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Bonnets rouges et képis bleus

Comment, prétendant à la « philosophique-attitude », ne pas réagir à l’actualité quand elle devient si présente et si prégnante, et quand le peuple en colère, ou du moins une partie de ce peuple coiffée d’un bonnet rouge, est dans la rue, brise des symboles de l’Etat-percepteur, chahute le Président, conteste la loi, défit le « monopole de la violence légalisée », et installe dans le pays un climat que certains qualifient trop vite d’insurrectionnel. Quand l’impôt est contesté, et avec une telle force, même localement, c’est l’Etat qui est contesté. Et face à cette situation explosive, on n’entrevoit que trois réponses politiques possibles : la violence institutionnelle, la discussion, et le pourrissement. Et l’Etat va donc jouer de tous ces leviers, en jouer comme on fait la cuisine gouvernementale, une cuisine sans grands talents : un peu de violence, mais pas trop pour ne pas envenimer la situation et ne pas obérer définitivement les chances du P.S. aux prochaines élections, municipale et européenne ; un rappel des principes républicains et du droit en démocratie ; l’agitation de l’épouvantail frontiste ; des concessions qui doivent désamorcer la crise, même si l’Etat n’a pas pour habitude de tenir ses promesses, et reste maître dans l’art de proposer des marchés de dupe. Considérons-donc, que le pouvoir étant maître à gouverner, et l’humeur du peuple changeante, les choses devaient rentrer dans l’ordre républicain, et la probabilité d’un véritable embrasement qui consumerait la sixième république reste faible. J’évoque la sixième, car nous avons déjà changé de régime en 2000 avec la réduction à cinq ans du mandat présidentiel et la modification du calendrier électoral (concomitance avec les législatives).

On peut quand même s’inquiéter de l’absence d’autorité politique en France. Et cela n’est pas le fait de tel ou tel président, mais bien celui, causal, d’une classe politique. D’ailleurs, aucun leader politique crédible ne donne de la voix, ne propose un projet de société alternatif, n’exprime une vision, ne montre le moindre chemin. On voit bien que c’est le Marché qui décide, relayé par les institutions de Bruxelles qui imposent leurs intérêts à nos sociales démocraties de droite ou de gauche, et qui ne sont en fait que des régimes sociaux-libéraux. Et tout observateur honnête doit convenir que c’est le résultat d’une prise de pouvoir des fonctionnaires. Notre république est une république de fonctionnaires, dirigée par des fonctionnaires pour des fonctionnaires ; et dès lors, il ne faut pas s’étonner de la médiocrité de son fonctionnement.

Le second point que je relève, après ce constat de l’absence d’autorité des représentants de l’Etat, c’est cette vanité du rappel à l’ordre. Je veux bien reconnaitre, puisque c’est ma propre opinion, que la « liberté civile est consentement à la loi ». Mais cela ne vaut que pour la démocratie ; et on ne peut, comme Stirner le rappelle[1], avoir une approche religieuse du droit, en considérant que la loi serait sacrée. La liberté est donc consentement à la loi, si  cette loi est votée démocratiquement. Or, ce n’est pas le cas en France, pays qui a cessé d’être une démocratie depuis que les partis politiques ont pris le pouvoir. Si les syndicats de salariés représentent environ 7 % des travailleurs, les partis représentés à l’Assemblée représentent 1 % d’affiliés. Et les parlementaires n’étant plus les représentants de leurs électeurs (environ 44,5 Million), mais les mandataires de leur partie (moins d’un demi-million de personnes encartées), nous sommes bien gouvernés par des structures politiques qui sont animées par moins de un pour cent de la population, qui profitent de la passivité du corps électoral, et qui ont substitué au principe de la représentation nationale, celui d’une représentation partisane, par ce que l’on appelait au XVIIe siècle des ligues. Et Rousseau dans le Contrat Social nous met en garde contre ces ligues. Notre gouvernement est monarchique : tous les pouvoirs étant concentrés entre les mains d’un seul élu sans programme clair, et qui fait ce qu’il veut. Chacun devrait pouvoir en convenir. Dès lors, quelle valeur à la loi, si ce n‘est celle de la force des corps armés de la république (gendarmes, etc.).

Concernant ma remarque sur l’agitation de l’épouvantail frontiste, je constate avec un vrai désarroi – ne roulant pas pour Marine – que les partis dits « de gouvernement » sont incapables d’endiguer sa progression, et ne savent comment réagir au-delà de l’incantation républicaine creuse. Mais en quoi le FN, que je combats, ne serait-il pas un parti républicain, ou pourquoi le serait-il moins que l’autre front, son voisin de palier, à gauche ? M. Copé réaffirmait récemment que son parti ne pactiserait pas avec le FN et ne signerait aucun accord. Est-ce la réponse adaptée ? Le P.S. n’avait-il pas détruit le P.C. en s’alliant avec lui au sein de l’Union de la Gauche ? Le F.N. ne progresse pas en s’alliant ici ou là. Il gagne des parts de marché en opposant sa virginité gouvernementale à l’impéritie  de la classe politique, et si l’on veut combattre les partis national-populistes, ne faut-il pas refaire de la politique, ce que nos politiques formés à l’E.N.A. ne font plus depuis trop longtemps. Ne nous manque-t-il pas une loi sur la gestion (humaine) des flux migratoires – et non une fermeture des frontières –, ne faut-il pas une loi sur l’immigration qui permette l’assimilation de populations ethniquement, religieusement, ou culturellement différentes, une grande loi sur la laïcité, concept qui n’est pas défini dans notre constitution, une loi cadre qui abordait les vrais questions dont les réponses feront l’avenir collectif de notre société : surpopulation, surconsommation, surrentabilité.



[1]. Dans L’Unique et sa propriété.

Méfions nous des idées.

Méfions-nous des idées ; et précisément lorsqu’elles prennent la forme d’idéaux. Et soyons vigilant sur notre propension à croire à ces idéaux et à vivre à travers eux. Car, comme le thématise justement Stirner dans L’Unique et sa propriété, cette disposition psychologique naturelle est celle d’un esprit religieux. Et, défendant personnellement une approche radicale de la laïcité dans l’espace public, je suis sensible à sa démonstration. En effet, La laïcité n’est pas pour moi le simple refus de considérer l’objet des religions, c’est-à-dire Dieu dans la polis, mais de manière plus ambitieuse le projet de construire une politique qui installe une relation différente à l’idée, une approche non religieuse des concepts.

