Le monde comme il est

Je ne suis pas le seul à avoir défendu cette idée : la philosophie est une optique, et cette optique est spirituelle. Dans « Totalité et infini », Levinas le dit d’ailleurs en ces termes – qui sont donc les siens. Et si j’ai de longue date adopté la formule, c’est que je crois à cette dimension essentielle de la philosophie : philosopher, c’est poser un certain regard sur les choses, comme au travers de la lunette d’un géomètre, avec quelques exigences : lucidité, mesure et droiture. Pas facile, et quelque peu présomptueux !

Pas facile de trouver les justes mots pour tenir un langage de vérité ; et c’est pourquoi je m’en prends si souvent à la démagogie de notre époque, car le propos du philosophe n’est pas de vendre, mais de redresser. En effet, Il n’a ou ne devrait avoir rien à vendre, ni idées ni concepts, ni la moindre idéologie ; mais il se doit d’éclairer, de donner à voir ou à entendre des édifiants, qui ne sont souvent que des faits choisis parce qu’ils font sens, même s’ils passent inaperçus du commun ; et de construire des concepts signifiants et méthodologiquement opérants. C’est ainsi que j’ai proposé, ici et dans d’autres textes, un cadre théorique des jeux de pouvoir et des dynamiques de captation à l’œuvre : au premier rang des forces au travail, le Marché, derrière lui la Bureaucratie, puis l’Opinion, ce que je nomme le Politique et enfin les Médias. Schéma simplifié, j’en conviens volontiers, mais qui m’aide à penser la société occidentale. Simplifié, car s’il est difficile de dénouer les Médias et le Marché – où classer Facebook ou Tweeter ? – il est tout aussi complexe de séparer vraiment, d’un côté l’Opinion et de l’autre les Médias qui la fond et la mesurent. Mais tout cela reste à méditer, et je voulais justement illustrer ce propos.

Il y a peu, suivant un bus, je lisais sur l’affiche à son derrière le titre et l’accroche du film : « Peppermint ». Cette accroche, en sous-titre de la photo d’une jeune femme belle, mais inquiétante, est celle-ci : « la justice a échoué, elle fera la sienne ». Je ne sais si la formule sera vraiment lue, ou si seule l’image dans les tons noir et sang retiendra l’attention, mais je crains que personne n’y voie le moindre mal.

 

Il s’agit évidemment d’un nouveau film américain, de genre, et que l’on peut classer dans la série des « Revenge stories », un genre déjà très ancien. Et si, curieusement, c’est le visage de Clint Eastwood qui s’impose à l’instant dans le rôle de l’Inspecteur Harry Callahan, un héros qui ne faisait pas dans la dentelle, beaucoup de films et de romans ont exploité la veine sanguinolente de la vengeance.

Ce nouveau film qui s’affiche aujourd’hui dans nos villes, comme une affiche de campagne électorale, véhicule une idéologie simple, sur laquelle je ne donnerai aucun avis : à savoir, si la justice ne donne pas raison à une victime, alors elle a le droit moral de se venger, et d’exercer une violence, voire une cruauté, moralement justifiée. Vieille idée qui se conçoit, et qui est le ressort de tant de tragédies où l’hubris de la vengeance est mise au rang des valeurs. Je pense aussi au Cid dont le récit épique prospère sur la même thématique. C’est quand même un peu l’Amérique de Trump, celle qui a la gâchette facile. Et on sait comment l’idéologie américaine, portée brillamment par Hollywood et les GAFAs infuse nos esprits. C’est en fait une idéologie préchrétienne, à la fois païenne, la colère d’Achille qui vient de perdre Patrocle, et juive, œil pour œil, dent pour dent. Tout le contraire du message des évangiles : tendre l’autre joue ; mais tout aussi contraire aux vertus républicaines : l’État étant censé détenir le monopole de la violence légalisée.

 

Et il faut bien remarquer que cette affirmation éthique qu’arborent les fesses des bus passe la censure française sans soucis, alors qu’une scène de sexe un peu trop crue serait interdite ou seulement tolérée, mais pas sans conséquence sur le classement du film. La Bureaucratie liberticide accepte donc que le Marché fasse la promotion d’une certaine éthique, objectivement antinomique aux valeurs républicaines, précisément françaises et jacobines, mais n’accepterait pas une outrance pornographique. Elle donne donc beaucoup plus d’importance à une question de mœurs sociétales que d’éthique politique. Et où se fonde ce puritanisme sexuel si ce n’est dans la religion chrétienne ? On ne peut donc que constater que la Bureaucratie, comme le Politique, plie, à la fois devant le Marché et ses choix idéologiques, et devant l’Église et son énorme difficulté à gérer sa libido. Oui, l’Église, comme ses prêtres, a une libido, et chacun a bien pris conscience de l’énorme difficulté de l’Église à aborder sainement les choses du corps et le désir des créatures de son dieu.

 

Et s’il faut encore rajouter quelques mots pour couper court à la remarque de mes lecteurs les plus vigilants, ou les plus exigeants, précisons ! Cette proposition qui est ici niée de refuser la vengeance est évidemment « christique », puisqu’elle constitue un enseignement fondamental du prophète juif. Elle n’a jamais constitué pour l’Église de Rome une quelconque valeur. Autre point qui ne sera pas ici développé, la chronique ayant ses règles de concision : l’idée qu’une victime acquière, de ce fait, un droit moral, ou se trouve élevée moralement du seul fait de sa souffrance, est bien chrétienne, même si je ne la trouve nulle part dans les évangiles qui professe exactement le contraire : la parabole des ouvriers de la onzième heure peut d’ailleurs être comprise ainsi.

Chronique urbaine

Comme le temps en cette fin août est beau et chaud et invite à la flânerie, je me suis interrogé sur ce que pourrait être, ici, en Europe, la vie bonne. Vieille rengaine philosophique… Mais quand on a du temps à perdre …

Ce serait déjà de vivre dans un environnement dont la nature n’aurait pas été éradiquée, stérilisée, et qui, par ailleurs, serait pour nous suffisamment confortable. Car nous avons pris des habitudes, probablement mauvaises ; et habiter un chez-soi douillet comme un nid est légitime.

Il conviendrait donc à ceux qui chercheraient cette vie bonne – vie douce serait peut-être moins ambitieux –, désintoxiqués des produits du Marché, guéris de leurs addictions modernistes, d’habiter des villes à tailles humaines. C’est du moins mon point de vue, car je trouve, dans tous les domaines, ce concept de taille ou de mesure humaine, pertinent. Un bouddhiste parlerait de juste mesure, pour cette idée de regarder les choses à son niveau, sans se hausser du col. Et cette idée était très présente – je pense à Platon et à Aristote – dans la philosophie grecque, comme dans sa littérature – L’Iliade n’est-il pas aussi un plaidoyer contre l’hubris ? Et cette exigence est centrale chez Montaigne qui nous invite « à vivre à propos », c’est-à-dire à chercher les réponses justes, c’est-à-dire adéquates, mais aussi mesurées. L’excès, la démesure, est toujours dangereux et cette course, « humaine, trop humaine », au super, à l’hyper est notre talon d’Achille. Achille étant précisément la figure homérique de l’hubris.

Mais concrètement, qu’appeler alors, une ville à taille humaine ? C’est une ville ou chaque famille pourrait avoir sa maison, même modeste, avec un jardin, même petit, où faire possiblement courir ses enfants et son chien, où pouvoir planter un arbre, cultiver quelques fleurs, passer un après-midi d’été dans une chaise longue à relire « Les Essais » ; une ville où les vieux pourraient rester «  à la maison », et de chez eux, marcher paisiblement vers la poste, un vendeur de nouvelles, une épicerie de proximité, un café ou ancrer ses habitudes, y être reconnu et discuter avec le patron de la vie du quartier.

Force est de constater que le nombre de villes à taille humaine décroit, au moins en France, et que ce que notre modernité nous propose, c’est de vivre dans des villes qu’il faut bien qualifier d’inhumaines. Mais l’homme s’habitue, progressivement, aujourd’hui à vivre dans des clapiers, demain je ne sais comment – notons que c’est la progressivité qui rend l’insupportable supportable. Et il s’habitue à croire que blanc c’est noir, qu’une contrevaleur est une valeur, et que l’inhumain est l’humain, et un jour s’il vit sur Mars, il finira par considérer que la planète rouge est acceptable, voire désirable. Quand on n’a plus que ça, on finit par aimer son malheur et à y tenir. Et la démagogie est là pour nous faire prendre un regrès pour un progrès, prétendre que, contestant une certaine modernité, les empêcheurs de tourner en rond souhaiteraient le retour aux cavernes, alors qu’ils en appellent simplement à une tout autre modernité, un tout autre progrès, un bon en avant décisif – ce qu’il convient de nommer un sursaut –, mais dans une tout autre direction. Et n’écoutez pas les experts qui vous diront qu’on ne peut prendre une autre voie, comme si notre effondrement était inévitable et qu’il convenait d’accepter cette perspective comme une juste fin des choses. Les experts défendent un certain système où les promoteurs, les bétonneurs en tous genres parlent fort.

 

Le luxe, ce serait tout simplement de pouvoir vivre, pas de survivre, c’est-à-dire de disposer d’espace et de temps, l’un et l’autre à soi, pour soi, pour y déployer son corps et en jouir librement. Ces choses qui nous ont été données par la nature et que le marché nous a volées. Un luxe, car une chose aussi primaire, première, aussi fondamentale à la réalisation de nos vies, nous est aujourd’hui chichement comptée. Quel paradoxe que de parler de progrès pour la perte de ces choses qui nous avaient été offertes. Alors que nous aurions dû consacrer toute notre énergie, toute notre inventivité à trouver, puis à parfaire les moyens de jouir de nos espaces naturels et de notre temps de vie, c’est-à-dire à perfectionner la vie, à en faire un art, nous avons tout gâché, et fait en sorte que l’espace devienne une rareté et le temps de même. Nous avons fait de la vie, j’entends de la vraie vie, distinguant ici comme le philosophe Raoul Vaneigem, vie et survie, un luxe que seuls quelques privilégiés peuvent connaître. Nous avons donc globalement régressé, et refusons de changer de cap.

