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Urnes funéraires : Comment la politique a tué la citoyenneté

Je ne vote plus. Et cela depuis de nombreuses années. Pas par paresse, mais parce que la politique est devenue un spectacle où les électeurs ne sont plus que des figurants. Voyez le drame des paysans : un suicide toutes les 36 heures. Je ne parle pas des agro-industriels qui n’ont que rarement des problèmes de fin de mois, mais des petits exploitants, étouffés par des traités comme le Mercosur, imposés malgré les promesses et les mobilisations. Rien n’y fait. Malgré tous les engagements pris par les politiques, ils vont devoir se laisser enfoncer ce traité dans la gorge, bien profond. Et tant pis s’ils en meurent, étouffés.

Je n’aime pas la politique. Pourtant je reste passionné par la philosophie politique, ouvert aux débats d’idées, très intéressé par la géopolitique. Et si je continue à suivre les campagnes électorales, c’est comme d’autres suivent la Coupe des Nations, ou l’élection de Miss France. Mais je n’aime pas la façon dont elle se pratique aujourd’hui, un mélange de The Voice et de Télé-achat, où les candidats vendent des rêves à des électeurs qui zappent entre les discours bonimenteurs. Les médias transformant chaque élection en compétition people télévisuelle : la Roue de la Fortune, version pouvoir. La fortune, bien sûr, n’est pas pour les infortunés électeurs, mais pour une minorité qui gagne toujours – tandis que la majorité paie, encore et toujours. Car c’est une loi économique simple : dans un processus qui ne produit aucune richesse, il faut que les beaucoup perdent pour que peu gagent. Les affiches et les tracts électoraux finiront donc invariablement comme les promesses imprimées dessus, à la poubelle.

Mais la raison profonde de cette désaffection des urnes, c’est l’éducation. Ou plutôt, son détournement. Nous sommes tous et depuis toujours formatés par notre éducation.

Dans l’antiquité, l’éducation était le fait des familles et de la cité. Elle était sensée produire, ici, de bons Grecs, là de bons Romains, ailleurs des Perses, des Hindous, des Gaulois, etc. Puis, avec la prise du pouvoir par le christianisme, c’est l’Église de Rome qui, en Europe, a fait l’école à nos enfants, avec ce nouvel objectif d’en faire de bons Chrétiens. Après la révolution, avec la séparation de l’Église et de l’État, le Concordat, puis le développement de la laïcité, l’éducation a été transférée à l’État. Et le magistère des maîtres a consisté, non pas à fabriquer des Chrétiens, mais des Citoyens de la République. Autre époque, où l’école républicaine prétendait fabriquer des Citoyens. Elle est close. Dorénavant, c’est le Marché qui forme les gens dans l’idée d’en faire non plus des Citoyens mais des consommateurs, si possible, addicts. Les médias privatisés, l’intelligence artificielle en soutien, et une technocratie méprisante ont remplacé la Marseillaise par des jingles publicitaires. Et, au fronton de nos écoles, notre devise nationale n’est plus qu’une réclame désuète et inopérante. Les « droits » ne sont plus des conquêtes collectives, mais des produits marketing à consommer : un droit à l’avortement constitutionnalisé, un mariage pour tous… Des acquis vendus comme des promotions, à grand renfort de pub, pour masquer l’incapacité du politique à améliorer la vie des gens.

Résultat ? Le grand remplacement : celui des citoyens par des consommateurs : de biens, de services, de droits, d’allocations, de modestes privilèges – laisser passer, j’ai une carte « handicapé » ! Une inflation de biens, souvent inutiles, toujours rapidement obsolescents, et dont la fabrication pollue l’environnement, épuise la planète, aliène nos libertés. Tout cela dans un monde réifié ; réifié, car marchand. Avec une seule idéologie « business is business ».

À terme donc, il faudra ranger les urnes de vote, quitte à les recycler pour en faire des urnes funéraires pour recueillir les cendres de la démocratie étouffée par le Marché.

En attendant, on peut toujours regarder ce cirque de loin – non par indifférence, mais par respect pour ce que la politique aurait pu être et pour les engagements militants de nos aînés.

