La politique, ou l’art d’euthanasier la démocratie.

À croire que tout est fait pour éloigner les gens de la politique, comme si la démocratie était un horizon détesté par des élites qui y guettent, non pas la naissance matutinale d’un nouveau soleil émergeant d’un ciel rose comme un bébé, mais la promesse fatale d’un orage poussé par une méchante brise populiste. Qu’on me pardonne ce lyrisme un peu grandiloquent, mais qu’on retienne bien que la démocratie, comme la liberté d’ailleurs – et ça va toujours de pair –, n’est ni une conquête achevée ni une réalité figée. C’est toujours un horizon vers lequel on chemine ou auquel on tourne le dos. Les Vénézuéliens en rêvent encore. Les Iraniens, eux, l’ont choisi, au prix fort. Quant à l’Union européenne, elle a aussi fait son choix : technocratie et humanisme de papier, un concept désincarné, celui d’un monde où les économistes ont réifié les peuples et où les fonctionnaires remplacent les citoyens.

Je crois en effet que tout est fait pour valider cette idée prétendument populiste que la politique n’a plus rien à voir avec la sagesse ou la vérité. Sous l’influence de la com, et dans un monde hyper médiatisé où l’argent est roi, elle est devenue un métier de carrière, une chasse aux rentes, une pantouflade dans des institutions creuses — Hautes Autorités, Observatoires, Agences étatiques et autres coquilles vides, mais coûteuses. Et surtout, un art bonimenteur, celui de mésuser des mots pour travestir la réalité. Jamais l’opposition avec la philosophie ne m’est apparue aussi flagrante.

Héraclite pensait l’unité des contraires. Pour ce philosophe existait une loi cosmique, dialectique, dans laquelle se résolvait l’univers, une loi qui liait les contraires dans une unité logique. Et ce que j’en ai compris, c’est que lui le jour et la nuit, la vie et la mort, le bien et le mal, la liberté ou l’oppression, n’étaient qu’un seul concept, les deux versants – contraires – d’une même réalité, liés par une loi cosmique. Pas comme les côtés d’une pièce de monnaie — chaque face existant par elle-même —, mais comme les séquences d’un cycle : lumière-obscurité, naissance-mort, ou deux façons de voir une réalité. Je ne tirerai pas plus loin les conséquences de ces réflexions qui peuvent laisser penser que j’ai perdu le fil de mon discours, et je renvoie le lecteur à l’exploration des fragments qui nous restent de cette métaphysique dialectique. Mais, à cette liste, j’ajouterais une autre opposition, moins harmonieuse : sagesse-folie, vérité-mensonge. Et enfin, philosophie-politique. Et c’est là où je voulais en venir, à cette opposition dialectique.

La philosophie occidentale, qui, traditionnellement, marchait sur trois pieds – la physique/métaphysique, la logique/dialectique, la morale/l’éthique –, est, si l’on s’en tient à l’étymologie, l’amour de la sagesse. Et un philosophe, celui que Platon souhaitait voir devenir roi, est non pas un agrégé de philosophie ou un spécialiste de l’histoire des idées, mais un amant de la vérité, un praticien de la vertu. Quant aux rhéteurs, qu’ils soient philosophes ou politiques, ce ne sont que des avocats.

La politique s’est muée en un art consommé du mensonge. Tandis que la philosophie s’enlisait dans la sociologie – les fondateurs du wokisme –  ou se laissait corrompre par l’idéologie — relire tous ces philosophes ayant refusé longtemps le témoignage de Soljenitsyne —, la politique, elle, a perfectionné l’art sophistique de faire passer des vessies pour des lanternes, et celui du mésusage des mots. On le voit par exemple aujourd’hui dans cette façon qu’ont les détracteurs du projet de loi sur la fin de vie, d’assimiler l’euthanasie — « donner la mort à des malades incurables, souffrants et consentants » — au suicide.  Et j’entendais, dans un appel aux sénateurs, Philippe de Villiers accuser de « non-assistance à personne en danger », les défenseurs de l’euthanasie. Mais laisser souffrir inutilement une personne dont la douleur est telle qu’elle préfère mourir, n’est-ce pas cela la non-assistance à personne en danger ?

