu’à une religion de la vie.

Encore une réflexion pour élargir un peu le champ et alléger mon propos en cette période de vœux. Chaque année qui s’achève me rapproche de la mort ; chaque nouvelle année qui s’annonce me trouve plus faible, plus rigide, plus fermé, plus obtus, plus outrancier, plus fasciné par mes peurs. La peur est l’antonyme de la confiance ; et c’est pourquoi j’évoquais son seul antidote, l’amour. Il y a bien, psychologiquement, deux archétypes, celui du croyant et celui du mécréant, et chacun se situe quelque part entre ces ceux pôles qui déterminent et orientent la vie humaine ; car, comme il y a en chacun de nous du masculin et du féminin, même si les hommes et les femmes en ont des proportions très inégales, il y a peu de personnes qui soient radicalement croyantes ou mécréantes. Et je sais bien que je suis, moi, une caricature de non-croyant. Si la foi, c’est la confiance, l’incapacité à croire – et je ne parle pas des athées qui sont des croyants comme d’autres croyants-dieux – c’est la peur.

J’ai donc toujours vécu dans la peur, sauf à rêver qu’il puisse exister un autre monde, évidemment intérieur, libéré de cette boue. Et j’ai toujours envié les croyants, ceux qui savent, ou du moins croient qu’ils savent, même s’ils devraient savoir qu’ils croient. Ceux-là ignorent la peur.

 

Mais puisque j’évoquais des peurs positives, sans doute faut-il distinguer la Peur des peurs, l’angoisse première des frayeurs. La Peur, je pourrais dire la « Grande Peur », comme antonyme de la confiance, est synonyme de doute, mais ici, d’un doute absolu, et c’est à la fois un profil psychologique quasi névrotique et le produit, le symptôme de cette névrose. Personnellement, et je l’ai déjà écrit plusieurs fois, je doute de tout, même de moi, avant tout de moi. Et je vois que les années passant, la sagesse me fuyant, livre après livre, méditation après méditation, révélation après révélation, la Peur devient de plus en plus présente, prégnante, au point de me tenir éveillé de longues nuits, aussi interminables qu’un chemin sans issue. Oui, avec les années, on devient bien ce que l’on est. Mais soyons lucides, la foi est une autre hystérie, mais cliniquement plus douce. La Peur, qui peut prendre parfois la forme d’une dépression plus ou moins marquée, dans les cas les plus pathologiques d’un gouffre nauséeux, un trou noir métaphysique, échappe à la raison, car elle n’est pas produite par un fait, mais par une disposition d’âme. Et puis, il y a les peurs, rationnelles et d’une certaine manière, nécessaires, qui ne doivent pas être confondues avec ce que je nomme la Peur et que j’écris en majuscule. Qui n’a pas peur en prévoyant ou simplement imaginant un drame ? Tout risque est angoissant, mais ces peurs sont accessibles à la raison, et je vois que plus les années passent, moins ces peurs m’atteignent, car moins j’ai à perdre dans un accident de la vie.

 

Je me demande en fait si la Peur n’est pas une incapacité à accepter, ou à simplement oublier la dimension tragique de la vie, et si la foi n’est pas qu’une ruse de la raison pour résoudre cette difficulté existentielle. Il n’empêche que l’aliénation est présente partout où la peur obscurcit notre conscience, et que c’était bien, si bien, cette nuit d’août quand un rêve m’a sorti de moi, m’a bercé de cette illusion que la peur n’existait pas dans un monde si plein de vie, et sans Dieu pour me juger, me sauver ou me perdre.

Cadeau aux Gilets jaunes

L’actualité, si imprévisible, aura fait de cette année 2018 une année politique, redonnant des couleurs, en l’occurrence jaune, à l’idée de peuple, et nous montrant à quel point le roi était nu.

Sous François le troisième, d’ailleurs comme déjà sous Nicolas 1er (dit le petit), on parlait beaucoup d’un système à bout de souffle et de la nécessité d’inventer une sixième république. Et puis, le Messie biblique est venu ; et Emmanuel a réalisé le miracle de « tout changer pour que rien ne change », faisant passer cette idée de Réforme au rang de fantasme désuet et passablement ridicule. Et puis, et puis, de manière imprévue, impromptue et impertinente, le diable étant dans les détails de l’histoire – je veux dire que les gens sont, pour le système, un simple détail ; me rappelant la formule de Brecht « Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple ! » –  les choses se sont grippées et quelques-uns, jokers habillés d’un gilet fluo ridicule, ont repris cette idée de changer de système, de promouvoir le RIC – comprendre Référendum d’Initiative Citoyenne. De leur point de vue, il faudrait donc refonder, amender, sans doute inventer une nouvelle constitution. Mais, entendant un constitutionnaliste défendre celle de la cinquième, je me faisais cette réflexion que ces doctes savants n’avaient tous connu que cette république-ci, et que leurs opinions ne pouvaient donc que s’en trouver faussées. Et puis je pense que chacun est à même d’imaginer bien d’autres systèmes, sur un rond-point ou sous les ors des palais de la République. Et la période des fêtes s’y prêtant, le champagne clarifiant l’esprit, le rendant plus pétillant, plus audacieux, j’invite chacun à jouer en famille au petit constitutionnaliste, un jeu sans règles, puisque l’invention des règles est justement l’objet de ce jeu.