 

Beaucoup partagent ce sentiment que notre temps subjectif s’accélère, et qu’il nous est en quelque sorte de plus en plus compté. En fait, ce sont les blancs qui font la durée subjective du temps, ces moments de disponibilité dont chacun peut jouir, soit en les remplissant au gré de son désir, soit en les laissant vacants : du temps laissé libre à la contemplation, à l’écoute, à l’attente de l’imprévu, à l’espoir d’une rencontre. Et si notre temps nous semble si rabougri, c’est que le Marché, considérant que ce temps est un temps de consommation possible, le réifiant en quelque sorte, nous mobilise en permanence, capte notre présence, pour ne plus nous laisser respirer, vivre, entre deux spasmes de consommation. On est par exemple frappé du temps que les jeunes passent les yeux sur un écran, consommant de manière télévisuelle leur vie. Et qui a encore une pleine conscience de l’omniprésence de la pub dans notre réalité sensible ? Une étude reste à mener pour savoir combien d’heures par jours un individu est exposé à la pub. Y a-t-il un seuil d’exposition critique, une dose maximale au-delà de laquelle, comme pour l’alcool, les neurones meurent ? Mais la publicité n’est pas seule responsable : notre temps est ruiné, car nous sommes, comme le rappelle le philosophe Giorgio Agamben en reprenant pour le développer ce concept à Foucault, prisonniers de « dispositifs » aliénants.

Il définit ainsi ce concept : « J’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants » ; et remarque comme moi : « Aujourd’hui il n’y a plus un seul instant de la vie des individus qui ne soit modelé, contaminé ou contrôlé par un dispositif ». Donc très loin des débats stériles entre la gauche ou la droite, entre les partisans de telle ou telle idéologie, à l’inverse de ce que les écologistes nous proposent – d’autres dispositifs de normes et de contrôles pour toujours plus de surveillance – c’est un combat pour récupérer ce temps et cet espace qui nous ait nécessaire pour vivre dignement qu’il faut mener. Sans liberté de vivre, pas de dignité.

 

L’homme survit et s’en accommode, dans un environnement de plus en plus étroit, borné, sans horizon, dans des villes inhumaines. Il accepte de donner son temps, sa vie au Marché et au Système qui le surveille et le contrôle en permanence. Il accepte, par la force des choses, que ce qui lui a été donné, gratis, l’espace, le temps, c’est-à-dire la vie, lui soit volé, qu’il doive donc la gagner, la regagner, et qu’elle devienne un luxe qu’il devra racheter très cher, pour en jouir de manière parcimonieuse, sauf à être bien né. Nous appelons cela la modernité, nous en sommes fiers – c’est dire notre état de formatage et de dépendance ; et, sans craindre la démagogie, nous appelons progrès ce long chemin qui nous a conduit au fond sordide de cette impasse. Vivement le grand collapse. Après, les animaux survivants pourront, dans leur langage à eux, reprendre cet aphorisme de Sylvain Tesson : « L’homme ne sera plus un jour qu’un souvenir terrifiant ».

Humain, trop humain

Il y a peu, j’entendais sur les ondes que les conventions internationales humanitaires – on y débattait des conventions dites « de Genève » sur la protection des civils en cas de guerre, notamment celles d’août 1949 – avaient rendu la guerre plus humaine (sic).

Quelle curieuse façon de s’exprimer ! comme s’il y avait quelque chose de plus humain que la guerre ? Comme si l’on pouvait être plus humain qu’humain en faisant une guerre propre, en quelque sorte en lavant plus blanc que blanc ? Les animaux ne font pas la guerre, et moins la guerre est mesurée, plus elle est moche, et plus elle est humaine, tristement humaine. L’animal ne commet ni crimes de guerre ni génocides ; il n’extermine pas les mécréants, les opposants politiques et les hétérodoxes. Peut-être un manque d’imagination ?  Il n’invente pas de tortures raffinées : la roue, le bûcher, la chambre à gaz, le bain forcé, pierre au cou, le pal. Peut-être l’animal n’est-il pas assez bestial ? sans doute n’est-il pas assez humain ? Je sais qu’une espèce animale peut en éliminer une autre, mais par le « jeu » de la concurrence naturelle, sans plaisir particulier, et cette guerre n’en est pas une, et surtout pas un jeu, un sport, et elle répond toujours à une forme de nécessité qui dépasse les individus.

Quelle « meilleure » ou pire façon de dominer le monde, de l’humaniser, d’imprimer notre redoutable empreinte que de faire la guerre. Je l’ai écrit souvent, le propre de l’homme c’est l’orgueil. Et de l’orgueil à l’hubris…

Regrès et inconséquences humaines

La démagogie c’est l’art de travestir les vessies en lanternes, la pratique de la transvaluation promue en valeur de modernité, le mésusage des mots à fin d’enfumage. S’il y a une sagesse, c’est bien celle de voir les choses comme elles sont, de les prendre comme tels et d’en user au mieux. Et j’entends bien que cette voie est étroite et mal commode : c’est pourquoi les bouddhistes parlent d’un sentier plus que d’un chemin, un sentier du milieu, noble et octuple. Et dont les premières stations seraient : vision juste, pensée juste, parole juste, action juste, si l’on me permet de le dire ainsi en simplifiant et en substituant une quadrature du cercle, symbole très occidental puisqu’il renvoie à l’antiquité pythagoricienne, à un chemin octuple, plus oriental et si poétique ; et que je prends ainsi, au plus court, en brulant quelques étapes.

 

En fait, je voulais moins parler de spiritualité que de philosophie politique, et me désoler à nouveau, quitte à lasser, que le système occidental soit en faillite. Mais un prophète ne dit-il pas toujours la même chose ? Pardon pour l’absence de modestie, même si je pensais moins au Christ qu’au crucifié de Turin – je pense évidemment à Nietzsche et à son effondrement de janvier 89. Je continuerai donc à l’aboyer ou à le murmurer quand mon propos sera devenu insupportable : la faillite occidentale est une réalité dans les faits et dans les chiffres. Il faut voir les choses comme elles sont, ou patauger dans la démagogie ambiante : publicité, novlangue bureaucratique, langue de bois politique. Évidemment, les nantis, ceux qui sont du bon côté du manche, tous ceux qui pensent avoir trop à perdre au changement, disons pour simplifier et jouer un peu, les marconistes qui marchent sans avancer, au pas cadencé, ne veulent ni l’entendre ni l’admettre. Il est d’ailleurs rationnel de craindre pour sa fortune et de protéger ses petits privilèges. Ceux-là m’opposent aussi que « c’est toujours mieux que si c’était pire », ce qui ne manque ni de logique ni de profondeur, et je me suis même vu répondre, quand je pointais le tropisme totalitaire du système, que nous n’en étions pas au point de la Corée du Nord. C’est pas faux ! Faut-il donc attendre que « 1984 » advienne, avec si peu de retard, que Big Brother prenne tout pour réagir ? Et en attendant, laisser l’étau se resserrer et nous étouffer progressivement ?

Il ne s’agit pas de cracher dans la soupe qui m’a nourri et qui a fait l’homme que je suis : désespérément occidental, si judéo-chrétien même dans mes combats contre le christianisme ; nietzschéen en fait. Il n’empêche : le système occidental est failli. Et qu’il nous ait apporté jadis une prospérité relative, qu’il ait produit ce que l’homme a produit de mieux, qu’il ait été pendant des siècles le moteur du progrès planétaire, qu’il fût une grande et belle civilisation n’est pas contestable et j’en donne ici acte et avoue mon amour pour ce qui fut. Mais je me demande si, à défaut de fin de l’histoire, et l’on dit que toutes les histoires d‘amour se terminent mal, l’histoire n’a pas sifflé la fin de la partie et annoncé l’imminence du grand collapse. Un peu comme dans ces courses automobiles quand, drapeau en mains, on signifie aux coureurs prisonniers de leur machine, grisés par la vitesse, qu’il ne reste que quelques tours à parcourir à tombeau ouvert, dans le vacarme des moteurs qui hurlent.

 

Regardons les choses crument ! Essayons-nous au regard juste !

Les progrès de la médecine et de l’agriculture avaient permis à l’homme occidental de vivre plus longtemps et en meilleure santé. Aujourd’hui, son espérance de vie, précisément aux États-Unis, a commencé à baisser. La condition des travailleurs s’était améliorée : baisse de la durée hebdomadaire du travail, retraite vaguement décente, protections collectives, travail pour tous. Les politiques néolibérales détricotent tout :  chômage de masse, atteintes au droit du travail, recul de l’âge de la retraite, diminution des allocations retraites. À terme, le travail sera marginal, et l’oisiveté subventionnée par des allocations de survie la règle. Ce serait le progrès ?

Les libertés, si prisées dans les discours, sont rognées chaque jour, mises à mal par un délire normatif liberticide et des médias qui acceptent pour des raisons qu’il conviendrait d’analyser de se transformer en police de la pensée.

Notre environnement est salopé, bétonné, dénaturé, et les ressources naturelles pillées, gaspillées, souillées. L’homme chie dans ses draps ! Je sais, la poésie de la formule est contestable, mais, merde alors !

 

Pardon pour ce cri, et disons le plus calmement avec les mots de Sylvain TESSON : « On se prend à penser que le passage de l’humanité sur la Terre, finalement, aura consisté en une politique permanente de la terre brûlée, et que le progrès n’est que le mouvement immobile qui aura permis à l’homme de continuer à pratiquer le brûlis tout en inventant le Canadair ».

… Et toute cette violence ! Le développement du droit international, de l’arme nucléaire, paradoxalement, la construction, pourtant sanglante, des États-nations, la fin des idéologies, semblaient pouvoir nous conduire vers un monde pacifié. Nous n’avons jamais été si près d’un nouvel embrasement planétaire qui, s’il advient, aura trois causes : la fin de la suprématie américaine, celle des états nations en Europe, les guerres de religion planétaires. Tien ! Parlons un peu des religions ! La Réforme engageait l’occident dans la voie d’une foi théiste areligieuse, en singularisant la relation à Dieu et aux textes, le panthéisme spinoziste l’engageait plus loin encore, vers le matérialisme du XIXe, l’émergence d’une spiritualité sans Dieu nous promettait une aube débarrassée des vieilles lunes. Depuis, le prosélytisme islamique nous a fait faire un grand bond en arrière et nous avons perdu le combat de la laïcité avant même de l’avoir mené. Très objectivement, on peut constater que l’Occident a renié ces valeurs. Certains parlent de décadence, on hésiterait à parler de masochisme. Et si je n’avais pas déjà écrit quelques horreurs, je parlerais d’auto émasculation.

