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La pollution est un concept moral.

La pollution est un concept moral ; c’est sans doute ce qui explique chez moi, une certaine distance d’avec l’écologie politique. Et en utilisant cette accroche, je veux simplement remarquer que les processus qualifiés de pollution ne peuvent s’appréhender sous cette forme que du point de vue de l’homme, et sur le registre du bien et du mal.

Car polluer, au sens contemporain du terme – et notons cet usage récent d’un terme (première moitié du XXe) qui existait auparavant, mais utilisé différemment quoique déjà sur le registre de la morale, – c’est dégrader, salir, avilir ; non seulement transformer, altérer des qualités, mais les « tirer » vers le laid, le sale, l’impropre, l’impur. C’est donc, fondamentalement, rompre une forme d’harmonie naturelle. Cette idée est donc construite sur le présupposé rousseauiste[1] que la nature serait belle, bonne, propre à ses fins métaphysiques, qu’elle aurait atteint un état de perfection ; état stable et donc éternel, comme le déroulement infini des cycles quotidiens ou saisonniers. Mais cette vision des choses, et ici de l’univers comme cadre géométrique d’une incarnation  de la conscience, de l’Idée, est évidemment totalement subjective.

En effet, la nature passe en permanence d’un équilibre ancien à un nouveau, et quand une forme de vie adaptée à cet équilibre précaire et relatif émerge et s’y développe, il se trouve en symbiose, ou du moins dans une relation d’équilibre avec cet environnement qui est le sien, qu’il trouve harmonieux – pour peu qu’il en soit conscient – et déclare moral du seul fait qu’il réponde à ses besoins naturels et participe de la structuration de sa psychologie.

Qu’un volcan éructe dans l’atmosphère ses cendres sulfureuses ou vomisse une bave incandescente, qu’il sature l’air de souffre et d’acide ou brule sur ses blancs des forêts, on déclare qu’il pollue ; mais s’il pollue, c’est seulement du point de  l’homme et du vivant qui en souffre. Que la nature renaisse sur ses flancs carbonisés, ou que dans d’autres circonstances un écosystème nouveau se nourrisse du carbone présent dans l’air, alors l’environnement de l’homme se dépollue. Mais cela, toujours considéré de notre point de vue.

Imaginons que nous cessions de rejeter du carbone dans l’atmosphère, que nous laissions les végétaux le capter dans l’atmosphère, le stocker sous forme de bois, d’hydrocarbures ou de gaz, il viendrait un temps, où la vie deviendrait sur terre impossible, faute de permettre la photosynthèse.

La nature ne connait donc pas de pollution, elle ne reconnait pas le bon ou le mal, le propre ou le sale, le haut ou le bas , car, comme l’écrit Pascal (après beaucoup d’autres), « La nature est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part » ; l’univers ne connait que des mouvements, et des cycles, et tout processus naturel est symbolisable, non pas par un segment de droite, borné par deux points, d’entrée et de sortie – une cause et un effet –, mais par une orbe, dans le meilleur des cas[2], ou par le dessin d’une trajectoire chaotique. Car la géométrie de l’univers n’est pas droite, euclidienne, mais courbe. Comme Nietzsche l’enseigne dans son Évangile selon Zarathoustra, « Le milieu est partout. Le chemin de l’éternité est courbe ». Oui, la terre n’est pas un cube, comme les dés jetés du fatum, mais circulaire comme les stoïciens, sectateurs de la palingénésie, l’avaient intuité.

Oui mais, me direz-vous, « Que la nature soit amorale, cela nous fait une belle jambe ! N’est-ce pas le point de vue de l’homme qui doit prévaloir ici ? Que nous sied une nature harmonieuse et équilibrée où l’homme ne pourraient vivre et qui ne serait adaptée, et vivable que pour les cloportes, ou les scorpions ». Sans doute, mais il est toujours bon de relativiser, subjectiver la morale des hommes.



[1]. Il n’est évidemment pas le seul à s’inscrire dans ce schéma naturaliste, qui est aussi celui de toute la philosophie antique.

