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Écrire contre la philosophie

Il y a quelque chose de désespérant et de funeste en l’homme, et parmi tout ce qu’on y trouve, tout ce que le concept d’humanité charrie, il y a des jours d’humeur morose où je doute d’avoir vraiment envie d’en sauver quelque chose. Bien sûr, il y a aussi des jours de fêtes et qui se donnent comme tels dès les premières heures de l’aube, dans un ciel lavé, propre, d’une pâleur bleutée à peine mouillée de rose. Mais, même alors, sans me refuser à ce bonheur puéril, éternellement neuf dans ses trop rares occurrences, la foi en l’homme me reste étrangère.

Car, profondément, je ne crois pas, ou n’y crois plus, mais y-ai-je vraiment cru un jour ? ; même à cette époque lointaine quand, gamin exalté et probablement travaillé de flux hormonaux dont je ne percevais alors ni l’existence, ni tout ce qu’ils devaient à une indépassable biochimie des corps, je rêvais d’entrer au séminaire puis de me réfugier, un jour, dans cette minuscule chapelle découverte une après-midi solaire d’août, dans un paysage pyrénéen tout bruissant de pattes frottées et d’élytres vibrants d’insectes. Y méditer, seul, un peu méprisant du monde … Sur la nature humaine ? Peut-être ! Ou plutôt sur la nature des choses, des arbres, ou bien des pierres. Oui, je fus romantique alors, un « romantisme à la Rousseau », celui du « Promeneur solitaire » ou du Vicaire Savoyard de « l’Émile » ; Alpes du Nord ou Pyrénées, je ne suis pas à une montagne près. Je fus romantique, et j’ai cherché Dieu, celui de Paul et d’Augustin, au point de croire parfois y être parvenu. Dans le silence bruissant de cette montagne aplatie par le soleil, au flan de cette pâture sèche ? Mais ce n’est que beaucoup plus tard que je l’ai trouvé, mais c’était celui de Spinoza. Et j’ai alors compris que l’homme n’était pas nécessaire, et, prenant pleine conscience de la contingence de notre espèce et du mal que l’homme faisait à la nature, la « travaillant » comme un microbe un corps sain, j’ai cessé de me dire humaniste ; sans connaître alors le terme d’abhumanisme, ce « croisement de matérialisme et de scepticisme ».

Désespérée, mon âme était alors à prendre : tombée dans le ruisseau. La faute à qui ? C’est la philosophie qui l’a ramassée, et sans le vouloir, sans que j’y prendre garde, elle a pris beaucoup de place et a changé ma vie, un peu comme on s’accoutume au vin ou à la bière, autant par défaut de volonté que par goût de l’amertume et de la douce ivresse. Je crois que c’est Bergson qui le dit : « l’habitude commence avec la première fois ». D’abord un verre, entre amis, et puis on y revient, seul, souvent, trop souvent ; et un jour on connait le manque, l’humeur abimée, le corps nauséeux, les mains tremblantes. D’abord un livre de Cioran, un texte d’Audiberti, un poème de Leopardi, et puis bien d’autres textes encore. Et puis la rencontre de Nietzsche, comme un coup de poing à l’estomac, une évidence radicale : tabula rasa. Ce jour-là, je suis bien mort et ressuscité le même jour. Et tout ce qui tenait encore debout en moi s’était effondré, en ruine.

Je n’ai pas choisi la philosophie comme une voie « scolaire », une façon d’aller au bout de mes humanités et d’en faire un métier comme un autre, un métier de fonctionnaire, avec l’espoir de finir à la radio ou invité à la télé. ça ou les maths …, comme j’aurais pu choisir les sciences humaines ou sociales, l’économie. J’ai pris un tout autre chemin, pour finalement tomber dedans ; un peu comme ces imprudents qui aiment à contempler la mer en furie, et qui, les jours de tempête, s’aventurent trop loin sur la jetée, et se font happés par une vague plus vicieuse que les autres, se fond rouler au fond ; et puis, qu’on retrouve au matin, morts sur la plage, vomis par les flots comme un corps étranger, un coquillage vidé par les crabes, rejetés par une onde redevenue ironiquement calme et sereine.

