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Revendication de la liberté de pisser debout (où il sera question de la théorie du genre)

Je me défie d’autant plus des dogmes politiques qu’ils prennent appuis sur quelques évidences difficilement contestables. C’est d’ailleurs un artifice de bonimenteur de foire, que de débiter des évidences pour extorquer l’accord du chaland, et pour ensuite, prenant appuis sur ce premier assentiment, lui vendre ce dont il n’a nul besoin, ou lui faire avaler une pilule amère ou une couillonnade habile. C’est par exemple tout l’art rhétorique d’un Besancenot. La vérité, elle, n’a  jamais besoin de fondements, se contentant d’être, et souvent évanescente ; par contre méfions-nous des architectures branlantes posées sur un socle solide. Mais venons-en plutôt à mon propos et abordons le sujet par ce qui ne devrait pas prêter à discussion.

Dans les  sociétés humaines, les statuts et les places relatives des hommes et des femmes procèdent de l’histoire et prennent la forme de la tradition. Et cet habitus a pour origine déterminante le processus biologique de reproduction des mammifères ; autrement dit la maternité.

En effet, si hommes et femmes occupent des places discriminées, c’est que l’homme est un père en puissance et la femme, potentiellement une mère. Et cette répartition naturelle des rôles dans le processus génital, le fait que la grossesse et l’allaitement  – laissons de côté les règles menstruelles – échoient à l’une, alors que l’autre se voit mieux doté en force physique que sa compagne, a desservi  la femelle qui s’est trouvée piégée par l’enfant, la famille, et a permis au mâle fécondateur de s’arroger et d’occuper naturellement une position dominante dans le couple, et par extension dans la société. Mais je conçois que l’on puisse le regretter, et souhaiter s’affranchir de la nature. Même si la modernité n’est pas réductible à ce désir de contester l’autorité de la nature.

Les rôles ont donc été distribués par l’histoire des peuples suivant un  processus qui procède de caractères biologiques et des conditions même de développement des sociétés humaines. Et l’histoire, sur ce socle d’une différence sexuelle incontestable, a permis l’existence de deux genres : masculin et féminin, homme et femme, le soleil et la terre, Mars et Eros. Chacun peut et doit l’admettre : la sexualité procède de la biologie, et le genre de la tradition. Mais le genre découle d’une manière non déterminante du sexe. Ainsi, et pour ne prendre qu’un ou deux exemples, si les petits garçons portent des shorts ou des pantalons, alors que leurs sœurs vont habillées en robe, cela est à mettre au crédit – voire au débit selon certaines – du genre et non du sexe ; et d’un genre qui procède du sexe. Pour ce qui est de la vaisselle ou de l’aspirateur, il en est évidemment de même. Voilà pour les évidences, et précisément ce que l’on doit concéder à la théorie du genre.

Nos traditions sont évidemment destinées à évoluer, et elles ne s’en privent pas, soit sous la pression d’une évolution progressive des mœurs – de plus en plus de filles portent des jeans –, soit sous celle, plus politique, des morales nationale ou ethnique. Et mon propos n’est pas ici de réfléchir, ni aux fondements de la morale, ni aux causes profondes de l’évolution des mœurs. Il me suffira de remarquer que le concept d’histoire peut être appréhendé en distinguant par exemple l’histoire des techniques, l’histoire économique, l’histoire des idées – de l’homo sapiens, laborans, ludens,  economicus.

