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L’humanisme, idéologie mortifère

On rapporte que, pendant que ce monstre d’acier prétendument insubmersible sombrait inexorablement dans les eaux noires et froides de l’atlantique nord, l’orchestre du Titanic jouait sur le pont. Belle métaphore d’une décadence mainte fois commentée mais qui semble insurmontable, autrement dit « naturelle ». Notre humanité est condamnée : elle se suicide gentiment avec toute l’inconscience ou la folie dont les hommes sont capables.

Je lis dans mon quotidien[1], « Menace planétaire sur la faune sauvage : De 15 % à 37 % des espèces pourraient disparaître d’ici à 2050 »[2]. Faut-il rappeler que 26 000 espèces disparaissent chaque année de la planète, ou que 25 % des mammifères sont menacés d’extinction dans un futur proche ? Et le journaliste met en avance deux causes principales : « le braconnage et la pression démographique » ; et il rajoute : « La vie animale est sous pression face à l’expansion humaine ». Comme l’écrivait Nietzsche, la terre a une maladie de peau et cette maladie s’appelle l’homme[3] – lui, habituellement prodigue en outrances, aurait pu parler de gale.

Dans le même temps, je lis cette déclaration d’Erdogan, nouveau calife des musulmans turcs : « Aucune famille musulmane ne peut accepter la contraception » – remarquons qu’il n’a pas dit : aucune famille turque. Il s’inscrit donc, en s’adressant ainsi à l’oumma, dans un cadre religieux ; et il rajoute : « Je le dis clairement […] Nous allons accroitre notre descendance ».  Mais le pape ne déclarait-il pas, dans une récente encyclique dont j’avais chroniqué la parution en décembre 2015 : « la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire »[4], ou ne rappelait-il pas encore : « croissez et multipliez »[5] ?

Où trouver les mots pour le crier assez fort à ces idéologues fous : l’homme a bousillé la planète ; et la fin de la faune et de la flore sera notre fin. Et les religions du livre, dont Nietzsche – oui, encore –  disait dans l’Antéchrist qu’elles promeuvent : « le refus du vouloir-vivre et le choix du vouloir-mourir », portent cette responsabilité fatale. D’ailleurs le philosophe allemand condamnait justement cette philosophie religieuse comme nihiliste.

Nous allons à notre perte, ce qui n’est peut-être pas si grave, mais nous aurons d’abord éteint la vie sur notre planète ; comme une bougie soufflée qui laisse place à la nuit. Mais d’ici là, nous pouvons encore danser avec l’orchestre ou jouer, inconscients, et nous griser de notre suffisance.

[1]. Les Echos du 31 mai.

[2]. Voir ma chronique du 9 mars 2014 sur l’abattage des éléphants d’Afrique.

[3].  Citons Zarathoustra : « La terre, dit-il, a une peau ; et cette peau a des maladies. L’une de ces maladies, par exemple, s’appelle « homme ».

[4]. Voir le chapitre 1-51 de l’encyclique « Laudato si’ »

[5]. En écho à Genèse 1-28.

Suicide sur le net

Ce mardi, en Région Parisienne, une jeune fille de 19 ans s’est suicidée, nous rappelant un drame malheureusement quotidien – en moyenne, 2 à 3 jeunes se suicident chaque jour en France. Mais si beaucoup d’entre nous s’en sont émus, c’est que la victime a mis en scène son acte désespéré sur Périscope. Elle en a d’abord expliqué la cause en accusant son ex-petit ami de l’avoir trahie, puis s’est jetée sous les roues du RER. Elle n’a pu être sauvée.

Ce qui s’est passé ainsi, en direct sur le net, va donc inéluctablement se reproduire. On sait que nombre de suicidés laissent une lettre, une explication sous une forme ou une autre, car le suicide est toujours, sauf rares exceptions, un acte social, une façon désespérée de communiquer avec les autres. Se suicider, ce n‘est pas simplement refuser de continuer à vivre, c’est quitter la-vie-que-la-vie-nous-fait ; une vie qui n‘est pas à la hauteur de la vie. Et ce divorce, si radical – que l’on se jette sous un train, ou bien que l’on s’immole par le feu –, consomme la rupture de l’être avec son environnement, essentiellement social : un proche qui a trahi, une famille qui ne comprend pas, une société désespérante, un régime politique honni. C’est de ce point de vue un règlement de compte, un solde-pour-tout-compte non négocié, jeté comme une pierre noire à la face du monde. Le suicidé sort en claquant la porte.

Pour les stoïciens, le suicide était toute autre chose : un acte philosophique révélateur de l’orgueil des sectateurs du portique, l’expression d’un thymos assumé. Le devoir imposait de quitter la pièce enfumée, plutôt que de se satisfaire d’une insuffisance d’air pur[1] et l’on sortait sans éclat. En l’occurrence, il ne s’agit pas de cela, et je ne confondrai pas un acte de désespoir avec l’expression d’une pure vertu.

