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La mort n’est pas un droit, mais une nécessité humaine : pour une loi sur le suicide assisté

Pas plus que la vie, la mort n’est un droit.

Ces choses relèvent d’autre chose, d’un ordre qui nous dépasse. Je dirais, pour le plaisir de jouer sur les mots, « de l’ordre naturel des choses », d’un ordre, encore immuable et insondable, qui justifie et la philosophie et la foi religieuse – Le christianisme, d’ailleurs, reste la seule religion dont le prophète soit né de manière miraculeuse, mort d’une mort vulgaire et ignominieuse, puis ressuscité pour témoigner de l’inconcevable. Et parler d’ordre n’est qu’une autre façon de parler d’une loi universelle. Marc Aurèle, dans ses Pensées pour moi-même, le formule avec une clarté consolante : « La mort n’est rien que la dissolution des éléments dont tout être vivant se compose ; mais s’il n’y a rien de redoutable pour les éléments à se transformer continuellement, pourquoi craindrait-on le changement et la dissolution totale ? ». La mort, une décomposition qui obéit à une nécessité qui nous dépasse ; la vie, une recomposition naturelle, elle aussi nécessaire – au moins à la survie de l’espèce. « Il est dans la nature de toute chose de changer, de se modifier, de se corrompre, pour que d’autres naissent ensuite ». L’empereur-philosophe, nous offre par ailleurs une vision très « romantique » de ce qui préside à la vie « un frottement de ventre et l’éjaculation d’un liquide gluant accompagné d’un spasme ». Peut-on être plus matérialiste ?

On ne naît pas pour exprimer sa liberté, son droit ou sa « volonté d’être », afin d’en faire l’expérience jouissive. On naît parfois par hasard, comme peut germer un fruit tombé de l’arbre ; ou par la volonté d’autrui – ainsi ces poulets ou ses veaux produits industriellement. Ou encore par des naissances in vitro qui deviendront un jour la norme dans une dystopie construite par nos hauts fonctionnaires, main dans la main avec les industriels de la vie et les promoteurs du transhumanisme. Ces derniers, grisés par l’IA – une intelligence sans émotions ni conscience –, oubliant que la vie, aussi triviale soit sa production, ne se réduit pas à un processus technico-biologique. Et aucun plaisir de l’IA à concevoir ni éjaculation ni spasme.

On meurt parfois de mort accidentelle, fauché dans son élan ; ou plus naturellement, au terme d’un processus douloureux de décomposition – Cioran, dans De l’inconvénient d’être né, en parlait comme d’une « démission des organes ». Et comme je ne trouve pas de meilleure formule et de témoignage plus touchant, je le cite plus largement : « Quand mon corps me fausse compagnie, je me demande comment, avec une charogne pareille, lutter contre la démission des organes… ».

Reste alors le suicide, qui n’est qu’une option éthique pour celui qui voulait « la Vie » (avec un grand V), et qui ne se satisfait plus d’une existence réduite à la « survie », à la présence au malheur d’un corps en simple état de fonctionner. Comment, dans nos statistiques sur la durée de vie, peut-on considérer que les personnes en EHPAD sont encore en vie ?   

Les stoïciens sont les plus clairs sur cette option morale d’abréger ses souffrances. On se souvient, dans ses Entretiens, de la formule d’Épictète, un des maîtres de Marc Aurèle : « Quitter la pièce enfumée… La porte est toujours ouverte. ». Bien sûr, il faut pondérer le propos, car le stoïcisme est une doctrine nuancée qui ne se réduit pas à quelques images destinées à marquer les esprits des disciples, et Sénèque, dans ses Lettres à Lucilius, nuance longuement la question du suicide. Mais l’idée reste : le choix ultime, c’est celui de sa sortie – et c’est moins une affaire de liberté que de responsabilité.

Mais pourquoi donc parler de la mort, précisément à l’heure où chacun se souhaite, avec plus ou moins de convictions, une bonne année ? Comme si chaque premier janvier, le dieu Fatum brassait et redistribuait les cartes, nous donnant un bref instant, et entre deux verres de Champagne, l’illusion d’avoir une nouvelle main, avec quelques gros atouts. Parce que notre président, s’acquittant une fois de plus de l’exercice obligé des vœux, n’a su nous parler que de la proposition de loi n°1100/661[1] sur la fin de vie. Un sujet discuté notamment lors de la Convention citoyenne de 2022-2023, et ayant donné lieu à un texte législatif déposé à l’Assemblée, puis au Sénat. Il vise à permettre, sous conditions strictes, l’accès à une aide à mourir pour les personnes majeures, atteintes d’une affection grave et incurable, en phase avancée ou terminale, et exprimant une volonté libre et éclairée.

Et la question est trop philosophique pour que je m’abstienne d’en parler ici. D’autant plus que j’entends certains parler d’une loi sur le suicide assisté. Alors qu’il ne s’agit pas de cela. Bien malheureusement, car je continuerai à espérer une loi en ce sens, et qui permettrait à des gens en fin de vie (mais pas seulement), peut-être bien portants, de quitter dignement et proprement un monde où ils savent n’avoir plus rien à faire.

