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Publicité et communication.

J’entendais il y a déjà quelques jours à la radio un publiciste parler de son métier comme d’un art de la communication. A l’évidence, c’est un bon professionnel qui sait trouver les mots qui vendent. Puis-je lui répondre par chronique interposée que la publicité n’est qu’une technique de vente et que si ces techniciens de la réclame utilisent souvent les formes de l’art du temps, cela ne change rien au fond. Car tout est bien dans le rapport de la forme au fond. Si l’on souhaite mettre en évidence que cette forme de communication mercantile donne de l’information, j’en conviens, mais tout est porteur d’informations. Tout objet, matériel ou immatériel, du fait de son accessibilité aux sens, est porteur d’informations que notre intelligence est capable d’ordonner et de comparer pour faire sens. Mais la publicité ne peut être présentée comme simple pourvoyeuse d’informations : elle en donne si peu dans des spots si cours, des images réduites à une formule lapidaire sur un fond évocateur – alors qu’elle est essentiellement porteuse d’un message, injonctif mais subjectif, d’achat. Et c’est dans cette dialectique perverse et truquée du fond et de la forme que je vois la vérité de la publicité. Elle privilégie la forme sur le fond, au point de rompre tout lien de représentation intelligible entre fond et forme, pour privilégier, par cette déconnexion de la représentation, une association d’idées, de sentiments, qui permet de parler au consommateur, non pas du produit, mais de lui, consommateur, de sa vie, de ses frustrations, de ses désirs, et au bout du compte de flatter son égo, en promettant de le faire devenir ce qu’il ne deviendra pas. Et toujours en lui présentant des figures auxquelles il puisse s’identifier pour que, vendant la figure, l’archétype, le consommateur achète sans vraiment s’en rendre compte le produit. Et pourquoi le nier, tout cela me bluffe quelquefois, me séduit souvent, m’agace toujours. Car je vois trop bien la dimension aliénante de la publicité. Tout système totalitaire a besoin de propagande. Toute propagande est porteuse d’un message et révélatrice d’un dessein totalitaire. Il n’y aurait pas de « Société du spectacle »[1] sans publicité. Et la publicité a définitivement tué la politique. Quand le message politique se réduit à ce point, se condense dans une formule creuse écrite en gros caractères sur une affiche ou sourit un homme politique qui semble vous dire par ce petit sourire en coin « je vais bien vous baiser », alors, on peut s’interroger sur la capacité de l’humanité à briser ses chaines. La publicité porte ; car elle parle le langage de la vérité, mais cette vérité est celle de nos désirs, de notre inépuisable crédulité, de la vanité de nos espoirs, de l’illusion de nos choix. Et elle reflète une image, et nous donne à voir sous une forme épurée ce que nous sommes, non pas dans notre vie, car les hommes et les femmes que la publicité met en scène n’existent pas comme individus et ne sont que des types, des figures archétypales, mais dans notre tête ; ou, si nous ne sommes pas ainsi, encore, ce que nous devons devenir pour que le Système tienne, que le cirque continue, que la Société du spectacle perdure, tout cela pour le profit de quelque uns.



[1]. Rendons hommage à Guy Debord.

De la médiation.

Je voudrais dire ici quelques mots sur la médiation, comme Bruno, en d’autres temps, écrivit sur les liens[1] et j’en prends prétexte pour évoquer ce religieux de la renaissance, métaphysicien du XVIe siècle que l’Église immola à sa folie, à Rome, Campo de Fiori[2], à l’aube du 17 février 1600.

Je suis en effet très attaché à Bruno, esprit nietzschéen (pardon pour l’anachronisme – doit-on plus justement dire que Nietzsche était nolain[3] ?) et dont l’esprit mélancolique a tout pour me plaire et m’être familier : Déclaré hérétique impénitent, entêté et obstiné, il fut condamné à la dégradation des ordres ecclésiastiques, excommunié du sein de l’Église, consumé sur le bûcher et tous ses livres publiquement brulés sur la place Saint-Pierre et mis à l’Index. Et sa proximité avec Nietzsche est forte. Giordano Bruno se présente par exemple, en titre du « Chandelier » : In tristitia hilaris, in hilaritate tristis (gai dans la tristesse, triste dans la gaîté) et Nietzsche recopiera cette formule qu’il s’approprie sur une de ses photos de 1870 qu’il conserve.

