Archives de l’auteur : Pascal MOUNIER

Le candidat qui pose et le président qui fait

Hier, il fallait entendre le candidat Hollande défendre avec brio et la démocratie et la république pour mesurer tout l’artifice des élections dans un système présidentiel hyper médiatisé. Et cet écart infranchissable entre le candidat qui parle et le président qui fait apparait avec une clarté aveuglante quand les candidats que les médias ont choisis ont tous deux exercé les fonctions de chef d’État, donc de gouvernement, et se sont donc découverts dans l’exercice du pouvoir.

L’injonction républicaine va donc nous conduire à retenir, au terme d’un processus qui n’est qu’un jeu de dupes, puis à subir un chef qui ne sera qu’un chef de clan ; et cela après avoir entendu des candidats dont les propos n’engagent ni n’obligent le président futur : le candidat aura dit ce qu’il doit, enfin ce qu’il pense que ceux de son camp, d’abord, puis les électeurs, veulent entendre, il aura pris la pose ; le président, lui, fera ce qu’il a déjà fait, mais comment pourrait-il en être autrement quand le système est construit sur l’irresponsabilité politique ?

Le candidat vainqueur – et les deux principaux impétrants sont curieusement dans la même position – se sera posé comme gardien de la démocratie, et il en violera l’esprit comme il l’a déjà fait, et ceci avec un mélange de désinvolture et de mauvaise foi. On appelle cela faire de la politique. À chacun son job : le candidat fait de la communication, c’est-à-dire crée un climat ; le président, demain, fera de la politique, et travaillera aux affaires des siens, aux intérêts de ses amis et de ses commanditaires. Ce processus est bien connu dans le monde des affaires : en amont, le vendeur qui peut se permettre de dire n’importe quoi – déclarer de manière explicite que l’ennemi c’est la finance –, puis en aval, une fois que le client a signé et que le vendeur s’est échappé, la livraison d’un produit décevant ; et les yeux pour pleurer sur notre naïveté.

Le problème intégriste – suite

Peut-on refonder notre communauté nationale ?

Quand un pays n’a qu’une religion, ladite religion est toujours facteur de cohésion. Et c’est pourquoi Voltaire écrivait : « Partout où il y a une société établie, une religion est nécessaire ; les lois veillent sur les crimes connus, et la religion sur les crimes secrets ». Mais dès qu’il y a deux religions, c’est facteur de division ; dans tous les cas. Et j’invite chacun à méditer cette vérité première. Le catholicisme a fortement contribué à la construction de la nation française, comme l’islam ailleurs ; et l’oublier, c’est nier la réalité, autrement dit, faire de la politique. Mais ces temps ont changé, sans retour possible en arrière, et nous devons prendre garde à ce qui se construit sous nos yeux : deux communautés, deux nations sur un territoire.

Rousseau nous dit deux choses essentielles. Première leçon : « Partout où l’intolérance théologique est admise, il est impossible qu’elle n’ait pas quelque effet civil ; et sitôt qu’elle en a, le Souverain n’est plus Souverain, même au temporel ; dès lors les Prêtres sont les vrais maîtres ; les Rois ne sont que leurs officiers ». Je n’ai rien à rajouter à ce premier point.

Seconde leçon : « Maintenant qu’il n’y a plus et qu’il ne peut plus y avoir de Religion nationale exclusive, on doit tolérer toutes celles qui tolèrent les autres, autant que leurs dogmes n’ont rien de contraire aux devoirs du Citoyen ». C’est une parole de raison qui nous rappelle à la hiérarchie des normes. Peut-on s’en tenir à cette pétition de principe ?

Je pense que nous pouvons encore travailler au sauvetage de la cohésion nationale en refondant la laïcité, c’est-à-dire en l’occurence la république, et j’avoue d’ailleurs ne pas voir d’autre voie.

Car la laïcité ne peut plus se réduire à la neutralité de l’État. Il faut aujourd’hui reléguer les religions dans les sphères privées des consciences, et dans les espaces publics consacrés. L’État ne peut plus tolérer le fait religieux dans l’espace public ouvert. Il faut donc consacrer le droit à la croyance et à la mécréance, garantir le droit de chacun à adhérer à une religion, permettre et protéger la pratique religieuse. Sans doute ! Mais j’y pose deux limites : la pratique ne peut s’organiser dans l’espace public ouvert que de manière dérogatoire et spécifiquement autorisée (processions, et autres rassemblements…) ; le prosélytisme et l’expression de la foi doivent être interdits dans l’espace public ouvert. Et je distingue là, l’espace public ouvert, et les espaces « spatiotemporels » publics consacrés : un lieu de culte pendant le culte, un journal confessionnel, un site internet, une émission de radio ou de télévision confessionnelle, etc.