Que les femmes, mais aussi un nombre important d’hommes souhaitent remettre en cause une tradition que l’on peut qualifier de machiste, me va bien et j’adhère personnellement  à cette ambition. Et si l’on ne peut remettre en cause le sexe des individus, on peut donc travailler sur le genre. Car si le sexe est acquis, à la naissance, le genre est une construction culturelle et ce qui a été construit peut être déconstruit. Mais il convient néanmoins de se poser une question simple : pourquoi faudrait-il changer les choses ? Je ne vois qu’une réponse « morale » à cette première question : pour libérer les femmes. Et des évolutions majeurs ont d’ailleurs fait bouger considérablement les choses depuis un petit siècle : La contraception, l’IVG, la PMA, la gestation pour autrui, demain le clonage humain. Ces évolutions  médicales, qui touchent toutes à la maternité comme fondement du genre, vont permettre de redistribuer les rôles, mais ne changeront rien au fait, ni qu’existent des êtres aux différences évidentes, hommes et des femmes, ni qu’hommes et femme s’attirent et se fascinent naturellement ; car la nature a des principes qui permettent la survie de ‘espèce. On doit aussi rajouter l’accès des femmes au salariat, c’est-à-dire à la pire servitude que l’humain ait connue. Bienvenue à nos sœurs !

Le projet politique des promoteurs de la théorie des genres m’apparait donc comme l’ambition de supprimer le genre (et pourquoi pas ?), et de ne conserver dans leur perception de l’humain que le sexe, que l’on ne peut escamoter. Je vois deux limites à cette ambition, qui constituent des réserves fortes.

En premier lieu, je m’interroge sur les ressorts profonds de cette ambition. Ce projet s’inscrit-il dans une démarche vertueuse de défense de principes démocratiques : liberté, égalité ? Il s’agirait alors de libérer les femmes de la domination masculine, et de permettre aux citoyens comme aux citoyennes d’avoir les mêmes droits.

Ou s’agit-il d’une forme de règlement de compte, de guerre des sexes non déclarée que je qualifierai de prosélytisme féministe ? Il s’agirait alors de faire payer aux hommes quelques millénaires de servitude féminine.

En second lieu, je m’interroge sur la simple possibilité d’escamoter le genre, et de tordre le cou sans réflexion aux traditions. Je pense qu’alors, on prendrait un risque énorme en « jetant, en quelque sorte, le bébé avec l’eau du bain ». On ne saurait évidemment escamoter le genre pour de multiples raisons. La première est phylogénétique. Je pense qu’il a été suffisamment démontré que certains caractères acquis pouvaient, selon un processus encore mal connu, s’inscrire dans les gènes et enrichir ou modifier l’innéité. Je pense donc qu’indépendamment de l’éducation, la psychologie d’un bébé mâle et différent de celle d’un bébé femelle. Je n’irais pas jusqu’à plaider « l’éternel féminin », ou expliquer comme Schopenhauer que le caractère est transmis par le père et l’intelligence par la mère » mais les différences sexuelles ne se limitent pas à « en avoir ou ne pas en avoir », et qu’on aurait tort de renvoyer au genre tout ce qui ne constitue pas une différence biologique ou morphologique.

Enfin, on peut s’étonner de la confusion si souvent présente dans les discours entre égalité et similarité. Que les hommes et les femmes soient égaux (ou égales) en droits et en devoir, n’implique pas, fort heureusement, qu’ils soient sexuellement, ou plus largement physiquement, racialement, identiques. Je remarque d’ailleurs que ce sont les mêmes qui défendent cette idée de similarité et dans le même temps font la promotion de la diversité ethnique.

Pour ce qui est de la tradition, pourquoi faudrait-il la détruire, sauf à ce qu’elle offense la morale ? Je pense évidemment à l’asservissement des femmes, l’inégalité des citoyens devant la loi, plus largement à l’atteinte aux libertés individuelles. Mais les traditions forment aussi le ciment de toute nation, et il est extrêmement dangereux de les faire évoluer trop vite. Méfions-nous de ne pas le abandonner toutes, c’est-à-dire de renoncer à notre culture au risque de voir d’autres communautés nous imposer la leur, que nous accepterons par respect de certaines minorités agissantes, ou du fait des complexes qui sont les nôtres.

Nous devons être très attentif aux justifications des modifications culturelles que l’on nous propose, défendre nos traditions quand elles ne font de mal à personne et garantissent une stabilité psychologique, émotionnelle, affective aux individus – pourquoi vouloir faire porter aux garçons des jupes ? Quelle justification morale ? Que cherche-t-on ? Pourquoi renoncerait-on à coller sur les portes des toilettes des logotypes imagés, où l’on voit, stylisés sur l’un, un homme en pantalon, et sur l’autre une jupe.