J’ai déjà eu l’occasion de réfléchir dans d’autres textes aux liens et à cette distinction entre ce qui relie et ce qui lie, mais fermant cet hommage à Bruno, revenons à la médiation, pour distinguer les médiations de fermetures et celles d’ouverture.

L’Etat comme l’Eglise est médiateur, et je nomme parfois le premier : « petit » et l’autre : « grand ». Le pouvoir (comme d’ailleurs l’amour) est une médiation, mais cette médiation est toujours aliénante. Vivre dans le présent de l’espace et du temps, affranchi du souvenir et de l’anticipation, des besoins et des peurs, sans médiations, serait donc la seule éthique libertaire.

Pourtant, existent aussi des médiations d’ouverture : l’art évidemment, mais aussi la philosophie quand elle prend comme forme, ou qu’elle a comme source, l’intuition métaphysique. Et ces médiations constituent le seul lien capable de nous mettre en relation avec ce qui est en-deçà du phénomène, ce que j’appelle la Vérité et qui est le nom simple et choisi pour cela des « choses en soi ».

Toute une tradition philosophique depuis Platon jusqu’à Kant considère que nous vivons dans un monde (ce que je nomme par distinction avec le vrai, la réalité) dont la « géométrie » est caractérisée par l’espace, le temps et la causalité. Et j’utilise à dessein le terme de géométrie, alors que la philosophie parle traditionnellement de modalité. Les modalités de notre connaissance du monde, ce que l’on appelle ici immanence, ou ailleurs monde sensible et phénoménal, sont donc l’espace, le temps, la causalité. Et tout esprit religieux, qu’il soit déiste ou matérialiste[4], croit à l’existence d’une transcendance, à l’existence d’un monde ou d’une dimension des choses en soi qui échappent à l’espace, au temps, à la causalité. Et pense que la géométrie de ce monde nouménal est ce que l’on nomme communément la morale (la morale religieuse n’en étant qu’une traduction biaisée, faussée). Mais chacun pourra se replonger dans la lecture de Schopenhauer qui mieux que tous distingue monde phénoménal et nouménal, représentations et choses en soi, qui construit une philosophie préparant celle de Nietzsche, et qui défend l’idée qu’une Volonté, qui est pour lui « volonté de vivre », existe comme désir d’objectivation dans le réel, dans les phénomènes. Ce « vouloir vivre » serait présent partout comme essence et s’objectiverait dans l’espace, dans le temps selon les causalités génitrices, pour devenir « représentation », par le processus de la connaissance. Notre monde sensible serait donc une objectivation de la volonté de vivre, une illusion, et la première de ces illusions serait l’apparente multiplicité des choses et le sentiment d’individuation.

Mais la contemplation esthétique (de la nature ou d’une œuvre d’art) serait le seul moyen, le média privilégié d’accès au beau (la morale du monde des choses en soi, du monde comme volonté), donc de contemplation de la vérité, c’est-à-dire du vouloir vivre.



[1]. Voir « Des liens », ouvrage  que Giordano Bruno termine, d’ailleurs de manière très abrupte, en 1591.

[2]. On y voit sa statue.

[3]. Bruno, natif de Nola (en Italie) se faisait appeler Le Nolain.

[4]. On peut parfaitement être matérialiste et religieux dès lors que l’on croit que la matière, n’est non pas produite par l’esprit, mais a comme essence le logos.

Engagez-vous !

Le Système que nous avons construit, cette technobureaucratie[1]gonflée qui gouverne nos corps en prétendant nous tenir lieu de conscience, est aujourd’hui privé d’autorité. Le Léviathan bouffi a perdu toute mobilité. Et il se révèle totalement incapable d’assumer ce pourquoi il a été construit et de répondre ainsi aux besoins des gens, et il ne se maintient plus que grâce aux allocations et aux prébendes distribuées, et à un maillage serré des rets dans lesquels il tient les citoyens prisonniers. Et il ne faut rien en attendre ; chacun le sait.

