Archives de l’auteur : Pascal MOUNIER

Massacre à Tunis

Comment faire silence, le temps du recueillement ? En guise et pour l’occasion, j’ai relu le plaidoyer pour la liberté religieuse que Sébastien Castellion écrit en 1554, en réponse à la mise à mort sur le bûcher à Genève de Servet. Ce texte, rédigé par un calviniste en rupture un siècle avant le herem de Spinoza, est fondateur de la laïcité.

« Il y a deux sortes de pasteurs […] les uns sont violents, fiers, durs, dépiteux, impatients, qui condamnent toutes choses, exceptées les leurs, et veulent que tous ceux qui ne s’accordent avec eux, soient mis à mort. Les autres sont doux, humains, cléments, tardifs à courroux, patients, qui souffrent tout, et soutiennent tout, et espèrent tout. Ceux-ci ne veulent pas que la Religion soit contrainte. »

« De là vient qu’il n’est rien de si monstrueux qui ne soit inculqué au peuple, quand il n’est pas licite d’en douter : vu que si tu doutes, ou que tu ne le crois pas, il te faut mourir. »

« Finalement de procéder par force, même en causes civiles, cela vient d’un homme qui se sent coupable, et qui se méfie de l’équité et droiture de sa cause. Christ dit « Bouche et sapience vous sera donnée, à laquelle personne ne saura contre-dire ». Ceux qui sont armés de cette sapience, ne désirent autres glaives. Ils ne craignent point de batailler ouvertement, et s’opposer contre tous les hommes, moyennant que la juste et légitime disputation ait lieu : car ils savent bien  que la vérité est un glaive inexpugnable, et invincible, et savent bien ce que la lumière peut à l’encontre des ténèbres. Les autres, au contraire, craignant cette lumière, cherchent des cachettes, et démènent cette affaire par glaive, à la manière de ce monde, et parachèvent par ferrement la dispute commencée par paroles : car ils voient bien, que s’ils étaient sans ce glaive, ils seraient nus et désarmés, et ne pourraient résister aux adversaires. Et ainsi le loup frappe des dents, le bœuf des cornes, le mulet des pieds : bref toute bête combat atout ses armures. »

« Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine, ils tuaient un être humain : on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle ».

Revue de presse

François de Rugy, coprésident du groupe écologiste à l’Assemblée Nationale veut déposer une proposition de loi pour rendre le vote obligatoire. C’est une mauvaise idée. Il a déclaré sur Sud Radio « Personnellement, j’en ai un peu assez qu’à chaque élection on se lamente, on se mette à pleurer sur l’abstention, et qu’on ne fasse rien » C’est consternant.

Comme si l’obligation du vote pouvait être une réponse. Il me semble qu’aujourd’hui, on se met à pleurer sur deux écueils de même type sur lesquels notre pauvre démocratie s’est fracassée : l’abstention et le vote FN. Peut-on donc lui conseiller de faire d’une pierre deux coups ? Non seulement rendons le vote obligatoire, mais rendons-le obligatoire pour l’un des deux partis qui monopolisent tout le pouvoir depuis tant d’années. Et la démocratie sera sauve, et la classe politique pourra dormir tranquille sur les bancs de l’Assemblée.

Je prétends moi, sans faire référence directement à une déclaration récente de Michel Onfray sur BFMTV, que refuser de voter peut-être légitimement considéré comme l’acte militant d’un démocrate convaincu. Dans un texte fameux traitant de servitude volontaire, La Boétie nous invite à ne pas nous soumettre « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libre ».

Soyons résolus à ne plus voter, et le système partitocratique s’écoulera, et il deviendra alors possible de reconstruire autre chose, une république démocratique, laïque et sociale.

la crise, toujours la crise …

On prétend quelquefois que tout écrivain est l’écrivain d’un seul livre qu’il réécrit en permanence sous des formes diverses. A défaut de l’être toujours, c’est au moins vrai pour les philosophes et sans doute plus encore pour les chroniqueurs qui sont les épistoliers d’une obsession, d’une idée fixe qu’ils ressassent de manière quasi pathologique. Pour ma part, je veux bien concéder – pauvreté ou cohérence du propos  – que je dis toujours un peu la même chose et que mon point de fixation est bien la faillite de notre modernité et son incapacité à désaliéner l’homme. J’y reviens donc encore, et avec d’autant plus de facilité – ou de plaisir –  que cette idée c’est un peu un sac de nœuds, une pelote emmêlée, avec laquelle on peut jouer comme avec une balle ou que l’on peut essayer de dénouer, du moins ce qui peut l’être en attrapant pour le tirer, tantôt un fil tantôt un autre.