[2]. Mais je reconnais exprimer là aussi un point de vue moral.

Biodiversité et diversité sociologique.

Chroniquant récemment[1] le massacre des éléphants et la parution d’un livre de Pascal Picq « De Darwin à Lévi-Strauss », je déplorais alors, en écho à sa voix, les atteintes de plus en plus irréversibles à notre biodiversité. Et le sujet est assez grave pour que j’y revienne et élargisse mon propos en empruntant d’autres chemins, aujourd’hui plus politiques. Notre humanité va-t-elle mourir, malgré une croissance démographique qui ne serait que l’annonce de sa fin ? Va-t-elle progressivement s’éteindre par perte de sa diversité, et de sa capacité d’invention ? J’entends ici le terme de diversité, comme affirmation de l’existence d’objets, d’êtres, de choix ou de destins singuliers, d’identités particulières et par extension le principe de respect de ces identités, et d’une nécessaire contention de la norme.

L’un de nos problèmes létaux peut donc s’exprimer ainsi : notre système technobureaucratique mondialisé est perverti. Le grand Léviathan produit, comme une exsudation malsaine, des hommes et des femmes à son image, des produits formatés, robotisés, des individus atteints de panurgisme, et qui jouissent de l’illusion de vivre en maîtres au-dessus du vulgaire, alors qu’ils ne forment qu’un troupeau d’animaux de basse-cour affublés de perruques. La solution n’est donc pas tant, comme Richard Descoings le croyait, d’ouvrir le concours de Sciences Po à une jeunesse socialement reléguée afin que ces jeunes « culturellement défavorisés », porteurs potentiels d’autres valeurs, virtuellement « révoltés », rentrent dans le rang méritocratique et soient formatés par le Système – dressés comme le disait Stirner –, que de fermer Sciences Po, ou de renouveler radicalement sa ligne programmatique et son corps d’enseignants. Il faut donc, et de manière urgente, casser ce formatage, afin que nous cessions à terme de confier les clés de notre avenir à une pseudo élite dont le recrutement et la promotion reflètent leur dimension domestique, leur capacité à accepter le dressage, à penser comme ce système failli veut qu’ils pensent. Car on fait ainsi perdurer et enfler une caste dont les membres reproduisent à l’infini des schémas de pensée convenus, confortés en cela par leur isolement dans une société des mêmes où les énarques parlent avec les énarques et se convainquent qu’ils ont forcément raison, malgré tous les démentis des évaluations qu’ils produisent et d’une réalité sociale qui leur échappe dangereusement. Soit dit en passant, je n’ai personnellement jamais réussi à me convaincre que le fait que mon chien fasse le beau soit une preuve d’intelligence.

Toute atteinte à la biodiversité, et plus généralement toute atteinte à la diversité est une atteinte à la vie, et cela vaut pour les espèces vivantes, les individus, les ethnies, les nations, les paysages ; à savoir, et ce n’est pas un paradoxe, cela vaut pour les individus considérés de manière singulière, et les groupes d’individus, considérés comme homogènes. Je remarque aussi que notre système politique majoritaire n’est rien d’autre qu’une machine à évacuer les minorités, à les bâillonner, à tuer la diversité des voix. Évidemment, toute diversité génère des conflits ; les espèces, les groupes se retrouvant en concurrence sur des territoires donnés, en dispute sur des enjeux existentiels ou commerciaux. Les nations, on le sait trop bien, se sont construites dans le sang, en s’opposant à leurs voisines ; et ces conflits, dommageables par ailleurs, ont néanmoins eu un rôle régulateur, dont la vertu peut évidemment être discutée. La vie se construit donc sur des équilibres fragiles entre singularité et cohésion, des rapports de force constants – dont les unes sont attractives, cohésives, et les autres répulsives, déconstructives –, et la paix ne peut durer que sur un rapport de forces qui se neutralisent en s’équilibrant. Uniformisons le monde, transformons l’humanité en troupeau, la nature en jardin, supprimons la diversité (nous faisons disparaitre tous les ans environ 25 000 espèces vivantes, 25 langues parlées, autant de traditions ancestrales), et nous stériliserons ce monde qui demain n’aura plus qu’à mourir, car il ne saura plus trouver matière à conflit et à équilibre, ou, faute de pouvoir s’opposer – sur un champ de bataille, un terrain de sport, ou une confrontation culturelle –, les groupes constitués imploseront en important en leur sein la violence qui les détruira de l’intérieur.