Son discrédit est immense : les inégalités n’ont jamais été aussi choquantes – car aussi peu justifiées par le talent – et la précarité progresse partout dans notre pays ; la France se voit dégradée dans tous les études, tout y coûte trop cher ; sa richesse est gaspillée, sa dette flambe ; son indépendance s’évanouit et ses valeurs ne sont plus que les formules d’une rhétorique électorale incantatoire et creuse. Et plus grave encore, ce pourquoi certains de nos pères se sont battus, la liberté, n’est plus qu’une peau de chagrin qui se racornit chaque jour un peu plus. Tout est à refaire, mais autrement.

Et, négligeant les structures politiques ou syndicales traditionnelles, des mouvements s’organisent en marge du Système, soit pour tenter de répondre à des problèmes catégoriels et spécifiques : les « pigeons » ou les « poneys », soit pour porter un mécontentement, une exaspération plus générale : « les Indignés », « les Sentinelles » ou « les Dupés », et tenter d’élargir leurs bases : « la Manif pour tous » ou « les Veilleurs debout », « les Bonnets rouges » en Bretagne. Mais le cas du mouvement « Cinq étoiles », en Italie, est aussi révélateur d’un problème de fond qui traverse toutes les démocraties occidentales, toutes frappées de sénescence. Et je lis que ces mouvements seraient apolitiques, car les français se méfieraient de la politique. Je pense tout l’inverse. Ce n’est pas la démocratie qui est en crise, mais une forme de démocratie, et ces nouvelles dynamiques contestataires marquent le retour du politique et préfigurent la renaissance de la démocratie.

Si l’impéritie de notre élite gouvernante est à ce point problématique, si la faillite des partis politiques dits « traditionnels » est à ce point désespérante, c’est que ces partis ont par ailleurs stérilisé et déserté le champ politique, tué le débat, et sont devenus, eux, apolitiques. Ils justifient d’ailleurs leur manque d’idées, leur impuissance à faire, en nous expliquant qu’on ne peut pas tout – traduisez : « on ne peut rien » –, qu’on ne peut intervenir sur le réel qu’en économiste, et sur l’économie que dans le respect de ses dogmes. La politique est donc pour eux morte, les idéaux réduits à de vagues marqueurs sociologiques ou culturels. La politique est morte, vive la fonction publique ; les hommes et les femmes politiques sont morts, vivent les fonctionnaires.

