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Jamais loin

Il y a des rencontres qui comptent, qui structurent une vie spirituelle et forment le substrat de nos pensées, et vivre c’est faire l’expérience de ces rencontres. Le reste n’est que survie, si je peux le dire avec les mots de Raoul Waneigem.

Pour moi, par exemple, quelques villes ont compté et je m’y suis trouvé bien, tout de suite, en relation ; comme si mon histoire pouvait y renouer un lien très ancien : vague réminiscence ou remembrance plus mystérieuse…

Si l’on admet que le cerveau pense, évidemment, pourquoi ne pas admettre que la matière, toute la matière, qu’elle soit biologique ou non, celle des corps et celle des pierres, puisse pareillement se souvenir ? Dire que j’ai aimé ces villes de toute mon âme – La Rochelle, Tours, Strasbourg – est une image, facile et laide, évidemment fausse : je les ai aimées avec mon corps, ce corps que je déploie tous les matins, qui me pèse un peu, mais me tient encore.

Pourquoi parler des villes ? Pour éviter d’évoquer ces gens qui ont compté bien plus encore, et dont je garde précieusement le souvenir du visage et de la voix quelque part dans l’organisation atomique de ce qui me constitue.

Tout ce que je pourrais en dire serait faux. L’attachement est un sentiment indicible dans un mode saturé de mots, réduit par des interdits moraux à des jeux de formes vidées de toute humanité, à des catégories. Je hais ce monde réifié où tout ce qui compte doit l’être, compté, pris en compte par un banquier ou un fonctionnaire ; et jugé par un prêtre. Et la philosophie, pas plus que les sciences, ne permet, malgré ses inventions conceptuelles, ses taxinomies savantes, de rendre compte de la nature des choses, pour peu qu’elles procèdent des sentiments.

L’amour de la sagesse

Disons-le sans détour, je n’ai que faire du bonheur et ne crois pas à la sagesse.

Prétendant maladroit à l’exercice de la vie philosophique – ce que je nomme « vivre sur une ligne de crête » –, ce n’est pas la sagesse qui m’importe, mais la vérité ; et sur ce point je pourrais adapter la définition de Comte-Sponville qui définit ainsi sa discipline : « C’est une pratique théorique (mais non scientifique), qui a le tout pour objet, la raison pour moyen, et la sagesse pour but »[1] ; l’adapter pour peu que je puisse changer sagesse par vérité. Car je pense que prétendre à la sagesse est « trop », comme on dit maintenant, et je préfère ici la vanité (de la prétention à la vérité), à une forme de défaut d’humilité. Car je ne suis pas assez naïf pour croire à la vérité, ou je prends trop la mesure de l’Apeiron[2] cosmologique ; et, à défaut de l’approcher significativement, j’essaie au moins de débusquer les illusions, critiquer les fausses évidences, dénoncer les fictions instrumentales, ce que Stirner, comme Guyau ou Leopardi, mais aussi comme Proudhon appelait des fantômes, ou des fantômes spirituels. La philosophie n’est pas un apprentissage de la sagesse, et si elle a quelques vertus thérapeutiques, si elle peut nous permettre de moins souffrir, ce n’est que d’une manière adventice, accessoire, car je ne pense pas, comme le déclarait Cicéron, qu’elle nous apprenne à mourir[3]. Tout au plus la philosophie peut-elle participer d’une saine éducation, et pourrait peut-être constituer précisément l’essence de l’éducation ; l’éducation n’étant comme l’écrit B. Edelman « qu’un élevage pour la mort »[4]. Pensée tragique ? Non, mélancolique…

Et s’agissant du bonheur, je garde à l’esprit cette citation d’Einstein qui disait que le « bonheur est un idéal de pourceau ». Est-ce moi qui y vois une référence claire au pourceau d’Épicure ? Qu‘importe ! Ce n’est pas le bonheur que je cherche, même si je fuis le malheur, c’est-à-dire la douleur physique et le stress psychologique, la peur, le ressentiment, etc. C’est bien la jubilation que je recherche, que je cultive sur la terre aride de mon jardin secret, sans dédaigner la jouissance quand elle s’offre comme possible accessible, cadeau de la providence, dans le partage ou la solitude : « Jouir et faire jouir »[5]. Jubiler, c’est au fond se sentir libre, c’est-à-dire expérimenter en acte une liberté qui, comme Spinoza la définit dans « l’éthique », est notre capacité à aller au bout de ce que l’on peut, car la liberté, c’est la puissance qui n’est pas coupée de ce qu’elle peut[6].