Tout est en fait dans une définition de « fin de vie » que le législateur crée à son usage, instrumentalise, afin de décréter qu’on est en fin de vie, non seulement quand on se trouve en phase avancée ou terminale d’une affection grave et incurable, mais aussi, lorsque notre pronostic vital est engagé à court terme et que notre souffrance est réfractaire aux traitements. Cette définition, sur le plan du bon sens, est très contestable.

On ne peut donc pas parler de suicide assisté, mais bien d’euthanasie. Je suis par exemple désespéré de constater qu’un agriculteur se suicide en France tous les jours (ou les deux jours), que tout le monde s’en fiche. Et qu’ils n’ont même pas droit à un suicide assisté. On préfère les laisser mourir dans l’indignité et la solitude. La vraie solution serait évidemment qu’ils ne se suicident pas, ayant trouvé des oreilles étatiques attentives à leur détresse et des intelligences étatiques efficaces et déterminées à régler leurs problèmes existentiels.  

Quant à l’euthanasie (du grec ancien euthanasía : eû, pour « bonne » et thánatos, pour « mort » –, une mort douce), il faut donc en redonner la définition : Il s’agit bien d’un acte (actif ou passif) d’un médecin qui provoque la mort d’un malade incurable et souffrant. Et je ne vois pas bien le problème si le malade est de plus conscient, éclairé et consentant. Je pense même que le refus du médecin pourrait être considéré comme une « non-assistance à personne en grande souffrance ». Les mêmes refuseraient-ils l’injection à leur chien mourant et souffrant. Reste la « clause de conscience » du médecin. Et cette seule question justifie aussi cette réflexion.

Car, en droit français, un fonctionnaire ne peut justifier, pour refuser d’appliquer la loi, d’un cas de conscience politique, donc idéologique ou religieux. La jurisprudence et les textes ne reconnaissent comme facteurs de désobéissance légitime que lorsque l’ordre est manifestement illégal ou que son exécution compromet gravement un intérêt public. C’est ce qu’on appelle la désobéissance légale. Et je ne traiterais pas là de savoir si certains juges qui n’appliquent pas la loi pour des raisons idéologiques en ont bien le droit. Mais j’ai compris que les médecins, eux, bénéficieraient d’une clause de conscience partielle leur permettant de ne pas pratiquer l’euthanasie à condition d’orienter leur patient vers un autre praticien plus respectueux du patient, de sa volonté, et acceptant de faire passer le patient écrasé par sa douleur, avant son confort moral de médecin. Mais les médecins sont souvent moins au service de leur malade, qu’à l’idée académique et catégorielle qu’ils se font de leur métier. L’euthanasie ne pose donc aucun problème moral, sauf à ce que la mort du patient soit décidée par un tiers. Mais il ne s’agirait plus alors d’euthanasie. Et j’en prendrais un exemple volontairement outrancier et assumé comme tel. L’outrance, comme l’humour moins corrosif, pouvant avoir des vertus pédagogiques.

Prenons un exemple volontairement outrancier : un patient en EHPAD, réduit à l’état de légume, mais techniquement « en vie ». Est-ce de l’euthanasie que de mettre fin à son calvaire ? Ou simplement de l’humanité ? À l’inverse, nos sociétés occidentales préfèrent entasser leurs anciens dans des « mouroirs » — pardon, des EHPAD —, où ils dépérissent dans l’indifférence. Ce n’est pas de l’euthanasie. Est-ce un crime ? À l’évidence, ce n’est pas un geste d’humanité.

En conclusion de quoi, on peut considérer que cette loi ne sera qu’une très modeste avancée de notre législation, qui, si elle passe, nous laissera pour longtemps très en retard par rapport à d’autres pays. Car la France traîne les pieds, alors que d’autres pays occidentaux ont osé franchir le pas ; et il est révélateur qu’un Président jeune, qui se prétend moderne, voire disruptif, soit à à ce point conservateur :

  • Pays-Bas : Premier pays à légaliser l’euthanasie en 2001, sous contrôle médical rigoureux.
  • Belgique : Depuis 2002, l’euthanasie est légale pour les adultes en souffrance insupportable, et depuis 2014, elle est étendue aux mineurs sous conditions strictes.
  • Canada : Depuis 2016, l’Aide médicale à mourir (AMM) est accessible aux adultes atteints de maladies graves et incurables, et depuis 2021, aux personnes dont la mort n’est pas « raisonnablement prévisible ».
  • Suisse : Le suicide assisté est toléré depuis les années 1940, via des associations comme Exit ou Dignitas, qui accompagnent les personnes en fin de vie ou souffrant de maladies incurables.