Sans doute est-il possible d’avancer deux raisons à ce fiasco – et renvoyer à des essais, nombreux sur le sujet[2]. Tout d’abord notre démocratie a produit ce qu’elle pouvait produire de plus vil : la dictature d’une majorité naturellement médiocre. Notre démocratie est donc devenue une médiocratie, et pour s’en convaincre, il suffit d’écouter notre brochette gouvernementale ; et je crains que nos instances internationales n’aient pas d’autre ambition que d’universaliser, au nom des droits de l’homme, cette médiocratie, par ailleurs très chrétienne, sous la forme d’une démocratie parlementaire qui serait « La démocratie », mais qui est bien la démocratie dont nous ne voulons plus. Et cette logique démocratique partout à l’œuvre en occident, mais aussi celle spécifique à nos institutions, et le pouvoir exorbitant des médias travaillent à abêtir le troupeau électoral, à l’abaisser en élevant ses individus comme des animaux de rente. Mais d’une certaine manière, on pourrait considérer que le troupeau n’a que ce qu’il mérite : des conditions de survie de plus en plus frustres – justifiées par la mondialisation et la dureté d’une séquence historique qui ne devrait rien aux hommes – dans un enclos de plus en plus étroit. Je remarque d’ailleurs la dimension religieuse de notre temps. Je ne sais si Dieu est mort, mais je vois bien que pour certains, la nouvelle divinité semble être celle du Marché, et le bien et le mal remplacés par l’argent et la crise. La crise est l’antéchrist de notre temps, et tout contestataire du Marché est anathématisé par les prêtres orthodoxes qui officient dans les médias, et nous servent leur docte soupe, amère et frelatée. Et cette médiocratie est bien à l’image de notre social-démocratie prétendument laïque mais convertie au Marché, mole, sans vertu, sans âme, et qui, et c’est le second point que je voulais noter, occupe maintenant tout l’espace de la médiation. Cette école de non-pensée, nihiliste[3], rafle aux élections, grâce à un système savamment construit à cette fin, et à un bourrage des cranes irrésistible, 80% des voix et promeut 100 % des élus – ce qui laisse peu de places aux autres. Et la seule alternance s’organise en son sein, entre sa version commercialisée sous la marque PS, et sa version logotypée – je n’ai pas dit lobotomisée – UMP. C’est le même produit, mais la boite est soit rose, (moins virile) soit packagée de bleu (plus viril, mais si peu). L’autre parti autorisé – car il faut bien que le spectacle soit assuré et qu’un Auguste qui fait rire ou peur s’agite, et donne la réplique au clown blanc – est un parti national-populiste qui, lui aussi, présente deux visages, deux packagings, deux fronts, l’un qui se revendique à droite et l’autre de gauche. Mais lisez leur programme comme on goutte un plat en aveugle : nationalisations, fermeture des frontières, sortie de l’Europe, …, et dites-moi  qui est de droite ou de gauche. Mais tout cela n’abuse plus grand monde. Remarquons aussi, dans la logique de mon propos, que s’il n’y a que deux projets de société qui s’affrontent, il faut bien que seules deux voix s’expriment. Pour ce qui concerne la social-démocratie, le PS fait sa loi, c’est-à-dire fait le service de la proposition conceptuelle, et l’UMP n’a plus qu’à emboiter le pas ; et c’est ainsi qu’au grès de pseudo alternances, la social-démocratie piétine, en sautant d’un pied sur l’autre, à droite puis à gauche. Coté national-populisme, c’est le Front National qui donne le ton. Il est donc logique que les choses « sérieuses » – je veux dire l’affrontement idéologique – doivent se passer, non pas entre PS et UMP, mais entre le PS et le FN. Mais tant que les partis au pouvoir ne se sentiront pas menacés, la politique institutionnelle ne sera pas plus politisée qu’elle ne l’est aujourd’hui par exemple en Chine, car quand les partis ne font plus de politique, leur nom n’a plus guère d’importance, et sous une marque connue et installée dans le paysage, il est possible de vendre n’importe quoi. Poursuivons un instant la comparaison avec l’empire rouge : qu’importe que le parti au pouvoir se nomme encore PC (comme ailleurs PS ou UMP) ; qu’a-t-il de communiste ? Il suffit qu’il soit aux affaires et s’y maintienne durablement, qu’il maintienne les choses en l’état, l’ordre dans le troupeau, et les privilèges des nantis, c’est-à-dire de ceux qui sont aux manettes et de ceux qui les servent.

Et c’est bien parce que les partis politiques sont devenus apolitiques, ont abandonné la politique pour se consacrer à la gestion de leur rente – l’exploitation de leurs animaux de rente –, que les gens retrouvent le gout  de la politique, une appétence de la gestion de leurs affaires, qui surprend certains. Et je prophétise que l’on verra s’organiser de plus en plus de mouvements citoyens, de « collectifs », qui souhaiterons échapper à un Système, un État qui est devenu le Grand et l’Unique Médiateur. Rien ne peut plus aujourd’hui être échangé, discuté, négocié, sans passer par un État qui a fonctionnarisé tout le personnel médiatique. Je n’en prendrai qu’un ou deux exemples. Comme pour son père, M. François Chérèque après avoir été secrétaire général d’une centrale syndicale a été recyclé par l’État et est devenu Président de je ne sais quel machin institutionnel[4]. On ne lui aurait pas offert ce poste, il se serait retrouvé au Conseil Économique Social et Environnemental, autre structure couteuse, parfaitement inutile. M. Schweitzer, après avoir dirigé un grand groupe automobile se retrouve aussi recyclé par le système. L’État verrouille tout, s’inféode tous, distribue postes et prébendes, pour que chacun dépende de ses largesses.

Mais je voudrais mettre en garde tous ces mouvements qui émergent et qui ont a priori ma sympathie. Le Système n’est pas réformable de l’intérieur. C’est un fruit gâté. Tout contact avec lui est dangereux, car la pourriture s’étend par contagion. Comment dès lors ne pas être inquiet de voir de nouveaux partis se créer avec tous les travers des anciens, et pressés de rentrer dans le jeu, ce grand jeu pervers de la Société du Spectacle. Mais restons positifs et espérons en des lendemains nouveaux où les gens, non seulement s’indigneront, comme Hessel nous y invitait peu avant sa mort, mais s’engageront. Indignez-vous ! Et engagez-vous ! Et entrez en résistance !



