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Libéral ou libertaire

Je garde le souvenir d’avoir entendu à la radio Serge July se dire tout à la fois libéral et libertaire. Pourquoi pas ? Après tout, pourquoi ces deux mots, sémantiquement si proches, devraient-ils être considérés comme antonymes ? Ce que j’ai cru comprendre de cette déclaration, c’est une forme radicale d’attachement à la liberté. Je partage aussi cet attachement, déraisonnable, total, à ce qu’Arendt, dans « On revolution » voyait comme « La plus ancienne de toutes les causes, celle, en réalité, qui depuis les débuts de notre histoire détermine l’existence même de la politique : la cause de la liberté face à la tyrannie ». Et je rajouterai qu’il n’y a de libertés qu’individuelles.

Liberté donc, et liberté avant tout le reste. Non pas que la liberté, n’étant qu’une fin, doive être avant toute chose, au début, mais qu’elle constitue la première de mes valeurs, et que cette primauté justifie qu’on lui sacrifie tant : confort, sécurité, etc.

Et, après avoir remarqué que la liberté, si importante pour les Lumières, n’est pas une valeur chrétienne[1], je dirais que c’est sans doute pourquoi je me méfie tant de l’esprit religieux, ce que Grenier appelait l’esprit d’orthodoxie. Je n’aime pas les religions, qu’elles fassent place au dieu du livre ou non, et n’aime pas plus la philosophie quand elle se prend au sérieux, quand de spéculative, elle se veut dogmatique. Discutant récemment de savoir si le bouddhisme est religion ou philosophie, je répondais que l’on doit parler de religion, dès lors que l’on prend l’objet de sa foi pour une réalité objective, et qu’on sacrifie sa vie, à ce qui n’est qu’une idée. Rajoutez s’y un rite, qui n’est qu’un acte de soumission idéel ; et l’existence d’une prêtrise gardienne de la morale, et l’affaire est tranchée.

Je n’en suis pas, et poursuivrais un chemin de philosophie dé constructive, non pas que je détesterais la spéculation, j’aime bien trop jouer avec les concepts, mais je me méfie trop des systèmes.

Mais revenons à la question ; mais faut-il y répondre ? Libéral ou libertaire ?

La liberté civile, seul concept dont je comprends le sens, nait avec le droit. J’ai déjà développé cette idée. En l’État de nature, il n’y a pas de liberté, seulement des possibilités… Il faut qu’il y ait une loi pour tracer une limite qui permette de se tenir en deçà ou au-delà de l’interdit, et cette limite, comme une clôture, crée en la délimitant une aire de liberté. Je crois donc au droit, à la loi, mais essentiellement quand elle crée des zones nouvelles de liberté. Quand elle se fait liberticide, ce qui n’est pas rare, elle doit être combattue, sabotée – désobéissance civique[2] ; car si la loi a pour objet de produire la liberté, trop de lois tuent la loi, en tuant la liberté d’être et d’entreprendre. Et c’est pourquoi, par exemple, et pour ne prendre que ce simple exemple, il faut s’attaquer au droit du travail, qui accélère la destruction des emplois. Mais, écoutant la voix des paysans qui souffrent, je vois que la liberté, comme fin, ne peut se défendre, sans que des préalables soient garantis. L’un, et probablement le plus important, est l’équilibre des pouvoirs et des forces. On ne peut en effet renvoyer le fort et le faible à la simple liberté de la relation contractuelle. Autant laisser le loup et l’agneau libres dans la bergerie. Comment imaginer qu’un juste équilibre se trouve entre des intérêts naturellement contradictoires, quand les forces en présence sont à ce point, inégales : d’un côté la grande distribution, qui n’en finit pas d’utiliser l’argument de la protection des consommateurs, même si ce cette caution morale n’est qu’une escroquerie intellectuelle, de l’autre des industriels qui veulent aussi maximiser leur profit ; et à la marge un monde paysan d’artisans, pour l’essentiel, exsangue. Comment la liberté du commerce pourrait-elle exister dans ce système ? Et la régulation ne peut être qu’une réponse provisoire, de circonstance.

Car la loi n’est jamais essentielle. Le droit est nécessaire, évidemment, et je ne plaide pas pour la fin de l’État, mais le droit n’est que le mode d’emploi d’un système qui a sa propre axiologie. Le nôtre pue, et je combats sa morale commerçante, sa morale de commerçant. Fourier parlait, dans « le nouveau monde amoureux », de « ceux qui porteront le titre infamant d’amis du commerce, titre qui indique en Harmonie le superlatif de dépravation… ». Le monde n’est pas en utopie, et ne porte pas ce beau nom d’Harmonie, et le commerce est sans doute nécessaire, comme la police, mais je rêverais d’un monde qui ne serait ni policier ni commerçant.

Mais, à défaut d’autres perspectives de court terme, il nous fait faire avec, combattre de l’intérieur, et refuser ses inégalités des forces en présence. Car c’est sur l’inégalité des moyens que se brise tout espoir de liberté. Et c’est pourquoi aussi, le premier ennemi de l’individu, c’est l’Etat, ce « monstre froid… », qui tous les jours nous mange la tête et nous émascule.

[1]. Donc problématique en occident.

[2]. Ou civile, mais civique, c’est tellement plus fort…

Nietzsche et le Crucifié – un livre de Didier Rance

Je recommande ce livre, bien qu’il soit un peu long si l’on considère son propos ; livre que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt, mais souvent, je dois le confesser, avec une certaine gêne ; et j’en suis même venu à m’interroger sur son titre : n’est-ce pas plutôt Nietzsche le crucifié qu’il faut lire tant la charge contre le philosophe est sévère, la mise à mort violente ? Didier Rance est ce qu’il est convenu d’appeler un prêtre, en fait un diacre catholique ; il nous appelle ici, non pas à une messe, mais à un autodafé, et exécute son sujet dans les règles, sans pitié, usant de toutes les armes possibles, blanches et à feu, le garrot et la potence. Et il porte ses coups – coup de poing dans l’estomac, voire plus bas – pour tuer, quitte à terminer la besogne en hissant d’abord le cadavre sur le bûcher – au cas où … – et enfin, en dispersant les cendres dans l’espoir vain que la victime ne laissera aucune trace. Du beau travail clérical.