Une démocratie du bon sens

Si la pédagogie repose sur l’art de la répétition, encore faut-il, à chaque fois, trouver de nouveaux moyens d’expliquer les mêmes choses. En ces temps de crise institutionnelle où l’on prend progressivement conscience de la fin de la Ve République et de la nécessité d’un changement de régime, il semble utile de revenir aux fondements de la philosophie politique. Et à une comparaison renouvelée de l’aristocratie et de la démocratie, en laissant de côté la monarchie — forme de pouvoir d’un seul, qui, sauf à s’appuyer sur une légitimité divine, risque toujours de dégénérer en tyrannie. Les exemples historiques qui ne manquent pas : Staline, Franco, Castro ou Mao — pour ne citer que ceux qui sont morts dans leur lit — illustrent comment la monarchie, même déguisée, se transforme souvent en théocratie.

L’aristocratie : le gouvernement des meilleurs ?

À entendre certains, notamment européistes et méprisant le populisme – les mêmes qui ne craignent pas d’user de démagogie –, une aristocratie d’experts serait mieux à même de gouverner que des élus du peuple. Leur argument ? La complexité croissante du monde rendrait nécessaire un pouvoir exercé par des spécialistes. Pourtant, cette complexité est largement le fruit de leurs propres actions : ce sont ces mêmes experts qui, en multipliant les normes et les mécanismes, ont créé un système ingérable, dont ils peinent eux-mêmes à maîtriser les conséquences. Leur fuite en avant inquiète : vers quel mur nous entraînent-ils ?

Mais l’aristocratie, si l’on s’en tient à l’étymologie, c’est toute autre chose, c’est le gouvernement des meilleurs (aristoi). Et convenons qu’en bonne logique, « ce gouvernement des meilleurs devrait être le meilleur des gouvernements ».

Mais comment le trouver ? Platon répond précisément à cette question au livre V de sa République. On sait que, pas plus que son maître Socrate ou que son plus célèbre disciple, Aristote, il n’était démocrate. Il défendait au contraire cette idée que « les philosophes doivent être rois ou les rois, philosophes ». Cette formule, souvent mal interprétée, ne signifie pas que les diplômés en philosophie devraient gouverner. Elle souligne plutôt que le pouvoir devrait revenir à ceux qui, par leur quête de la vérité et leur élévation morale, incarnent la sagesse. Ceux-là seuls pouvant être qualifiés de philosophe-φιλοσοφία-philosophía. Socrate, Diogène ou Héraclite — qui n’ont rien écrit — en sont des exemples. Mais comment distinguer un vrai philosophe d’un simple rhéteur ? Platon lui-même en a fait l’expérience : alors qu’il définissait l’homme comme un « bipède sans plumes », Diogène lui jeta un coq déplumé aux pieds, soulignant l’arbitraire de ses définitions.

Pourtant, l’idée d’une aristocratie comme « gouvernement sage du peuple par les plus sages » reste séduisante. Notre prétendue démocratie, en réalité une technoploutocratie, en est loin : la classe politique manque en effet cruellement de vertu et de sagesse. À moins d’accepter le concept paradoxal d’une « aristocratie de la médiocrité ». Et je passerai vite sur ce qu’il convient d’appeler, en utilisant l’oxymore, « démocratie illibérale ». Je pense à ces régimes hybrides, comme ceux observés en Turquie, en Russie ou en Chine qui illustrent comment une élite peut capturer les institutions démocratiques pour servir ses propres intérêts, tout en maintenant une façade électorale. Où l’on y voit que l’expertise peut devenir un outil de concentration du pouvoir, loin de l’idéal platonicien d’un gouvernement des sages. C’est d’ailleurs l’écueil dans lequel la construction de l’EU s’est encastrée.

La démocratie : le gouvernement du bon sens

Si la démocratie se définit comme le « gouvernement du peuple, par le peuple », le parlementarisme en est une version très édulcorée. Les députés, élus par délégation, n’ont pas de mandat impératif ; les partis politiques, qui contrôlent les investitures, gouvernent selon leurs intérêts. L’agora citoyenne étant trop vaste pour être réunie, la représentation est nécessaire. Mais comment garantir que les élus incarnent la volonté populaire ?