[1]. J’emprunte la formule à Edgar Morin.

[2]. Moi qui lis peu, je m’en tiens ici à Nietzsche et à Arendt.

[3]. J’utilise ce concept au sens au Nietzsche le concevait : une non-volonté de puissance.

[4]. L’Agence du service civique. Il a été nommé par un décret présidentiel.

Liberté religieuse et laïcité.

La Cour Européenne des Droits de l’Homme, saisie par une porteuse de niqab a débattu fin novembre de la question de l’interdiction en France du voile islamique intégral dans les lieux publics. Mais elle ne rendra sa décision qu’en 2014. Rappelons rapidement qu’une loi votée fin 2010 stipule que « nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage ». La cour dira si cette disposition contrevient au droit européen, mais je m’interroge sur plusieurs points qui sont autant de sujets à chronique et à discussion.

Le premier sujet est celui du droit européen. Qu’en est-il ? On pourrait penser qu’il s’agit en l’occurrence de la Constitution Européenne. Mais il n’existe pas de constitution européenne, car celle rédigée en son temps n’a pas été ratifiée, ce qui, avec du recul, est plutôt une bonne chose pour un pays singulier comme la France ; car, par exemple, cette constitution ne fondait pas en droit la laïcité, ce qui veut tout simplement dire que des valeurs françaises fondamentales ne se retrouvaient donc pas dans ce texte constituant. Ce droit collectif et partagé est donc défini par différents traités, constitutifs et modificatifs : Le TCE (instituant la Communauté Européenne), le TUE (traité sur l’U.E.), le traité de Lisbonne, signé le 13 décembre 2007 – mais Lisbonne suivait Nice en 2001, Amsterdam en 97, Maastricht en 92, Rome en 57.

Sur quoi va donc se fonder la décision des juges de la C.E.D.H. ? Elle ne peut se fonder que sur la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales de novembre 1950, (plus communément appelée Convention européenne des droits de l’homme), sachant que ce traité se réfère principalement à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. En d’autres termes, la cour pourra faire ce qu’elle veut, juger de manière subjective, et se raccrocher à des principes généraux et contradictoires.

Par exemple l’article 18 de cette déclaration stipule que : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites ». Sur cette base juridique la cour pourra valider tout comportement justifié sur le registre de la liberté de manifester sa religion, car chacun peut prétendre que le fait de se comporter d’une manière singulière dans la cité, constitue très précisément la religion propre de cet individu singulier qui la confesse et revendique le droit de le manifester.

Mais les juges pourront aussi s’appuyer sur l’article 29 : « L’individu a des devoirs envers la communauté dans laquelle seule le libre et plein développement de sa personnalité est possible ; Dans l’exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n’est soumis qu’aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d’assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique ». Et ils considèreront alors que la loi française respecte le droit en limitant le droit de manifester son appartenance religieuse  « afin  de satisfaire aux justes exigences de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique ».

Attendons-donc, sans grande inquiétude la décision finale, et concluons sur une question de la liberté.

Il n’y a pas de liberté sans droit, non pas que la liberté ait besoin que le droit la produise (je veux dire de manière active), mais sans droit, sans la contrainte de la loi, la question de la liberté ne se pose pas. Et l’on pourrait dire que dans l’État de Nature, cet état où la loi se réduit à celle du plus fort, la liberté n’existe pas. La loi crée donc la liberté (de manière passive ou réactive), et c’est pourquoi « la liberté est consentement éclairé à la loi juste ». Mais qu’est-ce qu’une loi juste ? C’est une loi considérée comme telle, par celui qui la subit, donc, par défaut, une loi démocratiquement votée. Si la liberté est consentement à son aliénation partielle, on peut, avec profit, revenir sur cette antienne justifiant l’aliénation des libertés individuelles. Ces justifications sont au nombre de trois : le respect, la convention, la morale ; et c’est tout cela qui fonde le Contrat Social. Respect de l’autre car, selon la formule populaire « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » ;  la convention, car nous vendons, ou bien nous nous laissons déposséder chaque jour d’une nouvelle liberté au prix illusoire de notre sécurité ou de notre confort – et ce troc nous tue ; la morale, car la liberté comme valeur s’oppose à d’autres valeurs, et il faut bien dès lors hiérarchiser ces valeurs, c’est-à-dire se poser la question de la morale (la morale comprise comme l’échelle des valeurs) ; C’est ainsi que dans les pays catholiques, notamment en France, on privilégie l’égalité sur la liberté, et que dans des nations protestantes, c’est l’inverse. Et c’est ainsi que dans une république laïque, l’éthique républicaine est différente de celle d’une république islamique.