On peut par exemple interroger, avec Stirner, cette substitution républicaine du droit humain au droit divin, et sa sacralisation sous la forme des Droits de l’Homme. Car c’est bien remplacer une religion, celle de Moïse, par une autre, celle de la croyance en l’Humanité ; et cette nouvelle religion, tout comme la précédente, a ses prêtres, ses dogmes (l’égalité), son orthodoxie (la sociale démocratie), son inquisition. Et elle constitue, comme l’autre, une morale. Et elles sont toutes deux spirituelles, je veux dire que leur déité est un concept, le dieu des théistes, ou l’Homme, et également totalitaires, car comme l’écrit Vaneigem « Toute religion est fondamentaliste dès l’instant qu’elle a le pouvoir ».[1] Et toute religion ignore l’individu pour ne considérer que le concept, le méprise pour ce qu’il est, trop éloigné de l’idée que l’on se fait de ce qu’il devrait être, ne voit en lui, et plus précisément à travers lui – car il en devient transparent – que son créateur (Paul considère que « le corps est le temple du Saint Esprit »[2]) ou un Humain, conception immatérielle de l’homme, figure conceptuelle et archétypale – l’homme n’étant ici qu’un « fantôme » pour reprendre la terminologie de Stirner. Et c’est pourquoi je confesse qu’il n’y a de vraie démocratie que laïque, désacralisée, et que même une religion de l’Homme ne saurait me convenir, si ce n’est une religion de l’individu, c’est-à-dire le contraire d’une religion. Symbolisons mon propos : Pour que, sur le souvenir et la parole de Jésus, il soit possible à Paul d’inventer une religion nouvelle, il lui faut substituer à la figure historique du prêcheur juif, la figure purement conceptuelle du Christ, c’est-à-dire désincarner Jésus.

Mais revenons à la politique et prolongeons ce propos dans l’espoir de clarifier une position qui ne peut que choquer les tenants de la pensée unique, des fausses certitudes, des grandes et belles idées, quelques fois fausses, souvent dangereuses.

Le peuple ça n’existe pas, pas plus que la nation ou la justice, Dieu ou l’Homme, ou encore l’amour ou la conscience. Et c’est bien ce que Nietzsche qui n’était pas dupe, reprochait à Rousseau quand il le traitait d’esprit romantique[3]« Le romantisme à la Rousseau : la passion (« le droit souverain de la passion »),… ; c’est-à-dire contestait sa surfacture des idées (la volonté générale, l’intérêt général, le droit naturel, …), autrement dit d’avoir une approche religieuse, et plus spécifiquement chrétienne. Et je pense qu’il a raison en considérant le romantisme comme une forme de religiosité. Je veux dire ici que tous ces termes qui ne sont pas le moins du monde insignifiants ne désignent que des concepts qui sont par définition et construction, sans définition indiscutable et sans limites bien définies. Alors que si je parle de la foule ou des gens, de l’humanité ou de l’individu, de la famille biologique, j’embrasse des réalités plus claires, mais pas nécessairement plus opérantes que celles du concept. Car ce qui fait l’Histoire, ce qui dirige le monde – et globalement il le dirige plutôt dans le mur – ce sont bien les concepts, ce que Stirner appelait les « idées fixes » ou les « fantômes », et que l’on peut qualifier de manière plus commune de puissances spirituelles.

Mon lecteur peut évidemment considérer ce propos comme une vaine ratiocination. Il aurait tort… Quand je dis que l’Homme n’existe pas, et je repense précisément à cette anecdote d’un Diogène répondant à Platon qui définissait l’Homme comme « animal bipède sans cornes et sans plumes », en lui jetant dans les jambes un poulet plumé (donc déplumé), j’affirme que seuls les individus existent, des individus de chair et de sang qui sont les spécimens d’une espèce, et qui forment à un instant donné une humanité dont la réalité n’est ni éternelle ni immuable. Et ces individus sont essentiellement mus par ce que l’on appelle égoïsme et qui ne représente que l’ensemble de leurs nécessités physiologiques et psychologiques et de leurs désirs ; ou peut-être par l’égoïsme et l’amour, sachant qu’Éros procède clairement de l’égoïsme, et non pas de l’amour. Mais j’avoue que personnellement je n’ai pas rencontré l’Amour autrement que comme un concept poétique et magnifié, romantique, et je continue à le chercher comme Diogène cherchait l’Homme de Platon dans les rues d’Athènes, en plein jour, une lanterne à la main.

Le sentiment de compassion, l’altruisme, la charité procèdent toujours de l’égoïsme et je continue à m’interroger sur le sentiment de dignité qui, lui, procède de l’égo, du moi. Ce sentiment est affaire d’individus. Procède-t-il de l’égoïsme ou est-ce l’embryon, le ressort caché, ou la source de ce que j’appelle l’amour, et dont Krishnamurti disait que « L’amour n’a pas d’objet » ?



[1]. Le mouvement du libre-esprit.

[2]. Première Épitre aux Corinthiens.

[3]. Dans Le Nihilisme européen, où il oppose Rousseau « La maladie mentale » et Voltaire « la rancune du malade ».

Arts plastiques et poésie.

L’actualité de l’art contemporain, à l’heure où la FIAC vient de fermer ses portes et où Sotheby’s et Christie’s préparent une grande manifestation à New York mi-novembre, me ramène à ces questions bateau que la philosophie a largement traitées sans néanmoins les épuiser : Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? A quoi cela sert-il ? Qui peut se prétendre artiste ? Comment distinguer le travail de l’artiste de celui de l’artisan ?

Pour ma modeste part, continuant à penser que c’est l’œuvre qui fait l’artiste – même si certains pensent, au contraire, qu’une œuvre d’art n’est « qu’une » œuvre d’artiste – je crois que la question déterminante est bien celle de la production artistique comme objet et non comme processus. Qu’est-ce donc qu’une œuvre d’art ? – et aussi parce que le processus est un Mystère, au sens religieux du terme.

Il me semble que c’est déjà une œuvre, c’est-à-dire une création, originale par nature, et en second lieu, particulière, puisqu’elle possède une dimension « artistique ».