Je vois dans cette crise de notre modernité – une crise qui prend aujourd’hui la forme d’une faillite avérée avec toutes les conséquences, tous les dégâts collatéraux d’un tel échec –  une crise de la médiation ; et que l’on pourrait assimiler, de manière un peu simpliste, à une perte de repères. Et parler de crise de la médiation équivaut à évoquer une crise de l’autorité qu’Hannah Arendt analysait déjà dans les années soixante-dix. Car notre relation au monde, qui est autant relation existentielle à nous-même (à la fois comme être à connaitre, et être à réaliser : « Devient qui tu es »), qu’à l’autre (relation dont la complexité tient beaucoup à son ambiguïté, entre altérité et égoïté, ou entre peur et désir), mais aussi au Tout-Un (à l’infinitude supposée du temps), suppose toujours un consentement à l’autorité de paradigmes qui médiatent ce rapport au monde. Car il est en effet impossible de vivre désaliéné, sans liens[1], de vivre ontologiquement ou psychologiquement libre, c’est-à-dire de « se libérer du connu »[2].  Et nos médiateurs, du fait de leur autorité, créent un ordre et une axiologie. Et si je dois m’expliquer cette idée fixe, analyser cette monomanie que je viens d’évoquer, c’est en remarquant que la philosophie qui m’intéresse est moins métaphysique que sémiotique, et que les philosophes qui me parlent sont souvent d’abord psychologues ou sociologues (Nietzsche, Arendt, Freud, Morin…).

Arendt, parlant de la crise de l’autorité, mettait en évidence, dans l’antiquité païenne (plus précisément gréco-latine), l’autorité de la nature et de la tradition. Après la chute de l’Empire, le Pape ayant hérité de César ses pouvoirs spirituels et temporels, l’église chrétienne est devenue, au moins en Europe, le Grand Médiateur, et a imposé partout ses normes, sa morale ; et l’autorité de l’écriture a longtemps été peu contestée, au moins avant Spinoza[3]. Pendant un millénaire, l’empire chrétien a été très cohérent, et aussi puissant que celui de Rome le fut. Il l’a d’ailleurs prolongé et ressuscité sous d’autres formes. Mais cet empire n’est plus ; contesté d’abord par Luther, puis un siècle plus tard par Descartes, sa lente décomposition a vu le remplacement de l’autorité des clercs par celle de la raison, de celle de l’église par les sciences, et ce processus de laïcisation qui n’était pas vécu comme tel doit beaucoup à Copernic, puis à Newton et à Darwin. Depuis les Lumières, nous vivions un nouvel ordre où le Grand Médiateur n’était plus l’église de Rome, mais l’Etat-nation. Car sur le plan moral la démocratie parlementaire s’est substituée à l’Evangile du Christ. Et comme nous devons reconnaitre qu’après Constantin l’Eglise de Rome a hérité de l’Empire de Rome, on peut déclarer en utilisant la formule nietzschéenne que « le mouvement démocratique est l’héritier du mouvement chrétien ».[4]

Mais chaque fois, ce passage d’un témoin plus ou moins volé, ce transfert d’autorité se sera fait sur un temps long, de manière compulsive, et sans que le nouveau n’abolisse l’ancien : Crise, schisme, révolution, ….