Favoriser la diversité, c’est donc protéger les identités, individuelles et collectives, et c’est donc, par exemple, refuser que la nation française perde son identité ; et le risque c’est qu’en considérant, dans l’espace public, sur le même pied, toutes les cultures, toutes les religions, toutes les idées, on fasse disparaître ce que je nomme l’identité française et qu’ailleurs on nomme le génie français. Notre identité nationale doit subsister, exister de manière vivante,  évolutive et ouverte – car elle doit se réinventer en permanence –, et se confronter aux identités allemande ou française, chinoise ou iranienne. Il faut que les nations, comme les individus, existent et s’assument de manière singulière.

Nous devons donc nous battre contre l’uniformisation sous toutes ses formes, avatar hideux de la mondialisation. Chaque personne – personne physique ou morale, individu, nation ou groupe constitué –, doit s’affirmer comme singulier et défendre radicalement son identité propre, ses valeurs, sans jamais les négocier avec ses voisins, et exiger de leur part un respect égal à celui qu’il leur porte, et s’inscrire dans une relation contractuelle saine avec eux.

Mais chacun est aussi légitime à essayer de bousculer les valeurs de son groupe, mais sans s’étonner que le groupe protège ses dites valeurs. Personnellement, si je me sens trop souvent en décalage avec les valeurs françaises, je les assume néanmoins. Quelles sont-elles ?

–          Un tropisme malsain pour l’égalité ;

–          Une forme de laïcité très catholique ;

–          Une approche jacobine donc monarchique de la démocratie ;

–          Un gout étonnant pour la médiocrité ;

–          Un caractère industrieux ;

–          Un orgueil injustifié et un esprit frondeur.

Et la capacité surprenante à transformer toutes ces contradictions en génie national.

 

 



[1]. Le 9 mars.

De la responsabilité.

Être responsable, ce n’est pas, comme je l’entends trop souvent, être « cause de ». La responsabilité est une assignation, parfois injonctive, à assumer, c’est-à-dire à porter et à rendre compte – qu’importe que l’on ait enfanté, si l’on reconnait ou si l’on adopte. On doit rendre compte de ses actes, mais aussi, en droit, de ceux de ses enfants, animaux domestiques ou de rente, de ses employés, de ce que l’on possède, garde, ou fabrique. La responsabilité est donc l’attendu du jugement, voire le présupposé de la justice (dans un cadre légale). Mais si la responsabilité n’est pas corrélative de l’acte, du phénomène, qu’elle en est donc le fondement ? Je réponds que son fondement est moral ou légal, c’est-à-dire que c’est un a priori, et que cet a priori existe dès qu’il est accepté comme tel. Là aussi, l’existence précède l’essence. Ce n’est pas le jugement, ou l’évaluation d’une causalité qui décrète la responsabilité, c’est la responsabilité considérée comme une donnée apriorique qui rend le jugement possible.

Et il n’y a de responsabilité que vis-à-vis d’une communauté de tiers, en référence à la loi, ou bien vis-à-vis de soi, en conscience. La responsabilité est donc soit conventionnelle – en général légale – soit morale. Et on ne peut pas ne pas distinguer ici nomos et physis, la loi et la morale, la responsabilité légale et la responsabilité morale.

Et si je tente ici de clarifier ce propos, c’est que la notion de faute est corrélative de celle de responsabilité ; faute que l’on peut nommer crime ou délit, en nomos, faute morale en physis, ou péché sur le registre religieux – en logos. Et il est intellectuellement salutaire de distinguer ici la loi, qui est une réalité sociale partagée, la morale, réalité toujours singulière – la conscience étant le seul casuiste légitime –  et la religion, qui n’est qu’une réalité sublimée, mythifiée, mais fantasmagorique ; et dont je dénonce les dangers à longueur de texte, assumant cette posture militante.