Nous voilà bien avancés… Rappelons la distinction qu’Hannah Arendt fait, et c’est l’un des thèmes centraux de son essai Condition de l’homme moderne, entre le travail et l’œuvre (et l’action). Le travail y est défini comme le produit du corps qui répond à des besoins, en général élémentaires, mais aussi un produit destiné au Marché qui le valorise comme bien d’échange. Et Raoul Vaneigem, qui parle de travail mécanisé, inscrit son propos radical dans cette filiation (comme plus généralement les situationnistes) : « il y a travail dès qu’une partie de la vie est mise au service de l’économie, tandis que l’autre est niée et refoulée »[1].

A contrario – peut-on écrire a distinguo sans froisser les puristes de notre langue ? –, l’œuvre est ce par quoi l’homme s’accomplit, et s’accomplit en créant. D’ailleurs, la philosophe américaine distingue bien dans l’essai cité, l’homme « aristocratique », immortel par ses œuvres, et l’humain « animal » qui travaille mais vit et meurt comme une bête. Où je retrouve d’une part l’opposition chère à Vaneigem « vivre ou survivre » – que je traduis ici par œuvrer ou travailler –, et la proposition nietzschéenne du surhumain – l’humain n’étant qu’une corde tendue entre l’animal et le dieu[2].  Mais reconnaissons que le marché de l’art brouille les cartes conceptuelles, car, alors que l’œuvre devrait échapper à la dialectique mercantile de la valeur d’usage et de la valeur d’échange, le Marché, c’est-à-dire l’économie globalisée, économie de masse, d’exploitation, ou de gaspillage – c’est comme on veut bien la définir –, et qui ne reconnait que le travail marchandisable a aboli la frontière entre œuvre et travail, comme elle a aboli toutes les frontières qui étaient autant d’obstacles à son appétit, sans limites, de profits ; et les œuvres d’art contemporain – au moins s’agissant des arts plastiques – sont aujourd’hui valorisés, par le jeu des galeries, et de quelques collectionneurs pour leur valeur d’échange. Pour le dire simplement, ce sont devenus des placements, et les artistes sont aujourd’hui cotés sur le Marché. La sculpture de Ai Weiwei,  « L’Arbre de fer », vient d’être vendue plus d’un million d’euros à la FIAC, et si j’ai personnellement renoncé à l’acheter, c’est qu’elle mesure plus de sept mètres de haut et que j’aurais eu quelque mal à la mettre dans mon salon.

Ces œuvres ont donc par ailleurs – et c’est le second point, le plus essentiel – une spécificité, une dimension « artistique ». Elles se caractérisent par leur esthétique, et leur puissance émotionnelle. Mais justifier l’œuvre d’art par son caractère esthétique, n’est-ce pas un simple glissement sémantique ? Sans doute, mais cela me rapproche néanmoins d’une réponse possible. Car l’esthétique est une perspective, une approche sensible, une optique, un type particulier de regard que l’on porte sur l’œuvre, et donne lieu à un jugement critique singulier qui s’élabore sur le registre émotionnel, et plus particulièrement de la sympathie – dont je rappelle l’étymologie grecque : sun (avec) et patheim (ressentir). Et cette dimension particulière du regard est un acquis culturel et correspond à une sensibilité à dimension morale, où le beau rejoint le bien – ce qui nous renvoie à toute une philosophie antique, platonicienne et néoplatonicienne (La triade des valeurs que l’on trouve dans les dialogues de Platon correspond au bien, au beau, et au juste ; et Plotin, par exemple, le dit de manière simple « Il faut poser d‘abord que la beauté est aussi le bien », mais on pourrait aussi inverser la proposition du cynique Antisthène : Ce qui est bien est beau, ce qui est mal est laid. Mais néanmoins, nul n’est obligé de penser selon l’école platonicienne que le beau existe en soi, indépendamment de l’objet qui l’incarne.

Et si le beau se confond avec le bien, c’est-à-dire si l’on considère l’esthétique comme une morale, alors, l’art rejoint la philosophie, ce que Schopenhauer défend dans sa « Métaphysique du beau » (Voir Science et philosophie). Et, évoquant l’esthétique comme un regard singulier porté sur l’objet,  je pense aussi à une formule de Levinas, que j’apprécie peu, mais qui apporte ici de l’eau à mon moulin. Il écrit dans Totalité et infinie que « L’éthique, déjà par elle-même, est une « optique » et que « c’est l’optique spirituelle ». Parce que l’esthétique est une optique, elle revendique implicitement ou explicitement une éthique qui induit une morale (Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud).  

Et si l’art est une esthétique qui doit tout au regard de l’amateur d’art – et cela vaut, évidemment, en premier lieu, pour les arts plastiques, mais aussi pour la poésie, car le poème est une plastique des mots, ou pour la musique, même si cela fait appel à un autre langage – cet esthétisme qui se construit sur le registre de l’émotion, qui élabore et utilise un langage, doit tout à la culture de l’amateur, et des conventions sociales d’autant plus riches qu’elles sont implicites, d’autant plus réelles qu’elles sont transgressives. C’est pourquoi, il n’y a d’art qu’institutionnel, et de culture qu’artistique.

Car une œuvre d’art ne peut être considérée comme telle, que dès lors qu’existe une institution (Musée, Galerie, Collection, Amateurs, Marché, FIAC) disposant d’une autorité suffisante pour conférer à l’œuvre d’art son statut (le chèque, ou l’ordre de virement réglant le coût d’acquisition de « l’Arbre de fer », vaut attestation de la qualité de l’œuvre et emporte celle de la reconnaissance du statut singulier de l’artiste). Il n’y a  donc pas d’œuvre d’art dans l’absolu, déconnectée d’une esthétique toujours datée et ancrée dans une société. Et l’on pourrait se demander si l’œuvre d’art conserve son statut pour peu qu’on la déplace dans un contexte historique et social différent. Les œuvres exposées Quai Branly sont-elles encore des œuvres d’art, et le resteraient-elle sur Mars, proposées à la critique d’une population de petits hommes verts ?  Elles le restent sans doute, tant que notre culture, grâce à notre intérêt pour l’histoire de l’art, pour les civilisations du passé et ce qu’elles ont produit, grâce au mode même de construction de notre culture (par stratification et concrétion), nous permet de comprendre, d’apprécier, de regarder ces œuvres, dans une perspective historico-artistique.