Une solution consisterait à redéfinir la démocratie non comme le pouvoir des experts ou des sages, mais comme celui du bon sens. Les citoyens, s’ils ne sont pas tous des philosophes, possèdent une expérience concrète de la vie commune. Plutôt que de chercher des sages introuvables, on pourrait leur reconnaître deux qualités : le bon sens et la connaissance des réalités qu’ils partagent. D’où cette nouvelle proposition de définition : si la monarchie est théocratique ou dictatoriale, et l’aristocratie le gouvernement des sages, la démocratie doit être celle du bon sens.

La crise des institutions appelle à repenser les fondements du pouvoir. Entre l’illusion d’une aristocratie des experts et les limites d’une démocratie représentative captive des partis, une autre voie existe : celle d’un gouvernement du bon sens, où le bon sens collectif et une forme de sagesse collective l’emporteraient sur les intérêts particuliers. Une révolution authentique consisterait alors à libérer les députés de la tutelle des partis, et à introduire une dose de bon sens à l’Assemblée — par exemple, en élisant une partie des représentants par tirage au sort. Ce qui permettrait une meilleure diversité sociale que les élections, souvent dominées par des élites politiques ou économiques. Et des citoyens tirés au sort, conscients de leur responsabilité, peuvent s’engager très sérieusement dans des débats, comme le montrent quelques retours d’expérience ici ou là.

On ne parle que de ça.

C’était donc son investiture (leurs investitures ?). Les médias en ont naturellement fait leur une. Et la chose les a surtout fascinés, au point qu’il ne semble plus possible depuis plusieurs jours de parler d’autre chose : Trump, Musk. À droite une exultation revancharde sans bornes, à gauche plus qu’une frustration, le déchainement d’une haine pathologique. Et si j’ai personnellement hésité à en parler, c’est que tout semble avoir été déjà dit, tout et son contraire, dans cette avalanche de commentaires. Mais, à défaut de porter ici une parole vraiment originale, je voulais, plus modestement, vous dire ce qui m’a touché. Car ce délire médiatique provoqué par ces deux hommes ne s’explique que par ce que cette élection nous dit de nous-mêmes, nous autres européens ; et nous déstabilise passablement.

L’élection de Trump ouvre aux États-Unis une séquence démocratique. L’homme a en effet été élu assez facilement, sur la base d’un programme radical et clair, qu’il va appliquer et qu’il a commencé à mettre en œuvre par décrets le jour même de son élection. Et il faudra bien que l’administration américaine, ce qu’il appelle « l’état profond », va fasse avec. Et je ne dis pas que si j’étais américain j’aurais voté pour ce programme, mais le peuple américain a majoritairement décidé d’être gouverné ainsi. Et par comparaison, ce qu’on peut remarquer, c’est qu’en France, c’est toujours l’état profond qui gouverne, et que les dernières élections, celles d’Emmanuel Macron, mais pas seulement, ont été l’occasion de prolonger un moment non démocratique où, bien que le Peuple s’exprime régulièrement, c’est toujours l’aristocratie des hauts fonctionnaires qui décide de tout et bloque toute évolution progressiste, au prétexte que « C’est pas si simple… », qu’« On ne peut pas changer les choses, parce que la Commission européenne… le Conseil constitutionnel… l’état de droit (qui a bon dos)… la Haute cour… nos traditions… etc., etc. ».

Et c’est bien ce qui m’a frappé douloureusement, d’un côté un chef d’État au service de son peuple, très ambitieux, qui renoue avec les valeurs traditionnelles et l’identité de son pays, et qui avance fort et dur – et on verra qu’elles en seront les conséquences pour l’Europe et la France –, et chez nous un chez d’état, au service de la technostructure européenne, de l’état profond, condamné à l’immobilisme, sans ambition pour un pays dont il conçoit l’avenir comme  de devenir une province d’un empire européen dominé par l‘Allemagne, un pays dont il disait il y a quelque temps qu’« il n’y a pas de culture française ». D’un côté de l’Atlantique un Pays qui fait le pari de l’industrie, de la recherche, de l’efficacité de l’État ; de l’autre un pays géré par des fonctionnaires, pour des fonctionnaires, qui continue à mépriser l’industrie, à brader son secteur de production, et dont l’état est de plus en plus obèse et improductif. Là-bas un pays qui choisit la liberté, notamment d’expression, ici un pays qui a toujours autant de problèmes avec les libertés individuelles. Je pourrais rallonger la liste, mais je préfère conclure en réaffirmant qu’il serait possible, ici, chez nous, d’appliquer une politique de gauche, vraiment démocratique, équilibrant son budget, recentrant l’état sur ses missions régaliennes et permettant aux talents français de s’exprimer. Mais pas sans recouvrer notre souveraineté. Le premier geste d’un nouveau président à l’écoute du peuple devrait donc être de proposer, par voie référendaire, une modification de notre constitution pour se donner les moyens d’agir… vite et bien. Et dans le cadre d’un état de droit rénové.