Et cette posture antireligieuse n’est d’ailleurs pas strictement antichrétienne. Evidemment, et malgré le parcours extraordinaire de Jésus et la profondeur d‘une partie de son message, je combats, en fidèle nietzschéen, la religion chrétienne. Et pour justifier cet écart d’adhésion entre le Jésus historique et le personnage conceptuel du Christ, je pourrais rappeler, en citant Deleuze, qui d’ailleurs s’exprime ici dans un essai sur la philosophie de Nietzsche que « L’inventeur du christianisme n’est pas le christ, mais Saint Paul, l’homme de la mauvaise conscience, l’homme du ressentiment ». On pourrait rajouter « l’homme de l’idéal ascétique ». Mais plus largement, je conteste toute démarche religieuse, tout enfumage clérical. Et le fait que le pape soit sincère, généreux, sympathique, le rend plus dangereux encore, et ne change rien au fond. Car toute religion cherche à donner corps à un monde suprasensible (un inter monde), en construisant ce monde de l’au-delà à l’image inversée du notre[1], en nous éloignant donc de notre monde sensible, et ce faisant, en nous désinvestissant de « la vallée de larmes » qui est notre quotidien – et ce désinvestissement est une déresponsabilisation. Notre monde étant matériel, l’autre ne peut l’être, l’homme étant peccamineux, mortel, faible, mauvais, Dieu doit être éternel, omnipotent, bon, impeccable. C’est pourquoi le monde supra sensible est toujours anthropomorphique, et en fin de compte, notre théologie n’est qu’une anthropologie.

Mais restons sur la difficile question de la responsabilité. Derrière le choix de condamner une démarche religieuse, morale, se défend un choix éthique alternatif qui veut privilégier le réel sur le vrai, s’en tenir au phénomène faute de pouvoir connaitre le noumène ; Ici se justifie une posture que je qualifierais d’épicurienne et qui fera toujours le choix de la positivité sur la véracité, du bon sur le bien. Ou, pour le dire autrement, et en des termes qui sont choisis ici pour choquer : pour ce qui me concerne, la vérité et le mensonge ont la même autorité – et le même statut : ce ne sont que des discours ; reste la conscience comme seule autorité, et la responsabilité posée comme un a priori ; une responsabilité qui n’a pas besoin du primat de la morale, car elle constitue en soi, une éthique.

Et il y a donc, en matière de responsabilité, deux dialectiques envisageables : celle de la « responsabilité – dette » et celle de la « responsabilité – ressentiment ». La première est active, saine, laïque ; la seconde passive, malsaine, religieuse. Et chacun devrait comprendre où le choix religieux nous mène, ou nous ramène, à un soi-disant péché originel, dont la dette ne peut être payée par les hommes ; ce qui justifie qu’elle le fût par Dieu lui-même, en la personne crucifiée de son fils ; et ce qui permet à une certaine église de prétendre que la dette est toujours existante, mais au crédit du fils, donc du père. Allez comprendre …

La dette doit être immanente, rachetable – au moins en principe à défaut de l’être toujours dans les faits[2] –, et le créancier réduit à la victime ; la religion en fait une dette transcendante dont le créancier serait l’Idée : Dieu ou le bien. Le péché étant une dette souscrite sur l’idée de bien. Sur le premier registre la douleur peut être extériorisée et guérie. Sur le second, elle s’intériorise sous la forme d’un sentiment de culpabilité qui sclérose notre humanité. Remarquons à nouveau, et pour conclure – puisqu’il faut conclure ces réflexions d’un froid matin de printemps – la construction « morale » de nos sociétés soit disant laïques. La dette y est considérée comme dette vis-à-vis de la société – qui souvent n‘a pas souffert du délit –, de la loi – qui n’a pas plus souffert –, de la morale, qui n’est ici qu’une autre façon, laïque, de nommer Dieu.