Gêne, car j’avoue m’être laissé piéger par le titre ; mais ce livre n’est pas ce que j’imaginais qu’il puisse être. De sensibilité nietzschéenne, je pensais ouvrir, soit un ouvrage de philosophie, soit une biographie, et je rêvais de découvrir une approche originale qui aurait, curieusement, mis face à face deux personnages conceptuels – pour le dire comme Deleuze – le Christ et l’antichrist, deux spiritualités en quêtes, sur des a priori radicalement opposés – un peu comme s’il s’était agi de développer une géométrie euclidienne et une autre, non euclidienne, pour voir ce que ça produit comme réalité, ou de comparer la mécanique de Newton et celle d’Einstein, ou encore celle de Planck. Ne rêvons plus. Il ne s’agit ici nullement de cela, et c’est un peu floué que je suis allé néanmoins au bout de ce chemin de croix, mais qui me conduit ici, sans que la moindre rédemption ait opéré, à néanmoins recommander l’ouvrage ; bien que je ne sois ni psychologiquement masochiste ni spirituellement adepte du dolorisme. Car ce texte est aussi celui d’un historien de qualité et qu’il est très bien documenté ; mais trop long : une exécution ne devrait pas durer, sauf à ce que le bourreau y trouve son plaisir, ou l’occasion d’un défoulement, ou que l’on veuille que les badauds en aient pour leur argent.

Il ne s’agit donc ni de philosophie, ni de biographie, ni de travail historique, même si l’historien utilise ici toutes les ressources de son art. Il s’agit d’un acte d’accusation structuré, construit totalement à charge. Didier Rance n’y aborde jamais la philosophie de Nietzsche et ne cherche pas à démonter les thèses du philosophe : manque d’intérêt pour ses idées ? Incompréhension d’une quête de spiritualité non religieuse, laïque en un sens qui n’est pas le plus commun ? Manque de recul ? Et si l’ouvrage présente des données biographiques, elles ne sont utilisées que pour établir le blasphème ou rabaisser et discréditer l’homme et sa démarche, détruire celui qui a osé s’attaquer au christianisme et porter des coups de hache (ou de marteau) au totem sanguinolent dressé – Nietzsche n’est évidemment pas le seul, et je trouve Feuerbach tout aussi convaincant. De toute façon, pour produire un texte biographique – et ce n’était pas le propos –, il fallait être capable d’éprouver un peu de sympathie pour son sujet. Je me suis donc trompé, mais se tromper en choisissant un livre, c’est parfois avoir le plaisir de faire une découverte inattendue. Mais je ne l’ai pas faite.

Ce n’est pas plus un ouvrage où Didier Rance rendrait compte de sa foi et défendrait sa religion en répondant aux critiques que l’Histoire peut légitimement lui faire. C’est un simple procès en hérésie comme on en a vu d’autres, où la violence de la contrattaque peut être considérée à la mesure des coups portés par les idées matérialistes du XIXe à la religion de Paul. Cette attaque pouvant donc être vue comme la défense « humaine, trop humaine » d’une église agressée par un penseur qui a passé sa vie à vomir le christianisme. Une mise à l’index aurait suffi, mais je crois que ça ne se fait plus.

Piégé, mais aussi perturbé par la démarche, mis mal à l’aise par la méthode, par la façon dont Didier Rance porte ses coups et que je voudrais évoquer rapidement. Voyons donc la construction de l’ouvrage : D’abord s’attaquer à l’homme pour nous montrer sa médiocrité, puis au philosophe pour dénoncer l’escroquerie d’une prétendue œuvre qui n’existerait pas, accumuler les témoignages qui démontrent que sa théorie du surhomme est diabolique et préfigure le nazisme, ruiner enfin la réputation du philologue. Et terminer en évoquant le suaire de Turin comme s’il fallait justifier la quatrième de couverture.

L’auteur fait donc le choix biographique de l’année 1888, année qui précède l’effondrement psychique de janvier 1889, année où l’état mental de Nietzsche est, à l’évidence des textes qu’il produit, problématique : un ciel d’orage qui va se déchirer, encore éclairé par des morceaux de ciel bleu. L’homme est fatigué, nerveusement chancelant et va basculer quelques mois plus tard dans une folie définitive. Réduire l’homme à cette année très particulière est un premier problème.

Il nous décrit un homme peu recommandable, un pauvre type pitoyable : menteur, coléreux, inconstant, prétentieux, mégalomaniaque, médiocre mélomane, et plus grave encore, dénué d’humour. Et il l’est, sans doute, et la lecture de sa correspondance (chez Gallimard en trois volumes) est édifiante pour qui pense qu’un philosophe doit aussi être abordé de ce côté. Tout cela n’est évidemment pas faux, mais peut-on réduire à homme à cela ? Là encore, la méthode m’a gêné. Didier Rance, comme Caïphe le Christ, condamne l’homme avec la rigueur d’un procureur, non sans une certaine cruauté : « Interprète correct, bon improvisateur, mais piètre compositeur » – bon, correcte, piètre ; un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout ; et qu’il s’agisse ici de musique ou de philosophie, c’est tout comme –, et accumule les preuves, quitte à ergoter : « Nietzsche écrit ce jour-là que Rossaro est mort en 1870, et quatre jours plus tard qu’il est mort en 1872 (en réalité, le musicien est décédé en 1878). Que cherche-t-il à prouver ? Que le blasphémateur qui a osé décréter la mort de dieu n’était qu’un « minable », un sous-homme, incapable d’être fiable quant à la date de la mort de Rossaro ? Le catholique Didier Rance n’a aucune tendresse pour Nietzsche : c’est ainsi, et c’est son droit d’auteur, respectons-le.