Le citoyen, une espèce en voie de disparation

La seule question politique qui mérite d’être posée est celle de la démocratie, donc, d’une manière corolaire, de la laïcité.

Si la démocratie, c’est bien le gouvernement du peuple par le peuple, alors force est de constater que, non seulement nous n’en sommes pas là, mais nous n’en prenons pas le chemin. Et on ne peut l’expliquer sans dénoncer la collusion entre la classe politique, la bureaucratie étatique et le Marché, collusion pour éloigner les gens du pouvoir et ruiner la citoyenneté.

Ce que nous appelons faussement démocratie est devenu une fabrique à consommateurs de biens, de services, de soins et de sécurité, et, disons-le, de droits.

Société de consommation ou démocratie, il faut choisir ; car on ne peut à la fois être consommateur addict et citoyen engagé. Il faut choisir entre droits et devoirs, soumission et responsabilité, avachissement et vertu.

Le Marché a un besoin vital de consommateurs solvables et n’a que faire des citoyens. Et le Marché – confusion des intérêts – s’est attelé à une administration dont la fin est de transformer le citoyen en assujetti contribuable docile, et dont le tropisme est totalitaire. Le Marché a donc chevauché le Léviathan. Quant à la classe politique, parce qu’elle a une forte conscience de classe, elle a toujours préféré l’aristocratie à la démocratie, privilégié ses intérêts propres à ceux des gens ; et elle n’a jamais fait le deuil de l’Ancien Régime. Et cet attelage funeste du Marché qui conduit, de l’administration qui met en œuvre un projet de nature totalisant, et de politiques complices et veules, sera fatale à la démocratie et détruira la planète. J’ai lu quelque part que nous faisons disparaitre tous les ans environ 25 000 espèces vivantes. Le citoyen doit sans doute être compté au nom de ces espèces condamnées.

Le candidat qui pose et le président qui fait

Hier, il fallait entendre le candidat Hollande défendre avec brio et la démocratie et la république pour mesurer tout l’artifice des élections dans un système présidentiel hyper médiatisé. Et cet écart infranchissable entre le candidat qui parle et le président qui fait apparait avec une clarté aveuglante quand les candidats que les médias ont choisis ont tous deux exercé les fonctions de chef d’État, donc de gouvernement, et se sont donc découverts dans l’exercice du pouvoir.

L’injonction républicaine va donc nous conduire à retenir, au terme d’un processus qui n’est qu’un jeu de dupes, puis à subir un chef qui ne sera qu’un chef de clan ; et cela après avoir entendu des candidats dont les propos n’engagent ni n’obligent le président futur : le candidat aura dit ce qu’il doit, enfin ce qu’il pense que ceux de son camp, d’abord, puis les électeurs, veulent entendre, il aura pris la pose ; le président, lui, fera ce qu’il a déjà fait, mais comment pourrait-il en être autrement quand le système est construit sur l’irresponsabilité politique ?

Le candidat vainqueur – et les deux principaux impétrants sont curieusement dans la même position – se sera posé comme gardien de la démocratie, et il en violera l’esprit comme il l’a déjà fait, et ceci avec un mélange de désinvolture et de mauvaise foi. On appelle cela faire de la politique. À chacun son job : le candidat fait de la communication, c’est-à-dire crée un climat ; le président, demain, fera de la politique, et travaillera aux affaires des siens, aux intérêts de ses amis et de ses commanditaires. Ce processus est bien connu dans le monde des affaires : en amont, le vendeur qui peut se permettre de dire n’importe quoi – déclarer de manière explicite que l’ennemi c’est la finance –, puis en aval, une fois que le client a signé et que le vendeur s’est échappé, la livraison d’un produit décevant ; et les yeux pour pleurer sur notre naïveté.