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Religion et culture

De même qu’il ne faut pas réduire Dieu à l’idée que les religieux s’en font, c’est-à-dire très concrètement confondre créance et religion – et c’est bien le reproche que je peux faire au traité d’athéologie de Michel Onfray –, on ne saurait, sans offenser l’honnêteté, assimiler par un raccourcis conceptuel coupable, l’homme de culture chrétienne à celui de religion chrétienne.

Personnellement, je suis sans religion, mais cette affirmation ne dit rien de mes convictions métaphysiques, pas plus que de ma foi, même si je pourrais dire, comme Protagoras, « Des dieux je ne peux dire s’ils sont ou s’ils ne sont pas »[1]. Et partant, ma relation avec l’église de Paul et la parole évangélique est claire. Je ne suis pas de religion chrétienne, mais de culture chrétienne, même si cet ancrage culturel est mâtiné de philosophie gréco-latine. Mais l’église chrétienne n’a-t-elle pas été beaucoup nourrie de ses racines judaïques, et de cette philosophie grecque que je défends modestement – et parfois maladroitement –, néoplatonicienne pour une part – la relecture de certaines ennéades de Plotin est édifiante (sa conception des âmes et du bien), et de l’éthique stoïcienne. Mais je cite aussi cet exemple frappant de l’Evangile de Jean de Patmos, écrite par un intellectuel hellénisant, et qui débute par une affirmation héraclitéenne, mais que l’on pourrait aussi imaginer trouver dans un ouvrage de Chrysippe. Le christianisme est un syncrétisme et la chose a été déjà très souvent relevée.

Je suis donc de culture chrétienne, areligieux, et je sais que ma conception de la laïcité doit tout aux évangiles. Jésus n’y affirme-t-il pas « qu’il faut rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu »[2]. Ce point n’est pas toujours suffisamment souligné. La laïcité n’a que peu de sens pour un musulman, mais moins encore pour un contemporain de l’antiquité gréco-latine. Remarquons par exemple, en distinguant foi et religion, que Socrate fût condamné à mort par ses juges pour « ne pas reconnaitre les dieux de la cité, et avoir voulu introduire de nouvelles divinités »[3]. Et cette condamnation à une faible majorité, fût politique. On ne reprochait évidemment pas au maître de Platon et de Xénophon, ses croyances ou sa religion, mais de ne pas sacrifier culturellement, civilement, aux dieux de la cité, et de mettre ainsi en péril l’identité même d’Athènes – on parlerait aujourd’hui de cohésion nationale, ou d’exemplarité, s’agissant d’un intellectuel très visible. Le cultuel était alors de dimension culturelle plus que religieuse, et chacun y sacrifiait sans état d’âme et sans problème de conscience.

Je suis donc de culture chrétienne – pour mon bonheur ou mon malheur, mon honneur ou ma honte –, laïc parce que chrétien, et incidemment démocrate comme pouvaient l’être les athéniens sous Périclès – je pense aussi à ce mouvement populaire qui renversa l’oligarchie des trente en 404 avant J.C. Et parce que je suis de culture chrétienne, et que je suis attentif à la cohésion nationale, je ne souhaite pas que l’on déconstruise nos églises ou que l’on transforme Notre Dame de Paris en parking ou en supermarché ; ni que l’on revisite notre toponymie territoriale pour supprimer, par exemple en Bretagne, les noms de communes dont le préfixe est plou (la paroisse), ou qui rendent hommage à un saint du calendrier. Je ne souhaite pas plus que l’on supprime la fête de Noël que la grande majorité des français fête civilement sous le sapin – symbole qui n’a jamais été religieux –, se moquant totalement que le 25 décembre commémore la naissance encore discuté d’un prédicateur juif et avant l’ère chrétienne, d’Apollon, sous la forme du « soleil invaincu », « sol invictus ».

Je garde aussi Pâques, fête païenne du printemps, donc de la vie renaissante (dans l’hémisphère nord), fête dionysiaque, et où les juifs peuvent aussi, de manière incidente, trouver leur compte. Faut-il encore fêter l’armistice de novembre 1918 ? Faut-il créer une nouvelle fête religieuse pour que tous les fidèles puissent célébrer leur culte, soit le début de l’Hégire ou l’Aïd, soit le sermon de Bénarès, ou la date (31 octobre 1517) où le moine Luther placardait sur la lourde porte d’une église de Wittemberg, sa dispute sur la puissance des indulgences.

Il me semble que nous disposons de tant de jours de congés de tant de RTTs, d’une telle facilité à « poser un jour » que c’est un faux problème, ou un mauvais procès.

Nous disposons d’un certain nombre de jours fériés, ainsi que de deux jours de week-end chômés, et de vacances que nous prenons, en général, et pour l‘essentiel, l’été. Les raisons en sont historiques, donc religieuses en partie, et puisent dans une histoire antérieure à l’ère chrétienne. Nous disposons aussi d’un calendrier décompté depuis la date toute théorique de naissance du Christ. Tout cela est culturel, comme notre système décimal, l’utilisation des chiffres arabes, plus pratiques que les romains, ou la division de la journée en 24 heures. Faut-il tout remettre en cause au prétexte que les religions ont façonnés les cultures ? Dans quel but ? A quelle fin ? Dans l’intérêt de quelle minorité ? Je vois dans certains demandes, non pas des revendications d’égalité religieuse, ou de laïcité – qui curieusement viendraient de communautés qui n’en acceptent pas le principe –, mais des souhaits de substituer à notre culture, une autre culture, démarche pour laquelle la démocratie athénienne condamna Socrate à boire la cigüe.



[1]. C’est l’affirmation pivot de son traité « Sur les dieux ».

[2]. Matthieu, XXII, 21 ou Luc, XX, 25.