Internet est devenu en très peu de temps un nouveau plan de réalité. En mesure-t-on les conséquences ?

Traditionnellement, notre appréhension du monde était structurée par la dualité surface étendue – surface pensante, ou corps – esprit, et notre réalité immatérielle s’est progressivement constituée, enrichie, au point de constituer un monde en soi, ou du moins une dimension nouvelle du monde qui a semblé devoir constituer, pour l’homme, paradoxalement, son cadre d’existence naturel[2]. Aujourd’hui, un nouveau plan constitué par la toile semble se construire, une nouvelle réalité émerger, un nouvel espace de liberté s’offrir à l’humanité. Les hommes y vivent déjà : ils y naissent de plus en plus jeunes ; aujourd’hui, ils y meurent. Demain, sur la toile, grâce à Périscope ou à d’autres applications, nous y naitrons en direct, et l’expulsion utérine créera, avant même tout enregistrement à l’état-civil, un compte Facebook, une recherche d’amis, la réception de sollicitations commerciales, et je ne doute pas qu’après la mort biologique des individus qui ne seront devenus que les pauvres reflets de leur avatar électronique, ceux-ci continuent à vivre, éternellement jeunes sur la toile.  L’éternité sera alors réalisée ; toute notre vie présente dans le présent d’une connexion sempiternellement rafraichie.

[1]. Epictète utilisait cette image : « Rien n’est difficile dans la vie. Quand tu le veux, tu sors et tu n’es plus gêné par la fumée. Pourquoi donc te tourmenter ? » Entretien Livre IV-X-27,28. Marc Aurèle, rappelle d’ailleurs cette formule : « De la fumée ! Je m’en vais »  (Livre V 29)

[2]. Avant l’apparition de l’homme sur terre, avant que la première pensée ne soit produite (je sais bien que cette présentation est toute théorique), bien avant que le langage ne se structure, l’univers se réduisait à sa dimension matérielle.

Nuit debout contre Black Bloc

Nuit debout veille toujours ; les syndicats défilent contre la loi travail ; en marge, les Black Blocs cassent et font peur. Les images se mélangent, se percutent, se répondent et créent un climat que les médias façonnent : terrorisme, violences urbaines, état d’urgence ; rejet de la classe politique pour les uns, haine de l’État et goût de la violence pour les autres. Tout craque et nul ne sait quand les choses rentreront, comme chaque fois, dans l’ordre bourgeois, ou si tout peut basculer vers le meilleur ou bien le pire. Mais une chose est évidente à tout observateur honnête : la situation est explosive et l’État est débordé. Mais plus grave encore, le système qui nous gouverne n’a plus rien de démocratique et apparait comme tel : le roi est nu.

Trois mouvements, donc, et trois réponses différentes à la faillite du modèle de démocratie occidentale, mais aussi un fragile espoir et deux impasses.

Chacun peut mesurer tous les jours la faillite de notre système : il n’a plus prise sur la réalité et est incapable de produire le moindre progrès social. Ce n’est plus qu’une machine à percevoir des taxes et à redistribuer des rentes et à maintenir un ordre liberticide qui préserve les intérêts des plus puissants. Notre système politique agonise, mais nous avons tous connu de vieilles personnes qui n’en finissaient pas de mourir, épuisés de la vie, incapable de tenir debout, inapte à produire quoi que soit d’utile pour eux ou pour les autres. L’agonie du système politique occidental – car le problème n’est pas hexagonal, ni même européen – sera longue, mais son impuissance à répondre aux besoins de peuples de mieux en mieux éduqués, mais mal élevés, exigeants au-delà du raisonnable, le condamne à terme, et toute démonstration de force, toute posture martiale de ses dirigeants, tout excès d’autoritarisme démontre son manque d’autorité et sa grande faiblesse. Cela prendra du temps, mais le système tombera faute d’être en capacité de se réformer.

Car il faudrait, non pas faire une révolution qui ne ferait que faire passer le pouvoir de la main droite à la main gauche, c’est-à-dire qui ne changerait rien aux rapports dominants dominés, mais une grande réforme, au sens religieux du terme.

Tout doit être réformé.

Et en premier lieu les institutions. Il faut plus de démocratie, plus de laïcité, plus de liberté, plus de justice. La classe politique doit donc rendre le pouvoir aux citoyens, toute verticalité être exclue des rapports sociaux, l’État être mis au service des gens, et la justice sociale réinterrogée : tout un programme constitutionnel…

Mais il faut aussi promouvoir une grande réforme fiscale, car beaucoup passe par là : nouvelle fiscalité des revenus, du capital, de la consommation ; pour plus de simplicité, plus de lisibilité, plus d’efficacité, plus de justice, car on ne peut accepter que les écarts de salaire se creusent autant, que les riches soient toujours plus riches au détriment des plus pauvres et des classes moyennes.

