Dans une chronique récente, La politique ou l’art d’euthanasier la democratie, je tentais, par un exercice dialectique, de mettre en regard philosophie et politique en montrant comment l’une et l’autre sont sensibles à l’usage des mots. Et si je devais résumer ce développement sans y revenir, je dirais que la philosophie joue sur les mots, alors que la politique se joue des mots – quitte à en inventer de nouveaux, par nature mal définis, ou à tordre le sens des anciens. On ne répétera jamais assez la formule que l’on prête au philosophe Camus – mais que je n’ai jamais retrouvée dans son œuvre –, « Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde ».
Dans cette même chronique précédente, j’évoquais mon agacement devant la façon dont une certaine gauche mésuse d’un concept de racisme qu’elle banalise par un usage inconsidéré. Le racisme est ainsi devenu le couteau suisse de la gauche morale : un outil polyvalent, mais qui ne tranche plus ni franchement ni droit. Prenons un exemple de cette arnaque lexicale. Jean-Michel Apathie, figure éminente de cette gauche et expert en manipulation, déclare ainsi, « C’est l’Occident qui a inventé le racisme ». C’est évidemment tordre la vérité. Même si c’est bien en Occident qu’a été développée, au XVIIIe siècle, la notion de race. Et plus encore la théorie racialiste. De même que le mot « racisme » y apparait au tout début du siècle dernier, d’abord en France et en Angleterre. Et on peut donc dire que l’Occident a su nommer les choses. Mais le racisme est vieux comme le monde. Dire que « l’Occident a inventé le racisme », c’est comme dire que les Grecs ont inventé la pédophilie. La nouveauté c’était peut-être de l’avoir justifié et banalisé.
Autre exemple, autre contexte, autre média. Un prétendu journalise télévisuel déclare que « Les scientifiques ont démontré que les races n’existaient pas ». Encore faux ! Mais cela procède d’une méthode de communication politique, propre aux totalitarismes et que Hanna Arendt, dans les pas d’Orwell, a bien étudiée dans Du mensonge à la violence : dire un mensonge et le répéter suffisamment pour qu’il pénètre les cerveaux au point de devenir une vérité admise. Pourtant, cela reste un mensonge. Les scientifiques n’ont pas nié les races : ils ont démontré que le racialisme (la croyance en une hiérarchie biologique) était une escroquerie. Si par exemple, on retrouve de l’ADN sur la scène d’un crime, son analyse ne permettra pas d’identifier racialement le suspect. Mais dire que « la race n’existe pas » est aussi stupide que de nier les couleurs – ou les privilèges qui y sont parfois attachés.
Le racialisme n’est donc qu’une escroquerie intellectuelle. Reste que les caractères physiques existent et que l’on peut toujours classer les individus par leur taille, la couleur de leurs cheveux ou de leur peau, leur type ethnique ou racial — et que les classer, c’est déjà racialiser. Ce qui pose un problème : que faire de ceux qui échappent aux cases ? Les roux ? Les métis ? Raillant un autre exemple, Coluche déclarait d’une célèbre pop star qu’il n’était ni noir ni blanc, mais gris.
J’ai donc écrit « racialisé ». Aurais-je dû dire « racisé » ? Ce sont des termes récents, le premier, inventé dans les années soixante-dix par des chercheurs en sciences sociales – je lis, sans pouvoir le vérifier, que la sociologue Colette Guillaumin l’aurait une première fois utilisé en 72. Le wokisme en a fait un totem et un fonds de commerce juteux. Après tout, rien ne rapporte autant que la culpabilité, surtout quand on la vend en kit clé en main (formations, audits, manuels de repentance…). Mais, comme le note Jean-François Braunstein, le wokisme est une religion, avec ses tabous, ses rituels (les « formations à la diversité ») et ses inquisiteurs, grands et petits. Sauf qu’elle se prétend laïque. Et on ne peut que constater un parallèle entre le genre et la race qui sont deux constructions sociales, renvoyant à une réalité identitaire, et qui s’appuient toutes deux sur des réalités physiques : le sexe, la couleur des yeux, des cheveux, de la peau. Reprise aussi par une certaine gauche qui en a fait un terme à charge, à ranger dans le carquois militant, avec toutes ces flèches trempées dans le poison du sophisme : racisme, colonialisme, sexisme, intersectionnalité, etc. Tous ces termes étant fabriqués par des sociologues, avec une relative rigueur, et pour un usage spécifique et pédagogique. Mais la sociologie est une science molle qui accouche de concepts élastiques — des mots-valises qui s’étirent à l’infini, comme « racisé » ou « intersectionnel », pratiques pour justifier n’importe quoi. Ils peuvent donc être repris et manipulés à d’autres fins. Et on pourrait – autre débat, autre chronique restant à écrire – regretter qu’un des naufrages de notre époque soit l’abandon de la philosophie au profit de la sociologue comme cadre de la réflexion politique. Affaire de paresse intellectuelle ? Reste qu’il y a un flou sémantique créé par tous ces néologismes, qui peuvent devenir des concepts piégés. Et à trop vouloir désigner, c’est-à-dire généraliser et vulgariser des réalités complexes, on en vient à s’y perdre et à perdre chacun à dessein.