[1]. Ce que Feuerbach a bien montré dans « L’essence du christianisme ».

[2]. Rappelons qu’est grave, une perte conséquente pour qui la subit et irréversible (comme de vieillir, …). Comment réparer l’irréparable ?

Etiquetage politique.

C’est à l’heure matutinale où je trempe mon pain beurré-salé dans un café noir, que j’ai découvert dans mon quotidien papier une information qui m’a sidérée, et qui m’a gâché cet instant auroral ou l’activité de la journée ne nous a pas déjà entrainé dans son flux erratique, et où l’on rêve encore un instant de pouvoir échapper au stress de la vie qu’on nous fait – et qui n’est qu’une survie laborieuse et dérisoire. J’aurais pu m’étrangler ; et ce qui m’étonne encore, c’est que cette information n’a pas suscité de réactions à la mesure de la saloperie qu’elle rapporte.  Pourtant, une recherche sur le net permet d’y accéder avec toute l’immédiateté qui caractérise ce média : le Ministère de l’Intérieur oblige les listes de candidats constituées pour les élections municipales dans les communes de plus de mille habitants à choisir une étiquette partisane dans une liste proposée de seize partis, mouvements, ou regroupements. Et dans l’hypothèse où une liste ne voudrait pas « rentrer » dans une des cases formatée par les fonctionnaires de l’administration, ceux-ci se chargeront d’encadrer, ou d’encarter les impétrant-édiles.  Et je veux dénoncer cette atteinte grave à l’essence de la démocratie, et cette nouvelle tentative de conserver aux partis politiques leur mainmise sur le pouvoir. C’est une petite saloperie, une de plus.

Je l’ai souvent évoqué ici, et quelquefois sur un ton trop passionné pour ne pas être excessif, voire outrancier. Mais je pense que la crise que nous connaissons aujourd’hui en Europe est d’abord une crise intellectuelle, politique, donc morale ; crise ancienne et dont l’avènement avait déjà été pressentie dès la fin du XIXe siècle, par exemple et avec beaucoup d’acuité par Nietzsche – il faut relire ce qu’il disait de la démocratie –, mais aussi un peu plus tard par Hannah Arendt – pour ne rendre ici hommage qu’à ces deux philosophes. Arendt, mieux que d’autres, avait pointé cet écueil de la démocratie représentative, expliquant que la démocratie montre ses limites quand les élus de la nation cessent de se comporter comme les représentants de leurs électeurs pour devenir les mandataires de leurs partis d’appartenance.

On ne règlera aucun de nos problèmes économiques sans ressourcer nos démocraties. Il convient donc de revenir aux fondamentaux et de les rappeler avec force : la démocratie ne peut avoir d’autre but premier que la liberté des citoyens ; l’existence de partis politiques forts est un obstacle à l’expression de la volonté populaire[1]. Citons Arendt : « Les partis, en raison du monopole de la désignation des candidats qui est le leur, ne peuvent être considérés comme des organes du Peuple, mais, au contraire, constituent un instrument très efficace à travers lequel on rogne et on domine le pouvoir populaire »[2], et revenons à cette information qui ne passe pas. Ce qui se démasque dans cette décision gouvernementale, c’est une claire volonté de s’opposer à des listes qui ne seraient pas encartées. Le gouvernement, et plus largement l’oligarchie politicienne – par ailleurs politicarde – ne peut imaginer que l’on fasse de la politique sans être de droite ou de gauche, et sans se reconnaitre dans ces archétypes désuets ; il ne peut accepter qu’on veuille être pleinement citoyen sans être affilié ici, encarté là , soumis à un parti, donc à un homme, discipliné par un maître à penser ; il s’effraye que des hommes et des femmes de bonne volonté, les uns engagés à gauche et les autres défendant des idées de droite, puissent se rencontrer, s’entendre sur des enjeux locaux, se retrouver sur l’essentiel à mettre en œuvre sur une mandature, et travailler ensemble, au-delà des clivages traditionnels. Ils veulent tout étreindre, tenir, étouffer, instrumentaliser, tuer la politique – mais garder le pouvoir.