Aujourd’hui, avec encore trop peu de recul, il est possible de commencer à discerner ce qui se joue, et à donner du contenu à ce concept trop générique de crise. Je remarque qu’aujourd’hui la politique est morte – au moins sous ses formes traditionnelles –, la raison relativisée, la science, qui nous donne à voir un monde trop éloigné de ce que nos sens nous en disent, suspectée de dogmatisme. Et le nihilisme de notre époque qui a ruiné toute morale, exprime le transfert inavoué de l’autorité au Marché. En occident chrétien, le Grand Médiateur n’est plus l’église, même si les églises continuent à exister et à défendre leur morale, ni l’Etat qui tourne à vide et a été dissous par (et dans) l’administration, bien que sa classe dirigeante prétende encore son autorité légitimée par des élections dont les taux d’abstention ou de rejet par des votes extrêmes ne cesse d’augmenter. La seule autorité reconnue est celle de l’économie, dont les grands prêtres, qui nous promettent par ailleurs le vrai bonheur, pour peu qu’on écoute leurs conseils pourtant si contradictoires, défendent les dogmes les plus contre-nature – mais guère plus que ceux de l’immaculée conception ou de l’infaillibilité épiscopale. La seule valeur est l’argent, mais guère plus fiduciaire que l’amour. Et le Grand Médiateur est le Marché, devant lequel, comme hier devant le pape, les rois et les empereurs plient le genoux[5]. Le profit pour morale, la compétition pour éthique, l’argent pour valeur, le Marché comme seul juge, et un monde réifié à voler, polluer, violer, consommer… L’économie s’est donc faite religion et quand le marché devient empereur et dieu, nul ne peut plus se payer le luxe d’une hétérodoxie qui refuserait son autorité ou contesterait la valeur « travail ».

Et tout, politique, culture, est sommé de céder devant les intérêts du grand marché mondialisé, un marché planétaire, total, totalisant, totalitaire… Toutes nos relations humaines, nos liens, sont naturellement devenus, dans cet ordre nouveau, des rapports marchants. Et comme hier La Boétie pouvait écrire « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libre », je dis de manière tout aussi radicale qu’il nous suffirait de donner pour faire tomber cet ordre-là. Mais le don est aujourd’hui seulement toléré, dans la suspicion. Demain, il sera condamné car il échappe aux médiations.



[1]. Ces liens sont bien ceux de cette pelote que j’évoquais, ce sac de nœuds qu’on ne sait plus comment prendre, ces liens dont  Bruno fit un livre pour expliquer qu’ «Un unique amour, un unique lien fait toutes choses une ; mais il prend divers visages en diverses choses, de sorte que le même lie différemment ce qui est différent ».

[2]. Pour reprendre la formule de Krishnamurti.

[3]. « Tractatrus theologicopoliticus » (mais c’est peut-être faire trop peu de cas des mouvements du libre esprit et ne pas rendre hommage à ceux que l’église brûla (comme Bruno justement, ou Marguerite Porête).

[4]. « Par-delà bien et mal ».

[5] Traditionnellement le pape était représenté le chef ceint d’une triple couronne ; l’empereur n’en ayant lui qu’une double, pour s’élever symboliquement au-dessus du roi coiffé « simplement » d’un anneau d’or. Le Marché coiffe aujourd’hui tout cela.

Soumission ou refus

Qui n’entend de manière répétée, et plus encore depuis le 11 janvier, ce rappel permanent aux valeurs de la république. Qui ne remarque, entre étonnement et agacement, que les mêmes qui incantent ad nauseam le refrain des valeurs sont incapables de préciser desquelles il s’agit, comment ils les hiérarchisent et ce qu’ils proposent concrètement pour les défendre et les promouvoir. Propos creux d’esprits confus, souffles tièdes exhalés de baudruches gonflées. Que ne passent-ils donc de la doxa à la praxis, des déclarations main sur le cœur aux travaux pratiques ? Ils en ont l’occasion.

Je vois que s’est créé en France un parti politique musulman[1] qui se propose (je cite) « de permettre aux citoyens musulmans d’apporter une «alternative» », et qui justifie sa démarche de la sorte : « Dans la diversité sociale et culturelle qui compose notre Nation, l’islam, deuxième religion du pays, en était jusqu’alors exclus à cause de toutes une série de clichés que nous comptons bien balayer ». Je remarque aussi la dimension clairement confessionnelle et assumée de ce mouvement et ses revendications en faveur du halal ou du voile à l’école.