Je mets d’ailleurs chacun en garde contre cette tentation de nier la biologie. Nier la différence objective des sexes, différence biologique, culturelle, psychologique, c’est nier la réalité, et c’est surtout refuser l’autorité de la nature – et c’est bien la question qui est posée par la possibilité du clonage humain.  Et je dis que si l’humanité évolue à grande vitesse vers le mur des réalités où elle va se fracasser, c’est bien que nous refusons l’autorité de la nature, et confondons en permanence modernité et progrès, alors que notre modernité est de plus en plus porteuse d’une part de regrès, aujourd’hui infiniment plus importante que sa part plus positive. Pour ce qui me concerne, j’élèverai mes petits-fils comme j’ai élevé leurs pères ; et je leur apprendrai à pisser debout. Pourquoi rompre cette tradition ? Serait-ce de nature à libérer les femmes ? Et cette habitude procède-t-elle du sexe ou du genre. Si mon chien lève la patte en pareille circonstance, sexe ou genre ? Il ne me gêne pas que nos traditions aient construit, dans le prolongement d’une différence physique fondamentale, essentielle – car l’équilibre du monde se joue sur deux polarités, mâle et femelle, positive et négative, attractive et répulsive, vide et plein, acide et basique, équilibre qui se résout par le neutre –, des genres qui sont des constructions culturelles. J’entends les défendre comme on défend ses habitudes, ses traditions, sa culture, sans prétention à les considérer comme supérieures. Et je suis ouvert à les faire évoluer si elles offensent une morale que je réduis ici, à la liberté des individus dans leur diversité ethnique, religieuse, sexuelle, et à l’égalité devant le droit.

Je conclus ici en revenant sur le titre de mon propos. Le choix tient évidemment plus au plaisir de faire un clin d’œil à Fichte qu’à celui de choquer. Mais, s’il est,  par ailleurs, toujours nécessaire de chercher l’accroche, je revendique mêmement l’un et l’autre de ces choix.

J’ai regardé le soleil en face et j’y ai vu la mort

Bien qu’un usage linguistique courant mais malheureux, qui confond la mort et le néant du non-être, nous laisse penser le contraire, la mort n’est pas un état et n’a donc pas d’autre réalité que phénoménale ; car ce qui fût et qui est mort n’est plus. Et ce processus que nous connaîtrons tous sans le vivre pleinement, qui ponctue une histoire tragi-comique comme une chute dérisoire, échappe à notre conscience qui se dissout alors dans ce moment ultime de la désincarnation du moi. Nous tomberons tous un jour, et nos survivants en parleront au passé : il a chu ; et s’il fût avant de choir, il n’est plus aujourd’hui. Cette chute qui est aussi un échec de la vie, ou du moins le mat de la partie que la fortune nous propose – ce terme de mat vient d’ailleurs de l’arabe mata pour : il est mort – n’est donc, pour chacun d’entre nous, qu’une perspective, inéluctable, mais inconcevable. Car la mort n’est que ce passage où le corps chute en terre et où l’âme, dit-on, fuit vers le mystère, entre la vie de l’être et son néant, et dont je ne saurais dire si ce passage est instantané ou non. Nos mythologies le décrivent comme une traversée en barque que j’imagine si frêle sur ces eaux noires au sommeil menaçant. Qu’importe les images que l’on invente pour se rassurer. Toute croyance aussi effrayante soit-elle, l’est moins que le mystère scellé.

La vie devient alors ce qu’elle a toujours été et qu’elle réalise enfin, le passé de notre mort ; et le néant est son futur – pauvre truisme ! La mort n’est que ce présent d’un instant tragique qui fût ou qui sera, et où tout se ponctue dans une bascule métaphysique.

Et c’est bien cet instant singulier qui effraye, comme la perspective de se jeter dans l’eau glacée, et non l’idée d’un non-être limbique qui tout au plus nous perturbe et nous frustre, froisse notre orgueil de vivant.

