Archives de catégorie : Lectures

Commentaires de lectures

Abbatage des éléphants d’Afrique.

La concomitance de deux informations, l’une sur l’abattage des éléphants en Afrique et l’autre sur la parution du livre du paléontologue Pascal Picq[1] me conduit à m’exprimer à nouveau sur ce que d’aucuns appellent la crise, et qui n’est ni une crise économique, ni une crise nationale ou occidentale, mais une crise humanitaire au sens premier du terme[2]. L’humanité est en crise existentielle, et si sa nature est ici soumise à la question, c’est surtout la question de son devenir ou de sa fin qui est aujourd’hui posée. J’apprends que la population d’éléphants sur le continent africain est passée en quelques décennies de 1,2 M d’individus à 500 000 environ et l’on continue à tuer une centaine d’animaux tous les jours. On peut donc imaginer que dans quelques années, il n’y aura plus d’éléphants africains, si ce n’est dans quelques parcs d’attraction. Car aux braconniers traditionnels se joignent, pour participer à cette tuerie à grande échelle, les bandits qui prospèrent en Afrique, financés par tous les trafics qu’ils y développent et les dictatures traditionnellement sponsors des mouvements islamistes : l’Arabie Saoudite, le Qatar, … En d’autres termes, chaque fois que nous passons à la pompe, ou que nous rachetons nos otages, nous finançons à notre corps défendant le meurtre à grande échelle ; et ce sont des hommes où des éléphants qui sont sacrifiés.  Mais si la population humaine continue malgré tout à croitre, il n’en est pas de même des espèces animales ou végétales, et l’on peut avec quelque raison considérer que la vie d’un éléphant a aujourd’hui plus de prix que la vie d’un homme. La biodiversité de la planète est de plus en plus compromise et l’humanité va en payer le prix. C’est le thème du livre de Pascal Picq …

Il nous reste dons à espérer que l’humanité soit détruite avant qu’elle n’ait détruit toute autre forme de vie sut terre. Car la terre est malade de l’homme ; Zarathoustra, ou plutôt Nietzsche le dit en ces termes « La terre, dit-il, a une peau ; et cette peau a des maladies. L’une de ces maladies, par exemple, s’appelle « homme » ».

Nous allons donc tous dans le mur et nous devrions questionner notre soi-disant modernité, car cette évolution qui s’accélère chaque jour un peu plus est létale.

Que faire alors ? Changer de système, renoncer au marché, renoncer au capitalisme ?

Chacun a bien compris qu’il nous fallait radicalement et de manière urgente changer, non seulement de système de développement, mais aussi de paradigme, et chacun s’effraie des conséquences que ces changement auront inévitablement sur son mode de vie. Car il faudra bien changer nos habitudes et plonger dans l’inconnu, comme dans une eau froide mais vivifiante. Et chacun voit bien aussi que l’écologie politique telle qu’elle nous est vendue, n’est pas la réponse adaptée. Car les partis écologistes sont des produits du système, qui souhaitent l’adapter pour qu’il puisse tenir debout, encore un peu, et qu’eux, comme partis notabilisés, y trouver leur place. Mais le sort des éléphants n’intéresse pas les écologistes qui préfèrent se focaliser sur les couloirs de bus, ou le transfert du flux marchand de la route au rail.

Faut-il renoncer à l’économie de marché, au capitalisme économique, à la technologie ? Je prétends que non. Mais sans doute faut-il réformer radicalement tout cela.

L’économie de marché, c’est l’idée simple que les produits ont, non seulement une valeur d’usage, mais aussi une valeur d’échange ; la première indexée sur l’intérêt de posséder, la seconde sur le désir de posséder. Si l’on accepte la propriété privée, on ne peut renoncer au marché ; et il me semble que l’abolition de la propriété est une idée d’essence totalitaire, car nier la propriété c’est nier l’individu, et les démonstrations de Stirner[3] sont sans égales par ailleurs.