 

La croissance du marché nous a apporté un confort relatif ; son emballement, son changement de nature et son développement sans maitrise – marché sans conscience n’est que ruine de la civilisation –, nous conduisent à cet effondrement que Jared Diamond nous annonce à très court terme. On doit s’interroger, et le faire vite, sur ce qui s’est passé. Personnellement je vois la cause de ce grand gâchis, dans la façon dont le Politique, qui devrait, tirant sa légitimité de ce qu’il porte la voix du peuple, prévoir, orienter, organiser, corriger, s’est laissé subvertir par le Marché et la Bureaucratie. Et cette subversion est fatale, non seulement à la démocratie, mais plus gravement à la survie de l’humanité. Aujourd’hui, exclus de la cour des grands où les patrons des grands groupes et les représentants des bureaucraties nationales et internationales se chamaillent, renvoyés dans leur bac à sable, les politiques crient et piaillent pour faire croire qu’ils ont encore prise sur le monde. Ils me font penser, analogie troublante, aux rois fainéants dans leurs chars à bœufs, on devrait dire « rois jouisseurs » ; ces derniers mérovingiens qui régnaient, mais sans pouvoir prendre la moindre décision, car tout était décidé par l’administration du palais d’Austrasie, et précisément par le maire qui était le premier des fonctionnaires du palais. On connait la fin de l’histoire : Childeric III sera le dernier roi mérovingien. Son action se limitera à recevoir les ambassades et à répéter ce que le maire du palais lui demandait de dire, jusqu’à ce que ce que ce maire, Pépin dit le Bref, le dépose et se fasse élire roi à sa place.

 

Actualité plus récente. Je lisais hier dans un quotidien régional : « Les barrages français vont être privatisés, car la Commission européenne n’accepte pas le monopole des entreprises publiques sur l’hydroélectricité. Et c’est écrit, comme on dirait : « le ciel sera aujourd’hui nuageux et demain, un vent frais nous fera perdre un degré ». J’imagine que notre Président applaudira. C’est à pleurer !

Après le foot, retour à la politique

Parler de mondialisation, comme je l’entends quotidiennement, c’est qualifier de la manière la plus commune ce phénomène dont Fukuyama qui en a bien senti l’importance et le caractère structurant, a rendu compte, mais de manière très imparfaite, et en faisant quelques erreurs de perspective, dans ses articles puis son essai sur « La fin de l’histoire et le dernier homme ». Fausse téléologie ! Nous n’en sommes évidemment pas à la fin de l’histoire ni, je l’espère, à son crépuscule, car cette fin sera celle de l’humanité ; et elle sera dramatique et probablement accidentelle. Dramatique, sauf pour la planète bleue qui sera enfin débarrassée, comme le dit mon maître, de sa maladie de peau, de ses parasites, et pourra cesser de se gratter.

On nous dit que nous serions entrés dans l’ère de la sixième extinction massive des espèces vivantes. Il faudra bien qu’un jour, comme pour les dinosaures, nous soyons de la charrette. Et si cette histoire a une morale, il faudra qu’il en soit ainsi : une aube radieuse et sans hommes pour empêcher la terre de tourner rond.

Il n’y a donc pas de fin de l’histoire qui s’annonce, même si cette fin s’est inscrite dans l’histoire dès le début, mais sans plus. Et aux philosophies finalistes, c’est-à-dire providentialistes, je préfère cette idée nietzschéenne d’une « innocence du devenir », d’un « ciel de contingences ». Il n’y a pas de prédestination, pas de nécessité morale ou d’axiologie du progrès, mais du hasard, un hasard qui toujours fait nécessité. Et si nous allons bien quelque part, il n’y a ni feuille de route, ni plan, aucune certitude quant à notre point de chute ou à la violence de ladite chute.

Ne prédisons donc pas la fin de l’histoire, une eschatologique sociale et politique sur un modèle occidental prétendument abouti, raffiné par le christianisme et l’économie de marché. Et ne parlons pas de « mondialisation », mais plutôt de « convergence », dont la mondialisation des échanges n’est qu’un aspect parmi d’autres, une participation. Et précisons que si le développement du marché est un processus entropique autant qu’anthropologique, donc naturel, la convergence d’une espèce qui se développe sur un espace clos est de toute façon inévitable, par le simple fait du brassage, du transfert dans le patrimoine génétique de caractères culturellement acquis, et de la relative homogénéisation des individus qui s’en suit.

 

L’économie est la science des échanges, l’art de faire converger les intérêts vers une contractualisation qui marie les individus, et c’est pourquoi le commerce a toujours été le meilleur rempart à la guerre. À l’époque où j’étais adolescent, on récitait comme le plus branché des mantras : « faites l’amour, pas la guerre ! », un slogan auquel, à quinze ans, je ne demandais qu’à adhérer sans réserve ; le royaume ici et maintenant, et l’obligation morale d’en jouir. Nos ainés, moins puérils, auraient pu nous objecter « faites du commerce, pas la guerre ! », mais l’amour, la guerre, ou l’échange marchand, ne sont que des façons de commercer, et l’homme, animal social, est un commerçant dans l’âme, et la cité, plus un marché qu’un dortoir. Encore que, comme je viens de le rappeler, on peut commercer dans un lit et trouver un profit à cet échange.

Mais l’économie de marché est plus que l’économie, et son développement, sa massification, parce qu’elle multiplie et accélère les échanges, conduit à une convergence des comportements et à une uniformisation des individus, formatés par des usages et des rapports aux choses qui leur sont imposés par les concepteurs et les marketeurs de produits marchands. Et c’est là où je discerne toute cette entropie de l’humanité comme système. Des consommateurs que tout pourrait séparer, s’ils n’utilisaient les mêmes outils manufacturés de la même manière, finissant par faire les mêmes gestes et entretenir les mêmes relations aux objets standardisés du Marché, conduits à vivre dans la même réalité qui n’est qu’une réification marchande du monde. Tout converge, la forme des voitures, les modes vestimentaires, la façon de se nourrir d’un burger, le fléchage iconique des informations sur les écrans qui ne peut pas être sans conséquence à long terme sur l’asymétrie cérébrale – sujet d’étude pour les neurologues. Et le phénomène contemporain le plus remarquable qui puisse être étudié est bien la convergence entre l’Occident et la civilisation chinoise, et les prémices, notamment en Turquie, de celle avec le monde musulman. L’histoire humaine converge, non pas vers une fin particulière et désirable, comme Fukuyama après Kojève et Hegel a pu le dire ; car cette convergence n’a pas pour ressort une nécessité morale – par exemple l’idéologie droit-de-l’hommiste –, mais l’irrépressible dynamique de l’économie de marché qui soutient, dans une certaine mesure, les droits de l’homme ; car la liberté de circulation est bonne pour le Marché, et tout ce qui est bon pour le Marché est moral, dans un monde qu’il réifie.

 

Cette convergence est donc une nécessité, même si elle reste formellement indécise, et dépendante de l’imagination des concepteurs de produits et de services. Nous allons donc tous au même endroit – sans que personne n’ait pu réserver une chambre à l’arrivée ­–, embarqués sur le même bateau qui prend l’eau. Mais le ciel est bas, le brouillard dense, et si le capitaine tient fermement la barre, les courants restent forts, et de toute façon il ne dispose ni de carte, ni de boussole, ni de projet particulier. Et ceux qui savent que la terre, quelque part devant, est rocheuse, et que le navire ne pourra que s’y briser, ne sont pas pressés d’apercevoir un semblant de terre émerger du brouillard, et préfèrent attendre au bar, sur le pont supérieur, à écouter l’orchestre ou à philosopher sur la vanité du monde et la beauté des femmes.

Le ciel est bas et les mines tristes, surtout celles des passagers des ponts populaires, en bas, près des machines dont ils entendent la respiration bruyante et cadencée, heurtée, et dont ils perçoivent les odeurs de mazout et de crasse. Cette convergence, parce qu’elle replie l’éventail des possibles et nous fait sentir une fin peu désirable, provoque nécessairement le désenchantement du monde et un désarroi général. On pourrait, jouant sur les concepts, dire que si la culture déplie le monde, le Marché le replie sur quelques valeurs, dont l’argent, et partant, l’appauvrit.

 

L’Occident est décadent, on l’a beaucoup écrit, et je veux bien le croire. Et on a beaucoup commenté que les civilisations, comme les hommes, naissent, vivent et meurent. Peut-être n’avons-nous pas suffisamment compris l’analogie et insisté sur le fait qu’elles peuvent mourir de leur belle mort, dans leur grand âge, par extinction du désir, ou mourir fauchées dans leur belle jeunesse. Et on ne doit pas confondre non plus ces deux phénomènes : convergence et décadence. Évidemment, la convergence provoque des frictions, des rapports de force qui peuvent accélérer ou modifier d’autres processus et altérer ce qu’on pourrait nommer « le conatus des civilisations ». Et on peut mettre l’index sur un point révélateur de cette convergence entre, précisément, l’Occident et la civilisation asiatique : le Marché a fait converger les intérêts, englobant toute la planète, et les produits qui nous formatent sont aujourd’hui fabriqués pour l’essentiel en Asie et conçus en Occident – il faut dire « designés » quand on fait partie d’une start-up-nation ; et les femmes asiatiques, assez logiquement, se font débrider les yeux.

 

Revenir sur le passage du troc à l’économie de Marché est nécessaire pour comprendre les ruptures qui se sont opérées alors, mais progressivement, et leurs conséquences politiques. Car, pour insister sur ce point, c’est bien l’invention du Marché qui a tout bouleversé, car le troc se suffisait à lui-même. L’économie du troc est une économie de subsistance et d’échange de surplus de production. Si l’on ne peut consommer tout ce que l’on a produit pour soi, il est alors rationnel d’échanger ce surplus contre ce qui peut nous manquer, ou ce que l’on peut désirer, un plat de lentilles pour un héritage, ou un joli couteau à manche d’ivoire contre la femme de son voisin – heureuse époque d’une insouciance perdue. Et c’est un processus pacificateur de relations, car il est difficile de faire du troc avec des voisins que l’on combat ; processus redistributif, sans hiérarchie ; et ce modèle économique primaire, s’il avait pu produire à lui seul un système politique, aurait produit un système égalitaire et démocratique. D’ailleurs, qu’on fouille un peu, et on se rendra compte que l’Europe féodale du moyen âge avait une dimension démocratique très forte ; lire par exemple l’étude passionnante : « Vivre au village au Moyen Âge » de Monique Bourin et Robert Durand – la façon dont les villageois géraient leur quotidien en assemblées élues, et avaient beaucoup recours au troc.