Par le simple fait de revendiquer son existence dans l’espace politique, ce nouveau parti affiche son refus de la laïcité, donc de notre règle républicaine. Car comment concilier d’une part la laïcité qui a minima doit s’entendre comme principe de sécularisation, c’est-à-dire comme séparation des vies politique et religieuse, étanchéité des institutions républicaines aux mouvements confessionnels, et d’autre part un engagement politique institutionnel qui s’articule autour de revendications religieuses ? Mais la laïcité, c’est aussi, plus précisément encore, car on ne pourra jamais séparer totalement le politique du religieux, l’idée simple mais radicale que l’horizon « spirituel » de l’État doit rester l’objectivation scientifique, et que l’éthique proprement religieuse doit se soumettre à la républicaine. Toute la force de la laïcité est dans cette subordination des normes qui affirme l’autorité de la loi des hommes et le primat des principes constituant notre république sur la morale. Dans une république religieuse, la loi civile procède de la révélation ou de la prophétie ; dans une république laïque, les lois sacrées plient devant le Code Civil, et aucune organisation religieuse ne peut participer aux institutions.

Ce nouveau parti se propose de présenter des candidats – on imagine musulmans – aux élections locales et à la présidentielle, afin d’accéder au pouvoir et de l’exercer. Ce parti est donc clairement illégal – en l’état de notre droit – et notre classe politique va devoir prendre ses responsabilités en agissant, ou en refusant d’agir : réagir ou se soumettre. Car comment autoriser un parti politique qui annonce et défend, dans ses statuts, des principes contraires à nos valeurs –  mais peut-être la laïcité n’est-elle plus une de ces valeurs ? L’accepterions-nous pour le Front National ou le Parti Communiste ? L’accepter, au prétexte de liberté politique, c’est admettre que demain un autre parti se crée pour combattre ouvertement l’égalité homme-femme, pour interdire la liberté de brocarder les politiques ou les clercs, en s’inscrivant en faux contre la solidarité, pourquoi-pas contre la démocratie, ou qui annoncerait son antisémitisme ou sa xénophobie. Chacun doit comprendre qu’un parti politique légal doive respecter les règles et les principes de la nation et n’est pas « libre » de se constituer hors les valeurs, « hors la loi ». Par contre, un mouvement politique de type révolutionnaire peut se construire sur le refus de la loi, sur le rejet des institutions, un projet révolutionnaire de transvaluation. Il s’oppose alors à la loi et aux valeurs qu’elle incarne, qu’il veut changer et qu’il combat ; il ne joue pas le jeu institutionnel, et s’inscrit dans un clair rapport de force ; il ne saurait donc avoir d’existence légale, être adoubé par un système qu’il abhorre, c’est d’ailleurs toute sa vertu.

Attendons donc de voir comment nos politiques vont gérer cette situation, rappeler le droit et le faire prévaloir, ou détourner la tête. Il serait d’ailleurs bien temps d’interdire toute référence chrétienne, juive ou bouddhiste dans les sigles et les statuts de tout parti politique. Faute de quoi, la France ne sera plus un pays laïc, et chacun saura ainsi – ce qui ne déplaira peut-être pas à certains partis extrêmes – que la république est un ventre mou et que l’on peut se présenter aux élections avec le projet de s’attaquer à nos principes constituants[2], et à nos valeurs cardinales.

La question posée est donc celle-ci : un parti politique qui se positionne statutairement en négation d’un principe fondateur de notre démocratie, qui souhaite utiliser les institutions pour saper un des fondements de notre identité nationale – pour ne pas dire de notre singularité nationale – doit-il être autorisé par le système, donc à terme financé par les contribuables pour combattre le système ?

La création de ce parti, qui a pour but de défendre les opinions respectables et les intérêts légitimes des musulmans, est du point de vue de ses promoteurs justifiable, voire adroite, mais de mon point de vue incompatible avec l’idée démocratique, sans d’ailleurs être  incompatible avec les principes républicains. Car un pays comme l’Iran ou l’Algérie, est fondé à s’affirmer à la fois comme république et comme islamique ; mais pas comme démocratie. Car il n’y a pas de varie démocratie sans laïcité.