Faut-il renoncer au capitalisme et à la technologie ? Le capitalisme, c’est-à-dire, l’irruption d’un exploitant entre le producteur et le consommateur, me parait être le meilleur garant des gains de productivité. Et nous avons besoin de produire des biens de confort. Et l’essor technologique est intimement lié au capitalisme. Évidemment, la recherche scientifique est à la base de l’invention ; mais c’est l’industrie des hommes qui produit des biens commercialisables et qui est le vrai moteur du progrès. Évidemment, Pasteur qui invente la vaccination ou Fleming découvrant la Pénicilline sont des scientifiques, mais encore faut-il une industrie pharmaceutique pour produire du médicament et un système de soins pour les administrer.

Alors, tout serait au mieux dans le meilleur des mondes ? Il conviendrait donc de ne rien changer  et de s’en remettre aux économistes et aux fonctionnaires qui nous gouvernent ?  Je pense évidemment tout le contraire. Par exemple, si le capitalisme est seul garant des colossaux gains de production qui nous permettent aujourd’hui de nourrir quelques milliards d’habitants, le capitalisme financier ne crée aucune richesse et asphyxie l’économie. Evidemment, il faut faire croitre nos richesses, notre confort, mais indexer la croissance du PIB sur la croissance de la population est une erreur dramatique. Toute croissante qui augmente la pollution, ou qui se construit sur la croissance démographique est un piège, une bombe à retardement. Il faut miser sur l’industrie, sans oublier évidemment les services, mais il faut parallèlement diminuer la pollution, le gaspillage de nos ressources, augmenter le PIB par habitant et diminuer la population. Et prendre en compte d’autres intérêts : ceux de la terre, de la nature, de la flore, de la faune. Et préserver les inégalités quand elles sont équitables pour s’y attaquer quand elles sont injustes ou exorbitantes. Nietzsche pointait déjà le risque que faisaient peser sur la cohésion sociale c’est-à-dire sur la démocratie, la pauvreté et la richesse. Plus précisément, ayant beaucoup compris avant les autres, il pointait[4] les trois obstacles à la liberté : « les trois grands ennemis de l’indépendance, à ce triple point de vue, sont le pauvre diable, le riche et les partis ».



[1]. Pascal Picq « De Darwin à Lévi-Strauss ».

[2]. J’ai rouvert mon dictionnaire pour comprendre tous les sens du terme humanitaire. Si le concept renvoie au bien de l’humanité, il me semble ici convenir.

[3]. L’Unique et sa propriété.

[4]. Dans « Choses humaines, trop humaines ».

Petits poucets et l’économie contributive.

Je ferme un petit livre de Michel Serres que je viens d’avaler comme on croque une confiserie ; avec délice, et un plaisir sans doute un peu puéril. Cet opuscule, publié en 2012 aux Editions Le Pommier, reprend, complète et prolonge le discours éponyme « Petite Poucette », prononcé par l’auteur le 1er mars de l’année précédente à l’Académie Française, sur le thème « Les nouveaux défis de l’éducation ». Et bien que découvert avec un peu de retard grâce à un amical signal, – mais s’il vaut toujours mieux « tard que jamais », c’est particulièrement vrai pour le plaisir – j’ai souhaité faire partager le plaisir pris à la lecture de ce petit texte sur les mutations profondes que connaissent nos sociétés ; mutations suffisamment profondes pour être qualifiées par l’auteur d’hominescentes[1]« Ce n’est pas une crise, c’est un changement de monde … » –, et qui ringardisent à la fois les hommes et les femmes de ma génération, mais aussi le système que nous avons construit, et dont chacun voit bien qu’il est à bout de souffle : « Je vois nos institutions luire d’un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprennent qu’elles sont mortes depuis longtemps déjà ». Mais expliquons déjà ce titre original et poétique.

Lui donnant ainsi la parole, Michel Serres évoque une génération qui est celle de ses petits-enfants ; génération addicte aux écrans, et qui vit, pouces sautillant sur les écrans tactiles de leur smartphones, rédigeant frénétiquement des SMS qui saturent la télésphère communicante. « Petits poucets » et « petites poucettes » représentent donc ces jeunes d’aujourd’hui à qui il dispense son savoir et qui ont remplacé les « petits transis » d’hier – dont j’ai dû faire partie sur les bancs de la communale, qui plus tard devint pour moi régionale ou nationale. Et il analyse précisément la transmission du savoir et la relation des petits poucets à ces savoirs accumulés sur la toile et dispensés dans les lieux d’enseignements qu’ils fréquentent : écoles, lycées et universités.

