Archives de l’auteur : Pascal MOUNIER

Décadense de notre civilisation.

Oui, l’homme m’inquiète, ou plus justement il me désespère ; et après avoir précisé cette inquiétude sur deux aspects que je choisissais de formuler ainsi : la puérilité de l’humanité et la décadence de notre civilisation occidentale, après avoir il y a quelques jours évoqué le premier point, voyons maintenant le second.

Nous sommes confrontés à l’une des choses les plus effrayantes que l’homme puisse connaitre : une guerre de civilisation ; mais c’est moins mon sujet du jour qu’un point de sensibilité qui me ramène à une réflexion, jamais aboutie, sur l’homme. Je ne sais comment nommer plus justement notre civilisation occidentale si ce n’est par ce paradigme historico géographique ; mais s’il faut la définir j’en reviendrai à ses trois dimensions, ces trois pieds qui la font tenir debout si solidement que nous n’en imaginons pas la faiblesse. Notre civilisation a un pied religieux, un autre économique et un troisième politique, et ce tripalium est cohérent. Je veux dire que nous pourrions définir l’essence de notre civilisation indifféremment par l’une quelconque de ses dimensions, comme si chacune pouvait décrire totalement et justement notre monde occidental. Plus précisément, ces dimensions sont : la religion judéo-chrétienne, le capitalisme et la démocratie parlementaire. Et toute contestation de la civilisation occidentale ne peut que remettre en cause ses trois piliers. Et si l’on peut s’étonner de notre surprise à voir critiqué l’occident, Il me semble que ce qui est ainsi contesté,  et de manière si violente par Daesh par exemple, c’est l’impérialisme de cette civilisation. Etant personnellement occidental et de culture judéo-chrétienne, il ne m’est pas facile de critiquer l’Occident. Pourtant, si je devais le faire c’est en pointant sa dérive la plus problématique : notre civilisation qui a développé ses valeurs mais qui semble aussi avoir définitivement exclu l’homme de ses paradigmes, souhaite universaliser par les armes les dites valeurs, et imposer au monde son ordre et sa paix, comme en d’autres temps Rome le fit.

Toutefois, nos valeurs ne sont pas universelles, ne sont souvent que des contrevaleurs, et je ne suis pas sûr de souhaiter que notre planète s’occidentalise. Il me semble en effet qu’un peu de biodiversité – c’est évidemment une image – est nécessaire dans ce domaine. Et par ailleurs la question est moins celle des valeurs que celle de leur hiérarchisation. Et je pourrais développer mon propos en parcourant indifféremment les trois chemins : politique, en montrant par exemple que la démocratie représentative n’est pas démocratique et n’est qu’un système permettant de ne pas donner le pouvoir aux gens ; religieuse, en rappelant que la religion chrétienne, au prétexte de sauver l’âme des gens, a névrosé les gens, les condamnant à une survie qui n’est pas la vie ; et économique, en montrant que nous avons construit un système qui transforme l’homme en consommateur, voire en produit de consommation. Et je choisirai cette troisième voie.

Comme le montre assez bien les économistes, notre système économique a pour fondement le troc et la division du travail. Cette organisation « marchande » de la société a permis, dans un premier temps, d’augmenter rapidement la production de richesses et d’améliorer le confort de l’homme. Mais la reconnaissance de la propriété privée et la possibilité de la transmettre par héritage a permis, d’une part l’accumulation du capital entre quelques mains fortunées, ce qu’Adam Smith appelle « funds » et que l’on pourrait aussi traduire par ressources, d’autre part la création du capitalisme défini comme l’exploitation des hommes qui ne disposent que de leur force de travail par d’autres hommes qui possèdent un capital de ressources, que ce capital soit constitué d’une terre, d’une mine, d’un moulin, d’une manufacture ou d’un bateau, d’un bétail, d’une réserve de grains, d’un droit particulier. Et socialement, le monde s’est divisé en maîtres et domestiques, patrons et ouvriers, exploiteurs et exploités, les premiers possédant les ressources exploitables, les seconds leurs bras nus.