Pour qu’une œuvre d’art le devienne, il faut donc qu’elle soit reconnue comme telle, que l’esthétique qu’elle propose ou défende soit acceptée par son public, ce qui donne à penser que le Chef d’œuvre est une proposition que l’on peut qualifier de Manifeste, et qui ouvre une ère nouvelle : Guernica, le Manifeste du surréalisme, Gravity  (il parait qu’il y a un cinéma d’avant Gravity et un d’après). Et l’artiste fait toujours écho au monde qui l’accepte et le reçoit. Il croit changer le monde mais il est toujours le produit d’un monde qui le produit ou qui l’attend, car le processus qui qualifie l’œuvre est affaire de reconnaissance, d’adoption, de communion, d’identification, de sympathie. Et de ce point de vue, on peut citer Andy Warhol (produit d’une époque à laquelle il consent) et Friedrich Nietzsche (produit d’une époque – l’après-guerre de 1870 – qu’il rejette). Sur le phénomène Warhol, on a tant dit que je ne vois pas quoi rajouter de vaguement pertinent, si ce n’est pour constater que la frontière est ténue entre un tableau digne d’échouer dans un musée et une icône publicitaire, ou entre une sculpture et un aménagement urbain (les anneaux de Buren à Nantes). Pour Nietzsche, qui est un artiste contemporain – on peut encore le dire, même s’il est mort en 1900 – majeur, je veux insister et sur sa démarche et sur son importante, infiniment plus déterminante que celle de Warhol. Tout le travail du philosophe allemand a consisté à chercher une nouvelle esthétique, construite au-delà du bien et du mal, donc à retrouver de nouvelles valeurs, une nouvelle morale. Et ce travail de déconstruction – il se disait « démolisseur », « à la dynamite » –,  et de reconstruction – il parlait de « transvaluation » – porte aujourd’hui, quoi qu’on en dise, ses fruits. Nietzsche est un prophète qui se revendique d’abord comme un artiste, et je pense qu’il est l’archétype même de l’artiste radical. Dans Par-delà bien et mal, il revendique « le sens aristocratique[3], la volonté de ne dépendre que de soi, le pouvoir d’être différent, seul et réduit à soi-même,… ». Il aspire à l’idéal philosophique d’être « le plus solitaire, le plus impénétrable, le plus à l’écart, l’homme par-delà bien et mal, l’homme maître de ses vertus, en qui surabonde l’énergie du vouloir ». Y-a-t-il une meilleure définition de l’artiste ?

Je m’interroge aussi, et conclurais sur ce point, sur la notion de performance, qui me pose problème, mais qui, sans doute – restons cohérent avec ce qui vient d’être dit –, peut être artistique, si l’intention – puisque l’œuvre ici se réduit souvent à une intention, un projet performantiel éphémère – répond à une esthétique particulière et reconnue comme telle. André Breton, qui avec Aragon ou Soupault, et d’autres, a porté l’esthétique surréaliste, écrivait que « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule »[4]. Et cet acte serait donc artistique… la révolution peut-elle être vécu comme un engagement artistique ? Voilà qui ouvre d’autres perspectives, qui ne se traitent évidemment pas dans un blog.

Concluons donc la conclusion, vite, avant d’avoir le désir de rebondir, de prolonger encore, par une citation de Vaneigem, extraite d’un petit livre qui n’est jamais loin de moi[5] : « La création est une jouissance, elle se donne et ne s’échange pas. Même emprisonnée dans la forme marchande dont la revêtait l’art, l’artisanat ou la recherche scientifique, elle a su se garder vivante ; à l’endroit même où nous émeut la beauté nous décèlerons quelque jour quelle humanité y a, dans sa puissance, déjoué l’inhumanité dominante ».



[1]. Le mouvement du libre–esprit.

[2]. Et il rajoute « une corde tendue au-dessus d’un abime ».

[3]. On peut rapprocher cette forme de celle d’Arendt citée plus haut. D’ailleurs, Arendt philosophe de culture allemande était une grande lectrice de Nietzsche.

[4]. Formule écrite par Breton en 1929, mais qu’il faudrait remettre dans son contexte.

[5]. Nous qui désirons sans fin.

Profession d’optimisme politique.

Même si bloguer peut s’apparenter à un prêche dans le désert, je persiste avec conscience et constance à défendre des convictions qui induisent une posture politique singulière mais sincère que j’essaie, au fil de mes propos hebdomadaires, d’expliquer ; car ces convictions qui tiennent à mon histoire personnelle, mais aussi à mes intuitions métaphysiques et à ma conformation psychologique, me marquent aussi loin de la sociale démocratie – partout au pouvoir en Europe de l’Ouest, et représentée en France par le PSUMP – que des fronts totalitaires qui occupent l’espace contestataire médiatisé. Car ici, droite et gauche ne sont que deux faces de deux médailles, celle de la sociale démocratie et celle du national populisme. Et pourtant, je revendique une vision sociale et humaniste, défends la démocratie de manière radicale, le populisme s’il est assimilable au choix du peuple contre les élites, et l’idée de nation qui semble toujours d’actualité. Et j’ai pris le parti inconfortable d’aborder ces sujets avec les outils de la philosophie, et en rendant hommage à quelques maîtres à penser : La Boétie, Montaigne, Nietzsche, Arendt, Fromm, mais aussi Edgar Morin ou Raoul Vaneigem, et bien d’autres encore. Que dire d’autre en guise de justification ? Qu’une hyper sensibilité aux questions morales, à la laïcité, à la liberté, me conduit plus souvent qu’il n’est raisonnable à sombrer dans l’outrance dont j’aime les vertus pédagogiques dans une société bloquée où il devient mal céans de penser par soi-même, et fautif d’exprimer une pensée hétérodoxe ou décalée. C’est ainsi, par exemple, que je fais le choix de ne pas voter, car c’est, de mon point de vue, le choix le plus judicieux pour qui milite quotidiennement pour la démocratie. Et je suis prêt à utiliser toutes les formes d’expression pour défendre et promouvoir mes positions : l’essai, le manifeste, la diatribe ou l’apologie, la chronique, la prophétie. Et aujourd’hui, m’inspirant du grand Nietzsche penseur de la singularité radicale, c’est avec la voix de Zarathoustra que j’aimerais partager mon utopie, évoquer un New-Age que Fromm appelait de ses vœux sous la forme d’un nouvel humanisme.