L’économie de marché, par contre, a pour principe non plus de vendre ses surplus, mais de produire pour vendre ce dont on n’a pas a priori besoin, mais qu’on peut mettre sur le Marché dans le but d’amasser une richesse plus ou moins fiduciaire, donc du pouvoir. L’argent étant l’agent de la thésaurisation du pouvoir. Et ce paradigme économique ne peut produire, au plan politique, si la morale ne s’en mêle pas et ne le redresse pas un peu, qu’un monde inégalitaire et aristocratique, ploutocratique si l’on préfère, d’abord physiocrate, puis bourgeois ; un monde d’exploiteurs et de rentiers. Le modèle économique étant le premier moteur de la politique.

 

La convergence est donc un processus de subversion, par le Marché, dont l’activité produit des effets naturels, « mécaniques », pouvant être analysés et décrits par des lois. C’est en cela que l’on peut parler des lois du Marché et, plus ou moins légitimement, d’économie comme science. Le développement du Marché, en transformant le monde en monde-de-choses-à-vendre, en standardisant ces choses, et le désir de les posséder et le mode d’usage qui va avec, fait converger les modes de vie, de consommer, d’être à la vie, et formate cet homo economicus qui remplacera à terme le sapiens-sapiens. Car à quoi bon penser quand on consomme, c’est-à-dire quand on jouit ? Et pourquoi penser que l’on pense, à l’heure d’une Intelligence artificielle qui peut être de substitution, une I.S. ? À la standardisation des produits, correspondent une standardisation des comportements, une uniformisation des systèmes et un formatage des individus. Dès lors, les seuls marginaux sont ceux qui n’y consentent pas et refusent l’économie de Marché ; un choix et une liberté que le Marché et le Système qu’il formate ne peuvent accepter ou consentir. Il faudra donc bien que les marginaux rentrent dans le rang ou en crèvent – c’est toute la leçon du « Meilleur des mondes » et du suicide de John, acculé dans une impasse, car comme l’écrit Huxley : « Mieux vaut le sacrifice d’un seul que la corruption d’une quantité de gens ».

 

La convergence est donc un glissement doux, mais de plus en plus rapide vers ce qu’Edgar Morin nomme « un monde totalisant », et dont la forme politique est nécessairement technobureaucratique et totalitaire, car si un monde de travailleurs ne peut être que ploutocratique, un monde d’allocataires ne peut être que totalitaire. Insistons sur ce point : un monde de travailleurs réellement indépendants, d’artisans ou d’artistes ne peut être que politiquement libéral ; quand, à l’aliénation des travailleurs salariés, correspond l’aristocratie de rente, et à un monde d’allocataires qui reçoivent passivement sans contribuer à rien, correspond un totalitarisme bureaucratique qui maitrise les principaux flux financiers. Rappelons que l’allocation (ce qu’on appelle les revenus de transfert) ne cesse de croitre en Occident, les revenus du travail et du patrimoine décroissant dans le même temps à proportion. Et que pendant ce temps, très logiquement, l’État capte une partie toujours plus importante des richesses produites.

 

Si le développement de l’économie de marché a permis le développement massif du salariat, c’est la financiarisation de l’économie qui a conduit à l’émergence d’une société d’allocataires sans travail. Mais dès 1958 Hannah Arendt pointait le risque de fabriquer « une société de travailleurs sans travail ». Le développement non maitrisé de la bourse a permis de gagner toujours plus d’argent sans créer de richesses, notamment en spéculant sur l’évolution des valeurs, des monnaies, des produits dérivés, et sans investir sur le moyen long terme. Et cette pratique qui permet au capital de s’investir sur du très court terme (parfois quelques secondes) avec des espoirs de rendement extravagants, a obligé les entreprises qui voulaient se financer à offrir aux investisseurs des perspectives comparables. Cela a conduit les managers à mener des politiques de survalorisation fatales et à exiger des gains de productivité toujours plus importants, même pour des entreprises rentables, les engageant dans une course un peu folle. La encore, il y a eu convergence des pratiques, et chacun a dû mener la même stratégie d’optimisation des coûts : baisse du coût matière, donc diminution de la qualité du produit et utilisation de matières polluantes, non dégradables ou portant atteinte à l’environnement, optimisation des produits, donc standardisation-uniformisation ; optimisation des coûts de main-d’œuvre, cost killing dans les fonctions support.  Et l’optimisation des coûts de main-d’œuvre de production a conduit à l’optimisation de l’organisation, mais aussi à exiger des hommes un rendement toujours plus important. Mais l’anthropologie fixe quelques limites à cette demande d’augmentation des cadences. Heureusement, quand l’homme touche à ses limites, il est encore possible de le remplacer par une machine, plus forte, plus adroite, plus robuste, plus fiable et plus docile, et moins chère. La machine, l’automate et le robot remplacent donc l’homme, et si le marché a encore besoin des gens, c’est bien pour consommer, pour que les allocataires rendent aux entreprises une partie de l’argent que l’État a prélevé, ici et là – en fait partout ; et que l’essentiel de la richesse produite revienne au capital. La logique financière du Marché produit donc bien un marché sans travailleurs, donc sans citoyens actifs, capables de s’investir et d’échanger ; un monde d’inactifs et d’irresponsables, passifs et nourris par un système qui ne demande que ça : gérer chacun comme un animal de rente. Et je prophétise le retour au troc – je le vois bien s’amorcer –, comme seul espoir d’un retour du désir démocratique. Mais l’Etat, « ce monstre froid », l’a bien compris, et dans le projet de supprimer l’argent liquide, l’argent libre, ne se cache aucun autre projet. Nous en reparlerons, mais l’abandon du cash sera la fin de tout espoir démocratique et la victoire, peut-être définitive, de la technobureaucratie, c’est-à-dire de l’alliance entre des groupes aux pratiques formellement mafieuses, et l’administration. Qui me lira trouvera ces mots bien outranciers. Je cite une dernière fois, Huxley, dans un article de 1946, la date est importante : en écho à son roman, évoquant l’étatisme, il déclare : « Il est probable que tous les gouvernements du monde seront plus ou moins totalitaires … Seul un mouvement populaire à grande échelle en vue de la décentralisation et de l’aide individuelle peut arrêter la tendance actuelle à l’étatisme. Il n’y a présentement aucun indice permettant de penser qu’un semblable mouvement aura lieu ». Et d’ajouter : « Il n’y a, bien entendu, aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens ». Alors, disons que mon outrance fait simplement écho à celle d’Huxley

 

Convergence des modes de vie, de produire et de consommer, et de penser. Car l’économie de marché a façonné notre modernité et structuré le monde, l’a fait plier à ses exigences, et il sera difficile de le déplier. Car on a retiré à l’homme tout moyen naturel de vivre, toute possibilité de revendiquer un bout de terre et de s’y installer pour y vivre en paix, dignement, libre, mais à sa façon, pour y vivre de son travail. Il n’y a plus de droit au sol quand le système a tout pris et rien laissé à ceux qui veulent vivre autrement, une liberté que les zadistes, proches d’ici, se sont fait refuser. La convergence du monde ôte à l’homme ses libertés fondamentales le transformant en travailleur/consommateur, ou en allocataire, sauf, évidemment, à ce que l’on soit bien né. L’homme doit rentrer dans les cases-prisons que le système a construites pour lui, ou bien il devra disparaître. Il ne pourra être libre et revendiquer, comme l’écrit Huxley, reprenant une expression anglaise courante « La liberté d’être une cheville ronde dans un trou carré ».

 

Que rajouter si, pour conclure, je devais résumer mon propos à l’essentiel ? Le phénomène de convergence des sociétés humaines est irrépressible, et crée une désillusion, projetant chacun dans un monde désenchanté où sa vie lui échappe, et les opportunités de se conduire en homme libre et autonome s’évanouissent. Le rêve du « ni Dieu ni maître » a disparu. L’Etat est devenu notre Dieu et notre maître, et demain, ayant ôté à la plus grande partie de la population tout moyen de vivre, il fera dépendre ces vies de ses allocations, leur ôtant toute dignité.

Cette convergente est mécaniquement produite par l’extension du marché et ses dernières évolutions vers la financiarisation de l’économie et la numérisation du monde. Cette croissance et ces évolutions, après avoir fabriqué un monde de travailleurs, actifs ou chômeurs, fabriquent aujourd’hui, du fait justement de sa financiarisation et de sa numérisation, un monde d’allocataires fichés, et créent les conditions de l’émergence de systèmes politiques totalitaires ; et il faut bien convenir que si les entreprises sont à la manœuvre – et pas seulement les GAFA et les promoteurs de l’I.A. –, la bureaucratie suit, fascinée par son pouvoir, et la classe politique laisse faire, impuissante à penser et à agir, et totalement mobilisée par la défense de ses intérêts catégoriels et les exigences de sa réélection. Et le marché nous pousse dans une voie sans issue, un mur qu’on ne pourra s’éviter de rencontrer de la manière la plus rude qui soit. Et comme c’est l’économique qui crée les conditions du politique, il faudra bien un jour réinvestir le politique si l’on veut réorienter l’économie, c’est-à-dire la vie ; ce qui veut dire que toute réponse à un « problème » économique ne peut être trouvée qu’au plan politique : par exemple, s’il y a trop de chômeurs, alors, toute « boite à outils » de mesures économiques et préparées par des énarques sera inopérante, et n’aura d’autre objet que de gagner du temps. Il faudra bien un jour, quand tout le reste aura été essayé et aura échoué, surpasser nos peurs et reconstruire la démocratie pour rendre aux gens le pouvoir de changer leur vie, c’est-à-dire leur simple dignité, la possibilité d’être autre chose qu’un nom sur un bordereau, ou un code alphanumérique dans un système de gestion et de surveillance. Sinon, je le dis, certains s’organiseront pour échapper au Système en entrant dans une forme de clandestinité radicale.

Entrepreneur ou bureaucrate ?