Historiquement, le gain de l’ouvrier était donc indexé sur sa force du travail qu’il vendait, et depuis que la machine le supplante dans ce domaine et que l’ouvrier est utilisé à d’autres tâches, moins physiques, cette indexation s’est faite sur le temps de travail qu’il vend sans pouvoir vraiment le négocier, un temps de vie, mais jamais sur la plus-value des produits qu’il fabrique. Car l’homme qui était central, moteur dans le processus de transformation de  la matière alors que la machine ou l’outil n’étaient que des aides, des accessoires, est devenu lui-même accessoire face à la machine et au moteur qu’il sert et qui ont pris sa place centrale dans le processus de fabrication. L’homme est donc tombé du statut de producteur, au statut de ressource  productive exploitée, comme peuvent l’être la matière première ou l’énergie ; et parallèlement à ce bouleversement des valeurs, l’importance de la production s’est effacée devant celle de la conception des produits et aujourd’hui des services.

Adam Smith écrit au XVIIe siècle : « Le travail est donc la mesure réelle de la valeur échangeable de toutes les marchandises. Le prix réel de toutes chose, ce que toute chose coûte réellement à l’homme qui veut l’obtenir, c’est la peine et le mal qu’il a pour l’obtenir, … ». C’était vrai, ça ne l’est plus. Pour cet économisme qui fut l’un des premiers et l’un des plus brillants, ce n’était donc pas le métal (argent ou or) ou le grain, encore moins le papier monnaie qui était la mesure de la valeur d’échange de chaque bien. On pourrait donc dire que l’homme, ou du moins son travail, à l’époque dont l’économiste nous parle, était « la mesure de toutes choses » comme le travail du cheval est celle du travail mécanique. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, l’homme n’est plus la mesure économique des choses ; et je me demande d’ailleurs en prolongeant la remarque de Smith, si, bientôt, ce ne sera pas l’empreinte carbone. Changement de paradigme …

La société marchande nait, non pas du troc, mais de l’accumulation des ressources et des biens, grâce à la privatisation de la terre : la faune, la flore, le minerai, la réserve halieutique. Le capitalisme nait avec la division du travail qui permet l’exploitation de l’homme. Cette exploitation permet, en médiatant la relation entre le producteur qui disparait et le consommateur, de s’approprier la plus-value de transformation ou de fabrication des biens, le fruit du travail n’appartenant plus au travailleur qui n’est pas intéressé au bénéfice.

Et si l’homme a perdu sa place centrale dans le processus de production des richesses, il en est aujourd’hui simplement exclu, et sa sacralisation comme consommateur ne compense en rien cette exclusion, car privé de son rôle actif, il est réduit à n’être qu’un consommateur passif.

Et je lis cette évolution de notre civilisation dans celle de la hiérarchie des revenus. Après une période où la distribution, très inégale, des revenus était faite entre les rentes (de la terre ou des charges) et le salaire (principalement de journaliers, salaires qui se faisaient parfois en grains), la distribution s’est faite entre rentes, profits (des activités de production ou d’échange) et salaires. Progressivement les profits ont pris la grosse part du gâteau constitué de la production de richesses. Aujourd’hui, les rentes ont quasiment disparu ou sont en voie de disparition. Les revenus se distribuent entre profits (principalement financiers) et allocations. Et si la masse des salaires distribués ne peut que diminuer, si le travail disparait progressivement, cela se fait en effaçant l’homme de notre civilisation qui, après avoir méprisé la nature, s’apprête à éluder l’homme et construit un monde où il n’a déjà plus vraiment sa place.


 

Solutionnisme et transhumanisme.

Comme hier Nietzsche[1], l’homme m’inquiète ; et si mes peurs, en partie intuitives donc plus ou moins indéfinissables, sont nombreuses, elles se cristallisent néanmoins sur deux aspects que je choisis de formuler ainsi : la puérilité de l’humanité et la décadence de notre civilisation occidentale. Evoquons déjà le premier.