 

Quel est donc le problème évoqué par les Gilets jaunes ? Le pouvoir serait loin du peuple qui serait tenu à l’écart de tous les centres de décision, et que l’on ignorerait et mépriserait. Mais, c’est vrai, où est le problème ? Après tout, les Russes ou les Turcs s’en accommodent bien et en redemandent, et comme on me le fait souvent remarquer : « tant que nous n’en sommes pas arrivés au point de la Corée du Nord, on n’a pas le droit de se plaindre ». Jouons quand même…

 

La démocratie représentative n’est pas la démocratie, mais admettons néanmoins que l’on ne puisse pas se passer de représentants et que cette forme si imparfaite de démocratie soit ce que nous pouvons espérer de mieux. Notre problème est bien que nos représentants ne nous représentent pas. Ce problème étant inhérent au système des partis et c’est une vielle histoire. Hannah Arendt le remarquait dans les années 60 « Les partis, en raison du monopole de la désignation des candidats qui est le leur, ne peuvent être considérés comme des organes du Peuple, mais, au contraire, constituent un instrument très efficace à travers lequel on rogne et on domine le pouvoir populaire ».

Tant que les représentants des gens ne les représenteront qu’en principe, mais jamais dans les faits, nous ne serons pas une démocratie, si médiocre soit-elle, mais une aristocratie. Un régime de partis n’est pas une République démocratique, malgré ce que les hommes et les femmes de partis en disent. Et force est de constater que nos élus ne sont ni représentatifs ni des représentants ; alors qu’ils devraient penser, sentir, vivre comme les gens, ils vivent « hors sol ». Et peut-être doit-on reconnaître un certain bon sens à ces Gilets jaunes qui posent ainsi le problème.

 

Pour un constitutionnaliste, deux solutions au moins sont envisageables : la première, facile à mettre en œuvre, défendue depuis longtemps par des progressistes, est de prévoir l’élection par tirage au sort d’un nombre significatif de députés ; 30 % pouvant être un minimum, voire un optimum. La seconde solution, plus complexe, est de construire un système où les députés se retournent régulièrement vers leurs électeurs pour clarifier leur mandat avant de voter les lois. Ce système du « mandat impératif » est effectivement plus lourd. Il suppose que l’agenda de l’Assemblée soir connu l’année précédente, arrêté par exemple au dernier trimestre civil, pour que les députés, au premier trimestre de l’année suivante, travaillent dans leur circonscription, y organisent des débats et des sondages pour se faire préciser par leurs électeurs leur volonté, la volonté du peuple d’ici. Ils peuvent alors, à la date d’ouverture de la session parlementaire, se prévaloir d’un mandat clair, et porter la parole de leur base.

 

Où l’on voit que le problème, c’est bien le verrouillage du système par les partis politiques, des partis dont les gens ne veulent plus. Nous ne sommes donc pas au bout de la crise de démocratie.

Noël, Noël !

Dérèglement climatique ou pas, le père Noël revient nous visiter dans quelques jours, un peu avant les pompiers avec leurs calendriers. Il faut sans doute consentir de bonne grâce à ces rituels saisonniers. Il n’y a plus de saisons !, mais la vie continue. Je n’aime pas beaucoup les fêtes de Noël, trop peu enclin à me prêter aux rites, surtout quand le Marché nous enjoint de consommer, d’acheter absolument des gadgets qui décevront nos enfants trop gâtés, et qu’ils délaisseront sous peu. Mais il faut bien soutenir le PIB, c’est-à-dire payer de la TVA. Je trouve sur un site (www.alliancy.fr) les chiffres suivants – extraits d’un rapport « CRR annual report 2017 » –, qui ne concernent que la France de 2017 : 68,14 Milliards d’euros de dépenses prévisionnelles pour Noël, dont 19,70 pour le commerce en ligne et sur mobiles, et un budget cadeau de 320 € par ménage. C’est dire – si je peux endosser ici, non pas la houppelande rouge de père Noël, mais celle, plus sombre de père Fouettard – que Noël est d’abord une machine à détruire la planète, à enrichir la Chine, à faire le bonheur d’Amazon, à faire rentrer dans les caisses de Bercy, compte tenu de la TVA sur les jouets et autres frais, une centaine d’euros par ménage. Merci petit Jésus ! Soutenir Noël est donc une cause nationale, et chinoise – ce grand et beau pays des droits de l’homme –, et nous avons ici le devoir civique de consommer, voire de nous enivrer. On remarquera d’ailleurs que ce sont les pauvres qui, à cette occasion, consomment le plus ; au moins relativement.

Mais cessons de morigéner, et après Noël et Fouettard, ne passons pas le costume de l’autre petit barbu, Grincheux, même si une chronique, en ce temps si particulier, se doit d’être un peu puérile.

 

Noël, c’est la fête, les cadeaux, les jeux de société. De mon point de vue, ce sont les meilleurs cadeaux à offrir, car, par définition, ils n’ont d’intérêt et ne produisent de plaisir qu’en société. Les autres jeux sont souvent trop solitaires, et favorisent nos penchants solipsistes, un peu comme la masturbation – pour rester sur le registre de la puérilité, mais je pense ici à la philosophie qui en est une, par d’autres voies.

Et bien que j’aie toujours adoré les mécanos – toujours ce goût des constructions conceptuelles – je préfère ces jeux de société qui miment la vie : les jeux de cartes, celui de l’oie, le Monopoli. Le jeu de l’oie est très ancien – début XVIe, indémodable, et si clair dans cette façon de figurer un chemin de vie : un pas en avant, deux en arrière, et cette façon de le jouer des dés, symboles si purs et si carrés d’un fatum facétieux.

 

Et pour les plus âgés, je regrette un peu, actualité inspire, ne pas avoir trouvé en supermarché le jeu du petit constitutionnaliste. Après tout, si le Monopoli a pour vocation à former des hommes d’affaires, voire à venger tous ces ratés du business que nous sommes dans la vie, on aurait pu distribuer aux gilets jaunes, ce jeu de grand afin qu’ils imaginent cette nouvelle république que chacun appelle de ses vœux.