Et s’en tenant au Nietzsche antichrétien, il « démontre » que le philosophe n’en est pas un, et n’a jamais produit une seule idée originale. Il aurait beaucoup lu, et reprit ce qui était dans l’air du temps, emprunté toutes ses thèses à d’autres : « piètre compositeur ». Quant à être un philologue …, je laisse le lecteur découvrir la comparaison, plutôt pertinente avec Tolkien.

Mais ce qui est reproché au philosophe, c’est évidemment d’avoir cultivé une forme de proximité avec Jésus, et d’être allé jusqu’à l’imiter, se pendre pour lui dans un excès de folie. Se prendre pour le christ, c’est évidemment un blasphème, comme de distinguer Dieu et l’idée (religieuse) que l’on s’en fait, c’est-à-dire ce qui est divin et ce qui est « chose humaine, trop humaine », ou même de distinguer un personnage historique dont on ne sait à peu près rien, et un personnage conceptuel qui est de même nature ontologique que Tarzan ou Nestor Burma. Certains veulent réduire Jésus à rien et trouvent des arguments recevables pour expliquer qu’il n’a jamais existé (Michel Onfray). Mais comment expliquer qu’un « rien » ait produire un tel effet ? Didier Rance est sur le même schéma. Il nous explique que Nietzsche le philosophe n’existe pas. Alors, comment expliquer … ?

Je conclus ce trop long texte en évoquant mon affection pour l’homme crucifié par Didier Rance. L’homme était ce qu’il était, un homme torturé, pétri de contradiction, un grand corps malade. Sans doute. Il fut philosophe comme Freud le fut. Et sa relation avec le christianisme fut toujours problématique. D. Rance nous dit qu’il était orphelin de dieu, d’un amour de Dieu qu’il aurait perdu. Je crois qu’il n’a jamais perdu Dieu, faute de ne l’avoir jamais trouvé, et sa jeunesse piétiste ne prouve rien. Nietzsche avait probablement un besoin immense de l’amour de Dieu ; il l’a cherché, partout, désespérément, usant de tout, même des pires outrances, pour le sortir de son silence. S’il a décrété sa mort, c’était peut-être une forme d’appel mystique, un appel pour que l’absent lui réponde. Mais il n’a trouvé que « Choses humaines, trop humaines », et faute d’avoir trouvé dans l’univers la moindre trace de transcendance, il ne pouvait chercher le bien qu’au-delà de la moraline religieuse, c’est-à-dire au-delà du bien et du mal. Et son problème n’a jamais été Jésus, l’inspirateur des Évangiles. Ce fut le Christ, personnage d’abord créé par Paul, et dont l’invention doit tout à la patristique. Si Nietzsche n’avait été un mystique, un authentique esprit religieux – il se voit, dans un éclair de lucidité comme le seul chrétien authentique –, il ne se serait pas tant battu contre le christianisme, personnifié par le personnage symbolique du Christ. Il a mené ce combat jusqu’à l’épuisement de ses forces, au corps à corps et sa mort cérébrale me fait penser, moins à Jacob lutant toute la nuit contre l’Éternel, qu’à ces guerriers qui luttent à mort, au corps à corps et que l’on retrouve enlacés, baignant dans le sang mélangé de leur corps déchiré.

Et puis encore un mot : il ne saurait y avoir d’antichrist sans christ, comme de « religion du dieu qui se fait homme » sans religion de « l’homme qui se fait dieu ». Et de ce point de vue, c’est le christ qui « appelle » l’antichrist, l’invente, le rend nécessaire, comme si l’on ne pouvait frapper une monnaie sans qu’elle ait un côté pile et une face. Et le trans humanisme, évoqué brièvement, ne peut se concevoir sans une idéologie humaniste. Et qu’est-ce que l’humanisme, si ce n’est l’autre nom du christianisme ? Et si je tire ma réflexion jusqu’à l’outrance – restons nietzschéens –, je dirais que les horreurs du vingtième siècle sont des productions nauséeuses du christianisme et je ne m’étonne pas que la survie du peuple élu en ait été l’un des enjeux.

Jamais loin

Il y a des rencontres qui comptent, qui structurent une vie spirituelle et forment le substrat de nos pensées, et vivre c’est faire l’expérience de ces rencontres. Le reste n’est que survie, si je peux le dire avec les mots de Raoul Waneigem.

Pour moi, par exemple, quelques villes ont compté et je m’y suis trouvé bien, tout de suite, en relation ; comme si mon histoire pouvait y renouer un lien très ancien : vague réminiscence ou remembrance plus mystérieuse…

Si l’on admet que le cerveau pense, évidemment, pourquoi ne pas admettre que la matière, toute la matière, qu’elle soit biologique ou non, celle des corps et celle des pierres, puisse pareillement se souvenir ? Dire que j’ai aimé ces villes de toute mon âme – La Rochelle, Tours, Strasbourg – est une image, facile et laide, évidemment fausse : je les ai aimées avec mon corps, ce corps que je déploie tous les matins, qui me pèse un peu, mais me tient encore.

Pourquoi parler des villes ? Pour éviter d’évoquer ces gens qui ont compté bien plus encore, et dont je garde précieusement le souvenir du visage et de la voix quelque part dans l’organisation atomique de ce qui me constitue.

Tout ce que je pourrais en dire serait faux. L’attachement est un sentiment indicible dans un mode saturé de mots, réduit par des interdits moraux à des jeux de formes vidées de toute humanité, à des catégories. Je hais ce monde réifié où tout ce qui compte doit l’être, compté, pris en compte par un banquier ou un fonctionnaire ; et jugé par un prêtre. Et la philosophie, pas plus que les sciences, ne permet, malgré ses inventions conceptuelles, ses taxinomies savantes, de rendre compte de la nature des choses, pour peu qu’elles procèdent des sentiments.

L’amour de la sagesse

Disons-le sans détour, je n’ai que faire du bonheur et ne crois pas à la sagesse.