Si j’y reviens, en assumant ma prétention à m’exprimer sur la psychologie de l’homme moderne, c’est que ce point est important et qu’après tout, en prétendant dans « Ecce Homo » qu’il était le premier psychologue – « Avant moi, il n’y a pas eu de psychologie » –, Nietzsche a ouvert cette voie à la réflexion philosophique. Et ce point sur lequel je reviens tient dans cette idée que trois modèles principaux d’hommes et de femmes habitent l’inconscient de notre modernité, au moins en Occident : une figure augustinienne, une césarienne et enfin une nietzschéenne. Mais, s’agissant d’archétypes, d’autres références spirituelles auraient pu être choisies pour symboliser ces figures et donner justement un visage à ces figures. Pourquoi, par exemple, Augustin plutôt qu’Érasme ? Peut-être parce que l’évêque d’Hippone tient une certaine place, à côté et loin de Paul de Tarse, dans mon panthéon personnel qui est aussi incohérent et mal fréquenté que l’ancien cénotaphe de Geneviève. Pourquoi César et l’évangéliste de Zarathoustra ? Essayons de répondre.

Ces trois figures, pour être plus précis ou le dire de manière plus contemporaine ou moins pédante, sont celles du bureaucrate, de l’entrepreneur et de l’artiste, trois modèles qui peuvent faire rêver et nous renvoient à trois visions du monde, trois types d’investissement personnel, trois paradigmes pour trois conformations psychologiques élémentaires, ou primaires si l’on veut. Car il en est ici comme des couleurs primaires qui, composées dans des proportions différentes, colorent la réalité sensible d’une infinité de variations qui font le Tout du réel. Ces trois paradigmes sont : religieux, militaire et artistique. Troisième façon de dire la même chose, de développer la même thèse.

Évidemment, en cherchant un peu, j’aurais pu multiplier les figures et dresser une taxonomie plus longue, mais j’aurais dilué l’essentiel dans une fausse exhaustivité, brouillé la symbolique, affaibli mon propos en le rendant moins tranché donc moins opérant. La pédagogie a ses règles propres. Et puis, l’idée d’une composition sur une base ternaire – j’ai failli dire « trinitaire » me paraissait optimale, tant je vois le ternaire plus fertile, paradoxalement plus génétique que le binaire, et aussi suffisant pour une juste approche.

Les hommes et les femmes, au moins celles et ceux de notre temps, aspirent donc dans leur majorité et fondamentalement à se réaliser dans la religion, à la guerre ou par la dance. Et les organisations les plus fonctionnelles sont peut-être celles qui trouvent le meilleur équilibre sur ce polygone de sustentation, entre ces trois pôles renvoyant à l’esprit de système (le religieux, la bureaucratie), l’esprit de conquête (la guerre, la politique, la guerre n’en étant qu’un prolongement, selon qui l’on sait…), l’esprit d’innovation et de créativité ; meilleur équilibre et surtout meilleure façon de marcher sans risquer ce que les médecins appellent ataxie.

Et si, pour justifier cette thèse qui doit tout à l’observation et à l’expérience, je devais qualifier plus avant ces figures, je dirais que le bureaucrate est l’archétype de celui ou de celle qui recherche une stabilité et qui réduit le monde à une réalité rassurante, codifiée, normée. Ce sont donc des hommes d’ordre et de chiffres – homme ou femmes –, souvent pleins de certitudes. Ils sont conformistes, et on les rencontre dans des postes administratifs, comptables, mais aussi scientifiques et juridiques, car ils ont ce désir d’enfermer le monde dans des règles et de démontrer leur vision par la pratique. Ils sont, d’une certaine manière, passifs, ou plutôt réactifs si l’on s’en tient à des catégories nietzschéennes. Ces individus forment le ciment des sociétés, et ce sont eux qui font le monde, ce monde triste et injuste, et qui le font tenir debout, encadré par des tuteurs qui évoquent pour moi, le tripalium antique.

L’entrepreneur est, lui, un individu fondamentalement actif, et qui se réalise dans le mouvement, et aime l’aventure. C’est un homme de projets, et de ruptures qui prend des risques. Il est pragmatique, calculateur, ambitieux, trop souvent pressé. Il fait bouger le monde, un monde qui lui échappe en permanence, mais qui avance sous son impulsion. C’est une belle figure romantique, et je suis sensible à sa dimension tragique, et si j’ai choisi le premier César, plutôt que Machiavel, c’est qu’à la fin, il meurt, tué par son fils et dans les conditions que l’on sait ; mais la figure d’Alexandre le Macédonien aurait tout autant pu convenir.

Reste l’artiste, une personnalité complexe et qui échappe à tout, et dont la faiblesse fait la force. C’est une personne que l’on rencontre dans les arts, le sport, mais aussi parmi les prophètes, des hommes qui ont l’esprit religieux, mais jamais l’esprit de religion. Je pense à Jésus, surement pas à Mohamed qui serait plutôt à mettre dans la seconde catégorie, celle de la guerre. J’ai choisi Nietzsche pour son goût pour la musique, la danse, et la folie qui le consumera. C’st sans doute la plus belle des figures, la moins humaine et la plus humaine, celle qui nous fait rêver en nous renvoyant de nous-mêmes la plus belle des images, une image fragile, incertaine, à la beauté troublante.

 

Pour conclure ici, disons que tout cela est aussi un jeu, mais d’une part la saison estivale est propice aux jeux, et puis suivre un peu la coupe du monde et tous ces artistes qui dansent la balle au pied m’a peut-être inspiré. Un jeu, mais quand même… Trois figures psychologiques, c’est aussi trois conformations physiques et trois régimes de désirs et d’instincts. C’est donc trois morales qui s’opposent.

Un pas de côté sur la Responsabilité Sociétale des Entreprises

On ne peut tordre indéfiniment les concepts sans risquer la rupture de sens ; et s’il vaut mieux, quand on parle, préciser « qui parle », mais aussi faire connaître « d’où l’on parle », il est mêmement important de préciser dans quel ordre des choses se déploie son discours. Épicure, dans sa correspondance à Hérodote (en fait la seule lettre conservée de cette correspondance), nous alerte sur la nécessité d’une rigueur sémantique : « Il faut commencer, Hérodote, par bien savoir ce qui est caché sous les mots essentiels, afin de pouvoir, en les rapportant aux choses elles-mêmes, porter des jugements sur nos opinions, nos idées et nos doutes ».

Et on ne peut parler d’éthique entrepreneuriale et plus précisément de responsabilité de l’entreprise ­– puisque c’était mon intention, quitte à prendre des détours méandreux et à m’y perdre un peu – sans distinguer l’ordre du droit de celui de la morale. Car si la responsabilité est le fait de répondre de ses actes, et partant d’en assumer les conséquences, la chose s’inscrit différemment dans ces deux ordres.

 

On le sait, juridiquement, toutes les personnes physiques ou morales (à quelques exceptions près : les fous ou reconnus « irresponsables » par nature, les mineurs et les autres personnes sous tutelle, les femmes dans un certain nombre de sociétés) sont responsables de leurs actes et de leurs choix et en doivent assumer les conséquences. Mais le droit, qu’il soit civil ou religieux, n’est pas sans poser quelques problèmes d’autorité, donc d’application : la charia s’applique-t-elle en terre islamique à un étranger non musulman, ou seulement à l’Oumma ? La justice américaine est-elle en droit de juger une entreprise non américaine et n’intervenant pas sur son territoire ? Que penser de ce concept de compétence universelle de certains juges sur des sujets qui relèvent du crime de guerre, de génocides, de crimes contre l’humanité, et demain, d’écocide ? Comment faire coexister dans une région ou une communauté, un droit civil et un droit religieux quand les deux sociétés se pénètrent ?

Rajoutons que le droit est d’essence culturelle, de nature conventionnelle, et qu’il procède toujours des rapports de force ayant fait l’histoire. Si par exemple, pendant la Révolution, la bourgeoisie rentière n’avait pas pris le pouvoir et s’était laissée déborder par les amis de Babeuf, notre droit en serait différent. De même, si les conventionnels avaient alors déchristianisé la société, qu’en aurait-il été de notre troisième république, et la France d’aujourd’hui n’aurait-elle pas un tout autre visage ? Et si les poules avaient des dents et l’uchronie n’était si facile…

La responsabilité morale est d’un tout autre ordre, et je ne saurais séparer cette conscience de ses devoirs, d’un « sentiment d’humanité » qui n’a rien à voir avec cette idéologie que l’on nomme humanisme et que l’on confond souvent avec une forme de philanthropie, une solidarité d’espèce. Et parce qu’elle procède justement de ce sentiment d’humanité, la responsabilité morale ne concerne que les êtres de conscience, donc les hommes, quel que soit leur sexe, et les personnes morales sont exclues de ce registre, car précisément, elles sont sans conscience et sans morale.

Tout ça pour dire…

Qu’il ne faut pas confondre l’entreprise et son chef, une intimité entre les deux et une forme laïque de consubstantialité, et que l’entreprise, responsable en droit, ne l’est donc pas, moralement, quoi qu’en disent les démagogues, ceux qui n’aiment rien tant que troubler les idées claires, comme ces enfants qu’insupporte une eau calme et qui jettent des pierres, rien que pour y créer des remous. Mais que si la responsabilité juridique de l’entreprise est mise en cause, ou bien ne peut l’être, cela n’exonère pas les dirigeants de leur responsabilité morale.

 

S’il y a dommage professionnel – potentiel ou effectif –, et qu’alors est posée la question de la recherche des responsabilités et de leur juste évaluation, c’est d’abord vers le management qu’il faut porter les regards. En droit civil, c’est l’institution judiciaire qui fait le travail, qui en juge ; et selon que cette justice est citoyenne (en référence à Montesquieu), ou administrative (en référence à Rousseau), le système est plus ou moins démocratique. On peut d’ailleurs comparer l’États-Unien et l’Européen, deux mondes séparés par plus d’un océan et qui se fascinent et s’agacent mutuellement. En droit religieux – je l’évoque par souci de cohérence et goût de la digression –, qu’il s’agisse du droit romain ou de la charia, c’est l’institution religieuse qui tranche (ou brûle). Et le jugement de dieu, l’ordalie, tel qu’il était pratiqué dans un champ clos au Moyen âge, est un bon exemple de la proximité entre monarchie et religion.

Mais sur le plan moral, comme le dit Rousseau, la conscience est bien « le meilleur des casuistes », mais Protagoras ne dit-il pas que « l’homme est la mesure de toute chose », et qu’il n’a donc d’autre juge que sa conscience ? D’ailleurs, Antisthène, dont je ne connais pas la pensée – je l’avoue avec un peu de honte, même si je sais que c’était un ami de Diogène –, disait que « le sage ne vit pas d’après les lois de sa patrie, mais d’après la vertu ». Mais il est vrai que les temps ont changé et que le monde s’est tant complexifié qu’un stoïcien y perdrait sa rhétorique et son grec. Mais il n’en reste pas moins que la morale est toujours « chose humaine, trop humaine », et sa dynamique psychologique. Et avant de revenir à l’entreprise et à la question de la responsabilité du management, je veux d’autant plus lourdement distinguer le cadre légal et moral, que l’État a toutes raisons de les confondre, autre démagogie.