Ces pays montrent qu’une législation encadrée est possible, sans dérive. Pourtant, en France, on tergiverse. Le législateur joue sur les mots : on parle de « fin de vie » pour désigner une phase avancée ou terminale d’une maladie, ou une souffrance réfractaire aux traitements. Mais qui décide du seuil de souffrance acceptable ? Un médecin ? Un comité éthique ? L’État ?   

Ce qui se joue ici, c’est moins la question de la liberté que notre capacité à faire prévaloir des valeurs d’humanité : accepter qu’un individu qui souffre trop quitte cette « vallée de larmes » ; porter assistance à celui qui souffre ; refuser que le christianisme — ou toute autre doctrine — dicte notre droit à mettre fin à nos souffrances.

La mort n’est pas un droit. Elle est une nécessité. Et parfois, la seule issue digne.


[1]. N° 1110, projet déposé à l’Assemblée nationale ; 661, celui transmis au Sénat

Faim de vie, fin de vie…

Un peu de politique avant les fêtes, ça ne peut pas faire de mal. Je ne parlerai pas de la guerre d’Israël contre le Hamas, ni même de celle, oubliée, que l’Ukraine mène pour survivre, tout cela est de peu de poids dans les médias face à l’affaire Depardieu, une affaire dont on sait peu de choses, que la police n’a pas finie de traiter, mais sur laquelle tout le monde a un avis. Même notre président qui prend le contrepied de sa ministre de la culture… Non, je veux vous parler de deux autres choses, infiniment plus importantes – non pas, évidemment, plus qu’une guerre, mais plus qu’une série d’agressions sexuelles, quand bien même seraient-elles inexcusables pour peu qu’elles soient avérées.

Notre président rappelait donc récemment que l’avortement est un droit fondamental. Je ne sais pas… mais je pense que c’est un droit qu’il faut préserver, celui de donner la mort à un être vivant que l’on porte, dont on pense qu’il n’est pas encore conscient et dont on ne veut pas. Mais, s’agissant du droit de se donner la mort, je pense que l’on peut considérer que ce dernier est bien plus fondamental ; et je pense intéressant d’opposer l’un à l’autre : d’un côté, il s’agit, pour une femme, de mettre un terme prématuré à une vie qu’elle porte, une grossesse non désirée ; de l’autre, il s’agit – je pense affectueusement à François Hardy – de mettre un terme à ses souffrances, au terme naturel d’une vie. Mais ce droit fondamental nous est refusé, au moins en France. Pourtant, les deux seuls droits fondamentaux sont bien ceux de vivre et de mourir. Et si je pense à l’esclavage, c’est que survivre quand on est très diminué, fortement handicapé par la maladie, c’est bien une forme d’esclavage, d’absence totale de liberté. L’esclavage, la France l’a aboli, mais très tardivement, bien après d’autres nations : Le Danemark en 1792, l’Angleterre en 1807, les États-Unis en 1808, la France en 1848. Oui, la France a toujours été à la traine sur le plan moral, bien que l’on aime prétendre le contraire et donner des leçons. L’arrogance française a toujours agacé nos voisins.

Mais je voulais aussi évoquer la fin de vie sur un autre registre. Il y a quelques jours, Keith Richards a fêté ses 80 ans. Il continue à vivre, semble-t-il, et ses fans attendent avec impatience le big concert qu’il fera pour fêter ses cent ans. Beaucoup, à cet âge, sont déjà morts ou se contentent de survivre sans disposer de leur totale autonomie. Car ce qui fait la vie, c’est l’autonomie ; après, ce n’est que survie. Et c’est pourquoi ce qui est important, ce n’est pas de mesurer l’évolution du temps disponible entre la naissance et le décès, mais le temps de vie, sachant que le temps de survie, en EHPAD ou ailleurs, n’est pas un temps de vie. Je lisais il y a peu d’années que l’espérance de vie avait commencé à diminuer aux États-Unis ; aujourd’hui, je découvre un article de Joséphine Boone, publié le 22 décembre, nous expliquant que « selon les derniers chiffres de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, l’espérance de vie sans incapacité à 65 ans a reculé en 2022 par rapport à l’année précédente ». J’y lis aussi que ce chiffre reste encore positif par rapport à 2018 et qu’il faudra attendre pour y voir éventuellement une vraie tendance.

Ce que j’avais écrit alors, découvrant les chiffres états-uniens, c’est que, malgré tout ce que l’on nous dit, malgré les sommes extravagantes et les technologies savantes que l’on met au service de notre survie, l’espérance de vie – telle que je la considère – baisse en Occident. Et le Système s’en fout, car, pour lui, ce n’est qu’un simple dégât collatéral d’un certain mode de développement qu’il ne souhaite surtout pas modifier. C’est dire qu’en Occident, on vit de plus en plus mal, mais que l’on survit de plus en plus longtemps. Pour décrire cela, il existe un mot peu usité hors du cadre philosophique, c’est l’antonyme de progrès, le regrès.

Sur ce, Joyeux Noël !