Pour tenter de dompter la nature et se protéger de ses réels dangers, l’homme a créé des artifices de plus en plus monstrueux pour « humaniser » la nature ; parfois en espérant la transformer en un éden fantasmé, ruisselant de lait et de miel, le plus souvent en l’exploitant sans mesure.  Mais faute d’avoir compris qu’il faisait partie de la nature, et que celle-ci ne pouvait donc être inhumaine, tentant néanmoins de l’humaniser, il l’a déshumanisée, la rendant bientôt impropre à la vie et condamnant déjà des milliers d’espèces vivantes sur lesquelles il n’a aucun droit moral. En fait, soyons plus précis : cette posture que je condamne en ces termes est celle de notre civilisation judéo-chrétienne, et résulte plus précisément de son demi-cerveau droit[2], le juif ; l’autre, le grec, ne doutait pas que l’homme fût une créature de la nature. L’homme moderne est donc chaque jour un peu plus confronté à un monde artificiel, partiellement chimérique, qu’il a créé mais qu’il ne maitrise plus ; un monde d’idées et d’objets où les lois de l’économie se sont substituées aux lois naturelles ; un monde sans chair et sans vie, où tout ayant été, soit réifié soit idéalisé, l’économie tient aussi lieu de morale. Et aujourd’hui, il n’a plus d’autre porte de sortie que de miser sur toujours plus de technologies et de se transhumaniser, ce qui n’est qu’une façon, étant au bord du précipice, de faire un pas en avant décisif. Et je suis surpris de constater la façon dont une nouvelle école de pensée voit le jour aux États-Unis autour des richissimes activistes du web, ou plus largement de la High-tech, et que l’on qualifie de solutionnisme technologique[3] et de transhumanisme[4]. Je pense aux créateurs de Google, de Facebook, ou d’Apple, et d’une quantité de sociétés plus ou moins récemment créées au sein desquelles se développe l’idée que la science pourrait tout résoudre et que l’avenir de l’homme serait de s’affranchir définitivement de l’humain, en maitrisant et la vie et la mort. Comment définir les principes de cette philosophie, si ce n’est en notant chez ses sectateurs :

– la croyance naïve que les dogmes de l’économie permettent de faire l’économie de la morale, autrement dit,

– la substitution de l’autorité de la technologie à celle de la nature,

– un hédonisme puéril, dont le culte du corps et le jeunisme ne sont que les manifestations les plus immatures, et dont,

– le culte d’une singularité non solidaire est l’expression politique,

– l’idolâtrie de l’argent comme source de liberté individuelle et protection contre les abus de l’État,

– une méfiance vis-à-vis de l’État.