[3]. On connait le chef d’accusation exact porté par Mélétos, grâce au témoignage de Favorinos d’Arles qui a consulté les archives publiques à Athènes au début du IIe siècle de notre ère.

Tropisme moralisateur et liberticide.

Les organisations humaines (entreprises, collectivités, états), subissent des pressions règlementaires de plus en plus fortes, irrésistibles, qui ont pour objet, non seulement de réguler les échanges et les relations, mais aussi de les moraliser, et cette tendance moralisatrice, dont on aurait pu croire qu’elle n’était qu’un marqueur des social-démocraties occidentales, gagne partout du terrain. A tel point que, tournant le dos à une forme de pragmatisme ou de realpolitik, le primat semble devoir être donné à la moralité, même si les peuples n’en tirent aucun profit effectif, ou si la vertu affichée recouvre de vieilles hypocrisies drapées pour la circonstance dans des principes sacralisés. Ainsi, on préfèrera punir, voire humilier un homme qui gagne « trop » d’argent, quitte à le faire fuir sous des cieux fiscalement plus cléments, plutôt que de valoriser son talent, même s’il crée de la richesse et contribue ainsi, positivement, à l’économie de la nation. Le principe d’égalité des conditions – que je ne confonds pas avec l’égalité des droits[1] – conduisant à un nivèlement qualitatif et à une médiocratie généralisée. On connait, pour se l’être fait servi trop souvent et à bien des sauces, cet oracle sentencieux de Malraux qui annonçait que le prochain siècle (le nôtre) serait religieux ou ne serait pas. Il est vrai qu’il aurait démenti l’avoir dit, bien que certains témoins l’aient pourtant entendu de sa bouche[2]. Je crois, en effet, que nous assistons bien en ce début de siècle, non seulement à un retour du religieux, mais plus encore à une dictature de la morale ; morale que je pourrais qualifier de moraline si je n’avais pas trop souvent abusé de cette formule nietzschéenne, et qui n’est qu’une morale chrétienne, digérée par le marché[3], et servie par notre technobureaucratie[4]. Et je pense par exemple au concept plus ou moins normé de RSE ou CSR (Corporate Social Responsibility) que l’on demande aux entreprises de mettre en œuvre, en leur rappelant le caractère volontaire de cette démarche.

Et si je m’inquiète de ces évolutions normatives, en accueillant bien évidemment de manière positive l’idée qu’une organisation puisse se déclarer prête à assumer une responsabilité sociétale globale, sur les plans économique, environnemental et social, c’est que je vois bien que ces pressions de la sphère politique, et plus largement de la société, conduiront par le media de recommandations, de guidelines, de directives, à ce que ce type de démarche « volontaire », devienne vite une contrainte incontournable qui éloignera un peu plus les organisations concernées et leurs managers, comme d’ailleurs leurs salariés, de la morale. Car la norme et la loi tuent la morale, et ne font pas d’un individu ou d’une organisation un être moral (mais un être asservi à un dogme, à une orthodoxie civile). Mais qu’appelle-t-on un être moral ? Difficile de le définir… Toute axiologie n’est-elle pas discutable, aporétique dans ses développements ?

Chacun sait que la morale est une échelle de valeur. Mais encore ? Peut-on définir la morale sans recourir au concept de valeur, et comment définir une valeur sans référence à la morale ? Ou encore, sans clarifier préalablement tous ces concepts associés : le bien, la vérité, le bon ou le beau.

La morale est donc l’échelle de valeur sur laquelle on évaluerait[5] un acte, une pratique, une intention déterminante, et par extension la personne physique ou morale – personne morale pouvant être immorale, comme un pétrolier qui vidangerait ses cuves en pleine mer – qui la produirait, et cette évaluation consisterait à qualifier le degré de proximité ou de sympathie, d’éloignement de deux pôles d’exemplarité opposés. Pour les uns, le bien et le mal, pour d’autres le beau et le laid ; pour d’autres encore le juste et l’injuste, le bon ou le mauvais, le vrai et le faux, mais pour tous, et subjectivement, transcendants. Mais ces concepts (le bien, le beau, …) sont-ils simplement objectivables ? Et où trouver une méthode sûre pour reconnaitre cette autorité supérieure ?

Avant le développement planétaire des grands monothéismes, les penseurs sophistes considéraient que « l’homme est la  mesure de toutes choses »[6] ; Prolongeant cette idée, d’autres écoles philosophiques antiques ont considéré que l’homme a une connaissance apriorique, spontanée et directe de ces notions morales (innée selon les uns, sensible selon les autres – Chrysippe et les stoïciens) ; ou une connaissance raisonnée pour Epicure qui, lui, s’en tenait au bon et au mauvais pour soi ; raisonnable pour d’autres, plus tardivement, mais sous forme de la « droite raison » ou du « bon sens » conçu comme une méthode, « cartésienne ». Rousseau, sans s’éloigner de la nature, cherche la référence morale dans sa conscience, considérant que « le meilleur de tous les casuistes est la conscience ». Les théistes s’en tiennent, soit sous la forme de la révélation soit sous celle de l’imprécation, à l’autorité de l’écriture sensée faire écho, par la prophétie, à la parole divine. Spinoza, pour qui Dieu est la nature  « Deus sive natura », confond la morale et l’harmonie de la nature, mais Nietzsche considère aussi « qu’est vice tout espèce de contre-nature ». Restons-en là sur notre incapacité à objectiver la morale, autrement que sous la forme d’une moraline de convention qui correspond à un ensemble de préjugés ; et feignons de croire à ces présupposés de connaissance et d’existence – les sophistes pour qui l’inceste ou la pédophilie ne posaient aucun problème moral, parlaient de prénotions. Admettons aussi, contre toute vraisemblance, que dans un pays laïc comme prétend l’être la France, la morale ne serait pas chrétienne, mais républicaine – je ne sais pas ce que ça veut dire – et reposons cette question : Quand le système technobureaucratique qui gère nos vie, la réduit à une survie qu’elle organise – pour le dire en rendant hommage aux thèses de Raoul Vaneigem – nous invite, avec forces recommandations, à mettre en œuvre une stratégie pour défendre une éthique que ce système politique ne pourra reconnaitre comme telle que si c’est celle du marché, fait-il progresser la qualité morale des citoyens et des organisations concernées ?  Inciter aujourd’hui si fortement, et imposer demain aux entreprises une démarche de prise en compte de la RSE peut-elle moraliser le Marché ?