Prétendant maladroit à l’exercice de la vie philosophique – ce que je nomme « vivre sur une ligne de crête » –, ce n’est pas la sagesse qui m’importe, mais la vérité ; et sur ce point je pourrais adapter la définition de Comte-Sponville qui définit ainsi sa discipline : « C’est une pratique théorique (mais non scientifique), qui a le tout pour objet, la raison pour moyen, et la sagesse pour but »[1] ; l’adapter pour peu que je puisse changer sagesse par vérité. Car je pense que prétendre à la sagesse est « trop », comme on dit maintenant, et je préfère ici la vanité (de la prétention à la vérité), à une forme de défaut d’humilité. Car je ne suis pas assez naïf pour croire à la vérité, ou je prends trop la mesure de l’Apeiron[2] cosmologique ; et, à défaut de l’approcher significativement, j’essaie au moins de débusquer les illusions, critiquer les fausses évidences, dénoncer les fictions instrumentales, ce que Stirner, comme Guyau ou Leopardi, mais aussi comme Proudhon appelait des fantômes, ou des fantômes spirituels. La philosophie n’est pas un apprentissage de la sagesse, et si elle a quelques vertus thérapeutiques, si elle peut nous permettre de moins souffrir, ce n’est que d’une manière adventice, accessoire, car je ne pense pas, comme le déclarait Cicéron, qu’elle nous apprenne à mourir[3]. Tout au plus la philosophie peut-elle participer d’une saine éducation, et pourrait peut-être constituer précisément l’essence de l’éducation ; l’éducation n’étant comme l’écrit B. Edelman « qu’un élevage pour la mort »[4]. Pensée tragique ? Non, mélancolique…

Et s’agissant du bonheur, je garde à l’esprit cette citation d’Einstein qui disait que le « bonheur est un idéal de pourceau ». Est-ce moi qui y vois une référence claire au pourceau d’Épicure ? Qu‘importe ! Ce n’est pas le bonheur que je cherche, même si je fuis le malheur, c’est-à-dire la douleur physique et le stress psychologique, la peur, le ressentiment, etc. C’est bien la jubilation que je recherche, que je cultive sur la terre aride de mon jardin secret, sans dédaigner la jouissance quand elle s’offre comme possible accessible, cadeau de la providence, dans le partage ou la solitude : « Jouir et faire jouir »[5]. Jubiler, c’est au fond se sentir libre, c’est-à-dire expérimenter en acte une liberté qui, comme Spinoza la définit dans « l’éthique », est notre capacité à aller au bout de ce que l’on peut, car la liberté, c’est la puissance qui n’est pas coupée de ce qu’elle peut[6].

Il n’y a pas de volonté sans désir, et toute volonté est volonté de jouir, ou d’esquiver la douleur. L’altruisme est aussi un égoïsme.

[1]. « C’est chose tendre que la vie. »

[2]. C’est Anaximandre qui utilise cette notion pour définir une forme de substrat informe duquel naissent les êtres. L’apeiron signifie donc à la fois l’ignorance et l’infini.

[3]. Montaigne « Cicéron dit que « Philosopher ce n’est autre chose que s’apprêter à la mort » ».

[4]. B. Edelman : Nietzsche un continent perdu.

[5]. Chamfort : « Jouir et fait jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne ».

[6]. Spinoza : « Seule doit être dite libre une cause qui existe par la seule nécessité de sa nature et est déterminée par soi seule à agir ».

Laudato Si’ – si décevant.

Bien que mescréant, militant, non seulement de la laïcité, mais aussi de l’irréligion – retranché contre toutes les religions –, je n’ai pu rester indifférent à une encyclique sur un sujet aussi grave que la protection de l’environnement, et dont l’épistolier est le guide spirituel de plus d’un milliard[1] d’hommes et de femmes. Le pape a donc produit l’été dernier, évidemment en préparation et contribution à la COP21, un texte théologico-politique[2], c’est-à-dire aussi, dogmatique, pour préciser la position ecclésiale sur le développement durable et sa vision de ce que devrait être une relation harmonieuse de l’homme avec son environnement : Cent quatre-vingt-douze pages d’un texte dense, exhaustif, qui se tient, mais au bout du compte désespérant ; qu’il faut néanmoins lire, et que je souhaite ici critiquer, au moins pour expliquer ce goût d’amertume qui me reste au fond de l’âme après l’ingestion de ce texte, peu contestable par ailleurs, mais qui ne semble pas devoir faire bouger les lignes. Je doute d’ailleurs de la formule reprise partout « habemus viridem papam »[3].

Car, ce qui me frappe déjà, c’est cet écart abyssal entre la parole de François et l’éthique de ses ouailles. Comment le dire en termes simples et surtout pondérés ? Le message délivré est fort, cohérent, argumenté et devrait mobiliser tous les chrétiens dont je ne fais pas partie. Mais ceux-ci s’en moqueront et vont continuer à l’ignorer, et à s’en tenir, dans leurs pratiques quotidiennes ou leurs choix politiques, à l’opposé cardinal de la position de l’église, tout en continuant à se prétendre chrétiens. Mais cette incohérence entre discours et actes n’est-elle pas justement la marque de l’église du Christ ?

En conclusion, s’il m’est permis de commencer par la fin, je retiens de ce travail papal de synthèse, principalement deux choses qui surprendront tant elles sont éloignées de son sujet : la première, c’est la réaffirmation d’une tradition idéologique dont l’Église de Rome reste la gardienne scrupuleuse ; la seconde, c’est que l’affirmation de l’appartenance à la chrétienté est de nature culturelle et non religieuse.

Sur le premier point, je continue à affirmer que l’un des piliers de notre civilisation est sa dimension judéo-chrétienne. L’église, fondée par Paul et imposée à l’occident gréco-latin par Constantin, lui a donné une idéologie, l’humanisme, et une croyance, celle en une morale transcendantale.