 

Mais la philosophie ne m’a même pas rendu heureux ; mais elle ne l’a jamais promis à personne, car la sagesse n’est pas l’antichambre du bonheur. Vérité aussi tragique que la vie même, et qui me garde loin de tous ces « philosophies » du développement de soi qui ne sont pour moi que des trucs à la mode, des purs produits de notre société de consommation, des produits d’hygiène, du bien-être à bon marché pour des individus de plus en plus inconsistants – comme le dit Arendt « des citoyens transformés en bourgeois ». La philosophie ne sert pas à trouver le bonheur, ni même une forme d’équilibre. Je pense d’ailleurs qu’elle ne sert à rien, sauf à croire naïvement que comprendre un « fond des choses » servirait vraiment à quelque chose. Si la philosophie est l’amour de la sagesse, si donc sa fin est bien éthique, je ne suis même pas sûr que le sage doive être épris de vérité au point de perdre de vue la vie pour ce qu’elle est. De toute façon, l’ontologie de la vérité n’est pas soluble par la philosophie, et l’humanité peut sans doute vivre sans.

L’humanité n’est d’ailleurs pas sage et ne le sera jamais. C’est d’ailleurs son propre. Et si ce n’était pas le cas, les religions n’existeraient pas ou en seraient restées au stade sectaire. Paul le reconnait quand il dit que « le mystère de la Croix est folie pour les Grecs ». À défaut de mitres, les évêques peuvent toujours se coiffer d’un entonnoir. Quant à savoir si existent, ici ou là, quelques individus moins fous que les autres : qu’est-ce que ça change ? Trépassent les sages, la bêtise humaine demeure. Le propos est sans doute un peu trivial, mais ni la facilité ni le paradoxe ne m’effraient ; c’est même un peu ma marque, une marque un peu crane, ma façon de répondre par avance à certains doctes philistins, un choix d’en rire à défaut d’en pleurer.

Le philosophe peut sans doute être aussi un homme heureux – j’en connais –, un homme qui marche comme on danse, ou un homme qui vit dans sa tête, penché sur sa machine à polir des lentilles de verre, comme on polit des phrases – autre figure –, mais il le doit alors à autre chose, à sa conformation propre. Si la philosophie est école de lucidité, le philosophe accompli – je n’en suis pas – voit les choses comme elles sont, et cela est rarement jubilatoire, et l’amor fati n’est qu’une posture ou un mantra. Mais la sagesse est au-delà. Elle est probablement dans l’exorbitance de ces ambitions, au bout du compte assez vaines, sauf pour un surhomme : défendre une morale au-delà du bien et du mal, trouver son bonheur en deçà de la lucidité, et malgré cette lucidité ; pratiquer un optimisme du pessimisme : tristesa hilaris disait Bruno (formule que Nietzsche avait faite sienne) ; c’est-à-dire, échapper au Nihilisme, rester positif. Car quoiqu’en pense Tolstoï – les premiers mots de « Ma religion » –, on peut ne croire à rien et ne pas être nihiliste. D’ailleurs, on croit toujours à quelque chose, au moins à son envie de vivre encore un peu, sinon, on ne dure que le temps de chercher un moyen d’en finir, de trouver au fond d’un tiroir l’arme ou les comprimés. Et l’on peut écrire sur « l’inconvénient d’être né » et vivre vieux, pleurer sur « la démission des organes » et s’accrocher encore.

Il me semble que la connaissance de la vérité – démarche vaine donc gratuite – est moins nécessaire à la vie bonne que la foi en la réalité des choses. Même si un certain nombre de scientifiques ont bien fait le choix de cette quête de la vérité, y consacrent ou y ont consacré leur vie, et semblent y trouver leur bonheur. Mais Einstein ne disait-il pas, comme un clin d’œil à Épicure, que « le bonheur est un idéal de pourceau ». Mais pour le vulgum pecus, à défaut de passion scientifique ou religieuse, la foi en la réalité devrait suffire. Et je distingue bien la foi comme confiance en la réalité subjective et la religion comme instrumentation de cette confiance.