Et c’est déjà par sa forme que ce petit opuscule visiblement très populaire – il s’est bien vendu –, mi fable mi libelle, m’a séduit. Le philosophe nous donne à entendre ses constats dans une langue claire, simple, précise, concise. Il fait d’ailleurs partie de ces philosophes pédagogues dont Michel Onfray est sans doute l’archétype. Mais j’aurais pu aussi évoquer la démarche nietzschéenne, dans une langue différente, pour ce souci de l’usage d’une langue pure et clair, noble et facile d’accès. Sans être rare, ce n’est pas si général ; et combien de faux philosophes – et je pense à des contemporains enseignants au Collège de France dont je tairai le nom – écrivent pour eux et pour leur caste, pour un tout petit nombre d’initiés, tous pareillement agrégés de philo ; et à qui ils dispensent un savoir obscur et creux dans un langage abscons. Je crois que Nietzsche parlait de l’écriture de ceux-là et plus justement de celle de Hegel comme d’une « misérable grisaille »[2]. Mais fermons cette parenthèse en m’excusant de cette digression, mais s’agissant de philosophie, ce point me parait suffisamment essentiel pour que je m’y attache chaque fois que j’en ai l’occasion. Sur le fond…

Serres nous assène quelques évidences qu’il est salutaire de rappeler et vital de prendre à leur juste mesure. L’essentiel de son propos tient donc à cette mise en évidence d’une rupture historique à dimension physique, intellectuelle, épistémique, à nulle autre pareille, et qui se produit depuis les années soixante-dix. Si le monde change – banal truisme – cette évolution, non seulement s’accélère – nous le savons tous –, mais cette accélération s’accélère et change la nature même de l’homme contemporain ; et paradoxalement, dans ce monde qui mute sous nos yeux myopes, je ne sais si petit poucet est le plus en difficulté à retrouver son chemin. Tout a changé, et tout ce qui constituait le monde que j’ai connu est mort. Et Serres nous annonce ainsi la fin du livre, la fin de l’apprentissage des savoirs, fin des professeurs et, glissant de l’enseignement à la politique, la fin des experts, fin des hiérarchies, fin des décideurs, et le probable avènement d’une démocratie revivifiée, généralisée. Et j’applaudis à cette belle analyse, belle comme une utopie ; même si cela est effectivement totalement discutable ; car non seulement l’histoire n’est pas écrite, mais nous devrions avoir appris à nous méfier des ruses de l’histoire qui constituent aussi les ironies de l’histoire. Néanmoins, je retiens ces deux perspectives qui me semblent aussi peu probables à court terme que riches d’espoirs : la possibilité d’une démocratie généralisée qui ne serait pas représentative, et l’émergence d’une société qui ne serait pas structurée par le travail. J’y vois, comme un écho aux thèses de Raoul Vaneigem, en remarquant d’ailleurs que Serres utilise plusieurs fois le concept de « société du spectacle », faisant ainsi un écho à un autre situationniste, Guy Debord.

Comment s’étonner que Michel Serres, philosophe, chercheur et enseignant, soit autant attaché à la chose éducative ? Il en est un acteur éminent, et il peut se prévaloir, à 80 ans passés et toujours en activité pédagogique dans une prestigieuse université américaine, d’une très longue expérience de l’enseignement. Il a ainsi observé depuis son estrade professorale, et de longue date – quelques décennies – l’évolution comportementale de ses étudiants. Et il porte un regard aimant sur ces jeunes qui tiennent dans leurs mains aux pouces si agiles, le proche avenir de l’humanité. Mais faut-il le suivre quand il semble prédire la fin de l’enseignement des savoirs, au prétexte que tout se trouve déjà à disposition sur la toile, et que l’ordinateur – données, processus et moteurs – ne serait qu’une excroissance cervicale ? Adieu nos maîtres d’école, bonjour Wikipédia. J’imagine que s’il avait pu faire plus long, il se serait montré moins catégorique, ou moins radical dans cette prédiction augurale d’un monde radicalement nouveau. Et je voudrais pour ma part, sur le registre de l’autorité, faire deux remarques sur l’avenir des maîtres.