L’humanisme chrétien, auquel les Lumières ont donné une forme laïque, procède de cette idée que l’homme, et seulement l’homme, « a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu »[4]. Et cette idéologie s’est ancrée dans notre conscience occidentale, au point d’en devenir un des fondements. Pour un juif, l’espèce humaine est divinisée, du mode même de sa création, et son créateur a conçu la nature pour qu’il « domine sur elle », « la garde et l’exploite ». Le christianisme ne s’est pas contenté de déifier l’individu humain, avatar de dieu, en confirmant son ascendance divine, il a humanisé dieu en l’incarnant. Il a fait de Dieu, un homme. Nos Lumières laïques, ont, elles, divinisé la nation, déifiant l’homme dans sa dimension politique, comme Arendt le remarque en parlant dans « On revolution » d’une « déification du peuple ». Le christianisme, comme Feuerbach le montre, et parce qu’il est création anthropologique, est donc d’abord un humanisme ; et l’humanisme, même celui des Lumières, une religion de l’homme. Et le pape n’est pas sur une autre ligne quand il parle de la « famille humaine », et de la terre comme de « la maison commune ». Ce choix paradigmatique lui permet, après avoir constaté la disparition de nombreuses espèces vivantes, et la ruine des équilibres naturels, d’affirmer que « la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire »[5], – « croissez et multipliez »[6] –, mais aussi de dénoncer les modes de vie urbains et la perte de contact des hommes avec la nature. Mais ce n’est pas la seule de ses incohérences ni son seul aveuglement dogmatique.

François confirme par ailleurs – mais comment aurait-il pu faire autrement ?, l’autorité des textes révélés et celle de l’église dans ce double rôle de gardienne et d’interprète des textes testamentaires, donc d’une morale prétendument transcendantale.

Sur le second point : comment ne pas constater l’écart entre les positions de l’Église rappelées ici (sur l’avortement, l’homosexualité, la famille, l’éducation, l’écologie) et celles de l’immense majorité de ceux qui se prétendent chrétiens ? Et je ne parlerai pas, puisque le pape n’y fait pas allusion dans sa lettre aux chrétiens de bonne volonté, des dogmes comme celui, trinitaire, de la consubstantialité des trois Personnes en un seul Dieu, ou bien de l’Immaculée Conception de la vierge, ou encore de la conception virginale du Christ, etc. (pardon pour la prétérition).

Être chrétien, aujourd’hui, et peut-être plus encore quand on se sent agressé par un islam conquérant, c’est l’être culturellement, sans adhérer à la parole du successeur de Pierre, ou reconnaitre son autorité. Ce dernier pouvant toujours parler ; cause toujours François !

Mais reprenons cette encyclique LAUDATO SI’, pour expliquer mon amertume. Ce texte sur l’environnement, bien écrit, rappelons-le – et probablement à plusieurs mains –, parfaitement documenté, rigoureusement structuré, débute très logiquement par un diagnostic[7] qu’il serait difficile de contester tant les problèmes pointés du doigt sont patents. Suit, le rappel de la position dogmatique et historique de l’église[8] qui précise le cadre de référence de François et justifie ses propositions, avant de donner une analyse exhaustive et juste des causes du problème[9]. Viennent ensuite quelques principes pouvant structurer une politique de développement durable[10], des propositions stratégiques[11], enfin une conclusion qui revient à l’essentiel : à la spiritualité, à l’humanisme et à la vocation de l’église[12].

Comment donc faire une critique, ou tenter ce que l’on appelait jusqu’au XVIIe siècle une disputation, sur un texte aussi construit et fouillé, en une chronique évidemment trop courte ? Il y faudrait un livre (et corrélativement disposer d’un temps conséquent pour l’écrire). Essayons toujours d’en dire l’essentiel de ce qui m’a touché, quitte à en passer sous silence quelques éléments, et en invitant chacun à le lire attentivement. Mais avant d’en prendre chronologiquement les chapitres pour respecter le plan voulu par François, je remarque le peu d’impact de ce texte. Le chef des églises chrétiennes prétend, de fait, être l’autorité spirituelle de l’Occident. Il devrait être considéré comme le guide, le maître à penser de milliards d’hommes et de femmes. Il dénonce, propose, justifie sa parole par son statut de vicaire du Christ-Dieu. Non seulement tout le monde s’en fout (ou à peu près), mais ce texte n’est qu’une contribution parmi tant d’autres et sa voix pèse beaucoup moi que celle d’un autre chef d’État, d’un leader politique de second rang, d’un quelconque chef d’entreprise côté en bourse, d’un économiste, d’un banquier. C’est dire le peu de valeur, aujourd’hui, des valeurs et des idées. On fait dire à Goebbels ou à Goering « quand j’entends le mot culture, je sors mon pistolet ». C’est un peu cela que je remarque : quand on parle de « spiritualité écologique », les hommes politiques sortent les sondages ou les enquêtes d’opinion, les industriels le chantage à l’emploi, les économistes leur théories qui se contredisent, les banques leur argent (qui d’ailleurs est le nôtre). Ce texte n’a donc que peu de valeur, au cours actuel des choses, et ne sera l’enjeu d’aucun vrai débat. Les gens qui nous gouvernent ont mieux à faire, et business is business. Amertume.

François fait un constat sans appel de la situation actuelle. Il n’invente rien, mais dit tout, simplement, clairement, fortement. Il constate que la planète est devenue une poubelle et dénonce une culture du déchet, et le gâchis social que produit la société de consommation. Peut-être a-t-il lu Fromm ou Arendt ou tant d’autres ? Il cite Ricœur… Et l’on comprend bien qu’il dénonce un système qui produit de la richesse pour certains, mais en créant des déchets, matériels et humains, considérables. Il porte d’ailleurs un discours courageux, clairement de gauche, voire d’extrême gauche, et revendique le droit pour chacun à accéder gratuitement à la terre, au logement, à l’eau. Il dénonce la folie humaine ; et tout y passe, très justement et sans compromis – on croirait entendre l’autre François en campagne, l’ennemi de la finance – je cite, sans rajouts :

– paradigme technico-économique,

– confiance irrationnelle dans le progrès et dans la capacité humaine,

– prétention de l’homme à refuser toute limite et à le justifier sur le registre des libertés,

– surexploitation des ressources et des espèces animales,

– destruction de la nature et perte de la biodiversité,

– perte du contact de l’homme avec la nature,

– exploitation inconsidérée de la nature et culture du déchet,

– faillite de la politique,

– réduction de l’information à un bruit de fond, dont l‘objet essentiel est le divertissement des masses,

– inhumanité des villes,

– défaut de progrès social,

– égoïsme.