Le sage ne doit donc pas être nécessairement épris de vérité. Mais insistons sur un dernier point : le mensonge n’est pas le contraire de la vérité, car les deux concepts n’étant pas du même ordre, ne peuvent dialoguer. Et garder ses distances d’avec la prétention à la vérité ne conduit pas à faire la moindre concession au mensonge, ou à la com.

Le clash des civilisations

Tant une certaine droite qu’une certaine gauche, et pas seulement islamophobes, se sont inquiétées d’une possible guerre de civilisations, reprenant, sans toujours bien les connaître, les thèses contestées de Samuel Huntington. Un « clash » de cette nature – et il faudrait s’entendre sur ce dont on parle – pourrait avoir lieu, à moins qu’il ne soit déjà à l’œuvre ; mais si guerre il devait y avoir, elle ne serait pas de type clausewitzien. Encore que … Et serait plutôt à imaginer entre l’Occident et l’Orient. Car presque tout oppose ces deux ensembles qui dérivent culturellement l’un et l’autre ; comme des plaques tectoniques qui glissent sur un magma mouvant viennent se heurter, se frotter ou se chevaucher, créant des tensions titanesques à peine consommées par des éruptions volcaniques. Et je ne suis pas sûr que l’économie de marché puisse suffire à les accorder, les pacifier, et à réduire durablement les tensions. Cinquantenaire oblige, je pense à cette formule de l’époque qui enchanta mon adolescence : « faites l’amour pas la guerre ! ». L’injonction pourrait être embourgeoisée, comme le discours de Dany le rouge, en : « faites du commerce, pas la guerre ! ». Et l’économie est bien devenue, au moins en Occident, la fin du politique – et qu’on m’accorde ici le choix du mot fin et de son ambiguïté sémantique – et la guerre n’étant selon Clausewitz « qu’une continuation du commerce politique par le recours d’autres moyens. Recours à d’autres moyens, disons-nous afin de souligner que ce commerce politique ne cesse pas avec la guerre ».

Chacun sait que la Chine a signé la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont elle assura la vice-présidence du comité de rédaction sous la présidence de l’épouse du président américain d’alors – tout un symbole. Chacun sait que son adhésion à l’OMC est de 2001, qu’elle siège depuis sa création au Conseil de sécurité de l’ONU, et qu’elle date son histoire d’après le calendrier du pape Grégoire VIII. Mais la chine, comme l’Inde ou l’Indonésie, – plus de 40% de la population mondiale, à elles trois – ne sont pas des nations judéo-chrétiennes, n’adhèrent pas à notre idée de démocratie parlementaire, même si l’Inde reste durablement marquée par la culture politique britannique – mais remarquons néanmoins que Modi est membre d’un parti nationaliste qui se réfère à une indianité, l’Hindutva, qui cherche à protéger la culture et la nation hindoue des idéologies politico-religieuses étrangères : l’islam, le christianisme, mais aussi le capitalisme ou le communisme. Quant à la chine, cet immense pays dirigé par un second Mao, la question démocratique ne s’y pose pas, ou ne s’y posera pas de sitôt, malgré ce que les médias voudraient absolument voir en germe.

La différence entre ces blocs est d’abord culturelle, c’est-à-dire psychologique – le psychologique étant à l’individu ce que le culturel est à la nation –, fruit d’une phylogénie millénaire. Et cette différence psychologique est aussi une antinomie, révélée par exemple dans le concept de méditation.

En Occident, la méditation est un discours, à l’image des Méditations métaphysiques de Descartes. Et c’est le discours d’un « je » discourant sur le Tout, d’un cogito, dans une pensée d’ailleurs dualiste qui considère séparément la substance matérielle, étendue, pour reprendre une formule de l’époque, et pensante.

En Orient, la méditation est, non pas un simple silence, un vide de pensée comme on le résume trop souvent, mais une écoute, celle du Tout, en cherchant à abolir la barrière illusoire entre le je et le Tout, en diluant le cogito et en effaçant l’égo. Et je pense aux formules de Krishnamurti, qui n’était pas hindouiste, encore moins bouddhiste – un peu comme Comte Sponville n’est pas chrétien, et l’un et l’autre doivent être crus quand ils l’affirment, mais le premier est, culturellement, tout aussi bouddhiste que le second chrétien. Krishnamurti qui déclare « La vie commence là où finit la pensée ».