Comment ne pas être surpris de la naïveté d’un Eric Schmidt, CEO de Google, qui déclare « Si nous nous y prenons bien, je pense que nous pouvons réparer tous les problèmes du monde ».  Comment imaginer que demain l’intelligence artificielle supplantera l’intelligence humaine, que la compassion puisse être ressentie par un robot,  la morale produite par des algorithmes,  un gouvernement remplacé par un ordinateur sur lequel tourneraient des logiciels de management, et un juge remplacé par un distributeur automatique de contraventions, d’amendes ou de peines. Et comment ne pas être pareillement dubitatif quant aux investissements colossaux que les géants du net consentent à faire dans la médecine[5], notamment régénératrice, avec deux perspectives : réaliser l’homme augmenté, un homme qui sera en permanence connecté – déjà aujourd’hui grâce par exemple à l’Apple watch ou aux Google glass, mais demain par l’implant d’une puce connectée qui informera le cerveau en excitant le nerf optique –, et accéder à l’immortalité, quitte à remplacer régulièrement des organes vieillissants comme on change les pièces d’une voiture, en espérant un jour réussir à transférer notre conscience dans un nouveau corps, jeune, cloné dans ce but, et débarrassé de toutes ses faiblesses at aberrations génétiques – le séquençage du génome de n’importe quel individu étant bientôt accessible pour quelques centaines d’Euros. Au-delà des problèmes psychologiques, voire simplement pratiques qui seront posés et aux individus et à la société, dans un monde où il y aurait tant d’autres urgences, par exemple d’améliorer la vie des plus démunis plutôt de chercher à rendre les plus riches immortels, la question éthique, majeure, est évidemment la plus prégnante. Comment envisager un monde où les uns (la grande majorité) resteront mortels, sensibles aux maladies, quand les autres, régénérés régulièrement et immunisés contre tous les agressions et les vieillissements de la vie, et dont les rejetons seront totalement paramétrés avant leur naissance, seront protégés de la mort[6] ? Il y aurait alors séparation ontologique entre les mortels et les immortels, les humains et les transhumains, dans un monde hiérarchisé entre des animaux, des robots, des créatures hybrides mêlant toutes les combinaisons biotechniques possibles entre l’animal, l’humain et le robot[7], les humains, les transhumains. Dans ce cadre bouleversé, comment imaginer encore nos principes d’égalité et de fraternité ? Mais plus largement, c’est la question du sens qui serait posée sous une forme nouvelle. Quel sens donné à sa vie quand la perspective de souffrance en est ôtée, quand la mort ne constitue plus une échéance inéluctable et insurmontable ?

Cette école de pensée qui n’a rien d’une philosophie, même si je l’ai vu présentée comme telle, est une croyance dont la naïveté surprend.

Il y a donc aujourd’hui urgence à se poser quelques questions et à se mettre en position de faire des choix, de tracer des lignes jaunes, et de cesser d’accepter le principe de D. Gabor (1964) que l’on exprime en général ainsi « tout ce qui est possible sera nécessairement réalisé ». En France, nous devons réformer radicalement nos institutions, notre mode d’élection, la nature de nos assemblées et leur mode de fonctionnement. Il est par exemple urgent de réformer le Conseil Économique Social et Environnemental, pour qu’il cesse d’être un machin, une machine à recaser les amis du pouvoir. Il devrait, de mon point de vue, être remplacé par un Conseil, plus opérationnel, plus pertinent, recentré sur les questions d’éthique. Pourquoi ne pas le nommer alors Conseil National d’éthique (ou « des valeurs » si l’on veut s’affranchir d’un sigle déjà pris) et recentrer son action sur la défense des valeurs de notre démocratie : liberté, laïcité, solidarité, respect de l’environnement. Mais resterait alors, d’une part à s’entendre sur nos valeurs partagées, d’autre part à les définir de manière claire et partagée.



[1]. Je conviens que me comparer ainsi  à Nietzsche est un peu gonflé (d’orgueil), mais je pensais à ces paroles de Zarathoustra : « La terre, dit-il, a une peau ; et cette peau a des maladies. L’une de ces maladies, par exemple, s’appelle « homme » ».

[2]. Droit ou gauche ?

[3]. Je ne suis pas sûr de l’origine de la formule, mais elle est par exemple utilisée par  Evgeny Morozov dans un livre passionnant : Pour tout résoudre, cliquez ici ! L’aberration du solutionnisme technologique.

[4]. Le transhumanisme  deviendrait possible par à la convergence des NBIC (Nanotechnologies, Biologie, Informatique et Sciences Cognitives), et les sociétés nord-américaines investissent massivement dans cette voie. Voir aussi les articles du chercheur américain Ray Kurzweil sur ce qu’il appelle la théorie de la singularité, et le livre de Laurent Alexandre « La mort de la mort ».

[5]. Par exemple Google dans son laboratoire Google X ou par la création de la société  Calico, qui travaille à rallonger de 20 ans la durée de vie humaine.

[6]. C’est tellement imaginable que c’est le thème du film Elysium – film par ailleurs excellent.

[7]. Il y en a génériquement quatre.

Pour ou contre le droit de grève militaire.