Si donc on me permet ce parallèle entre le décalogue de la Thora et l’esprit des évangiles – ce que certains appellent de manière assez élégante, la religion de l’évangile, ou la religion naturelle ­– qui s’ancrent l’un et l’autre dans deux cadres de référence, précisons qu’ils créent des paradigmes radicalement différents et une relation de l’Un au Tout, inversée, disons une axiologie permutée, renversée. Et si je tire ce fil jusque-là, c’est non seulement parce que le droit doit aussi être interrogé moralement, d’ailleurs la morale comme les préjugés et les intérêts de classe sont des sources du droit ; parce que le législateur, comme le juge, a aussi une responsabilité morale ; et c’est aussi, sans doute, pour justifier mon attachement ou excuser ma sensibilité à ces différences de registre.

Pour l’essentiel, le droit est négatif et potentiellement infantilisant. Car, qu’il soit civil ou religieux, qu’il interdise ou garantisse des droits, il s’impose à l’individu d’en haut, le surplombe et l’écrase, et le transforme en consommateur de droits, et ruine sa vertu en mélange d’obéissance et de consumérisme, comme on pourrait transformer une valeur en contrevaleur. Et je m’entends faire écho à Antisthène en disant que le droit opère une transvaluation de la vertu. Et, insistant sur la démagogie de l’État, dont Nietzche s’alarmait quand il s’écriait, outré, « il ment froidement, et le mensonge que voici sort de sa bouche : « moi, l’État, je suis le peuple. » », je veux aussi citer Robespierre, petit despote raté qui déclare, ici très rousseauiste, dans un discours du 18 pluviôse An II, que « cette vertu n’est autre chose que l’amour de la patrie et de ses lois ». Autrement dit, le droit étant moralement « juste », la vertu étant l’amour de la justice, l’homme vertueux doit donc aimer son pays et ses lois. Démagogie et langue de bois, du bois dont on fait les guillotines.

La morale, j’y reviens pour la tenir toujours en regard du droit, parce qu’elle est humaine, subjective – osons le qualificatif –, est ascendante, ne crée aucun droit, mais seulement des devoirs, et paraphrasant Robespierre en jouant du paradoxe, je dis que la vertu est l’amour de soi, l’amour de cette partie de soi qui mériterait sans doute d’être sauvée, et qui ne le sera pas, ne rêvons pas, ce sentiment d’humanité dont l’État et l’Église ne nous ont pas encore totalement dépouillés.

Je ne veux pas opposer ici le droit à la morale, c’est le travail des juges, ni opposer la morale au droit, c’est la fonction de tous les réformateurs, mais les mettre l’un et l’autre en regard, car, non seulement c’est ludique – la philosophie est aussi une jonglerie et devrait rester plaisante, élégante et légère –, mais c’est politiquement signifiant. Le droit, comme l’État, est un mal nécessaire. On peut donc les accepter sans les aimer. Le droit restera paternaliste en transformant les citoyens en consommateurs de droits. Le système étatique octroie, l’usager tend la main et reçoit, et par là consent au système, un plus outrancier que moi, dirait : se prostitue, ou se prosterne devant l’institution qui se prend pour le peuple déifié. La morale est plus dynamique, plus positive que le droit et est le produit d’un corps vertueux qui tente de manière toujours imparfaite de mettre en accord une spiritualité et une pratique, éthos et praxis – je pèse mes mots.

Tout ça pour dire…

Que, confrontée quotidiennement au délire normatif d’une administration pléthorique et bavarde, totalisante et liberticide, la morale, écrasée par le droit, n’a plus guère droit de cité. Et le justiciable peu l’occasion de l’interroger. À l’image du propos de Robespierre, il y est d’ailleurs peu invité par l’État qui préfère qu’il s’en tienne au droit, face les choses dans les normes, adopte le politiquement-correct et s’en tienne là, et coi.

 

Mais l’entreprise est une société en réduction, un espace domestique plus ou moins grand, et c’est bien l’un des derniers endroits où les questions morales peuvent ou devraient être posées, et portées par le management. Car, si l’entreprise ne saurait être moralement responsable de ses choix, le management l’est complètement, même si chacun semble souhaiter l’oublier. Car quand un groupe prospère procède à des licenciements collectifs qui n’ont d’autres fins que d’augmenter des profits déjà confortables, ce sont bien des hommes et des femmes de chair et d’os qui, en conscience, bonne ou mauvaise, décident, en laissant à la société les conséquences d’une responsabilité qu’ils refusent, et que toute la com du monde s’ingéniera à escamoter.

 

Et je termine ce long développement sur une idée que j’offre à la méditation.

Tout m’intéresse, et le dire ainsi est un peu court. Et, comme Nietzsche le défend, on ne saurait être philosophe sans être aussi un peu psychologue ou tenter de l’être. Je vois bien que notre modernité occidentale a construit trois figures archétypales désirables, et qui peuvent faire rêver un jeune : le bureaucrate, l’entrepreneur et l’artiste. J’aurais l’occasion de revenir, pour la développer, sur cette théorie des figures sociales qui catégorise, peut-être de manière un peu radicale, la psychologie actuelle, mais je vois que la jeunesse s’identifie toujours à l’une de ces trois figures. Personnellement, je pense être depuis toujours un entrepreneur, c’est-à-dire un homme de projets, et de projets collectifs, un homme qui préfère le contrat à la norme, la morale au droit, l’action à la contemplation, la démocratie directe à la représentation parlementaire. Ce sont les entrepreneurs qui font avancer le monde – le nouveau président du MEDF le disait il y a quelques jours –, et pas toujours dans la meilleure direction, les bureaucrates qui le structurent et le font tenir debout entre des tuteurs qui sont autant de tripaliums, les artistes qui font la vie supportable et parfois belle, et je livre ces réflexions, à l’époque d’une compétition internationale où chacun est fasciné par ces artistes du ballon. Oui, la France vient de remporter un match contre l’Argentine, et à défaut d’aimer ses lois, je me sens prêt à aimer mon pays, au moins pour quelques jours.

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Puisque chacun s’autorise à gloser sur l’IA, contribuons à ce bavardage mondain, quitte à défendre quelques positions réactionnaires : l’Intelligence Artificielle va accomplir une troisième étape de la taylorisation de notre modèle de production, et je suis surpris que peu de gens interrogent au plan moral, cette révolution qui semble inéluctable. Car après que l’homme ait été transformé en machine, l’IA prétend transformer les machines en hommes, en leur donnant une intelligence, c’est-à-dire une conscience, donc une responsabilité, réalisant sans le concevoir ainsi, une nouvelle transvaluation. La modernité, c’est bien l’inversion de toutes les valeurs traditionnelles, cette façon de marcher « cul par-dessus tête » pour gagner un pognon de dingue (comme dit l’autre), et qui crée une rupture des modes de penser et d’être au monde, ce que les gens qui parlent bien nomment une nouvelle épistémologie.

Le Président Macron est l’homme du Marché, son incarnation et son héros, et c’est pourquoi il s’y entend à faire marcher ses marcheurs qui n’en demandent pas plus, et acceptent d’être réduits à des godillots qui frappent le sol en cadence ; comme d’autres des mains. Car le Marché nous faire marcher, et cul par-dessus tête, et après avoir transformé les hommes en machines s’apprête à transformer les machines en hommes ; juste retour des choses, et qui mérite qu’ici je me répète, car comme dit encore un autre, non pas Jupiter le grand, mais Napoléon le petit : La répétition est la plus forte des figures de rhétorique. Répéter d’abord, puis tenter d’expliquer pour justifier cette posture réac.

Frederick Winslow Taylor était probablement de bonne foi quand il développa à la toute fin du XIXe siècle ses théories sur le management scientifique des entreprises, mais l’enfer est pavé de bonnes intentions, et on ne prend pas toujours assez garde à la raison. Ce que Pascal dit dans un autre contexte vaut en fait pour tout, et précisément en l’occurrence : « Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison ». On ne se méfie jamais assez des gens sérieux, je veux dire des experts et des idéologues. Taylor était un américain de son temps, un self-made-man intelligent à l’esprit industrieux. Il croyait au progrès et à la science, et voulait développer la création de richesses. Il a participé à un crime contre l’humanité en promouvant le travail servile et l’esclavage de masse moderne. Excusez pour l’outrance ! Il n’invente pas le travail à la chaîne qui existait déjà, notamment dans les abattoirs des grandes villes américaines, et précisément à Chicago à partir des années 70 de son siècle : il se contente de théoriser l’organisation du travail en produisant des études scientifiques (« Le salaire aux pièces », « La direction des ateliers »), qui le conduisent à échafauder une théorie cohérente de l’optimisation de la production, l’OST, comme Organisation Scientifique du Travail, qui va bouleverser le rapport de l’ouvrier à son travail. Ses concepts seront progressivement mis en pratique, d’abord outre Atlantique au début du XXe, puis partout en Occident. Je retiens de ses principes, une rationalisation extrême du travail par sa décomposition en tâches unitaires optimisées et une organisation verticale du management de la production, ce qui conduit à transformer l’ouvrier en machine ou en « servant » de la machine et à lui refuser tout investissement personnel. L’ouvrier servant est ainsi assigné à un poste où il se contente de faire des gestes que d’autres ont définis, à une cadence déterminée par l’organisation. Réduit à une fonction élémentaire, il perd ainsi la connaissance du produit fini, et le sens même de son travail ; sa contribution productive étant réduite à des gestes optimisés, répétés pendant des heures et des jours, sans le moindre apport intellectuel, et sans contact avec ce qu’il contribue à fabriquer. Interdit de penser, il est transformé en producteur sans intelligence, sans conscience ni humanité, en machine, ou en rouage de la machine. Mais cela permet, très objectivement, d’augmenter la production, mais aussi d’en diminuer le coût en la confiant à des ouvriers spécialisés, c’est-à-dire non qualifiés, et conséquemment mal rémunérés ; l’OS étant le plus petit échelon d’une hiérarchie qui s’établit alors ainsi : OS, OQ, OHQ. C’est tout bénéfice pour l’exploitant : plus de travail, mieux réalisé, par des ouvriers moins payés, et donc fragilisés, et aliénés à leur chaîne.