Promis ! Si, cette fin de semaine, je trouve cette jolie boite barrée de jaune, nous l’ouvrirons ensemble pendant les fêtes, au moins pour prolonger encore un peu le jeu, avant le saut dans une nouvelle année et le retour aux choses sérieuses avec ou sans la gueule de bois.

Illégalité et illégitimité

Je ne sais comment évoluera le mouvement des gilets jaunes et par quelles récupération ou répression il s’achèvera. Ce qui apparait déjà clairement, et tristement, c’est son essoufflement et son incapacité à se structurer et à clarifier sa ligne. Néanmoins, après « nuit debout », mouvement auquel il s’apparente et auquel il s’oppose radicalement, les choses ne pourront en rester là, et son échec créera inévitablement une énorme et dangereuse frustration. En effet, quelque chose de très puissant s’est passé, non pas une révolution, mais une révolte, et il est remarquable que cela se passe en France. J’en appelais hier au devoir de désobéissance civique et j’y reviens. Je pense que la forme la plus aboutie de citoyenneté, face à un pouvoir illégitime, c’est l’objection de conscience. Et je distingue bien illégitime et illégal. Car nos élus, évidemment, Président en tête, l’ont été de manière parfaitement légale, mais tout pouvoir, qu’il soit élu ou non, est fondamentalement illégitime dans un pays non démocratique. Et ce que les gilets jaunes nous disent, violemment, c’est bien ce que chacun sait : le peuple est tenu très loin des lieux de prise des décisions qui le concernent, et par la bureaucratie qui s’est emparée de tous les leviers de gouvernement et par des représentants qui ne sont plus que les mandataires des partis politiques, et qui n’ont plus de contacts avec les réalités populaires. Notre pays est donc trop loin de la démocratie.

Trois dossiers doivent être rouverts et négociés avec le peuple (tout le peuple), quitte à en passer par le référendum, mais le Président y est-il prêt ? La question de la justice sociale, ce que les gilets jaunes désignent comme « question du pouvoir d’achat », mais qui est en fait la question de la fiscalité : quel niveau raisonnable de prélèvements obligatoires, prélevés comment et où, et pour faire quoi ? En second lieu, la question de la démocratie et de la représentation populaire. Et on ne fera pas l’économie d’un débat sur l’intégration européenne, comme projet antidémocratique d’éloignement des gens des sources du pouvoir. Enfin, la question de la transition écologique, car cette transition, il faudra bien la faire ; mais comment ? Quel est le plan, sur combien d’années, combien ça coûte – peut-être un pognon de dingue – et comment la financer ? Mais il est clair qu’il appartient à la nation de faire l’effort, et non, par le biais d’une taxe, à une catégorie de personnes : les automobilistes, les ruraux, les pauvres, les riches. Et imaginer que l’on pourra faire ce type d’investissement sans changer de modèle et en respectant les critères budgétaires européens, est une folie, ou une escroquerie intellectuelle ; la situation climatique est trop critique, les efforts trop immenses. On ne saura répondre avec des moyens ordinaires à une situation extraordinaire, et on ne peut que regretter que ces gouvernements que les gilets jaunes fustigent n’aient rien fait pour nous donner les moyens d’aborder cette difficulté autrement que dans les conditions désastreuses qui sont, aujourd’hui, celles du pays.

Sur ce problème d’illégitimité, si grave que j’y reviens : quand un mouvement emporte une telle adhésion (les ¾ de la population) – et je sais bien qu’il s’agit d’un instantané qui ne peut durer –, et que ces acteurs nous disent qu’ils ne veulent entendre parler ni des partis ni des syndicats, alors, on peut déclarer, sans démagogie, que les élus sont illégitimes. Et cet écart entre le légal et le légitime, ruine l’état de droit. Et qu’est-ce que la république si ce n’est l’état de droit ?

Il convient donc de restaurer au plus vite la République et de faire à nouveau coïncider le légal et le légitime. Sinon, ce sera le non-droit, c’est-à-dire le droit du plus fort, la violence, le désordre.

Il faut donc retrouver un ordre républicain serein, pacifique, démocratique. Le Président n’a donc que trois options : soit gagner du temps et attendre que les gilets jaunes se déconsidèrent eux-mêmes, perdent leur légitimité et soient lâchés par l’opinion publique, et que tout rentre « naturellement » dans l’ordre ; soit assumer son illégitimité et tenir le pays dans un système de plus en plus policier et totalitaire – en 68, de Gaulle était parti rejoindre l’armée en Allemagne ; soit dissoudre l‘Assemblée dans l’espoir de reconstruire une représentation légitime, en appelant la nouvelle assemblée à se faire constituante et accoucheuse d’une nouvelle république. Trop solutions qu’il doit avoir en tête : les paris sont ouverts. Mais le Président est un homme de conviction qui compte bien mettre en œuvre un certain projet idéologique qui n’est pas celui des gilets jaunes.

Qui sème la violence finit par récolter la violence et la mort

Qui sème la violence institutionnelle voit pousser la désespérance et finit par récolter la mort et la violence.

Les gouvernements qui se succèdent en France depuis de trop nombreuses décennies sèment la violence ; celui de M. Macron, sans être pire, ne fait pas autrement.