Le bonheur est une éthique

Si l’aptitude à être heureux procède évidemment beaucoup d’une conformation psychologique particulière – et à ce titre, on doit plutôt plaindre les mélancoliques –, le bonheur est aussi, et sans doute plus fondamentalement, une construction philosophique qui résulte d’une discipline quotidienne. Et personnellement, je crois plus à un eudémonisme dynamique stoïcien, conquérant, celui de Marc Aurèle, ou d’un Nietzche qui fait le choix de l’amor fati, qu’à l’hédonisme d’un Aristippe de Cyrène que Diogène Laërce nous décrit comme jouisseur, mais prétendant « dominer ses passions sans les éteindre tout à fait », ou qu’à la quête épicurienne d’une ataraxie fondée sur le renoncement à tous les plaisirs qui ne seraient ni naturels, ni nécessaires.

Encore faut-il échapper au vrai malheur, celui du handicap physique ou de la maladie grave, de la violence politique, oppressive ou répressive, du dénuement matériel dans une société d’abondance, de la perte irréparable dont on ne peut faire son deuil. Il doit alors être possible de cultiver le bonheur comme on cultive son potager[1], de se construire une âme heureuse comme on sculpte la pale image d’un dieu, mais cela demande une attention de chaque instant, et requière aussi une forme d’isolement, de retrait. Côté discipline, sur le registre d’une pratique attentive et consciencieuse d’une vie sage, au quotidien, il faut prendre soin de son corps en évitant les excès, et chacun sait que la limite est d’autant plus vite atteinte que l’homme est âgé et le corps fatigué. Il faut pareillement prendre soin de son âme, être attentif à la beauté du monde, cultiver les pensées positives et se libérer de la peur. Vaste programme… Difficile programme pour l’homme qui est prisonnier de sa condition sociale, aliéné par ses responsabilités familiales ou sociétales, pour l’individu esclave d’une conscience formatée par une éducation névrosante ou tourmentée par la culpabilité ; et nous le sommes tous, plus ou moins gravement. Il faudrait aussi pouvoir vivre dans le luxe, évidemment à la mesure de ses moyens, et Aristippe qui répondait à ceux qui lui reprochaient de fréquenter une certaine courtisane Laïs « Je possède Laïs, mais je n’en suis pas possédé », n’avait pas tort. Evidemment, dans l’absolu, le luxe c’est de disposer de temps et d’espace (et d’une belle santé pour en jouir) – denrées rares et chères et que notre modernité est incapable de produire, ce qui la condamne –, c’est-à-dire avoir la possibilité de s’extraire de la foule ; mais ce peut-être aussi cette quantité de petites choses qui rendent la vie plus belle quand on jouit de tout, et qu’on s’efforce d’en jouir en conscience, et au présent : un petit déjeuner sur la terrasse au printemps, le chant d’un oiseau, un bain de mer, le frottement de deux épidermes – pour reprendre la formule de Marc Aurèle –, l’air matutinal purifié par la fraicheur de la nuit, l’écoule attentive du silence,  la vie lente, du temps paresseux, une chemise propre passée après la douche, une table mise comme pour un dimanche, une page d’écriture qui se tient, toute seule.

Mais cela requière, et c’est aussi la proposition épicurienne, de « vivre au jardin », seul ou de manière sectaire entouré d’âmes parentes. Si ce n’est pas possible, si l’on n’a pas ce courage de rompre avec le monde, il reste à rentrer en soi, et à chercher ce jardin en des lieux plus intimes. Mais cela n’est alors qu’un échec que l’on accepte comme l’exil après la défaite.

Et terminons comme Montaigne conclut les Essais, en citant Horace   « Carpe diem – Cueille le jour. Et je veux bien communier dans cette pensée conclusive et testamentaire : « C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être ». Et il rajoute avec beaucoup d’humour et dans la langue du XVIe siècle : « Si avons-nous beau monter sur des échasses, car sur des échasses encore faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes-nous assis, que sus notre cul ». Belle leçon d’humilité…



[1]. L’image me venant naturellement, c’est aussi à Montaigne que je pense, lui qui écrivait souhaiter que la mort le prenne plantant ses choux.