Évidemment, on pourra me chicaner quand je compare ainsi, un Occident culturellement homogène et un Orient où peuvent aussi être opposés tout aussi radicalement l’hindouisme et le confucianisme. Mais cette dernière remarque enlève peu à mon propos. Tant on voit, à l’Ouest, une philosophie discourante, scientiste, sur un Tout méprisé, réifié, une philosophe active, empreinte de jugements ; et de l’autre, des approches singulièrement différentes. Évidemment les sciences sont aussi pratiquées à l’Est, et la Chine s’y convertit progressivement ; mais si l’on compare le nombre de prix Nobel … (invention d’ailleurs occidentale). Mais, pour revenir sur le cogito cartésien, ce que Fromm appelait le sentiment d’individuation est proprement occidental, et il soutient bien la philosophie droit-de-l’hommiste, une philosophie proprement occidentale, donc chrétienne.

Mais la terre est ronde, et elle tourne ! Je veux dire que l’Est est aussi un Ouest, et inversement, et que le lointain orient n’est, pour un chinois ou un japonais, ni à l’Est ni éloigné de son quotidien. L’un est donc toujours au bout de l’autre et la philosophie occidentale diffuse quand l’orientale infuse. Et l’Occident chrétien a bien fait ce chemin fatal – je veux dire possiblement fatal pour lui – d’avoir été cherché l’un sans l’Être au-delà de l’Être qui est. Et c’est, par Fromm, à Eckhart que je pense, m’appuyant sur une réflexion que le premier avait menée sur Eckhart et Marx, et publiée après sa mort. Fromm y traite le mystique rhénan de « panthéiste » et parle de son christianisme comme d’une « religiosité athée, non théiste », car Maître Eckhart distingue Dieu (celui de la bible) et la déité qui est « l’Un sans l’Être », donc qui est « néant », dans une conception proche du bouddhisme. Et le théologien en arrive à penser qu’on ne peut toucher ce néant que par la mort. L’expérience religieuse mystique, il la voulait « silencieuse » et « in-pensable ». Sa théologie est apophatique, mais au sens le plus négatif du concept. La déité, toujours selon lui, est inactive (le néant). Elle n’a donc pas créé le monde, mais est le « silence du désert ». Dieu est donc « être » ou « néant ». A commenter…

La pensée de Maître Eckhart peut-elle nous protéger d’un clash des civilisations ? Rappelons simplement que c’est sa mort prématurée qui, très probablement, lui évitera l’excommunication ou le bûcher.

Le citoyen, une espèce en voie de disparation

La seule question politique qui mérite d’être posée est celle de la démocratie, donc, d’une manière corolaire, de la laïcité.

Si la démocratie, c’est bien le gouvernement du peuple par le peuple, alors force est de constater que, non seulement nous n’en sommes pas là, mais nous n’en prenons pas le chemin. Et on ne peut l’expliquer sans dénoncer la collusion entre la classe politique, la bureaucratie étatique et le Marché, collusion pour éloigner les gens du pouvoir et ruiner la citoyenneté.

Ce que nous appelons faussement démocratie est devenu une fabrique à consommateurs de biens, de services, de soins et de sécurité, et, disons-le, de droits.

Société de consommation ou démocratie, il faut choisir ; car on ne peut à la fois être consommateur addict et citoyen engagé. Il faut choisir entre droits et devoirs, soumission et responsabilité, avachissement et vertu.

Le Marché a un besoin vital de consommateurs solvables et n’a que faire des citoyens. Et le Marché – confusion des intérêts – s’est attelé à une administration dont la fin est de transformer le citoyen en assujetti contribuable docile, et dont le tropisme est totalitaire. Le Marché a donc chevauché le Léviathan. Quant à la classe politique, parce qu’elle a une forte conscience de classe, elle a toujours préféré l’aristocratie à la démocratie, privilégié ses intérêts propres à ceux des gens ; et elle n’a jamais fait le deuil de l’Ancien Régime. Et cet attelage funeste du Marché qui conduit, de l’administration qui met en œuvre un projet de nature totalisant, et de politiques complices et veules, sera fatale à la démocratie et détruira la planète. J’ai lu quelque part que nous faisons disparaitre tous les ans environ 25 000 espèces vivantes. Le citoyen doit sans doute être compté au nom de ces espèces condamnées.