Ce samedi, on en a vu le terrifiant résultat ; et je ne doute pas qu’en réponse à la violence inadmissible des casseurs, M. Castaner castagne et que le gouvernement d’Emanuel Macron poursuive dans la même voie : connivence avec les nantis, mépris des plus faibles, allégement des charges des plus fortunés, alourdissement des prélèvements des plus pauvres, démagogie permanente. On se méprend souvent sur la violence et sur l’autorité, et pour paraphraser Hannah Arendt, je rappellerai ce que la politique nous démontre malheureusement quotidiennement : Mensonge et violence sont ruine de l’autorité ; la communication commençant là où finit la com.

 

Augmenter la fiscalité des retraités au prétexte de solidarité générationnelle, alors que la solidarité ne semble pas s’opposer à l’allégement de l’ISF, est d’une grande violence. Justifier les cadeaux aux riches par un prétendu effet de ruissèlement est aussi d’une grande violence, et avoir raboter aussi faiblement que ce soit les APL, encore et toujours… Car c’est tout le problème de la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Si l’on pouvait l’isoler à fin d’analyse, elle paraitrait bien commune, bien dérisoire cette goutte d’eau, sans doute plus petite que bien d’autres. Mais, c’est elle qui fait déborder le vase. Aussi innocente soit-elle, elle se montre, par ces effets disproportionnés, d’une grande violence. Avoir ramené la vitesse sur les routes secondaires à 80 km/h, où est le problème ? Certains diront, surtout les urbains, que c’est un détail, après tant de mesures de ce type ! Et bien justement, c’est une de ces gouttes d’eau modestes, mais d’une extrême violence qui, dans un contexte particulier, stigmatise, humilie, et fait une démonstration éclatante : la bureaucratie souhaitait ce nouvel interdit, le peuple n’en voulait pas. Le sujet n’était pas politique et, au bout du compte, de si peu d’importance. Une fois de plus, le gouvernement a choisi, pour la bureaucratie, contre le peuple, c’est-dire a nié la démocratie, et l’a justifié par « l’intérêt des gens », suprême démagogie. Dans le contexte, c’était violent, comme une goutte de trop dans un vase trop plein.

Le gouvernement a montré là son manque d’autorité : incapable de s’opposer à l’administration, incapable de retenir M. Hulot, incapable de retenir M. Colomb. Demain, M. Castaner pourra cogner. Tout déploiement de force est l’aveu d’un manque d’autorité, et pourtant, dans le cas présent, l’État ne peut pas se dérober. L’autorité est un crédit. Ce gouvernement Macron n’en a plus ; cela ne me réjouit pas et m’effraierait plutôt. La confrontation de la rue avec la police est le pire des scenarii.

 

Que peut-on aujourd’hui espérer ? Je n’en sais rien, si ce n’est que les gilets jaunes dont le combat est légitime, la désespérance réelle, prennent leurs responsabilités et trouvent d’autres moyens d’action, sinon tout ce mouvement de sympathie, de soutien, va refluer très vite. Piller des magasins, brûler des immeubles, casser du flic n’est pas une solution ; et même si l’on ne doit pas assimiler les jaunes aux casseurs, recréer la possibilité d’un tel chaos reviendrait à faire la courte échelle aux radicaux les plus violents. Il faut inventer une forme nouvelle et contemporaine de désobéissance civique non violente.

Oui, j’écris « civique » quand d’autres penseraient « civile ». Dans le contexte, la désobéissante peut être un acte civique. Il faut se souvenir des leçons et de La Boétie et de Thoreau, de Gandhi ou de Luther King ; et pourquoi pas du Jésus des évangiles, personnage si peu chrétien et tellement subversif. Manifestons notre désaccord de manière jouissive, festive, non-violence, je dirais aimable. Refusons toute médiation des corps intermédiaires qui font partie de l’appareil d’État jacobin et se sont donc disqualifiés. Cessons de bloquer l’économie, les commerçants ont aussi le droit de vivre. Traitons l’État par le mépris, c’est-à-dire comme il nous traite ; cessons de consentir à cette prétendue démocratie qui n’en est pas une ; témoignons de notre désir d’autre chose : une fraternité, une solidarité, un gout de la simplicité et de la vérité ; Arrêtons de voter pour ça, ou glissons dorénavant dans les urnes dans bulletins barrés d’un fluo jaune.

 

Le Jésus de l’évangile qu’importe qu’il s’agisse d’un personnage historique ou d’une personnalité fantasmée nous dit (je résume) : « Ne répondez pas à la violence par la violence, et rendez à César ce qui est à César ». C’est la première leçon. Quinze siècles plus tard, un jeune homme d’une vingtaine d’années, La Boétie, écrit ces mots : « Ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude ». Quant à Thoreau, philosophe américain du XIXe siècle, il confesse dans un court texte où il appelle au « devoir de désobéissance civique » : « Je ne demande pas d’emblée « point de gouvernement », mais d’emblée, un meilleur gouvernement. Que chacun fasse connaître quel genre de gouvernement commanderait son respect, et ce sera le premier pas pour l‘obtenir ». Oui, il est grand temps que les gilets jaunes s’organisent et s’expriment de manière cohérente. Et si j’ai cité Gandhi ou Luther King, c’est qu’ils ont su triompher, par la désobéissance civile, dans un combat très inégal et j’ai retenu cette formule du second, comme une réponse aux « concessions » du gouvernement macron : « La vraie compassion ce n’est pas jeter une pièce à un mendiant ; c’est comprendre la nécessité de restructurer l’édifice même qui produit des mendiants ».

Les gilets jaunes ne sont pas de taille à affronter par les armes un État riche, déterminé, armé jusqu’aux dents disposant d’une armée moderne et de services de police, de gendarmerie, de surveillance, extrêmement bien équipés et entrainés. Il faut donc mener d’autres combats, sur d’autres terrains, entrer en résistance de manière déterminée et pacifique, et être prêt à un combat long et difficile.