Droit de vote dès la naissance

Je viens de lire avec au moins autant d’intérêt que d’étonnement que le quotidien japonais « Nihon Keizai Shinbun » – ce quotidien économique qui publie l’indice Nikkei – proposait d’abaisser l’âge de la citoyenneté au Japon à « zéro an ». L’article, qui débute par cette accroche : « Faisons voter les bébés », suggère plus précisément, pour contrebalancer le poids trop lourd des seniors dans la vie politique d’une société japonaise très vieillissante, de donner le droit de vote dès la naissance ; à charge des parents des mineurs de moins de quinze ans de voter à leur place. On aurait pu, bien évidemment, attendre d’un média plutôt conservateur, des propositions moins radicales : abaisser simplement l’âge légal du droit de vote à dix-huit, seize ou quinze ans ; pourquoi pas quatorze ? Mais cette idée reste intéressante, car elle nous oblige, pour la considérer sérieusement, à remettre en cause quelques a priori.

Remarquons incidemment que, dans nos démocraties dégénérescentes, la citoyenneté est souvent réduite au droit de vote, alors qu’en d’autres temps plus élitistes – autre temps, autres mœurs politiques –, elle se matérialisait par le droit, ou plutôt l’honneur de défendre par les armes la cité en danger. Citons Benjamin Rush, l’un des pères fondateurs de la démocratie américaine, qui remarquait que « bien que tout pouvoir vienne du peuple, il n’est sien qu’au soir de l’élection ». Et visiblement, cela arrange bien toute la classe politique qui ne souhaite pas que l’électeur-contribuable ait d’autres droits citoyens que celui de voter, une fois de temps en temps, c’est-à-dire de choisir entre quelques candidats proposés par les partis de gouvernement. Evidemment, il a bien d’autres droits, mais ceux-ci ne procèdent pas de sa citoyenneté. Mais là n’est pas l’essentiel de mon propos.

Mettons aussi de côté, quelques autres questions adventices sur les conditions requises pour voter : être national – sans exclusive de la nationalité requise, ce qui pourrait faire débat –, non destitué de ses droits citoyens. Il n’est pas, en effet, ou plus ici nécessaire d’être un homme au masculin, d’avoir fait son service militaire, de payer un minimum d’impôts pour être citoyen. Le concept d’égalité est passé par là comme un laminoir et a réduit la citoyenneté à rien. Aujourd’hui, on ne conçoit plus la démocratie qu’égalitaire, le suffrage qu’universel, les droits de l’homme et du citoyen que confondus, et le demos assimilé au plethos. Mais ce ne sont là que des a priori, et ces a priori ont créé des sociétés de moins en moins humaines, coupées de la nature, immorales et parfaitement aristocratiques – ou plus justement ploutocratiques. Et revenons à cette proposition surprenante qui interroge très directement l’idée de majorité politique, c’est-à-dire de maturité éthique. Et là encore, nous vivons et pensons sur quelques certitudes historiquement et culturellement construites, même si leur évolution récente est significative. Par exemple, on considérait encore récemment que le caractère de la femme était puéril, et qu’elle ne pouvait ni gérer, ni se gérer – relire ce que Schopenhauer dit des femmes –, ou que les jeunes gens de dix-huit ans ne pouvaient voter – en France la majorité fût de 25 ans avant d’être abaissée en 1793 à 21 ans.