Non seulement je ne le crois pas, mais je suis convaincu du contraire, car, rappelons-le, le droit tue la morale. On pourrait l’illustrer de mille manières. Donner, par exemple, est un acte d’autant plus moral qu’il ne se confond pas avec le troc : pour le dire simplement, « celui qui considère le don comme un investissement est encore loin de l’amour ». Faire preuve de compassion ou acte de charité, le pistolet sur la tempe ou l’épée dans les reins, ou parce que c’est une obligation règlementaire ou une injonction de la morale cesse d’être un acte moral. Le droit, l’obligation plus ou moins contraignante, ôtent la possibilité d’un acte spontané, authentiquement moral, et tue la morale pour lui substituer une éthique qui n’est pas celle de la personne physique ou morale, « contrainte » de faire le bien, mais de l’organisation ou de la société qui l’aliène en l’enjoignant de faire bien et d’apporter ainsi au groupe les preuves de sa moralité, donc de sa soumission à la technostructure, par définition bienpensante. Il y a quelque chose de religieux dans cette économie de la morale,  et qui me glace.

Poussons le paradoxe au bout de sa logique, comme on tend une corde à la rupture. Si la vertu est induite par la peur du gendarme, par le regard des autres ou de celui, si lourd, de Dieu, ou encore par le dessin de sauver son âme, ou même de satisfaire sa conscience – Erich Fromm, écrit dans « La peur de la liberté », « La « conscience » est une esclavagiste, mise entre les mains de l’homme par l’homme lui-même ». Elle le pousse à agir selon les souhaits et les buts qu’il croit être les siens, alors qu’ils sont en fait l’intériorisation des revendications sociales extérieures. »–, je ne pense pas qu’il s’agisse de vertu. Si l’homme est contraint par la loi, celle de sa cité ou de son dieu – et ce fût souvent la même, à tel point que toute une école de pensée continue à croire que si ce n’est pas le cas, le système politique en est considérablement fragilisé –, il ne lui est pas possible ou permis de développer une éthique personnelle et d’être vertueux.

Impossibilité d’être vertueux, et de se construire libre et moral, sauf évidemment à définir la vertu comme la simple conformité à une morale en usage, contingente et  circonstancielle, (la charia, par exemple)… Mais j’entends bien que faute de lois, certains hommes (peut-être la majorité) sombreraient dans la violence plus facilement qu’ils n’accèderaient à la vertu, et j’entends ce reproche d’irénisme que l’on peut me faire. Alors, renonçons à la morale et que la chose soit dite – ou du moins cesse d’être faussement débattue et conceptuellement biaisée.

Imposons à l’homme de faire le bien, et nous lui ôtons la possibilité d’être vertueux. S’agissant du RSE, de même que l’Evangile dit que chaque fois que notre main droite donne, il faut que la gauche l’ignore, je rêve d’un monde où les chefs d’entreprises seraient suffisamment vertueux pour vivre suivant une éthique exigeante, quitte à contredire la loi, sans faire jamais état de la moindre stratégie de RSE. Et puis, s’il faut s’engager dans le RSE, pourquoi les collectivités territoriales, l’état, ne montrent-ils pas l’exemple en développant une démarche de RSE que les citoyens pourraient confronter à quelques réalités de terrain ?



[1]. Hannah Arendt, comparant dans « On revolution », les révolutions française et américaine, pointe, dans notre pays, ce glissement de l’égalité de droit vers l’égalité de condition.

[2]. André Frossard l’a affirmé, au moins sous la forme « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas ».

[3]. Voir les analyses et thèses de Raoul Vaneigem, par exemple dans la première partie de son livre « le mouvement du libre esprit »

[4]. Pour emprunter cette formule à Edgar Morin.

[5]. Le caractère tautologique de la formule « évaluer sur une échelle de valeur » ne m’a pas échappé.

[6]. La formule est de Protagoras.

Propos sur la laïcité.

Philosophiquement, je reste très sensible à la problématique de la morale, et politiquement au concept démocratique que je ne distingue pas de celui de laïcité.

Mais ces deux points particuliers de sensibilité tiennent à ma conformation psychologique, à ma façon trop singulière de concevoir l’autorité, à ma nature rétive et à mon besoin maladif de cultiver ma singularité.

Je suis donc amené à ressasser indéfiniment les mêmes idées (deux ou trois), mais chaque philosophe n’est-il pas dans ce cas ? Montaigne n’aura écrit qu’un livre, même si plusieurs livres sont dans celui-ci, mais le philosophe le plus prolixe – Épicure aurait écrit 300 ouvrages[1], et Chrysippe, qui plagiait beaucoup, 705 (ouvrages ou traités) – n’écrit-il pas toujours le même livre pour développer, murir et présenter, une seule pensée, celle qui le fait être ce qu’il est ? Écrire est ainsi la meilleure façon de « devenir ce que l’on est ». [2]