Je mesure toute la radicalité de cette proposition, mais elle répond à une autre radicalité, celle du terrorisme religieux. Si l’on n’en vient pas à cette extrémité, alors, jamais nous ne retrouverons de cohésion nationale. Et je conclus en revenant sur mon propos précédent, et ma dénonciation de DAESH, comme bras armé du salafisme ; L’Arabie saoudite avec l’aide des États-Unis a engendré DAESH pour promouvoir son idéologie, et j’entends bien qu’on ne saurait réduire l’islam au salafisme, ou l’oumma aux sunnites.

Le salafisme nous fait la guerre, et nous fait une guerre sale. Le royaume saoudien qui a financé (partiellement) la construction de 8 mosquées en France paye aussi tous les mois le salaire de 14 imans prêchant en France[1]. L’État français ferme les yeux, l’Assemblée nationale censée constituer la représentation nationale se tait, et les autorités musulmanes du pays si prompt à nous expliquer que l’islman n’a rien à voir avec le salafisme regardent ailleurs.

[1]. Je trouve cette info en page 3 de l’Echos du 2 août.

Le problème intégriste

Même en vacances, il est bien difficile d’échapper à l’actualité, et si je ne souhaite pas réagir, toujours, et à chaud, ne pas évoquer le terrorisme islamiste laisserait penser que je suis indifférent à certains drames qui pourtant me touchent et m’effrayent.

Comment ne pas s’interroger sur les raisons qui conduisent un jeune Français – et qu’importe qu’il s’agisse, dans une autre occasion,  d’un Tunisien – à égorger un homme inoffensif, âgé, qui professe, quoi qu’on en pense, l’amour du prochain ? Nous allons vaincre DAESH, évidemment, même si cela nous prend du temps et coûte un certain prix, mais je vois bien que ce ne sera pas la fin de ces tueries sordides. Car notre société continuera à fabriquer des meurtriers suicidaires qui n’aspirent qu’au carnage, si possible médiatisé. Et nous sommes, par le cinéma et la télévision, si gavés de violence, que seule une surenchère macabre peut répondre à ce besoin d’exister dans l’espace public médiatisé. La fin de DAESH ne marquera pas la fin d’une idéologie mortifère – je veux parler du salafisme – et ne règlera donc pas grand-chose, quoi qu’en disent nos hommes politiques qui s’agitent. Mais le pouvoir politique, incapable d’endiguer le phénomène, et qui surtout ne souhaite rien remettre en cause, n’a de son point de vue aucun intérêt à organiser un débat public sur ce phénomène. En premier lieu, parce que l’Arabie Saoudite, qui dépense ses pétrodollars à promouvoir le salafisme, est un allié des États-Unis et de la France. En second lieu, parce que les tenants du Système ont tout à perdre à sa remise en question. Et, au prétexte de défendre notre modèle et nos valeurs, notre système politique cherche donc à  se conserver, donc à se maintenir en l’état. Rappeler nos valeurs, c’est clore un débat, avant même qu’il n’ait pu s’engager.

S’agissant de ces jeunes terroristes, on pourrait pourtant s’interroger sur ce sentiment de relégation, à dimension existentielle qui, faute de la moindre perspective matérielle ou spirituelle, ne peut trouver aucun apaisement dans un monde qui n’est fait ni par eux ni pour eux, et qui ne leur offre pas d’autre perspective que de rester en marge, ou de s’engager dans des causes folles ; un monde gouverné, et par une classe politique et par des religions au service du marché, et toutes deux disqualifiées. Comme disaient les punks dans les années soixante-dix « No futur » ; mais remarquons une chose : la musique, et plus largement la culture, fut leur exutoire, et la société de consommation a réussi à les récupérer, « la culture se nourrissant de ses fèces ».

Et ce sentiment de relégation, cette désespérance, est instrumentalisé à des fins politiques, par des groupes dont le seul but est de prendre le pouvoir. Et de cette désespérance à l’exaltation criminelle, il n’y a qu’un pas, le saut dans la radicalité.

Évidemment, ces terroristes sont des gens fragilisés, plus sensibles que d’autres à une certaine rhétorique, et parfois ce sont déjà des délinquants, voire des individus au profil psychologique particulier. Sans doute, mais cela ne change rien à l’analyse que je peux en faire. En d’autres temps, des chrétiens s’offraient aux lions, béatement. Gloser sur leur profil psychologique, considérer que tout anachorète est un déséquilibré, que Paul de Tarse était un psychopathe, nous éloigneraient des questions de fond.

Face à une telle situation, que peut-on faire ?