La première idée simple que ce concept traduit est l’idée du primat de la droite raison (pour le dire dans les termes de la philosophie des Lumières), c’est à dire de la raison raisonnante. Mais comment ne pas y souscrire ? Pour bien décider, décider justement, c’est-à-dire selon la morale, il convient de connaitre, de comprendre, d’envisager et de prévoir les conséquences du choix requis ; mais sans doute aussi de désirer, d’aimer, de compatir. Et cela requière des capacités à appréhender, stoker et analyser des informations, à les décrypter, et à développer des raisonnements logiques, inductifs ; mais sans doute aussi à sentir et ressentir, à être affecté par le monde ; sans oublier, loin d’un utilitarisme de premier degré, à promouvoir certaines valeurs. En d’autres termes, il faut, au citoyen éclairé et responsable, une expérience et une culture, ainsi qu’une aptitude à la réflexion sur soi et sur le monde que les plus jeunes n’ont pas encore eu le temps d‘acquérir. Il faut que la conscience soit « mûre », qu’à l’école de la vie, le prétendant citoyen ait fait ses classes. Et il faut aussi qu’il ait conservé des capacités intellectuelles suffisantes. Mais comment s’assurer qu’un individu ait bien atteint son âge de raison, ou ne l’ait pas dépassé, en sombrant dans la sénilité ?

Je vois de toute façon dans cette approche très largement répandue et cette vision très partagée des choses – que par ailleurs je ne conteste pas –, une foi exorbitante dans la raison, et une confiance excessive dans nos fonctions logiques. Et je me demande si ce n’est pas simplement cela qui nous emmène dans le mur. On voit d’ailleurs qui si notre système est construit sur un socle de principes de droite raison, il fonctionne suivant des dynamiques psychologiques qui procèdent toujours de l’Hubris. Quoi de plus passionné que le personnel politique, de moins logique que la chose politique et de moins rationnel que les choix politiques. On ne peut que constater que certaines erreurs faites par nos dirigeants ne le seraient pas par un adolescent de quinze ans ; à croire qu’un certain type de formation obscurcirait le jugement, ou couperait celui qu’elle formate des réalités élémentaires – a-t-on d’ailleurs déjà vu un major de l’E.N.A. avoir de l’imagination -, ou que la griserie du pouvoir ferait perdre à celui qui l’exerce toute mesure. Et quoi de moins rationnel, de moins laïque que la symbolique républicaine : l’amour de la patrie, celui du drapeau, le goût exacerbé des légendes et des mythes républicains, celui plus contestable encore de l’héroïsme et du sacrifice, la poitrine gonflée devant les baïonnettes par un chant hurlé pour oublier sa peur et par lequel on communie en abreuvant nos sillons d’un sang impur.

Et je me demande aussi sur quels principes justifier qu’un citoyen doive voter. Voter est un droit, pourquoi faudrait-il que ce devienne un devoir ? Pourquoi faudrait-il que donner son avis soit une obligation ? Si l’on ne sait pas… Pourquoi cette injonction à prendre parti ? Si l’on considère que l’on n’a ni l’information suffisante, ni la compétence politique, ni l’intelligence suffisante pour décider… On peut parfaitement, alors que le clergé politique nous explique tous les jours que la complexité du monde justifie la confiscation du pouvoir par des experts fonctionnarisés, considérer qu’effectivement on n’y comprend plus rien et qu’il serait prétentieux de donner son avis. Et si l’on s’en fout, si l’on considère que tout cela est vain, que la vérité est ailleurs ? Se désintéresser de la politique serait immoral ? Quelle autorité « morale » en a-t-elle décidé ainsi ? Et je conclurai cette volée de piques sur un point plus essentiel. Il conviendrait de toujours distinguer ce qui est de l’ordre de l’administration des affaires collectives, et dont la gestion devrait échoir aux commissaires désignés par le peuple, et ce qui procède des choix politiques fondamentaux, et que le peuple souverain, ne devrait pas déléguer. Dans un contexte mondialisé, sur une planète surpeuplée et surarmée, l’administration d’un grand pays est effectivement l’affaire d’équipes bien formées, compétentes, et dont les choix ne doivent jamais procéder de la morale, mais de l’efficacité, en relation avec un objectif clairement défini et précisément défini par ceux au service desquels ils devraient être. Les décisions politiques, elles, celles du souverain, qui ne peuvent être prises que sur le plan moral, c’est-à-dire de manière constituante d’une éthique, doivent procéder d’autre chose. Ce devrait être le monopole du peuple assemblé, et l’idée de faire tomber cette barrière de la majorité citoyenne me parait aussi surprenante soit elle, intéressante.