La Cour Européenne des Droits de l’Homme de Strasbourg a donc jugé que les militaires français ont le droit de se syndiquer. Prenons bien de la mesure de la chose.

Mais tout d’abord n’assimilons pas la C.E.D.H et la Cour de Justice de l’Union Européenne, qui sont l’un et l’autre des tribunaux, pour le premier produit du Conseil de l’Europe[1] auquel la France a adhéré en mai 1949 et pour le second de l’U.E, Conseil et Union ne se superposant pas. Cet arrêt démontre que toute adhésion à une organisation supranationale est la porte ouverte à une perte de souveraineté.

Et notre pays a donc abandonné la sienne. Insistons sur ce point, non pas pour le déplorer, mais plus simplement pour le constater. La France n’est plus un État souverain, même si l’État français garde beaucoup de prérogatives, mais de plus en plus encadrées par des textes européens et internationaux. Notre pays a perdu sa capacité à gérer sa monnaie, aujourd’hui elle perd – même si cela prendra un peu de temps et passera par quelques étapes emblématiques – sa souveraineté militaire. Chacun jugera si c’est la meilleure des choses dans le pire des mondes, ou l’inverse.

Comprenons le problème. Si l’État est condamné à autoriser les militaires à se syndiquer, comment ce même état pourrait-il autoriser certains syndicats et en interdire d’autre ? Sur quelles bases ? Demain – ou peut-être après demain, il y aura donc, inéluctablement, des soldats à FO des marins CGTistes (avec le pompon rouge), des aviateurs affiliés, à la CFDT, ou à Sud. Et comme l’arme de base (de poing ?) du syndicat est la grève, nous aurons des soldats en grève, peut-être pour réclamer le droit de grève. Et les syndicats demanderons légitimement à être associés à l’élaboration du livre blanc de la Défense Nationale, revendiquerons dans la rue des budgets complémentaires, exigeront d’être représentés dans les Etats-majors pour discuter des stratégies ou des territoires d’intervention.



[1]. Le Conseil de l’Europe qui est l’organisation promotrice de la Convention Européenne des droits de l’homme est le volet moral de l’O.C.D.E.

Spleen.

A un ami qui me taquinait sur mon gout de l’ergotage et de la ratiocination, et sur ma vision pessimiste de la nature humaine, je répondais un peu vite, comme pour m’excuser, que Je faisais depuis maintenant un certain nombre d’années de la philosophie. Peut-on faire de la philosophie comme on fait de la cuisine, ou bien comme on ferait du vélo ou du golf ? La formule était évidemment maladroite. Mais que pouvais-je répondre ? Il eut peut-être fallu lui avouer que j’essayais simplement de vivre ma vie en la pensant, c’est-à-dire avec une exigence de vérité peu commune, dans l’espoir ridicule qu’elle me soit plus supportable et que je puisse échapper, au moins un peu, à l’angoisse, non pas de sa finitude, mais de la vanité de nos efforts à en faire quelque chose.

C’est cette posture, qui prend aujourd’hui une dimension pathologique, qui m’a conduit à m’identifier à ce personnage de mescréant philosophant, après avoir hésité à me prévaloir de cette autre formule : « philosophe empêché » ; mais si j’ai gardé la premiere c’est qu’au terme conclusif de toutes mes réflexions déconstructives, je n’ai trouvé que « Choses humaines, trop humaines ».  Et mes instincts qui m’ont permis de remporter parfois des victoires étonnantes, m’ont pareillement planté plus d’une fois. Qu’il y ait des forces qui me dépassent, qui pourrait m’en faire douter ? Il me suffit de contempler la nature au printemps et l’optimisme de la renaissance de la flore. Que ces forces nous laissent lire dans les phénomènes leur cohérence, leur interdépendance, leur unité, qu’elles conduisent notre intuition vers l’idée d’un monisme du monde, c’est pour moi une évidence sensible, mais forte. Que des phénomènes dépassent le rationnel, je l’ai vécu ; comme j’ai vécu des choses inconcevables, été sauvé in extremis par la coalition de forces obscures. Mais cela ne m’explique rien, ne m’assure de rien, ne me rassure de rien, et je reste comme un enfant face à l’immensité angoissante de la mer.