Il serait prétentieux de le dire sur le registre du « Y-a-qu’à », mais chaque citoyen a néanmoins le devoir de donner son point de vue, d’apporter sa contribution à cette réflexion.

Pour ma part, je pense qu’il nous faut reconstruire un système politique, c’est-à-dire un mode de fonctionnement collectif et refonder notre communauté nationale.

Refonder un mode de fonctionnement, c’est refonder, non pas « la » politique, mais « le » politique. Il s’agit d’inverser les perspectives. Si l’on veut que ce mode de fonctionnement soit inclusif, il faut que l’homme ne soit plus l’instrument du marché, mais que le marché soit celui de l’homme. Le business ne peut pas tout justifier, et la morale ne peut céder devant le marché, quoi qu’en pensent les néolibéraux.

Pour ce qui est de la refondation de notre communauté nationale…

Le refus d’intégration britannique

Passée l’insupportable propagande médiatique, puis la sidération du Brexit qu’elle n’a pu éviter, puis-je, au moment où la presse annonce qu’un ancien président de la commission européenne doit être recruté par une grande banque d’affaires, évoquer et la situation nouvelle créée en Europe et mon euroscepticisme ?

Tout d’abord, je ne cesse de répéter que le Royaume-Uni ne quitte pas l’Europe, faute de pouvoir rompre des attaches physiques et rejeter vers le grand large des terres si proches du continent. Jersey est à 30 km de la côte française et Londres à 2H30 de Paris. Et puis, les Britanniques ne vont pas perdre l’Euro, qu’ils n’utilisent pas, ne sortiront pas de Schengen, dont ils ne sont pas. Et puis, on peut imaginer qu’ils négocient de rester dans le Marché Unique. Ainsi, s’ils y arrivent, ils conserveront tous les avantages de l’UE en cultivant leur indépendance et préservant un peu de leur liberté. Alors quoi ? So what ?

A quoi nos amis britanniques auront-ils renoncé ? A participer au « projet européen », c’est-à-dire à la construction politique d’une entité supranationale européenne intégrée. Mais ce projet d’intégration fait-il encore sens ?

Je ne le pense pas, ou du moins, je n’y crois plus. Cette idée ne verra pas le jour, et est dorénavant morte. Et le dire aussi carrément, c’est aussi s’en libérer ; et s’en libérer, c’est débarrasser son esprit d’une idée « encombrante », obscurcissante et mieux voir ce qu’elle pouvait avoir d’irréaliste.

L’Europe a de nombreuses dimensions : géographique, économique, politique, culturelle, sociale, ethnique…

Géographiquement, son identité est une donnée naturelle et, sauf à combler le Channel ou à décoller les terres britanniques de leur socle minéral, les choses resteront en l’État, les iles britanniques amarrées au continent par un tunnel, comme un grand bateau tenu à quai par un « bout ».  L’Europe économique, elle, est faite, et c’est une réussite, au moins pour les plus riches[1] : Marché Commun depuis 1957, puis Marché Unique. Rien ne dit que la Grande-Bretagne quittera nécessairement ce grand Marché. Et l’Europe politique ? J’y reviendrai en conclusion. L’Europe culturelle existe, ancrée dans une longue histoire « européenne » que l’Angleterre, comme l’Irlande, L’Écosse ou le Pays de galle, ou d’autres nations ont faite. Et c’est une dimension structurante de notre occident. Nos modes de consommation sont de plus en plus américanisés ; nous parlons anglais, aimons la pop anglaise, passons nos vacances dans le Kent ou le Sussex et quand nous traversons la Manche, nous croisons les Britanniques qui descendent sur Quiberon ou vers le Périgord ou la Provence. Et la création de l’UE n’y a rien fait, et le Brexit n’y changera rien. Quant à l’Europe des imaginaires, comment imaginer que les Corses, Bretons, Catalans, Écossais, abandonnent leurs esprits nationaux pour se fonder dans une Union européenne qui n’est qu’un État bruxellois technobureaucratique, sans âme et dénué de toute consistance ?