Peut-on espérer qu’un jour les citoyens se réveillent et refusent ce système qui n’a d’autre volonté que de les transformer en animaux de rente ?



[1]. Relire « Du contrat social ».

[2]. Dans  « On revolution ».

En l’an 130 après Zarathoustra.

Si tout point de vue sur l’antiquité est par nature anachronique, rendant toute analyse de cette période et tout parallèle périlleux, c’est que l’avènement du christianisme aux second et troisième siècles de notre ère a définitivement bouleversé notre univers intellectuel et psychologique, changeant l’épistémè de notre monde mental[1].

La religion de Paul a définitivement cousu le suaire d’un empire gréco-romain[2]païen et suscité l’avènement d’un monde totalement nouveau – l’agneau a dévoré la louve[3] – même si la dimension syncrétique de la nouvelle religion est incontestable. Mais, nos paradigmes en ont été si radicalement transformés qu’il est légitime de mesurer l’histoire des hommes, avant et après la date décrétée comme étant celle de la naissance d’un personnage symbolique, prétendument fils de Dieu. Sans doute peut-on déclarer comme Nietzsche, que « le christianisme est un platonisme pour le peuple »[4] ; ou reconnaitre ce qu’il doit à la doctrine d’Epicure – Valla, par exemple, le fit –, et je vois bien comment la religion nouvelle reprit à son compte une certaine « philia » ascétique, sous la forme d’agapè, (le monachisme n’est-il pas une « diététhique »[5]du jardin – ou plus justement du cloitre –) ; ou encore voir comment ont été récupérés, sur le plan moral un certain stoïcisme, ou sur le plan métaphysique ou rituel les cultes solaires, dont celui de Mithra – par exemple sous la forme de « sol invictus » –, ou tant d’autres pratiques païennes. Il n’empêche, la religion du dieu vivant est totalement novatrice.

Peut-on être plus précis ?

Je remarque, pour simplifier beaucoup mon propos et le ramener à la fois à la taille de cette chronique et aux limites de ma compréhension des choses, que la philosophie antique occidentale, d’ailleurs essentiellement grecque, était fondée sur deux idées structurantes : la logique et la morale. Rappelons d’ailleurs que la philosophie antique était généralement structurée sur trois registres : la métaphysique, la morale et la dialectique. Les esprits païens étaient donc convaincus de vivre dans un monde cohérent (logique) et qui faisait sens (moral) – D’où l’importance du concept de logos dans la pensée grecque, ou des logos si l’on cherche à suivre l’évolution de ce concept depuis Pythagore, Héraclite ou les rédacteurs de la Septante, jusqu’à Jean (celui de l’évangile et de l’apocalypse, autrement dit celui qui finit ses jours à Patmos). D’où l’importance aussi de l’idée matérialiste (et de l’atomisme abdéritain : Leucippe, Démocrite, Épicure). Pour Épicure, les dieux existaient, évidemment, mais ils étaient matériels, comme les impressions, les pensées.

La métaphysique chrétienne va imposer, contre la logique grecque, en dépit de toute rationalité philosophique, une idée neuve : celle du Mystère ; en déclarant qu’on ne saurait comprendre Dieu avec les outils de la logique – ce qui est une idée révolutionnaire et disons-le choquante pour un esprit grec. Paul de Tarse la développe abondamment dans ses épitres. Il y a une sagesse divine, mais toute sagesse des hommes est folie pour Dieu, et tout mystère divin parait « folie à l’homme qui raisonne » (au philosophe comme au scientifique). Ne citons que quelques extraits de la première épitre aux Corinthiens : « Le langage de la croix est folie pour ceux qui vont à leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu » ; «  Que celui d’entre vous qui parait sage devienne fou pour être sage » ; « Alors que les juifs réclament les signes du Messie, et que le monde grec recherche une sagesse, nous,  nous proclamons un messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les peuples païens » ; « Car la folie de dieu est plus sage que l’homme, et la faiblesse de Dieu est plus forte que l’homme. » ; « Ce qu’il y  a de fou dans le monde ; voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages ».