Et même si je pourrais lui reprocher et son humanisme qui le conduit à considérer la faune et la flore comme une simple ressource pour la famille humaine et d’autre part la vision qui réduit la planète à l’occident, je ne peux que souscrire à la sévérité de son constat.

Et citons d’une part cette formule programmatique qui devrait pouvoir, si François avait reçu de Dieu le pouvoir de Josué, faire tomber les murs de Jéricho : « Toute volonté de protéger et d’améliorer le monde suppose de profonds changements dans ‘’les styles de vie, les modèles de production et de consommation, les structures de pouvoir établies qui régissent aujourd’hui les sociétés’’ »[13] ; mais aussi ce diagnostic : « Beaucoup de ceux qui détiennent plus de ressources et de pouvoir économique ou politique semblent surtout s’évertuer à masquer les problèmes ou à occulter les symptômes, en essayant seulement de réduire certains impacts négatifs du changement climatique »[14].

Peut-on parler, comme je l’ai lu dans la presse d’un message gauchiste ? Chacun jugera sur pièces. Je n’en porte à la connaissance de mon lecteur que quelques-unes :

« Les pouvoirs économiques continuent de justifier le système mondial actuel, où priment une spéculation et une recherche du revenu financier qui tendent à ignorer tout contexte, de même que les effets sur la dignité humaine et sur l’environnement. »[15]

« Aujourd’hui, tout ce qui est fragile, comme l’environnement, reste sans défense par rapport aux intérêts du marché divinisé, transformés en règle absolue. »[16]

« La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l’échec des Sommets mondiaux sur l’environnement. Il y a trop d’intérêts particuliers, et très facilement l’intérêt économique arrive à prévaloir sur le bien commun et à manipuler l’information pour ne pas voir affectés ses projets.[17] »

« Mais c’est le pouvoir lié aux secteurs financiers qui résiste le plus à cet effort, et les projets politiques n’ont pas habituellement de largueur de vue. Pourquoi veut-on préserver aujourd’hui un pouvoir qui laissera dans l’histoire le souvenir de son incapacité à intervenir quand il était urgent et nécessaire de le faire ? »[18]

Oui, comment ne pas penser à un candidat président qui prétendait que son ennemi, c’était la finance ?

Suit donc l’Évangile de la création, sur lequel, n’étant pas chrétien[19], je n’ai pas grand-chose à dire. Deviendrait-il acceptable en changeant partout, non pas comme Spinoza aurait pu nous y inviter, le mot Dieu par nature, mais par conscience ? En fait, en remplaçant partout foi par raison et Dieu par conscience, la religion devient ainsi casuistique et le texte garde une grande partie de sa cohérence. Mais pourquoi vouloir jouer à ce jeu des mots ? Peut-être pour montrer qu’un laïc militant peut rester proche d’un curé, pour peu qu’en acceptant de jouer sur la sémantique, on puisse inventer, derrière ces mots, des proximités conceptuelles. Essayons ! La première thématique de ce second chapitre devient ainsi « La lumière qu’offre la foi raison ». Mais c’est trop simpliste. Je retiens une seconde idée forte que le pontife exprime ainsi : « L’existence humaine repose sur trois relations fondamentales intimement liées : la relation avec Dieu, avec le prochain, et avec la terre. Selon la Bible, les trois relations vitales ont été rompues, non seulement à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de nous. Cette rupture est le péché »[20]. Je pense effectivement que l’existence humaine repose sur trois relations fondamentales intimement liées : la relation à sa conscience – c’est-à-dire à soi –, avec le prochain, et avec la terre. Ces trois relations vitales ont peut-être été rompues, ou peut-être n’ont-elles jamais été résolues ? Cette rupture est ce qu’en philosophie on nomme aliénation. Et, je pense intimement que l’aliénation, c’est-à-dire l’idée de vivre séparé de soi, de Dieu si l’on veut, est le seul péché. Mais, au-delà de cet exemple, je ne veux pas discuter de dogmes auxquels je ne crois pas, chicaner des a priori que je ne partage pas, mépriser une sensibilité qui n’est pas la mienne, moquer des intuitions qui ne me parlent pas, mais que je respecte, comme je respecte le pape. Car je retiens des points de convergence : la reconnaissance d’un libre arbitre, d’« une singularité qui transcende le domaine physique et biologique »[21], qui me laissent espérer une possible conversion du pape à la mescréance. Après tout, les desseins de Dieu sont impénétrables et comme Malebranche le démontre dans son traité sur la grâce, Dieu l’accorde sans discernement. Et quand François déclare (ou rappelle) que « Nous pouvons affirmer qu’à côté de la révélation proprement dite, qui est contenue dans les Saintes Écritures, il y a donc une manifestation divine dans le soleil qui resplendit comme dans la nuit qui tombe »[22], ne pourrait-on lui opposer qu’il n’y a pas d’autres Saintes Écritures que le livre de la nature, pas d’autre morale que la nécessité, et que toute religion est contestable comme interprétation transcendante de cette écriture. Car je crois, comme Comte-Sponville, à une « spiritualité sans Dieu », c’est-à-dire immanente.

Sur la racine du mal, car le mal est fait – « la terre, notre maison commune, semble se transformer toujours davantage en un immense dépotoir », et « à cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu pour leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message »[23] –, François met l’homme devant ses responsabilités, en condamnant en ces termes « le paradigme technocratique ». Il aurait pu – ou peut-être dû – parler de technobureaucratie. Là encore, ses paroles sont fortes et fondées. Il insiste sur un point dont nous ne prenons pas suffisamment la mesure « Il faut reconnaître que les objets produits par la technique ne sont pas neutres, parce qu’ils créent un cadre qui finit par conditionner les styles de vie, et orientent les possibilités sociales dans la ligne des intérêts de groupes de pouvoir déterminés. Certains choix qui paraissent purement instrumentaux sont, en réalité, des choix sur le type de vie sociale que l’on veut développer »[24]. Mais j’ai déjà eu l’occasion de chroniquer ce point. Tout acte humain qui ne procède pas d’une nécessité a une dimension morale, même sans désir de lui donner une portée morale déterminante ou simplement particulière ; et toute invention, toute production humaine, qu’elle soit matérielle ou intellectuelle, parce qu’elle est en capacité d’impacter la vie des gens et de modifier le réel, n’est pas neutre et participe à une évolution des comportements, des modes de pensée. Et c’est pourquoi la publicité est à ce point si redoutable que même les politiques en sont réduits à privilégier ce mode de communication, le préférant au débat, à l’expression argumentée d’idées, à la dialectique, à la politique.