En premier lieu, il convient de distinguer enseignement et éducation. Evidemment, aucun professeur, aucune bibliothèque, aucune école ne pourra mettre à disposition des jeunes esprits – mais aussi des plus âgés – une telle quantité de savoirs, et les proposer de manière aussi polymorphes, interactives, distrayantes, et adaptés à de jeunes cerveaux, formatés par ailleurs par l’outil informatique et son architecture cognitive ; c’est-à-dire de manière ludique (adieu les « petits transis ») . Et, de ce point de vue, le web sémantique va encore plus creuser la faille entre le livre et l’écran. Reste alors à l’école, pour peu qu’elle veuille réinvestir ce champ, ce terrain vague aux allures de friche désaffectée, l’éducation. Une saine tradition voulait que l’éducation soit à charge de la famille, et les familles, au moins les plus aisées, assumaient cette mission quitte à la confier à des professionnels. C’est bien le rôle que jouaient certaines sectes philosophiques de l’antiquité. Les riches athéniens ou romains acceptaient que leur progéniture soit disciple d’un maitre en philosophie qui leur inculquait une sagesse, un art de vivre. Les sophistes y excellaient, qu’ils se fassent payer pour cela ou qu’ils dispensent leur enseignement gratuitement comme Socrate[3] le fit. Aristote, qui fonde le lycée comme Platon, disciple de Socrate, l’Académie, fût le précepteur d’Alexandre. Les stoïciens ont dû être aussi d’excellents pédagogues : Sénèque fut par exemple le précepteur de Néron[4]. Mais je prendrai un autre exemple, plus contemporain. Rousseau, qui traite de l’éducation dans un essai où il se prend comme gouverneur[5] d’Emile, se place résolument sur ce terrain, et conseille de limiter l’enseignement à l’utile, et de ne pas bourrer trop tôt de jeunes esprits par des savoirs stériles et encombrants. Par exemple, dans le Livre II, il conseille de laisser les enfants jouer, plutôt que de les faire lire : « La lecture est le fléau de l’enfance, et presque la seule occupation qu’on sait lui donner » – cette idée de la tête bien faite, plutôt que bien pleine, étant toujours d’actualité.

Mais nous savons qu’aujourd’hui, face aux médias, les familles ont abandonné l’éducation des jeunes[6] ; et que, fort heureusement pour ce qui concerne l’occident, les religions n’ont plus cette autorité. L’Ecole laïque ne doit-elle pas réinvestir ce terrain de l’éducation, à l’heure où les valeurs républicaines se dissolvent dans l’économie de marché, et où la cohésion nationale n’est plus qu’un concept creux, face à la mondialisation des échanges marchands ?

Et par ailleurs, et ce sera ma seconde remarque sur cette dévaluation du concept de maitrise, je pense qu’un savoir compilé, quelle que soit la qualité des outils d’accès à cette encyclopédie et des informations qui s’y trouvent exposées, ne suffit pas à sa diffusion ; car c’est une chose d’avoir à sa disposition, et c’en est une autre d’acquérir, et d’en retenir quelque chose d’utile. Il me semble que le savoir n’a d’intérêt que s’il est utilisable, donc assimilé ; que la fin de l’enseignement n’est pas de savoir mais de comprendre, et que celle de l’éducation n’est pas de savoir mais de connaitre ; car on ne peur respecter que ce que l’on connait. Et pour cela, l’enseignant est indispensable, comme passeur, car sans une mise en perspective, qui est aussi parfois une mise en abime tant les références se répondent et s’emboitent, le savoir est une donnée brute et indigeste, que l’intelligence ne peut absorber, ni s’en nourrir. Et l’enseignement est un processus relationnel à dimension dialectique entre un maître et un élève. Il y a donc encore beaucoup d’avenir à l’Éducation Nationale : revenir sur le terrain de l’éducation, physique, intellectuelle et morale – et les catégories classiques de la philosophie antique me semblent toujours pertinentes : physique, logique et morale, ce que l’on appelait « apprendre à penser » ; et mettre en perspective les savoirs disponibles.