Et ma prophétie est celle de l’émergence en politique de la société civile, d’une part, et celle d’une conscience politique populaire d’autre part. Hannah Arendt écrivait dans les années 60[1] que « la masse ne peut avoir d’opinions, elle n’a que des humeurs. Il n’y a donc pas d’opinion publique ». Je prophétise que demain la masse aura une conscience politique et cessera de se faire manipuler par des médias qui ne sont que des promoteurs, des manipulateurs et des metteurs en scène de l’émotion populaire, de ses humeurs. Et ce temps nouveau sera celui d’une démocratie populaire – pardon pour le pléonasme ; et si la formule renvoie trop à une terminologie datée et usée par une certaine gauche, je pourrais parler d’une démocratie généralisée qui ne sera ni représentative, ni simplement participative. Disons-le plus simplement en citant la formule de Lincoln, reprise sans grands complexes en préambule de notre constitution : « le gouvernement du peuple par le peuple, pour le peuple ». Et précisons un point de vocabulaire essentiel : le peuple ne peut se réduire aux masses populaires, n’en déplaise à M. Mélanchon. « Le peuple, c’est les gens », madame Michue comme madame Bettencourt. Et restons optimiste, ou campons sur une utopie assumée : ce retournement révolutionnaire de l’histoire adviendra sans révolution, sans têtes coupés, sans règlements de comptes, sans drapeaux, sans idéologies, sans leader maximo, sans père de la révolution (ou du peuple à nouveau rassemblé) ; et ce sera, non pas la fin de l’Histoire, mais celle d’une histoire, et le début d’une autre.

Partout le système craque, se fissure et sa ruine est inéluctable ; et toute tentative de le sauver, quitte à le réformer, est vaine.

 Notre système économique est à bout de souffle, car il a été bâti sur un modèle aujourd’hui caduc, construit sur un équilibre brisé, et qui a trouvé ses limites indépassables. Il était basé sur la constante croissance quantitative du flux de production/vente/consommation/destruction de biens de consommations – nos armoires, nos garages, nos décharges en sont pleins ; et cette dynamique que les économistes appellent croissance, fonctionnait sur les deux valeurs bourgeoises par excellence, qui ne sont en fait que des contrevaleurs morales et qui ont fini parfois par se confondre : l’argent et le travail.  Je ne reconnais d’ailleurs aucune de ces deux valeurs. La croissance a conduit à une production/consommation de plus en plus abondante qui permettait d’offrir aux consommateurs de plus en plus de biens de confort ou de luxe à faible coût, et à ces mêmes consommateurs du travail ; car il fallait bien une main d’œuvre pour les produire, elle aussi de moindre coût, mais aussi des consommateurs solvables, donc salariés. Cela ne marche plus, et cette machine infernale s’est fracassée sur au moins trois écueils : cette dynamique qui a sorti beaucoup de gens de la misère et que certains continuent à considérer comme vertueuse, épuise les ressources et bousille la planète. Par ailleurs nous produisons de plus en plus mais avec de moins en moins de travailleurs, obligeant les états à s’endetter pour compenser le manque de ressources de consommateurs sans revenus de leur travail, mais pourtant nécessaires pour écouler les stocks et tirer le marché (politique keynésienne). Enfin, un certain nombre de citoyens commencent à comprendre que le travail est une aliénation et  aspirent à autre chose. Et je complèterai ce dernier point par deux ou trois remarques. En premier lieu, quand j’entends des chômeurs réclamer du travail, je me demande si c’est vraiment ce qu’ils demandent, ou s’ils ne demandent pas plutôt des revenus garantis, une reconnaissance sociétale et la possibilité de se réaliser – gravir tous les paliers de la pyramide de Maslow, et si possible au pas de course pour la génération Y. En second lieu, je renvoie aux analyses d’Hannah Arendt (Condition de l’homme moderne) et à sa distinction du travail et de l’œuvre. Enfin, je remarque un piège d’une perversité diabolique : le travail salarié est une aliénation, et les gens, pour survivre, en sont, non seulement à souhaiter que perdure cette aliénation, mais à construire, en tant que consommateurs addictes, les conditions mêmes de leur aliénation comme travailleurs.

Parallèlement, notre système politique ne fonctionne plus : notre démocratie représentative a cessé d’être démocratique pour devenir oligarchique à partir du moment où les politiques sont devenus des professionnels de la politique et où les députés ont cessé d’être les représentants de leurs électeurs pour devenir les mandataires de leur parti.

Il nous faut donc tourner la page pour que le monde que je prophétise – avec quelques imprudences assumées – garde une chance d’advenir avant la fin des temps. Beaucoup de signes nous encouragent à rêver. La prise de conscience écologique ; le mouvement apolitique des indignés qui se propage à son rythme partout en occident, celui des veilleurs ou des sentinelles ; l’usage des moyens de communication dans le cadre des réseaux sociaux ; les révolutions arabes ; l’émergence d’une classe moyenne et d’une société civile en Russie ou en Chine ; le développement de l’économie participative (crowdfunding,…) ; la désaffection des citoyens pour le spectacle politique … On peut donc rêver – et c’est un devoir éthique – à cette utopie d’un monde plus raisonnable, plus vertueux, pus démocratique, un monde ou modernité serait synonyme de progrès et non de regrès, un monde plus humain. Il nous faudra sans doute, pour y arriver, déplacer des montagnes ; personne ne sait comment, et chacun s’en effraye. On prétend que Confucius que l’on appelle à la cause chaque fois que l’on manque d’arguments disait que si l’on veut déplacer des montagnes, il faut commencer par les petites pierres. Edgar Morin dit exactement la même chose quand il écrit qu’il faut commencer partout et probablement par de petites choses[2]. Michel Serres est sur la même ligne quand il dit que quand les choses deviennent trop compliquées, il faut changer de paradigme[3]. Prenons un seul exemple, celui de la démographie.