Réflexions sur le trottoir.

S’il y a sujet de nature philosophique, c’est bien celui débattu cette fin de semaine à l’Assemblée Nationale : je veux parler de la prostitution. Mais ne peut-on considérer que tout sujet est saisissable, avec quelque intérêt, par la philosophie. Nos députés vont donc devoir s’exprimer sur une proposition de loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel » et qui prévoit notamment d’en pénaliser les clients. Il s’agirait donc, si l’on comprend bien la démarche du gouvernement, de combattre indirectement le proxénétisme et de protéger les prostituées ; et comment ne pas souscrire à l’objectif : combattre le crime, en protéger les victimes. Mais pénaliser le client est-il efficace ? Personnellement, j’en doute. Faut-il interdire la prostitution ? Je défends la position inverse. Et comment comprendre la logique de tout cela ? Je la cherche et ne la trouve pas. Je ne me retrouve donc en rien dans les gesticulations d’un gouvernement aux abois. Mais avant d’en débattre, au moins d’exposer une opinion, et retenant les leçons nietzschéennes, j’avoue ne pas douter, qu’une fois de plus, ce soient les forces réactives qui l’emportent – celles qui combattent la prostitution – et qu’une forme de médiocrité, ce que Nietzsche appelait l’esprit des esclaves, s’impose et se rende maître de notre idéologie.

Bien que dénonçant le proxénétisme comme expression extrême et caricaturale de l’exploitation commerciale de l’homme par le système marchant, je me refuse à condamner la prostitution comme travail humain, ou l’usage que ses clients en font comme jouissance d’un produit de consommation. Mais prenons les choses dans l’ordre et tentons d’argumenter.

Je condamne la société du spectacle[1], une société de consommation qui exploite l’homme en l’obligeant à vendre son corps et à réaliser un travail forcé, mécanisé, pour produire des biens qui seront vendus sur le marché, et qui permettront à d’autres de générer un profit dont le producteur de base n’aura que la portion congrue. Je condamne donc ce système qui nous vole nos vies en nous condamnant à la survie, à une vie séparée de soi, cette castration de la vie qui fait l’homme étranger à lui-même. Mais, épousant ici les thèses de Raoul Vaneigem, sans doute est-il plus simple de le citer, parlant de l’exploitation de l’homme et de la nature : « L’exploitation de l’homme par l’homme et l’exploitation inhumaine de la nature sont une seule et même pratique. Le système marchand traite la nature comme un esclave, taillable et corvéable, dès l’instant qu’il réduit la richesse de l’homme vivant à la pauvreté du producteur au travail ».

Pour survivre dans ce système qu’il n’a ni construit ni choisi, l’homme et la femme sont contraints d’aliéner leur corps pour produire des biens commercialisables et générer des profits d’échange. Ils sont donc condamnés aux travaux forcés, forcés par la nécessité de survivre dans un système où tout est marchandisé. Et si l’on peut distinguer la vente de sa force de travail, de son intelligence, de son corps, de ses organes, on peut se demander ce qui fonde ces différences, du point de vue de l’exploitant, du producteur et du consommateur ; et voyant bien qu’il s’agit toujours de vendre sa vie (pour survivre), un peu, beaucoup, à la folie, ce qui pourrait rendre l’exploitation du travail humain inacceptable. Considérant l’exploitant, je reconnais que le passage du troc à l’exploitation, c’est-à-dire l’émergence du capitalisme qui correspond à l’intervention d’un tiers exploitant « médiatant » la relation directe entre producteur et consommateur, et plus tard l’intervention d’un quatrième, le banquier, est une mutation fondamentale, structurante, qui a permis des gains de productivité considérables, donc une production massive de biens entrainant une amélioration relative mais objective du confort des hommes. Mais cette modernité, mi progrès mi regrès, s’est payée sur le registre de l’éthique par une aliénation grandissante des hommes et un massacre de notre environnement. Et il me semble très souhaitable que l’on limite l’exploitation de l’homme, c’est-à-dire son aliénation, en interdisant le proxénétisme, la vente d’organes, le travail des enfants, etc., ou en limitant le temps de travail.