Concluons sur le même registre, mais sur le thème de la politique. Petit poucet va donc devoir inventer une nouvelle démocratie, plus directe, plus globale, plus fluide, et ne reconnait déjà plus l’autorité de l’oligarchie faillie qui prétend décider de son avenir à sa place. Et M. Serres est sur ce point un oracle crédible. Est-ce pour autant la fin de la politique ? Je ne le pense pas, et d’ailleurs il ne le dit pas. Mais, il nous dit par contre que dans un monde devenu trop complexe, il faut savoir, pour décomplexer, changer de paradigme, donc de système d’analyse et de production de nouvelles réalités. C’est peut-être la fin annoncée d’une forme de technostructure – pour reprendre cette formule d’Edgar Morin. Là encore, même si petits poucets et petites poucettes disposent déjà, grâce à la toile et aux réseaux sociaux, des informations et de l’expertise pour juger de tout, ainsi qu’une légitimité à opposer leur point de vue à celui de pseudos experts qui ne sont que des experts en enfumage, il reste à mettre en perspective ces décisions qu’il faut bien prendre, et à réfléchir aux conséquences qu’elles peuvent avoir, quitte à prendre quelques leçons dans l’histoire passée. Mettre en perspective ! Et cette perspective est morale. Et cela justifie peut-être que nous reconnaissions aussi, en la matière, quelques  maîtres, dont Michel Serres est peut-être. Ces nouvelles libertés que revendiquent de nouveaux individus, singuliers, devront sans doute refuser la violence, et notamment celles des pouvoirs dits démocratiques ; mais reconnaitre néanmoins l’autorité, non pas là où elle est décrétée – d’en haut –, mais où elle est reconnue – du bas. Si nous abordons l’économie de la contribution, il faudra, quoiqu’il en coûte à la caste politique, substituer au top-down, le bottom-up.



[1]. « Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années 1970. Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace ».

[2]. Dans ses fragments.

[3]. Ce point semble acquis même s’il est controversé.

[4]. Voir par exemple la « lettre » écrite par Sénèque (La tranquillité de l’âme) dédiée  au jeune Sérénus, dont il fût le maître et qu’il prépara à la carrière publique.

[5]. Distinguant d’ailleurs précepteur et gouverneur – enseignant et éducateur.

[6]. Et la famille n’est-elle pas, elle-aussi, condamnée, comme ringarde.

Et si le temps n’existait pas ?

Je ferme un petit livre d’un chercheur italien nommé Carlo Rovelli et titré de manière énigmatique « Et si le temps n’existait pas ? ». Ce livre, petit par la taille mais par ailleurs passionnant, avalé en quelques heures et avec gourmandise, présente sommairement et de manière très vulgarisée la théorie des boucles dont ce théoricien de la physique (avec le concours de son ami Lee Smolin) est l’inventeur. Et je ne résiste pas au désir d’écrire ces quelques lignes pour pousser ma réflexion sur cette question si complexe de la nature de l’espace, quitte à prendre l’énorme risque, en commentant ce texte, de faire quelques erreurs ; mais sur des sujets aussi pointus, chacun étant naturellement candide est pardonnable de ne pas tout comprendre et de vouloir donc rester à la surface des choses.