Et si je reviens aujourd’hui sur le thème de laïcité, c’est en écho à une chronique de Roger-Pol Droit, dans Les échos du 13 septembre. Il y évoque de manière positive la Charte de la laïcité, affichée depuis le début de la semaine dans les établissements scolaires du pays. J’avais déjà téléchargé, puis lu avec beaucoup d’attention, ce très court document. Rien à en dire, ou s’y peu… Un pinailleur pourrait sans doute contester un mot, une présentation, mais ce texte faisant consensus, acceptons-le sans réserve. Sarko qui avait initié un débat maladroit sur l’identité nationale aurait pu le faire ; c’est Hollande-Peillon qui l’a fait. On peut quand même regretter le peu d’écho de cette initiative, et s’inquiéter du suivi de sa diffusion et de sa réception. R.-P. Droit écrit que, dans un monde qui change, monde globalisé, « les évidences fondatrices de la laïcité à la française sont devenues moins audibles » et « que les principes de base semblent désormais d’application malaisée ». Je ne peux que le remercier d’insister ici sur une évidence qui n’est pas suffisamment prise en compte. Mais le problème n’est-il pas aussi que, faute de texte fondateur, notre laïcité est mal définie, et n’a pas, pour chacun d’entre nous le même sens ? J’en prendrais un parmi d’autres. Manuel Valls a inauguré en septembre 2012 la grande mosquée de Strasbourg, en présence du ministre marocain des Affaires Islamiques. François Fillon, sous un autre quinquennat, avait inauguré en juin 2010 la mosquée d’Argenteuil. Cela est, de mon point de vue, incompatible avec le principe de laïcité. Mais je vois bien que mon avis, radical et définitif, est peu partagé. On me répond que c’est une façon de rassurer les musulmans, donc de les prendre en considération, car ce sont des français à part entière. Je réponds qu’un état laïc n’a pas à considérer les musulmans, pas plus que les juifs, les chrétiens ou les bouddhistes. Il ne doit considérer que ses ressortissants, différemment selon qu’ils sont français, étrangers, ou apatrides, mais toujours avec respect. Un magistrat de la nation peut donc inaugurer un stade, une crèche, une maison de la culture, un hôpital, un institut du monde arabe s’il est ouvert à tous, mais pas une église – et cela lui laisse suffisamment d’opportunités pour se monter dans le poste et faire sa pub.

Quand on connait les traditions laïques de la gauche française, comment, au-delà d’une charte bien venue et commentée dans les écoles, et qui rappelle l’indivisibilité de la nation, un gouvernement socialiste peut-il défendre la laïcité en acceptant qu’une partie du territoire national échappe à la loi « fondatrice »[3]de séparation de l’église et de l’état ? C’est le cas en Alsace-Moselle qui bénéficie d’un statut particulier que les Bretons, les Corses, ou les Rhônalpins pourraient revendiquer : la loi de 1905 ne s’y applique pas. Comment un pays prétendument laïc, et donc prétendument démocratique, peut-il accepter que la mosquée de Strasbourg soit financée par le Maroc, l’Arabie Saoudite et le Koweït ? Imaginons un instant que la France propose à M. Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud, monarque saoudien, que nous financions la construction d’une cathédrale catholique en terre arabe… Faute de refonder par un texte constituant notre laïcité, principe non défini dans la constitution[4], faute de la défendre rigoureusement, nous en arrivons à des incohérences dangereuses. L’inauguration d’une mosquée par un ministre français qui est aussi ministre des cultes, et qui pose sur la photo-souvenir aux côtés d’un ministre marocain des Affaires Islamiques, le financement du prosélytisme islamique par des pays étrangers dont certains financent aussi le terrorisme religieux : un peu d’argent pour acheter un stade de foot, un peu d’argent pour financer une mosquée ou une école coranique, encore un peu pour la formation d’un prédicateur salafiste ou pour acheter quelques kalachnikovs ou quelques missiles. D’ailleurs, parlant de kalachnikov, cela nous ramène à cette belle époque ou le PC soviétique finançait ses homologues européens et essayait ainsi de tirer certaines ficèles de la politique française ; Est-il normal que le Conseil français du culte musulman, qui a vocation prosélyte, qui promeut une religion qui ne conçoit pas la séparation de l’Église et de l’État, soit entre les mains des autorités marocaine et turc ?

Mais revenons à l’article des Échos pour en prolonger une critique positive. « Le vrai débat, pour l’œil d’un philosophe, porte sur les liens entre pacte social et religion » : Je ne pourrais qu’en rajouter. « Tout le travail des pères de la laïcité française repose sur l’idée qu’un corps politique fort et viable peut se constituer indépendamment de tout fondement religieux ». Prolongeons par une formule courte : c’est l’idée révolutionnaire que l’on peut séparer religion et morale, et que l’on peut imaginer une transcendance qui ne serait pas religieuse. Et cette révolution n’est pas gagnée, mais je continue à rêver d’un texte fondateur dont le préambule poserait la chose en ces termes, et qui rajouterait que, « a priori, rien n’est sacré, mais que tout est respectable »[5] C’est autour de cette question que se sont opposés lors de notre révolution mythique (et ratée) les hébertistes et les robespierristes. On se souvient de la façon dont Robespierre imposa le culte national de l’être suprême, renonçant à séparer alors le spirituel et le temporel, et puis de sa chute au pied de la veuve noire, et des relations entre Bonaparte puis Napoléon et l’église de Rome. La question, telle qu’elle se pose aujourd’hui, est néanmoins d’une nature particulière, car ce qui devrait faire débat, c’est non seulement la séparation non consommée de l’église catholique et de l’état français, mais plus encore, le fonctionnement effectif de cet Etat, au-delà des principes, quand la nation est éclatée entre une majorité de culture historiquement chrétienne, et qui souhaite continuer à ne pas travailler samedi et dimanche, à rallonger son week-end à Pâques, à fêter en famille Noël, autour du sapin, avec les boules de toutes les couleurs, dont les éclats brillent dans les yeux des enfants,  et une minorité de plus en plus nombreuse de croyants qui aspirent à vivre dans un environnement culturellement marqué par une autre spiritualité, qui refuse toute idée d’assimilation, et qui demandent et ont obtenu que dans certaines écoles de la république, des sapins de Noël soient retirés, au prétexte de laïcité. Si ce problème explosif ne nous était pas posé, il conviendrait de toute façon de défendre la laïcité comme un choix moral. Mais ce risque d’une partition de la communauté nationale, à la libanaise, qui ne pourrait conduire qu’à une guerre civile (comme en ex-Yougoslavie), nous oblige, au risque de payer très cher notre laxisme, non seulement à défendre la laïcité, mais encore à la refonder de manière plus radicale. Faute de s’y attacher, nous ferons le lit d’une part du communautarisme religieux, d’autre part du front national.