N’est-ce pas notre lot ? L’homme avance dans la vie, c’est-à-dire vers la mort, pauvrement habillé de ses illusions, mais condamné à les perdre progressivement. Il se retrouve un jour nu, pauvrement drapé d’un futur mité, et minable qui le couvre comme un suaire. Il est nu, il a froid et il tremble.

Revue de presse.

M. Valls déclare cette semaine à propos de la grève des pilotes d’Air-France qu’elle est « insupportable ». Que veut-il dire exactement en utilisant un mot si ambigu ? Que cette grève serait financièrement insoutenable pour la compagnie et pour l’économie française ou bien qu’elle serait intolérable, inadmissible, car exorbitante du bon sens ou de la moral ? Il me semble que de rajouter qu’elle « est insupportable […] pour l’image de la France à l’étranger » clarifie malheureusement son propos. Il n’accepte pas cette grève, ce que l’on peut comprendre, mais il le dit, ce qui me parait être une erreur. Et je m’étonne de cette déclaration d’un premier ministre en exercice. Car, soit il reconnait le droit de grève dans les termes qui sont ceux de notre législation, et il doit l’accepter quoiqu’il en pense, soit il considère que l’intérêt de la Nation ou de l’État justifie des limites à ce droit, auquel cas, non seulement il doit le dire, mais il doit aussi demander à l’Assemblée de légiférer pour poser ces limites. Mais en aucun cas, il ne peut contester à une catégorie sociale d’utiliser son droit.

Le tribunal prud’homal de Lyon vient de condamner la société Carrefour pour avoir licencié une caissière qui ne respectait pas son règlement intérieur qui stipulait que les personnes en contact avec la clientèle ne pouvaient arborer avec ostentation des signes politiques ou religieux (ici le port du foulard, …). Les deux partis peuvent faire appel. Mais le pouvoir politique va-t-il se saisir de cette décision, la contester devant les tribunaux, voire légiférer si cela s’avère nécessaire ? Il doit le faire, à un moment ou à un autre, pour au moins deux raisons : l’une de cohérence, l’autre pour préserver nos valeurs. Le règlement intérieur de l’entreprise avait été déposé auprès de services de la Préfecture qui avaient tout loisir de le contester. Les délégués du personnel de la grande surface auraient pu aussi le faire. Ils l’ont tous accepté. Le juge conteste ce règlement, tardivement, et trouble, me semble-t-il, la jurisprudence (se rappeler de l’affaire baby loup). Le principe de laïcité impose que dans les lieux publics, on s’abstienne de tenues religieuses : porter la cornette pour les bonnes sœurs, le voile islamique pour les musulmanes, … Au moment où un français se fait égorgé par des allumés du bocal qui prétendent, en massacrant un guide de montagne dont personne ne connait les options religieuses, défendre la cause de dieu, ne pas être intransigeant sur la laïcité ne serait pas une erreur mais une faute lourde.

Je note enfin la création par M. Bennahmias (ex Modem) d’un nouveau parti politique qu’il présente comme social-démocrate, écologiste, laïc et républicain. Une nouvelle escroquerie … Souhaitons-lui long feu.

Si ce parti est social-démocrate, au sens politicien du terme, il se satellisera autour de l’UMPS et ne sera donc ni social ni démocratique. Et comme la laïcité et la démocratie c’est la même chose, ou pour le dire autrement, ces concepts recouvrent le même objet politique, ce nouveau mouvement de non-pensée ne sera pas plus laïc. Quant à être républicain, qu’est-ce que ça veut dire ? Comment un parti politique pourrait-il ne pas l’être ? Attendons donc sans illusion le programme de ce parti pour y juger les mesures qui promouvront et la démocratie et la laïcité.