Et réformer l’économie et le système bancaire à défaut de pouvoir renoncer au capitalisme. Nous devons consommer différemment, et nous affranchir autant que faire ce peu du Marché[1]. Et, bien évidemment, réformer l’éducation et la formation. Et tant de choses encore.

Nous devons changer de cadre de référence, et toute réforme qui ne serait pas paradigmatique ne changerait, au bout du compte, rien.

Est-ce possible au sein de l’U.E. ? Il appartient à chacun de répondre à cette question, mais poser la question n’est-il pas y répondre ?

Nuit debout, front syndical, Black Blocs : trois mouvements, trois réponses. Et s’il faut soutenir Nuit debout – au moins jusqu’à la grande déception que l’on craint –, c’est bien que les deux autres sont des impasses. Les syndicats ne changeront pas le système, car ils font partie de l’appareil d’État et forment le premier obstacle à toute vraie réforme d’un système jacobin où l’État se pose comme seul médiateur entre les gens, et fait tout pour que tout dialogue social passe par lui, lui seul fixant les règles, le cadre, les conditions du dialogue et la teneur de ses conclusions. Quant aux anarchistes de Black Bloc, ils ont choisi la violence qui ne peut être qu’une impasse, et ne représentent aucun danger pour l’État qui est bien mieux armé, mieux équipé que leurs groupuscules aussi organisés soient-ils. Tous ces casseurs ne pourront que provoquer en retour une répression toujours plus violente, toujours plus aveugle, et l’État, au bout du compte, est très satisfait de voir se développer dans la population une peur et un rejet qui justifieront la reprise en main par la police et l’interdiction d’un mouvement pacifiste et bienveillant comme Nuit debout. L’État, si cette formule m’est permise, profite de tout pour se maintenir en l’état, et toute violence justifie sa violence et le fortifie. Il prolongera d’ailleurs autant qu’il le pourra l’état d’urgence pour suspendre un peu plus nos libertés et renforcer un ordre qui ne crée que du désordre. Aujourd’hui les casseurs font le jeu du pouvoir et sont les alliés objectifs d’un gouvernement qui les instrumentalise. Que Nuit debout se généralise et évite toute violence, toute provocation, et le système tombera, mais il ne faut compter ni sur les syndicats, complices de l’État, ni sur les casseurs qui communient, dans la violence, avec la police.

[1]. Les mots sont importants, ici comme ailleurs : « s’affranchir de » n’est pas « renoncer à » ou encore « détruire ».

J’ai lu…

Ce n’est pas un livre de souvenirSouvenir sur Nietzsche, mais l’évocation rétrospective de celui dont Overbeck fut l’ami intime le plus fidèle, jusqu’à son effondrement du 3 janvier 89 à Turin. Et à lire ces lignes, on ne peut douter de l’affection, de l’estime, et de l’admiration d’Overbeck pour son confrère-philologue. Mais cet article publié en 1906 dans la revue Neue Rundschau n’est pas celui d’un laudateur illusionné. Au contraire, sans complaisance aucune, il n’instruit aucun procès, ni à charge ni à décharge, et cherche plutôt à dégager les éléments structurants d’une personnalité exaltée, à la fois d’une très grande exigence personnelle et pour les autres, mais aussi d’une grande fragilité. Et son combat « désespéré » contre le christianisme en est l’exemple majeur.

Mais précisons deux points de clarification : ce court texte n’aborde pas l’œuvre du philosophe, et Overbeck précise bien que, s’il fut l’ami de Nietzsche, il n’en fut pas un disciple. D’autre part, ce texte ne comporte aucun élément biographique, et peu de détails intimes qui nous feraient découvrir un autre Nietzsche ; et si tant est que l’on veuille découvrir, derrière l’œuvre difficile, l’homme qu’il fut, il vaut mieux s’en tenir à la lecture de sa correspondance, éditée en trois volumes chez Gallimard. Mais, reste une analyse psychologique de l’homme qui par ailleurs s’impose à qui a lu l’œuvre : Overbeck parle  « de talent artistique », de « désespoir » « d’extravagance intellectuelle », « d’excentricité ». Concernant l’œuvre, je note néanmoins quelques remarques qui, à défaut de la résumer, montre bien et la démarche nietzschéenne – ce en quoi il se distinguait lui-même de Schopenhauer – et la nature de l’œuvre « Tous les textes de Nietzsche ont en quelque sorte été écrits en chemin. À la rédaction ils restent inachevés, étapes provisoires qui devront elles-mêmes être dépassées un jour ». Et quelques pages plus loin, ce constat, d’évidence : « Si l’on regarde en arrière ou si l’on considère les choses sous un angle historique, aucune des pensées qui sont apparues chez Nietzsche n’est totalement nouvelle et inédite ».