On sait, depuis que la théorie de la relativité générale est assimilée, que l’espace-temps est un champ, assez comparable au champ électromagnétique découvert par Faraday et mis en équations par Maxwell. Et ce champ gravitationnel, conceptualisé et mis en équations par Albert Einstein, ne doit donc pas être nécessairement imaginé dans un espace d’observation, comme un objet conceptuel contenu dans un contenant aux limites finies ou infinies, mais comme l’espace lui-même ; c’est du moins l’option défendue dans cet ouvrage. Et sur ce champ se superpose le champ électromagnétique. La substance du monde – et tous ces termes vulgaires et équivoques devant être expliqués par ailleurs – peut donc être imaginée, en simplifiant évidemment le propos pour le ramener au niveau de mon entendement, constituée de ces deux champs de forces – forces électromagnétiques et forces gravitationnelles, qui sont deux des quatre forces fondamentales décrites par la physique contemporaine – et de matière. Et ces champs sont modifiés, l’un par la présence de charges électriques auxquelles le champ électromagnétique s’adapte en ouvrant des lignes de force (de Faraday) entre les charges, l’autre par la présence de masses qui courbent le champ gravitationnel, autrement dit l’espace-temps.

Mais on sait aussi, comme Rovelli nous le rappelle, et parce que la mécanique quantique nous l’apprend, que la matière est granulaire, donc discontinue, ce que toute la philosophie grecque avait pressenti en inventant le concept d’insécables (d’atomos), et qu’à l’échelle de l’infiniment petit, l’exactitude devient probabiliste.

La théorie des boucles, qui tente de concilier ces deux grandes révolutions épistémiques du XXe siècle, ces deux théories également vérifiées par l’expérience, mais à des échelles différentes, et qui semblent incompatibles ou du moins fausses à des échelles qui ne leur conviennent pas (la cosmologie, ou la structure élémentaire de la matière), nous propose l’idée d’un espace qui peut être imagé sous la forme d’une maille dont les nœuds sont des quanta d’espace-temps et les fils des liens, le long desquels les lignes de forces gravitationnelles s’orientent.

On peut donc en induire plusieurs conjectures très perturbantes du point de vue du simple bon sens. Mais le bon sens n’est-il pas la simple traduction d’une représentation mentale qui doit tout, d’une part à notre sensibilité, d’autre part à ce que Hume appelait la coutume.

Tout d’abord, l’espace maillé, ou bouclé, s’appréhende comme un objet conceptuel, une trame sur laquelle s’inscrivent ou s’impriment  les phénomènes. Il est tissé de fils  noués, ou de nœuds reliés entre eux pour former un réseau nodal. Cet espace-temps n’est donc pas un contenant, une boite, éventuellement vide mais un contenu qui n’est pas contenu et qui constitue un continuum spatiotemporel discontinu. Car c’est un autre sujet d’étonnement : il existerait des quanta d’espace-temps et l’on passerait de l’un à l’autre par « sauts », quantiques,  de manière discontinue, deux positions d’espace-temps étant toujours séparées d’un nombre fini de quanta, et la plus petite distance entre deux positions serait d’un quanta et cette « distance » minimale ne pourrait être réduite, cet espace occupé spatiotemporelement ; ces « trous » entre deux grains d’espace ne correspondant pas à des espaces vides car ils sont vides d’espace. Puis-je proposer à mon lecteur l’image d’un tas de sable, dont les grains seraient tous identiques, et chaque grain serré contre ses proches voisins ? Enfin, cette maille est souple, déformable, et la distance relative entre deux points – mesurée comme longueur du vecteur dont ces points forment les extrémités – varie donc suivant l’état du champ perturbé par les objets qu’il contient et qui le courbent, y créant des accidents, des zones plus ou moins singulières.

Mais d’autres questions me viennent à l’amble de cette tentative de décrire ici ce que je ne comprends pas totalement, ce que les articles qui vulgarisent des théories extrêmement complexes me donnent à penser, que je conçois de manière très imparfaite, malgré le secours de la métaphore, et retranscris en boitant un peu.