[1]. Selon Diogène Laërce qui nous a sauvé le peu qui nous en reste : «  ses volumes atteignent le nombre de trois cents environ ».

[2]. Pour reprendre cette forme nietzschéenne (Ainsi parlait Zarathoustra), qu’il emprunte à Pindare (une des Odes Pythiques)

[3]. Je mets les guillemets, car ce texte, qui fait date, ne fonde rien.

[4]. Les termes, laïc ou laïcité, doivent y apparaitre seulement 3 fois, sans aucune définition claire.

[5]. Mon essai sur la laïcité.

Abus de droit et objection de conscience.

Il n’est pas dans mes intentions de dispenser ici un cours de droit ou de résumer en quelques lignes une doctrine de notre droit national ; doctrine qui existe d’ailleurs aussi en droit international. Je n’en ai pas les compétences et cela m’intéresse peu. Rappelons simplement, pour introduire mon propos, que l’abus de droit définit en France des pratiques condamnables, comme, par exemple, l’utilisation d’un droit à la seule fin de nuire à autrui, ou afin d’atteindre un objectif inverse à celui que ce droit visait, ou encore dans le seul but de se soustraire à certaines obligations légales – par exemple d’échapper à l’impôt. C’est donc un principe juridique à but moral et à dimension jurisprudentielle. Permettant aux juges de faire évoluer le droit en interprétant la volonté du législateur, et souvent en se référant à des principes supérieurs qu’ils font prévaloir sur la lettre de la loi, il leur permet de faire le droit, et ainsi d’abuser, d’une certaine manière, du droit ; car le droit de faire le droit devrait être, en bonne démocratie, l’exclusive du corps législatif. Par ailleurs, conjuguant le droit à l’air du temps, ils assujettissent la loi à ce que Nietzsche appelait la moraline, cette morale bourgeoise que le philosophe définissait comme l’ensemble des préjugés du temps. On aura donc compris ma réserve devant ces notions floues qui permettent de troubler les eaux claires et froides du droit, et de dénouer ce qui avait été trop bien, ou trop maladroitement ficelé par la loi.

Néanmoins, si je veux ici dénoncer l’abus de droit, et en défendre donc le concept, c’est en considérant, non pas le principe juridique aujourd’hui défini par les textes et l’usage, mais sa dimension plus large, disons-le autrement, éthique. Et de ce point de vue, plus philosophique, il me semble déjà que l’Etat est le premier à abuser du droit, sans que cet abus ne soit toujours pointé comme tel. J’en prendrai principalement deux exemples récents : la loi sur le mariage homosexuel, et la possible intervention de l’armée française en Syrie.

Notre constitution pose comme principe, en son article 3, que « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ». Les décisions fondamentales appartiennent donc au peuple souverain (langage très rousseauiste) et elles peuvent être prises, soit par l’Assemblée, soit plus directement par le référendum. Et si le constituant l’a voulu ainsi, c’est qu’il concevait ces deux outils, non pas indifféremment, mais comme ayant chacun un usage particulier, sans en privilégier forcément l’un ou l’autre. Et chacun conviendra que le référendum est plus démocratique, plus symbolique, plus solide, et doit être privilégié pour l’adoption de textes fondateurs. Ce fût le cas en pour l’adoption du quinquennat en 2000[1]. Ce fût le cas pour l’adoption (ratée en 2005) de la Constitution Européenne, car la faire ratifier par le parlement, ce qui était techniquement possible, aurait été un abus de droit (forfaiture qui interviendra en 2008). Cela aurait dû être le cas pour un texte modifiant aussi fondamentalement notre cadre sociétal que celui du mariage homosexuel, car il fait évoluer très profondément l’idée que l’on peut se faire et de la famille et de la société ; rappelons que Rousseau, parlant de la famille, la nommait « la petite patrie ». Le vote de cette loi par l’Assemblée fût donc un nouvel abus de droit, et ce déni de démocratie restera une tâche du quinquennat. Il en est de même du possible engagement militaire de la France en Syrie. S’agissant d’une « intervention extérieure » et non d’une « déclaration de guerre », le chef de l’État est autorisé par notre constitution à en décider seul. S’il devait le faire ainsi, il userait d’un droit que les textes constitutionnels lui donnent, mais usant de ce droit, il en abuserait. Car chacun sait bien qu’une intervention de nos militaires serait, de fait, une déclaration de guerre. Je pourrais évidemment prendre d’autres exemples, et montrer que si le citoyen cherche toujours la faille dans des textes trop nombreux et confus, triche, abuse de ses pauvres droits et use de quelques artifices, l’Etat fait de même et n’a, en la matière, pas plus de vertu que ses administrés – et beaucoup moins d’excuses.