Il n’y a pas de volonté sans désir, et toute volonté est volonté de jouir, ou d’esquiver la douleur. L’altruisme est aussi un égoïsme.

[1]. « C’est chose tendre que la vie. »

[2]. C’est Anaximandre qui utilise cette notion pour définir une forme de substrat informe duquel naissent les êtres. L’apeiron signifie donc à la fois l’ignorance et l’infini.

[3]. Montaigne « Cicéron dit que « Philosopher ce n’est autre chose que s’apprêter à la mort » ».

[4]. B. Edelman : Nietzsche un continent perdu.

[5]. Chamfort : « Jouir et fait jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne ».

[6]. Spinoza : « Seule doit être dite libre une cause qui existe par la seule nécessité de sa nature et est déterminée par soi seule à agir ».

Du devoir et de l’obligation

Je voulais poursuive sur le thème du « devoir » et de « l’obligation morale » et profiter de cette occasion, en chroniquant son « Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction », pour rendre hommage à Jean-Marie Guyau, philosophe majeur disparu trop jeune, le 31 mars 1888, emporté par une phtisie à 33 ans. Nietzsche, que je cite beaucoup sur ce blog, sans doute pour le relire avec trop de constance, partage avec lui une forme de philosophie de la volonté, de vitalisme – formule que j’utilise ici avec prudence, et sans référence à ce que l’on appelle en philosophie ou en science : « vitalisme » ; et, à défaut d’avoir une dette – qui ne serait que très relative – envers le Français, il le cite plusieurs fois dans « Ecce Homo ».

Intellectuellement et sensiblement très proches[1], ils ne se sont pourtant pas rencontrés, alors que cela aurait pu, car les deux hommes, comme Fouillée le rapporte, ont tous deux séjourné à la même époque à Nice et à Menton[2]. Mais Guyau ne connaissait ni les thèses ni le travail de Nietzsche ; Nietzsche, par contre, possédait dans sa bibliothèque l’« Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction » qu’il avait, comme à son habitude, beaucoup commenté.

J’ai donc repris « l’Esquisse d’une morale… », et si je fais le choix ici, d’un court extrait de Guyau qui plaide, non pas pour une morale singulière, mais pour une posture mécréante, choisissant cet emprunt quitte à sortir de mon sujet, c’est que l’on pourrait croire qu’il y rend hommage à son confrère allemand ; et d’autre part que je souscrits évidemment à son propos.

« Bienheureux donc aujourd’hui ceux à qui un Christ pourrait dire : « Hommes de peu de foi !… », si cela signifiait : Hommes sincères qui ne voulez pas leurrer votre raison et ravaler votre dignité d’êtres intelligents, hommes d’un esprit vraiment scientifique et philosophique qui vous défiez des apparences, qui vous défiez de vos yeux et de vos esprits, qui sans cesse recommencez à scruter vos sensations et à éprouver vos raisonnements ; hommes qui seuls pourrez posséder quelque part de la vérité éternelle, précisément parce que vous ne croirez jamais la tenir tout entière ; hommes qui avez assez de la véritable foi pour chercher toujours, au lieu de vous reposer en vous écriant : j’ai trouvé ; hommes courageux qui marchez là où les autres s’arrêtent et s’endorment : vous avez pour vous l’avenir, c’est vous qui façonnerez l’humanité des âges futurs ».

C’est dans ce même ouvrage qu’il nous livre cet aphorisme qui m’a beaucoup marqué : « Le doute c’est la dignité de la pensée ».

Mais, si je voulais retranscrire un long extrait de Guyau, c’est aussi que la proximité des deux œuvres est formelle et qu’on pourra ainsi le constater. Je retrouve chez ces deux philosophes, comme chez tous ceux que j’aime, un vrai goût pour la langue – d’ailleurs, l’un et l’autre étaient aussi poètes, et l’œuvre poétique de Guyau n’est pas négligeable –, et j’apprécie particulièrement ces penseurs qui ont le souci de leur lecteur, un vrai sens pédagogique, et le goût d’une certaine élégance formelle du texte.

[1]. Remarquons, pour insister sur la proximité des deux destins, que si Guyau meurt prématurément en 1888, c’est justement l’année où Nietzsche tombe, foudroyé par une crise d’aliénation mentale qui met un terme définitif à sa vie de philosophe.

[2]. Nietzsche vécut à Nice et à Menton de janvier 1884 au printemps 1888 ; Guyau y meurt en mars.