Et là où je parle de crime, la philosophe Simone Weil parle dans « Conditions premières d’un travail non servile » d’«attentat». Le texte est de 1932 : « Mais le pire attentat, celui qui mériterait peut-être d’être assimilé au crime contre l’Esprit, qui est sans pardon, s’il n’était probablement commis par des inconscients, c’est l’attentat contre l’attention des travailleurs. Il tue dans l’âme la faculté qui y constitue la racine même de toute vocation surnaturelle. La basse espèce d’attention exigée par le travail taylorisé n’est compatible avec aucune autre, parce qu’elle vide l’âme de tout ce qui n’est pas le souci de la vitesse. Ce genre de travail ne peut pas être transfiguré, il faut le supprimer ».

Il aurait fallu le supprimer : Ce système a perduré, même si un demi-siècle plus tard, Taiichi Ono, au Japon, chez Toyota, rééquilibrera les choses en développant le TPS (Toyota Production System), conçu comme alternatif (Toyotisme vs Taylorisme), et même si les concepts d’Assurance de la Qualité tenteront de répondre au problème majeur des systèmes de Taylor et de Ford : le défaut de qualité de produits fabriqués par des ouvriers sans conscience. Mais mon propos est ailleurs et mon bavardage pourrait trop m’en écarter.

Ce qui s’est passé pour ceux qu’on appelait au siècle dernier les cols bleus, s’est reproduit avec les cols blancs, constituant la deuxième phase d’un Taylorisme qui, sans quitter l’usine, est rentré dans les bureaux, réduisant les employés, les agents de maitrise, puis une partie toujours plus grande des cadres, en travailleurs effectuant des tâches automatisées sans utiliser leurs capacités intellectuelles. L’intelligence, dont les ouvriers étaient priés de se passer, devenait mêmement inutile à la maîtrise, car transférée aux cadres supérieurs dont le nombre était toujours plus réduit : les grands managers (qui ont vu leurs salaires culminer), les concepteurs de produits ou de concepts, les agents de R et D, les programmateurs. Et cette prouesse a été rendue possible par le développement des systèmes experts, des processus documentés, des cadres organisationnels structurés, des concepts de management de la qualité. Dans un grand groupe où je travaillais à la fin du siècle passé, on parlait parfois de la dictature du protocole, ou de celle des processus. Le résultat a été la perte de sens du travail pour nombre de cadres dans les grands groupes, et l’augmentation des cadences, permettant encore des gains de productivité, mais conduisant au burn-out et à certaines situations extrêmes que l’on s’empresse aujourd’hui d’essayer de corriger en nommant des « chief happiness officers » dont la tâche n’est pas de redonner du sens, mais de distraire les cadres pour échapper au vertige d’une certaine vacuité. Il s’agit d’un « effort de distraction », disons de nature Pascalien, tel qu’on l’entendait au XVIIe, une esquive, une diversion, une façon de ne pas voir le problème pour ne pas le traiter, car qui voudrait remettre en cause le Système ?

L’accomplissement de cette seconde phase, de taylorisation du travail de bureau, qui consiste à retirer aux cadres toute mission d’analyse et toute capacité à décider, pour s’en tenir aux procédures, à des méthodes que l’on suit comme les mauvais cuisiniers les recettes, aux outils paramétrés d’analyse sensés objectiver la réalité, et qui, en fait, la codifie, la valorise, la réifie, aux logiciels et à tous ces outils d’aide à la décision dont la programmation n’est jamais interrogée sous l’angle de leur axiologie, est très visible dans l’administration, les grands groupes, les assurances, la banque, etc. Et tout pousse dans le sens de cette taylorisation que l’on peut résumer, sans doute de manière un peu simpliste, à ce mot d’ordre managérial, auquel les PME échappent encore : « décerveler et déresponsabiliser, en s’en tenant à la procédure ». Et qui conduit à la surexploitation des individus, à leur précarisation, à l’appauvrissement de leurs fonctions, à la ruine de leur métier. Et tout pousse au crime : la pression du Marché et de l’Administration, (et aussi par le biais de l’augmentation de la pression fiscale) qui pousse à faire toujours plus de gains de productivité, la mondialisation, nos modèles économiques et politiques de plus en plus normés, conformistes, administratifs, « totalisant », pour reprendre ce terme d’Edgar Morin.

Et l’IA va permettre d’engager cette troisième phase de la déshumanisation du monde du travail. Aujourd’hui, le management est, pour l’essentiel, censé collecter des données – ce que l’on appelle faire de la gestion – et en nourrir les systèmes et les automates qui décident pour eux. Ils ne sont déjà plus, pour les uns, que des interfaces humaines non agissantes ; des « figures » démagogiques au sens premier du terme, entre des consommateurs de produits ou de droits et un système marchant ou institutionnel ; des interfaces n’assurant que des fonctions « affectives », humanisantes, et qui ne tiennent que du discours. Pour les autres, des chefs d’équipes, dont le rôle de mise en tension, est là-aussi démagogique. Pour les mieux lotis, ils sont encore en capacité d’agir en rédigeant les procédures, concevant les cadres méthodologiques, planifiant les stratégies, concevant les automates, et en programmant les logiciels ; mais pour combien de temps encore ?

Car l’IA va s’attaquer à ce noyau dur de l’encadrement de haut niveau, le robot devenant capable de concevoir seul d’autres robots, et de concevoir, sans aide, voire sans ordre, d’autres applications. Comme pour les ouvriers depuis un demi-siècle, les cadres risquent de connaitre le chômage de masse et la paupérisation, le jour où les machines seront devenues des hommes, ou quasi.

Mais je ne veux pas terminer sur une note trop pessimiste. On ne peut en effet réduire notre devenir, ni au développement d’une véritable IA implémentée sur des robots plus ou moins humanoïdes ni à une inévitable bureaucratisation généralisée du monde. Sur le plan professionnel, on voit bien que le retour de l’artisanat et le développement de l’auto entrepreneuriat ouvrent une autre voie, empruntée aussi par une multitude de TPE et de PME qui se créent, et, sur le plan politique, des aspirations démocratiques, notamment participatives, contestent aujourd’hui le pouvoir d’une bureaucratie toujours plus présente et toujours plus liberticide. Il n’y a pas de malédiction et je veux croire, contre toutes les évidences, à la jeunesse et à son pouvoir d’invention, de disruption.

Quelques milliards de chinois

La seule question politique qui vaille est la question démocratique, c’est-à-dire celle de nos libertés. Hannah Arndt le dit en ces termes : « La plus ancienne de toutes les causes, celle, en réalité, qui depuis les débuts de notre histoire détermine l’existence même de la politique : la cause de la liberté face à la tyrannie. »

Non pas la question des libertés publiques, mais bien celle des libertés individuelles. Et si je dois parler moins, moins m’activer demain – de toute façon, à quoi ça sert ? –  je veux n’être plus que cela, ne plus exister dans le champ social, si ce n’est comme défenseur de ces libertés ; n’être donc plus qu’une voix, un murmure, quitte à tout céder à cela : mon confort, ma sécurité.

Que m’importe ma petite vie si l’on me vole ma liberté. Dutronc le chantait jadis avec les mots de Lanzmann : Sept cent millions de Chinois, et moi, et moi ; avec ma vie, mon petit chez-moi, mon mal de tête, mon point au foie ; j’y pense et puis j’oublie ; c’est la vie, c’est la vie…

Et bien non ! justement, j’y pense, ça ne passe pas. Je n’oublie, ni ne me laisse distraire, ni ne pense que « c’est la vie ». Et le nombre des Chinois ne cesse de croitre.

 

Le désir démocratique s’éteint, là où il exista, et l’évolution autoritaire des gouvernements nous éloigne chaque jour un peu plus de la démocratie, ici comme ailleurs. La perte de culture politique des masses, la prise de pouvoir de l’administration, la généralisation de la vidéosurveillance, l’Intelligence Artificielle, annoncent la fin de l’humain, sa régression, et la transformation irréversible des hommes en animaux de rente, en petits Chinois. Orwell l’avait imaginé, le pouvoir chinois l’a fait, transformant 1,4 milliard d’hommes « en suspects sous surveillance permanente » – je fais ici référence, en m’inspirant de son titre, à un article de Frédéric Schaeffer, correspondant de presse à Pékin ; article, dont la lecture m’a déprimé au point de douter même de mon envie de continuer à vivre longtemps, complice d’un système que je vomis.

 

Le gouvernement chinois déploie sur son territoire un réseau impressionnant de caméras de vidéosurveillance, afin que tous ses administrés puissent être observés dès qu’ils quittent leur domicile. Les foules peuvent ainsi être « scannées » à leur insu par un logiciel de reconnaissance faciale (système skynet) qui permet par exemple, comme dans un cas présenté dans l’article, d’extraire un visage d’un groupe de 60 000 personnes. Autre cas cité : « l’hiver dernier, un journaliste de la BBC a mis au défi la police de la ville de Guiyang de le retrouver à partir d’une photo qu’il leur avait confiée. Sept minutes auront suffi aux caméras de la ville pour le localiser et envoyer les forces de l’ordre à ses trousses ». Un autre exemple est évoqué, l’utilisation par la police de lunettes à reconnaissance faciale, dotées d’une petite caméra et d’un soft associé qui permet d’identifier tous les visages, et de mettre en temps réel, dans le champ visuel du policier, la fiche signalétique de l’individu. Et j’ai fait le rapprochement avec une application de mon téléphone qui me permet de scanner mon propre visage afin qu’il soit reconnu par mon téléphone, avec le risque que ce scan soit aspiré par l’opérateur. À l’heure où j’écris ces lignes, nos députés légifèrent sur l’interdiction des téléphones portables dans les collèges. Ils seraient mieux avisés d’interdire ces technologies, et de pointer comme criminels, leurs promoteurs. Faut-il rappeler qu’un criminel est l’auteur d’un crime qui, en droit français, est plus qu’un délit ou qu’une contravention, mais n’implique pas qu’il y ait mort d’homme – Infraction grave, que les lois punissent d’une peine afflictive ou infamante ?