Et je souscris aussi à la dénonciation du « paradigme technocratique » qui « tend à exercer son emprise sur l’économie et la politique », en m’étonnant que le pape aille jusqu’à déclarer, en citant Benoit XVI, que « les finances étouffent l’économie réelle », ou que « le marché ne garantit pas en soi le développement humain intégral ni l’inclusion sociale » – paroles marxiennes s’il en est, mais que j’approuve…

Il y aurait tant à dire sur un texte aussi dense qu’il mériterait un commentaire ligne à ligne, ici d’approbation : « Cesser d’investir dans les personnes pour obtenir plus de profit immédiat est une très mauvaise affaire pour la société »[25], là de prise de distance : « Les expérimentations sur les animaux sont légitimes… »[26]. Passons donc sur des points qui ne sont pourtant pas du tout accessoires. Mais je renâcle quand même et refuse de passer au-dessus de la confusion qu’il fait entre relativisme et nihilisme[27]. Mauvaise foi, ou approximation, dans un texte si précis, si solide ? Relativiser, c’est refuser d’objectiver de manière universelle les valeurs. Mais cela peut conduire à défendre bec et ongles des valeurs occidentales que l’on considère comme telles. Le nihilisme consiste, lui, à considérer que tout se vaut, donc que rien n’a de valeur – Comte-Sponville le rappelle avec éloquence dans son dernier ouvrage ; un relativiste peut évidemment être un homme à l’éthique rigoureuse et qui ne cède rien sur le registre de ses valeurs (voir aussi du côté de chez Nietzsche…).

Sur les mutations génétiques, là encore, je ne peux laisser passer le rappel d’une prise de position de Jean-Paul II qui pourrait prêter à sourire : « Quoiqu’il en soit, l’intervention légitime est celle qui agit sur la nature pour l’aider à s’épanouir dans sa ligne, celle de la création, celle voulue par Dieu »[28]. Ainsi, comble d’humanisme, le rôle démiurgique de l’homme est accepté par l’Église, car la nature aurait attendu l’homme pour s’épanouir. Non seulement, les fils d’Adam sont en droit de faire de la terre un jardin, de l’exploiter, mais ils peuvent compléter la création pour l’accomplir, palier l’incomplétude de la Genèse, la carence ou la distraction divine, y compris par la transgénèse qui est clairement envisagée. On peut donc en conclure que l’Église se déclare implicitement ici prête au transhumanisme ou à la création de chimères, pour compléter le bouquet des espèces existantes dans la nature ; à la condition expresse, j’en conviens, que l’homme reste dans « la ligne de la création » – une ligne jeune tracée par le pape ?

Que dire des principes proposés ici, et qui doivent sous-tendre une politique d’Écologie intégrale ?

Pas grand-chose, tant ces principes peuvent faire consensus. Hommes de bonne volonté, réveillez-vous, levez-vous et donnez-vous la main, le pape vous suit, ou plutôt vous précède, balançant son encensoir ! Il faut répondre à deux crises qui n’en font qu’une : environnementale et morale, en renonçant à la culture du déchet (matériel et humain), en construisant de nouveaux écosystèmes respectueux de l’homme et de la nature. La solution est donc politique, et se présenterait comme suit, si l’on suit la procession :

1/ se reposer la question de la fin (humaine pour un humaniste, peut-être un peu plus large pour un non-humaniste),

2/ poser, en cohérence, des principes qui hiérarchisent des valeurs,

3/ inventer un nouveau système respectueux de ces principes,

4/ migrer progressivement vers ce nouveau système,

5/ le corriger chaque fois qu’il déçoit.

Voilà, c’est dit avec mes mots, mais c’est ce que l’encyclique propose en son chapitre 4, et je serais prêt à la suivre sur de nombreux points : Pas nécessairement sur la nécessité de « donner aux chercheurs un rôle prépondérant », pas sur « la nécessité impérieuse de l’humanisme »[29], je crois qu’il est au contraire impérieux de réinterroger ce concept, mais sur la nécessité de protéger les cultures populaires, les traditions, de cultiver le sentiment d’appartenance, notre sensation d’enracinement ; sur l’urgence de s’opposer au nivèlement pas la norme – je milite aussi pour freiner la technobureaucratie dans son délire normatif – de prendre la mesure des « corrélations entre l’espace et la conduite humaine »[30]. Il propose donc, ni plus ni moins que d’inverser l’axiologie du progrès, de tout réorienter, de prendre le contre-pied de ce que l’on nomme modernité pour se construire un avenir, une nouvelle modernité dans une tout autre direction, avec le souci de la dignité humaine, de la dignité d’un être réconcilié avec lui-même et avec ses traditions, en paix avec ses frères en humanité, réconcilié avec la nature. Un homme sans péché. Et je veux bien rendre hommage ici à la cohérence de son propos. C’est un défi et il veut bien reconnaître que « la difficulté de prendre au sérieux ce défi est en rapport avec une détérioration éthique et culturelle, qui accompagne la détérioration écologique »[31]. Et, arrivé à ce point, comment ne pas se demander « mais comment faire ? » et si ma conversion au christianisme, un christianisme militant ne serait pas utile à notre cause commune ?