Mais essayons, sans contester moralement un « droit » à cette création nouvelle, de nous ouvrir aux arguments des défenseurs d’une légalisation de ce nouveau parti, car il faut rester dans une écoute aussi attentive que faire se peut, quitte à contester aussi rationnellement que possible ces arguments, ou y adhérer s’ils sont convaincants. Je ne veux donc pas ici, non pas contester le bienfondé de la chose, mais sa légalité, car ce que je dénonce ce n’est pas une démarche politique qui fait sens, mais bien plutôt le manque de probité intellectuelle d’une partie de la classe politique qui nous rebat les oreilles avec les valeurs et s’abstient d’utiliser la loi pour les protéger.

Le premier argument est celui de la liberté politique. Il s’agit donc ici de la liberté de créer un parti illégal. Doit-on rappeler que la liberté est circonscrite par le droit qui interdit bien des choses qui offensent nos valeurs – même si chacun est en droit de contester ces valeurs à titre individuel ou associé dans un mouvement de pensée –, et que la dissolution d’un parti politique – ce qui ne serait pas une première en France – n’est a priori ni illégal ni surtout liberticide. Rappelons que notre constitution garantit la liberté religieuse, de croyance et de culte, la liberté d’expression, la liberté d’association. Une association promouvant l’application de la charia, une église interdisant le préservatif sont donc légales. De même un think tank qui prétendrait que les femmes étant inférieurs aux hommes doivent leur être soumises. Car chrétiens et musulmans ont le droit de croire sous les formes qui leur conviennent, de le faire savoir, et de l’exprimer rituellement dans l’espace public privatisé confessionnel (églises, associations, ..). Mais nul texte ne donne le droit à une association religieuse de se constituer en parti politique et de présenter des candidats aux élections. Sur un autre registre, un parti se proposant, une fois arrivé au pouvoir de dissoudre la démocratie et de lui substituer une dictature pourrait être interdit.

Le second qui m’ait été opposé dans l’hybris d’une discussion à bâtons rompus – mais tant que l’on ne rompt pas ces bâtons sur mon dos … – c’est que les musulmans seraient mal représentés en politique. Effectivement, et c’est notre problématique démocratique : notre démocratie n’est pas démocratique et nos hommes politiques ne représentent plus qu’eux-mêmes. Nos compatriotes musulmans en âge de voter doivent être environ 2 millions[3]– je n’ai pas trouvé d’évaluation fine. Le nombre d’encartés dans les partis de gouvernement : UMPS et les deux fronts représentent moins de 500 000 militants. Que les musulmans s’inscrivent massivement dans ces partis et ils en représenteront rapidement l’énorme majorité et pourront alors se trouver bien représentés et y imposer leurs choix. C’est évidemment une boutade, mais je veux dire par là qu’il ne tient qu’à eux d’être mieux représentés.

Le troisième, proche du précédent car corolaire, est que « la démocratie, c’est la représentation de toutes les composantes de la société » et qu’il est donc légitime que les musulmans y soient représentés comme tels. Faut-il rappeler que la démocratie ne saurait être réduite ni à la dictature de la majorité, ni au partage du pouvoir entre les différents groupes qui forment la nation ; et de ce point de vue, il faut par exemple rappeler que l’Etat libanais, par exemple, n’est pas démocratique mais confessionnel. La démocratie ce n’est – excusez-moi du peu – que le gouvernement du peuple par lui-même, et en France nous en sommes encore loin. Notre système est une partitocratie représentative, c’est-à-dire une aristocratie ou une oligarchie au sens rousseauiste du terme. Mais soyons sport et offrons à nos détracteurs quelques arguments. Après la légalisation d’un parti musulman, sa prise de pouvoir, l’éventuelle application de la charia qui n’est dans le Coran ni une option, ni une invitation, mais une injonction, notre république sera toujours ce qu’elle est aujourd’hui : une république non laïque, non démocratique, non sociale. Simplement, ceux qui, avec un peu de naïveté digne de condescendance, se battent contre le système pour préserver ce qui peut l’être auront perdu une nouvelle bataille.



[1]. L’Union des démocrates musulmans de France, fondé fin 2012 par Najib Azergui.