Tous les pays d’Europe mènent des politiques natalistes. Je pense que c’est une bêtise, mais que personne (même pas les écologistes) ne veut remettre en cause une fausse bonne idée – une idée au-demeurant très chrétienne, comme le principe d’égalité, ou la laïcité –, et se contente de faire comme son voisin. Avons-nous toujours besoin de produire de la chair à canon, ou à baïonnette ? Je sais bien que Napoléon n’aurait pu mener ses campagnes victorieuses sans la Grande Armée, qui était alors la plus importante d’Europe (elle atteignit plus d’un million hommes), et que cela a été rendu possible par la durée de conscription, mais surtout par la démographie de la nation. Je sais que si la défaite de 1870 a été un traumatisme pour la France[4], elle a permis, comme victoire allemande, la naissance du Reich et que nous sommes entrés alors dans une course démographique avec l’Allemagne. Je sais qu’après-guerre, la massification de l’économie a justifié une immigration irresponsable et non maitrisée. La population française était restée relativement stable dans la première moitié du XXe siècle et a augmenté de 50 % dans la seconde[5]. Cette course aux bébés a-t-elle encore un sens ? Je sais que la démographie est une arme politique : Boumediene déclarait en 1974 à la tribune de l’ONU « que les ventres des femmes musulmanes remplaceront les fusils et les canons pour conquérir l’Europe »[6]. Aujourd’hui, on prétend que la richesse d’un pays (son PIB) croîtrait avec sa population, ce qui ne tient pas. Par contre, ses besoins sont bien proportionnels au nombre d’habitants qui se partagent ses richesses et ses revenus et qui profitent de ses services et de ses infrastructures. On nous explique aussi que les actifs payent les retraites des inactifs, et qu’il faut donc maintenir un équilibre, faute de voir notre système de répartition faillir. Est-on sûr que lorsqu’un enfant nait, c’est un futur actif (et non pas un futur chômeur) et qu’il produira plus de richesse qu’il n’en consommera ? Et si le système ne fonctionne plus, faute d’équilibre, ne faut-il pas en changer ? Changeons de paradigme – de système –, asseyons le financement des retraites sur d’autres ressources, et le problème posé différemment, se résoudra différemment. Où veut-on aller pour le bien des citoyens et de la planète ? : une population française de 70, 100 ou 200 millions ? ; une population planétaire de 7[7], 10, 20 ou 100 milliards ? Quelle place souhaitons-nous réserver à la nature, à sa flore et à sa faune ? Quelle population de chevaux, de chevreuils, de renards, de chouettes et de cafards souhaitons-nous conserver sur notre sol ?

Concluons pour aujourd’hui. Nos systèmes politique et économique sont à bout de souffle, et ne sont plus réformables. Il faut reconstruire, mais reconstruire morceau par morceau, pierre à pierre, sans imaginer qu’un « grand soir » soit la meilleure garantie de « lendemains qui chantent ». Il faut donc reconstruire, radicalement, mais avec modestie et humilité, c’est-à-dire sans dogmes. Faut-il changer les hommes pour changer le monde, ou changer le monde pour que changent les hommes ? Tout à la fois et progressivement…  Il n’y a aucune solution de court terme ; la crise ne va pas s’arrêter l’année prochaine, mais ne pas engager de changements au prétexte que cela ne règlera rien dans l’immédiat serait irresponsable vis-à-vis des générations futures. Il faut travailler local ET global, travailler pour le court terme ET pour le moyen terme ET aussi pour le long terme. Il faut être ambitieux ET humble, prendre des risques ET rester prudent, accepter des sacrifices ET se battre pour conserver notre confort. En d’autres termes, en sortir par le haut ; et imaginer que l’on puisse sortir de la crise sans refonder notre système économique, ou prétendre changer le système économique sans toucher à la technostructure, et sans refonder le politique est une dangereuse illusion, ou un mensonge fautif, pour ne pas dire criminel – car certains en meurent, affamés sur la terre de leur ancêtres, enfermés dans leurs ghettos, ou noyés lors d’hasardeuses migrations.

Deux questions se posent alors : comment pousser le système dans ses limites pour provoquer un déclic sans casser la machine, sans mettre le pays à feu et à sang, sans perdre nos acquis les plus essentiels, sans laisser des organisations totalitaires, de droite ou de gauche, prendre le pouvoir, et normaliser la situation ? Sur quelles bases politiques reconstruire un nouveau contrat social ?

Les citoyens, et plus largement l’ensemble des membres de la société civile doivent multiplier les actions, donner de la voix, occuper la sphère publique, s’organiser via internet et les réseaux sociaux pour redonner vie au dialogue social, sans compromission avec un système qui a failli. Il faut par ailleurs revenir à l’essentiel : redéfinir des valeurs nationales – la liberté individuelle et l’égalité de droit redevenant l’alpha et l’oméga de toute politique – quitte à s’inscrire en faux contre celles du passé (l’équité remplaçant l‘égalité de situation ; la reconnaissance et le respect des singularités individuelles se substituant à l’uniformité du troupeau ; la solidarité remplaçant l’assistance ; la laïcité s’opposant aux reconnaissances communautaires ; l’autorité de l’Etat reconstruite se substituant à son autoritarisme …). L’urgence est une reconstruction morale, qui doit aussi se garder d’une certaine éthique jacobine. J’en donnerai pour l’exemple cette citation de Robespierre qui n’est pas sans me poser problème : « Or, quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou populaire, c’est-à-dire le ressort essentiel qui le soutient et qui le fait mouvoir ? C’est la vertu ; je parle de la vertu publique qui opéra tant de prodiges dans la Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de bien plus étonnants dans la France républicaine; de cette vertu qui n’est autre chose que l’amour de la patrie et de ses lois ».[8]

Pour le détail des choses, tout est sur la table, et je crois que le problème n’est pas là – et il faudrait considérablement rallonger cette chronique déjà trop longue pour donner des pistes. Il est urgent de renverser les obstacles, et d’expérimenter autre chose.



[1]. Dans On revolution.

[2]. Par exemple dans Où va le monde, où il écrit : « La révolution ne dépend plus d’un opérateur principal (le parti, le prolétariat), d’une action principale (la prise de pouvoir), d’un noyau social principal (les moyens de production) ; elle nécessite une multiplicité de changements/transformations/révolutions à la fois autonomes et indépendantes dans tous les domaines (y compris nécessairement celui de la pensée).

 

[3]. Dans Petites poucettes.

[4]. Armée française mal préparée, mal équipée, mal commandée moins nombreuse.

[5]. Augmentation de 20 % entre 1900 et 1950 (évidemment, il y  a eu la saignée de 14/19), et 43 % entre 1950 et 2000, soit globalement 70 % entre 1900 et 2010.

[6]. Cité par le journaliste anglais Christopher Caldwell, et largement diffusé sur le net. Je n’ai pas vérifié l’authenticité de la citation, mais je pense qu’elle l’est.