Que chacun prenne ses responsabilités.

Yascha Mounk, entre lumières et ombres

Les médias libéraux ne voient que par lui et font tous la promotion de son dernier ouvrage : « Le peuple contre la démocratie » ; et le Figaro d’en appeler à « l’ouvrage passionnant » ! C’est peut-être trop élogieux pour une étude qui, bien qu’extrêmement fouillée – c’est sa première qualité –, n’apporte rien de très novateur au débat d’idées qu’elle entretient néanmoins comme un combustible de qualité. Il mérite donc largement d’être lu, médité, discuté, et sans doute d’être chroniqué, car il a déjà trouvé sa place dans les ouvrages de référence. Mais ce texte, très marqué par la culture politique américaine, se découvre entre ombres et lumières.

 

Yascha Mounk, puisqu’il s’agit de lui, est un jeune universitaire germano-américain qui enseigne à Harvard. C’est un disciple de Francis Fukuyama, journaliste comme lui, et leurs ouvrages – je fais évidemment ce parallèle avec « La fin de l’histoire et le dernier homme » – sont, structurellement et idéologiquement, proches. Ils défendent en effet la même vision, discutable à plus d’un titre, à savoir que la démocratie libérale serait la forme idéale et la plus achevée de la politique, et, corolairement, que l’Occident serait la civilisation la plus aboutie et la fin de l’homme. Fukuyama l’affirmant explicitement quand Mounk le dit implicitement en refusant d’imaginer la simple possibilité du dépassement de la démocratie libérale. Évidemment, et ce n’est pas la moindre des difficultés, il faut accepter le vocabulaire de Mounk et les contraintes de sa traduction. Ainsi, quand il écrit « démocratie », il entend « représentation parlementaire », et nullement « gouvernement du peuple par le peuple », et par « libéralisme », « défense des libertés publiques », bien qu’il préfère dire « défense des libertés individuelles ». C’est une des parts d’ombre du texte, cette difficulté sémantique qui ne clarifie pas et oblige à une permanente gymnastique linguistique. Que dire de plus pour le présenter ? Que l’auteur fait partie d’un think tank américain, New America, qui dispose d’un budget de plusieurs millions de dollars pour défendre des idées libérales ? Que ce livre fait d’abord écho à une actualité états-unienne – l’élection de 2016 –, mais questionne plus largement les évolutions politiques occidentales et « la montée des populismes », notamment en Europe ? Et la thèse défendue est la suivante – je la reformule à ma façon : Prospérant sur l’échec de la démocratie libérale et la déception des peuples, des leaders « populistes » proposent de alternatives autoritaires que les peuples saisissent, ou risquent de saisir, sans voir qu’ils ont tout à y perdre, leur chemise et leur liberté. Mais si la thèse est peu contestable, ses conclusions devraient faire débat, et notamment cette façon d’enfermer le lecteur dans ce choix dialectique entre la peste et le choléra, un libéralisme constitutionnel antidémocratique (on peut penser à Macron) et une démocratie populaire illibérale (Le Pen ou Mélenchon).

 

Dans cet ouvrage, Mounk suit donc une démarche proche de celle de Fukuyama : constater et décrire le fait populiste comme révélateur d’une double crise de la démocratie libérale, économique – je cite : « L’effet combiné du ralentissement de la croissance et de l’augmentation des inégalités a conduit à la stagnation du niveau de vie de la majorité de la population », et politique : « Notre système politique promettait de laisser le peuple gouverner. Mais, en pratique, il ignore la volonté populaire avec une fréquence désarmante. Sans que la plupart des politologues s’en aperçoivent, un système de libertés sans démocratie a pris le dessus ») ; en faire une analyse, pertinente, mais de mon point de vue, trop peu développée – je le cite à nouveau : « En Occident, les trois dernières décennies ont été marquées par le rôle croissant joué par les tribunaux, les administrations, les banques centrales et les institutions supra nationales. Dans le même temps, on a observé l’augmentation rapide de l’influence des lobbyistes, des dépenses électorales et de l’abime séparant les élites politiques du peuple qu’elles sont supposées représenter. Tout cela ensemble, cela a conduit dans les faits à isoler le système politique de la volonté populaire » ) ; conclure en défendant une forme de statu quo politique, comme si l’analyse des faits rapportés en appelait de manière logique et incontournable à la solution qu’il appelle de ses vœux et qui se résume donc à peu de choses : corriger à la marge ce qui coince, mais surtout, défendre et renforcer le système actuel ; en fait, faire du macronisme, une forme de conservatisme qui se prétend progressiste (je cite à dessein ce qui ne peut que choquer un progressiste, et qui est évidemment écrit avec comme arrière-pensée, le duel Clinton Trump : « En fin de compte, la seule protection sûre contre le populisme reste de leur barrer la route du pouvoir. Aussi peu attirant que cela puisse paraître aux yeux des militants de faire campagne pour un parti du centre, joindre un mouvement politique qui possède des chances réelles de succès reste l’une des meilleures manières de se battre pour la démocratie ».