[2]. J’invite chacun à relire le préambule de notre constitution qui affirme, effectivement de manière péremptoire, disons performative, que la France est une république laïque démocratique et sociale. Je note que certains députés socialistes (Malek Boutih, député de l’Essonne) ont déclaré que l’existence d’un  parti musulman ne les gênait pas, donc que revenir sur nos principes fondateurs ne leur posait visiblement pas problème.

[3]. Je ne veux prendre le temps de trouver une juste évaluation.

Parlez-moi d’amour…

S’il est si difficile de parler de l’amour, et si l’on en parle tant, c’est que ce mot générique ne recouvre pas un sentiment aux contours clairs mais traduit des termes qui disent des réalités polymorphes et variées ; et que la polysémie de ce mot vide-poche – disons plutôt mot-portefeuille puisqu’on le porte sur le cœur – le rend source de confusions et de malentendus. Pourtant, notre langue possède suffisamment de nuances, de termes appropriés pour dire les sentiments qui se cachent et se mêlent, comme sous des draps, sous la banalité du mot. Alors lycéen, mon professeur de philosophie m’expliquait, et sans grand soucis philologique, que les grecs anciens avaient au moins deux façons de parler d’amour, utilisant suivant le contexte les mots éros ou philia ; et de rajouter alors, comme pour faire bonne mesure, le terme d’agapè utilisé par les évangélistes et Paul, le grand épistolier de la nouvelle religion. Mais si, pour faire court et rester scolaire, on en revient aux concepts d’éros, de philia, voire de pornéïa, et à celui chrétien d’agapè, je note qu’il n’est  nul besoin d’utiliser le concept vague d’amour pour parler d’éros – le désir –, de philia – l’affection –, de pornéïa – la sexualité –, et de la compassion chrétienne qui est d’une autre nature. Reste l’amour au sens contemporain du terme, qui est une affection singulière et proprement irrationnelle. Car cet amour dont je parle ici n’est pas réductible à un sentiment dont l’économie serait basée sur éros et philia, et qui ferait sa place à une sexualité marquée au coin de la vitalité des corps. C’est aussi une passion funeste, mais toute passion ne l’est-elle pas ? Il n’y a d’ailleurs de vraie passion qu’amoureuse, tous les mystiques le savent bien – et je ne convoquerai pas ici le souvenir de Sainte Thérèse d’Avila qui confessait qu’en extase christique elle mouillait sa petite culotte.

Ne confondons donc pas le désir et l’amour, un désir qui n’est pas, comme je le lis trop souvent, du domaine du manque[1], mais procède d’une aimantation au sens propre du terme. Et cette attraction des aimants/amants crée une tension, un champ de forces magnétiques que tous les collégiens ont appris à dessiner sur une feuille à l’aide de deux aimants inversement polarisés et de la limaille de fer. Cette tension peut se résoudre par le collage des aimants, la fusion des êtres, l’encastrement des sexes. Elle peut aussi, faute d’être résolue dans une décharge qui peut prendre la forme paroxysmique de l’éclair, faire vibrer les êtres et l’air qu’ils respirent, les érotiser. Et cette érotisation peut rester brute, en son état de nature, ou être raffinée par des formes de courtoisie, devenir un art en soi, art de la conversation des corps et de la sympathie des âmes. Et semblant m’interroger sur cette idée que l’amour érotisé serait une poésie, je fais évidemment écho à la voix d’Octavio Paz[2]. Mais je veux aller plus loin : je crois, confessant par cette conviction  ma proximité avec les mouvements du libre-esprit[3], que ce peut être aussi une éthique, et si je peux construire un mot-valise, pour ainsi faire voyager mon lecteur, et peut-être lui promettre un embarquement pour Cythère, je parlerai de poéthique.

Sur un tout autre registre, je me demande si l’amour, celui de nos chansons populaires, l’amour romantique qui unit fatalement Tristan et Yseult, et dont on nous rebat tant les oreilles, n’est pas un concept moderne, et historiquement datable, pour un sentiment qui le serait tout autant. Les grecs d’avant le christ, peuple païen par excellence, ne le concevaient pas comme tel, et faute de l’avoir conceptualisé ainsi, n’éprouvaient pas le besoin d’un mot pour le dire, et en firent donc l’économie. Mais est-ce si sûr ?