Dans le sang

Le week-end fut dramatique, sanglant – et ce n’est pas terminé ; le deuil, du moins celui décrété national, s’achève ce soir, sans que l’on puisse, aussi facilement, décréter un terme à la douleur. Mais, après l’émotion, il va sans doute être temps de penser.

De jeunes Français ont tué à Paris, se faisant exploser afin de punir notre pays d’être entré en guerre contre l’E. I., et de mener ce combat en Syrie. Ces jeunes musulmans, militants d’une cause qui dépasse notre entendement, haïssent l’occident, et se sont immolés à cette cause. L’occident serait donc haïssable…

Ce que j’exprime ainsi n’est pas une opinion, encore moins une question, c’est un fait avéré dans le sang. Et, partant de cette réalité objectivée par le massacre d’une centaine d’innocents, ne pourrait-on se demander pourquoi ? Qu’est-ce qui suscite une telle haine ? Comment une civilisation prétendument supérieure, par sa technologie, ses arts, ses valeurs, son respect de l’homme, peut-elle être haïe à ce point par des jeunes qui sont nés en son sein, parlent une de ses langues, vivent sur son territoire ? J’ai peur que nos dirigeants ne souhaitent pas poser cette question, politiquement incorrecte, car ce serait douter, voire remettre en cause l’ordre établi. Mais gardons espoir, les interdits changent, et on ne peut trop longtemps nier les évidences. En janvier, Manuel Valls tançait un responsable politique qui parlait de guerre au lieu de parler de terrorisme. Aujourd’hui, François Hollande parle de guerre.

J’entends que l’on insiste sur le fait que ces jeunes sont de petits délinquants qui se sont radicalisés. Sans doute, mais on ne trouve cette haine de nos valeurs ni dans le petit ni dans le grand banditisme. J’entends aussi, et de manière aussi peu convaincante, parler de folie. Les islamistes ne sont pas fous, cliniquement parlant ; mais est-il permis de le dire, ou du moins, cette opinion est-elle audible ? Évidemment, ils sont exaltés par un sentiment religieux. Qu’on m’entende bien : ce ne sont pas des fous de dieu. Ce sont des gens passionnés, prisonniers d’une passion mortifère et meurtrière, une passion qui les aveugle et qui porte un nom commun : la haine. Et la haine, comme l’amour, est une passion de nature religieuse. C’est d’ailleurs une idée que je défendais dans une chronique de février «  Parlez-moi d’amour ». Toute passion est de nature religieuse, car elle hypostasie l’idée tout en la sublimant. Et cette capacité à se passionner pour un sentiment, une idée, une croyance, et à aller au martyre en chantant est bien le propre de l’homme. Combien ont su porter leur âme à ce niveau d’incandescence où, sur le bûcher, il n’était même plus nécessaire de craquer l’allumette pour que tout s’embrase ? L’homme est le seul animal capable de communier de manière aussi tragique dans sa foi en une idée. Cette démesure thymotique est son essence. C’est pourquoi ce que Feuerbach dit de dieu, qu’il définit comme tentative d’objectivation de l’essence de l’homme, peut s’exprimer pareillement en reconnaissant que mourir pour une idée qui nous parait essentielle, c’est-à-dire constitutive de notre être, ou le dépassant est bien le propre de l’homme. Et c’est aussi pourquoi il vaudrait mieux cultiver le respect et le mépris et laisser l’amour et la haine aux dieux, mieux armés que les hommes pour gérer ces hybris.

Évidemment, il y a derrière ces martyres des gens qui tirent les ficelles, qui s’inscrivent dans des enjeux de pouvoir, évaluent des stratégies, calculent. Évidemment, ces jeunes paumés sont instrumentalisés, et leur haine est construite par d’autres qui les formatent, créent ces passions et les poussent à l’irréparable, parfois en les droguant. Mais ce fut toujours le cas. Les fantômes (pour le dire avec les mots de Stirner ou de Leopardi) ont toujours été des « objets à manipuler », que l’on nomme ces fantômes Dieu, Allah, la patrie, la république, la démocratie, le peuple. C’est ainsi qu’en occident le concept de « démocratie » correspond à ce que la cohérence étymologique devrait nous conduire à qualifier d’aristocratie élective[1], et je remarque que si le pouvoir appartient au peuple, les gens n’y en ont aucune part. Si ces fantômes spirituels ne sont pas vides de sens, ils sont pourtant désincarnés ; ce ne sont que des fantasmagories, et si les politiques, comme les médias qui leur servent quotidiennement la soupe, en ont toujours la bouche pleine, c’est encore plus remarquable en période de crise, comme aujourd’hui. Mais ces concepts sont aujourd’hui devenus inutilisables pour qui veut penser juste, c’est-à-dire pour qui tente de se positionner sur le terrain de la philosophie politique. Il faudrait que les médias se taisent pour que l’on s’entende penser, qu’ils arrêtent de faire tourner en boucle ces images qui saturent notre sensibilité, enfin, qu’ils nous lâchent…