 

La partie la plus intéressante du livre, qui donne raison au Figaro quand il parle d’un ouvrage passionnant, est bien constituée par ses deux premiers tiers : une description rigoureuse de situations, appuyée sur une documentation précise, statistiques à l’appui, éclairante, car abondante et assez exhaustive, de la « crise de la démocratie libérale » – de mon point de vue, de sa faillite. Et ce travail de recherche, très universitaire, est sans reproche ; et il donne la mesure de ce que l’on nomme populisme, et qui reste un phénomène occidental. Et si l’on devait s’en tenir à ce laborieux travail de recherche et de synthèse, un excellent travail de thèse ou de postdoc, on ne pourrait que louer l’ouvrage et son auteur. Mais, prolongeant ces constats, on s’attendrait à une analyse des faits plus poussée, qui, idéalement, aurait pu croiser les regards de l’historien, du sociologue, de l’économiste. Et on ne peut qu’être frustré de ne voir que par les yeux du politologue qui ne prend pas toujours suffisamment la peine de définir les concepts qu’il convoque : démocratie, populisme, nationalisme, humanisme ; qui mésuse parfois de ces termes ou crée le malentendu, et bâcle un peu l’analyse. Comme si l’essentiel était d’aller sans plus de détours au message idéologique qu’il veut faire passer, et qui n’est que le message politiquement correct qu’on entend en France depuis l’élection présidentielle de 2002, et qui constitue aujourd’hui une part essentielle du discours d’Emmanuel Macron : « Il faut, coûte que coûte, faire barrage au Front National et, quelles que soient les carences et les dérives du système, voter encore et à nouveau pour le système ». Qu’il me soit permis ici de dire que, bien que militant anti frontiste, je refuse de me laisser enfermer dans ce choix fatal qui désespère les gens et alimente le populisme.

Mais rendons grâce à Mounk de donner de manière synthétique les raisons de l’épuisement de la démocratie libérale : « Pourtant, la croissance récente du nombre de bureaucrates et l’extension de leur rôle sont sidérantes. Au cours du XXe et du début du XXIe siècle, le nombre de fonctionnaires a pulvérisé tous les records et l’ampleur de leur influence s’est immensément étendue. De sorte que le degré auquel les politiques publiques sont décidées par les représentants élus du peuple a été réduit de façon significative ». Mais j’aurais souhaité, il est vrai, une analyse plus poussée des ressorts et des origines du populisme. On ne peut donc qu’être frustré par la fin du texte, son troisième tiers qui, en guise de remède à l’épuisement de nos partitocraties parlementaires rongées par ce que David Graeber nomme simplement « la bureaucratisation du monde », ne propose donc qu’une solution libérale, marquée du sceau d’un conservatisme assez consternant : faire perdurer en l’état le système. Transposons, en France, par jeu, à l’heure où j’écris ces mots et quand l’actualité me tient la main, cette position qui m’a affligé au plus haut point. Le président Macron, qui fait preuve depuis le début de son mandat d’un autoritarisme que chacun constate, dans son camp et hors son camp, d’un mépris des gens et de la représentation nationale, qui impose aux classes moyennes et aux plus pauvres de nouveaux prélèvements (libéralisme antidémocratique), voit monter devant lui un populisme en jaune, et des tentatives de récupération politique. Rappelons que le populisme est un sentiment de défiance vis-à-vis de l’appareil d’état et de désespérance, qui conduit à des actes et des positions radicales, jusqu’au-boutistes, et à des récupérations césaristes. Selon l’avis de Yascha Mounk, et afin de préserver les libertés et la démocratie, le remède qu’il proposerait serait de conforter Macron, ou de voter Bayrou (au centre). Et Mounk, qui passe ici un peu à côté de son sujet, sur le populisme qu’il voit, non pas comme le symptôme d’un corps social malade, mais comme un coup d’état populiste – confondant souvent populisme et césarisme –, termine son ouvrage sur une analyse tout aussi insatisfaisante du nationalisme ; sans vraiment comprendre la nature du problème identitaire. Ne semblant concevoir d’identité que dans la fonction sociale ou professionnelle, voire négativement dans l’ethnie ou la religion. Il passe donc aussi à côté de cette autre question, et préfère défendre son point de vue, qui n’est pas le mien : « Je reste assez idéaliste pour demeurer attiré par l’image d’un monde post national – un monde dans lequel les individus n’auraient pas besoin de se situer d’après leurs différences ethniques ou culturelles et pourraient se définir par leur appartenance commune à la race humaine ». On croit comprendre que dans cet autre monde, un homme ne pourrait plus se définir qu’en opposition avec le rat ou le cheval.

 

Après ces quelques lignes critiques, on se demandera peut-être pourquoi j’ai souhaité chroniquer cet ouvrage, alors que je me sens politiquement, assez loin de Yascha Mounk. Je me définis en effet comme un militant de la démocratie (définie comme gouvernement du peuple par le peuple), attaché viscéralement aux libertés individuelles des gens (plus qu’aux libertés publiques), un populiste par défaut qui déteste l’autocratisme et toutes les formes de totalitarisme, sensible à la justice sociale ; et par ailleurs un nationaliste pacifiste (c’est-à-dire attaché à la terre de ses ancêtres, comme le chante Cabrel), ouvert au monde, je le crois, et à sa diversité. Mais, je ne suis pas un humaniste, refusant d’hypostasier la spécificité de la nature humaine. Oui, pourquoi donc inviter à lire ce livre qui m’est parfois tombé des mains, bien qu’écrit par un intellectuel brillant et engagé, un livre qui a sa part d’ombres ? Parce que ce livre interpelle, réveille, pose question, et que je crois au dialogue, au débat, à la confrontation des idées, et qu’il faut lire Mounk, comme on lit Fukuyama, Vivianne Forester ou Éric Zemmour, pour comprendre pourquoi, malheureusement, Trump a gagné. Et peut-être aussi pour comprendre pourquoi ce sont des penseurs comme Mounk qui, défendant un système failli, font, malgré eux, le lit du césarisme, cautionnant la dérive autoritaire de l’État au prétexte de combattre l’autoritarisme des leaders charismatiques. Pourtant, il le dit lui-même : « Le libéralisme et la démocratie sont tous deux des valeurs non négociables. Si nous devions abandonner soit les libertés individuelles, soit la volonté populaire, le choix serait impossible ». Pourtant, la démocratie libérale dans sa forme la plus contemporaine a déjà abandonné et la démocratie – c’est flagrant dans le projet européen –, et les libertés individuelles ruinées par le délire normatif de l’administration.