Même confusion sémantique quand on parle d’« euthanasier » des bovins sains, mais exposés à une épidémie de dermatose nodulaire contagieuse. Alors que la juste qualification serait celle de crime. Imaginons un instant que cette maladie soit humaine. Tuerait-on toute la famille, les voisins, les habitants du quartier ? Les humanistes, qui ne sont que des spécistes, entendant ce propos crieront à l’outrance. Pourquoi ne pas confiner ces animaux ? Investir dans un vaccin, « quoiqu’il en coûte » ? Non : la Commission européenne préfère les abattre. Parce que ces animaux ne sont pas pour elle des êtres sensibles, doués d’intelligence et d’affects. Il s’agit de données de gestion sur des tableaux, des kilogrammes de chair au prix indexé sur un marché mondial de la viande, des données comptables. Mais ces gens ne sont pas des philosophes, et pas plus des politiques, ce sont des fonctionnaires. 

Autre exemple, tout aussi édifiant : le racisme. Aujourd’hui, traiter quelqu’un d’« islamophobe » ou de raciste parce qu’il s’agace de voir des abayas ou des hijabs dans sa rue relève d’une manipulation grossière. Car ce faisant, on mélange volontairement ce qui est de l’ordre du racisme – discrimination du fait de la race, de la couleur de peau –, du religieux ou du culturel. Mais chaque personne attachée au sens des mots ne peut pas tout assimiler au racisme, sauf à ruiner ce concept en le banalisant, en le vidant de son sens, en en faisant une insulte fourre-tout, comme fasciste. Anti-Noirs, anti-Blancs, anti-Maghrébins, anti-Chinois, anti-Américains… Bientôt, on accusera de racisme ceux qui n’aiment pas les fonctionnaires. Partant de cette manipulation, le simple fait d’éprouver de l’antipathie pour un groupe de personnes, quel que soit le caractère identitaire de ce groupe, serait un racisme. On ne distingue donc plus l’indifférence critique, l’antipathie plus ou moins visible, les phobies qui, de peur (agoraphobie) sont devenues rejet puis hostilité (islamophobie). Et le racisme, qui n’est que cette idée incongrue que l’évolution aurait créé des races d’hommes plus ou moins humaines, perd de sa spécificité criminelle. S’agissant des noirs, Montesquieu met le christianisme devant ses contradictions en déclarant dans L’esprit des lois, « Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-même chrétiens ». En effet, comment considérer comme « chrétiens » des hommes traitant d’autres hommes comme des animaux ? Mais Jean-Michel Apathie, face à Florence Portelli, fait mieux sur LCI. Il déclare que, si l’expression « sale noir est du racisme », « sale blanc n’est pas du racisme, ce n’est qu’une insulte » ; et par ailleurs que « c’est l’occident qui a inventé le racisme ». Comment peut-on, à ce point, dire n’importe quoi et, ce faisant, discréditer toute la gauche ?

Quant à la différence entre religion et culture, tout est mélangé. Noël, pour moi, n’est pas une fête chrétienne, mais un héritage culturel. Je décore mon sapin, j’installe ma crèche, comme dans mon enfance, et cela ne préjuge en rien de mes convictions religieuses. Ce qui dérange dans l’abaya, ce n’est pas la foi musulmane — la laïcité française permet toutes les confessions, et c’est une richesse rare —, mais ce choix de porter ici une tenue de Bédouins, donc ce refus d’adhérer, non pas aux valeurs du christianisme, mais à la culture française. Un refus d’assimilation.

Alors, comment redonner aux Français le goût de la politique ? Tant qu’elle restera l’art du mensonge, de l’escamotage et de la manipulation sémantique, tant qu’elle tournera le dos à la philosophie, la réponse est simple : on ne les intéressera pas. En fait, tant qu’un certain type d’hommes et de femmes, formés ainsi, auront ce monopole de la représentation nationale, on ne sortira pas de l‘ornière.

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