[7]. J’ai lu sur le net que la population mondiale était de 7 168 267 142 personnes ce mercredi 23 octobre 2013 à 21 h 35 min (heure du pole Nord). Est-on sûr de n’avoir oublié personne ?

[8]. Discours à la Convention du 18 floréal An II.

Petits poucets et l’économie contributive.

Je ferme un petit livre de Michel Serres que je viens d’avaler comme on croque une confiserie ; avec délice, et un plaisir sans doute un peu puéril. Cet opuscule, publié en 2012 aux Editions Le Pommier, reprend, complète et prolonge le discours éponyme « Petite Poucette », prononcé par l’auteur le 1er mars de l’année précédente à l’Académie Française, sur le thème « Les nouveaux défis de l’éducation ». Et bien que découvert avec un peu de retard grâce à un amical signal, – mais s’il vaut toujours mieux « tard que jamais », c’est particulièrement vrai pour le plaisir – j’ai souhaité faire partager le plaisir pris à la lecture de ce petit texte sur les mutations profondes que connaissent nos sociétés ; mutations suffisamment profondes pour être qualifiées par l’auteur d’hominescentes[1]« Ce n’est pas une crise, c’est un changement de monde … » –, et qui ringardisent à la fois les hommes et les femmes de ma génération, mais aussi le système que nous avons construit, et dont chacun voit bien qu’il est à bout de souffle : « Je vois nos institutions luire d’un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprennent qu’elles sont mortes depuis longtemps déjà ». Mais expliquons déjà ce titre original et poétique.

Lui donnant ainsi la parole, Michel Serres évoque une génération qui est celle de ses petits-enfants ; génération addicte aux écrans, et qui vit, pouces sautillant sur les écrans tactiles de leur smartphones, rédigeant frénétiquement des SMS qui saturent la télésphère communicante. « Petits poucets » et « petites poucettes » représentent donc ces jeunes d’aujourd’hui à qui il dispense son savoir et qui ont remplacé les « petits transis » d’hier – dont j’ai dû faire partie sur les bancs de la communale, qui plus tard devint pour moi régionale ou nationale. Et il analyse précisément la transmission du savoir et la relation des petits poucets à ces savoirs accumulés sur la toile et dispensés dans les lieux d’enseignements qu’ils fréquentent : écoles, lycées et universités.

Et c’est déjà par sa forme que ce petit opuscule visiblement très populaire – il s’est bien vendu –, mi fable mi libelle, m’a séduit. Le philosophe nous donne à entendre ses constats dans une langue claire, simple, précise, concise. Il fait d’ailleurs partie de ces philosophes pédagogues dont Michel Onfray est sans doute l’archétype. Mais j’aurais pu aussi évoquer la démarche nietzschéenne, dans une langue différente, pour ce souci de l’usage d’une langue pure et clair, noble et facile d’accès. Sans être rare, ce n’est pas si général ; et combien de faux philosophes – et je pense à des contemporains enseignants au Collège de France dont je tairai le nom – écrivent pour eux et pour leur caste, pour un tout petit nombre d’initiés, tous pareillement agrégés de philo ; et à qui ils dispensent un savoir obscur et creux dans un langage abscons. Je crois que Nietzsche parlait de l’écriture de ceux-là et plus justement de celle de Hegel comme d’une « misérable grisaille »[2]. Mais fermons cette parenthèse en m’excusant de cette digression, mais s’agissant de philosophie, ce point me parait suffisamment essentiel pour que je m’y attache chaque fois que j’en ai l’occasion. Sur le fond…

Serres nous assène quelques évidences qu’il est salutaire de rappeler et vital de prendre à leur juste mesure. L’essentiel de son propos tient donc à cette mise en évidence d’une rupture historique à dimension physique, intellectuelle, épistémique, à nulle autre pareille, et qui se produit depuis les années soixante-dix. Si le monde change – banal truisme – cette évolution, non seulement s’accélère – nous le savons tous –, mais cette accélération s’accélère et change la nature même de l’homme contemporain ; et paradoxalement, dans ce monde qui mute sous nos yeux myopes, je ne sais si petit poucet est le plus en difficulté à retrouver son chemin. Tout a changé, et tout ce qui constituait le monde que j’ai connu est mort. Et Serres nous annonce ainsi la fin du livre, la fin de l’apprentissage des savoirs, fin des professeurs et, glissant de l’enseignement à la politique, la fin des experts, fin des hiérarchies, fin des décideurs, et le probable avènement d’une démocratie revivifiée, généralisée. Et j’applaudis à cette belle analyse, belle comme une utopie ; même si cela est effectivement totalement discutable ; car non seulement l’histoire n’est pas écrite, mais nous devrions avoir appris à nous méfier des ruses de l’histoire qui constituent aussi les ironies de l’histoire. Néanmoins, je retiens ces deux perspectives qui me semblent aussi peu probables à court terme que riches d’espoirs : la possibilité d’une démocratie généralisée qui ne serait pas représentative, et l’émergence d’une société qui ne serait pas structurée par le travail. J’y vois, comme un écho aux thèses de Raoul Vaneigem, en remarquant d’ailleurs que Serres utilise plusieurs fois le concept de « société du spectacle », faisant ainsi un écho à un autre situationniste, Guy Debord.

Comment s’étonner que Michel Serres, philosophe, chercheur et enseignant, soit autant attaché à la chose éducative ? Il en est un acteur éminent, et il peut se prévaloir, à 80 ans passés et toujours en activité pédagogique dans une prestigieuse université américaine, d’une très longue expérience de l’enseignement. Il a ainsi observé depuis son estrade professorale, et de longue date – quelques décennies – l’évolution comportementale de ses étudiants. Et il porte un regard aimant sur ces jeunes qui tiennent dans leurs mains aux pouces si agiles, le proche avenir de l’humanité. Mais faut-il le suivre quand il semble prédire la fin de l’enseignement des savoirs, au prétexte que tout se trouve déjà à disposition sur la toile, et que l’ordinateur – données, processus et moteurs – ne serait qu’une excroissance cervicale ? Adieu nos maîtres d’école, bonjour Wikipédia. J’imagine que s’il avait pu faire plus long, il se serait montré moins catégorique, ou moins radical dans cette prédiction augurale d’un monde radicalement nouveau. Et je voudrais pour ma part, sur le registre de l’autorité, faire deux remarques sur l’avenir des maîtres.