Considérons le client. C’est un acteur passif, pris en otage par le système marchand qui exacerbe ses désirs de jouir, et dont l’acte d’achat est conditionné par la publicité. On ne peut lui reprocher d’acheter des biens qui lui sont proposés par le marché quand, dans le même temps, les banques le poussent à s’endetter et que le politique lui explique que consommer, c’est-à-dire nourrir le Léviathan, est un devoir républicain, à l’heure où il faut absolument sauver le système en faillite. On ne peut donc le condamner comme consommateur, sauf à avoir, en toute connaissance de cause, acheté des biens mis sur le marché de manière illicite : biens de contrebande, ou de contrefaçons, produits interdits à la production ou à la vente. Et je m’étonne de cette bizarrerie du droit, qui sans interdire la prostitution, la pénaliserait. Il me semble que c’est une construction juridique totalement inédite. La commercialisation d’un service serait légale, mais sa consommation prohibée ! C’est sans précédent, et si l’on ne peut faire le rapprochement comme je l’ai entendu avec l’alcool ou le tabac au prétexte qu’ils sont fortement taxés, c’est qu’on ne peut confondre une taxe et une amende.

Quant est-il du producteur ? Chacun essaie de gagner sa vie pour nourrir, chausser et habiller ses enfants : le plombier comme l’instituteur, le tueur à gage comme la prostituée. Chacun doit être autorisé à se « mettre à son compte » pour produire ce qui peut le faire vivre. A condition que le produit soit licite, et que son mode de production le soit aussi : une voiture, un film, une bombe, une passe dans le bois de Boulogne. Défendant les libertés individuelles, donc la liberté de produire, je m’interroge sur les raisons justifiant l’interdiction de certains produits, ou l’encadrement stricte de leur production. Et je vois bien quelques interdits défendables : bousiller la planète (extraire par exemple du pétrole en antarctique),  nuire à la santé d’innocents par des produits nocifs et dangereux (produits amiantés, armes de guerre). Si je considère la prostitution comme produit de consommation, et après avoir considéré que limiter l’exploitation de l’homme – en l’occurrence le proxénétisme – me paraissait souhaitable sur le plan éthique, je ne vois pas, en quoi le produit serait dangereux. Et s’il l’était, étant tarifé, cesserait-il de l’être, échangé gratuitement, et faut-il alors renoncer à l’acte sexuel domestique ?

Terminons en regardant de près les arguments mis sur la table par les promoteurs de l’interdiction de la prostitution. J’en ai compté cinq, ou les ai regroupés en autant de problématiques.

–          La prostitution peut être assimilée à l’esclavage et se réduit souvent à la traite des êtres humains ;

–          La prostitution finance le crime, et le terrorisme (comme la drogue) ;

–          Les prostitués (homme et femmes) ont des conditions de travail inadmissibles ;

–          Le corps n’est pas marchandisable ;

–          La prostitution n’est pas morale : c’est une atteinte à l’intégrité des femmes et des hommes, à leur dignité. Ils et elles sont traités comme des animaux.

Premier argument, l’esclavage : C’est un crime. Mais même si certaines prostituées sont des esclaves au sens juridique du terme, il me semble que les deux notions ne se recouvrent pas. Je ne défends pas l’esclavage et je m’interroge sur la volonté de nos gouvernements à agir dans ce domaine. Mais faut-il interdire le travail, au prétexte que certains travailleurs sont des esclaves ?

Second argument, le financement du crime : c’est bien le proxénétisme qui est ici mise en question, et non la ménagère qui se vend pour boucler ses fins de mois, ou l’étudiante pour financer ses études ; c’est-à-dire l’exploitation « industrielle » du corps des prostitués. Le proxénétisme est interdit et soumis à de très lourdes peines. Mais il n’existe en France aucune volonté de s’attaquer au proxénétisme, et cette loi ne changera rien.