Et si je dois faire une dernière remarque sur le texte d’Overbeck, je noterai aussi, ce parallèle entre Nietzsche et Pascal, parallèle qui est sensé montrer toute la distance entre ces trajectoires, mais qui en montre aussi, les perspectives parallèles. Les deux hommes sont des esprits singuliers, supérieurs – c’est moi qui le dit ici – passionnés et profondément religieux. Ce que l’on connait sous la forme de « Pensées » est constitué de notes prises en vue de la rédaction d’une « apologie de la religion chrétienne ». « Nietzsche était plutôt passionnément irréligieux ».  Et quand je dis que Nietzsche était profondément religieux, je veux bien dire la même chose : sa passion  irréligieuse avait bien, comme toute passion, une dimension religieuse.

C’est le progrès – 10 avril 16

C’est le progrès ! Quelques raisons de ne pas désespérer de notre modernité…

La semaine passée :

Le Président Hollande a remercié officiellement les lanceurs d’alerte d’avoir informé son ministre de l’économie des agissements illégaux de certaines banques françaises au Panama. C’est la moindre des choses pour celui qui se qualifiait, mais il y a si longtemps, d’ennemi de la finance[1] – elle a d’ailleurs dû trembler, la finance ! M. Sapin l’ignorait donc : ses services ne l’avaient pas informé, et c’est vrai qu’il ne sort qu’à Noël. Pourtant, la chose avait été dénoncée depuis une dizaine d’années par des articles et des livres ; mais M. Sapin, retranché dans son bureau capitonné de Bercy, protégé des turpitudes mondaines, n’avait rien vu, rien lu, rien entendu. Mais maintenant que la chose est dénoncée, vous allez voir ce que vous allez voir, la finance peut trembler…

A ce propos, j’apprends que le gouvernement confirme que, pour libérer les gendarmes de ces tâches et les affecter à la sécurité, le racket[2] des automobilistes sera désormais confié à des sociétés privées qui patrouilleront à bord de véhicules banalisés équipés de radars invisibles. Ne doutons pas que ces contractuels ne soient alors directement rattachés à Bercy. La rationalisation, c’est l’autre nom de la modernité.

Mais, il n’y a pas que l’argent qui préoccupe le gouvernement, il y a aussi le sexe. Le 7 avril, nos députés ont entériné une loi pénalisant les clients des prostitués. Il y aurait beaucoup à dire, quitte à se répéter, sur ce vrai sujet, philosophique. Mais cela ne semble pas passionner la représentation nationale. La presse a rendu compte de l’adoption de  la loi. Remarquons quand même, que sur 577 députés, 87 ont votés, pour ou contre. Le texte a donc été adopté démocratiquement, à la majorité de 64 voix. Mais avec un taux d’abstention de 84,9 %. On qualifie cela de « démocratique », et les citoyens doivent accepter de voir prélever sur les richesses qu’ils créent, laborieusement, des sommes extravagantes pour maintenir ce système et permettre aux représentants de la nation d’aller à la pêche (peut-être aux voix), plutôt que de voter – peut-être étaient-ils partis au Bois de Boulogne, pour s’informer ?

Du sexe à la mort, glissons sur un sujet plus gai. J’apprends que les exécutions de condamnés à mort ont cru de plus de 50% en 2015, battant un record d’un quart de siècle. Citons sur la plus haute marche du podium, avec 977 exécutions, nos nouveaux amis iraniens reçus récemment en grande pompe en Europe ; le Pakistan suit, puis le royaume saoudien, grand ami de nos amis états-uniens, et les États-Unis justement qui, avec 28 minables exécutions, font pâle figure. Mais, il est vrai que tout n’est pas comptabilisé et que, par exemple, les centaines d’égyptiens arrêtés par la police politique du bon Maréchal Sissi en 2015, et que personne ne reverra jamais, ne sont pas pris en compte.

Et puis, il y a « Nuit debout ».

 

Rien n’arrêtera le progrès !

[1]. Déclaration faite devant 25 000 personnes, au Bourget, en janvier 2012 : « Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance ».

[2]. Je recopie Wikipédia : « Le racket (taxage au Québec) est ce que le code pénal nomme « vol avec violence » ou « extorsion ». Le racketteur exige de sa victime de l’argent, des objets ou des vêtements en le menaçant. Il fait généralement usage de la force physique, de menaces ou de chantage. »