La société grecque, et plus largement, au moins avant Constantin, gréco-latine, était polythéiste et pratiquant les cultes aux dieux – il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un culte odieux[4]–, ignorait aussi le concept moderne de religion, ce qui en faisait un peuple profondément laïc, c’est-à-dire ignorant mêmement et la religion comme idée et la laïcité comme telle. S’agissant des sentiments, et capables de raisonner même sur leurs folies, ils s’en tenaient au désir et à l’affection. Précisons que d’ailleurs l’objet de l’éros, ou ses objets, ne se limitent pas au cadre des relations intersubjectives, au désir de l’autre, au frottement des épidermes, pour le dire avec les mots de Marc Aurèle[5]. Si ce désir se résolvait dans l’étreinte des corps, ils désignaient par pornéïa cette passion, ou simplement ce plaisir et cette pratique du corps de l’autre, ou le désir se consume et s’évapore. Et philia qui désignait l’affection, qualifiait aussi l’amitié, l’hospitalité, une forme d’attention positive à l’autre.

Le terme d’agapè ne faisait donc pas partie ni de leur culture ni de leur vocabulaire, et ne se trouve nulle part dans leur littérature. Car cette notion appartient à la culture juive, et ce mot est inventé pour la Septante. La tradition judéo-chrétienne avait en effet inventé une idée qui ne pouvait qu’étonner un esprit grec : celle qu’entre les hommes et les dieux puisse se développer un sentiment d’amour. Évidemment, leur mythologie avait mis en scène l’éros des dieux et des déesses pour les mortels, le désir de Calypso qui retint Ulysse sept ans dans l’ile d’Ogygie[6], ou de Zeus/Jupiter pour un nombre très considérable de filles d’homme avec lesquelles il copule divinement ; Mais cette relation d’amour/haine entre dieu et son peuple est, dans l’ancien testament, d’une autre nature. Et quand il s’est agi de traduire le texte testamentaire en grec, au troisième siècle avant notre ère[7], les rédacteurs de la septante formèrent le terme d’agapè, repris par les évangélistes, et qui depuis fait partie du langage chrétien comme tous ces mots inventés pour désigner un dogme ou un concept nouveau : consubstantialité, épiphanie, assomption, parousie, amour, ….

Mais je m’égare ; mais l’essence de l’amour n’est-il pas de nous égarer toujours ?

L’amour est-il donc un concept moderne, je veux dire chrétien ? Y-a-t-il une singularité occidentale de cette passion, à l’image de la passion de Jésus qui va à la mort par amour ? Le moyen-âge qui succède et rompt, sur ce plan, avec l’antiquité païenne, n’invente-t-il pas l’amour moderne, et l’amour courtois n’en est-il qu’une forme, celle d’un sentiment à dimension culturelle, en devenir. Je pense aux vers de Villon vulgarisés par Brassens « Où est la très sage Héloïs, pour qui fut châtré et puis moine Pierre Esbaillart à Saint-Denis ? Pour son amour eut cette essoine…. », et je me demande de quelle nature était cet amour qu’Abélard[8] porta à Héloïse, son élève, et s’il ne s’agissait pas au bout du compte d’un bel éros, dressé vers le ciel de sa félicité, comme un clocher d’église quelque peu conquérant, arrogant dans sa pourpre, et que Dieu a fini par foudroyer à sa manière…

En fait, je n’en suis pas si sûr. Le dieu Eros n’aime-t-il pas, dans la fable d’Apulée[9], Psyché d’un amour « moderne » ? Mais Psyché aime-t-elle « vraiment » son amant qu’elle ne connait pas, où le plaisir de leurs étreintes nocturnes. D’ailleurs, leur fille Volupté n’est-elle pas déesse du plaisir ?