Quand l’actualité nous tient – suite et fin

La question du populisme est dans tous les médias. À la veille d’une intervention d’Emmanuel Macron qui ne pourra que décevoir et nourrir le ressentiment à son égard, les yeux des Français voient jaune quand ceux du Président voient rouge. Autre façon d’évoquer le divorce entre le peuple et les élites. Plus sérieusement, nous vivons une séquence populiste qui durera jusqu’à une forme d’explosion, car l’effet étant produit par des causes objectives qui ne vont pas disparaître, il ne peut s’éteindre comme une flammèche au vent. Le mal est enkysté, la fièvre mesurable, et même si l’on casse le thermomètre, rien ne se règlera si facilement. Et une lassitude des protestataires, une reprise en main par l’appareil d’état ne sera qu’un retour illusoire à la normale, le calme retrouvé avant la prochaine tempête. À un moment ou à un autre, les choses repartiront plus violemment, de manière plus incontrôlable encore. Année après année, on s’ingénie à construire patiemment une situation insurrectionnelle : le mépris produira de la haine, l’humiliation de la violence.

 

Mais il faut ici distinguer la cause et les effets, notamment le populisme et le risque césariste. Je le répète, le populisme est un mouvement de pensée fait de défiance – défiance vis-à-vis de l’appareil d’État et de son incarnation dans une élite moralement corrompue – et de désespérance – le sentiment que la grande majorité des gens marchent, inexorablement, vers le pire ; le cérarisme, c’est autre chose, le gouvernement d’un leader charismatique et démagogue. En théorie du moins, un mouvement populiste peut conduire à l’avènement d’un gouvernement néomarxiste de type « Insoumis » – j’en vois un qui se verrait bien en petit-père-du-peuple, ou en grand prêtre de la religion de l’Être suprême, comme cet autre qui en perdit la tête –, ou libertaire comme « Podemos » ou « Syrisa » (au moins avant le tournant imposé par Tsipras), ou césariste (de gauche ou de droite), ou plus difficilement appréhendable dans le cas des « 5 étoiles ». Il pourrait aussi conduire à la renaissance d’un Kalifa ottoman. Mais si malheureusement il conduit souvent à des radicalités (de droite ou de gauche), il pourrait tout autant conduire à des réformes purement démocratiques : garder le système parlementaire, mais le rendre représentatif en renonçant à la partitocratie, reprendre à la haute fonction publique le pouvoir qu’elle a détourné. Mais si c’est la voie césariste et autoritaire qui s’impose, ici ou là (Orban, Kaczynski, Trump) c’est probablement pour au moins trois raisons : culturelle, politique, et psychologique. De toute façon, le populisme pose à la démocratie un vrai problème, sous forme d’un double paradoxe : celui de la simple possibilité d’incarnation de la volonté tout-sauf-claire d’un peuple introuvable. Et la question de la place de l’État… Mais comment ne pas comprendre qu’un peuple à bout, un peuple qui en a marre de s’entendre dire que rien n’est possible, que ce n’est pas si simple, veuille faire table rase et sombre alors dans une radicalité qui taille dans le vif. Tabula rasa, nœud gordien qui tient le timon, non pas du char du tyran phrygien, mais de l’attelage fatal du Marché et de la Bureaucratie, et qu’il faudra bien trancher, coup de pied dans la fourmilière, c’est la même image : assez de demi-mesures, l’heure est à la radicalité.

 

Culturellement, l’occident est le prolongement de l’Empire romain d’occident, une structure politique dont les deux figures de référence sont César et Constantin. Et notre culture est surtout monarchique. On aurait pu imaginer que la Révolution appelle de ses vœux l’instauration d’une démocratie. Elle n’en a pas voulu. Comme Sieyès le déclara à l’Assemblée constituante : « la France ne saurait être démocratique ». À l’époque, ce point ne faisait pas débat, et notre république ne l’a jamais été. Elle restera parlementaire et bourgeoise et, reprendre à son profit, un siècle plus tard, le terme de démocratie, ne changea rien à l’affaire. Mais l’Europe latine est restée culturellement monarchique, jupitérienne, et le peuple a gardé une fascination religieuse pour la royauté et une haine des régisseurs. Et la France, particulièrement, reste monarchique et aristocratique, et la culture du chef y est forte. On pourrait aussi rappeler que la dictature reste dans notre imaginaire politique, depuis que la République romaine, cinq siècles avant notre ère, a institué cette magistrature suprême et extraordinaire, pour répondre à des situations de crise – ils étaient à l’origine nommés, selon un processus plus ou moins démocratique, pour six mois. Pétain fut, pour la France, un dictateur au sens romain du terme.