Reste donc l’Europe politique ? Elle n’existe pas et n’existera pas, car toutes ses nations ne partagent pas les mêmes valeurs ; et ce point est rédhibitoire. Et je trouve symbolique que ce soit la nation qui inventa la démocratie occidentale qui quitte maintenant ce projet si mal engagé. Je pourrai trouver cent raisons pour montrer l’incohérence du projet d’intégration européenne. Je n’en prendrais qu’un, peut-être deux. Je note, par exemple, que le Premier ministre slovaque déclarait il y a quelques semaines que la Slovaquie n’accepterait que des migrants chrétiens et refuserait l’entrée de tout migrant musulman sur son territoire – partie du territoire d’une UE dont l’une des règles est la libre circulation sur son territoire de ses ressortissants. Dans le même temps, le processus d’entrée dans l’UE de la Turquie – qui compte 70 millions de musulmans – se poursuit. Tout cela n’a aucun sens. Ne parlons donc pas de l’absence de démocratie dans les structures politiques de l’UE. L’UE, avec ce que l’on appelait au XVIIIe la Nouvelle Europe est la pointe avancée d’un occident qui prétend défendre deux valeurs premières : les droits humains et la démocratie. Si les Anglais tiennent à leur démocratie, il est cohérent qu’ils quittent l’UE, quitte à en payer un prix que personne aujourd’hui n’est encore capable d’appréhender. Reste l’affolement des marchés qui doutent et que ces questions de liberté, d’indépendance, de valeurs humaines, de transcendante n’effleurent pas. Le Marché n’a pas d’âme, donc pas d’état d’âme.

[1]. Les pauvres, on s’en fout. Ils sont invités à rester dans les marges, à se taire et à se faire oublier. On les sortira les jours de fête, ou d’élection, pour qu’ils agitent leurs petits drapeaux en regardant passer la caravane bruyante et chamarrée, et on leur jettera des gadgets et des confettis.

Meurtre d’un coupe de fonctionnaires de police

Passé la sidération, je voulais dire…

L’intégrisme religieux est criminel, partout et toujours. Il nous faut donc être vigilants, non pas vis-à-vis de la foi en Dieu, évidemment respectable, mais vis-à-vis du phénomène religieux, et de son emprise sur les hommes ; car le fonds de commerce des religions, c’est toujours la peur – et pas seulement de devoir un jour mourir –, l’incompréhension face à la douleur, et ce besoin de transcendance, proprement anthropologique.

 

Deux fonctionnaires de police ont donc été assassinés par un musulman pratiquant, dont on ne peut douter de la foi, et qui a revendiqué son acte au nom de ce qu’il croyait être le bien ou la volonté de Dieu. On a retrouvé son Coran, dans sa voiture. Pourquoi devrais-je douter de sa foi ?  Pourquoi devrais-je douter qu’il ne fût un lecteur assidu du livre reprenant le message transmis par l’ange Gabriel et le Prophète ? Un homme qui offre sa vie est en général sincère.

Il faut dire et accepter d’entendre que ce type de radicalité assumée jusqu’à la folie meurtrière est une production religieuse, en l’occurrence de l’Islam. Chaque religion pousse l’exigence d’orthodoxie jusqu’à la déraison. Car « chaque orthodoxie a pour opinion qu’elle est la seule bonne et la seule vraie. On n’a presque pas vu d’églises pour lesquelles l’intolérance, ainsi entendue, n’ait été un principe fondamental et une condition d’existence »[1].

Les musulmans français qui, pour l’immense majorité d’entre eux, ne demandent qu’à cultiver les valeurs de l’islam et à vivre tranquillement leur foi, ont beau jeu de déclarer que « ces gens volent leur religion »[2]. Ce crime est bien, en l’occurrence, une sécrétion de leur religion, qui ne peut évidemment être réduite à cela. Évidemment, ce n’est pas la meilleure possible, et l’islam a aussi ses lumières, et a su produire, en d’autres temps, une civilisation aujourd’hui disparue, auprès de laquelle notre occidentalité faisait pâle figure.

Toute religion a deux visages, l’un lumineux comme un soleil, cristallin comme une source de vie, l’autre noir et épais comme la nuit ; sans doute parce que la religion est le cadre symbolique d’une dialectique existentielle et essentielle, ou, pour le dire avec les mots de Feurerbach, parce que Dieu est une tentative d’objectivation de l’essence de l’homme : « L’être absolu, le Dieu de l’homme est sa propre essence »[3].

Les musulmans ne peuvent donc se considérer comme abusés, dépossédés par DAECH qui ne fait qu’interpréter un texte écrit pour l’être. Les islamistes « se contentent » d’utiliser ce que le Coran leur offre, sans trahir le texte, mais en privilégiant une lecture parmi d’autres possibles, et sans que les exégètes puissent objectiver une interprétation plus vraie qu’une autre. Car toute religion est essentiellement une interprétation, car ce n’est « que » le produit d’une révélation, qui est, elle-même, le produit subjectif de l’interprétation d’une vérité.

Terminons en disant, pour éviter tout malentendu, que les musulmans ne sont pas plus responsables, individuellement, de l’Islam, que les chrétiens du christianisme, ni des actes faits au nom de leur religion, ni des propos de leurs clercs.

[1]. E. Bournouf – La science des religions

[2]. Entendu à la télé ce matin

[3]. « L’essence du christianisme »