Mais le problème que je voulais dénoncer aujourd’hui est d’un tout autre type, mais je dois pour cela distinguer abus du droit et abus de droit, car si l’abus de droit tel que nous le concevons recouvre l’idée d’abuser le droit, de le manipuler, de le tromper, ne pourrait-on aussi considérer un abus du droit, distinguant deux dérives de notre modernité : Plus le droit est enflé, boursoufflé de textes contradictoires, inutiles et liberticides, plus la tentation est forte d’abuser le droit, en le poussant dans ses logiques les plus perverses, en le manipulant, en lui faisant entendre ce qu’il a dit sans avoir voulu le dire. Mais cette enflure de la chose règlementaire n’est-elle pas due à notre manie du règlement, ce cancer législatif qui aujourd’hui, avec notre consentement fatal, se propage partout, comme une maladie honteuse ? Et  les textes produits prétendent diriger nos vies dans leurs sphères les plus intimes. Le drame de notre modernité, et comment ne pas rappeler les alertes nietzschéennes, est d’avoir substituer à la morale, le droit. Funeste dérive.

Chacun sait que «  Le sage ne vit pas d’après les lois de sa patrie, mais d’après la vertu »[2]. Pourtant, la réalité psychologique est que le citoyen moyen (vous et moi), éduqué comme un animal de rente, préfère le droit à la vertu – c’est effectivement moins lourd, et il est plus facile d’échapper à la loi qu’au regard de sa conscience car le gendarme n’a pas l’œil de Caïn –, fait le choix de la moraline contre la morale – car il est plus confortable d’avoir tors avec la foule que raison seul contre tous. Chacun abuse donc du droit, et tout gavé qu’il soit de droits lui interdisant l’essentiel, c’est-à-dire de vivre comme un homme, la bouche dégoutante de ses droits minables qu’il invoque ad nauseam, il en demande encore, quitte à s’y vautrer parfois comme dans des déjections mal digérées ; alors qu’il devrait faire prévaloir toujours et une éthique personnelle que le droit indiffère et une objection de conscience qui se moque elle aussi du droit et ne souhaite surtout pas être reconnu par ce droit, abimée, et salie par la loi. C’est pourquoi, je ne plaide pas, par exemple, pour un droit de retrait codifié par des textes. Car s’agissant du droit comme de la justice, on ne doit pas confondre les Droits Humains et le droit des hommes – je veux dire des représentants des institutions humaines –, ni assimiler la Justice transcendante à la justice institutionnelle, ni la Morale à la moraline. Va pour une déclaration des Droits Humains, droits qui ne peuvent être qu’universels (est-il besoin de le préciser ?). Mais ces Droits Humains ne peuvent être l’objet de lois qui ne pourraient que les avilir[3], les destituer. De même qu’existe un droit de résister à l’oppression, donc à la loi, au droit institutionnel, il existe un droit fondamental d’objection de conscience, ou de retrait, que la justice institutionnalisée peut ne pas reconnaitre sans rien lui enlever. Ainsi, pour ne prendre que ce simple exemple, le droit d’aider quelqu’un qui le désire fortement à mourir est un droit, qui n’a pas lieu d’être repris par un texte. Ce ne serait qu’abuser du droit. Mais face à l’abus du droit, je ne vois comme réponse qu’un droit de retrait au titre de l’objection de conscience.

Mais plus fondamentalement, je dis que si l’homme est grand par sa capacité à dire oui, et singulièrement à la vie, il l’est plus encore dans ses refus de la norme. Il l’est souvent en disant oui d’une manière active, engagée, mais parfois aussi en disant non à la mode, aux consensus les plus évidents, non à tous ces gens de communication qui veulent faire son bonheur (politiques et publicitaires), non à l’institution et à la loi ; dire non, c’est trop, ou, s’il faut le dire en terme plus populaire, dire « je vous emmerde ». Diogène le chien utilisait-il ce langage ? Bien qu’outrancier à en être insupportable (il se masturbait sur la place publique pour théâtraliser ses leçons philosophiques), il devait être plus subtil et tout à la fois plus profond que le mescréant philosophant. Mais je saurai le dire de toutes les manières : les religieux pensent que l’homme n’est jamais aussi grand que lorsqu’il est à genoux. Permettez-moi de prétendre le contraire, et de conclure avec les mots de Nietzsche qui revendiquait « le sens aristocratique, la volonté de ne dépendre que de soi, le pouvoir d’être différent, seul et réduit à soi-même,… ».[4]



[1]. Adopté à une majorité de 73,21 % des suffrages estimés, soit 51 % du corps électoral, compte tenu des 69,81 % d’abstention.

[2]. Selon Antisthène, cité par Diogène Laërce.

[3]. Si cette image m’est permise, je dirais que c’est comme de breveter le génome humain.

[4]. Par-delà Bien et Mal.

Prénotions sensibles et critères de vérité

Au-delà d’un jeu de mots un peu facile qui ne voudrait pourtant pas trop concéder à l’air du temps, me définir et me prétendre philosophant mescréant est suffisamment essentiel à ma démarche pour que j’y revienne à nouveau. Tout d’abord, il n’y a de philosophie qu’existentialiste – Nietzsche disait que toute philosophie est la confession d’un corps, et c’est souvent la confession d’un corps qui souffre, et l’exprimant ainsi, je considère que l’âme est une production du corps, ou du moins lui est trop intimement liée, pour que l’on puisse distinguer (délier) les deux choses ; et j’aime la philosophie, même si je conviens que l’exercice est un peu vain, et  que toute prétention à une forme de sagesse est proprement ridicule. Mais, et c’est  peut-être le plus grand de ses mérites, ou du moins la plus utile de ses leçons, elle enseigne une dialectique capable de répondre aux rhétoriques les plus perverses et de démonter les sophismes les plus en usage. Et de ce point de vue la philosophie antique nous propose encore toutes les leçons indispensables, essentielles au petit philosophe – on parlerait aujourd’hui de boite à outils pour une boite à outils conceptuels.