La seconde raison que j’évoquais est claire. Nos systèmes politiques, si peu démocratiques, et sous prétexte de s’affranchir du risque de cohabitation, se sont présidentialisés, ouvrant la voie au césarisme, et c’est bien dans sur ce chemin que le Président Macron souhaite s’engager encore plus avant. Pour ce qu’il en est de la psychologie, c’est sans doute plus complexe, mais aussi plus profond…

Yascha Mouk, intellectuel américain enseignant à Harvard, qui assimile toujours démocratie et parlementarisme en la réduisant au suffrage universel, et pour qui le libéralisme se confond avec la défense des libertés individuelles, nous explique dans « Le peuple contre la démocratie », que le peuple n’aime pas les libertés, et à une démocratie libérale qu’il admet être de plus en plus pervertie en libéralisme non démocratique, préfère une démocratie illibérale. Selon lui, le peuple préfèrerait être gouverné par un leader qui les écoute, ou semble les écouter, plutôt que par des institutions libérales, quitte à voir leurs libertés abimées par un pouvoir autoritaire qu’ils ont choisi. La liberté ne serait donc pas essentielle aux Occidentaux, et il cite des chiffres ahurissants : une minoré croissante, et aujourd’hui très significative d’Américains (plus de 20 %), déclareraient leur préférence pour un gouvernement « militaire ». Je renvoie à la lecture de son étude, et je préfère proposer quelques autres hypothèses.

La lecture de cet ouvrage m’a ramené à une idée développée par Hanna Arendt dans son volumineux, mais génial, triptyque sur « Les origines du totalitarisme », et précisément à cette citation « La seule règle sûre, dans un État totalitaire, est que plus les organes de gouvernement sont visibles, moins le pouvoir dont ils sont investis est grand ; que moins est connue l’existence d’une institution, plus celle-ci finira par s’avérer puissante ». Le césarisme est, je crois, une réponse à ce sentiment de vivre dans un système dont la dimension est de plus en plus « totalitaire ». J’admets que le mot est fort, et j’imagine que l’outrance m’en sera reprochée. Mais les gens ont le sentiment que leurs élus n’ont pas le pouvoir, que leur droit de vote est sans valeur, et que le vrai pouvoir est caché : théorie du complot, pouvoir de fonctionnaires non élus, lobbies industriels, etc. Le césarisme est une réponse, et Donald Trump utilise sans retenue cette rhétorique, en « vendant » à ses électeurs ce projet d’une reprise en mains ferme du pouvoir, contre les comploteurs, les fonctionnaires, les démocrates ; une nouvelle démocratie, remise en selle par un vrai vote populaire.

« L’électeur n’a pas d’opinion, il n’a que des humeurs », et il est mû, non pas par sa raison, mais par ses émotions : désirs, répulsions. Et c’est un animal grégaire. Darwin le dit, ou du moins propose cette hypothèse : « La forme originaire de la société humaine était celle d’une horde dominée par un mâle fort ». On n’en est probablement pas sorti, car notre inconscient collectif, le surmoi des sociétés humaines est structuré par cette relation violente au père. Je vois dans cette façon dont les peuples s’offrent à des leaders autocrates, une forme de masochisme. L’inconscient de l’homme n’est structuré ni par l’idée d’égalité ni par celle de liberté, car l’homme est un animal grégaire, s’il faut le redire. Il est fait pour dominer ou être dominé, pour trouver sa place dans la communauté et s’y tenir assujetti, assigné, prisonnier de son statut ; et, paradoxalement, il ne se révolte que lorsque l’ordre des choses disparait. Arendt l’écrit en ces termes, dans son essai sur la révolution « les révolutions sont la conséquence, jamais la cause, de la chute du pouvoir politique ».  Que doit-on comprendre ? Que tant que le pouvoir joue son rôle, assume sa fonction régalienne, quelle que soit la dureté de sa main, les choses tiennent. Si le pouvoir faiblit, s’il démissionne, il faut bien alors qu’une révolution l‘emporte, et qu’un autre pouvoir fort lui soit substitué, pour que les liens grégaires, les plus anciens, perdurent. Le césarisme procède de cette ancestrale dynamique, d’un besoin primaire, logé dans la partie reptilienne du cerveau des individus, inscrit dans leurs gènes, et qui opère encore. Citons le philosophe Gustave Lebon, dont l’œuvre essentielle, « Psychologie des foules », qui date de 1895 et dont Freud s’est en partie nourri, est toujours à méditer : « Nos actes conscients découlent d’un substrat inconscient, créé surtout par des influences héréditaires. Celui-ci contient les innombrables traces ancestrales à partir desquelles se constitue l’âme de la race. Derrière les mobiles avoués de nos actions, il y a indubitablement les raisons secrètes que nous n’avouons pas, mais derrière celles-ci s’en trouvent encore de plus secrètes que nous ne connaissons même pas. La majorité de nos actions quotidiennes est seulement l’effet de mobiles cachés qui nous échappent ». L’homme n’est évidemment pas totalement comparable à l’abeille, car les sociétés dans lesquelles il vit sont politiques – « Zoon Politikon » ; mais il reste néanmoins un animal de meute, comme le loup, et la nature n’est pas sans peser sur son mode d’organisation politique.

Comme le populisme est plus un mouvement de pensée qu’une idéologie, un sentiment plus qu’un projet de gouvernement, le ressort du populisme est plus psychologique qu’idéel. Il prospère sur la peur et je voudrais rappeler pour conclure aujourd’hui que les deux aliénations majeures sont l’avidité et la peur, et que peur et confiance sont deux antonymes. Le populisme est bien une défiance vis-à-vis des élites, et une peur de l’avenir, et le rôle du langage est sans doute essentiel, et dans le développement de ce processus et dans l’élaboration de possibles solutions aux dérives autoritaires.

Le langage, non seulement structure le monde, le rend intelligible, mais permet aussi la relation entre les êtres. Il déplie, dénoue, mais lie aussi. Mais la démagogie, parce que c’est un non-langage, ou un langage du non-sens, crée une barrière entre les êtres. Et en l’occurrence, la démagogie – ce que d’aucuns appellent la com –, a isolé les élites dans une tour de Babel, qui surplombe le peuple. Mais je ne vois pas notre Président sortir de sa posture démagogique.