En premier lieu, il convient de distinguer enseignement et éducation. Evidemment, aucun professeur, aucune bibliothèque, aucune école ne pourra mettre à disposition des jeunes esprits – mais aussi des plus âgés – une telle quantité de savoirs, et les proposer de manière aussi polymorphes, interactives, distrayantes, et adaptés à de jeunes cerveaux, formatés par ailleurs par l’outil informatique et son architecture cognitive ; c’est-à-dire de manière ludique (adieu les « petits transis ») . Et, de ce point de vue, le web sémantique va encore plus creuser la faille entre le livre et l’écran. Reste alors à l’école, pour peu qu’elle veuille réinvestir ce champ, ce terrain vague aux allures de friche désaffectée, l’éducation. Une saine tradition voulait que l’éducation soit à charge de la famille, et les familles, au moins les plus aisées, assumaient cette mission quitte à la confier à des professionnels. C’est bien le rôle que jouaient certaines sectes philosophiques de l’antiquité. Les riches athéniens ou romains acceptaient que leur progéniture soit disciple d’un maitre en philosophie qui leur inculquait une sagesse, un art de vivre. Les sophistes y excellaient, qu’ils se fassent payer pour cela ou qu’ils dispensent leur enseignement gratuitement comme Socrate[3] le fit. Aristote, qui fonde le lycée comme Platon, disciple de Socrate, l’Académie, fût le précepteur d’Alexandre. Les stoïciens ont dû être aussi d’excellents pédagogues : Sénèque fut par exemple le précepteur de Néron[4]. Mais je prendrai un autre exemple, plus contemporain. Rousseau, qui traite de l’éducation dans un essai où il se prend comme gouverneur[5] d’Emile, se place résolument sur ce terrain, et conseille de limiter l’enseignement à l’utile, et de ne pas bourrer trop tôt de jeunes esprits par des savoirs stériles et encombrants. Par exemple, dans le Livre II, il conseille de laisser les enfants jouer, plutôt que de les faire lire : « La lecture est le fléau de l’enfance, et presque la seule occupation qu’on sait lui donner » – cette idée de la tête bien faite, plutôt que bien pleine, étant toujours d’actualité.

Mais nous savons qu’aujourd’hui, face aux médias, les familles ont abandonné l’éducation des jeunes[6] ; et que, fort heureusement pour ce qui concerne l’occident, les religions n’ont plus cette autorité. L’Ecole laïque ne doit-elle pas réinvestir ce terrain de l’éducation, à l’heure où les valeurs républicaines se dissolvent dans l’économie de marché, et où la cohésion nationale n’est plus qu’un concept creux, face à la mondialisation des échanges marchands ?

Et par ailleurs, et ce sera ma seconde remarque sur cette dévaluation du concept de maitrise, je pense qu’un savoir compilé, quelle que soit la qualité des outils d’accès à cette encyclopédie et des informations qui s’y trouvent exposées, ne suffit pas à sa diffusion ; car c’est une chose d’avoir à sa disposition, et c’en est une autre d’acquérir, et d’en retenir quelque chose d’utile. Il me semble que le savoir n’a d’intérêt que s’il est utilisable, donc assimilé ; que la fin de l’enseignement n’est pas de savoir mais de comprendre, et que celle de l’éducation n’est pas de savoir mais de connaitre ; car on ne peur respecter que ce que l’on connait. Et pour cela, l’enseignant est indispensable, comme passeur, car sans une mise en perspective, qui est aussi parfois une mise en abime tant les références se répondent et s’emboitent, le savoir est une donnée brute et indigeste, que l’intelligence ne peut absorber, ni s’en nourrir. Et l’enseignement est un processus relationnel à dimension dialectique entre un maître et un élève. Il y a donc encore beaucoup d’avenir à l’Éducation Nationale : revenir sur le terrain de l’éducation, physique, intellectuelle et morale – et les catégories classiques de la philosophie antique me semblent toujours pertinentes : physique, logique et morale, ce que l’on appelait « apprendre à penser » ; et mettre en perspective les savoirs disponibles.

Concluons sur le même registre, mais sur le thème de la politique. Petit poucet va donc devoir inventer une nouvelle démocratie, plus directe, plus globale, plus fluide, et ne reconnait déjà plus l’autorité de l’oligarchie faillie qui prétend décider de son avenir à sa place. Et M. Serres est sur ce point un oracle crédible. Est-ce pour autant la fin de la politique ? Je ne le pense pas, et d’ailleurs il ne le dit pas. Mais, il nous dit par contre que dans un monde devenu trop complexe, il faut savoir, pour décomplexer, changer de paradigme, donc de système d’analyse et de production de nouvelles réalités. C’est peut-être la fin annoncée d’une forme de technostructure – pour reprendre cette formule d’Edgar Morin. Là encore, même si petits poucets et petites poucettes disposent déjà, grâce à la toile et aux réseaux sociaux, des informations et de l’expertise pour juger de tout, ainsi qu’une légitimité à opposer leur point de vue à celui de pseudos experts qui ne sont que des experts en enfumage, il reste à mettre en perspective ces décisions qu’il faut bien prendre, et à réfléchir aux conséquences qu’elles peuvent avoir, quitte à prendre quelques leçons dans l’histoire passée. Mettre en perspective ! Et cette perspective est morale. Et cela justifie peut-être que nous reconnaissions aussi, en la matière, quelques  maîtres, dont Michel Serres est peut-être. Ces nouvelles libertés que revendiquent de nouveaux individus, singuliers, devront sans doute refuser la violence, et notamment celles des pouvoirs dits démocratiques ; mais reconnaitre néanmoins l’autorité, non pas là où elle est décrétée – d’en haut –, mais où elle est reconnue – du bas. Si nous abordons l’économie de la contribution, il faudra, quoiqu’il en coûte à la caste politique, substituer au top-down, le bottom-up.



[1]. « Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années 1970. Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace ».

[2]. Dans ses fragments.

[3]. Ce point semble acquis même s’il est controversé.

[4]. Voir par exemple la « lettre » écrite par Sénèque (La tranquillité de l’âme) dédiée  au jeune Sérénus, dont il fût le maître et qu’il prépara à la carrière publique.

[5]. Distinguant d’ailleurs précepteur et gouverneur – enseignant et éducateur.

[6]. Et la famille n’est-elle pas, elle-aussi, condamnée, comme ringarde.