Par ailleurs, je manque de foi – comme certains manquent d’argent ou de gasoil ; et partant, s’il ne m’est pas possible de rejoindre une église de croyants-dieu, l’appartenance à une école philosophique, voire à un parti politique, me parait tout aussi problématique ; même si, à défaut d’adhérer ici ou là, je peux me sentir très loin – et l’affirmer ainsi à telle occasion – de telle famille engagée. Sur le plan philosophique, je ne saurais donc pas plus me définir comme sectateur de l’Académie que du Jardin, même si je me sens plus proche du matérialisme des seconds que de l’idéalisme des premiers, mais je peux, selon les thématiques sur la table, avouer mes sympathies, soit pour les épicuriens, soit pour les stoïciens, les pyrrhoniens, voire les cyniques. D’ailleurs, chaque école s’est construite en dissidence, c’est-à-dire dans le prolongement d’une autre : Epicure doit beaucoup à l’atomiste abdéritain de Démocrite, dont le secrétaire Protagoras fonde l’école sophiste ; Aristote quitte l’Académie pour créer le Lycée ; Zénon de Kition est d’abord cynique à Athènes, disciple de Crates, avant de créer son école sous le portique peint, la Stoa poikilê. Traditionnellement, la philosophie antique investissait trois domaines spéculatifs sensés couvrir l’essentiel de la connaissance : physique, morale, dialectique. Chacun, philosophant, peut donc ainsi se sentir proche et se revendiquer de la métaphysique épicurienne, de la vertu stoïcienne, et de la logique aristotélicienne. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire par exemple Marc Aurèle, éminent stoïcien, pour trouver dans « Ses pensées » des professions de foi épicuriennes. Je n’en cite qu’une, sur la mort : « La mort n’est rien que la dissolution des éléments dont tout être vivant se compose ; mais s’il n’y a rien de redoutable pour les éléments à se transformer continuellement, pourquoi craindrait-on le changement et la dissolution totale ? »[1]. Mais si l’on devait prendre un autre exemple plus contemporain, quitte à prendre le risque de passer pour un citateur convulsif, on pourrait évoquer l’iréniste Rousseau, naturaliste proche des pensées pré-chrétiennes, tout à la fois très épicurien (céder aux seuls besoins naturels et nécessaires) et parfaitement stoïcien (le souverain bien est la vertu). La thèse d’un Rousseau stoïcien, si elle n’a pas encore été écrite mériterait de l’être. Citons par exemple cette recommandation faite à Émile et tirée de son « Essai sur l’Éducation » : « N’attends pas de moi de longs préceptes de morale ; je n’en ai qu’un seul à te donner, et celui-là comprend tous les autres. Sois homme ; retire ton cœur dans les bornes de ta condition. Étudies et connais ces bornes… Les seuls biens dont la privation coûte sont ceux auxquels on croit avoir droit ». Cette idée d’accepter son destin, d’un amor fati, pour le dire en terme nietzschéen, est très stoïcienne. Sur un autre registre, plus proche d’un propos du jour vers lequel je chemine gentiment, et qui a pour double objet, la foi et la certitude, autrement dit le critère de vérité, on pourrait mettre en parallèle ou superposer comme identiques deux citations : Rousseau écrit « Jamais la nature ne nous trompe ; c’est toujours nous qui nous trompons » ; Aétius écrit « Les sensations sont toutes vraies, tandis qu’il y a des représentations vraies et d’autres fausses »[2]. Mais je pourrais trouver bien d’autres exemples, si je n’avais pas peur de lasser.

Revenons donc à l’homme de peu de foi qui tire sa pensée du jour, comme on étire ses muscles au levé. Je devrais, en toute logique sectaire, en appeler plus souvent à Pyrrhon qu’à Zénon, et m’affirmer philosophiquement plus sceptique que stoïcien.  Mais, faute peut-être de bien connaitre la philosophie sceptique, je cite plus souvent Epictète ou Marc Aurèle, Cicéron ou Sénèque, que les tenants du pyrrhonisme. Il est par contre difficile de citer les premier stoïciens, car nous ne disposons plus d’aucun texte. Zénon crée le portique en 301 avant J.C. Il ne nous reste aucune trace physique de son enseignement. Le premier scholarque de l’école, Cléanthe, ne laisse rien, et seuls les titres de certains de ses textes nous sont connus. Chrysippe qui lui succède relativement tardivement, aurait composé, selon Diogène Laërce, 705 traités, pour une part importante des traités de dialectique. Son apport fût probablement considérable, et les sectateurs du portique avaient l’habitude de dire, que sans Chrysippe, le stoïcisme n’existerait pas. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Rien, ou presque. Des fragments, et des commentaires, ici ou là. Et cette difficulté, qui est commune à toutes les pensées antiques, est encore augmentée de plusieurs faits. Certaines citations de textes du second scholarque sont reprises par des auteurs qui « écrivent contre » et peuvent probablement déformer et la pensée et les citations. La langue de rédaction de ces textes a considérablement évolué, et les stoïciens ont largement participé à cette évolution sémantique, en précisant, modifiant, ou inventant pour supporter leurs concepts des mots ou des sens nouveaux. Il suffit, pour prendre la mesure de cette difficulté, de relire Montaigne ou La Boétie dans leur langue, et de mesurer l’écart d’avec celle d’aujourd’hui –  Ils ne sont pourtant pas plus éloignés de nous (quatre siècles), que Zénon de Marc Aurèle.