Surveillance de masse, suspicion systématique, profilage des individus par des algorithmes savants capables d’analyser les comportements et d’identifier très tôt toute originalité ou marginalité, toute déviance sociale ou politique, absence d’état de droit – des individus sont arrêtés par la police, torturés, puis relâchés, sans respect du moindre habeas corpus (ne parlons pas d’habeas data) – préfigurant en Chine, territoire d’expérimentation du totalitarisme moderne, ce qui nous attend partout sur le globe. Une modernité immorale, fatale, et à laquelle nous serions bien inspirés de substituer une autre modernité en devenir. Le journalisme cite encore trois faits, dont l’un pourrait faire sourire. « Dans les toilettes publiques de la gare de Harbin (au nord de la Chine), la reconnaissance faciale lutte contre l’usage intensif du papier » – mais on comprend mal, s’agissant de reconnaissance faciale, quelle face du sinoquidam est scannée ; la mise en place du « crédit social », sorte de permis à points qui permet de distribuer des notes en fonction des comportements plus ou moins vertueux des individus ; ce classement permettant d’accorder des crédits à la consommation. Alibaba qui développe un tel système, accorde des prêts pour consommer sur son site, à partir de 600 points. À partir de 650 points, on peut louer une voiture ou une chambre d’hôtel sans caution. Autre point d’inquiétude : dans certaines régions, la police multiplie les arrestations arbitraires pour scanner les visages des personnes retenues et enrichir sa base ; l’idée étant qu’à terme, tous les Chinois soient fichés, et qu’il soit possible de savoir en permanence où chacun se trouve et ce qu’il fait, et avec qui.

Qu’en penser ? Que la Chine est un immense pays totalitaire avec un système politique très proche du fascisme, populisme en moins. Et que collaborer avec un tel état, participer de près ou de loin à son enrichissement ou lui permettre de mettre un pied sur le continent européen ou de prendre des positions ici, est tout aussi criminel, à tout le moins irresponsable. Un président de la République, par exemple français, qui accepterait de serrer la main d’un officiel chinois, salirait, du fait de sa fonction, toute la communauté nationale, avilirait toute idée de politique ; la realpolitik ayant ses limites. Mais nous n’avons rien à attendre des gouvernements. Il faudra donc, à un moment ou à un autre, que les citoyens s’organisent pour refuser l’usage public des systèmes de reconnaissance faciale, qui constituent un viol caractérisé des individus ; car, qui y a-t-il de plus intime que le visage.

 

Écrire contre la philosophie

Il y a quelque chose de désespérant et de funeste en l’homme, et parmi tout ce qu’on y trouve, tout ce que le concept d’humanité charrie, il y a des jours d’humeur morose où je doute d’avoir vraiment envie d’en sauver quelque chose. Bien sûr, il y a aussi des jours de fêtes et qui se donnent comme tels dès les premières heures de l’aube, dans un ciel lavé, propre, d’une pâleur bleutée à peine mouillée de rose. Mais, même alors, sans me refuser à ce bonheur puéril, éternellement neuf dans ses trop rares occurrences, la foi en l’homme me reste étrangère.

Car, profondément, je ne crois pas, ou n’y crois plus, mais y-ai-je vraiment cru un jour ? ; même à cette époque lointaine quand, gamin exalté et probablement travaillé de flux hormonaux dont je ne percevais alors ni l’existence, ni tout ce qu’ils devaient à une indépassable biochimie des corps, je rêvais d’entrer au séminaire puis de me réfugier, un jour, dans cette minuscule chapelle découverte une après-midi solaire d’août, dans un paysage pyrénéen tout bruissant de pattes frottées et d’élytres vibrants d’insectes. Y méditer, seul, un peu méprisant du monde … Sur la nature humaine ? Peut-être ! Ou plutôt sur la nature des choses, des arbres, ou bien des pierres. Oui, je fus romantique alors, un « romantisme à la Rousseau », celui du « Promeneur solitaire » ou du Vicaire Savoyard de « l’Émile » ; Alpes du Nord ou Pyrénées, je ne suis pas à une montagne près. Je fus romantique, et j’ai cherché Dieu, celui de Paul et d’Augustin, au point de croire parfois y être parvenu. Dans le silence bruissant de cette montagne aplatie par le soleil, au flan de cette pâture sèche ? Mais ce n’est que beaucoup plus tard que je l’ai trouvé, mais c’était celui de Spinoza. Et j’ai alors compris que l’homme n’était pas nécessaire, et, prenant pleine conscience de la contingence de notre espèce et du mal que l’homme faisait à la nature, la « travaillant » comme un microbe un corps sain, j’ai cessé de me dire humaniste ; sans connaître alors le terme d’abhumanisme, ce « croisement de matérialisme et de scepticisme ».

Désespérée, mon âme était alors à prendre : tombée dans le ruisseau. La faute à qui ? C’est la philosophie qui l’a ramassée, et sans le vouloir, sans que j’y prendre garde, elle a pris beaucoup de place et a changé ma vie, un peu comme on s’accoutume au vin ou à la bière, autant par défaut de volonté que par goût de l’amertume et de la douce ivresse. Je crois que c’est Bergson qui le dit : « l’habitude commence avec la première fois ». D’abord un verre, entre amis, et puis on y revient, seul, souvent, trop souvent ; et un jour on connait le manque, l’humeur abimée, le corps nauséeux, les mains tremblantes. D’abord un livre de Cioran, un texte d’Audiberti, un poème de Leopardi, et puis bien d’autres textes encore. Et puis la rencontre de Nietzsche, comme un coup de poing à l’estomac, une évidence radicale : tabula rasa. Ce jour-là, je suis bien mort et ressuscité le même jour. Et tout ce qui tenait encore debout en moi s’était effondré, en ruine.

Je n’ai pas choisi la philosophie comme une voie « scolaire », une façon d’aller au bout de mes humanités et d’en faire un métier comme un autre, un métier de fonctionnaire, avec l’espoir de finir à la radio ou invité à la télé. ça ou les maths …, comme j’aurais pu choisir les sciences humaines ou sociales, l’économie. J’ai pris un tout autre chemin, pour finalement tomber dedans ; un peu comme ces imprudents qui aiment à contempler la mer en furie, et qui, les jours de tempête, s’aventurent trop loin sur la jetée, et se font happés par une vague plus vicieuse que les autres, se fond rouler au fond ; et puis, qu’on retrouve au matin, morts sur la plage, vomis par les flots comme un corps étranger, un coquillage vidé par les crabes, rejetés par une onde redevenue ironiquement calme et sereine.

 

Mais la philosophie ne m’a même pas rendu heureux ; mais elle ne l’a jamais promis à personne, car la sagesse n’est pas l’antichambre du bonheur. Vérité aussi tragique que la vie même, et qui me garde loin de tous ces « philosophies » du développement de soi qui ne sont pour moi que des trucs à la mode, des purs produits de notre société de consommation, des produits d’hygiène, du bien-être à bon marché pour des individus de plus en plus inconsistants – comme le dit Arendt « des citoyens transformés en bourgeois ». La philosophie ne sert pas à trouver le bonheur, ni même une forme d’équilibre. Je pense d’ailleurs qu’elle ne sert à rien, sauf à croire naïvement que comprendre un « fond des choses » servirait vraiment à quelque chose. Si la philosophie est l’amour de la sagesse, si donc sa fin est bien éthique, je ne suis même pas sûr que le sage doive être épris de vérité au point de perdre de vue la vie pour ce qu’elle est. De toute façon, l’ontologie de la vérité n’est pas soluble par la philosophie, et l’humanité peut sans doute vivre sans.

L’humanité n’est d’ailleurs pas sage et ne le sera jamais. C’est d’ailleurs son propre. Et si ce n’était pas le cas, les religions n’existeraient pas ou en seraient restées au stade sectaire. Paul le reconnait quand il dit que « le mystère de la Croix est folie pour les Grecs ». À défaut de mitres, les évêques peuvent toujours se coiffer d’un entonnoir. Quant à savoir si existent, ici ou là, quelques individus moins fous que les autres : qu’est-ce que ça change ? Trépassent les sages, la bêtise humaine demeure. Le propos est sans doute un peu trivial, mais ni la facilité ni le paradoxe ne m’effraient ; c’est même un peu ma marque, une marque un peu crane, ma façon de répondre par avance à certains doctes philistins, un choix d’en rire à défaut d’en pleurer.

Le philosophe peut sans doute être aussi un homme heureux – j’en connais –, un homme qui marche comme on danse, ou un homme qui vit dans sa tête, penché sur sa machine à polir des lentilles de verre, comme on polit des phrases – autre figure –, mais il le doit alors à autre chose, à sa conformation propre. Si la philosophie est école de lucidité, le philosophe accompli – je n’en suis pas – voit les choses comme elles sont, et cela est rarement jubilatoire, et l’amor fati n’est qu’une posture ou un mantra. Mais la sagesse est au-delà. Elle est probablement dans l’exorbitance de ces ambitions, au bout du compte assez vaines, sauf pour un surhomme : défendre une morale au-delà du bien et du mal, trouver son bonheur en deçà de la lucidité, et malgré cette lucidité ; pratiquer un optimisme du pessimisme : tristesa hilaris disait Bruno (formule que Nietzsche avait faite sienne) ; c’est-à-dire, échapper au Nihilisme, rester positif. Car quoiqu’en pense Tolstoï – les premiers mots de « Ma religion » –, on peut ne croire à rien et ne pas être nihiliste. D’ailleurs, on croit toujours à quelque chose, au moins à son envie de vivre encore un peu, sinon, on ne dure que le temps de chercher un moyen d’en finir, de trouver au fond d’un tiroir l’arme ou les comprimés. Et l’on peut écrire sur « l’inconvénient d’être né » et vivre vieux, pleurer sur « la démission des organes » et s’accrocher encore.

Il me semble que la connaissance de la vérité – démarche vaine donc gratuite – est moins nécessaire à la vie bonne que la foi en la réalité des choses. Même si un certain nombre de scientifiques ont bien fait le choix de cette quête de la vérité, y consacrent ou y ont consacré leur vie, et semblent y trouver leur bonheur. Mais Einstein ne disait-il pas, comme un clin d’œil à Épicure, que « le bonheur est un idéal de pourceau ». Mais pour le vulgum pecus, à défaut de passion scientifique ou religieuse, la foi en la réalité devrait suffire. Et je distingue bien la foi comme confiance en la réalité subjective et la religion comme instrumentation de cette confiance.

Le sage ne doit donc pas être nécessairement épris de vérité. Mais insistons sur un dernier point : le mensonge n’est pas le contraire de la vérité, car les deux concepts n’étant pas du même ordre, ne peuvent dialoguer. Et garder ses distances d’avec la prétention à la vérité ne conduit pas à faire la moindre concession au mensonge, ou à la com.