Magie de Noël

Noël reste pour moi une fête problématique, non parce que sa dimension symbolique serait oubliée, même si le Marché l’a effectivement réduite à une occasion rituelle, quelque part entre Halloween et les Rois, de consommer, c’est-à-dire de faire tourner la grande roue du commerce, le grand pressoir à consommateurs. Tant qu’on peut en extraire du jus… Non pas…. Mais Noël reste problématique si l’on s’en tient justement au folklore, à ces symboles qui restent confus, et dont l’abus les rend peu lisibles.

 

Le christianisme est une religion de signes et de mystères, une religion qui garde aussi de son origine sectaire une dimension ésotérique. Mais elle est si chargée de signes cachés, ses textes sont si obscurs, qu’il est toujours possible d’en saisir un – signe ou texte –, de le tordre un peu, et de lui faire dire n’importe quoi ; et sans que ce n’importe quoi cesse, dans le même temps, d’être passionnant. Car la religion de Rome est d’origine judaïque, et les religions du livre sont bien celles du discours, en fait du bavardage, osons dire une religion logorrhéique. Et si je l’aime tant, cette religion dans laquelle je suis né, moi qui milite pour une laïcité radicale, c’est bien parce qu’elle toujours délirante. Lisez Paul, relisez Augustin, allez habiter le temps d’un livre chez Malebranche, l’atmosphère est démente et toujours magnifique ; et d’autant plus que leurs constructions intellectuelles défient la logique comme la cathédrale de Gaudi les lois de la gravité. C’est aussi pourquoi j‘aime tant écouter les clercs, surtout les plus « allumés du bocal » comme aurait dit Céline. C’est beau, j’en pleurerais, et cela me renvoie à ma jeunesse et à mes extases d’enfant de chœur. J’avais alors une douzaine d’années et j’attendais déjà une Épiphanie qui n’est pas advenue. Au début du siècle dernier (1902), Alfred Loisy remarquait que « Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Église qui est venue ». Pour ma part, j’attendais une transformation de mon être par la foi, et c’est la puberté qui est venue, avec ses élévations plus matérielles que spirituelles.

 

Revenons aux symboles et à Noël qui reste la grande fête de la résurrection. Et on peut regretter que la Passion ne soit pas intervenue plus tard au calendrier, en rappelant que si « La religion est le rapport que l’homme entretient avec sa propre essence », toute symbolique religieuse fait écho, en tentant de la transcender, c’est-dire de s’en affranchir, à une anthropologie, et plus largement à des conditions naturelles, ou de nature. Noël est d’abord le recyclage de « sol invictus », la fête du retour du soleil, du solstice d’hiver. À cette date, le combat cosmologique du bien et du mal, du jour et de la nuit, bascule. Alors que jusqu’à cette date le jour diminuait quotidiennement, le bien perdait du terrain, ses lignes de défense enfoncées régulièrement ; dès lors le bien relève la tête, le jour repart à l’assaut de la nuit pour reprendre progressivement le terrain perdu. Et c’est à ce moment où chacun pouvait craindre la défaite définitive de la vie, qu’elle repart au combat. Noël est pour moi cette fête du relèvement après la chute, de la résurrection du crucifié, plus encore que celle de sa naissance ; et on voit bien dans cette incohérence rituelle tout l’artifice liturgique : pour effacer une fête païenne de la résurrection, on lui substitue une fête de la nativité. Pourtant, cette image de l’homme humilié, martyrisé, assassiné, crucifié qui renait pour rentrer dans sa gloire est d’une force extraordinaire et aurait mieux trouvé sa place en concordance astronomique. Et c’est bien le mythe de sol invictus que l’on joue, l’universalisation d’une histoire « humaine trop humaine », pour reprendre la formule nietzschéenne.