Chrysippe reste donc  dans l’histoire des idées, celui qui développe la dialectique stoïcienne, c’est-à-dire, non pas la stricte logique comme outil d’accession à la vérité, mais l’art de discourir justement, pour convaincre de ses opinions. Logique et dialectique sont donc proches, étant pareillement discours vrais, et non sophistiques, mais l’un l’est pas ses fins, l’autre par ses moyens. La dialectique, qui est science du raisonnement démonstratif, utilise donc la logique syllogistique, mais reste le développement d’une opinion. En effet, Chrysippe considère qu’il y a des « notions communes », ou « notions naturelles »  qui, non seulement n’ont pas à être démontrées, mais permettent de faire socle à tout raisonnement. Et c’est en raison d’une sensibilité particulière – ou peut-être d’une certaine lucidité – à ce point de fragilité du raisonnement, insoluble par la recherche philosophique, que le philosophe mescréant manque de foi.

Les stoïciens inaugurent donc cette idée de prénotions, voyant bien que toute pensée ne peut se dérouler qu’à partir d’un point de départ, d’une assertion que l’on peut considérer comme hypothétique ou axiomatique, mais que l’on pose comme apodictique. Par exemple, l’idée que la nature dit la vérité des choses, qu’existent des notions naturelles du bien et du juste, ou encore l’existence des dieux ou la survivance de l’âme. Et la philosophie, ne disposant comme outil dialectique que de la logique, et laissant la rhétorique aux religieux, n’a jamais su apporter la preuve de la vérité de ces prénotions. Le mescréant, soit qu’il ait un esprit trop rétif, soit qu’il l’ait trop paresseux, n’a pu résoudre cela. Mais quel autre philosophe a pu y apporter une réponse claire ? La question du « je » est de cette nature. C’est la première. Comment imaginer penser sans préalablement admettre être ? Mais cette prénotion de l’existence de soi peut-elle être démontrée ? Descartes s’y est attelé de manière peu convaincante, aveuglé par sa conviction d’être. Rousseau ne s’y attarde pas et déclare qu’il sent donc qu’il est[3]. Sur la question de l’existence de Dieu, et sans revenir sur les pseudos preuves de cette existence, chacun connait la formule de Voltaire : « L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait point d’horloger », mais Rousseau dit la même chose[4], et les stoïcien considéraient, de la même manière, que la conviction indiscutable de l’existence de Dieu procédait de l’observation de la nature. Epicure ne débat pas plus de la chose et convient sans s’y attarder que « Les dieux existent, nous en avons une connaissance évidente » – ce qui ne l’empêchait pas de croire les dieux matériels. Sur l’idée de bien et de mal, Rousseau considère que le meilleur des casuistes est notre conscience[5], et que cet œil intérieur nous permet d’accéder une vérité objective. Beaucoup d’autres philosophes ont considéré qu’existe une connaissance apriorique de certaines notions. Mais là où les stoïciens, grâce à Chrysippe, pour peu qu’on puisse le déduire des fragments et citations éparts qui lui sont attribués, me parait essentiel, c’est qu’il considère que ces prénotions ne sont pas innées, mais acquises par les sens ; alors que pour une partie essentielle des écoles philosophiques ces prénotions sont innées – c’est par exemple le cas de Kant qui pensait que certaines lois nous étaient connues a priori et de manière innée.

On ne saurait vivre, ou du moins penser, sans prénotions. Par exemple, l’idée que l’on existe dans un monde qui existe, et que nos questionnements ont un objet véritable. Nier cela, c’est considérer un néant absolu ; et ce néant nierait, de manière passive, par défaut d’être, tout : objets, pensées, perspective, dessin.

Et sur ce premier point, je trouve l’approche rousseauiste plus pertinente que celle de Descartes.  Je pense et je suis. Je suis car je sens que je suis. Et je sais que je pense, car ma pensée me permet de conceptualiser ma pensée et mon être pensant.

Mais d’autres vérités aussi, la connaissance des prénotions procède des sens, et si je défends cette idée simple mais forte c’est que je sais bien que les sens sont trompeurs et nous abusent parfois, en ce qu’ils nous conduisent à construire des représentations fausses. Et je conclurai sur un dernier point qui mériterait ici un plus long développement (que j’ai d’ailleurs fait ailleurs). On évoque traditionnellement nos cinq sens physiques ; d’une part odorat, ouïe et vue, qui sont les plus nobles, puis le goût et le toucher, le premier prolongeant l’odorat et le second la vue. Je pense que l’on doit rajouter, un sixième sens – mais peut-être aussi un septième et un huitième. Ce sixième est celui que je nomme intuition ; et qui peut prendre, suivant l’objet auquel il s’attache, plusieurs formes ; et je n’ai pas ici le temps d’évoquer l’intuition métaphysique. Je rends quand même hommage, avant de refermer cette rubrique, à Kant, que je cite peu, l’appréciant peu – peut-être est-il trop difficile pour moi ? Il professait dans ses cours de philosophie que « nous n’avons d’intuition que par les sens »[6].



[1]. Livre II

[2]. Aetius le doxographe est un écrivain grec du I ou IIe siècle de notre ère. Je trouve cette dernière citation, très stoïcienne, extraite de  Placita philosophorum, ouvrage que je ne connais pas, dans un livre d’Emile Bréhier sur l’ancien stoïcisme.

[3]. Il le dit en ces termes « J’existe et j’ai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la première vérité qui me frappe et à laquelle je suis forcé d’acquiescer ».

[4]. « J’aperçois Dieu partout dans ses œuvres ; je le sens en moi, je le vois tout autour de moi ; mais sitôt que je veux le contempler en lui-même, sitôt que je veux chercher où il est, ce qu’il est, quelle est sa substance, il m’échappe et mon esprit troublé n’aperçoit plus rien. »

[5]. « Je n’ai qu’à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que sens être mal est mal : le meilleur de tous les casuistes est la conscience. »

 

[6]. Il enseigna pendant 41 années (82 semestres) à l’université d’Albertina de Königsberg. Il y fut professeur ordinaire de métaphysique et de logique.