Comment faire ? C’est l’objet de ce nouveau chapitre proposant « quelques lignes d’orientation et d’action ». Et je me disais, arrivé à la page 127 : « enfin, nous allons arriver à quelques propositions concrètes, fortes, en écho au constat si juste du Saint-Père ». Mais, rassurons-nous, François ne propose rien. Désespérant ! Ou plutôt, fidèle à la ligne historique de l’Église, il propose de faire confiance au système, un système qu’il vient de dénoncer comme failli, pour se réformer de l’intérieur. Que dit-il ? Il y a « nécessité d’un changement de direction », et on ne peut y arriver que par « un consensus mondial ». Il faut donc travailler à « un dialogue international », notamment via les structures internationales et les sommets sur l’environnement dont il rappelle la chronologie et l‘histoire. Est-ce bien tout ce qu’il propose ? Non, il propose, après « le dialogue », « de prier » : « Nous les croyants, nous ne pouvons pas cesser de demander à Dieu qu’il y ait des avancées positives dans les discussions actuelles, de manière à ce que les générations futures ne souffrent pas des conséquences d’ajournements imprudents »[32]. Voilà, c’est à peu près tout. Déprimant.

En conclusion de toutes ces belles démonstrations, aucun appel au peuple, aucune plaidoirie pour la démocratie, aucune exigence d’un changement de système. François nous explique, comme si nous ne le savions que trop bien, que ce système est non seulement failli, mais pourri ; et qu’il y a urgence, et il conclut que « la maturation d’institutions internationales devient indispensable, avec des autorités désignées équitablement par accord entre les gouvernements nationaux, et dotées de pouvoir de sanctionner »[33]. Il propose donc un transfert de pouvoir toujours plus conséquent de la base vers des « machins » non démocratiques et que personne ne maitrise ni ne maitrisera. Il écrit, parlant de « la mise en œuvre des grands principes », « que c’est très difficile pour le pouvoir politique dans un projet de Nation »[34]. Donc, transférons ce pouvoir à des administrations supranationales, à une bureaucratie normative…

Déprimant. Le pape veut miser sur l’opinion publique, privilégier le dialogue et la prière, et faire confiance à la bureaucratie internationale et la renforcer. Pour ce qui est des pouvoirs financiers qu’il dénonce lourdement : rien. Je concède qu’il écrit : « Sauver les banques à tout prix, en en faisant payer le prix à la population, sans la ferme décision de revoir et réformer le système dans son ensemble, réaffirme une emprise absolue des finances qui n’a pas d’avenir et qui pourra seulement générer de nouvelles crises après une longue, couteuse et apparente guérison »[35]. Mais il s’avère incapable d’aller au-delà de ce constat, et s’arrête au milieu du gué.

Reprenons ses mots, si forts, si justes quand il dénonce, et je n’en rajoute pas, le paradigme technico-économique, les pouvoirs de l’argent, la perte du contact de l’homme avec la nature, la surconsommation, la surexploitation et la culture du déchet, la faillite de la politique. Et répétons ce qu’il propose : du dialogue, de la prière, le renforcement de la technobureaucratie internationale, et une dépossession des États-nations. Il note, pour la condamner, « la soumission de la politique à la technologie et aux finances »[36], et (parole d’une force révolutionnaire extraordinaire) : « les structures de pouvoir établies qui régissent aujourd’hui les sociétés »[37], mais jamais, il ne parle de démocratie ; nulle part il n’en appelle aux peuples. Après avoir dénoncé un système économique qui privilégie le profit et passe l’homme en pertes et profits, des structures politiques incapables de tenir face à la finance et aux pouvoirs économiques, il propose de ne rien changer. Après son sermon, il descend de chaire et rentre en sacristie, messe dite, sentiment du devoir accompli. Désespérant.

[1]. Ce chiffre publié dans la presse n’a évidemment aucun sens. Et je me demande bien ce qu’est un catholique, voire un pratiquant ? Et à quel degré reconnait-il l’autorité pontificale ? Et quid des enfants catholiques, notamment ceux qui n’ont pas atteint l’âge de raison, qui ne sont pas encore assez grands pour monter dans les arbres ? Et précisément dans celui qui produit le fruit si convoité de la connaissance du bien et du mal.

[2]. Un mescréant espiègle parlerait d’un Tractatus theologicopoliticus dont l’objet serait ici natura, mais après tout, comme dit l’autre, deus sive natura…

[3]. Nous avons un pape vert.

[4]. Genèse 1-26

[5]. Voir Chapitre 1-51.

[6]. Genèse 1-28

[7]. Chapitre 1 : CE QUI SE PASSE DANS NOTRE MAISON

[8]. Chapitre 2 : L’EVANGILE DE LA CREATION

[9]. Chapitre 3 : LA RACINE HUMAINE DE LA CRISE ECOLOGISTE

[10]. Chapitre 4 : UNE ECOLOGIE INTEGRALE

[11]. Chapitre 5 : QUELQUES LIGNES D’OREINTATION ET D’ACTION

[12]. Chapitre 6 : EDUCATION ET SPIRITUALITE ECOLOGIQUES

[13]. Introduction – 5

[14]. Chapitre 1 – 26

[15]. Chapitre 1 – 56

[16]. Chapitre 1 – 56

[17]. Chapitre 1 – 54

[18]. Chapitre 1 – 57

[19]. Je veux dire que je ne suis pas chrétien, étant antireligieux, mais je le suis évidemment culturellement, à mon grand dame, et jusqu’à la moelle.

[20]. Chapitre 2 – 66

[21]. Chapitre 2 – 81

[22]. Chapitre 2 – 85

[23]. Chapitre 1 – 33

[24]. Chapitre 3 – 107

[25]. Chapitre 3 – 126

[26]. Chapitre 3 – 130. C’est à ce point que je pose la problématique humaniste. Est-on prêt à autoriser l’expérimentation humaine, pour sauver des animaux ou une espèce en voie de disparition ?

[27]. Chapitre 3 – 123

[28]. Chapitre 3 – 132

[29]. Chapitre 4- 141

[30]. Chapitre 4 – 150

[31]. Chapitre 4 – 162

[32]. Chapitre 5 – 169

[33]. Chapitre 5 – 175

[34]. Chapitre 5 – 178

[35]. Chapitre 5-189

[36]. Chapitre 1-54

[37]. Introduction – 5