Quand même, l’amour, au sens contemporain du terme, me semble être un concept moderne et occidental, historiquement d’abord religieux, puis vulgaire ; ces deux qualificatifs ne devant pas choquer, car, comme la religion a pour fin de devenir le grand Médiateur, donc de relier aussi le vulgum pecus au vulgum pecus, les relier en dieu, la religion doit devenir vulgate, et sa réussite est dans sa vulgarisation. Je pense que l’amour « populaire » est d’abord la laïcisation d’un concept religieux, en second lieu seulement son érotisation ; c’est-à-dire un sentiment quelque peu pathologique.

Et si je disposais d’un peu plus de temps, si ce blog n’avait pas comme seul objet d’esquisser, de présenter de manière pointilliste – parfois aussi pointilleuse, mais c’est bien autre chose – une pensée, je tirerais mon fil pour le tisser en une toile plus solide ; et j’évoquerais plus longuement, au moyen-âge, période religieuse s’il en fut – une forme de l’amour chevaleresque, courtois, où le visage de la femme aimée est sanctifié dans une pureté maladive, et prend les traits de Marie. Et cet amour chrétien est mythifié dans la légende arthurienne de la Table Ronde et plus précisément dans la geste de Lancelot du Lac. Le roi Arthur symbolisant Dieu le père, Lancelot le Christ[10], et Guenièvre Marie. Leur amour consommé est donc plus encore qu’un inceste, un sacrilège, et menacera, en contestant l’autorité du père, la survie même du royaume. Mais tout cela n’est que mythe, littérature, poésie. Et je pourrai conclure ici, revenant à Octavio Paz, en me demandant : l’amour érotisé n’est-il pas poésie ? Mais pas avant d’avoir redit que notre conception moderne et romantique de l’amour est l’héritière sécularisée d’une conception religieuse de la passion amoureuse, elle-même procédant d’une vision platonicienne du monde que je conteste avec quelque constance : le primat de l’idée sur la chose, le goût un peu morbide des fantômes, l’idéalisation des sentiments qui ne peut conduire qu’à une forme de passion, d’hystérie.



[1]. Je ne rappellerai pas le mythe platonicien de l’androgynie tel qu’Aristophane le raconte dans le Banquet.

[2]. Lire « La flamme double ».

[3]. J’invite mon lecteur à s’informer sur ces mouvements philosophiques apparus et perdurant en Europe entre le XIIe et le XVIe siècle, éventuellement en se procurant l’indépassable ouvrage de Raoul Vaneigem « Le Mouvement du libre-esprit »

[4]. Facile je sais, mais pourquoi ne pourrais-je pas m’amuser aussi.

[5]. Il déclare effectivement que « L’amour n’est que le frottement de deux épidermes. », mais dans son livre IV, parlant de l’homme, des conditions « amoureuses » de sa fabrication et plus douloureuses de sa fin, il écrit : « hier un peu de morve ; demain une momie ou des cendres », donc frottement d’épidermes ou épanchement de morve, …

[6]. Ogygia.

[7]. Sur ordre de Ptolémée Philadelphe, pharaon grec d’Egypte et de son bibliothécaire Démétrios de Phalère.

[8]. J’ai évidemment de l’affection pour Abélard, et comme religieux philosophe et comme Breton car il est né près de Nantes en 1079 et a été abbé du Rhuys (à Saint Gildas, à deux pas de chez moi), et je compatis évidemment à ses malheurs, sa peine, son essoine ; il a payé pour trop aimer, ce qui n’a pas été le cas, heureusement, de tous les clercs.

[9]. On trouve cette fable contée par Apulée (second siècle précédant notre ère) dans ses Métamorphoses (Livres V, VI et VII).

[10]. Rappelons que Lancelot est chargé par Arthur de retrouver le Graal, et marche donc sur les traces du Christ, dans ses pas, et il est ainsi un second Christ, comme Christ était un second Adam. Car Lancelot est aussi le premier chevalier, donc le premier Homme de cette geste moyenâgeuse. Il est aussi, comme Jésus était de la lignée de David, descendant d’une lignée prestigieuse remontant notamment à Joseph d’Arimathie, le personnage qui dans les évangiles prête le tombeau de sa famille au crucifié après avoir recueilli le sang du Christ dans le Saint Graal et ayant apporté celui-ci en terre bretonne.