Peut-il y avoir des trous dans cet espace-temps granuleux, des accros dans cette trame par où des objets physiques, un arbre, un homme, un astre, une galaxie, pourraient disparaitre ? Et si l’objet y tombe, par quelle force attirée ? Et pour tomber où ? Hors de l’espace-temps ? Je m’interroge aussi, essayant de sauver la vision newtonienne de l’univers, celle d’un monde qui a sa propre géométrie et où les objets se meuvent, sur la possibilité que cet espace-temps qui est la trame de notre univers, sur laquelle s’accroche la matière sensible un peu comme une tache sur un drap, soit contenu dans un espace, un volume qui pourrait contenir d’autres espace-temps, parallèles, voire même sécants. Mais de quelle nature serait-il, ce multivers que je ne conceptualise pas, et qui serait alors comme un fil à linge où pendraient une infinité de draps claquant au vent métaphysique d’un souffle divin. Mais c’est peut-être trop de tropes pour des concepts qui ne peuvent être décrits que par le langage des équations? Et si notre espace-temps se déforme, c’est évidemment parce qu’il interagit avec des objets qu’il contient.

Terminons sur l’essentiel. Carlo Rovelli, constatant que la variable Temps n’est pas nécessaire à l’écriture des lois fondamentales de l’univers, s’interroge sur l’existence du temps et semble admettre qu’il pourrait être réduit à une perception. Mais cette proposition n’étant pas développée, elle ne saurait me convaincre. Que veut-il dire ? Que le temps ne serait, comme la vitesse ou l’accélération, qu’une dimension du mouvement ? Notre univers serait alors « réduit » à un espace à 3 dimensions concevable, non comme un volume euclidien fini ou infini (ou peut-être fini mais sans limites, sans bords – comme par exemple la surface d’une sphère), mais comme un champ quantique déformable, auquel se superpose un second champ électromagnétique, et des particules insécables en mouvements qui interagissent entre elles et avec les champs. La vérité est sans doute proche de cette proposition conceptuelle. Reste que notre vision de l’univers ne peut pas être réduite à une vision purement mécaniste, même si la mécanique quantique qui doit beaucoup à Heisenberg introduit une dimension d’incertitude.

Et ce que je retiens d’essentiel dans ces théories en germe (celle des boucles), ou très établies (ce que j’appellerais la théorie des champs électromagnétiques), c’est ce concept si difficile à appréhender de champ. L’univers semble réductible à des singularités corpusculaires ou énergétiques interagissant avec des champs  quantiques qui sont des espaces de virtualités structurés (champ gravitationnel et champ électromagnétique). L’univers, considéré comme le Tout, est donc un ensemble de champs impermanents qui se déforment continuellement sous les effets des singularités auxquelles ils réagissent. Et je ne peux, sur le registre de l’analogie, m’empêcher de mettre en correspondance conceptuelle cette vision du monde avec celle que Schopenhauer nous suggère en considérant que le monde vrai est « monde comme volonté », et notre réalité sensible et phénoménale « monde comme représentation ». Le philosophe allemand invente au début du XIXe, en écho visionnaire à une parole scientifique limbique, une vision du monde, proprement révolutionnaire, perturbante, et pourtant mon expérience personnelle m’en démontre toute la pertinence et la profondeur. Le « monde comme volonté », tel qu’il nous invite à le considérer, est un champ au sens physique du terme ; mais la volonté doit être ici appréhendée, non pas comme volonté psychologique, volition, mais comme volonté d’être du monde en soi, force et dynamique irrépressible qui met tout l’univers en tension, et permet à notre monde de prendre toutes ces formes phénoménales que nous lui connaissons. Schopenhauer définit cette volonté cosmologique comme force vitale, éternelle, irrésistible, libre mais soumise à ses propres lois qui sont celles de l’univers ; un devenir en marche, un effort sans fin vers un devenir qui ne constitue pas une fin. Et cette force aveugle, ce vouloir vivre qui n’a d’autre but que d’être, existe indépendamment des phénomènes, comme les champs de force que la physique décrit et qui existent sans dépendance ontologique aux corpuscules élémentaires et aux corps physiques constitués. Et cette volonté, cet « Un » qui constitue le monde en soi, est multiple dans ses formes phénoménales. Et je me demande si notre monde immatériel de la pensée n’est pas constitué, ou du moins appréhendable ainsi, comme un champ spirituel qui imposerait sa loi à des pensées qui moduleraient sa forme. Cette dernière image n’étant pas sans sympathie avec une certaine intuition platonicienne.