Troisième argument, la précarité : c’est le problème très général des conditions de travail. A-t-on déjà interdit une profession, au prétexte de conditions de travail déplorables. Ce sujet pourrait être évoqué par les syndicats dans le cadre des réflexions sur la pénibilité du travail, et sans doute faut-il mettre plus de moyens à suivre et à aider les prostituées.

Quatrième argument, la vente des corps : il ne s’agit évidemment pas de vendre son corps. Il s’agit de monnayer une relation, une attention, des gestes, et ce qui choque ici, ce serait le coté épidermique de la chose. Et l’on voit bien que l’on touche là à un tabou et que ce tabou est chrétien.

Dernier argument, moral : J’entends bien que la prostitution ne serait pas morale, mais si j’avais plus de temps ici, je développerais l’idée que c’est le travail qui ne l’est pas ; c’est-à-dire l’obligation de prostituer sa vie pour gagner son pain, ou pour mettre de l’essence dans la Mercedes, et je conteste qu’il soit plus vil de vendre son cul que de vendre son esprit, mais chacun juge de la valeur des choses à l’aune de sa sensibilité.

Tout cela pour dire quoi ?

Que le fond du problème est notre difficulté ou simplement notre choix de ne pas sortir d’une moraline chrétienne. Pour l’église de Rome, comme pour l’Islam, le corps de la femme est le temple du diable et la relation sexuelle est entachée par le péché, car je ne vois, en la matière, que deux visions faussées. Et les deux consistant à surfaire ou la beauté ou la laideur de l’amour physique. Dans la première option, on considèrerait que l’amour est sacré et doit échapper au commerce ; et je peux comprendre que l’amour soit du domaine du don, et ne puisse faire l’objet d’un troc. Mais il ne s’agit pas là d’amour mais de relations sexuelles. Agapè n’est nulle part dans cet acte, pas plus que Filia ; de l’Eros sans doute, mais surtout Porneia. Marc Aurèle n’y voyait que le « frottement de deux épidermes » et je ne sais plus si c’est Epicure qui ne voyait dans la jouissance masculine qu’un « épanchement de morve ». Le corps serait-il sacré ? Il ne l’est que pour les chrétiens qui considèrent comme Paul que « Le corps n’est pas fait pour la fornication, mais pour le seigneur » car il est « le temple du Saint Esprit ».[2]Mais tout cela n’est qu’un dogme, et l’église de Paul n’a jamais respecter les corps qu’elle a su tordre, écarteler, briser, supplicier sans mesure, mais toujours avec raffinement. L’amour physique serait-il alors peccamineux par essence, et le corps prostitué, offert ou consommé, méprisable ? Je ne souscris pas à ce dogme chrétien. En conclusion, s’il faut respecter l’homme, il faut le faire dans toutes ses dimensions et je dis qu’user de ses facultés à être, faire, sentir, jouir est respectable en soi, et discutable quant aux buts que l’on se donne. S’il faut hiérarchiser les choses, chercher l’Homme dans l’homme, sans doute faut-il s’attacher à autre chose. Et pour le reste, je continuerai à défendre cette idée simple que chacun est libre de disposer de son corps et d’en jouir paisiblement tant qu’il ne porte pas préjudice à autrui, et c’est d’ailleurs ma seule morale – « jouir et faire jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne » comme disait Chamfort –, mais que personne ne devrait pouvoir disposer d’autrui, aliéner sa liberté, porter atteinte à son intégrité, et c’est pourquoi je condamne cette exploitation des corps et des âmes que je nomme avec d’autres[3]travail. Mais, à peu d’exceptions près, nous sommes tous obligés, peu ou prou de nous prostituer par nécessité de survivre. Je termine en rendant hommage à Elisabeth Badinter, qui déclarant que « l’état n’a pas à légiférer sur l’activité sexualité des français » a mis en forme mieux que je ne l’aurai fait, le fond de ma pensée.



[1]. Tel que Guy Debord la définissait.

[2]. Première épitre aux corinthiens.

[3]. Je pense ici à Hannah Arendt.