Revenons sur la psychologie de ces jeunes « martyrs » à leur cause, tous jeunes du même âge, entre 18 et 28 ans pour l’essentiel, qui présentent effectivement des profils psychologiques et de faiblesses comparables. Car il faut bien distinguer, le projet politique qui est celui de l’E. I., et le phénomène instrumentalisé de la radicalisation de certains jeunes en occident. Je pense que la jeunesse a besoin, pour se construire, d’une forme d’exaltation, de dépassement, que l’on peut trouver dans des aventures spirituelles, politiques, professionnelles, matérielles. On peut s’interroger sur ce que nos sociétés sont capables de proposer à ces jeunes de banlieue. La réponse est simple : rien. Notre société incapable de défendre des valeurs, de proposer un projet politique cohérent n’a plus rien à offrir à personne. L’économie a tout stérilisé. Nous vivons dans un monde castré par le délire normatif de l’administration. Et je renvoie à la lecture du dernier livre de David GRAEBERBUREAUCRATIE. Plus notre société sera fonctionnarisée, aseptisée, assistée, plus nous devrons faire face à des réactions d’une extrême violence, et de types radicales.

[1]. Je renvoie à l’excellent livre d’un auteur canadien Francis DUPUIS-DERI : Démocratie – histoire politique d’un mot – Aux Etats-Unis et en France.

Mélanchon, tout faux !

Faut-il répéter que voter ne sert à rien, objectivement, si ce n’est à maintenir debout un système moribond ; répéter que les partis politiques ne représentent plus personne, ne portent plus d’idéaux et aussi peu de valeurs ; répéter que leur existence encombrante et onéreuse est le principal obstacle à la démocratie ? Notre système politique est usé jusqu’à la corde et doit être repensé totalement. Et ses acteurs doivent prendre leur retraite. Mais il ne s’agit pas de faire une révolution, qui ne changerait rien, mais une Réforme au sens religieux du terme, c’est-à-dire un retour aux sources : je veux dire aux sources de la démocratie. Qu’est-ce d’ailleurs qu’une révolution ? C’est un changement radical, voire violent, mais qui ne change que les hommes et les mots, donc rien d’essentiel. Le Tzar est remplacé par le petit père des peuples, et l’Empire russe par l’Union soviétique. Qu’est-ce que ça change ? Les rapports de pouvoir demeurent. Les pauvres sont toujours plus pauvres et ceux qui gouvernent se goinfrent. Est-ce populiste de le dire ? Non, ce n’est qu’une réalité historique.

Regardons la France, puisque j’écris dans ce beau pays. L’Ancien Régime a-t-il disparu ? Jamais ! Très vite, le Premier Empire a tout remis à sa place. Plus tard, de Gaulle a ressuscité la monarchie sous la forme du présidentialisme républicain, et Mitterrand en promouvant la régionalisation ressuscité la féodalité. Je raccourcis, évidemment, je caricature, sans doute ; mais n’est-ce pas le propre d’une chronique sur la toile d’aller au plus court. Et puis, un peu d’outrance… il faut rester fidèle à son style.

Il faut tout reprendre, tout reconsidérer, y compris cet héritage de la Révolution française : la partition droite – gauche. Pourtant, je me considère encore de gauche même si je n’ai rien à voir avec le Parti socialiste qui n’est plus de gauche et depuis longtemps. Jean-Luc Mélanchon ? Non, merci ! Je lis dans mon quotidien : Mélanchon exhorte Fayard à ne pas publier « Mein Kampf ». Comment pourrais-je accepter cette prise de position ? Ne sait-il pas que la liberté d’expression, donc de publier est un principe démocratique non négociable ? Mélanchon justifie sa position en s’inquiétant d’un « monde sans mémoire ». Faut-il, pour se souvenir, interdire que l’on publie un livre, aussi contestable soit-il ? Faut-il effacer ce qu’Hitler ou Staline ont dit, ou fait ? Je ne sais pas si M. Mélenchon est de gauche, mais je ne saurais me sentir proche d’un homme politique qui défend par ailleurs Robespierre, l’ordre jacobin, et rêve, semble-t-il, d’un monde où le pouvoir peut autoriser ou interdire un livre.