Évidemment, Pâques ne viendra qu’en avril pour que la victoire du soleil, de la vie, du dieu des hommes s’impose à tous. Cette histoire est terriblement humaine : érection, chute et résurrection, et l’homme ne peut s’affranchir de la nature. Et c’est pourquoi toutes les religions sont paradoxales. Elles prétendent nous parler de Dieu, elles ne nous parlent que de nous. Feuerbach que je viens de citer supra le dit ainsi : « Le mystère de la théologie n’est autre que l’anthropologie ».

 

Je termine ce propos d’un jour particulier en distinguant ce que je nomme la dimension tragique du paganisme et l’illusion religieuse. Les esprits tragiques, les mécréants, ceux qui confessent la gravité du monde avec les frères de Sisyphe savent qu’après la montée au sommet, les choses retombent nécessairement, qu’après la jeunesse vient fatalement la vieillesse puis la mort ; les religieux, ceux qui font fi de la gravité et lévitent spirituellement, les croyants, s’accrochent à cette idée magique, belle comme un mensonge, qu’après la chute, il reste toujours possible de s’en relever, de se racheter, et qu’existait quelque part un être, en l’occurrence humain, venu pour nous ; et que par lui nous serions sauvés, c’est-à-dire ressuscités, comme lui le fut. Cet espoir d’être un jour relevé, de pouvoir défier les lois de la gravité, je veux dire pouvoir sortir de notre crasse pour revêtir la tunique immaculée et être appelé à renaitre glorieux me fait toujours pleurer. Précisément à Noël.

Décadence

Dans un recueil de textes déjà anciens : « Un candide à sa fenêtre », Régis Debray nous dit que « L’obscurantisme, aujourd’hui, a deux versants : le juridisme et l’économisme. Il fait bon marché de tout ce qui résiste à la mise à plat uniformisante du marché et du règlement. Soit les deux superstitions dont l’Europe a fait sa religion officielle ». Comment ne pas souscrire à cette analyse et contester ce vaste mouvement d’uniformisation, d’appauvrissement et de déshumanisation du monde ? Comment nier la prégnance de cette idéologie de l’uniforme, ou ne pas être effrayé de cette construction d’un monde « totalisant » – pour reprendre cette formule d’Edgar Morin qui parlait dans la même logique de la technobureaucratie contemporaine ? Idéologie que moi, outrancier décomplexé et prompt au raccourci, je nomme totalitaire. Car il s’agit bien, d’une manière insidieuse, subreptice, de nous empêcher d’être ce que l’on est, de vivre suivant notre choix ou notre goût. Et cette façon de nous empêcher de penser – par nous-mêmes – de décider – pour nous-mêmes –, d’inventer nos vies, parfois simplement de faire vivre des traditions auxquelles nous restons attachés ; cette façon de refuser toute hétérodoxie, cette stratégie d’installer partout une police de la morale, un gardien du politiquement correct, est bien d’essence totalitaire et nous renvoie aux pires cauchemars orwelliens. Et je ne parlerai pas aujourd’hui de l’écriture inclusive, autre folie du temps…

 

L’occident a raté son rendez-vous avec l’histoire, le rendez-vous de la libération des peuples, et la démocratie qu’elle a promue est non seulement peu démocratique, mais chaque jour l’est moins. Nous sommes empreints d’idéologies d’essence totalitaire, c’est-à-dire, liberticides, pour ne pas dire religieuses, et, en élargissant un peu le propos de Debray, je voulais dénoncer – quitte à m’y prendre en plusieurs fois – ces trois idéologies qui peuvent constituer un autre tripalium civilisationnel : l’humanisme, le juridisme et l’économisme.