Si le sens du terme de racisme ne fait pas débat (un mépris de l’autre pour des raisons liées à son altérité raciale), si je crois avoir clarifié celui de racialiste (une théorie contredite par la biologie), reste encore les termes de racialisé et de racisé.
Être racialisé, c’est être considéré du fait de sa race ; sans qu’il y ait nécessairement de racisme au sens qui vient d’être rappelé. La discrimination positive résulte ainsi d’une démarche non pas raciste, mais s’inscrivant dans une vision racialisée de la société : La discrimination positive, c’est du racialisme en costume de charité : on essentialise les races pour « aider » les unes… en supposant qu’elles en sont incapables sans coup de pouce. Une charité qui humilie, en somme. Ce que l’on peut comprendre pour un pays comme les États-Unis où l’histoire a creusé des fossés raciaux. J’y puise un exemple concret : Un Noir américain est racialisé dès qu’il met le pied aux États-Unis (son identité est réduite à la couleur de son épiderme). Il devient racisé quand on lui refuse un logement à cause d’elle. En France, la gauche médiatique racialise tout le monde – y compris les Blancs, qu’elle transforme en « oppresseurs » par défaut.
Si les nations ont l’histoire de leur géographie, elles ont les valeurs de leur histoire. Racialiser est donc une approche sociale ou politique qui essentialise la race. Et cette racialisation est contraire à nos valeurs françaises. Et ne confondons pasle racialisme qui est une erreur dénoncée par la science et la racialisation qui est une stratégie politique – bien plus dangereuse, car elle se pare de vertus.
Être racisé, c’est donc autre chose. C’est être susceptible d’être discriminé (négativement) du fait de sa race. Mais, à bien les écouter, ce que personne ne fait en politique, pour certains, être racisé, c’est être discriminé, pour les autres seulement être susceptible de l’être.
Ce qui pourrait alors laisser entendre qu’étant tous « susceptible de », nous serions tous « de fait » racisés. Et de fait, le débat actuel, notamment porté par la gauche médiatisée, nous racialise tous, bourreaux supposés comme victimes déclarées. Et prétendre « qu’une partie de la société est racisée » racialise, de fait, cette société. Rajouter à cela l’extension du concept hors du champ du racisme, à tous les néoracismes de type « anti », on en vient à cliver la société, à la fragmenter, l’émietter, l’éclater façon puzzle. Et toujours la communautariser. Une tendance socialement mortifère – l’enterrement de la politique et du vivre ensemble – qui est le fonds de commerce des réseaux sociaux, où chaque communauté trouve son influenceur.
Jouer du concept de race (comme du concept de genre), l’instrumentaliser à des fins politiques en le sortant du champ de la sociologie, ou avec les meilleures intentions du monde (discrimination positive), conduit à racialiser notre vision de la société et le débat politique. Ce qui est un reniement de l’universalisme français — celui qui, de 1789 à 1905, a tenté de dissoudre les identités dans la citoyenneté. Un héritage encombrant, visiblement. Cet universalisme qui doit tant au christianisme, dont le liquide amniotique qui l’a nourri dans sa période prénatale était impérial et romain. Donc contraire à tout le patrimoine intellectuel français et à toutes nos valeurs. Et cet « abandon » à la sociologie est une première faute politique majeure sur laquelle on doit insister. La sociologie est devenue la théologie des temps modernes : elle produit des dogmes (l’intersectionnalité), des hérétiques (les individus insuffisamment repentants) et des excommunications (le « canceling »). Le pire ? Elle se prend pour une science.
Et on ne peut racialiser la société et les rapports humains, sans les raciser, et donner alors des justifications rationnelles au racisme. Comment les uns pourraient-ils être racisés si n’existaient pas des racistes pour le faire. Il n’y a pas de victimes sans bourreaux, d’esclaves sans maîtres, d’inférieurs sans supérieurs. Et c’est de ce point de vue qu’on peut considérer que toute politique s’engageant dans cette voie fait fausse route en attisant les haines – seconde faute.
Et puis, en manipulant le concept de racisme, surtout avec des mains sales, on fait perdre au racisme sa clarté, sa force (de destruction). On finirait par en faire une chose comme une autre, un fait avec lequel il faudrait faire. Comment peut-on parler d’antisémitisme d’atmosphère quand on garde à l’esprit et au ventre le souvenir de la Shoah ? Et c’est encore une faute.
Compte tenu de son histoire, notamment coloniale, et de ses valeurs universalistes, la France va accélérer son évolution, sans qu’il y ait de grand remplacement ethnique. Qui peut prétendre que la France de Montaigne soit la même que celle de Louis XIV ou que celle d’un Français, né en Algérie, nommé Camus. Mais la France reste la France, et tous les Français d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, gardent en partage cette histoire et ces racines : des racines celtes, la colonisation franque, l’intégration dans un empire romain très marqué par la culture grecque, le christianisme, la Réforme, la Révolution, l’Empire, etc. Autant de ruptures surpassées.
Et je vous ferai un aveu, moi qui suis amoureux de la beauté. Je trouve que ces jeunes gens, ni blancs ni noirs que notre histoire récente produit, sont souvent extrêmement beaux. La race est un leurre et j’espère que la France, malgré ses crises, et gardant ses valeurs, restera un laboratoire de l’universel, et surtout une singularité précieuse et laïque.
Regardons les choses en face : la racialisation est-elle le remède au racisme… ou son meilleur allié ?