Et la patristique s’inscrit dans cette nouvelle épistémè. Augustin ne déclare-t-il pas : « Si comprehendis, non est Deus »[6], ou encore « Creo quia absurdum »[7]. La religion de Rome abandonne donc la raison aux vielles religions païenne et les philosophes chrétiens s’en sortent par une pirouette : « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connait point »[8].

Mais elle conserve l’idée que les choses ont un sens. Dieu fait sens, car Dieu est vérité, l’alpha et l’oméga du monde ; et s’il y a une logique dans tout cela, elle nous échappe, à moins qu’à défaut de logique conceptualisable, accessible au raisonnement, – car qui peut comprendre que Dieu envoie son fils sur terre pour qu’il y soit massacré, et le ressuscite le troisième jour, et tout cela, très objectivement pour rien –, tout cela aurait un sens et cette axiologie serait révélée par l’Évangile.

En déclarant que Dieu est mort, Nietzsche nous invite à réaliser le surhomme en passant par une transvaluation de la morale chrétienne. Celui qui se considère antéchrist, annonce donc la mort de Dieu et considère que l’ère du Christ est close et que nous devons maintenant compter, non plus après J.C., mais après Zarathoustra. C’est bien l’idée de son évangile à lui, texte difficile qu’il écrit avant « Par-delà bien et mal ». Nietzsche veut tourner la page du romantisme, aller au-delà de la religion : « Il faut avoir aimé la religion et l’art comme on aime une mère et une nourrice – autrement on ne peut devenir sage. Mais il faut porter ses regards au-delà, savoir grandir au-dessus ; si l’on reste dans leur suzeraineté, on ne les comprend pas. »[9]

Reprenons les idées forces qui structuraient la métaphysique antique, et plus largement la philosophie. Le philosophe allemand qui connait bien sa philosophie grecque, puisqu’il fût d’abord philologue, reconnait que le monde – disons le fatum –  n’est pas logique : « Tiré de l’expérience – L’absurdité d’une chose n’est pas une raison contre son existence, c’en est plutôt une condition ».[10] Mais, en pointant l’absurdité des choses, il  nous faut invite aussi à  ne plus nous laisser abuser par l’axiologie chrétienne. La Morale, au sens chrétien du terme, mais aussi telle que les grecs pouvaient l’entendre n’existe pas – elle est morte avec Dieu. Il n’y a aucune axiologie métaphysique, aucune orientation cosmologique. Le cosmos n’est pas plus orienté de bas en haut, que de droite à gauche, ou du passé vers le futur. Il n’y a qu’un infini qui peut se tenir en un point de rayon nul.

Par contre, il est toujours possible, de manière immanente, d’orienter nos vies, de leur trouver un sens, mais d’une manière subjective – donc singulière. Si l’on peut fabriquer des boussoles, elles nous donneront toujours soit la direction d’un pôle référent de notre humanité, géographiquement ancré sur notre planète d’origine –, ou notre système solaire – soit la direction de notre désir.



[1]. Pour le dire avec les mots de Michel Foucault (Les mots et les choses) : L’épistémè de la culture occidentale s’est trouvée modifiée dans ses dispositions fondamentales.

[2]. Pour reprendre cette formule de Paul Veyne.

[3]. Je fais ici référence au titre du roman de Lucien Jerphagnon.

[4]. Dans « Par-delà bien et mal.

[5]. Le néologisme est de Michel Onfray.

[6]. Si tu comprends, ce n’est pas Dieu.

[7]. Je le crois parce que c’est absurde.

[8]. Doit-on rappeler que l’aphorisme est extrait de notes de préparation d’un ouvrage sur l’apologie de la religion chrétienne.

[9]. « Choses humaines, trop humaines ».

[10]. Ibid.