Mais préalablement, car la chose, comme Brel le chanta jadis, « me gonfle un peu mes vieilles roubignoles » je veux dénoncer aussi le jeunisme, autre idéologie du Marché à laquelle nous devrions nous plier pour ressembler à cette image que la pub nous renvoi du parfait consommateur : un post adolescent urbain à l’allure rebelle, mais au fond docile comme un caniche, habillé de couleurs vives, et qui saute comme un cabri en criant « Houpi ! Houpi ! Elle est pas belle la vie ? » ; et bankable ; évidemment ! Et ce jeunisme sociétal se décline de plusieurs façons également mortifères. Citons la religion de la vitesse, le goût du gaspillage, le culte du puéril inconsistant et irresponsable. On a le choix…

Notre civilisation est sénile, nos idées sont vieilles comme le monde ; tout cela se meurt. Onfray ose parler de décadence, mais Nietzsche, visionnaire et prophète, avait bien senti la chose dès la toute fin du XIXe. Et dans sa folie lumineuse, il avait daté ce que j’appelle moi l’équinoxe du progrès au mois de septembre 1888 – on peut relire l’Antéchrist. Mais le Marché continue dans sa com à nous mettre en scène comme des gamins qui n’ont d’autre ambition que de consommer leur argent de poche, et que l’on peut faire rire ou pleurer par quelques artifices de communication : « Que d’émotion, que d’émotion ! ». Et les politiques sont ravis d’en rajouter, ravis de nous transformer en enfants pour pouvoir nous traiter comme tels : nous moucher, nous torcher et nous taper sur les doigts : « c’est pas bien de faire du vélo sans casque ! tu pourrais te faire bobo ! ». En fait, ils laissent l’administration le faire, acceptant d’être tenu en tenaille entre le Marché et la Bureaucratie, deux matrices qui ne savent que réifier le monde, le mettre en chiffres, en catégories. Où l’on voit qu’il faudrait revenir à cette distinction des registres. Le Marché fait du business, quelle qu’en soit l’exorbitance des coûts environnementaux ; la Bureaucratie produit de la norme et ignore, par nature, l’humain, ce que Debray appelle ici « ce qui résiste à la mise à plat uniformisante du règlement » et ce qu’il nomme ailleurs « les fonds de cuve » ; et c’est pourquoi nous avons besoin de Politiques qui s’intéressent peu à l‘administratif, la gestion domestique, pour s’occuper de l’humain, son présent et son avenir. C’est dire que nous avons besoin de dirigeants qui n’ont surtout pas fait l’ENA ou Sciences Po.

 

Remarquons que dans certaines sociétés où les valeurs ne sont pas forcément celles du Marché, c’est-à-dire indexées sur le dollar, la maturité, voire le grand âge, associé à la sagesse, est une valeur en soi. Et l’on respecte les vieux. Ici, c’est l’inverse ; ce fut la jeunesse qui a eu de la valeur, aujourd’hui c’est la puérilité. Nous sommes invités à faire station à l’âge de 13 ans, surtout mentalement ; à zapper notre vie, à faire n’importe quoi, surtout n’importe quoi ; puis à accepter d’être punis et renvoyés dans notre chambre à jouer avec les gadgets que le Marché nous offre – pardon, nous vend. Il faut rester jeune, toujours, et dans ce même temps éternellement court, sans qu’il y ait le moindre paradoxe à vivre vite, il faut non seulement rester dans le mouvement et le bruit, mais nous précipiter toujours devant, vers le mur et la mort. Il faut tout consommer, dans l’urgence, jouir dans un spasme, et courir, toujours courir. L’image qui s’impose est celle de James Dean dans « la fureur de vivre ». Je trouve d’ailleurs le titre original plus intéressant, plus juste : « Rebel without a cause » ; adolescent travaillé par ses problèmes existentiels, pour ne pas dire hormonaux, et qui devient un rebelle de pellicule ou de magazine, un personnage conceptuel, un produit qui peut être utilisé pour vendre d’autres produits : des tee-shirts, des placements bancaires pour les djeunes, ou bien l’american way of life. Et ce goût du gaspillage, cette nécessité de se goinfrer, d’adorer aujourd’hui ce que l’on détestera demain, de gober, gober encore, puis vomir, pour pouvoir à nouveau, jusqu’au dégout, bâfrer encore, se goinfrer, se vautrer, consommer est bien dans l’air du temps. Mais de quoi s’agit-il, si ce n’est d’une impérieuse nécessité de tuer le désir ? Un désir qui se dissout dans la jouissance. Du moins une forme de jouissance, mais n’est-ce pas ce que l’on appelle être décadent ?