Qu’est-ce qu’un pacifiste ?

Prolongeant une rubrique précédente et rebondissant sur cette belle formule « Je t’aimerai si je le peux, je te tuerai si je le dois », je m’interroge, dans un contexte particulier, sur la nature du pacifisme et je veux bien tenter cette définition : un pacifiste, c’est de mon point de vue un partisan radical de la paix, capable de la défendre les armes à la main. Ce n’est donc pas tout à fait un non-violent, à moins que l’on puisse le définir comme un « non-violent, sauf en dernier ressort ». Mais qu’appelle-t-on violence ? L’insulte est-elle violence ? Et le mépris ? Présenter l’autre joue n’est-elle pas déjà violence ?

Mais précisons le contexte de ce propos. L’Europe vient de décider à une majorité relative de ses états constituants, de lever l’embargo sur les armes à destination des rebelles syriens. Après la conférence de juin, des armes seront donc livrées, ce qui permettra aux djihadistes de renverser le régime de Damas et d’établir demain sur cette terre mésopotamienne (qui est aussi celle de l’Iraq) une dictature religieuse sunnite et d’imposer la charia. Devait-on prendre parti dans cette guerre entre les monarchies arabes sunnites et l’Iran chiite ? L’Europe chrétienne menacée idéologiquement par une poussée musulmane conquérante devait-elle s’engager dans une guerre de religion qui n’est pas la sienne ? Je ne sais pas. Je relève, sur un autre registre, l’argument des opposants à la levée de l’embargo qui ont prétexté que « l’Europe serait une zone de paix » ; ces propos ayant été rapportés (sans doute mal) dans ces termes à la radio. J’ai un peu de mal à comprendre ce que cela veut dire. Soulignons déjà que l’Europe a connu récemment quelques guerres, et n’est, de ce point de vue, à l’abri de rien. Il me va bien que notre vieux continent qui en a tant souffert – mais après tout pas plus que d’autres – veuille faire la guerre à la guerre, et souhaite défendre la paix et la concorde entre les peuples. Qui pourrait refuser de souscrire à ces valeurs pacifistes ? Remarquons aussi que tout plaidoyer pour la paix – je pense à celui d’Erasme – est un appel à la tolérance, et me parait inséparable du concept de laïcité, à moins de revenir au paganisme antique. Mais à quoi sert d’avoir des valeurs si l’on n’est pas capable de les défendre. Quelle crédibilité peut-on avoir quand on parle de paix, si on n’est pas capable de faire la guerre ? C’est un peu l’idée de la dissuasion nucléaire dont l’efficacité est aujourd’hui plus contestable.

Si nous tenons à préserver ou à promouvoir la paix, nous devons, sur un premier registre, celui des idées, cultiver la tolérance, en affirmant d’une voix posée, claire et forte nos valeurs, car elles constituent notre identité, notre éthique nationale, et nous devons avec la même attention protéger nos traditions et notre culture comme on entretien sa maison, et sans doute aussi ne pas avoir honte de notre histoire ; et sur un second registre, celui de l’action, nous ne devons céder sur rien, cultiver les vertus stoïcienne de rigueur et de courage, améliorer nos lois quand elles peuvent l’être ou qu’elles offensent la justice, et les appliquer avec rigueur, c’est-à-dire avec humanité. L’Europe ne peut se permettre d’être un géant économique au ventre mou, à l’âme démissionnaire et aux muscles inhibés, un géant économique dont la faillite serait aussi morale et qui regarderait monter sa décadence, comme on regarde passer le train de l’histoire, bouche ouverte, assis sur un banc au soleil, en rêvant à sa jeunesse passée.

Réinterrogeons nos valeurs, partons à la recherche de ce qui reste du génie français, et battons-nous sur tous les plans pour défendre et la tolérance et la paix.